X VIT
Sans perdre jamais une journée de travail, j'assistais à des fêtes magnifiques, à des bals comme je n’en avais pas encore vus à Paris.
Chez le prince Borghèse, lhospitalité avait un charme tout à fait touchant. La belle comtesse Mozzi, encore dans tout l'éclat de sa beauté, était ma reine. Elle m'avait accueilli avec tant de bonté dès la première soirée où Je lui avais remis ma lettre d'introduction !
Elle m'avait mené avec elle au théâtre, car elle montait en voiture pour s’y rendre, au moment où Je la voyais pour la première fois.
Sachant que je venais de Paris et que je m'étais battu en juillet, elle me fit tout de suite ses confidences. Elle me raconta que, n'ayant pas encore quinze ans, avant même d’être sortie du couvent, elle avait été mariée au comte Mozzi. Son mari l'ayant fort négligée, elle était devenue l’amie du beau, de l’élégant marquis de Lucchesini.
Lucchesini donnait peut-être, en l’honneur de sa
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 87 dame, les plus belles fêtes auxquelles j'aie jamais assisté.
Ce soir-là, la comtesse Mozzi, coiffée d’une couronne d’or, était d'une beauté éblouissante. C'était le plus admirable type italien : des épauies magnifiques, des veux et des cheveux noirs.
J'essayai de valser avec elle. Mais cela me fut impossible, mes jambes se dérobèrent sous moi.
Le palais habité par Lucchesini était resplendissant de lumières. Sous le portique, on voyait une compagnie de grenadiers autrichiens ; au bas de l'escalier garni de fleurs, cinquante laquais en livrée galonnés.
Au premier étage, il y avait douze pages élégants; dans la salle suivante, douze jolies soubrettes étaient là pour rétablir les toilettes des dames. Les invités tournaient en suivant des salons qui se succédaient tout autour d'une grande salle centrale, restée fermée, et d'où s’'échappaient les sons harmonieux d’une musique brillante, lesquels annonçaient que là serait le bal.
Quand les portes de la salle de danse s’ouvrirent, ce fut comme un élan général de tous les cœurs vers le plaisir, et cela, sans bruit, in petllo, comme disent les Italiens.
Je m'arrachai aux séductions de ces fêtes, et à partir de ce jour je ne remis plus le pied dans aucun salon.
La température s'étant adoucie, j'allai dessiner, d’après Michel-Ange, les marbres étonnants de la chapelle des Médicis; en compagnie du bon Vibert, le graveur, je travailla à l’aquarelle, d’après les fresques d’'Andrea del Sarto, à la Santissima Annonciata.
Dans l’église del Carmine, je fis également des aquarelles d’après les chefs-d’œuvre de Masaccio. Je dessinai les bas-reliefs des portes du baptistère de Ghiberti, dignes d’être les portes du paradis, disait Michel-Ange.
Ainsi, dans les églises, dans les cloitres, à l'Académie, dans les palais, partout enfin J'interrogeais les grands maîtres de l’art, qui sont, comme tous les vrais artistes, ainsi que nous l'avons dit plus haut, architectes, peintres, sculpteurs, musiciens et poëtes.
Depuis bientôt trois mois, je me livrais à l'étude avec ardeur, comprenant que, si Je me laissais entraîner par les plaisirs de Florence, même modérément, mon travail en souffrirait.
La France, qui m'avait donné une indemnité pour m'aider à compléter mes études, remplaçant de cette facon le grand prix qui m'avait été ravi, n’avait-elle pas le droit d'exiger mon dévouement tout entier au travail?
Mon intention était d'aller voir Venise, Parme, Bologne, avant de venir à Rome exécuter l'œuvre qui devait plus tard fonder ma réputation à Paris.
L'occasion de réaliser mon projet se présenta bientôt.
Dans les salons de Florence, comme partout ailleurs, du reste, je soutenais ouvertement et énergiquement mes opinions politiques avancées, républicaines, en un mot. Un jour surtout, mes aveux éclatèrent; ce fut lorsque, chez la marquise Orlandini, sœur de madame Mozzi, un avocat vint annoncer le soulèvement de la Pologne.
J’entendais parler vaguement de mouvements révolutionnaires du côté de Bologne; je n’y tenais plus. Sur ma route de Chambéry à Turin, du reste, à Gênes, à Pise, et jusque dans les salons de l'aristocratie, à Florence, on était pour l'Italie contre lPAutriche, pour les peuples contre les rois. Je brûlais, (out en allant étudier les beaux ouvrages des grands maîtres dans le nord de l'Italie, d'aider selon mes forces les Italiens à secouer le joug de l'Autriche.
Avant oblenu, sur mon passe-port, le visa de l’Autriche, par l'entremise d’une dame influente, je cherchai une voiture pour partir le lendemain matin pour Bologne. Ce n’était pas chose facile.
Tous les vetturini me répondaient que là il y avait della fusiliata (de la fusillade); et ils refusaient de partir. Enfin, le cocher d’un cabriolet à quatre roues consenlit à me conduire à Bologne.
Il fut convenu que, le lendemain, il serait à ma porte, à quatre heures du matin, via Lambertesca.
Jallai diner alla tratloria delle stelle où dinaient tous les artistes français, et Sturler entre autres, que je connaissais depuis 1825, je leur annonçai que je partais pour Venise. M. Legault, me dit que je n’y arriverais pas.
Je venais d'entrer dans un petit café pour lire les Journaux, lorsque Clément Boulanger arriva, qui me cherchait pour me faire ses adieux, et m’emmener chez lui pour que je pusse dire adieu à sa jeune et jolie femme.
C'était une Parisienne très-intelligente, tant soit peu coquette, qui me témoignait une certaine reconnaissance de ce que j’emmenais le plus souvent possible son mari dessiner avec moi dans les cloîtres; et aussi peutêtre pour son buste que j'avais modelé en terre, mais qui ne fut pas moulé.
Je fais mes adieux à cette dame et me dispose à partir, mais Clément Boulanger, qui s'était déguisé en affreux Turc d'Alger, ferme la porte à double tour et m’annonce que nous allons au théâtre de la Pergola. Nous étions en plein carnaval.
Un charmant domino bleu clair, en satin, était étalé sur un meuble. Madame Boulanger ne voulant pas entrer avec son mari, dans son affreux déguisement de Turc
d'Alger, la petite femme de mon camarade comptait sur moi pour l'accompagner.
J’essayai de résister, mais ce que femme veut le diable l’exécute.
Je me laisse habiller en femme, pour servir de camériste au domino satin bleu tendre. Ne voulant pas sacrifier ma barbe, que je laissais pousser toutentière depuis un grand mois que j'avais abandonné les salons de Florence, je fis coudre à mon masque noir un morceau de soie de même couleur, si bien que mon costume était complétement noir. En entrant dans la salle de bal, à la Pergola, nous eûmes un énorme succès.
Ayant saisi le bras de M. de Walabrégue, fils de Mme Catalani, que je connaissais et qui était en tenue de ville, ce qui me donna l’air d’une dame de bonne compagnie, je me mis à intriguer les plus habiles. Je prenais, dans ma voix de tête, de ces sons qui n’ont pas de sexe, et personne ne put deviner qui J'étais.
M. de Walabrégue me racontait les aventures de ces messieurs et de ces dames. A son bras, j'entrais dans toutes les loges, et à tous je disais des choses qu’ils étaient bien surpris d'entendre.
Me la comtesse Orloff, charmante actrice, transfuge de l’Odéon, fut une de mes victimes. Le prince Napoléon- Louis Bonaparte, qui se trouvait à cette fête, eut sa bonne part de mes quolibets, ainsi que ses cousins et cousines.
On me désignait comme devant être la comtesse Pucci, tout le monde prétendant qu’elle seule, à Florence, avait cette tournure et surtout cette voix.
Vers minuit, le prince Corsini, qui était ministre de l'intérieur du grand-duc de Toscane, entra au bal. Je l’'abordai avec des mots assez lestes, comme bien souvent il m'avait provoqué de le faire dans les salons où je l'avais rencontré. [l me répondit sèchement, et comme j'insistais pour le dérider, impatient et sans rire, il me jeta ces mots significatifs et passablement lugubres dans un bal masqué : « Basta, basla, questa sera, bisogna canonni, bisogna fusilii. Suffil! suffit! Ce soir il faut des canons, il faut des fusils. »
Avant deux heures du matin, comme j'étais encore sous le coupde ce que je venais d'entendre en quittant le prince Corsini, une compagnie de grenadiers autrichiens entrait l'arme au bras, au parterre du théâtre, et, enveloppant un groupe refoulé dans un coin de la salle, se disposait à faire des arrestations.
Songeant à mon déguisement, à ma barbe noire, dans un pays de conspirateurs, à un moment comme celui où nous étions en février 1831, je me hâtai, plein d’inquiétude, de rentrer chez moi, où Je changeai de costume.
Quatre heures sonnèrent bientôt à toutes les horloges des environs. Je descendis, éclairé par la lampe que tenait la signora Papi, demi-vêtu, car il faisait grande nuit.
A la porte, mon cabriolet à quatre roues m'attendait.
Au moment où je mets le pied sur le marche-pied, un homme, enveloppé d’un large manteau, assis dans le coin de la voiture, me dit en bon français :
« Ne questionnez pas le cocher, je vous prie, mon-
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 93 sieur, c’est presque malgré lui que je suis monté dans la voiture ; veuillez me rendre le service de me faire sortir de Florence, et je vous dirai qui je suis.
— Avec grand plaisir, » répondis-je à l’homme au grand manteau.
La nuit était sombre ; il me sembla que cet imbroglio faisait suite aux aventures de la nuit si accidentée que je venais de passer au bal masqué.
A la porte San Gallo, un vieux sergent en uniforme vint maugréant, se frottant les yeux; je lui jetai une piastre, il me traita d’Excellence et m'ouvrit la porte à deux battants, sans me demander mon passe-port.
Quand il fit jour, je pus voir la figure de mon compagnon de voyage, qui parlait parfaitement le français, et n’élait autre que le professeur de physique Melloni, de Parme, exilé à Florence pour cause politique.
Avant de quitter Paris, j'avais arrêté un plan d’études pour mon voyage en Italie. Je ne songeais certes pas alors que j'aurais à me mêler de la politique de ce pays. Mais ma conduite pendant les journées de juillet, tout mon passé enfin, me faisaient un devoir de me mettre au service de ce que je croyais être la cause des peuples de l'Italie moderne.
Ce fut pour M. Melloni une marche triomphale, depuis les confins des États du pape jusqu'au palais du prolégat de Bologne, où notre cabriolet nous conduisit directement.
Dans ce palais siégeait le gouvernement provisoire issu du mouvement révolutionnaire qui avait chassé de la ville les autorités papales.
M. Melloni me présenta à ces messieurs comme un ami de la liberté italienne. Ces messieurs ne me dissimulèrent pas qu'ils craignaient beaucoup que le gouvernement français ne maintint pas, aussi fermement qu’il l'avait promis, le principe de non-intervention. Je leur dis que, puisqu'ils étaient cernés d’un côté par la police des Autrichiens et de l’autre par la police du Piémont, je leur offrais le moyen de faire parvenir sûrement à Paris des nouvelles exactes concernant les événements.
M. Asseline, attaché au secrétariat du jeune duc d'Orléans, m'avait offert de sa part, lors de mon départ pour l’ftalie, d'adresser toutes mes lettres sous son couvert.
Ces messieurs furent enchantés, et j'adressai à Paris, au duc d'Orléans, ce récit des événements qu'ils me dictèrent. Ils m’exposèrent alors leur plan politique pour l’organisation de lltalie. Ce plan, très-logique du reste, consistait à faire de l'Italie ce que sa géographie et son histoire conseillent : uné république fédérative. A peine ma lettre était-elle envoyée à la poste, que ces messieurs, surtout le professeur Orioli, se consultant avec M. Melloni, qui allait immédiatement soulever l'État de Parme, me demandèrent, sans rien me cacher du danger que je courais, si Je voudrais remettre des lettres à des chefs vénitiens. Je leur dis que je serais heureux de leur rendre ce service.
Pendant que les lettres s’écrivaient, je fus conduit chez une belle dame dont la maison était tout entière remplie de patriotes italiens. Là Je fus accueilli avec une vive sympathie, et mon nom fut écrit devant moi sur la liste d'honneur des défenseurs dévoués de la cause italienne.
Je vins bientôt prendre les lettres qui pouvaient fort bien me faire fusiller ou m'envoyer sous les plombs de Venise, et de là au Spitzherg.
Prenant à peine le temps de souper, je montai en voiture, tout seul, me rendant à Venise en passant par Ferrare, pendant que M. Melloni se rendait à Parme. Il fut convenu que, pour éviter la rencontre perpétuelle de la police autrichienne, je gagnerais nuitamment le PÔ, al Ponte alla Goscuro, et qu’ainsi j'irais à Venise par les Canaux.
Pendant que, au milieu de la nuit, dans une auberge
de Ferrare, je prenais un bouillon, un Italien entra tout effaré, et criant : « [ Tedeschi vengono, les Autrichiens viennent. Buon Dio! Santa della Madona ! »
Ayant eu le soin de passer la lumière dans un cabinet, je quitlai mon pantalon à sous-pieds, et je cachai mes lettres compromettantes dans mes bottes.
Je descendis ensuite parfaitement calme et me fis conduire al Ponte alla Goseuro, où je devais trouver une barque pour passer le fleuve, toujours très-large en cet endroit. Je trouvai l’homme qui devait me passer. Il n’était pas encore quatre heures du malin, 1l faisait encore nuit.
Nous étions encore loin de l’autre rive, quand une sentinelle autrichienne, armant son fusil, nous cria :
€ Chi viva ?
— Amici, forestieri, » lui répondit mon batelier de toute la force de sa voix.
À peine débarqués, nous sommes entourés par une patrouille dont le chef me conduit aux officiers supérieurs, au milieu de l'état-major de l'armée.
Là on me fit d'avance des excuses pour le procédé qu'on élait obligé d'employer à mon égard, en se reJetant sur les malheurs du temps. On me demanda nonseulement mon passe-port, mais aussi mes lettres de recommandation ; toutes les lettres que je portais sur moi furent décachetées et lues. Rien ne fut respecté, pas même mon papier à cigarettes, dont les cahiers furent examinés, feuille par feuille, à travers la lumière d'une bougie.
Les lettres que j'avais dans mes bottes commençaient
à me brüler les pieds. Cependant mon calme et surtout mon enjouement me gagnérent la confiance des Jeunes officiers qui, ayant vu ma lettre du ministère de lintéricur, mon diplôme de premier second grand prix de l’Institut, se montrèrent fort aimables.
À huit heures du soir, un gentil sous-lieutenant vint me dire : € Signor, polele partir, ecco la Corriere. »
C'était un bateau de poste autrichien où je monta pour aller à Venise par le Pà et les canaux.
Nous arrivämes sur le Grand-Canal à l'heure où le soleil se levait ; les palais se reflétaient dans l’eau d'un rose tendre; mais le plus beau moment fut celui où nous nous trouvämes en face du palais des Doges, éclairé par le soleil levant.
Les quatre sbires, qui en sortaient aussitôt, me demandèrent quelle était ma caution pour séjourner à Venise.
Réfléchissant aux dangers auxquels j’exposais M. le comte de Gicognara en montrant la lettre que M. Gérard m'avait donnée pour lui, je répondis à ces messieurs que le consul de France était ma caution naturelle.
Ces messieurs, toujours très-polis avec moi, me conduisirent chez M. le directeur de la police autrichienne à Venise. Je trouvai dans son cabinet, assis à un bureau, un homme d’une cinquantaine d’années, à physionomie de juif d'Allemagne, ayant, à sa droite, un commissecrétaire qui avait l’air d’être là pour témoigner au besoin de l’interrogatoire que subissaient les voyageurs.
Sachant ce que c’était que la police autrichienne, je me résignai, et je répondis à tout.
On me conduisit alors chez M. Mimaut fils, consul de France à Venise.
Je lui exposai que, désirant rester à Venise plusieurs jours, peut-être quinze, pour étudier les chefs-d’œuvre de l’école vénitienne, je venais me réclamer de mon protecteur naturel, le consul de France à Venise.
Comme je n'avais pas l’air d’un personnage fort cossu, vêtu modestement comme je l’étais, ce monsieur me dit qu'il ne pouvait répondre de tous les Français, et qu’il ne me connaissait pas.
La moutarde me montant au nez, je dis à ce consul du gouvernement de Charles X, en jetant mon passe-port ouvert sur la table:
« Monsieur, à tout Français ayant un passe-port en règle comme celui-ci, vous devez aide et protection. Vous ne faites pas votre devoir, monsieur.
» Mais je vous le répète, reprit-il d’un ton assez sec, Je ne suis pas obligé de connaître tous les Français qui viennent Ici. »
Déployant alors ma lettre de M. Guizot, mon diplôme de Pinstitut, et y ajoutant quelques enveloppes portant les armes et le cachet du duc d'Orléans, je lui dis avec une énergie qui changea le caractère de la scène :
« C’est bien, monsieur, je vais écrire à Paris l’accueil qui est fait ici aux citoyens français par les agents du gouvernement de la France. »
Ce fut un changement subit, le consul se confondit en excuses, et prenant le ton belliqueux, il me dit:
« J'espère, monsieur, que bientôt le drapeau tricolore va flotter sur les Alpes, et que cette infâme police autrichienne aura à en rabattre. »
Et je sortis cautionné, garanti par le gouvernement sous l'égide de notre consul M. Mimaut fils.
C'était bien quelque chose, mais ce n’était pas tout pour être tranquille à Venise; les sbires, qui ne m'avaient pas quitté depuis mon débarquement, me prièrent de la part du directeur de la police de venir chaque jour causer avec lui, dans son cabinet.
Cela convenu, je pus me rendre à l'hôtel della Luna, et ayant mis en sûreté mes fameuses lettres, visiter les merveilles de Venise.
Il faudrait des années pour voir et apprécier les peintres extraordinaires de ce pays. Jean Bellini, le Giorgione et le Titien ouvrent le cortège ; viennent ensuite Paul Véronèse, Palma Vecchio, le Bonifazio et Tintoret, dit il Robuslo, surnom qui lui convient admirablement.
Mais jouissons d’abord de ces charmants palais du Canale Grande. Voyez-vous combien l'architecture de la Renaissance est plus ténue et plus fine que celle de ces palais d’un goût barbare et de ces maisons gothiques mal combinées à l’intérieur et à lextérieur ! Dans mille ans, on verra bien ce qui restera de tous ces clochetons, de toutes ces gargouilles qui pendent dans l’espace au grand effroi des passants.
Comme cet architecte italien, le Sansonino, est aimable et gracieux! Ce n’est pas la perfection des Grecs; la grandeur de l'architecture romaine, mais c’est délicieux et agréable à l’œil.
Le Titien qui est mort de la peste, à l’âge de plus de quatre-vingts ans, est admirablement représenté à Venise. La Présentation de la Vierge au Temple est son chef-d'œuvre.
Honneur à cet artiste ! Honneur à Jean Bellini! Il a l'immense gloire, nonobstantle Carpaccio, d’être le père de l’école vénitienne. Son sublime tableau de l'église San-Salvador, le Christ chez Emmaüs, est un chefd'œuvre.
L'école primitive vénitienne est inspirée par la tradilion grecque, cela s'explique historiquement; il n’est pas étonnant que les Vénitiens, que le commerce mettait
dans des rapports continuels avec l'archipel grec, aient | appris dès le principe la belle couleur des anciens Grecs.
Le dessin même de Jean Bellini est plutôt dans la naïveté grecque que dans l’école maniérée du Pérugin. Aussi, l’école vénitienne empestée après Véronèse par Lo sfumato, l'oscuro des autres écoles d’[talie, notamment de l’école de Bologne, reste-t-elle au moins plus simple que ces dernières par la couleur aussi bien que par le dessin. \
Je dois noter ici une impression. En plein midi, au milieu de lescalier des Géants, je m'imaginai voir cel escalier de marbre blanc se peupler des personnages du Marino Faliero, décapité, d'Eugène Delacroix. Il faut que cet artiste soit doué d’une singulière faculté des révélations de couleur locale, car il n’a jamais vu ni Venise, ni même l'Italie, non plus qu'un autre artiste parisien, Auber, qui pourtant à fait la Muelle de Portici sans avoir jamais voulu quitter Paris.
Pour connaître Paul Véronèse 1l faut avoir vu son plafond au palais des Doges, une merveilleuse pemture où l'air cireule, où le charme le dispute à la science, et. aussi le tableau de la Cène de l'Académie; mais si belle que soit cette peinture, elle est égalée sinon surpassée par les Noces de Cana, l'admirable Paul Véronèse qui est au Louvre.
Comme plafond, nous avons celui de la chambre à coucher de la Reine au palais de Versailles, placé aussi aujourd’hui dans le grand salon carré du Louvre.
Nous terminerons par l’étonnant tableau de Saint- Marc, du Tintoret ; à Académie, par les peintures du plus harmoniste des coloristes, le Riche; l'A doration des Mages, du Bonifazio, et une Procession du gentil Bellini sur la place Saint-Marc, d'une belle couleur.
Tout en visitant l’étonnante basilique de Saint-Marc, qui, sous ses sombres arceaux rembrandtesques, de forme byzantine, ses murs couverts de mosaïques, semble relier par la couleur Rome, Athènes et Constantinople, le paganisme en décadence et le christianisme barbare du temps de Constantin, tout en admirant le Lido, les îles, tous ces canaux, toutes ces choses si charmantes pour un Parisien pur sang, tout en traversant, le cœur navré, le pont des Soupirs, je réfléchissais que la cause de l’humanité, celle du progrès sont synthétiquement liées avec l’amour de l’art, et Je songeais à m'’acquitter de ma promesse en remettant les lettres politiques qui m’avaient été confiées. |
J'avais dèjà remis à leurs destinataires les lettres deslinées à m'être utiles au point de vue de mes études. Il
ne me restait plus à remettre que les trois lettres politiques.
Or, quand je sortais, à toute heure du jour ou de la nuit une gondole mystérieuse me suivait toujours,
Un soir, j'allai au théâtre de la Fenice : à une heure du matin, la fameuse gondole était derrière moi. Je n’entendais par moments que le cri d'avertissement, poussé par les gondoliers pour ne pas se jeter les uns contre les autres, dans l'ombre de la nuit.
Chaque pays que j'ai visité na laissé une impression dont la couleur locale se traduit le plus souvent par un air, par un chant.
De Venise il est resté dans ma mémoire les suaves mélodies de Bellini, couvertes par les cris plaintifs des sondoliers, qui semblent les plaintes d'autant d’âmes jetant leur eri suprême dans la nuit et demandant à leur manière la liberté de Pltalie.
Il y avait quatre ou cinq jours que je dessinais à l’aquarelle, dans la grande salle de l'Académie, certaines parties dela Présentation de la Vierge au Temple, par le Titien, tout en cherchant dans mon cerveau le moyen de remettre mes lettres sans compromettre personne. C’était difficile, car les hommes de la gondole, pendant que je travaillais à l’Académie, jouaient aux cartes chez le concierge jusqu’à l'heure où je rentrais pour diner à mon hôtel.
Le troisième Jour, en mangeant mon petit pain avec un morceau de chocolat, Je cherchaï le moyen de sortir sans passer devant le concierge. Je fis enfin la découverte d’une petite cour (une corlile) qui donnait accès sur un
canaletto comme il y en a tant à Venise et qui servent aux maisons à jeter leurs immondices dans la mer.
Un gardien à qui je donnai quelques zwanzigers me donna le moyen de descendre dans la petite cour. J’allai tout de suite à la porte, un simple loquet la fermait ; je levai le loquet, et je vis l’eau de la mer à un mètre en contre-bas du seuil de la porte.
Le jeune gondolier qui me servait depuis mon arrivée à Venise était d’une grande finesse, comme sont la plupart des gens du peuple en ce pays.
Dès le premier jour il s’'aperçut qu’une gondole mystérieuse suivait la nôtre. Il me dit tout bas, mais avec émotion : Signor Francese, sono gli spii tesdeschi. € Monsieur le Français, ce sont les espions allemands. »
I se nommait Beppo; 1l s’attacha tout de suite à moi. Me conduisant tous les jours chez le directeur de la police, il devinait instinctivement que je travaillais à l'émancipation de son pays.
Je lui dis de se trouver à midi précis à la petite porte du canaletto qui longeait le mur de la petite cour de l'Académie.
Le lendemain, à midi cinq minutes, j'étais dans sa gondole, et à midi et demi je remontais reprendre mon travail, ayant remis mes trois fameuses lettres.
Ce jour-là, je fus plus gai qu’à l'ordinaire chez le directeur de la police, et répondant à ses questions, je lui donnai sur moi-même et sur mes ancêtres des détails fantaisistes que je serais curieux de relire aujourd'hui.
Ma bourse diminuait chaque jour sensiblement, je dus
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 105 songer à prendre congé de M. le directeur de la police et à.lui demander le visa autrichien pour Parme, non sans lui avoir fait mes compliments bien sentis pour l'aimable hospitalité que les étrangers recevaient à Venise au mois de février 1831.
[ne voulut jamais consentir à me viser mon passeport pour Parme.
Je partis de Venise, le 25 février, par un très-beau temps, ayant sous les yeux les beaux modèles des ciels de Paul Véronèse; celui de son tableau des Moces de Cana roulait des nuages blancs au-dessus de ma tête, sur un beau fond d'azur tendre.
À Padoue, je vis une belle statue équestre en bronze du Donatello, le sculpteur naïf et fin du Saint Michel de Florence, de curieuses fresques du Titien dansle cloître de l’église Saint-Antoine.
La chose la plus curieuse de Vicence, où j'arrivai ensuite, est le vieux théâtre de Palladio, qui a la ridicule prétention d’être une imitation exacte du théâtre des anciens.
J'admirai un très-beau Paul Véronèse, un Repas de cardinaux, dans la sacristie della Madona del Monte.
Pour aller à Vérone, on passe à Montebello ; on vous montre où était le camp français; à gauche, on aperçoit le clocher d’Arcole, puis on passe sur le pont qui fut pris et repris sept fois en 1796.
Le clocher, disait mon guide, où était le prince Charles, conserve la marque d’un boulet de canon, qui, un pied plus haut, renversait un trône et une dynastie.
J'arrivai le soir du 27 février à Vérone, qui possède une arène antique, admirable construction romaine, dont lamphithéâtre est très-bien conservé, un trèsbeau Saint Georges, de Paul Véronèse, une A ssomption de la Vierge, du Titien, et un hôtel de ville très-curieux à voir, où l’on trouve de beaux portraits du Tintoret, qui valent presque ceux du Titien.
Ayant fait, à Villafranca, mes adieux à ce beau pays de la couleur, j'arrivai à Mantoue, la ville de Virgile, à l'heure du soleil couchant. Le ciel empourpré se reflétait dans le Mincio et se colorait de plus en plus pendant que les fortifications devenaient de plus en plus sombres, si bien que Mantoue me recevait avec le caractère triste et profond d’un tableau réalisé par la nature d'un chant de l'Enfer du Dante.
Dès le lendemain de mon arrivée à Mantoue j'allai visiter Le palais trop célèbre du T.
Les Anglais, les Allemands, les pédants de tous les pays peuvent admirer à leur aise leur grossier Jules Romain. Il n’est à mes yeux, je le confesse, qu'un habile praticien, qui n’a rien de l'artiste, ni le dessin, ni la couleur, ni la composition et qui n’est devenu célèbre que parce qu'il était un des plus actifs brosseurs et des plus habiles du divin Raphaël; et c’est encore beaucoup, si vous le comparez à tant de peintres médiocres qui sont devenus des célébrités en Europe.
Je ne restai qu'un seul jour à Mantoue, et j’eus de la
peine à prendre la route de Parme, car la police me refusait son visa pour cette ville.
Il me fallut accepter l'offre de mon hôtelier, qui fit venir un homme de la campagne, lequel, après le marché, s’en allait à quelques lieues du côté de Parme.
… I me désigna, sur la grande route, une hôtellerie où mon sac devait être déposé, à dix heures.
En flänant, les mains dans mes poches, le long du fossé des fortifications, j'arrivai au pont-levis que je passai, ayant l'air d’un simple badaud.
Au bout d’un quart d'heure, j'aperçus un sous-officier bavaroiïs, tout en blanc, qui faisait un long cireuit pour me rejoindre.
Je craignais d’être poursuivi, mais je me trompais ; le Bavarois était un sous-officier qui, ayant servi en Grèce avec les Français, avait le désir de me serrer la main et de boire avec moi à la France et à la liberté, ce qui fut fait dans une auberge que nous rencontrâmes et qui était précisément celle où mon sac avait été déposé.
Je ne rencontrai personne sur la route de Guastalla, sur laquelle je cheminai jusqu’à quatre heures du soir. Mais alors, sortant d’un buisson d’aubépine en fleurs, un jeune homme au visage pâle, se mit sur mon passage, implorant la charité, non par les paroles, mais par ses regards.
J'éprouvai à sa vue une double impression : d’abord le sentiment de la pitié, et ensuite la crainte d’une mauvaise rencontre.
Ce jeune homme était tout simplement un avocal
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 109 compromis dans la politique, qui fuyait la police autrichienne et mourait de faim.
Il me désigna une maison où j'allai acheter un morceau de viande rôtie, du pain et une bouteille de vin. Avec ces vivres, nous fimes ensemble, dans un fond couvert d'arbres, un modeste repas qui le réconforta si bien qu'il n’était plus reconnaissable.
Je fus obligé, pour ne pas l’offenser, de le laisser porter mon sac sur son dos.
Aux avant-postes de Guastalla, 11 fut accueilli par une sorte d’ovation.
Comme je me mettais à table pour souper à Guastalla, la foule armée, qui avait entendu parler du Français ami de Melloni arrivé avec l'avocat proscrit, entra en masse pour me voir et meserrer la main, et aussi il faut le dire, pour me demander une armée française devant combattre les Autrichiens.
[me fallut faire un discours; en mauvais italien, je leur dis qu'une nation qui voulait être libre n'avait pas besoin d’auxiliaires. € Vaincre où mourir! dis-je en finissant ; vivre libre ou mourir ! » leur criai-je de toute ma VOIX.
Mais j'avoue que lé moindre régiment français, que je n'avais pas, aurait mieux fait l'affaire de ces braves gens qui, eux, ne se contentaient pas du système de la non-intervention.
Les gens de Guastalla, en mars 1831, étaient loin du Charles-Albert de 1848, qui, ou se montait la tête, ou trahissait son pays, en disant : L’Zlalia fara dù se. € L'Italie fera d'elle-même. »
Une escorte d'honneur me conduisit à Parme dans une petite carriole, où j'entrai à six heures du matin par une porte tandis que l’armée autrichienne entrait triomphalement par l'autre.
Le gouvernement provisoire s'était subitement éclipsé; je jugeai prudent de n’en pas dire un mot en ce moment.
Je me rendis chez M. Toschi, le graveur de la belle planche de l’Entrée de Henri I V à Paris, pour qui j'avais une lettre de recommandation du peintre de ce tableau, le baron Gérard, qui me reçut au mieux. [l me conduisit lui-même à la galerie des tableaux, et je me consolai de la politique devant le fameux Saint Jérôme du Gorrége, les belles fresques du couvent de Saint-Paul, sa coupole et ses beaux pendentifs.
Quiconque n’a pas vu Parme ne peut connaître l’immense valeur de ce pauvre Corrége, mort à la peine.
M. Toschi me conduisit chez la sœur de M. Melloni, laquelle me dit confidentiellement que son frère lui avait parlé de moi, que son frère devait être à Reggio.
Je ne donnai à regret qu’un coup d'œil à beaucoup de chefs-d’œuvre, tels que la Sainte Catherine, de Raphaël, la Vierge qui s’évanouit à la vue de son fils, de Louis Carrache, ses colossales figures des apôtres qui portent la Vierge au Saint-Sépulcre; un Bacchus superbe soutenu par un faune en basalte d'Égypte. Je courus à Reggio pour chercher le gouvernement provisoire, qui ne
s’y trouvait point. On me dit qu’il était à Modène, où je ne le trouvai pas davantage.
Étant revenu en toute hâte à Bologne, je me rendis auprès de M. Orioli, à qui J’appris que, le matin même, l’armée autrichienne était entrée à Parme par une porte, pendant que j'entrais par l’autre; et, chose plus grave, que des Jeunes gens à table et sans armes avaient été massacrés dans une auberge, à Fiorenzola, par des soldats autrichiens.
Il se plaignit amèrement de la duplicité du gouvernement français.
QOù est, dit-il, le système tant prôné de non-intervention ? »
Je me mis à sa disposition pour faire en faveur de la cause de la liberté italienne tout ce qu’il jugerait convenable.
« Inutile, mon cher monsieur, me dit-il. Réfugiezvous dans votre art et tâchez de faire oublier la part que vous venez de prendre à la réussite de notre révolution. Pour moi, mon devoir est tout tracé ; les Autrichiens me viendront prendre sur ma chaise curule ; ils me fusilleront ou ils m’enverront sous les plombs de Venise, peu m'importe. J’ai la conscience d’avoir accompli mon devoir, Je Paccomplirai jusqu’au bout. Et je reste ici, en attendant le dernier acte de ce drame patriotique. »
Las d’errer dans Bologne, j'entrai machinalement dans l’église Saint-Dominique, où je trouvai dans la chapelle du saint de petits bas-reliefs de Pisani et de Lombardi, qui ont servi de modèles à ceux de M" de Fauveau. Je trouvai, à l'église Saint-Paul le tableau du
Purgatoire, de Louis Carrache, au moment où je sentais les douleurs de l'enfer dans mon cœur ; j'étais seul et profondément triste de latriste tournure que prenaient les événements.
J'avais devant mes yeux l’homme créé par l'Espagnolet, d'une si belle couleur, et dont l'impression répondait si bien à l’état de mon âme.
A la galerie Zambeccari, je vis des bas-reliefs en terre cuite d'Albert Durer.
Devant cette sculpture du peintre de Nuremberg, je fus convaincu plus que jamais de la vérité que j'ai avancée en principe dans mon cours de dessin, el que je sou- Hiendrai toute ma vie, seul contre Lous : à savoir que Parchitecture, la sculpture et la peinture sont un seul et mème art. Que ceux qui le nient visitent la galerie Zambeccari à Bologne.
Is verront si ces bas-reliefs en terre cuite d'Albert Durer ne sont pas une reproduction identique en une autre matière des gravures et des peintures d'Albert Durer. Il faut dire la même chose de ses travaux d’architecture.
Je rentrai à Florence, la tête basse par cette même porte San-Gallo qui m'avait déjà livré passage, avant avec moi le professeur Melloni.
Jallai saluer la comtesse Mozzi qui était toute triste de l’accueil enthousiaste fait par son ami Lucchesini aux débuts de Judith Grisi et de sa sœur, la belle Julietta Grisi, qui plustard, à Paris, a été tant aimée et tant applaudie ; elle avait alors dix-sept ans; jamais elle ne fut plus belle. |
Ayant dit un sympathique adieu aux grands maîtres de Florence, je pris une voiture qui devait me conduire à Rome, par Sienne et Viterbe, avec trois Anglais qui, au premier repas que nous fimes, accaparèrent les plats et me laissèrent leurs restes. Mais le soir, je leur rendis la pareille, et ces messieurs ne parlant pas l'italien, je fis apporter devant moi le menu du souper sans m'occuper de ces messieurs, qui furent obligés de capituler ; et auxquels, en bon prince, je voulus bien pardonner, en leur servant d’interprète.
La paix fut si bien faite entre la France et l’Angleterre, que nous visitâme Sienne de compagnie.
La cathédrale me charma par sa façade dont les ornements sont d’une belle et large exécution; par sa chaireäprècher, en beau marbre de Carrare, sculptée par Nicolas Pisano, et qui m'a paru être le chef-d'œuvre de cet artiste; enfin par le beau Saint Jean en bronze, du Donatello, d'une grande vérité et d’une grande finesse d'exécution, la tête surtout.
Il y a beaucoup à étudier dans ce pays. Tout, à Sienne, est dans le goût fin, distingué, qui est le caractère de cette ville et en fait quelque chose à part.
Toutes ces belles choses d’art datent de l’époque où elle était libre. Sienne se gouvernait par ses propres lois dès l'an 1040.
Elle perdit sa liberté l'an 1555.
Ce qui étonne le plus, dans cette ville, c’est d'y rencontrer des bourgeois et des bourgeoises modernes vêtus comme à Paris et à Londres, au lieu d’y voir de belles dames du moyen âge, avec leurs longues robes et
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 115 leurs souliers pointus, escortées de jeunes cavaliers et de pages emplumés.
Sortant de Sienne, nous avons sous les yeux un maonifique paysage dans les montagnes. Tout ce pays offre les beaux modèles des tableaux de Poussin ; c’est on ne peut plus pittoresque et semble fait pour les paysagistes.
Cette beauté agreste continue jusqu’à la ville d’Aquapendente, suspendue sur un rocher que verdissent les lierres et les mousses sauvages.
C’est à Aquapendente que l’écho nous apporta les odieuses paroles jetées, de sa berline, par M. de Saint- Aulaire, ambassadeur du gouvernement de la France, à Rome, aux patriotes italiens qu'il rencontra sur son chemin : € Canailles, rentrez chez vous», leur dit-il.
Et, en eflet, pourquoi ces gens avaient-ils le grave tort de faire en Italie, en mars 1831, ce qui avait été fait à Paris, en juillet 1830?
Viterbe offre à mon admiration son beau Christ de Sébastien del Piombo. Il y a aussi sur la place de cette ville une jolie fontaine, dont j'ai fait, à Rome, le dessin oéométrique, d’après une étude d’un camarade architecte, M. Cendrier,
De Viterbe à Ronciglione on côtoie le lac Vico, célébré par Virgile .On dit qu'unevilleengloutie dortsousseseaux.
Tout, jusqu'à l'entrée de Ronciglione, vous fait penser aux tableaux du Poussin. C’est dans cette contrée, positivement, que notre Nicolas Poussin à dû faire le plus grand nombre de ses études en Italie, ainsi qu’au bord du Tibre et dans la campagne de Rome,
J’allais donc me trouver en face de la ville éternelle ; j'étais plein d'émotion. Pourtant, à première vue, Rome ni sa belle campagne ne produisirent d'abord sur moi l'effet que j'attendais. Le dôme de Saint- Pierre, cependant, s'élevait au-dessus des autres édifices de la ville éternelle, mais il me rappelait trop le Panthéon de Paris, et les autres monuments formaient une masse confuse, du point de vue où je me trouvais, en face de la ville sainte, et à plusieurs lieues de la porte del Popolo (du peuple).
Ma ci vuol pazienta, comme disent les Italiens. En somme, tous les souvenirs qui me restent de mon voyage en Italie s’effacent devant les émotions sérieuses et profondes que j'éprouvai pendant mon premier séjour de quinze mois à Rome.
Installé provisoirement dans une chambre d’hôtel, je dinai le soir au Lepri, via Condotti, à la table des artistes français, où je retrouvai des camarades de l'École des Beaux-Arts de Paris.
Car, en 1831-1839, il y avait à Rome une table d’en haut et une table d’en bas. La table d’en haut était celle
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 117 des pensionnaires de la villa Médicis. Celle d'en bas était ordinairement occupée par des artistes plus indépendants et en général mieux élevés que ceux de la première table, lesquels artistes pensionnaires avaient, à part architectes et peintres, peu d'éducation, pour la plupart, et appartenaient en général à des familles peu distinguées.
Après le diner, j'entrai au café Grecco, espèce de Babel où étaient parlées toutes les langues par les artistes de tous les pays.
Le café Grecco était alors au grand complet. Quelques mois après, chacun prenait sa volée : les architectes, à Palerme, à Naples, à Florence, en Sicile ; les paysagistes, dans les montagnes ; les peintres d'histoire, partout.
Pendant l'été, il ne reste à Rome que les sculpteurs.
La première fois que je mis le pied au café Grecco j'v rencontrai un petit monsieur, flâneur parisien, mal élevé, qui se donnait des airs d'artiste et vivait assez largement d’une pension que lui faisait sa famille.
Me questionnant tout haut sur Florence, il se permit de qualifier par une épithète injurieuse M" **, L'injure me parut trop forte pour que je ne considérasse pas comme un devoir de la relever. Et je le fis avec une telle énergie que, du premier coup, dès mon début à Rome, je me plaçai dans une position à part. Chacun me faisait froide mine et s’éloignait de moi.
Les hommes sont ainsi : ils aiment qu'on les flatte dans leurs faiblesses; leur dire la vérité en face, c’est les blesser et s’en faire des ennemis.
Si, à Rome, 1l v avait beaucoup à gagner sous le rap-
port des études, 11 y avait beaucoup à perdre sous le rapport de la moralité, du temps où j'y étais. Les artistes, pour la plupart, curieux et désœuvrés, s’appliquaient surtout à calomnier les femmes de leurs compatriotes et spécialement les femmes de leurs amis. C’était vraiment une triste école pour un jeune homme.
Pendant les deux années que je passai en Italie, je ne rencontrai pas un seul Français ayant une maitresse un peu digne.
Là, comme partout, et plus qu'ailleurs, chaque fille majeure veut un mari, non un amant, à moins qu’elle ne soif une exception maladive, une espèce de Messaline, ce qui est aussi rare et plus rare à Rome et dans toute ltalie que dans les pays du Nord.
En 1851, le peuple italien était pauvre, ei assez paresseux peut-être; la misère engendre le vice; c’est une mauvaise conseillère que la faim. De là, les aventures, les racontars des voyageurs en Italie.
M" Horace Vernet, quand je lui présentait la lettre de Paul Delaroche, me témoigna le regret de ne pas m'avoir pour pensionnaire à la place de certains dont elle ne me fit pas l'éloge.
M. Horace Vernet était directeur de l’École de Rome ; il menait grand train à la villa Médicis; par des fêtes continuelles 1} éclipsait, jusqu’à un certain point, l’ambassade française. Il avaitavec lui le vieux Carle Vernet, son père, l’infatigable faiseur de calembours, et sa charmante fille M" Louise, âgée de quinze à seize ans. Le jour où je remis mes lettres à sa mère, je la rencontrai, dans l'escalier, entièrement vêtue de noir, -un. voile de
SR Se et Se mn à
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 119 dentelle noire sur la tête. C'était le vendredi saint; elle se rendait à la chapelle Sixtine. Elle était fort jolie dans ce costume ; mais en la voyant, dès le premier abord, on devinait une enfant gâtée.
La révolution italienne était avortée et vaincue. La Pologne héroïque luttait glorieusement contre la Russie. Quelques-uns d’entre nous se proposaient, à Rome, de lui venir en aide, lorsque les journaux français nous apportèrent l’odieuse phrase prononcée à la tribune française, et qui est devenue justement célèbre :
« L'ordre règne à Varsovie! »
Enfin, J'étais vaincu moi-même. Un violent désespoir s'était emparé de moi. Dans une ville aussi triste que Rome, vivant seul, n’allant jamais au café Grecco, abandonné par les artistes français ‘et étrangers, n'étant d'aucune partie de plaisir, ne faisant partie d'aucun groupe, n'appartenant à aucune coterie, je fus pris d'un découragement si profond, qu’il alla jusqu’à l’horrible pensée du suicide.
J'en étais là, moralement, lorsque notre camarade Cendrier, architecte, qui avait obtenu à l'École le prix départemental, devenu plus tard l'architecte du chemin de fer de Lyon, et qui était déjà saint-simonien, me prèêta le journal le Globe. Je fus séduit par cette formule : « À chacun selon ses œuvres, à chacun suivant sa capacité, » ou bien, à chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres.
Les discussions sur la doctrine qui eurent lieu à la table des artistes français, chez Lepri, me remontérent peu à peu.
Je me repris à espérer dans la justice humaine, et je ne remis au travail avec ardeur. Je dessinais partout ; quand Je ne travaillais pas au Vatican, j'allais de préférence à la villa Albani, où je trouvais des morceaux de sculpture grecque qui me pénétraiént de vénération.
Je voulais tout voir, tout étudier avant de me mettre à l’œuvre qui devait m'assurer ma place parmi les arlistes à mon retour à Paris.
Je tenais à faire un morceau d'importance; c'était pour moi une question de vie ou de mort.
Mais avec mes faibles ressources (cent vingt-cinq francs par mois), je ne me crus pas en mesure de commencer mon modèle du groupe de Cain et dans des proportions colossales.
Craignant de ne pouvoir avec mes faibles ressources arriver à faire face aux frais d’un ouvrage aussi important, peignant mon tableau des Médicis je songeai à entrer dans un couvent, à me faire moine, dans le but secret de faire de l’art. Berlioz que je venais de rencontrer à Rome, aussi triste et aussi découragé que moi, se présenta avec moi chez les pères dominicains, avec la même intention d'entrer en religion dans un couvent de franciscains. Mais mille circonstances nous reléguërent dans notre douloureux abattement.
Un jour, au mois de juin, Berlioz vintme prendre, dans l'après-midi, pour nous rendre à pied à Tivoli. Nous souffrimes horriblement du soleil. Cette folie fut suivie d’une autre plus grave. Après avoir commandé notre diner à l'auberge de la Sybille, nous allâmes nous pro-
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 121 mener au bord du lac, et nous ne pûmes résister à la tentation de nous jeter dans ses eaux si limpides etsibleues, ce que nous fimes en chantant le fameux duo de Guillaume Tell : «0 Mathilde, idole de mon âme. »
Mais cette eau était glacée; nos deux têtes deviennent subitement vertes, nos dents claquent, et n'ayant plus envie de rire, sans échanger un seul mot, nous nous empressons de regagner la rive.
Nousfûmes bien contents de manger chaud notre diner, auprès d’une bonne flambée de fascines jetées dans la cheminée de la salle où nous prenions notre repas.
Une heure après, nous dormions profondément l’un et l’autre.
Le lendemain, à cinq heures du matin, nous nous levions afin de gagner les montagnes du Latium, où nous devions rencontrer des brigands et vivre tant soit peu avec eux. Mais ni Berlioz ni moi nous n’étions chan- CEUX.
Nous arrivions toujours au moment où ils venaient de partir. Deux fois de jeunes pâtres nous montrèrent les restes de leurs feux à peine éteints. Il nous restait juste assez d'argent pour revenir à Rome, où m’attendat une nouvelle épreuve.
Au milieu des artistes français vivait un certain Alexandre, gamin de Paris, âgé de près de cinquante ans, fils d’un marchand de cuir. Il ne manquait pas d'esprit naturel, mais bien qu'il eût passé par toutes les classes du lycée Napoléon, il ne prononçait pas une phrase sans faire plusieurs cuirs; si bien que ses camarades n’appelaient cet original qu'Alexandre le euirassier.
Dès le jour de son arrivée à Rome, cet intéressant personnage avait donné une idée de ce qu'il était.
I faisait chaud : se trouvant à l'heure de la promenade, au bord du Tibre, à Ripetta, c’est-à-dire à l'endroitle plus fréquenté de Rome à cette heure, Alexandre, au milieu de la foule des promeneurs, se déshabille et pique une Lète dans le fleuve.
Carabiniers, policiers et gendarmes d'arriver et de crier au fameux cuirassier qu'il ait à sortir de l'onde, le bain public étant formellement interdit à Rome par le Pape. Mais il n'a pas l'air d'entendre, continue de prendre ses ébats, fait la planche. Les carabiniers ont beau crier, rien n’y fait. Mieux avisés, 1ls songent à empoigner les habits du baigneur. Alors Alexandre, à force de bras et de coups de talons, arrive à la berge et se met à courir après les carabiniers qui ne veulent rien cher de la preuve du délit.
Capici : tel est le refrain qu'ils répètent toujours, à quoi le cuirassier répond: « Je ne capiche pas, rendezmoi mes habits.»
Tout nu, et l’eau du Tibre lui coulant sur le corps, il est conduit par les carabiniers chez le commissaire, dont la première ‘action est de lui faire rendre sa chemise. Pro! pudor !
Alexandre fut obligé de payer une amende pour ne pas aller en prison.
A la fin de juillet 1831, Alexandre ne riait plus. Il était si gravement malade, qu'il dut songer à mourir. Je dus lui prodiguer mes soins assidus, en ma qualité de Français, le seul présent peut-être parmi les habitués
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 123 de la table d’en bas. Son agonie fut longue, et pendant les chaleurs j'eus tant à souffrir, qu'après la mort du pauvre cuirassier je fus pris de la fièvre, et, pour la euérir, je fus envoyé à l'Arricia.
En passant, un détail des mœurs italiennes en 1851. Au village de lArricia, j'étais en pension chez un brave pharmacien. Je prenais mes repas avec sa famille peu nombreuse. Un jour que J'avais fait à Somaro une promenade à âne, mes jambes ne pouvant me porter, Je {is observer à nos hôtes que J'avais rencontré une quanüité prodigieuse d'enfants, eu égard à [a population de PArricia : « Enaturale, signor,me répondit naïvement la femme du pharmacien, fra quison Lu coventi d'uomini.
Ma fièvre fut bien vite guérie par le bon air du charmant pays où je me trouvais, et Je revins à Rome avec l’idée bien arrêtée de mettre en train mon groupe de Caïn. Dans un petit atelier qui pouvait à peine le contenir, je me mis à modeler ce groupe de quatre figures beaucoup plus grandes que nature. J'étais épuisé de fatigues et de privations. Mon heure la plus douce, mon seul repos était le dimanche, au moment où le jour me manquant, je quiltais le travail. J’entrais à l’église de la Trinité-des-Monts, et là, appuyé contre un pilier à l'entrée de l’église, du côté opposé à la belle fresque de Daniel de Volterra, j'écoutais avec ravissement les délicieuses voix des jeunes filles qui, sans être vues, chantaient le salut du Saint-Sacrement.
Ce soir-là mon modeste diner était plus gai. Je dépensais sept à huit sous à chaque repas; ma carte était peu variée. Sans avoir reçu aucun ordre, le brave et honnête Kecco, notre garçon de salle, n’apportait mon polage, une fraschelta de vin blanc et un morceau de viande, et c'était tout, Je dois ici, en passant, remercier,
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 125 au nom de tous les Français, ce bon serviteur, à qui j'ai pu en 1845, lors de mon second vovage en [talie, donner un faible gage de ma reconnaissance, Je n’aide ma vie rencontré un plus honnête homme que Kecco, il était mort depuis longtemps quand je revins à Rome en 1862. On ne peut flétrir assez énergiquement ceux qui, parmi les Français, abusèrent de la bonté de ce serviteur modèle,
Je poussais de toutes mes forces le travail si important pour mon avenir de mon groupe de Cain. Un jour M. Horace Vernet vint me dire qu'il avait reçu avis du ministère que mon groupe partirait avec les envois de Rome ; cette année-là les envois étant prêts, partiraient plus tôt qu’à l'ordinaire. C’était un coup monté pour faire avorter l'effet de mon groupe à Paris. L'on voulait, par ce moyen, faire arriver mon groupe un an après celui des artistes qui avaient obtenu le grand prix à ma place, Jean Debay et Husson, car ce dernier avait fait un Cain ainsi que celui qui eut le prix en 1829. L'année suivante à Rome on parlait de mon groupe dans tous les ateliers.
Un jour, je reçus la visite de M. Marochetti, qui me dit en voyant mon ouvrage : € Il n'y a que vous qui puissiez faire cela. Vous êtes le plus fort, le premier à Rome en ce moment.» Je reçus aussi la visite de Teneranni ainsi que celle du peintre allemand Overbeck. Ce dernier loua beaucoup mon petit tableau des Médicis. Siete Francese ! » vous êtes Français ! » me dit-il, paraissant étonné de ma nationalité, d'autant plus qu’en ce moment Horace Vernet exposait son tableau de la
Rencontre de Raphaël el de Michel-Ange dans l’escalier du Vatican et qu'Overbeck regardait cette peinture comme l’œuvre d’un fou.
Ilen eût été convaincu bien davantage si je lui avais raconté ce qui m'était arrivé avec Horace Vernet. Un jour que je traversais le jardin de la villa Médicis, M. Horace Vernet me fit entrer dans son atelier pour me montrer son tableau et me demanda ce que j'en pensais. Venant de beaucoup étudier les maitres primitifs à Florence, je lui avouai que suivant moi, qui venais d'étudier les maîtres de la Renaissance, son tableau n'avait pas le caractère du temps. Il prit la chose assez bien et me pria de lui prêter plusieurs de mes dessins faits d’après les maîtres florentins.
Plusieurs mois après, sur son invitation, étant entré de nouveau dans latelier de M. Horace Vernet, je vis que la composilion de son tableau, qui autrefois était en largeur se trouvait alors en hauteur!
Il vint un jour m'inviter à diner à l’Académie avec le grand sculpteur Torwaldsen qui, à Rome, passait pour un oracle parmi les artistes. Il fut très-aimable et me fit demander par M. Horace Vernet la permission de voir mon groupe dont on lui avait dit beaucoup de bien. Je m’arrangeai pour qu'il ne le vit pas.
Auguste Barbier, l’auteur de la Curée, vint aussi me voir à mon atelier, avec Auguste Brizeux. Il me dit la Curée, que je ne connaissais pas, et eut l’amabilité de me l'écrire dans un album où Berlioz m'écrivit sa Caplive, et où plus tard Alfred de Musset m'écrivit le Rhin allemand.
Une belle fille blonde du Transtévère nommée Angelina me servit de modèle pour ébaucher la femme du groupe de Cain ; un mauvais gamin de sept à huit ans me servit pour lainé des enfants; pour le petit nourrisson qui cherche le sein de sa mère ce fut Penfant de la signora Masucei ma padrona di casa, que je fis poser, C'était un beau putlo de douze mois. Pour le Cain il n’y avait que le vieux Giacomo, le modèle de Canova, qui pût me servir, mais il était trop vieux. J’errais dans Rome, à la chasse des modèles, quand je rencontrai un grand gaillard de six pieds, campagnard de la marche d’Ancône, à qui j'offris de lui faire gagner une piastre par jour. Je l’emmenai immédiatement à mon atelier, et pour qu'il pût se décider à poser, je commençai à travailler à ja tête et aux bras, pour ne pas l’effaroucher dans sa pudeur. C'était un bon homme, patient et doux et d’une naïveté étonnante. Après huit jours de séances, je le fis poser nu et pour l’ensemble. Ce malheureux me raconta qu'il était venu à Rome pour gagner quelque argent et se mettre en mesure pour payer les impôts dont il était frappé par le gouvernement du pape.
Un beau jour Angelina disparut; elle fut remplacée par une belle grande femme romaine nommée Vittoria, âgée de vingt ans, la fiancée promise de la clarinette de l'orchestre du théâtre Valle.
Plusieurs mois après sa fuite, Angelina me rendit visite en calèche découverte, vêtue de soie et couverte de bijoux, belle à ravir, d’une fraîcheur éblouissante. Elle me raconta qu'elle sortait de la galère où elle avait été mise pour avoir donné un coup de couteau à un
homme, et que e’était le cardinal Abant qui l'avait fait mettre en liberté.
Mon cher maître Pradier fuyant le choléra de Paris vint passer quelque temps à Rome. J’eus le regret de ne pouvoir lui montrer mon groupe, qui était emballé. Nous visitämes ensemble quelques églises : San- Pietro-in-Vincoli, où est le Moïse de Michel-Ange, San-Pietro in Montorio, où se trouve la fameuse peinture de la Flagellation du Ghrist de Sébastien del Piombo.
Mon groupe terminé, je pus enfin jouir de la magnifique campagne de Rome. J’allai à Grotta-Ferrata, admirer lechef-d’œuvre du Dominiquin, son fameux tableau de l'Enfant possédé, le plus expressif qui soit au monde. On s’étonnera peut-être que j'aie gardé le silence sur les Carrache, le Guide, le Guerchin. I y a,de cette école,un homme plus fort que ceux-là; c’est le Caravage, dont la Déposition decroix au Vatican estun chef-d'œuvre de puissance et de haut tempérament. La mort de la Vierge, que nous avons au Louvre, peut donner une idée de la sauvagerie puissante du Caravage. Eh bien! malgré le talent de ces hommes étonnants, à part le Dominiquin, le plus tendre, lé plus mélancolique, est pour moi le seul vrai peintre de l’école de Bologne qui exprime, par un côté, le sentiment de la nature. Pendant le temps que je travaillais au stanze au Vatican, chaque jour je passais une heure” entière dans la chapelle Sixtine, en extase devant le sublime plafond de Michel-Ange, que je ne crains pas de proclamer le plus admirable de tous les morceaux de peinture, le plus merveilleux de tous les chefs-d’œuvre
nn ne En me ri À
anciens et modernes qui soient sortis du cerveau et de la main des hommes dans ce bel art où il y a si peu d'élus.
Chaque fois ilm’arrivaitceci invariablement. En proie à la fièvre que me donnait ce puissant génie, je prenais en pitié le divin Raphaël; mais cela ne durait pas longtemps, car venant me remettre au morceau que je peignais comme étude d’après la Dispute du Saint-Sacrement, je tombais aussitôt à genoux devant Raphaël, et lui demandais pardon de mes blasphèmes. Chaque jour, pourtant, la scène se renouvelait, toujours la même. C’est qu'il ne faut pas comparer les chefs-d’œuvre. Jouissons-en, mais il est inutile et ridicule de les comparer. Il est aussi ridicule de comparer Raphaël et Michel-Ange que de comparer Mozart à Beethoven. Dans cette voie, nous arriverions fatalement à la bouffonnerie de cette patrouille dont un homme demande à son caporal ce qu'il aime le mieux, de la lune ou du soleil.
Notre maitre Ingres avait cent fois raison de conseiller à ses élèves d'aller à Rome et den’en pas sortir. Un artiste trouve à Rome tout ce qu’il peut rêver pour son art. A Rome, la nature est un modèle si vraiment beau, que l’on n'a qu’à copier, soit en peinture ou en sculpture. L'architecte trouve les plus beaux modèles dans les construcüons romaines. Rome est le premier musée du monde, que pas plus que les autres il ne faut décrire, mais que l’on doit aller voir et revoir. Car à Rome il reste toujours quelque chose qui vous a échappé, que vous n'avez pas vu.
J'étais à Rome ce que j'avais été à Florence, ce que
j'avais été à Paris. J'étais tout entier absorbé par mes études. Toutè mon ambition était d'acquérir assez de connaissances dans mon art pour vivre honorablement en travaillant.
Quand j'avais un moment à moi, j'allais dessiner dans les basiliques des premiers âges des chrétiens, où l’art païen se mêle avec tant de grâce à l’art primitif et sévère des premiers chrétiens grecs, romains et africains.
Avant de quitter Rome, je tiens à faire connaître au lecteur l’impression que produisit sur moi Saint-Pierre de Rome.
La place de Saint-Pierre, avec ses deux fontaines et sa colonnade, ne manque pas d’un certain effet décoratif, d’une certaine ampleur, mais c’est lourd et d’un style qui n’est pas des plus purs. En somme cet édifice immense, cette œuvre gigantesque, brutale, massive, véritablé carrière de pierre, ne me laisse que le souvenir d’un grand temple païén, d’une époque de décadence ; mais il ne me laisse rien au point de vue de l'art. Saint-Pierre de Rome est pour moi le tombeau du christianisme des premiers apôtres ; c’est théâtral, pompeux, ce monument manque de simplicité ; il est peut-être le symbole architectural de son époque. Voilà pour l'impression morale de ce christianisme transfiguré. Pour la partie artistique, c’est un beau tour de force, en vérité, que de vous faire croire que des choses, en réalité énormes, sont beaucoup plus petites qu'elles ne paraissent. J'aime mieux la méthode des anciens artistes grecs, qui me semble plusrationnelle en même temps que plus économique. Ceux-là, au
moins, avaient un but louable et qu’ils ont souvent atteint : c'était celui de faire de petits monuments qui parussent très-grands aux yeux du spectateur, tandis que Michel-Ange, en faisant Saint-Pierre de Rome, a construit un immense édifice qui ne paraît pas véritablement grand. Get édifice est gigantesque, mais en réalité il paraît petit relativement à sa taille, et n’est nullement beau. Pour un homme de goût, Saint-Pierre de Rome est une œuvre grosse et antihumaine autant que antidivine. C’est la religion du Christ matérialisée.
Au moment de partir de Rome, je fus puni de mon isnorance relative de la langue italienne à l’époque où j'avais signé le bail de mon atelier et en même temps de ma confiance dans la bonne figure du signor Masucci, mon propriétaire. Heureusement que M. Horace Vernet m’avança la somme nécessaire qui me manquait à ma très-crande surprise pour payer ce qu’il me réclamait. Du reste, il faut l’avouer, M. Masucei me croyait riche, d'abord parce que j'étais étranger, ensuite parce que les lettres que Je recevais de Paris m'étaient apportées via Saint-[sidore par le courrier de l'ambassade française à Rome, au grand ébahissement des commères du quartier si pauvre des Capucins; enfin, parce que le prince doré, le banquier Torlonia, m'invitait à ses bals. J’assistai notamment à une belle fête dans le palais de marbre de Torlonia : mais quelle différence entre cette fête et celles du marquis Lachesini à Florence ! Chez lé banquier, c'était la parcimonie de l’homme qui compte les écus; chez le marquis, au contraire, on voyait le laisser-aller, Pabondance, la large hospitalité
de homme du monde quiadelanaissance.Je me souviens d'avoir valsé à ce bal avec une jeune Italienne, légère comme un oiseau, dans le grand salon où est le beau groupe en marbre d'Herculequilance Lycus, par Canova. Noustournions avecunerapidité vertigineuse autour de ce beau marbre. J’étais ravi, et ma jeune valseuse aussi, on le comprendra du reste, de passer subitement en ce qui me concerne au milieu des fêtes les plus splendides, en sortant de mon trou noir, humide et si malsain que les modèles ne sedécidaient pas sans peine à y poser. La veille de mon départ de Rome, j'allai prendre congé de M. et de M" Horace Vernet et du vieux père Carle Vernet, qui m'avait dit un jour à mon atelier en voyant mon oroupe de Cain : « Courage, mon ami, lorsqu'un jeune artiste a fait un travail tel que le vôtre, l’avenir lui appartient. » Gela n'avait fait aimer le vieux Carle Vernet. Au moment où je sortais du salon de la villa Médicis, j'entendis le fils de M. de Saint-Aulaire, attaché secrétaire à l'ambassade de France à Rome, qui disait qu’à l'heure où il parlait sans doute, Louis-Philippe avait cessé de régner, l'insurrection républicaine de 1832 devant avoir triomphé à Paris. Le lendemain, le 16 juin 1832, à cinq heures du matin, je prenais une place dans le cabriolet de la berline de voyage que j'avais retenu la veille, ayant à côté de moi M. de X°”, avec qui j'aurais bien voulu ne pas partir.