‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 26 sur 46 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Pour des raisons que tout à l'heure on comprendra sans peine, chaque fois que je concourais, J'étais mis hors de concours; cela dura jusqu’en 1830, époque où je quittai l’École des Beaux-Arts.

En 1898, M. Pradier donnait le sujet pour le concours des esquisses; le succès de Pesquisse faisait admettre à la figure, et celui de la figure donnait le droit de consourir pour le prix de Rome.

A la fin de la journée laborieuse des esquisses, comme cela arrivait à chaque concours, ce fut à qui entrerait dans ma loge pour voir ce que j'avais fait. À un moment où je fus obligé de quitter ma loge toute remplie d’élèves, undemesenvieux avisa, placéau milieu de mesébauchoirs le petit croquis passé à l'encre, qui m'avait servi pour modeler mon esquisse en terre. Ce croquis, je l'avais fait, comme je le faisais d'habitude pour chaque esquisse que je modelais. J'avais observé que faisant ainsi, j'allais plus vite et mieux que mes camarades.

On perd beaucoup de temps à barboter dans la terre,

en cherchant, sans un dessin arrêté, une composition en bas-relief composée de plusieurs figures.

Toujours est-il qu’à leur honte les élèves sculpteurs de l’École, en ce temps-là, se laissèrent entraîner par un affreux drèle à une très-mauvaise action.

Les professeurs furent encore plus coupables qu'eux, lorsqu’après m'avoir entendu, ils me mirent, comme toujours, hors du concours, juste au moment, grave pour moi, où j'allais tirer au sort pour la conscription.

Voici comment se passa la scène qui eut lieu en pleine séance des professeurs réunis à l’École des Beaux-Arts.

Ni M. Pradier, dont j'étais alors le seul élève, ni moi, nous ne nous doutions de l'intrigue qui se tramait contre nous, à cause de ce croquis perdu auquel je ne pensais pas plus que s’il n’eût Jamais existé.

J'attendais dans la cour de l’École la décision des professeurs,|lorsque M. Pradier sortit furieux, faisant siffler sa badine dans sa main.

«— Ils vous ont encore mis hors du concours, me dit-il en me prenant le bras.

— Pourquoi, demandai-je ?

— Pour votre croquis que les élèves ont pris et colporté chez les membres de l’Institut et chez les professeurs. »

Puis se saisissant de mon cahier de croquis que j'avais sous le bras, M. Pradier me dit : « Suivez-moi. » Je le SUIVIS.

Alors étant entré furieux, il jeta mon cahier de çroquis

sur le tapis vert de leur grande table, en leur disant, à ces MESSIEUTS :

€ Voilà les croquis que je lui ai vu faire à mon atelier et dont il se sert avant de modeler chacune de ses esquisses ; voyez et comparez. »

Le vieux et vertueux Cartelier prit alors la parole et dit : « Messieurs, qui nous dit que ces dessins sont de l'élève Étex? Pour moi, je le soutiens, Michel-Ange reviendrait sur la terre, qu'il ne ferait pas, en un seul jour, et le dessin et le bas-relief modelé par lui. »

Messieurs, m'écriai-je, venant au secours de mon maître, vous ne pouvez nier que l’esquisse soil modelée par moi, puisque le fond vide et la terre sont examinés à leur entrée dans les loges. C’est le dessin seul qui vous a dicté votre décision. [Il y a un moyen bien simple de vous assurer que le dessin est bien de moi; le sujet donné pour le concours des esquisses était une églogue de Virgile; dictez-moi une autre églogue, et avant une heure, tandis que vous continuerez votre séance, je me fais fort de vous fournir ma nouvelle composition, passée à l’encre tout comme le dessin contesté.

Ces messieurs refusèrent.

Subitement pris pour eux d’un souverain mépris, et sortant avec M. Pradier, je leur jetai à la face ces mots :

€ Ah! vous refusez la lumière, messieurs, alors votre jugement est inique, et je m’en moque. »

Et je sortis indigné, mais triomphant et fier de ma nouvelle épreuve. |

Deux jours après, M. Mérimée, secrétaire de l'École

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 39 des Beaux-Arts, chez qui j'étais invité à me rendre, me disait :

« Monsieur Étex, je n’ai ni le pouvoir ni le droit de vous faire reprendre votre place au concours ; mais pour votre honneur, et surtout pour l'honneur de l’École, voulez-vous demain matin, jeudi, venir ici, dans mon cabinet, à l’heure où l’on entre en loge pour les concours d’esquisse. J'accepte votre défi, et je vous donnerai à traiter un nouveau sujet tiré de Virgile. »

J'acceptai avec reconnaissance le sujet que me dicta M. Mérimée sur : € Pan apprenant à jouer de la flûte à Apollon, » et à six heures, c’est-à-dire. deux heures plus tôt qu'au dernier concours, je lui livrais et mon esquisse modelée et le dessin-croquis de ma composition, passé à l’encre, que M. Mérimée montra aux professeurs de l'École. "

J'étais vengé, mais accablé de chagrin et d'ennui, découragé par cette persistance à me nuire.

Déjà, l’année précédente, en 1827, M. Ingresavait été si content de mon esquisse qu'il vint le lendemain de l'exposition publique chez M. Pradier, mon maître, que Jj'aidais à modeler un groupe de Bacchantes, pour lui faire compliment de son élève. M. Pradier en me montrant lui dit : « Le voilà. »

€ Monsieur, fit M. Ingres, en S'adressant à moi, vous êtes assurément reçu le premier, et vous obtiendrez le prix de Rome, car vous êtes, à mes yeux, de beaucoup le plus fort des élèves sculpteurs de l’École en ce moment.

— Non-seulement, répondis-je à M. Ingres, je ne

suis pas reçu le premier, mais sur seize élèves reçus, j'ai complétement échoué. »

M. Ingres s’emporta et me pria de faire mouler pour lui et à ses frais, mon esquisse ; il m’offrit son amitié, ses conseils, et son atelier d'élèves pour travailler d’après nature.

Pour être plus près de M. Pradier, j'avais loué une chambre au palais abbatial, rue de l'Abbaye, n° 3. Là, je fis trois parts de mon temps: la première fut pour l'École des Beaux-Arts, la deuxième pour l'atelier de M. Ingres, et la troisième pour celui de M. Pradier.

Dans le logement que j’occupais ensuite au cinquième étage de la maison n°8 de la place Furstemberg, je peienis, d'après nature, une étude de femme nue, une baigneuse de demi-grandeur naturelle, en compagnie de mon ami Gérard-Séguin. Un jour, Alexandre Dumas, ayant gravi mes cinq étages, vit ce tableau qui lui plut, et l'emporta tout encadré. Quelques mois après, je fus bien étonné de me voir exposé, malgré moi, comme peintre, avant d’avoir rien exposé comme sculpteur.

Alexandre Dumas, qui commençait sa vie aussi expansive qu’aventureuse, mit ce petit tableau à l’exposition payante, que l’on fit au profit des Grecs, au moment de la guerre entreprise pour leur indépendance. |

Mon œuvre fut ainsi exposée en public, au milieu des chefs-d’œuvre d’Ingres, d'Eugène Delacroix, de Scheffer, de Deveria, de Bonnington, de C. Roqueplan, de Steuben et de David d'Angers, qui avait à cette exposition deux forts beaux bustes en marbre : ceux de Lamartine

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. Ai

et de Châteaubriand et sa jolie statue de la jeune Grecque au tombeau de Botzaris, son chef-d'œuvre selon moi, donné par lui au musée d'Athènes. Aussi, étais-je fou de bonheur quand, dans un article de Jal, je vis mon nom et mon œuvre cités avec bienveillance, avec les noms et les ouvrages célèbres que je viens de nommer.

NAELI

Entre Ingres et Pradier, de 1827 à 1828, j'avais fait de grands progrès. Tout cela fut jeté par-dessus bord. Bien désolé de linfamie et de l'injustice des élèves et des maitres, je fis un voyage de consolation à Lyon, pour voir mon père qui logeait chez ses sœurs. Mes bonnes tantes me remontèrent le moral de leur mieux, et de plus me payèrent un voyage en Suisse, que je brülais de faire, mais que je n’osais espérer.

Malgré lintérêt que m'inspiraient les bords pittoresques du Rhône que J'observais du haut de l’impériale de la diligence de Lyon à Genève, je ne pouvais distraire mon esprit de mes malheurs d'élève. Je me disais : «€ L’honneur est sauf, après tout. »

Je me rappelais les bonnes sympathies de quelques nobles cœurs que j'avais rencontrés, la protestation de mes camarades Gras et Colin, enfin la lettre écrite aux professeurs de l'École par les élèves peintres Debacq, Amiel et Bézard, où l'un disait m'avoir prêté sa plume et l’autre son encre pour faire mon croquis, où enfin un autre affirmait courageusement m'avoir vu faire le croquis et modeler l’esquisse en terre,

Avec ces idées plus tristes qu'encourageantes, j'arrivai au bord des eaux bleues du lac de Genève.

Le lendemain de mon arrivée, je me mis en route pour Chamonix, à pied, sac au dos, afin de voir ce fameux mont Blanc, que j'apercevais de Lyon. Les journées qui précédèrent mon arrivée à Chamonix furent très-belles, mais le soir 11 plut horriblement. Le chemin que je gravissais péniblement, armé de mon bâton ferré, était un vrai torrent.

Je rencontrai subitement un voyageur en blouse erise, un jeune Allemand, blond et de chétive apparence, qui, voyant ou plutôt sentant passer près de lui une blouse bleue, me saisit la main pour que je Paidasse à sortir d’un mauvais pas. Nous aidant mutuellement, nous arrivames à l'hôtel de Chamonix, trempés comme des canards. [Il était près de onze heures du soir.

Pendant notre souper, on vit venir le fameux Jacques Balma, qui, avec son frère, nous promit de venir nous prendre pour tenter l'ascension du mont Blanc. Nous étions les premiers voyageurs de l’année qui entreprenions ce voyage assez périlleux alors.

Le compagnon de voyage que j'avais rencontré dans le chemin creux m'apprit qu'il S'appelait Weber, et qu'il était le neveu du fameux auteur du Freyschütz. Nous devinmes amis immédiatement.

Le neveu de Weber était un jeune savant, musicien en même temps, entêté comme un Allemand. Avant quatre heures l’on vint frapper à notre porte. C’étaient les guides.

En nous éveillant, nous vimes de notre fenêtre le cône pyramidal du mont Blanc, qui se modelait sur un beau ciel bleu, et paraissait si près de nous, que nous croyions pouvoir y toucher avec la main.

Nous partimes marchant avec des crampons de fer, nous accrochant de notre mieux aux aspérités du rocher.

Malheureusement le neveu de Weber avait moins de souplesse dans le corps que de volonté dans l'âme; spécialement sur la mer de glace, il nous arrêtait court ; nos guides étaient obligés de le ficeler comme un simple colis et de le tirer avec des cordes.

Il faisait tellement froid à cette hauteur, en plein midi, que j'avais peine à tenir mon crayon pour dessiner.

Nous revinmes à Chamonix n'ayant rien de cassé, chose qui parut merveilleuse à nos guides.

Le lendemain, nous descendimes pour aller à Sion, à la cascade de la Pissevache. Je me séparai de M, Weber, quimontait vers le Bernau-Berland, tandis que j'allaistoagner le bateau qui devait me laisser à Vevay. Je visitai le célèbre château de Chillon, et j'aperçus en passant celui de Glarens, mais je ne le visitai pas. Quoique jeune et assez ignorant, J'avais une aversion instinctive pour le philosophe J.-J. Rousseau, qui, sous prétexte de confessions, fait une franche coquine de sa maitresse, Me de V. Malgré ses prétendus talents, il ne sera jamais pour moi, ni un grand homme, ni un honnête homme, mais un simple pédant, égoiste et immoral, jusqu’à mettre ses enfants à l’hospice des Enfants trouvés.

Cet homme est un lâche qui s’est suicidé par honte de son passé, et c'était Justice !

Cette petite excursion en Suisse fut comme un temps d’arrèt dans ma malheureuse existence.

Quand j'arrivai à Lyon, mes tantes me proposèrent d'aller à Montbrison peindre le portrait de la femme du maire de cette ville, leur cliente. Je fis le portrait de la femme et aussi celui de son mari, après qu’il eut vu celui de sa femme.

Avec l'argent que je gagnai en faisant ces deux peintures, je pus entreprendre un petit voyage en Auvergne. Je visitai le mont Dore. Étant un jour assis sur une pierre et dessinant, Je vois toutà coup arriver en chaise de poste un parisien en habit noir, et chaussé de fins escarpins. C'était un jeune amateur, un M. Leconte, que j'avais vu à l'atelier des élèves de M. Ingres. Je lui fis compliment de sa tenue de voyage, surtout de sa chaussure si commode pour gravir les rochers et marcher sur la lave. :

[ allait, me dit1l, diner, le soir, chez le préfet, « Geluilà est bien moins heureux que moi, » pensai-je, en entendant les grelots des chevaux qui emportaient au galop la chaise de poste.

Revenu à Paris, quelques jours après, je revoyais mes deux maitres Ingres et Pradier.

Je voyais peu les élèves de l'École en dehors des cours, excepté Barve et Champmartin. Celui-ci était très-moqueur, et quand je le rencontrais aux expositions publiques, j'avais plaisir à l'entendre criliquer avec esprit les ouvrages mis sous les yeux du public. Un jour, n'ayant pas rencontré, chez lui, Pradier, à son retour de Jérusalem, il écrivit à la craie sur la porte de l'atelier de

mon maitre : € Champmartin, peintre de la Sublime Porte. »

Nous assistions aux premières représentations des pièces de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas, et même de Casimir Delavigne. A l’une des représentations de Marino Faliero, nv'arriva une aventure, que je tiens à raconter. M’étant absenté un instant, j'attachai mon foulard à ma place.

= Quand je voulus la reprendre, elle était occupée par un grand monsieur de six pieds, qui portait la rosette de la Légion d'honneur. Je le priai poliment de merendre ma place, il ne fit pas mine de m’entendre.

n Voulez-vous, oui ou non, me rendre ma place”? » lui répétai-je avec énergie, en me plaçant carrément devant lui. Il me répondit par deux coups de poing dans la poitrine et me saisit par les deux devants de mon habit noir, que je mettais pour la première fois. Je lui allongeai un soufflet qui le renversa en arrière entre les deux banquettes, mais les morceaux de mon habitlui restèrent dans les mains. Je pus ainsi reprendre ma place, mais la filasse sortait de la doublure de mon habit; je dus pendant toute la représentation tenir les deux bras Croisés.

€ J'ai reçu un soufflet, dit l'acteur à un certam moment de la pièce.

— Et moi aussi », ajouta tout haut le grand monsieur qui s'était contenté de rester debout en face de moi à l'angle de l'orchestre.

Ce qu'il y eut de plus bizarre, c’est que le lendemain il vint seul chez moi et me provoqua en duel.

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 47 € Vous n'avez qu'une chose à faire, lui répondis-je ; c'est de me payer mon habit déchiré. »

Hippolyte Bellangé était chez mot; le grand monsieur s’emporta et me proposa un duel au fusil, au canon, à la hache.

de finis par lui dire : « Quand vous aurez payé mon habit, nous nous battrons au pistolet, si vous voulez; mais avec un seul pistolet chargé, et nous tirerons au sort pour savoir qui l'aura.

» Vous êtes, dites-vous, monsieur, ajoutai-je, officier supérieur d'artillerie, vous avez six pieds, et vous venez nr'offrir quoi? de m'assassiner, our de m'assassiner et lâchement encore. »

Entendant cela, le grand monsieur sortit furieux de chez moi.

En résumé, mon habit ne me fut pas payé, et je ne me battis pas en duel.

Quelques mois après, dans une exposition publique à l'École des Beaux-Arts, où figurait mon Hyacinthe, ce même grand monsieur vint me présenter ses compliments.

Il est vrai que quelques journaux avaient imprimé mon nom et avaient dit du bien de mon œuvre.

L'année 1828-1829 fut une des plus laborieuses, mais aussi une des meilleures de ma vie. Pendant cette année, j'ai fait connaissance avec la nature dans ce qu’elle a de plus grandiose, en gravissant les Alpes et le mont Blanc; je connus également ce que l’art a de plus magnifique en littérature et en musique : les symphonies de Beethoven, Don Juan de Mozart, chanté par Garcia, la Malibran sa fille, la Sontag, Lablache et Rubini, puis le Freyschütz de Weber et Guillaume Tell de Rossini.

Il est vrai que, pour goûter ces jJouissances, nous dinions souvent pour treize sous chez Clément, surnommé l’A quatique, à cause des énormes carafes pleines d’eau étalées sur ses tables.

Parmi les élèves d’Ingres se trouvait un nommé Sansonnelli, fils d’un magistrat de Nancy, bon enfant, laid et grèlé, mais vantard jusqu’à l’extravagance.

Chaque matin, à l'heure où les élèves se livraient à leurs études du modèle vivant, Sansonnetti arrivant deux heures après les autres, leur racontait bien haut ses bonnes fortunes de la veille au soir. Nous savions qu'il

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 49 mentait et qu'il ne connaissait aucune des demoiselles de théâtre dont il se vantait d’avoir obtenu les faveurs. Nous résolümes de lui donner une bonne leçon.

L'occasion s'étant naturellement présentée, je lui montai une scie et le poussai au point qu’il me provoqua en duel. Sansonnetti étant sorti pour mettre ordre à ses affaires, avant l'heure du combat qui devait avoir lieu dans l'après-midi du même jour, il fut décidé que tous les élèves se rendratent dans la plaine de Montrouge où devait avoir lieu l'affaire, et qu'après il y aurait un diner chez Tonnellier.

Quand Sansonnétti revint à latelier, il fut convenu que le duel aurait lieu au pistolet. Hautier, le massier de Patelier, fut lun de mes témoins; Sansonnetti, comme il convenait dans une affaire où 11 s'agissait de sa vie, prit pour témoins les deux élèves les plus sérieux et les plus vieux, Cornu de Lyon, et M. Lorient, un lieutenant de l’armée, deux jeunes gens graves, qui parlaient rarement et qu'on n'avait jamais vus rire.

De la rue des Marais, aujourd'hui rue Visconti, où était l'atelier d’Ingres, jusqu’à la plaine de Vanves, Sansonnetti, accroché aux bras de ses témoins, écouta attentivement leurs conseils. Nous les suivions, ne perdant pas un mot de ce qu'ils se disaient.

On choisit pour le théâtre du duel un pan de muraille, au milieu de la plaine; le ciel était gris et brumeux ; il faisait assez froid. On mesura les pas, les témoins charocrent les pistolets avec des balles de liége, roulées dans de la mine de plomb. L’imitation, œuvre d'Hautier, était parfaite. :

Je n’oublierai jamais le sérieux des témoins de Sansonnetti; M. Lorient lui conseillait de se déshabiller complétement jusqu’à la ceinture, et d’ôter même sa chemise, disant qu'il était dangereux qu'aucune parcelle d'un corps autre que la balle pénétràät dans la blessure. Désigné par le sort pour tirer le premier, j'ajustai lentement mon adversaire, m’y prenant à plusieurs reprises, abaissant et relevant plusieurs fois mon pistolet. Le corps de Sansonnetti était bleu. Le coup partit, je vis Sansonnetti chanceler; l'émotion, l’imagination frappée lui avaient fait croire qu'il était touché; je l’avais si bien visé !

Se remettant à sa place de combat avec l’aide de ses témoins, il me mit en Joue; moi, les bras croisés, calme et le fixant hardiment, j'attendais son coup de feu. Mais, pris subitement d’un beau sentiment, élevant son bras au-dessus de la tête, Sansonnetti tira en l'air. Nous nous précipitämes dans les bras Pun de l’autre. Pendant que nous étions étroitement enlacés, les élèves, qui s'étaient tenus pendant le combat à quelque distance, revinrent vers nous et se mirent à féliciter Sansonnetti de son action si noble, si généreuse.

Nous gagnâmes gaiement la maison Tonnellier, où était servi pour nous un diner d’une trentaine de couverts, et dont le prix avait été fixé d'avance à deux francs par tête.

Sansonnetti avait été mis au milieu de la table à la place d'honneur, et moi en face de lui. La plus bruyante gaieté régna parmi les convives; on chanta beaucoup au dessert, et, pour que la leçon füt complète, j'impro-

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. of visai, sur l'air du chœur du Solitaire, une facétie où le duel était raconté tout au long, y compris bien entendu les balles de hége. Ala fin de chaque couplet, je disais: Quia fait cela, messieurs? c’est le sansonnet, sansonnet, sansonnet.. au lieu de chanter : c’est le solitaire qui sait tout, qui fait tout... À la reprise du chœur, c'était du délire. Ah! la jeunesse, la jeunesse !...

Sansonnelti avait ses ridicules, mais il était bon enfant. À un moment, je le vis pälir, je lui tendis mon verre en proposant de cimenter notre amitié par un verre de champagne; tout le monde applaudit. Sansonnetti, un peu remis, commençait à comprendre la leçon qu'il avait reçue ; il s’exécuta de si bonne grâce, qu’étant riche relatüivement à la plupart de ses camarades, il voulut leur offrir le champagne ; je demandai à en payer la moitié, comme engagé dans la partie autant que Sansonnetti.

Le lendemain, la tenue de ce dernier à l'atelier prouva qu’il était assez intelligent pour comprendre la leçon qui lui avait été donnée par ses camarades.

Les cruautés d'étudiants valent souvent mieux pour former des hommes que les conseils les plus solennels du pédant le plus grave.

En 1829, je fus enfin admis à concourir au prix de Rome. Le sujet du concours était beau à traiter, mais difficile : c'était Hyacinthe renversé el tué par le palel d'A pollon.

Le jour de l’esquisse, je pensai que le fond de Pidée était dans le mot renversé, el j'abordai franchement ce qui me paraissait être la difficulté de la statue à composer. Quand je confiai à mes deux maîtres Ingres et Pradier mon idée, et le parti que j'avais cru devoir prendre, tous deux, sans s'être consultés, me blâmèrent lort.

€ Ne vous avisez pas de révéler au public que vous êtes mon élève, » me dit Pradier au moment où l’on allait exposer les figures.

Ingres, lui, me dit que c'était une statue d'étude que lnstitut voulait et aurait à juger, non une œuvre à mouvement dramatique, et que je nrélais complétement trompé. [me pria plusieurs fois de lui faire dans ma

loge des dessins d’après ma figure en cours d'exécution ;

* SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 93 je tentai à plusieurs reprises de lui obéir, mais au moment de dessiner cette terre ébauchée, informe, je m'’apercevais de ses défauts de construction, et j’abandonnais mon crayon, pour lâcher de corriger mon travail d’après le modèle vivant.

Ingres furieux ne me parlait plus, quand je le rencontrais; et voilà comment, après {rois mois passés dans ma loge, à faire et à défaire, j'arrivai au jour maudit où je vis, du cinquième étage, suspendu à une corde passée dans une double poulie, mon pauvre petit Hyacinthe en terre glaise molle, d’un mêtre de hauteur, se balançant dans l’espace.

Les ouvriers, qui venaient de boire la goutte, par un faux mouvement, pouvaient aplatir le bonhomme en terre glaise, comme ils disaient gaiement entre eux.

O bêtise humaine, combien de fois, dans ces Souvenirs, aurai-je à constater {on influence ou plutôt {a toutepuissance |

La preuve que c’est la bêtise humaine qui a présidé à la construction de l'École des Beaux-Arts, c’est que ni M. Debret avec son talent hors ligne, ni M. Duban avec son goût raffiné et son habileté, mon maitre avec son soût et son génie, n'ont jamais eu pour l'École un plan cénéral, approprié aux besoins des élèves. C’est ainsi qu'en dépit du bon sens, les loges, les petits ateliers des sculpteurs se trouvent placés à un cinquième étage; 11 faut, chaque année, descendre de là les huit compositions des sculpteurs concourant pour le prix de Rome, au risque de les voir s'aplatir sur le sol comme cela s'est vu plus d’une fois.

e ee Si

Décidément, il manque à mes chers compatriotes une chose sérieuse : le sens pratique, ou le bon sens, si l’on aime mieux.

MM. Debret et Duban sont des architectes pleins de talent, et mème de génie mais ni Pun ni l’autre n’ont su faire des bâtiments répondant aux besoins de ceux qui les occupent.

Il faut ajouter, pour être vrai, qu’en France tout se fait par coteries, et comme par hasard. Et les commissions donc !!!

D'ailleurs, nous devons le dire ici bien haut, car c’est le fond de notre pensée, l’art, pour faire des progrès, n’a aucun besoin d’une grande école officielle des Beaux-Arts,

Revenons à notre figure du concours.

Dès qu’il fut exposé en publie, mon Hyacinthe, parait-il, produisit un assez bon effet. Quand, le soir, je rentrai chez moi on me dit que MM. Ingres et Pradier étaient venus plusieurs fois pour me voir. Je me couchai, et le lendemain, à cinq heures du matin, j'étais éveillé par de violents coups de sonnette. C'était M. Ingres qui m'apportait le journal l’Universel, où avait paru un article très-bien fait, de M. Miel, sur le concours de sculpture. Dans cet article, et à mon sujet, M. Ingres me fit lire cette phrase : QAïnsi s’élance dans la carrière l’homme que la nature a fait artiste. »

Ce fut un succès tel en sculpture, que jamais élève à l’école n’en avait obtenu de pareil. M. le comte de Turpin de Crissé, qui avait vu ma figure à l'exposition publique, me demanda ma statue en marbre pour le prix de 3000 francs; Gérard, premier peintre du Roi, me la

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 00 demanda en bronze. (était une assez jolie réponse à mes persécueurs, à mes envIeux.

Je n’eus.pourtant pas le premier grand prix; Pradier était furieux. ÇIIs le tueront », répétait à tout propos M. Ingres, tout à fait inconsolable à mon égard en ce moment.

Grâce aux intrigues de son père et à la faiblesse de caractère du peintre Gros, ce fut un Hollandais d’origine qui eut le premier grand prix.

Quand donc, en France, serons-nous Français, avant tout? Plus javance dans la vie pratique, et plus je trouve vraie et profonde la morale contenue dans ces trois termes : Famille, Patrie, Humanité. La patrie est notre seconde famille, et nous devons songer à nos concitoyens avant de songer aux étrangers, qui viennent nous dévo rer et nous trahir à l’occasion, comme vient de le prou ver la dernière guerre.

À la séance solennelle de l’Institut, où eut lieu Ja distibution des grands prix, mon nom fut acclamé par les élèves et par le public choisi qui remplissait la salle. Les applaudissements redoublèrent lorsque mesdeux maîtres Ingres et Pradier, des larmes dans les yeux, n’enlacèrent de leurs bras.

Au sortir de la salle, j'embrassai mon père et ma mère qui assistaient à cette séance mémorable. Mon frère, Jules Etex, plus jeune que moi de deux ans, avait été admis au concours pour le grand prix de peinture. Son tableau du concours de 1829 valait bien mieux que celui qui plus tard, en 1832, envoyait à Rome Hippolyte Flandrin, son auteur.

L'État paye ainsi une pension de cinq années à bien des artistes médiocres, qui, se targuant de leurs grands prix, se croient des droits à toutes les faveurs.

On aura beau dire et beau faire, le faux, le convenu, le chic sont choses inhérentes à toute école des heauxarts, officielle ou non, de tous les siècles et de tous les pays.

Celui qui se sent artiste n’a qu’à suivre ses instincts et à travailler dans Patelier d’un maitre, pour apprendre ce qui est du métier ; et cela fait, il doit voler de ses propres ailes. C’est que toute œuvre d'art n’existe que par la spontanéité, le cachet individuel, la naïveté. Or, toute école anéantit fatalement cette virginité de Part, qui seule peut produire ce qu’on appelle des œuvres de génie. D'où j'arriverai à dire que le tombeau de Part est dans l’énervante influence des écoles. L'instinct de lartiste né lui fait découvrir en lui-même, en même temps que les secrets de l’art, les beautés des ouvrages de génie. Gela est si vrai que l'artiste vraiment doué arrive à produire telles œuvres qui font penser à tels ou à tels chefs-d’œuvre antiques qu'il ne connaissait pas. Tandis que les lauréats des écoles ne produisent que des œuvres médiocres, sans cachet, sans originalité, et toujours un calque des ouvrages de ceux des élèves qui obtiennent des récompenses, afin de faire comme l’on fait à l'École, y avoir des succès.

J'en suis fâché pour les lecteurs qui voudront trouver dans ces Souvenirs les épisodes d’une vie d’arliste plus ou moins accidentée. Mon but est d’être utile à mes semblables, et je les préviens que quand l’occasion s'en présentera, je donnerai à mes survivants, comme Je viens de le faire, tous les conseils qui me paraitront pouvoir leur être utiles.

Ce fut sans envie que je vis partir pour Rome celui qui avait obtenu le grand prix à ma place. On m'avait cependant vanté les félicités dont jouissaient à la villa Médicis les pensionnaires de Rome.

Pour expliquer ce phénomène, 1l suffit de réfléchir que ces messieurs avaient le culte de l’école, et que je n'avais, moi, que le culte de l’art.

Pour exécuter ma petite statue de Hyacinthe en marbre, je me servis d’une sorte de remise située dans la cour de la maison que j’habitais, où je modelai le buste de M" Amable Tastu, dame poëte à la mode, très-respectable et très-digne.

Je fus appelé, à cette époque, à donner aux fils de M. de la Bouillerie, ministre de la maison du roi, des leçons de dessin, dont le prix me servit à payer un modèle pour une statue de Léda, que je modelais malgré mon maître. Pradier.

Un jour, dans son atelier, Je me plaignais de ne pouvoir trouver un cygne, en présence du prince d’'Ekmül. Le lendemain un grand domestique, en costume de chasseur de grande maison, m'apportait un admirable cygne sauvage, que le Prince avait tué à la chasse dans la journée.

J'avais évité de laisser M. Pradier entrer dans mon atelier, dans la crainte d’être détourné par lui de ma conception naïve. Un jour, il forca la porte.

€ Diable d’entêté, se mitil à dire, je vous avais bien dit de ne pas faire cette figure, » et selon son habitude de donner des conseils en refaisant votre ouvrage, il se mit en train de démolir les jambes et les pieds qui lui déplaisaient comme pose ; déjà ses doigts étaient imprimés dans l'argile, lorsque d’un mouvement éneroique je l’arrêtai.

€ Mon cher maitre, lui dis-je, je ne comprends pas votre pensée. Voici un morceau de terre molle, jetez-y votre manière de modifier ma statue. »

Et le voilà qui, avec sa merveilleuse facilité, se met à faire une esquisse complète.

Mais, je dois l'avouer, malgré mon admiration pour lui, son idée, qui me semblait des plus faibles, ne me convainquit point.

Néanmoins, Je fus ébranlé et profondément troublé.

J’allai prier M. Ingres de venir voir mon étude.

Prenant tout de suite au sérieux mon œuvre, M. Ingres voulut la voir dans tous les sens ; et pendant près d’une heure il me fit tourner ma selle pour juger tous les profils de ma statue. Cet examen fini, ilse précipita vers moi et, m'embrassant avec effusion, il me dit que j'avais fait un chef-d'œuvre. Je n’en revenais pas. Prenant le rôle de M. Pradier, je répétai les observations qu'il m'avait faites.

M. Ingres s’impatientait et frappait le plancher.de sa canne ; mais il devint furieux-quand je lui montrai les doigts de Pradier imprimés dans les jambes de ma statue, et l’esquisse qu'il avait faite lui-même.

ChECS. ! dit-il.

€ Mais le malheureux, ajouta-t-1l, quand done a-t-il exprimé le sentiment, la grandeur, l'expression, le style que l’on trouve dans cette figure? Je le répète, vous n’avez pas conscience, mais vous avez fait un chef-d'œuvre, et je ne vous reverrai de ma vie, si aujourd'hui même vous ne faites mouler votre statue, que vous ne pouvez qu'abimer en la retouchant. »

Ainsi, suivant M. Ingres, l’œuvre était excellente ; suivant M. Pradier, elle était mauvaise, et il fallait la recommencer.

Que faire dans un tel cas”?

Ce que Je fis.

Le lendemain, reprenant mon modèle de femme, je me remis à mon travail avec un nouveau courage ; et, oubliant autant que possible les visites de mes deux maitres, Je mis dans mon modèle en terre tout ce que je

savais, et je le fis mouler à mes frais, n'ayant jusque-là jamais reçu la moindre pension ni la moindre somme comme encouragement.

Avis à ceux qui pensent que ces prétendus encouragements servent aux progrès de l’art; ce n’est, au contraire, qu'une prime à l'intrigue, au vice et à la paresse.

Parmi les élèves de mon temps, les plus paresseux et les moins capables étaient tous pensionnés par leurs villes ou leurs départements. La plupart aujourd'hui sont morts sans avoir rien laissé de digne aux yeux mêmes de ceux qui avaient cru lesvoir fournir une brillante carrière.

Je mappliquais à me donner une éducation que je n'avais pas reçue, et qui d'ailleurs, n'existait pas alors pour les artistes.

Je fus heureux de recevoir, dans mon petit atelier de la rue Furstemberg, le bon Antony Deschamps et Brizeux, comme aussi de faire la connaissance de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d'Émile Deschamps, des Bertin des Débats, de de Vigny, d'Alexandre Dumas, et d’Alfred de Musset.

Ce dernier, rose etcharmant, vint un jour, en costume de Pierrot, à un bal chez M. Massé, l'hôte de tous ces orands hommes de vingt ans. ;

Alfred de Musset, ce soir-là, était insolent et charmant comme le page Chérubin des Noces de Figaro.

Plus de vingt ans après, j’accompagnais du Théâtre- Français jusque chez lui, quai Voltaire, mon beau page, complétement ivre, que je venais d’éveiller dans sa loge au moment où l’on allait éteindre le gaz.

En passant sur le pont des Saints-Pères, il me menaça

de me jeter à l’eau, parce que j'avais l'audace de lui soutenir que Raphaël valait bien M. Ingres, mon maitre. À sa porte, il m'invita à monter chez lui, ce que je fis. Bien qu'il fût tard, et qu'il fût gris, de Musset ne perdait point la tête ; il sut parfaitement trouver son bougeoir, allumer sa bougie, et introduire une toute petite clef dans le tout petit trou de la serrure de sûreté de l'appartement de sa mère qu'il habitait quai Voltaire.

Dans sa chambre, il s'empressa de m'ouvrir les tiroirs d'une grande commode, qui renfermait des petits souliers de femmes de toutes les couleurs, des bouquets fanés, des gants, des éventails.

Mon cher, lui dis-je, le premier fat venu peut acheter chez une seule revendeuse à la toilette du Temple de quoi en montrer dix fois plus que vous, si eela lui plait. »

Cette sortie fit faire la grimace à Alfred de Musset, à moitié dégrisé, et il alla ouvrir un autre meuble, il sortit d’un tiroir un énorme paquet de cheveux, jadis noirs sans doute, mais en ce moment d’une couleur indéfinissable.

Ces cheveux avaient appartenu à une femme célèbre à plus d’un titre.

Puisqu'il est question de mes amis les poëtes, je ne puis résister à la tentation de raconter une excentricité d'Alexandre Dumas.

La première fois que j'allai chez lui, rue de l'Université, je le trouvai sans connaissance, perdant son sang. Ne venait-1l pas de se tirer un coup de pistolet, Oui. Où? à la cuisse, pour attendrir une cruelle qui lui

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 63 résistait; ce qui ne l’avait pas empêché de fuir la belle en laissant les portes toutes grandes ouvertes.

Parfois, sans les demander je recevais des encourasements dans le genre de celui-ci : Un Jour M. de Vigny, au sortir de l'atelier de David d'Angers, entre chez moi; en présence de mon Hyacinthe et de ma Léda, il se mit à dire : (Je ne trouve pas chez David ce que je trouve ici, dans ces deux ouvrages: de la pensée, de la composition, et des sentiments. »

Autre détail du mème temps. Un matin, après avoir recu sa leçon, un des fils de M. de la Bouillerie m'annonça que, sur la demande de son père, enchanté des progrès de ses fils, le rot Charles X avait bien voulu me commander une statue en marbre.

Que les jeunes de 1872 se signent et s’'étonnent; je le dis à notre honneur, je refusai cette insigne faveur par pure modestie, m’excusant de n'être encore qu’un élève de l'École des Beaux-Arts.

J'avais remarqué que souvent celui qui l’année précédente avait été frustré de son grand prix lobtenait, l'année suivante, au détriment d’un autre; et qu'un élève en arrivant à la limite d'âge avait beaucoup plus de chances de succès. Un de mes camarades nommé Briant, homme de talent, arrivait en 1830 à la limite d'âge, et n'avait plus qu'une fois à concourir : en 1831.

En montant en loge, je l’assurai que si je n'avais pas le grand prix en 1850, je renoncerais aux concours et lui laisserais le champ libre en 1831.

Nous savions, Briant et moi, et c'était Pavis de tous les élèves, que nous étions les plus forts.

Cela n’empècha pas que ce fut un nommé Husson qui eut Le grand prix à notre place.

Le dit Husson m'apprit lui-même son succès en me demandant pardon de son triomphe inespéré. Husson avait été classé par nous le septième sur huit concurrents.

Dans un élan de sincérité, il ajouta les larmes aux yeux.

«J'étais si malheureux !..., si malheureux!

— Quant à moi, lui répondis-je me sentant désarmé, je ne suis pas, etje compte bien ne Jamais être aussi malheureux que cela. »

Les concours de l’année 1830 avaient été traversés par des événements politiques considérables.

Ayant sucé le lait de l’opposition parmi les déshérités, au milieu desquels javais vécu, je ne me gênais pas pour dire tout ce que je pensais en politique aux fils de M. de la Bouillerie, mes élèves.

La veille du jour où les fameuses ordonnances parurent au Monileur, M. Louis de la Bouillerie m'annonça la chose, en me ricanant sous le nez.

Je lui annonçai, moi, que j'allais me rendre à l’École des Beaux-Arts, et que jentrainerais le plus grand nombre possible de mes camarades, et que si ces messieurs descendaient dans la rue, ilsnous trouveraient en face d'eux.

Je réunis dans mon petit atelier de quoi armer une demi-douzaine de mes camarades de l’école, parmi lesquels se trouvait un fort gaillard, nommé Demetz, élève peintre de Patelier de Gros, qui, ayant obtenu les épaulettes de sous-lieutenant à la suite de la révolution de juillet, mourut en Afrique officier d'état-major.

Ce fut le second jour, le 28, que notre petite phalange sortit en armes de la maison de la rue Furstemberg, non sans produire une vive sensation dans ce quartier si tranquille.

Déjà la veille, m’étant trouvé avec mon camarade Victor Baltard, l'architecte, j'avais vu fuir, à la suite de deux coups de fusils, les bons gendarmes qui gardaient l'hôtel du général commandant la place de Paris.

€Tirons-nous, Baltard? » demandai-je à mon camarade.

Sans me répondre, il se campe crânement au milieu de la rue, les jambes écartées, les pieds posés de chaque côté du ruisseau, il épaule son fusil el tire; j'en fais autant, Mais l'honneur du premier coup appartient à Baltard.

La veille, j'étais allé faire sortir ma mère de la maison criblée de balles qu’elle habitait rue du Mouton, n° 9.

Au premier étage demeurait la mère de Ledru-Rollin.

L’on m'a raconté alors que Ledru-Rollin, qui pourtant avait mon âge, s'était, par tendresse filiale, laissé enfermer par sa mère.

Ayant donné mon fusil à mon camarade Demetz et n'ayant gardé qu'une épée, je fus chargé de commander un peloton qui, de la prison de l'Abbaye, allait porter à l’'Odéon des balles fabriquées avec le plomb des gouttières de la prison militaire, pour un groupe assez nombreux qui se formait en légion.

Les balles distribuées, un nommé Delannov, en costume de l’École polytechnique, et à cheval, se mit à notre tête.

L'on nous jetait des masses de papier pour fabriquer

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 67 des cartouches, les femmes nous applaudissaient. C'était un délire général. Je m'étais placé au premier rang avec mon épée, et les camarades m'obligèrent de leur servir d'officier et de sortir de mon rang.

Rue du Four, je proposai à Delannoy de former des groupes par Compagnies.

« Faites, faites, » me répondit Delannoy.

Et, tout en marchant, je mis à la tête de ces compagnies improvisées un homme portant un uniforme, ici un élève de l'École polytechnique, là un sergent de la ligne, plus loin un pompier.

A la Croix-Rouge, Delannog n’apprit que nous allions attaquer la caserne Babylone où les Suisses s'étaient relranchés.

Je dis à Delannoy qu'il serait convenable de tàter d'abord le terrain en envoyant une compagnie d’éclaileurs.

€ Faites, faites, » répondit Delannoy.

Montant alors sur une barricade, je demandai d’anciens militaires. Une quarantaine d'hommes solides se présentèrent. Nous partimes en avant.

Rue Hillerin-Bertin, un polytechnicien, qui marchait à ma gauche, nous dit qu'avant d’attaquer il convenait d'envoyer un parlementaire et qu’il se chargeait de cette mission.

Les Suisses, qui étaient à l’affût à leurs fenêtres, garnies de matelas, firent feu sur notre parlementaire.

Ce dernier, M. Solignac, qui était un beau jeune homme, de haute taille, me parut un héros en ce moment-là.

« Ils ne veulent rien entendre, » nous dit-il en se re-

tournant vers nous, calme, le bras levé, le mouchoir blanc à la main.

Dès la première décharge des Suisses, nous étions près de lui. Une partie de nos hommes me suivit, Je pris position, à l'angle de la rue de Babylone, contre une palissade en planches, qui fermait les terrains où a été construite la rue Vanneau depuis 1830.

Là nous eûmes à essuyer, non-seulement le feu des Suisses, mais encore celui de nos camarades qui, entendant la fusillade s'étaient mis en marche et nous tiraient dans le dos.

La caserne étaitentourée de tous côtés, mais les Suisses ne se rendaient toujours pas. Ce fut un pompier qui eut la bonne idée de mettre le feu à la porte de la caserne, du côté de la rue de Babylone où nous étions. Un vieux canon de fer rouillé, que la colonne avait pris en passant au musée d'artillerie, fut braqué devant la porte, qui fut bientôt défoncée et brûlée; et la foule armée se répandit à flots dans la caserne.

Un quart d’heure auparavant, un coup de feu avait jeté par terre un brave tailleur de pierre, au moment où il se plaçait devant moi, pour me faire un bouclier de son COrps.

Un moment après, je vois le danger qui menace nos hommes montés sur le chaperon desmurs de la caserne ; de mon épée je relève énergiquement une dizaine de canons de fusil braqués contre nous de la porte d’un chantier qui vient de s'ouvrir comme par enchan- -tement.

Parmi ces fusils, je venais de reconnaitre, entre ses

mains, celui que j'avais donné à mon camarade Demetz, qui allait me foudroyer à bout portant.

De l’autre côté de la rue j’aperçus des citoyens à mine suspecte, qui grimpés sur le toit d’un appentis, sous prétexte d'aider à la prise de la caserne, prise depuis quelque temps déjà, s’occupaient de faire leur coup.

J'entrai dans la cour de cette maison, et, dissimulant ma pensée, je leur offris de boire avec les hommes qui m'avaient suivi, le vin mêlé d’eau que j'avais demandé aux domestiques de la maison. Puis je fis sortir tout le monde, après avoir recommandé aux domestiques deux vieillards sourds, le mari et la femme, qui étaient tranquillement assis dans un grand salon inondé de soleil, du côté du jardin. |

La rue de Babylone, où je revins offrait aux regards le tableau le plus animé. La foule grouillait à la fenêtre principale, située au milieu de l'édifice, et poussait des cris de joie. Un élève del’ École polytechnique agitait un drapeau tricolore sur un balcon, aux applaudissements d’une foule noire de poudre et couverte de poussière.

Chargé de rendre compte, à notre espèce de quartier général de lOdéon, de la prise de la caserne Babylone, j'appris là qu’à la même heure on avait pris le Louvre et les Tuileries.

Dans de pareils moments, le besoin d'ordre se fait immédiatement sentir.

La garde nationale est dès la première heure improvisée avec son équipement et son costume : habit noir boutonné, chapeau rond avec une cocarde tricolore, sabre et giberne avec buffleterie blanche croisée sur la poitrine.

Paul Delaroche et Eugène Lami, dans ce costume de soldats citoyens, furent des premiers de notre quartier à entrer dans cette garde nationale et en faire le service.

Au petit poste de la rue des Petits-Augustins, aujourd’hui rue Bonaparte, je faillis être victime de la maladresse d’un de nos camarades, qui me jeta en pleine poitrine, du côté de la baïonnette, un gros mousqueton chargé jusqu’à la gueule.

Le coup partit, la balle m’enleva des poils de ma barbe, et, me frôlant la mâchoire, alla percer deux étages de plafond. En se jetant précipitamment dehors, tout le monde me crut mort; quand je sortis du petit corps de garde, qu'emplissait une fumée bleue, j'étais,

me dit Paul Delaroche, enveloppé comme d’une auréole.

Dans la nuit du jeudi 29 au vendredi 30 juillet, un effroyable orage se déchaine sur Paris; à une heure du matin, je fus mis en faction à la porte de la caserne du quai d'Orsay, celle des gardes du corps du roi.

À deux heures du matin, il ne se trouvait plus personne au poste.

Les quelques passants que je vis venir du côté de Passy m’annonçaient, effrayés, qu'ils avaient vu l’artillerie revenir sur Paris.

Pourtant je ne quittai pas la place, me sentant seul responsable de ce qui pouvait arriver.

Mais quand le soleil se leva, je me sentis plus à mon aise.

Dans la journée, on nous demanda pour aller au Louvre, garder nos richesses artistiques.

La plupart des artistes connus se trouvaient réunis au corps de garde du musée, qu’eccupaient alors de braves gens du peuple, qui avaient pris le Louvre et qui se seraient fait tuer pour protéger les collections du musée.

M. de Cailleux voulut, d’une façon assez cavalière, renvoyer de leur poste ces braves gens.

Nommé sous-chef du poste par les artistes, je priai M. de Cailleux de nous laisser nous arranger avec ceux que nous allions relever de faction.

En effet, j’expliquai à ces hommes que ceux qui venaient les relever de faction étaient les premiers artistes français, les leur nommant en les désignant du doigt. Dès lors 11 n’y eut plus de leur part aucune résistance,

Déjà la veille, j'avais été assez heureux pour empècher un conflit qui allait éclater entre des ouvriers et des bourgeois, lesquels bourgeois, se voyant en nombre, voulaient désarmer leurs camarades ouvriers.

A cause de son étrangeté, la nuit de garde que je passai au Louvre en cette circonstance doit être racontée avec quelques détails.

M. de Cailleux, qui convoitait la place de directeur du Musée, gracieux contre son ordinaire avec les artistes, nous fit servir fort convenablement à diner par un restaurateur du quartier.

Ayant voulu mettre un fusil dans les mains de M. Inores, je le vis, non sans quelque embarras, repousser d’un geste qui lui était particulier l'honneur de toucher à celte arme meurtrière.

Heureusement, j'aperçus dans un coin du corps de garde un grand sabre de cuirassier, muni de sa drasonne ; je le mis entre les mains de M. Ingres, et allai le placer de faction dans un endroit où je ne le perdais pas de vue, ce qu'il m'avait demandé avec instance.

Déjà l’avant-veille, m’ayant aperçu rue Mazarine, le même M. Ingres m'avait crié de sa fenêtre de ne pas le perdre de vue. Quand je le relevai de faction, il était tout fier de sa belle conduite militaire.

Dans la soirée du samedi 31, Adolphe Asseline, de la maison du duc d'Orléans, qui savait que j'étais de garde au Louvre, vint m'annoncer que le duc d'Orléans était nommé lieutenant général du royaume. Je reçus assez mal ses confidences ; flairant une intrigue, je ne

lui dissimulai pointque pour moi, à dater de ce moment, j'étais républicain.

Comme m'avait chargé de le faire M. Picot, notre chef de poste, j'allais relever les sentinelles placées de distance en distance dans les grandes salles, avec Paul Delaroche et Gérard Séguin; nous nous en donnions à cœur joie de rire sur les incidents grotesques qui se renouvelaient à chaque levée des sentinelles artistes. Je plaçai Eugène Devéria et Eugène Delacroix au musée égyptien, M. Ingres à la travée de l’école italienne, avec mission de garder les Raphaël; je mis Paulin-Guérin en face des Rubens.

A deux heures du matin, débouchant dans le grand salon carré, accompagné de ceux qui devaient relever la faction, munis d’une lanterne sourde, nous entendimes tout à coup un grand bruit de voix dans la galerie du bord de Peau. Nous hâtâmes le pas, et nous trouvâmes bientôt M. Ingres et Paulin-Guérin qui, à la suite d’une discussion sur Raphaël, en étaient arrivés au paroxysme de la fureur.

Paulin-Guérm grand et fort, ne parlait plus, il aboyait horriblement ; M. Ingres, rond et petit, écumait de rage. Heureusement ils avaient l’un et l’autre déposé leurs armes à la place où je les avais mis en faction, M. Ingres son grand sabre, et Paulin-Guérin son fusil de munition.

Distrait par cette scène comique, j'avais oublié moimême de relever de faction Eugène Delacroix et Eugène Devéria; quand, à la faction suivante, je les relevai, il faisait jour et ils étaient bleus et verts du froid de la nuit.

Les deux jeunes maîtres de l’école coloriste française moderne avaient fidèlement gardé leurs postes, sans échangerentre eux un seul mot. Il est vrai de dire qu'Eugène Devéria dormait profondément, couché à côté d’une momie, au moment où je vins lui demander le mot d'ordre et le mot de ralliement.

Après quatre jours et quatre nuits passés comme on vient de voir, et sans une minute de sommeil, je pus regagner mon logis silué au cinquième étage de la maison n° 8 ter que j'habitais place Furstemberg.

Quelques jours après, l'escamotage que j'avais prévu s'étant accompli, nous rentrâmes en loges, afin de conlinuer notre concours pour le grand prix de Rome.

Je n’obtins pas le prix, et je renonçai aux concours à l’âge de vingt-deux ans, ayant encore huit fois à concourir.

M. Charles Lenormant, alors directeur desBeaux-Arts, m'ayant offert une pension pour continuer la chance des concours, je la refusai à ces conditions, mais j'acceptai à condition que je ne resterais pas à l’école, mais que j'irais pendant deux années en Italie pour compléter mes études et produire un ouvrage me donnant le droit d’espérer ma part dans les travaux commandés par le gouvernement de mon pays.

Voici la lettre que M. Charles Lenormant eut la bonté de m'apporter lui-même.

Paris, 26 octobre 1830.

» Monsieur, je m'empresse de vous prévenir que, par » arrêté du 16 octobre courant, j'ai décidé qu'il vous

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 75 serait alloué une indemnité de 1500 francs pendant deux ans, pour favoriser vos études de sculpture, en Italie. Gette indemnité, quicommencera à courir du 1% novembre prochain, vous sera délivrée par trimestre et à Rome seulement, à l’exception des deux premiers trimestres qui vous seront payés avant votre départ.

» Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

» Le Ministre secrétaire d'État de l'Intérieur,

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