‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 27 sur 46 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

Je quittai Paris le 28 octobre, allant visiter cette: Italie si tendrement caressée dans mes rêves.

Ce fut par un beau clair de lune que, sur limpériale de la diligence de Turin, j’arrivai sur le point culminant du mont Genis, où j'eus sous les veux un tableau d'un effet saisissant.

Je trouvai à Turin d’admirables portraits de Titien et de Rembrandt etune belle collection au musée égyptien ; mais quant à la ville elle-même, c’est en Italie la dernière que je voudrais habiter.

De Turin je me rendis à Gènes, côtoyant le Pô. Je traversai la vaste plaine de Marengo qui réveilla dans mon cerveau bien des souvenirs.

€ Là, à droite, me disait mon cocher, est la place où fut le trône élevé à Napoléon » et moi, de me souvenir de notre bon vieux chansonnier Béranger, de son grenier à vingt ans; Ç& Marengo, Bonaparte est vainqueur. »

À une lieue de Novi, j'eus sous les veux un des plus

beaux tableaux de la nature qu’il me sera donné de jamais voir.

En face de moi, au levant, se dressait la chaîne des Apennins d’un bleu noirâtre; le soleil du couchant éclairait splendidement la grande chaine des Alpes, qui seréunissant aux Apennins nous environnaient de toutes parts.

Du sommet de la Bochetta, passage qu'autrefois les brigands ont rendu célèbre, j'aperçois, à l'heure de midi, à une grande distance, derrière des montagnes bleues, une nappe d’eau immense qui miroite au soleil.

€Grand Dieu ! m'écriai-je, qu'est-ce qu'il y a là-bas, là-bas?

— (C'est la mer,» me répond mon conducteur.

Je fus bouleversé.

Car c'était la première fois que je voyais la mer, ce qui va paraitre singulier à mes lecteurs parisiens de 1879, lesquels pour la somme de 10 francs peuvent, le dimanche, jouir du spectacle de Océan.

Je visitai la belle ville de Gênes, ses beaux palais aux escaliers de marbre, ses églises fastueuses, ornées de peintures et de sculptures, riches par les métaux précieux, mais en général dépourvues de goût.

Il faut pourtant excepter un Saint-Sébastien martyr à Carignano, un des chefs-d’œuvre de Puget, et à l’église Saint-Ambroise le plus magnifique tableau peut-être de Rubens, et qui, à lui tout seul, mériterait le voyage d'Italie. Cela est éclatant et harmonieux, d’un faire et d’une couleur que Rubens seul pouvait trouver.

Ce qui m’étonnait plus quele palaisdes Doria, c’étaient les petites madones avec leurs lampes toujours allumées placées au coin de presque toutes les rues, et le nombre incroyable des mendiants, couverts de haillons et dévorés de vermine, qui grouillaient et pullulaient partout.

Lors de mon premier voyage en Suisse, en 1898, j'avais déjà remarqué que les cantons protestants n’avaient pas de mendiants, tandis que les cantons catholiques en avaient en abondance.

De Gênes, je partis pour Pise, J'avais pour compagnon de voyage un fils de bourgeois très-prétentieux et trèsennuyeux. Quand par bonheur il gardait le silence, je contemplais la riche nature de cette belle rivière de Gênes. C’étaient d’un côté des orangers et des citronniers, et de l’autre la mer bleue venant se briser sur les rochers, et tout cela éclairé par un soleil splendide.

La nuit venue, une pluie torrentielle nous força de coucher à Sistri, où nous eûmes un souper impossible et, après, un lit plus impossible encore, d’abord à cause des puces innombrables et affamées qui Phabitaient, et en second lieu à cause de l’épouvantable orage qui, toute la nuit, ébranla la maison sur le rocher où elle était bâtie au bord de la mer.

Le lendemain, notre cocher nous versa, nous fûmes peu d'heures après obligés de porter notre cabriolet de l'autre côté de la Macra, torrent grossi par les pluies de la nuit.

À la Spezzia, où nous arrivâmes trempés jusqu'aux os, nous trouvâmes à table nombre de voyageurs amenés par deux vetturini:

Parmi ces voyageurs se trouvait un jeune Marseillais, voyageur de commerce, très-vantard, comme sont généralement les gens de sa profession. Avant appris par nos passeports que nous arrivions de Paris, il se mit à se vanter d’avoir pris, en juillet, le Louvre, les Tuileries, Vincennes, et la caserne de Babylone.

En ce moment, notre cocher vint nous parler d’une manière peu polie, en réponse à des réclamations qui lui étaient adressées par mon compagnon de voyage.

Apprenant que notre cocher nous avait versés, le jeune Marseillais se mit à invectiver notre homme et à le menacer en fort bon italien.

Notre cocher, pâle de colère, saisissant sur la table un couteau à découper, le lança sur le commis voyageur. Le couteau, qui n’atteint personne heureusement, vase planter dans une boiserie, à une profondeur de plusieurs pouces ; le Jeune Marseillais tomba alors à coups de pieds et à coups de poings sur le vetturino, qu'on eut beaucoup de peine à lui arracher des mains.

Le lendemain, le temps s'étant remis, nous pümes monter aux carrières de Carrare. F’étais curieux de voir ces carrières ; Je remarquai que, pour extraire des blocs de toutes dimensions et de plusieurs couleurs, on employait la mine en travers du litet des coins le long du il, pour faire sauter léclat.

Je visitai les ateliers de praticiens, de fabricants de vases, de coupes et de tous les objets qui forment le commerce du pays. Il y avait en ce moment à Carrare les statues colossales du Christ et des douze apôtres de Thorwaldsen, beau travail important sans doute, où res-

pire la grandeur, mais auquel pourtant je préférai une statuette de Bartolini, représentant un jeune enfant de dix à douze ans, pressant de ses pieds du raisin dans une petite tonne.

Cette charmante petite statue, appelée souvent le Bacchus de Bartolini, est tout simplement un jeune vendangeur.

Après avoir visité Lucques, jolie ville qui, avec ses églises revêtues à l’intérieur et à l'extérieur de marbre noir et de marbre blanc, a l'air d’être toujours en deuil; nous entrâmes dans le fertile territoire de Pise, ayant passé dans la même journée par trois États différents, ceux de Parme, de Lucques et de Toscane, ayant par conséquent trois fois par jour payé à la douane.

Quand donc les peuples seront-ils assez éclairés pour supprimer cette maudite invention de la Douane, qui est un obstacle ruineux et vexatoire à la liberté des hommes”?

Il est bien certain que tout artiste, si fort qu’il soit, est impuissant devant les œuvres de la nature; et celte impuissance, plus il a de génie, plus il la sent.

Car l’art a ses limites. Il y a des moments où nous touchons à Dieu, mais c’est seulement par éclairs, et mille fois heureux celui qui a eu dans l'art son heure de lumière divine sur la terre.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous résigner, en apprenant les secrets, les moyens de Part par les œuvres des maitres, puis, possesseurs de ces secrets, nous devons n'avoir d’yeux de foi et d’amour que pour la nature.

À Paris, je m'étais déjà posé le problème à résoudre pour tout artiste moderne.

Il peut se résumer ainsi: partir des Grecs, de Phidias, des monuments d'Athènes, de Léonard de Vinci, de Raphaël, du Titien, puis fouiller en soi-même, interroger son âme, exprimer ses sentiments, prenant pour guide, sans jamais s’en écarter un instant, la nature, la

seule inspiratrice des grands artistes passés, présents et futurs.

Or je me trouvais à Pise, où l'instruction pour le jeune artiste coule à flots, depuis le sarcophage grec, qui servit aux frères Pisani à la renaissance de la sculpture en Italie, sur la donnée des anciens, jusqu’au Campo Santo, si riche en peinture, en sculpture, en fragments de toutes les époques de Part.

La place de la cathédrale, avec son baptistère à gauche, son Campanile, sa tour penchée à droite, le Campo Santo en face, tout cela forme une réunion harmonieuse du plus bel art italien en architecture, en sculpture et en peinture du commencement de ces beaux premiers siècles de la renaissance de l’art.

Un artiste devrait, comme je l'ai fait, commencer ses études en Italie par Pise, vivre, comme j'ai vécu dans le Campo Santo, copiant les fresques sévères de l'Orcagna, qui semblent avoir été peintes par Dante, celles du Benozzo-Gozzoli, des peintures du Cimabuë et du Giotto.

Tout dans cette ville riche et sérieuse est un beau sujet d'études.

Entrainé par mon instinct, devant ces monuments, je me sentais architecte et je relevais des détails d’architecture, des plans d'ensemble des édifices, comme à Gênes ; mais quelle différence !

À Gênes, les choses sont lourdes et fastueuses; les œuvres de sculpture, d'architecture et de peinture se heurtent entre elles sans délicatesse et sans goût ; à Pise, au contraire, c’est une même langue qui s'exprime en architecture, en sculpture et en peinture.

On se sent peintre devant la peinture si naïve de ces premiers maîtres italiens, élèves des Grecs; on se sent également sculpteur comme eux en même temps qu'architecte.

Ils procèdent si simplement, si naturellement et tellement de la même façon dans les trois arts, qu'il leur serait impossible de les isoler l’un de l’autre.

Aussi, les vrais artistes sont-ils à la fois architectes, peintres, sculpteurs, musiciens et poëtes !

Ce n’est qu'en commençant par le commencement, par les primitifs les plus naïfs et en même temps les plus savants, comme le Masaccio, qu'il est possible d'espérer de bons ouvrages puisés à la grande source de la nature et du vrai.

C'est donc à Pise, d’abord, que l’on devrait envoyer les élèves, non pour qu'ils se fissent les imitateurs serviles des grands maîtres naïfs, mais pour qu’ils pussent commencer par ce qu'il y a de plus élémentaire, de plus simple et de plus facile à comprendre, afin de s'élever ensuite à la hauteur des grandes manifestations de Part.

Arrivé à Florence, J'allai loger chez une madame Papi, padrona di casa, dont l'adresse m'avait été donnée, à Paris, par mon camarade Léon Cuny.

Ma première visite fut pour Michel-Ange, pour la fameuse chapelle des Médicis, à San Lorenzo. Je restai là cloué pendant plusieurs heures devant ce colossal Michel-Ange; je sortis de cette chapelle la tête en feu; m'étant fait conduire en voiture chez madame Papi, j'eus une fièvre qui me tint dix Jours à ma chambre.

Je voyais continuellement devant mes yeux, dans mes rêves, létonnante statue du Pensieroso.

Quand Je visitai les cloîtres, en étudiant les peintures de Angelico, de Masaccio, du Ghirlandaio, de Fiesole, Je remarquai que ces premiers maîtres, si simples, si naïfs, si vrais, au lieu de me donner la fièvre comme Michel-Ange, me calmaient et me rendaient heureux.

Quand je visitai pour la première fois la belle galerie des Offices, je ne puis rendre la sensation extraordinaire que fit naître chez moi la vue de tant de chefs-d’œuvre. Entre autres raretés, il faut admirer cette tribune si enviée de l'Europe civilisée, où, à côté de la Vénus de Médicis, se trouve le fameux Faune restauré par Michel-Ange. Il faut voir les deux Vénus du Titien, six tableaux de Raphaël, le saint Jean, la Fornarina, le plus beau portrait de femme de sa seconde manière; les Parques, de Michel-Ange, etc.

Les autres salles sont aussi toutes remplies de chefsd'œuvre. Dans une de ces salles se trouvent réunis tous les portraits des plus grands artistes, peints par euxmêmes ; à côté du portrait de Raphaël et de Masaccio, on voit celui de Rubens, de Léonard de Vinci et de tous les autres grands maîtres d'Italie, des Flandres, d’Espagne, d'Allemagne et de France.

La plus belle collection des dessins de Léonard de Vinci, qui sont admirables, et des autres grands maîtres, est certainement celle que Je vis chez le directeur de la Galerie degli Offizi, à Florence.

Un petit couloir qui conduisait chez le directeur était orné, à droite et à gauche, de délicieux bas-reliefs en

marbre grecs, romains, mais surtout florentins; c’est là que sont les Chanteurs de Lucca della Robbia.

Le froid ne me permettant plus de travailler dans les cloîtres, je donnai tout mon temps à la galerie des Oflices. J’y fis une copie, avec tout le soin possible, de la belle Flore, du Titien, de même grandeur que l'original, qui estle portrait de la maitresse du peintre.

J'avais si peu fait de peinture, et pourtant il me fallait, là, peindre en public!

Je fis aussi une esquisse peinte de la Vénus couchée, du Titien, une aquarelle du portrait de Masaccio; je dessinai lés bas-reliefs de Lucca della Robbia, d’autres bas-reliefs et statues.

Ma journée de travail terminée agli Offizi, j'allais rèver au clair de lune sur la place du Grand-Due, au Longarno ; quelquefois à la promenade des Cascines.

J’allai souvent, à la galerie Pitti, prier Dieu devant la Vierge à la chaise, du divin Raphaël, ou encore devant son admirable portrait de Léon X.

Cette galerie Pitu suffirait à la gloire d’une nation; et, à Florence, il v a tant d’autres merveilles!

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