‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 29 sur 46 · XX V · texte numérisé non relu

XX V

Nous sortimes de Rome par la porte de Saint-Jean de Latran.

Sur la place de Saint-Jean de Latran, chaque année, au mois de mai, le pape vient officier solennellement ; de la loggia de la basilique, d’où l’on jouit d’un magnifique panorama, 1l bénit le peuple agenouillé, venu en foule des environs. |

Cette bénédiction est beaucoup plus imposante que celle que donne le souverain pontife le lundi de Pâques, du haut du balcon de Saint-Pierre, parce qu’à Saint- Jean de Latran le spectacle de la nature est plus beau et plus grandiose, et parce que là c’est une fête populaire en même temps qu'une fête religieuse.

Aussi, la saltarelle et la tarentelle dansées par les jeunes Transtévérines tiennent-elles plus de place dans nos souvenirs que la girandola, les luminations célèbres du château Saint-Ange et les fêtes bruvantes du carnaval.

A dix minutes de la porte de Saint-Jean de Latran, le cocher à qui j'avais, la veille, donné deux piastres à-

compte sur les six que je devais lui payer à Naples, fut remplacé par un autre voiturier à mauvaise figure, que j'avais refusé pour me conduire à Naples.

Son œil en dessous se tourna vers moi avec un horrible sourire. J'étais vendu!

Il fallut me résigner, n'ayant que l'argent nécessaire pour arriver à Naples.

Je déjeunai à Albano avec M. de *”, mais je sus bientôt qu'il y avait dans une chambre voisine de la nôtre trois personnes qui occupaient l’intérieur de notre voiture, et dont deux étaient M. Saint-"", basse-taille, et sa femme première soprano, qui allait chanter à Naples à San- Carlo, où elle était engagée.

Cette dame avait chanté à l'Opéra-Comique de Paris. M. le marquis de" était tombé amoureux d'elle et l'avait épousée.

Nous finissions de déjeuner, quand l’affreux vetturino vint me réclamer le prix de ma place entière, que, suivant les conventions faites à Rome, je ne devais lui payer qu’à Naples.

Je refusai très-poliment en m’appuyant sur les conventions faites avec son camarade, qui m'avait trompé en me livrant à lui. |

Ce misérable se jeta sur moi et voulut me prendre de force mon argent. M. de X°”, ceci soit dit à sa honte, ne s’interposa pas entre nous.

Indigné de tant d’audace, je fis pleuvoir sur l’ignoble face du vetturino une grêle de coups de poings qui le surprit grandement, et dans la rage qui me possédait, je lui appliquai un épouvantable horionsurses vilains veux.

LE

Sauvé par miracle des mains de ce misérable, qui, ayant saisi ma cravate, menaçait de m'étrangler, j’allai porter plainte contre lui. Le commissaire de police me conseilla d'abandonner au vetturino les quatre piastres déjà payées, de ne pas partir avecluietderester à Albano; mais ne voulant pas avoir l’air d’avoir peur de cet homme, outre que l'argent me maänquail, je ne suivis pas les sages avis du commissaire de police. Aujourd’hui que je suis devenu un homme d'expérience, je dois avouer que le commissaire avait mille fois raison.

M.de X°**, rougissantsans doute de m’avoirabandonné dans ma lutte inégale avec ce misérable cocher, m'avait suivi chez le commissaire ; il gesticulait, criait et faisait beaucoup de bruit pour rien, terminant toutes les phrases par le fameux : Siamo Francesi sapete! « Nous sommes Français, savez-vous ? »

À quoi le commissaire répondait fort sensément : « Kussiez-vous Turcs, messieurs, j'ai mon devoir, le même à accomplir pour tous les voyageurs. »

Au lieu de nous arrêter à Velletri, le cocher nous mena coucher, le 17 juin, au fort de la canicule et de la malaria, au milieu des marais Pontins.

M. de P**, sa femme et sa belle-sœur dormaient certainement dans l’intérieur de la voiture. M. de X°” dormait aussi à côté de moi dans le cabriolet du véhicule. Moi seul je veillais dans cette lourde voiture, car l'œil de chacal du cocher, qui brillait dans l'ombre, m’averlissait assez que j'étais plus que personne menacé d’un danger.

Vers onze heures et demie à minuit, engourdis par

la chaleur suffocante et l'air empesté que nous respirions, nous entrions dans la salle basse d’une masure, où après nous avoir servi un repas sans nom, on nous fit monter dans de sales chambres, au premier étage. M'étant jeté sur mon lit de sangle sans me déshabiller, je m’endormis comme une masse inerte, étouffé par l'air que je respirais.

A un certain moment, éveillé par un simple bruit, semblable au frolement d’une robe de femme le long d’un corridor, je me précipite de mon lit, et instinctivement je porte la main à la poche de ma redingote, où j'avais mis mon portefeuille : il avait disparu ainsi que mes lettres pour Naples.

Étant promptement descendu dans la cour de l’osteria, j'apercevais une masse noire dans l'ombre ; c'était la voiture tout attelée dehors et qui allait partir. Je saute à la tête des chevaux et crie que personne ne partira avant que j'aie retrouvé à l’osteria mon portefeuille, qui m'a été volé.

On eut Pair dans l'auberge de chercher mon portefeuille, qui naturellement ne fut point retrouvé.

€ Ma signor, non potete parlire, non avele il vostro passaporlo », me dit tout bas mon scélérat de cocher. «Mais, monsieur, vous ne pouvez partir; vous n'avez pas votre passe-port. »

Et cela fut dit d’un ton mielleux, faux, nasillard, qui ne peut êlre connu que de ceux qui ont voyagé en Italie.

Ce fut pour moi un trait de lumière. Le jour qui commençait à paraître me permit d'observer sur la laide face de mon cocher les traces de la scène de la veille.

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 137 Son œil gauche, entouré d’un cercle noir, le rendait complétement hideux.

A Terracine, il fallut payer le cocher et déclarer à la douane que je n'avais plus de passe-port.

Pendant que je donnais des explications au commissaire de police de Terracine qui habitait tout en haut du pays, mon vetturino partit pour Naples, emportant ma malle et le reste de mes bagages, st bien que je me trouvai seul sur la place, lorsque je revins de chez le commissaire faire ma plainte, n'ayant plus que deux piastres dans ma poche. Je devais toucher à Naples la dernière somme que mes tantes m’y adressaient de Lyon.

Il me fallut écrire à M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Rome, pour lui demander un autre passeport. Je jetai ma lettre à la poste n'ayant que peu d’espoir qu’elle arriverait à destination. Suivant les dernières nouvelles reçues par le fils de M. de Saint-Aulaire, le souvernement de Louis-Philippe ne devait plus exister à Paris.

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