‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 30 sur 46 · XX VI · texte numérisé non relu

XX VI

Au moment où je me trouvai jeté dans la petite ville sale et mal entretenue mais pittoresque de Terracine, la fièvre était dans toutes les maisons. Les rares habitants qui se tenaient à peine sur le seuil de leurs maisons étaient verts et jaunes comme des pestiférés.

Je logeai chez une bonne vieille femme qui avait une belle tête, et dont je fis un croquis à l’aquarelle.

Enfin, après cinq jours d'angoisse je trouvai à la poste un nouveau passe-port et une lettre fort obligeante de l'ambassadeur de France, qui me faisait des offres de service. Une sorte de vice-consul, un Italien, vint me demander de la part du même ambassadeur si je n'avais pas besoin d'argent. Je lui répondis que non, et le remerciai.

Moyennant quelques bazocchis, j’arrivai à Fondi, sur la frontière du royaume de Naples, après avoir traversé Itro, qui a conservé sa physionomie du temps des ouerres féodales, et dont le château fort, situé au sommet d’un monticule, semble fait pour mitrailler les

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 139 environs. Plus bas, en me rapprochant de la mer, j'aperçus dans le lointain la ville toute blanche de Gaëûte.

J'avais rencontré un matelot dé la marine royale de Naples, qui se rendait à Molla; nous fimes route ensemble.

La nuit venait lentement; la forteresse de Gaëte se détachait en une formidable masse brune sur un ciel étoilé, pendant que Molla était tout illuminé, pour fêter la veille du Corpus Domini.

C’est près de là que Cicéron fut assassiné. Après avoir traversé Minturne et la Capoue moderne, qui n’a rien de délicieux, j'arrivai à Naples, ayant deux sous dans ma poche.

Jde me rendis chez M°° Abel qui donnait la table et le logement aux Français, moyennant cinq francs par jour. Je retrouvai là M. de X..., le bon, l'excellent camarade Cendrier, et la famille de Pillustre M. de P..., qui habitait un grand appartement au premier étage.

Par son animation et la richesse de ses magasins, Naples me produisit effet d’un petit Paris. L'ambassadeur de France, M. de la Tour-Maubourg, n’était pas à Naples.

Je demandai à un secrétaire d’ambassade toutes les facilités dont j'avais besoin pour travailler au Musée.

« Je vois, monsieur, me dit ce secrétaire, que vous ne connaissez pasle pays; ici, avec cette chaleur, on se laisse vivre, mais on ne travaille pas. »

Cela ne l’empêcha pas de m'envoyer avec beaucoup de courtoisie tout ce que je lui avais demandé.

Dès le lendemain matin, j'allais n’installer au Musée,

où jai passé de bien bonnes heures à dessiner et à fouiller dans les richesses de lart antique, d'une beauté incomparable.

Le soir, au môle, j'allais au milieu des cris des lazzaroni, des femmes et des enfants, jouir de la grande scène de la Muette de Portici, réalisée par la nature.

Disons en passant et pour la seconde fois, que c’est une chose bien étonnante que cette invention d’Auber, qui n’a jamais quitté Paris.

M'éloignant de ce bruit étourdissant, j'allais à peu près tous les soirs, avant de me coucher, me jeter dans les flots bleus de la mer tranquille, en un endroit écarté.

Je nageais ainsi loin, bien loin. Je me livrais voluptueusement à ce repos délicieux. Tout était bleu sombre autour de moi, les étoiles brillant au-dessus de ma tête n'apprenaient seules à distinguer le ciel de la mer, il me semblait que je nageais plutôt dans l’espace infini que dans l’eau, que je sentais à peine et que je ne VOVAIS pas.

Toujours triste, je caressais souvent l’idée de la mort. La dernière fois que je pris ce bain nocturne dans la baie de Naples, je fus pris subitement de la manie du suicide invincible. Mais la mort n’avait cette fois rien d’effrayant pour moi; dans une délicieuse extase, je me sentais couler doucement sous l’eau ; j'allais ne plus souffrir de la méchanceté des hommes, et m'éteindre sans bruit, sans agonie. Comme j'étais heureux!

Je me livrai ainsi délicieusement à mon délire, qui, en réalité, n’était qu'un affreux égoisme, lorsque subite-

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 141 ment je pensai à ma mère ! Comme réveillé en sursaul de mon rève, je remontai sur l’eau et je nageai de toutes mes forces pour atteindre le bord. Mais j'étais allé si loin, que maintenant que j'étais revenu à la raison, plus je faisais d'efforts pour rejoindre la terre, plus elle semblait s'éloigner de mor. Il y eut un moment où je criai : au secours ! au noyé! bien qu'il n'y eût là personne qui pütm'entendre. Enfin, je me trouvai étendu sur la terre, épuisé et sans connaissance. La fraîcheur de l'aurore me tira de mon sommeil léthargique; et je repris mes sens en ouvrant de grands yeux à la lumière du jour. Je me mis à la recherche de mes vêtements, que jé retrouvai à un quart d'heure de distance de l'endroit où j'avais abordé.

Je dois ici, pour n°y plus revenir, raconter le dernier épisode de l’histoire de mon vellurino des marais pontins.

J'allai au bureau de police des vetturini à Naples réclamer non pas ma malle qui avait été laissée avec celle de M. de X. chez M" Abel, mais bien le reste de mes bagages que mon cocher avait emporté avec lui. On m'offrit à ce bureau de le poursuivre, mais ne voulant pas m’engager dans un procès, j'oubliat bientôt cette triste affaire.

En sortant du bureau des velturini, je vis au com d’une rue le coquin qui me guettait. Quand je passai près de lui, il me dit :

Sinonavesstavulo figlida mestesso l'avraiammazzalo l'attra notle à l’albergo.«Sije n’eusse eu des enfants, Je l’eusse moi-même assommé l’autre nuit dans Pauberge. »

Mais oublions cet affreux type de vetturino que les voyageurs ont jadis, sans nul doute, rencontré en Italie, et revenons aux belles curiosités de Naples. Je fus obligé d'accepter, par économie, la compagnie de M. de X... pour faire des excursions dans les environs de Naples, ne pouvant faire autrement.

Étant parti de Naples à pied, dans l'après-midi, nous arrivämes au pied du Vésuve, au soleil couchant. Pour échapper à l'influence des miasmes sulfureux qui nous suffoquaient, nous essayämes de fumer. Nous n’eûmes qu'à nous baisser pour allumer nos cigares dans les fentes du cratère où le feu brillait.

Nous passämes la nuit à parcourir la montagne dans tous les sens, accompagnés d’un guide très-fort, qui savait admirablement son Vésuve.

I me semblait qu'après nous avoir montré les laves du Vésuve dorées par le soleil, puis argentées par la lune, après nous avoir fait jouir d’une belle nuit semée d'étoiles dans un ciel d'azur, il me semblait que la nature avait épuisé tous les moyens de surprise; je vis que je me trompais, quand le soleil se leva!

Après un moment d’extase silencieuse devant un tel tableau, nous descendimes gaiement; car ces laves qui la nuit nous paraissaient si noires n'étaient plus au jour, que les résidus bruns de forges gigantesques.

Puis, quittant M. X..., je gagnai la mer et montai dans une barquette, où, seul avec mon pelit marinaro, je longeai la côte gracieuse d’Amalfi et de Sorrente, saluant, en passant le poëte martyr, Tasso Torquato.

En vue de Sorrente, je priat mon petit batelier de 1â-

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 143 cher ses avirons et de dormir. Je contemplais avec délices celte belle mer dont je me sentais amoureux, lorsqu'elle me punit de mon audace par un affreux mal de cœur qui me força de m'étendre à mon tour dans le ba: teau et de dormir ; pendant ce temps, éveillé, mon petit nautonier faisait le quart.

Il y avait longtemps que je reposais ainsi, quand mon jeune batelier, me frappant sur l'épaule, m’éveilla en me disant : Signor, siamo arrivati, ecco Napoli, « Monsieur, nous sommes arrivés ; voici Naples. »

En effet, nous arrivions au môle, dans l’après-midi, à l'heure où les lazzaroni mangent leur macaroni, ou dorment.

Je fis un autre jour, avec le même M. de X..., une excursion à Salerne, dessinant, chemin faisant, quelques croquis. Car ce pays est riant, florissant et délicieux. Les vignes plantées au pied des arbres forment des guirlandes d’un arbre à l’autre de la route.

À deux pas de Salerne se trouve Pæstum que je visitai seul un jour de siroco, avec un ciel gris couvert de nuages. Tout ce qui avoisine les temples de Pæstum a l'air triste et désolé.

Je m'installai là pendant plusieurs heures, pour dessiner le temple le mieux conservé. J’étais suffoqué par la malaria, épouvanté par la solitude sauvage qui régnait autour de moi, et où je ne voyais rien de vivant, excepté quelques grands oiseaux de proie qui ont établi leurs repaires dans les temples.

En quittant ce lieu empesté, je rencontrai, à quelque distance, un petit pâtre qui grelottait de fièvre sous son

manteau troué, et au loin dans les herbes du marécage, quelques buffles, reniflant l'air pesant du siroco.

Ce pays m'a laissé une profonde impression de tristesse; mais nul n’est plus beau, plus parfait comme puissance de couleur dans les tons sombres et harmonieux.

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