‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 31 sur 46 · XX VII · texte numérisé non relu

XX VII

Ayant visité Arésina, où ont été trouvées presque toutes les œuvres qui ornent le musée de Naples, je m'empressai, le lendemain, de me rendre à Pompéi.

Je n’essayerai pas de décrire cette ville merveilleuse conservée intacte sous les cendres du Vésuve. L’illusion est si complète, que je m'imaginais voir un char de bronze trainé par un cheval noir à la crinière coupée en brosse, volant et soulevant la poussière désormais incrustée dans le granit gris du pavage des rues, fait de dalles colossales.

Je fus ramené à Naples par un caricolo, espèce de cabriolet qui arrive à Naples au triple galop du cheval couvert de grelots et de plumes rouges, chargé à outrance d'hommes, de femmes et d'enfants qui eriaient, juraient et riaient à se tordre sur les essieux des roues, sur les brancards ; partout c’est une grappe humaine affolée.

Naples est la ville des distractions. Vous avez, à vos pieds, le panorama de la grande Grèce, à droite Circé, à gauche le Vésuve, puis Amalfi. En face de vous, sur

l'horizon toujours bleu de la mer, la silhouelte éneroique des trois îles de Capri, d'Ischia et de Procida.

Me trouvant, dans la matinée, sur la plus haute terrasse, du couvent des Camaldules, accompagné d’un vieux et digne moine, je crus voir Dieu m'apparaitre dans toute sa splendeur.

Je me retournai vers le vieux moine qui, par discré- Uion, s’élait un peu éloigné de moi pour me laisser tout entier à mon extase. Il se rapprocha alors de moi, et, me voyant embarrassé, il me dit :

«Lorsque vous serez fatigué du monde et de ses erreurs, venez ici, mon fils; vous vserez le bienvenu.

— Merci, mon bon père, lui répondis-je ; j'ai à Paris une mère, que Jaune, 'et qui a besoin de moi pour ses vieux jours. Dans quelques années, lorsque je lui aurai assuré une existence, et si je ne suis pas marié, Je reviendrai ici prier Dieu à côté de vous, et avec ferveur admirer son œuvre sublime, en face de ce tableau incomparable. Dieu est Ià plus resplendissant qu'en aucun lieu du monde.

in présence d'une telle manifestation de l'Étre suprème, Je mets au défi de rester sceptiques les hommes de génie que j'ai aimés parce que Je les ai connus, non pas tels qu’ils se sont plus à se faire méconnaître, mais tels que je les ai vus : les Chateaubriand, les Lamennais, les Proudhon, les Auguste Comte et tant d’autres qu'il serait trop long de citer.

Entre la maladie de l’orgueil et la basse humilité, 11 v a heureusement la dignité humaine, qui nous fait ce

que nous sommes. Mais J'ai eu beau chercher dans tout

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 147 le cours de ma vie; la présence de Dieu.est la meilleure influence sous laquelle puisse vivre tout être humain qui désire mener une vie honorable et faire une bonne fin.

Tout pensif, je descendis du couvent des Camaldules par des sentiers pierreux où des lézards énormes, des scorpions et des tarentules grouillaient au soleil.

Je regagnai Naples en longeant la mer bleue, à côté des maisons blanches de Portici.

Ayant consacré plusieurs jours à visiter les églises, Saint-Janvier et les autres curiosités de la ville de Naples, je dessinai les remarquables statuettes qui décorent Pare du château de F'Œuf.

Le 20 juillet 1852, je partis de Naples pour Marseille, directement sur le bateau à vapeur.

En débarquant à Marseille, jeus sous les veux une belle collection d'Arabes et de Kabvles, qu'on amenait d'Afrique, prisonniers de guerre.

Avant admiré au musée un bon tableau de chasse de Rubens, des tableaux du sculpteur Puget et son joli oroupe en marbre de lAssomption de la Vierge, et ayant constaté que l’are de triomphe et ses médiocres sculplures de pierre, auquel on travaillait, était une œuvre sans physionomie et sans caractère, malgré le talent de David d'Angers et de M. Ramev, tous les deux de l'Institut, je quittai cette ville plein d’admiration, mais que je ne me plairais pas à habiter continuellement.

Je me rendis à Aix, où je m'empressai de visiter la statue du roi René, par David d'Angers.

Cette œuvre, je dois l'avouer, me parut beaucoup audessous de sa réputation.

Avant passé une heure tout au plus dans cet amas de boutiques en toile grise et au milieu de cette cohue qui s'appelait la célèbre foirede Beaucaire, et où l'art n’a

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 149 rien à voir, je sautat sur le premier bateau à vapeur venu, qui, en moins d'une heure, me lransporta à Arles.

Dans ce court trajet, je fis la rencontre de deux jeunes parisiens qui bientôt devinrent mes amis. L'un était M. D..., qui, à la suite des événements de 1832, avait quitté l’École polytechnique, pour cause politique, l’autre, ami de M. D..., abandonnait les études qu'il faisait pour entrer à l'École des Mines.

L'un et l’autre me sollicitaient de les accompagner en Algérie, où ils allaient tenter de fonder un établissement agricole. En nous baignant dans le Rhône nous convinmes que, si j'allais à Alger avec eux, noustraverserions d’abord la Corse, et ensuite l'Espagne à notre retour. Je devais rembourser les frais de ma part de voyage à mon retour à Paris, et sur le prix de ma petite statue d’Hyacinthe en marbre encours d'exécution.

On joua à pile ou face pour décider st J’accompagnerais en Afrique ces deux messieurs.

Le sort décida que je verrais la Corse, l'Algérie et l'Espagne.

Nous avions rencontré sur le mème bateau un cousin de M. Ingres, un certain M. de L..., qui sans être jeune aimait beaucoup les jeunes gens, et qui était recherché par eux.

Nous visitâmes de compagnie la ville d'Arles, ses arènes et sa cathédrale, dont le cloitre me rappelait celui de Saint-Jean de Latran à Rome.

Regrettant vivement de quitter si vite cette ville toute romaine, nous vinmes à Nimes, où j'essavai dinitier

he

mes compagnons de voyage aux beautés de l'art des anciens, en visitant les bains d’Auguste, Le temple de Diane, l'amphithéâtre si bien conservé qu'il sert aux fêtes du pays, et surtout la Maison carrée, chef-d'œuvre d’architecture romaine, dont l'Italie tout entière ne peut montrer l'équivalent.

On a eu l'heureuse idée de faire de la Maison carrée le musée de la ville de Nimes.

N’eût été le beau tableau de la Locuste de ce pauvre Sigalon, qui mourut à Rome, du choléra, en 1839, on se serait cru au musée de Naples ou à Pompeia.

On se croirait encore en pleine antiquité, en présence du pont du Gard, admirable construction romaine, remarquable par son architecture et par le lieu pittoresque où elle se trouve.

De Nimes, nous allâämes à Avignon, la ville papale et féodale, et le mistral ne me permettant pas de faire un croquis de la vaste plaine du Rhône, nous montämes en voiture pour nous rendre à Vaucluse, qu'a 1llustré Pétrarque, le chaste amant de madonna Laura. Ge n'était pas sans de violents battements .de cœur que j'allaisatteindre Vaucluse.

Mais combien fut grand mon désenchantement ! au

Jieu de la terre gracieuse et toute fleurie que j'avais rêvée, J'eus devant moi un château féodal en ruines,

planté sur un mamelon, au milieu de montagnes arides, une rivière sans eau, des maisons mornes, une ville profondément triste. Je ne voyais que des peupliers sans feuilles et tout rabougris. Je me sauvai, en persiflant à outrance ce pauvre M. de EL...

Nous fimes à Vaucluse la rencontre du bon camarade Corbin, Parchitecte, qui était devenu quelque peu saintsimonien. Peu de temps après notre rencontre à Vaucluse, j'appris qu'il était mort; et je suis heureux ici de lui donner un souvenir. Nous revinmes à Marseille pour mettre à exécution notre projet de voyage. Mais il nous fallut gagner Toulon, afin de nous embarquer: pour la Corse.

Le port de Toulon est le plus grand port de guerre de la France. Le bagne était plein de malheureux galériens dont quelques-uns, condamnés pour faux en écritures, avaient des figures patibulaires, et le reste des têtes atroces, horribles à voir.

Débarqués à Ajaccio, nous apprimes que nous ne pouvions traverser la Corse, pour nous rendre à Alger. En attendant le vapeur qui, en 1832, faisait le service Ajaccio à Marseille, et n'ayant rien de mieux à voir, nous visitèämes la mauvaise baraque des Bonaparte, qui ne valait pas alors mille écus. C’est pourtant une page de notre histoire que cette maison, et quelle histoire ! que non-seulement les Français, mais que tous les Européens ne devraient pas oublier.

Ce qui me frappa le plus, mes'camarades et mot, c’est le maquis et l'allure tout à la fois provacatrice et guerroyante des habitants de l’île. Fe

Que peut-on espérer de gens qui ne marchent en ville qu'armés jusqu'aux dents ?

IL était difficile à cette époque de se rendre en Algérie, de Marseille ou de Toulon. Outre les navires de la marine de guerre, il n'y avait que de mauvais bricks de

commerce, C’est à un de ces derniers que nous fûmes obligés de nous adresser. \

Nous partimes de Toulon, le TT août, à neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, sur un brick vieux et lourd, qui portait des marchandises à Alger.

Pendant la première journée de notre lraversée, nous fimes peu de chemin. Mais le calme plat allant toujours en augmentant, nous fûmes forcés de nous arrêter pendant neufjours aux iles Baléares. Chaque matin, Jouvrais de grands yeux pour voir si je ne découvrirais pas la terre africaine, mais la réponse du capitaine élait toujours : € Majorque, Minorque ou Iviça. »

Pour échapper à lennui de linsupportable vie du bord, je me mis à prècher aux matelots la doctrine saint-simonienne, au point de vue philosophique et industriel, ilétait vraiment curieux d'entendre ces braves et naïfs matelots me faire mille questions comme cellesci: € Alors, comme ca, disaient-ils, dans cette nouvelle religion, mon garçon pourrait apprendre à lire et à écrire, devenir un savant tout comme un autre?

— Oui, mes amis, répondais-je.

— Et ma pauvre femme n'aurait plus à se tuer le corps et l’âme pour nourrir ses enfants quand je ne suis pas là? ajoutaient-ils. ;

— Eh non! mes amis, » disais-je.

loi SOUVENIRS D'UN ARTISTE,

Je leur expliquais ainsi chaque jour ce que mon imaoination me révélait à propos de la grande formule saint-simontenne : €A chacun selon ses œuvres, à chacun selon sa capacité. »

Et je prenais chaque jour un plus grand ascendant moral sur ces braves gens. [Tv avait parmi eux notamment un gros malelot, un vieux loup de mer, qui sanolotait quand je lui expliquais la loi nouvelle de Péquitable répartition des récompenses méritées par Le travail. I me baisait les mains, et me regardait, malgré moi, comme un être surnaturel.

Aussi, le soir surtout, au milieu de la mer silencieuse, Je puisais dans mon amour pour lhumanité une éloquence que je ne me connaissais pas.

«€ Comprenez-vous, mes amis ? leur disais-je; au lieu d’avoir à votre tête des chefs, des gouvernants placés par l'intrigue ou par le hasard de la naissance, vous aurez des chefs que vous aimerez, que vous estimerez, à qui vous serez heureux d'obéir. Pourquoi? Parce qu'ils seront les meilleurs, les plus instruits, et que vous les aurez choisis vous-mêmes parmi les plus capables. »

J'ai le regret de dire que les rudes leçons de lPexpérience m'ont fait voir, plus tard, qu'alors je rèvais ! Et pourtant, c’est la justice dans Phumanité que cette équitable répartition par la vertu et les talents.

La surexcitation où me mettaient mes prédications n'avait donné une fièvre nerveuse qui m'empêchait de fermer Poil pendant la nuit.

Une fois vers trois heures du matin, ne pouvant goûter une minute de repos, je descendis de la chaloupe qui

LÉ ner

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 159 me servait de chambre à coucher en plein air sur le pont, ne pouvant nrhabituer à descendre dans les cabines dont l'odeur nauséabonde m'oppressait. Je quittai ma chemise, et montésur le bastingage, je me précipitai dans la mer. Aussitôt homme de quart sonna la cloche d'alarme. En un clin d'œil, tout le monde à demi vêtu se trouva sur le pont.

Trouvant délicieux le bain que je prenais, je riais de la mine effravée des matelots et ne pouvais comprendre le cri que me jetait le bon capitaine, en bonnet de coton: « Les requins! les requins ! » disait-il. |

Mes deux camarades seuls se pâmaient de rire. J...…. ne savait pas du tout nager, mais D... qui savait

lant soit peu nager, n'y peut résister, se Jette à l’eau. Mais au lieu de nager, il se met à barboter. Tous les matelots, dont pas un seul ne sait nager, sont dans lanoisse. On jeta une corde à D... qui, au milieu de tout ce trouble, ne perdit pas la tête, et, sans cesser de rire, remonta bravement par lamarre qui lui avait été tendue.

Étant remonté sur le navire comme D....., et par les mêmes moyens, j'eus à essuyer les reproches du bon capilaine qui, avec tout l'équipage, me disait combien

Se |

j'avais eu de chance de ne pas avoir été mangé par un

requin; car, dans ces parages, et par un ciel aussi lourd, c'est par bandes qu'ils se montrent.

Je commençai à comprendre le danger que Dumangin et moi nous venions de courir. Et le jour même, j'eus une triste preuve de ce que le capitaine et les hommes me disaient au sujet des requins.

Un pauvre jeune homme, en plein midi, s'étant jeté à la mer pour repêcher une flamme, tombée à l'eau, fut, sous mes veux, coupé en deux.

Au surplus, un mois après, des passagers de deux bricks que nous avions découverts une heure avant ce terrible accident, nous racontèrent qu'ayant eu des cholériques, dont les corps avaient été jetés à la mer, une bande de requins leur avait fait escorte depuis le golfe de Gascogne.

Enfin, après quinze Jours de traversée, nous arrivämes en vue d'Alger. Je ne pourrais dire l'impression que me fit le spectacle, si nouveau pour moi, d’une ville tout orientale, dont les maisons blanches s’élageaient en amphithéâtre.

Mais ce n'était rien à côté de ce qui nous attendait au moment du débarquement. était dans Paprès-midi; le rivage était couvert d’une foule bariolé, dont les costumes étaient brillants mais plein d'harmonie. Je n’avais pas épuisé toute mon admiration en face de la campagne de Rome et du golfe de Naples, comme d’abord je Pavais cru.

Mes instincts de coloriste s'éveillaient à un point qui me faisait toucher au délire. Les officiers d’artillerie, camarades d'école de ..... et de D....,, leur disaient : © Mais votre compagnon de voyage est fou. »

Quelques jours après notre installation dans une jolie petite maison mauresque, où nous étions merveilleusement servis par un sous-officier, M. Prosper de la Goutte me mena au camp de Kouba, pour que je fisse une vi-

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 157 site à M, de Lamoricière qu'il connaissait comme étant adepte saint-simonien, M. de Lamoricière qui, depuis, est devenu célèbre, venait d’être nommé capitaine de la première compagnie des zouaves que l’on formail.

Mon intention était de faire de M. de Lamoricière un croquis que j'aurais offert à ses amis, mais il était malade, et couché sur un lit de camp composé de deux planches, et enveloppé dans son manteau, 1l lui fut impossible de poser.

Un sous-officier très-dévoué à Lamoricière me raconta quelle énergie 1l déployait dans les dangers qu'il courait au milieu des Arabes incorporés :

« Chaque nuit, me disait ce sous-officier, nous faisons le guet pour empêcher un de nos hommes récemment engagés, d’attenter aux jours du capitaine, que nous aimons nous, Français, mais que ces gueux de moricauds exècrent autant qu'ils Pestiment et le craignent. »

Le lendemain de notre visite au camp de Kouba, nous fûmes témoin d’une scène assez réjouissante pour la marine française.

Un brave et naïf garçon, surnommé David, aspirant de première classe de la marine nationale, avait été envové en croisière avec quelques hommes dans une chaloupe armé d’un petit canon, pour donner la chasse à un bâtiment barbaresque.

La mer étant devenue grosse, la chaloupe s'était séparée de la corvette, et pendant une semaine, on lavait crue perdue avec son équipage.

Mais un jour, je vis amener à l’Intendance, comme

porté en triomphe, ce bon David, qui apportait sa prise, laquelle se composait non-seulement du bâtiment qu'il avait reçu l’ordre de poursuivre, mais encore de deux autres bâtiments, et tous les deux chargés de blé.

Dans le pays classique de la couleur, j’eus naturellement à me réjouir d'avoir pratiqué en Malte Pétude à l’aquarelle, et je m°v livrais de tout mon cœur.

Comme il faisait chaud, D... restait couché dans sa chambre.

Quant à J...… et à moi, armés, chacun de notre

fusil, nous poussions nos excursions dans la plaine de la Mitidja.

Un matin, de très-bonne heure, nous partimes avec l'intention d'aller le plus loin possible, emportant des vivres pour plusieurs jours.

À la porte Bab-Azoun, des officiers d’arullerie avec qui nous primes le café nous recommandèrent d’être très-prudents et de ne pas nous écarter, mais à vingtdeux ans on ne doute de rien.

En cheminant dans la plaine nous rencontrâmes un grand gaillard armé jusqu'aux dents, couvert d’une blouse grise, avec des accessoires assez bizarres par leur sauvagerie.

Cétait un Parisien, appartenant à une famille de riches négociants, laquelle avait voulu le marier malgré lui. I s'était réfugié en Algérie, où il vivait du produit de sa chasse qu'il vendait en ville ; il nous imitia aux ressources secrètes de la plaine de la Mitidja. Après avoir tué du gibier plus à lui tout seul que nous deux ensemble, il nous mena coucher à la ferme du Dev.

C'étaient de vastes bâtiments arabes abandonnés, dont la cour était pleine de paille.

Vers dix heures du soir, nous nous installâmes dans cette cour, ouverte de tous côtés. Avant allumé du feu, nous fimes rôtur deux perdrix, en les embrochant dans une branche d'arbre; et nous dinâmes en buvant gaiement notre vin renfermé dans une outre de cuir que, nous nous passions à la ronde. Pendant notre diner, notre grand sauvage parisien nous racontait les histoires les plus extraordinaires.

A un certain moment, voyant des feux s'allumer de distance en distance sur les montagnes de PAUas, il se mit à nous dire gravement, du ton d’un homme bien convaincu : € Ah! les Arabes allument leurs feux ; c’est bon signe; ils vont sans doute faire une descente en plaine, cette nuit, et nous aurons leur première visite, »

Nous nous arrangeñmes de notre mieux pour dormir. Mais j'eus toute la nuit les plus affreux cauchemars.

Le jour commençait à paraitre, J..... et moi nous nous mimes en route du côté de la Maison carrée. Notre sauvage nous quitta pour continuer sa chasse solitaire du côté de la mer.

Vers dix heures du matin, J/.... et moi, nous fimes la rencontre d'une caravane de bédouins, montés sur leurs chevaux, armés de leurs longs fusils, sabres au côté, pistolets à la ceinture. La tête baissée sous leurs burnous blancs, attachés avec des cordes de poil de chameau, ils tournaient sur nous leurs yeux noirs et brillants, qui n'avaient rien de rassurant.

Mon camarade et moi, sans échanger un mot, et serrant nos fusils dans nos mains, nous ne quittions pas du regard nos terribles bédouins.

Ils voulurent bien passer auprès de nous, sans nous demander même nos fusils, ce qui était très-généreux de leur part.

€ Car enfin, me disais-je en moi-même, je Urerai bien nes deux coups de fusil, mais après”... »

Nous marchâmes encore deux heures en avant dans la plaine.

Nous nous trouvions sur un petit monticule où nous jouissions d’une vue splendide : à gauche, nous avions la mer, eten face de nous la plaine, s'étendant jusqu'aux montagnes de l'Atlas, lesquelles se noyaient dans un ciel d’un blond tendre et laiteux.

Il pouvait être midi; nous avions 40 degrés de chaleur, mais la brise de la mer rendait la température très-supportable. Pendant que je m'assevais pour commencer une aquarelle, J..... s’éloignait de moi à quelque distance pour faire la sieste à l'ombre d’un buisson de cactus, de vignes sauvages, dont le fruit avait un certain goût analogue au muscat.

Cherchant à fixer avec mon pinceau et mes couleurs l'impression délicieuse que J’éprouvais, j'étais parfaitement heureux; un silence complet régnait autour de moi, mais, à un certain moment, un léger bruit, semblable au frôlement de quelque corps léger sur desherbes sèches, me fit détourner la tête. Mais, ne voyant rien, je m'imaginai que c'était la brise qui, rasant la terre, produisait ce bruit en passant sur les broussailles d’alen-

tour. Ge bruit se renouvela jusqu’à cinq fois, et J'avais fini par n’y plus faire attention, lorsque, me retournant machinalement, à ma grande surprise, je vis, à quinze pas de moi, le cou allongé, appuyés sur leurs genoux, quatre grands bédouins cherchant à voir ce que je pouais bien faire, ainsi assis au milieu de la plaine de la Mitidja.

Cette apparition me bouleversa quelque peu, mais dominant mon émotion, je fis semblant de continuer mon aquarelle, et ne bougeai pas, ayant seulement allongé la main sur mon fusil.

Au bout de quelques minutes, ils se retirèrent avec aussi peu de bruit qu'ils en avaient mis à s'approcher de moi.

A peu près deux heures après, J..... me rejoignait en m'apportant quelques petites grappes de raisin blanc.

« Comment avez-vous dormi ? lui demandai-je.

— Je n'ai jamais aussi bien dormi dans un lit,» me répondit-il.

Je lui racontai la visite que j'avais reçue.

Après trois autres nuits, et de nouvelles rencontres, tout aussi bienveillantes, de ces beaux Arabes dont, depuis qu’ils ne m'ont pas coupé le cou, je déclare être Pami passionné, nous rentràmes à Alger.

Les officiers avec qui nous avions pris le café quelques Jours auparavant croyaient que nous étions seulement sortis le matin du même jour pour aller chasser ; ils refusèrent de croire que, depuisle Jour de notre rencontre, nous n’étions pas rentrés à Alger.

Quand je leur montrai les dessins que j'avais faits, ils furent bien obligés de se rendre à l'évidence, mais ils n’en revenaient pas; notre aventureuse expédition avait eu lieu fort peu de temps après la malheureuse retraite du général Berthezène.

Je fis demander à l'autorité supérieure la permission de faire un dessin de la grande Mosquée, mais l'autorité n'y pouvait rien, J'observai les Arabes entrer dans la mosquée.

Ayant remarqué qu'ils ôtaient leurs chaussures et les laissaient à la porte, je fis comme eux; mes chaussures déposées à la porte, Jentrai et je me mis à faire une aquarelle de cette intéressante mosquée.

Au bout de quelques instants, tous les croyants assis, les jambes croisées, bercés par leurs prières, à part quelques exceptions, se livraient à un sommeil délicieux et profond.

Ceux qui entraient s’approchaient de moi avec indignation, ei juraient entre leurs dents. Silencieux, je continuais mon travail, j'avais l'air de ne pas comprendre, lorsqu'une espèce de sacristain de l'endroit vint me prier, en langue franque, de le suivre. Ce que

je fis; il me conduisit auprès des muphtis, des prêtres

de la mosquée.

Ces messieurs, assis sur des tapis, à la manière

orientale, prenaient leur café et fumaient de longues pipes, dans une salle décorée de faïences, ouverte sur une cour plantée d'arbres, et où une fontaine d’eau limpide répandait une délicieuse fraicheur.

Le sacristain ayant parlé, j'expliquai aux prêtres que je dessinais lintérieur de la mosquée, comme J'avais dessiné toutes les choses intéressantes que j'avais rencontrées en Algérie, que j'avais laissé à la porte mes chaussures, comme J'avais vu faire à tous lés croyants qui entralent.

Je montrai à ces messieurs mes pieds déchaussés, ce qui les fit sourire agréablement, et ils me firent reconduire à ma place, au grand ébahissement de ceux d’entre les Arabes qui ne dormaient pas.

Il manquait à ma collection un chef arabe. J’allai un jour tout droit devant moi jusqu’à la porte de Bab-Azoun, bien certain de trouver ce que je cherchais, et décidé à prier le premier chef que je rencontrerais de vouloir bien me servir de modèle.

Je rencontrai bientôt un beau grand gaillard de six pieds, et je Lâchai de lui faire comprendre ce que je désirais de lui, par la pantomime la plus expressive possible, Mais je ne pus y réussir.

L’Arabe paraissait tout à fait désolé de ne pas me comprendre, lorsqu'il aperçoit, de l’autre côté de la rue, un juif qui passait. [l m'indique du doigt cet interprète, en effet, je lui explique mon désir en mauvais ilalien. L’Arabe, à qui le juif transmit ma pensée, répond qu'il accepte volontiers ma proposition et, immédiatement, 1l m’accompagne chez moi.

Cr

Lui ayant fait apporter, sur la terrasse qui me servait d'atelier, une pipe, du tabac et du café, je fis, d’après lui, un dessin à l’aquarelle. Quand mon travail fut terminé, je mis la main à ma poche, comme pour le payer, mais l’expression de son visage me prouva que je l'avais offensé ; apercevant sur ma table une lasse de cuir verni que j'avais achetée à Marseille, eus l’idée de la lui offrir, en lui indiquant, par un geste, l’usage qu’il en pourrait faire en traversant les déserts.

Mon chef arabe me donna alors tous les signes possibles de sa reconnaissance. Aussi, ma conviction estelle que les moyens qu’emploie le gouvernement français pour réduire cette race sont on ne peut plus mauvais.

Ne voulant pas quitter Alger sans emporter quelques dessins d’après des femmes, je me servis de lintervention d’un beau juif, de vingt à vingt-cinq ans, pour pénétrer dans plusieurs familles arabes et juives.Il commença par me laisser seul chez lui avec sa jeune et Jolie femme. Sa robe de soie, grenat-violet, ornée d’une bordure d’or au crochet, faisait valoir le beau ton mat de ses chairs glacées, d’un ton fin de laque de Smyrne. Sa ceinture étail un simple foulard, attaché plutôt que noué, non à la taille, suivant la mode européenne, mais au-dessus des seins. Ses petits pieds nus étaient chaussés de pantoufles arabes de velours noir et brodées d’or.

Le jeune mari ne rentra qu’au bout de quatre ou cinq heures pour recevoir sa pièce .d’argent.

J'avais dessiné, dans la rue, plusieurs négresses à

leur insu. Quand elles s’en aperçurent, elles me couvrirent d’imprécations en criant et gesticulant comme de véritables guenons.

La personne qui m'avait mené à la soirée des officiers me conduisit dans une maison où se trouvaient plusieurs femmes arabes et une toute jeune négresse, fort belle, de quatorze à quinze ans. Je m’apprêtai à dessiner celle-ci; je m'approchai d'elle pour arranger quelque chose de son ajustement d’une façon plus pittoresque. À peine eus-je touché les plis de sa draperie, et avec tout le respect imaginable, que ce ne fut plus une femme, mais une bête féroce, une tigresse dont ia bouche jetait des flots de bave blanche, et qui faisait entendre des cris horribles tirés du fond de son gosier.

Ma collection de dessins était à peu près complète, grâce à la complaisance des juifs qui m'introduisaient dans les maisons arabes.

Je vis un jour un beau jeune homme, imberbe, flànant sur la place du Marché. Désirant le dessiner, je lui fis offrir à déjeuner chez moi.

Il déjeuna très-bien; il avait l'air on ne peut plus content. Lui ayant fait servir du café par mon sousofficier, je lui indiquai l'escalier par où montaient les gens que je faisais poser, et il monta gaiement. Mais, quand il me vit mettre la main à mes crayons et à mes couleurs, il me demanda, par signes, la permission de s’absenter pour certains besoins impérieux. J’avais remarqué sur ses traits une émotion qui trahissait la crainte que lui inspirait le crime qu'il allait commettre en se laissant peindre.

Le malheureux souffrait d'autant plus qu'il avait mangé mon déjeuner, ce qui l’engageait à ses yeux.

Il était depuis quelque temps dans le petit cabinet lorsque, de la terrasse où je m'étais placé en observation, je Le vis entr’ouvrir lentement la porte. Se croyant seul, il s'élança dans l'escalier pour se sauver dans la rue, Mais je le saisis par un pli de son burnous, et le priai de remonter. Mais mes prières furent inutiles, ainsi que les menaces de mon sous-officier.

« Toi en prison », lui disait celui-ci ; à quoi le jeune Arabe répondait : « Mahomet ! »

Voyant que rien ne le décidait, je le poussai devant moi, et prenant mon fusil qui était chargé, je le mis en joue et le fis remonter sur la terrasse. Dés lors il resta fort tranquille et je le dessinai aussi promptement que possible pour abréger son martyre.

Mon aquarelle terminée, je la lui montrai : il se reconnut. Je lui donnai un douro, ce qui valait six francs de notre monnaie. Il fut enchanté; les scrupules religieux se faisaient devant la pièce d'argent.

Il me rappelait ce nègre qui, m’ayant demandé à boire du vin pendant qu’il posait, me répondit aux observations que je lui fis sur la loi de Mahomet interdisant l'usage du vin : (Oh! Mahomet est enfoncé par le Dieu des Français. »

Mon histoire avec ce jeune Arabe fit du bruit et courut toute la ville. Un jour, dans le salon de M"*° de Mirbel, un an après, un interprète du gouvernement la racontait d’une façon qui la rendait méconnaissable. Îl soutenait pourtant sa version.

€ Mais, monsieur, me disait-il, J°y étais.

— Cela se peut, monsieur, lui répondis-je en Pattirant dans un coin du salon; mais, aJoulai-je, e’est moi qui ai dessiné le jeune Arabe en question ; je suis monsieur Etex. » ,

Il me fit des excuses, et nous rimes beaucoup de cette histoire.

Conduit au tribunal arabe d'Alger par M. Paravay, que le gouvernement français envoyait pour étudier la législation du pays, je soutenais à M. Paravay, qui était d’un avis contraire, que j'aurais plus de confiance dans le jugément du cadi entouré de ses conseillers, qu’en la décision d’un jury composé de boutiquiers qui ne comprennent rien à la justice pas plus qu'à la législation.

La première affaire qui fut appelée était une affaire de vol. L’accusateur et l'accusé, mis face à face, s’expliquèrent tour à tour devant les juges qui cherchaient à découvrir la vérité, non-seulement dans leurs paroles, mais dans leurs regards, leurs gestes et leur maintien. Je fis comme eux, et sans entendre un seul mot de ce que disaient les plaideurs, je dis à M. Paravay ainsi qu'à l'interprète : « Celui-ci est le voleur, celui-là est le volé, » et le cadi rendit un Jugement qui me donnait raison.

On appela une autre affaire: c'était un vieil Arabe qui avait renvoyé sa femme et s’obstinait à ne pas vouloir la reprendre; celle-ci, qui s’expliquait d’une fenêtre grillée, sans cesser d’être voilée, excitait visiblement l'intérêt et la compassion des juges. À la fin, une espèce de geûlier vint avec une énorme clef chercher le

vieil Arabe, qui, sans sourciller, se laissa conduire dans la prison voisine.

Le 15 septembre, nous nous embarquions sur un bon brick de commerce, pour Carthagène, non sans avoir dit adieu à la ville si pittoresque d’Alger, et à la nation arabe, si intéressante.

« Pauvres Arabes, disais-je en moi-même, je vous salue et je regrette que l’on ne vous ait pas laissés tranquilles. »

Un de. mes rêves allait donc se réaliser : j’allais.voir l'Espagne !

Le premier jour de notre traversée, nous eûmes à subir un terrible ouragan, l’équinoxe d'automne commençant à se faire sentir. Selon mon habitude, j'étais resté sur le pont; un brave matelot vint me ficeler au grand mât à l’aide d’un cordage; et, toute la nuit, je demeurai là au milieu de la pluie, aveuglé par les éclairs.

Le matin, au lever du soleil, je remerciai l’astre bienfaisant qui, sans calmer mes douleurs d'estomac, venait au moins réchauffer mes membres engourdis, par le froid et les tortures de cette sublime et trop cruelle nuit.

Le lendemain, le calme étant revenu, nous pûmes entrer dans l'excellent port de Carthagène. Nous apprimes avec une grande joie que nous pouvions purger notre quarantaine à bord, sur notre petit brick.

Je me fis un genre d'occupation; le matin, je passais

SOUVENIRS D'UN ARTISTE, 171 à l'encre pour tuer le temps, mes croquis faits d'après nature dans les rues d'Alger et dansla plaine de la Mitidja ; le soir, pendant une heure avant de diner, je me livrais à l’exercice de la natation.

J'avais besoin, du reste, de faire diversion à mes préoccupations, car ni à Toulon, ni même pendant mon séjour à Alger, je n'avais pu avoir aucune nouvelle de mon groupe de Cain, dont le succès devait décider de tout mon avenir.

Le consul de France à Carthagène était M. Pouqueville, le frère de l’ancien consul de France à Athènes.

Il s’'ennuyait à son poste autant que nous à bord, Aussi fut-il heureux quand, par la longue baguette du garde de la santé, je lui tendis la lettre de recommandation qui n'avait été donnée par son frère pour le consul général à Milan, et dont je ne m'étais pas servi, n'étant pas allé à Milan, lors de mon premier voyage en Italie.

I semblait qu’enfant de Paris, né au milieu des révolutions, la guerre civile dût me suivre partout. Ge qu’il y a de certain, c’est qu’au moment où nous débarquions à Carthagène une émeute venait d’éclater dans cette ville. Elle s’apaisa heureusement et nous pûmes reprendre Île cours de nos pérégrinations.

M. Pouqueville, qui était garçon, nous avait invités à diner, pour le jour de notre débarquement. À ce diner devaient assister de charmantes jeunes femmes espagnoles. Mais l’état de nos finances, que je venais de vérifier après avoir payé le capitaine du brick, nous força de renoncer à ce plusir et aussi à celui de voir Séville, Grenade, PAlhambra et toute l’Andalousie. Je n’hésitai

pas à m'imposer ce sacrifice, me voyant obligé d'emprunter en mon nom de l’argent à M. Pouqueville.

Cela parut dur à mes camarades, qui n’accablèrent de reproches. Mais je leur répondis en versant sur la table le montant de la bourse commune.

Tout compte fait, 1l nous restait à peine deux cents francs.

Mais nous avions de beaux costumes arabes, que J...…. avait achetés à Alger !

J’invitai nos deux camarades à quitter leur belle toilette de ville et à reprendre les souliers ferrés, les guêtres, la blouse et le bâton du voyageur, et nous montâmes dans une petite charrette, recouverte en toile grise, qui devait nous conduire à Albacète, et de là à Madrid, dans le cas où nous ne pourrions nous rendre dans cette ville en diligence.

Avant de partir je me chargeai de faire agréer par M. Pouqueville nos excuses pour notre absence à son fameux diner. Je lui fis cadeau d’une aquarelle assez grande, d’une vue de Carthagène qui lui plaisait beaucoup quand nous la lui avions montrée de notre bord.

Une chose me charmait, c’est que notre voyage économique allait nous montrer en détail la partie de l'Espagne que nous allions traverser.

Dans la province de Murcie, je trouvai l’élégant costume espagnol qui semble tenir le milieu entre le costume oriental et le costume occidental; 1l se compose du pantalon blanc en toile, très-large et très-court, d’une large ceinture rouge en laine ou en soie, d’un gilet de velours violet ou noir, avec des boutons à grelots en ar-

gent, d’une chemise de toile blanche à larges manches serrées au poignet; ajoutez à cela, pour coiffure, la montera ou marena de velours noir, recouvrant le grand mouchoir de madras, noué sur la tête, des bas bleu clair et des espadrilles fermées par des cordons rouges croisés sur la jambe, la veste jetée sur l'épaule gauche, et enfin un bâton recourbé à la main, et vous pourrez vous figurer le costume espagnol de la province de Murcie, que je préfère à celui, pourtant si coquet, du maio de l’Andalousie.

Du haut du clocher de la cathédrale de Murcie nous pûmes jouir de la vue d’une vaste plaine verdoyante, chose très-rare dans le midi de l'Espagne, sans en excepter les jardins d’Aranjuez.

Nous dinâmes à Pozzo de Canada chez un aubergiste, maitre d'école, dont les élèves criaient leurs leçons à l'unisson avec la friture qui cuisait bruyamment dans l'huile bouillante.

La diligence allait d’Albacète non pas à Madrid, mais à Valence, et nous nous arrangeâmes de nouveau avec le propriétaire de notre petite voiture. Nous aurions aimé pourtant à voir Valence et surtout l'Alhambra, mais quoi ! l'argent nous manquait.

Chacun de nous ayant acheté un énorme couteau castillan à Albacète, nous continuâmes notre route.

Passant par le pays du fameux Don Quijota delia Mancha, nous devions avoir et nous eûmes en effet des aventures de plusieurs sortes. La première fut la rencontre dans la montagne d’un honnête rôdeur de nuit.

Il était tard; fatigués de la marche de la journée, mes

174 SOVVENIRS D'UN ARTISTE.

camarades dormaient sur une botte de paille jetée sur nos malles, notre conducteur était à la tête de son cheval; quant à moi, je cheminais à vingt pas en arrière.

Buena noche, bonne nuit, vint me dire tout à coup le rôdeur de nuit en question.

J'avais travaillé la langue espagnole pendant notre quarantaine. Ce que Je savais, Joint à l’italien que je connaissais assez bien, me permettait d'exprimer ma pensée en langue espagnole. Aussi, quand notre rôdeur de nuit eut appris de moi quels pauvres diables d’artistes nous étions, 1l fut sans doute bien désappointé et à peine avait-il fait un demi-mille de chemin à côté de moi qu'il donna un signal par un coup de sifflet et disparut ensuite dans les rochers qui bordaient la route, en me disant : (« Buen viage Senor, vada ousted con Dios. »

Notre seconde aventure de la province de la Manche fut notre arrivée à une certaine posada où il v avait une jolie padrone, brune piquante, rondelette, coquettement ajustée, de vingt à vingt-cinq ans ; elle avait à côté d’elle sa filleule, jeune maritorne, de seize à dix-sept ans, assez sale el pourtant assez jolie.

I y avait dans cette posada grand nombre de muletiers qui étaient tous couchés à l'exception d’un jeune maïo brun, bien taillé, qui montra le bout de son nez à distance au moment où je causais avec ces dames. Je crus apercevoir, à la clarté d’une lanterne accrochée au mur, un regard oblique et tant soit peu jaloux, qui m'était destiné, derrière ce nez sortant d’un manteau brun.

ILest vrai que tout en commandant notre diner, je me montrais assez entreprenant avec les princesses, lesquelles n'étaient farouches ni l’une ni l’autre. Cela s'explique assez par l'habitude qu’elles avaient de recevoir dans leur posada les muletiers de toutes les Espagnes.

Le lendemain, après avoir traversé un pays assez bien cultivé, nous arrivâmes, le soir, à la posada de Mola.

Il y avait, dans la grande salle où nous étions une de ces vastes cheminées circulaires formant un dôme semblable à ceux des petites mosquées d'Alger. Le bois était placé au centre du foyer et la flamme s'élevait perpendiculairement. La fumée s’échappait par un tuyau placé au sommet d’un petit dôme en pointe. Des Espagnols, enveloppés de leurs amples manteaux, faisaient cercleautour du feu, sans se dérangeraucunement à notre approche, pleins de cette arrogance fanfaronne, unique, et tout espagnole, que l’on ne rencontre qu’en ce noble pays du Cid.

La maîtresse du lieu vint nous offrir, en s’adressant à ma personne, du gibier de toute espèce, des lèvres, des perdrix, des bécassines, voire même des faisans ; avec le calme d’un stoïcien et le flegme d’un Anglais, je répondis, au grand ébahissement de la noble assistance :

« Madame, donnez-nous de la soupe à l'oignon, à l'ail et aux œufs, puis une omelette avec un demi-boisseau de pommes de terre dedans. »

J’ajoutai à la carte de fiotre menu ce demi-boisseau de pommes de terre pour nous élever à la hauteur de la noble assemblée.

Impossible de dire les airs contenus des Espagnols; mes camarades s’enfuirent dans la pièce voisine pour ne pas éclater de rire au nez de ces fiers Castillans; car nous étions en pleine Castille.

Quelques jours après nous arrivions à Aranjuez, palais important consacré aux plaisirs des roi d’Espagne. C’est plutôt un ensemble de palais qu’un palais. Cela est bizarre et de mauvais goût, mais c’est bâli sur les rives du Tage, c’est vert et frais, chose rare en ce pays. Le cirque pour les courses de taureaux est assez beau. IT v a un couvent et une place où se trouve une statue qui m'a si peu impressionné que, dans mes notes, je n’en dis même pas le sujet.

Enfin, nous faisons notre entrée solennelle à Madrid, par la porte de Tolède, dans notre charrette couverte de poussière.

Notre conducteur payé, il nous restait à chacun deux sous pour nous faire raser.

Notre premier soin fut de courir à la poste où devait se trouver la lettre de crédit de J...…. sur un banquier de Madrid.

I y avait, en effet, au bureau de la poste restante, une lettre pour M. Jubin de Paris, mais il nous manquait trente ou quarante sous pour la retirer. Nous la prenons dans nos mains, chacun à notre tour, nous la retournons dans tous les sens, et nous échangeons des regards où se lit notre embarras.

Nous sentons que nous sommes arrivés à cette seconde, où il n’y a plus à hésiter, où 1l faut prendre un grand parti.

Notre situation était trop humiliante pour être avouable, surtout en Espagne. Un monsieur vêtu d’une façon singulière, à l'air étrange, se présente pour réclamer en espagnol une lettre à lui adressée de Paris.

M'approchant de lui, je lui adresse la parole en mauvais espagnol ; il me répond en bon français. L’œil de Jubin s’illumine d'espérance ; je dis à mon interlocuteur notre détresse, il me remit immédiatement une pièce d’or, qui lui fut rendue le même Jour.

Cet original était un Parisien qui, parti depuis vingt ans, à l'âge de douze ans, s'était engagé comme mousse etavait fait et défait quatre à cinq fois sa fortune dans l'Amérique du Sud, ['avait, en outre, reçu une douzaine de coups de couteau; 1l revenait à Paris avec un joli magot, pour embrasser une sœur qui, seule, lui restait de toute sa famille.

Quand nous eùmes de l'argent, mon premier soin fut d'organiser une visite à Saint-Hildephonse, à la Granja et à l’Escurial.

Saint-Hildephonse, qui n’est qu’une mesquine copie du château de Versailles, a toutes les faiblesses d’art que l'ontrouve dans une copie.Aussi, nous remontons promptement en voiture pour aller visiter PEscurial, célèbre monastère bâti par Philippe IE, et dont la pierre noirâtre rappelle par sa sévérité triste les jours lugubres de l’inquisition.

Mais le plus curieux se trouve à la sacristie. C’est là que l’on voit de sublimes peintures de Léonard de Vinci, la Perle, la Visitalion, et la Vierge au Poisson, de Raphaël.

J'étais depuis longtemps initié aux beautés de ce dermer arliste. Tournant la tête à gauche, Je reçus l’'impression étrange de l’étonnant tableau du diner d'Emmaüs du fougueux Rubens. Puis j'admirai une Vierge de Murillo avec l’Enfant-Jésus, une autre Vierge d'André del Sarto, un Jacob gardant les troupeaux de Laban, en costume de paysan des environs de Madrid du féroce Espagnol, et peinture d’une exécution puissante et bien autrement réaliste que celles de nos singes français.

Je fus heureux de trouver là deux Sébastien del Piombo, dont l’un est très-beau : Le Christ portant sa croix,où l’on sent la réunion harmonieuse des trois arts : peinture, sculpture et architecture.

Dans les diverses salles du couvent, je remarquai de fort belles peintures de l’école espagnole, entre autres la Tunique de Joseph apportée à Jacob, par mon peintre préféré, par le prestigieux, naïf et fin Vélasquez. I v à encore là un tableau de Saint-Jérôme dans le désert, par le Titien, qui m'a paru tantsoit peu lâché, et une belle Scène de Paul Véronèse, peinture très-blonde et trèsfine.

Deux ou trois lieues, avant d'arriver à laGranja, nous traversâmes une montagne, où le soleil couchant se jouant au milieu de pins gigantesques disposés comme un décor de théâtre, produit un merveilleux effet.

Nous revinmes à Madrid assez à temps pour assister à une belle course de taureaux, donnée à l’occasion du rétablissement de la santé du roi Ferdinand, Le célèbre matadore Montès était alors dans toute sa vigueur. Nous fûmes entrainés presque malgré nous à ce dégoûtant

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 179 spectacle par les jeunes attachés de ambassade française à Madrid.

Le taureau, lancé dans l'arène, fouettait ses flancs de sa queue, baissant la tête et regardant de côté les cavaliers et les chevaux, qu'il fallait pousser à l’attaque en éperonnant vigoureusement. Les picadors fondirent sur l'animal armés de longues lances. Le beau rôle était au taureau.

Montès parut, tenant à la main sa longue épée. Interdit de tant d’audace, le taureau resta un moment immobile, puis il baissa la tête pour enlever au bout de ses cornes son chétif adversaire ; mais celui-ci, pirouettant sur une jambe, échappa en se jouant à l’assaut de la bête ; ayant plusieurs fois recommencé le même jeu avec une adresse et un calme incroyables, il plongea à la fin jusqu’à la garde sa longue épée, au point de jonction qui se trouve dans la colonne vertébrale du taureau, entre les vertèbres cervicales et les vertèbres dorsales, et l’animal tomba mort.

€ Bravo, Montès! crièrent longtemps les dames élégantes qui garnissaient les loges à l’amphithéâtre ; les hommes agitèrent en lairleurs sombreros, en poussant: le même cri : € Bravo, Montès ! »

Le cachetero donna alors un dernier coup de poignard au taureau, quoiqu'il fût bien mort, ettrois mulesnoires, au poil luisant, coiffées de plumes rouges, arrivèrent au salop dans l'arène. La queue du taureau fut attachée aux traits des mules, qui repartirent au galop, traînant le noble animal dans la poussière. Ce spectacle est toujours le même, honteux et dégoûtant.

Je dois néanmoins avouer que si la première course à laquelle J'assistai m’arracha des exclamations d’horreur, Je ne pus néanmoins résister au désir de retourner à chaque course qui eut lieu pendant que j'étais à Madrid.

Ce qui prouve que tout homme subit fatalement l’influence du milieu qui l'entoure.

A la galerie de peinture qui venait d’être bâtie au Prado, je trouvait les plus beaux Vélasquez que j'aie Jamais vus; ceux des autres collections de l'Europe ne peuvent donner qu'une faible idée de ceux-là.

Les peintures de Vélasquez vaudraient à elles seules un voyage en Espagne. Si vous ajoutez à ces ouvrages les chefs-d’œuvre des maitres italiens, tels que le sublime tableau de Raphaël lo Spasimo, on conviendra quil faudrait être difficile pour n’être pas complétement sa-

tisfait.

Je menais ainsi en Espagne l’agréable vie de touriste, quand, subitement, j'enfusarraché par une lettre de Paris, qui m'annonçait que mon groupe de Cain élait arrivé. J'allai donc aussitôt retenir ma plac: au courrier de Madrid à Bayonne.

Dès le départ de Madrid, la malle-poste était escortée par des dragons qui, couverts de larges manteaux blancs, avaient l'air, la nuit, de fantômes.

Trois ou quatre partis se disputaient alors le pouvoir en Espagne, et le courrier lui-même avec qui j’'essayais de m'entretenir indiquait par son silence quel danger nous courions. Burgos, où s'arrêta pour la première fois le courrier, me laissa une faible impression. y avais vu pourtant le tombeau du Cid. A Vittoria, où fut la seconde station du courrier, je fis quelques dessins dans la cathédrale, qui est d’un assez bon gothique, mélangé toutefois de mauresque.

Pour la première fois depuis de longs mois, entre Bayonne et Bordeaux, je vis la pluie tomber du ciel, et

j'éprouvai une douce sensation de rafraichissement. De Bordeaux à Paris, je traversai rapidement des pays très-intéressants ; mais je n'avais qu’une pensée : arriver à Paris le plus vite possible, pour embrasser ma mère et déballer mon groupe de Caïn, que j'avais cru perdu.

Ainsi, deux ans après mon départ, je rentrais à Paris, et j'en prends pour juge le publie, mes lecteurs, n’avaisje pas bien employé les deux fois quinze cents francs qui m'avaient été alloués ?

Ne croit-on pas que ce genre d'encouragement vaut mieux pour les jeunes gens, offrant réellement des espérances, que le grand prix de Rome, lequel ne sert qu'à éveiller de puériles vanités et à tromper beaucoup de jeunes gens sur leur vraie vocation ?

Heureux de retrouver mon petit logement de la rue de Furstemberg, je me mis à travailler et à finir mon marbre d’'Hyacinthe mourant, pour M. le comte Turpin de Crissé, et je déballai mon groupe de Cain, que je fis monter sous une remise sans porte, dans la cour de la maison que j'habitais.

M. Pradier et M. Ingres furent les premiers invités à voir mon travail.

M. Pradier ne me dit pas grand'chose directement ; mais j'appris par le bon et aimable camarade Chaponnière que, chez M. Gérard, il avait dit qu’à Paris, et même en Europe, moi seul j'étais capable de modeler certaines parties de ce groupe.

M. Ingres s'extasiait sur le caractère et la belle exécuion de ce groupe. Mais, après toutes ces louanges, il me dit :

« Tâchez de vous faire commander ce groupe en marbre, puis, avec largent de cette commande, faites un Caïn debout, dans une attitude qu'il voulut bien m'indiquer, et anéantissez ce travail. » :

Comme je ne comprenais pas il ajouta : « Votre groupe est superbe, personne en ce temps-ci, n’est capable de modeler cela ; c’est du beau, très-beau Canova ; c’est de la sculpture d'expression; brisez cela, je vous le répète, mais seulement quand il vous aura été eommandé.

M. Ingres, à ce moment là, me paraissait avoir perdu la raison, Aujourd’hui, quarante ans après que ce jugement a été porté, je le comprends mieux; et j'avoue que la sculpture étant l’art de la forme par excellence, expression y devient un danger. Les tentatives faites depuis dans ce genre ne servent qu’à donner raison à ce que me disait M. Ingres.

Le baron Gérard, disait que mon groupe était une belle tirade de Corneille. C'était bien sans le savoir que j'avais fait du Corneille, car, je dois le confesser à ma honte, je ne connaissais pas grand’chose de ce mâle et sublime génie, excepté le Cid que j'avais lu.

Mon groupe ayant été emballé à Rome, fraîchement moulé, dans de la sciure de bois, il en était résulté que le plâtre n’était pas encore sec, parce que la sciure avait bu toute l’eau qu’elle avait pu absorber.

Mais, heureusement, ce qui d’abord m'avait alarmé se trouva, en définitive, être un bonheur. La sciure de bois avait profondément imprégné le plâtre d’une teinte harmonieuse, qui le faisait ressembler aux marbres du

Parthénon, lesquels ont, comme on sait, subi l'épreuve du temps, le soleil et la pluie, etle feu, leur ayant, pendant plusieurs siècles, donné une couleur qui double leur beauté

Mon groupe, sous la remise sans porte où je lPavais monté, étant exposé à être gelé, je fis part de mon inquiétude à M. Lenormant, qui me fit obtenir par M. de Forbin, directeur du musée, la permission de remonter mon groupe dans la salle de l'exposition de sculpture au musée. M. de Forbin me fit désigner la place du bas de l'escalier, où mon ouvrage fut exposé.

Cela me valut une brouille sérieuse de plusieurs mois avec mon maitre M. Pradier.

Celui-ci ne voulait pas qu'il v eût à cette place autre chose d’exposé que son charmant marbre, sa statue Cyparis ; il m’invita, un peu trop durement peut-être, à retirer mon ouvrage.

Je lui expliquai que je n'avais nullement l'intention de lui être désagréable, que je reculerais en arrière mon groupe aussi loin qu'il le voudrait, et enfin que mon plâtre, heurté comme un modèle fait avec fougue, avec l'inquiétude de la misère el de la maladie, ne pouvait que faire ressortir les beautés de son marbre, que je recarde, en somme, comme son chef-d'œuvre d'exécution.

M. Pradier, mon maître et mon ami, pour qui j’aurais donné ma vie, me traita rudement et me répondit qu'il exigeait que mon ouvrage ne fût pas exposé dans la même salle que sastatue. Je vis bien que certains hommes, comme un certain M. Desbœuf, avaient excité Pradier contre moi. x

Jusqu’alors j'étais resté calme et modéré, mais à ce moment, le voyant si ingrat el si déraisonnable, je me redressai de toute la hauteur de ma conscience et des sacrifices que je lui avais faits, et je lui dis :

€ Vous êtes tout-puissant aujourd’hui, cher maître ; je ne suis qu'un débutant, seul, sans appui. (est la guerre que vous me déclarez, et c’est une guerre bien injuste, entendez-vous. »

Je racontai à M. Gérard ce qui venait de se passer : € ILest fou ! » me répondit-il.

Au moment où l’exposition allait s'ouvrir, je rencontai chez M. Gérard M. de Cailleux, qui me dit que mon croupe allait être enlevé du lieu où 1l était placé. Je lui répondis que je n'avais pas demandé cette place, qu'elle m'avait été assignée par l’administration du musée, el que je n'avais pas le pouvoir d'empêcher ce qui me serait imposé par la force.

J'avais terminé et j'envoyai à la même exposition de 41833 mon marbre d'Hyacinthe.

M. Édouard Charton nr'avait demandé un dessinsur bois pour graver mon groupe dans le Magasin pilloresque, qu'il fondait. Je fus invité chez M" Récamier et chez Hippolyte Carnot, où je rencontrai Pierre Leroux, F.-L. Ampère, Édouard Charton, etc.

Là, je soutins, un soir, cette thèse, que depuis j'ai reconnu être si Vraie, à savoir qu'au lieu d’être encouragé comme il l’est par tous les gouvernements que Jai vus se succéder en France, l’art aurait avantage à être abandonné à lui-même.

Combien vivent misérablement dans:les arts, qui eus-

sent fait un chemin honorable dans une carrière industrielle ! Mais quoi ! Les récompenses qu’ils ont obtenues dès leurs débuts, souvent par très-peu de talent et beaucoup d’intrigue, les ont trompés sur leur vocation. € Si, disais-je chez Hippolyte Carnot, il se trouve, dans cette maison, un peintre né vérilablement homme de génie, il fera le portrait de lenfant de votre portier. Ce portrait sera vu, en passant, par les locataires et le propriétaire qui lui commanderont le portrait de leurs enfants et de leurs femmes.

» Sil a du génie, 1l sortira quand même de la foule. Done, laissez faire chacun, surtout ne vous mêlez pas de ces affaires d’art,où vous ne pouvez que vous tromper. »

M. Ingres, en voyant mon tableau des Hédicis, me conseilla de ne plus faire que de la peinture, et M. Gérard m'engageait à envoyer à lexposition le même petit tableau des Médicis fait à Rome en 1831. Mais je résistai à cet entraînement, bien convaincu que les coteries jalouses et malveillantes auraient déjà assez de peine à reconnaître en moi un simple sculpteur, digne et capable d'exécuter une commande officielle.

Pendant que l’on me disait que mon groupe faisait sensation au salon de 1833, j’avaisbien à faire pour vivre et parer à tant de frais.

Quelques jours avant la fin de l’exposition, Alexandre Dumas vint me trouver à mon atelier de la rue de Sèvres, n° 11, pour me dire que M. Thiers, le ministre, lui avait assuré que j'avais la croix d'honneur, et que mon groupe de Caïn m'était commandé en marbre pour le prix de trente-cinq mille francs.

«Je n’y crois pas, lui répondis-je ; je suis seul, sans appui, mon cher Dumas. »

Je fis la même réponse, le même jour, à M. Henriquel Dupont, qui était venu à l'exposition m'annoncer la mème nouvelle, et de nier de nouveau ; mais lui, Henriquel Dupont, de me faire raconter la petite histoire suivante, par M. Trognon, précepteur du prince de Joinville :

Le jeune prince de Joinville était malade ; autour de son lit étaient réunis le père, le roi Louis-Philippe ; la reine Amélie, sa mère; ses sœurs, Ms les princesses Marie et Clémentine d'Orléans ; les jeunes princes, ses frères ; toute la famille, enfin; le jeune prince pouvait avoir douze à quatorze ans. Il y eut un moment où il parut plus souffrant; le roi lui dit :

QÇQu'as-tu? Il me semble que quelque chose t’oppresse. » ;

Le jeune prince ne répondit pas. La reine Amélie, s’'approchant alors de son lit, lui dit à son tour :

« Mon fils, qu'avez-vous ?

— O0 ma mère, il est vrai que je souffre davantage en ce moment.

— Pourquoi ?

— Je crains bien que le groupe de Caïn ne soit pas commandé en marbre.

— Maissi, mon enfant, j'ai entendu le roi, votre père, dire qu’il voulait que cette commande füi faite. »

Sur quoi le roi, S'approchant de son enfant, l'embrassa et lui dit: € Tâche de dormir tranquille, Jomville, que cela ne te tourmente pas; le groupe de Gain sera com-

mandé en marbre à la suite du Salon, et c’est demain que le Salon ferme. »

Voilà ce qui m'a été raconté par M. Trognon, précepteur du prince de Joinville, que je n'avais pas lhonneur de connaître, et en présence de M. Henriquel Dupont.

Malgré tout cela, malgré la promesse faite par le roi à son fils malade, mon groupe ne me fut pas commandé.

M. de Cailleux me dit qu'il était chargé, de la part de Sa Majesté, de me donner à choisir entre trois bustes qu’il commandait à la suite de l’exposition : le buste de M#' le duc d'Orléans, celui de M. Fontaine, et celui de M. Percier, les deux architectes du roi associés.

«Le roi, ajouta M. de Cailleux, désirerait que vous préférassiez le buste de son fils, M£ le due d'Orléans. »

Mon choix fut bientôt fait; malgré les câlineries perfides de M. de Cailleux, je choisis le buste du vieux Percier, l'architecte du Louvre.

Celui-c1, que Jj'allai trouver, pour faire son buste d'après nature, fit de la modestie exagérée. Je lui dis que j'avais préféré son buste à celui du due d'Orléans, mais on en resta là; et je ne fis pas le buste ‘du vieux Percier qui, tout flatteur pourtant, ne voulut pas poser pour moi.

Pendant le carnaval de 1833, Alexandre Dumas, qui se livrait à toutes les excentricités imaginables, eut l’idée de transformer son logement de la cité d'Orléans, situé au quatrième étage et mansardé, en:une salle de bal.

Il étais le camarade de tous les jeunes artistes du temps, tels que Célestin Nanteuil, Tony Johannot, Louis Boulanger, de Châtillon, Devéria, Eugène Delacroix, Jadin et beaucoup d’autres.

Tous apportèrent leurs palettes et leurs pinceaux à Alexandre Dumas, qui fournissait les couleurs et la colle. Et les murs furent couverts des sujets à la mode, dans le genre noir et sombre ; c'était fort laid.

Le jour solennel du bal arriva. J'étais invité, mais Je ne complais pas y assister. Le jour même du bal, M. Lenormant vint me prier de demander pour lui une invitalion à Alexandre Dumas ; ce que je fis, et ma demande fut bien accueillie. La seule recommandation que me fit Dumas, c’est que nul ne serait admis à ce bal, s’il n’était costumé.

Je donnai rendez-vous à M. Lenormant chez ma mère, où je dinais de fort mauvaise humeur, de la corvée de conduire Charles Lenormant à ce bal sans y entrer, lorsqu'une dame, une voisine, vint chez ma mère, et me oronda de n'être pas plus gai à mon âge.

Cette dame avait rapporté d'Espagne un magnifique costume d’Andalouse, tout garni de jais et de dentelles. Elle m'en dit tant et tant, que je me laissai persuader, surtout à cause de ces deux messieurs Dumas et Lenormant. On alla chercher de fins souliers de satin noir chez Hubert, le cordonnier de la duchesse de Berry; un coiffeur me rasa avec soin, et plaça des fleurs rouges dans les boucles demes cheveux postiches. Une belle mantille de dentelle noire fut ajustée, avec son grand peigne espagnol, par cette dame, qui me donna un charmant

éventail, qu’elle m’apprit à manier, et, avant neufheures du soir, je me présentais chez Alexandre Dumas, donnant le bras à M. Lenormant, mon cavalier, lequel était vêtu d’un magnifique costume égyptien, qu'il avait porté pendant son voyage en Égypte.

Alexandre Dumas, ne me reconnaissant pas, demanda à M. Lenormant quelle était la charmante dame espagnole qu'il amenait à son bal.

« Quoi? lui dis-je, prenant la parole, 1l vous suffit de quelques heures pour oublier les traits de vos amis”? » Quand il me reconnut, ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche se pinça et ses joues se gonflèrent absolument comme celles d’un triton soufflant dans sa conque.

Jadin, déguisé en cocher des pompes funèbres, annonçale vieux général Lafayette, qui n’était pas costumé. € Général, lui dit Dumas, 11 m'est impossible de vous laisser entrer sans costume.» Le représentant de la liberté des deux mondes revêtit, tout en riant, le domino de satin rose que lui présentait Jadin, le cocher de la mort.

Il y avait à ce bal des illustrations de tout genre, des philosophes, des poëtes comme Victor Hugo, des socialistes comme Charton, des acteurs comme Frédéric Lemaître. Beaucoup de femmes assistaient à cette fête dont la plupart étaient attachées à nos premiers théâtres de Paris. Ainsi, à côté de Mie Falcon, dans tout Péclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, lbrillaieni Mie Mars et M"° Dorval.

Je ne voulais pas aller à ce bal ; jy eus pourtant grand succès. C'était à qui danserait, galopperait et rirait avec l’'Andalouse au teint bruni.

On excila contre ladite Andalouse Mie Déjazet, à la

langue si déliée, à la voix si lutinante et si fraiche. Je

soutins de mon mieux les attaques de cette sémillante et

spirituelle artiste, dans un couloir qui conduisait à la

salle du souper et où la foule se pressait, riant aux éclats.

A cette époque, M. Thiers obtunt de la chambre des députés ce vote de cent millions pour terminer les travaux de Paris, en souffrance depuis trente ans.

M. Eugène Delacroix m'avait dit la veille que l’on me destinait les douze pendentifs de la Madeleine. Mais M. Thiers me parla d’un trophée à l’Are de l'Étoile, qui devait représenter 181% et avoir plus de quarante-cinq pieds de hauteur.

Je ne me sentais pas de goût pour ce travail; il me semblait extraordinaire que cette date de 1814, date de nos malheurs, parût en trophée sur notre Arc de Triomphe.

-<Hn'importe, dit M. Thiers, j'y tiens, j'ai besoin de 1814, comme date. »

Voyant que je ne mordais pas à son idée, 1l fit sonner à mes oreilles la somme ronde de trois cent mille francs de travaux, au cas où je pourrais lui composer le trophée de 1814. Rien n’y fit...

M. Thiers me prit alors par le côté faible des artistes : par l’amour-propre.

« Personne, me dit-il, parmi les statuaires que j'ai fait appeler, n’a pu composer ce trophée. L'auteur du groupe de Caïn seul peut et doit traiter ce difficile sujet. »

Ge langage flatteur me séduisit à moitié ; sans m'’engager positivement, je promis d'étudier la question.

M'étant fait conduire à l’'Arcde l'Étoile, qui était couvert de sa vieille charpente depuis vingt ans, et l’ayant examiné avec soin; m'étant rendu compte du caractère de l'édifice; maître de mon sujet décoratif, j'allai ensuite au bois de Boulogne pour le composer. En me roulant sur l’herbe, je recueillis les impressions qui n'étaient restées de mon enfance sur cette date néfaste de 1814.

Gomme je réfléchissais ainsi, une idée lumineuse me vint à l’esprit : Qu’y a-t-il eu de plus beau en 1814, me dis-je, si ce n’est la défense du sol de la patrie?

Je me sentis sauvé. Au lieu d’un amas de défroques, de manches de vestes, de casques, d’épées et de fusils, des obus, des canons, il faut des hommes, des femmes, des enfants, un vieillard, toute l'humanité, en un mot.

Je Jetai sur mon cahier de croquis l’idée fondamentale du groupe principal, de Phomme de vingt-cinq à trente ans qui défend le sol de la patrie contre l'étranger, en même temps qu'il couvre de son corps son père blessé, sa femme et son enfant. Un cavalier est renversé; or un cheval a toujours un excellent effet décoratif, surtout en sculpture architecturale. Au-dessus de tout cela devaient, dansune première pensée, planer deux figures, celle de la Résistance et celle de ia Cominisération. A

l'exécution du petit modèle esquisse, je supprimai la seconde figure pour donner plus d'unité et de simplicité à ma composition.

Je me mis sur-le-champ à modeler mon esquisse en terre glaise, et j'écrivis au ministre que je venais de trouver un projet que j'avais fait mouler en plâtre.

Le ministre m'envoya, le soir même, une ordonnance pour m'annoncer que le lendemain, à sept heures, il m'attendrait à son cabinet. Dès six heures, je fis charger mon esquisse sur le dos d’un commissionnaire, et avant sept heures j'étais dans le salon du ministère, avec d’autres artistes, une douzaine pour le moins, et tout l'état-major des travaux publics. Mon esquisse fut apportée sur la grande cheminée du salon.

€ Tiens, dit M. Thiers, qui sortit de son cabinet, c’est original. Mais, ajouta-t-1l, vous ne faites done pas un trophée d’armures ?

— Ma foi non, répondis-je, monsieur le ministre ; j'ai pensé qu'il valait mieux faire un beau groupe qui exprimât une noble pensée.

— Mais votre génie de l'avenir, c’est de la révolte; dans votre cavalier renversé, le cheval est trop saillant. »

M. Thiers me fit encore d’autres critiques de métier proprement dites.

Je défendais modestement mes idées; quand je vis que le ministre me harcelait de ses critiques et ne laissait plus rien de ma pensée, je lui résistai, et avec calme Je lui fis mes observations. s

« Quel est le maître de nous deux? » me dit M. Thiers.

Je lui répondis : « Vous êtes, il est vrai, monsieur le

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 195 ministre, le maître de faire exécuter ce travail par qui bon vous semblera, mais moi, je ne pourrais l’exécuter que comme je le sens. »

À ce mot, M. Thiers rentra brusquement dans son cabinet et en ferma la porte avec bruit.

Pendant que tranquillement je faisais recharger mon esquisse sur le dos de mon commissionnaire, M. Jean Feuchère, le sculpteur, m'arrêta à la porte du salon, me disant combien 1l était fâché de ce qui venait d'arriver ; il blâmait ma conduite, me disant qu'il était vraiment désolant de me voir privé de l’occasion de faire un bel ouvrage ; Car, ajouta-t-il, « votre composition est trèsbien ».

Je répondis à Jean Feuchère : «Je ne regrette rien ; ce serait à recommencer dans les mêmes conditions, que je ne trouverais pas autre chose à dire que ce que. Ju dit. »

Cela donna sans doute à M. Thiers le temps de la réflexion. Et à son honneur, je dois dire que, devant tous ces artistes et ces employés réunis, sur l’heure et au même instant, il me rappela et me dit :

« Monsieur Étex, veuillez, je vous prie, composer le trophée de gauche, celui de 1815, pour faire le pendant, et aussitôt que vos deux esquisses seront faites, apportez-les-moi. »

Aiünsi, de la misère je passais subitement, par un caprice du sort, à ce qui pouvait, pour beaucoup de gens, ressembler à la fortune : car j'étais chargé de deux morceaux de sculpture estimés alors à quatre-vingt mille francs chacun.

Quand je lui apportai mes deux esquisses, M. Thiers fut ravi. Il voulait me confier tout un côté de PAre de l'Étoile. J’eus de la peine à lui faire comprendre que d’autres artistes de talent avaient besoin de travailler. Je lui citai en première ligne mon maître, M. Pradier, bien que nous ne nous parlassions plus depuis l'affaire de exposition de mon groupe de Cain.

€ Je ne puis pas, me répondit M. Thiers, confier un travail monumental à l’auteur des deux statues de l'Ordre et de la Liberté qui viennent d’être placées à la Chambre des députés. »

Je me retirai, charmé des bons procédés de M. Thiers.

Quelquesjours après, passant devant l'École des Beaux- Arts, je rencontrai Duban, qui me fit part de son embarras au suret des travaux qu'il était chargé de faire exécuter pour les fêtes de juillet 1833. Je lui promis de faire toute la sculpture, en lui assurant que je serais prêt au jour dit. Je travaillai dix-huit heures par jour, et tout fut terminé à l'heure fixée. Duban fut content et les ministres aussi.

M. d’Argout vint une fois, avec M. Thiers, me voir travailler au quai d'Orsay à un vaisseau que l’on construisait pour la fête. Je modelais en ce moment le fleuve de l’un des bas-reliefs; quand M. d’Argout s'arrêta sur mon échafaudage, il attira mon attention. Le malin M. Thiers reconnut le lendemain son collègue dans mon bas-relief et rit beaucoup de cette ressemblance.

Le 27 juillet, je fis jeter un crêpe noir sur ma statue de la proue du vaisseau, qui représentait la Ville de Paris; cela produisit un bon effet, et en pareille occasion

J'ai toujours, depuis, employé le même moyen, et avec le même succès.

Le 29 juillet, 11 y eut à l'Hôtel de Ville un grand bal auquel j'assistai. M. Thiers me prit le bras el se promena longtemps avec moi. Les ducs d'Orléans et de Nemours arrivèrent à l'heure où s’ouvrait le bal. Je fus invité à faire vis-à-vis au duc d'Orléans.

Après la contredanse, M. de Montalivel me prit par la main et me présenta à M. le duc d'Orléans comme avant accepté de faire son buste.

Sans me déconcerter, je répondis à M. le duc d’Orléans que l’on m'avait effectivement offert de me confier son buste pour le compte de la liste civile, mais que j'avais remercié.

« Pourquoi?» demanda le jeune prince en rougissant jusqu'aux oreilles.

« Parce que, répondis-je, les princes ne posent pas. Ensuite, pour un artiste, des séances ailleurs qu’à son atelier, des allées et venues, des difficultés sans nombre, lempêchent de faire un bon travail. Et c’est pourquoi J'ai refusé cet honneur.

— Mais, répondit le jeune prince, je vous promets de poser, et je vous donnerai tout le temps qui vous ser: nécessaire pour faire un bon travail. Dites-moi votre jour, votre heure, et je serai à votre atelier. »

Insister plus longtemps eût été de mauvais goût, inconvenant. En politique, j'avais le droit de garder rancune à Louis-Philippe ; mais, pour être conséquent avec mes principes, Je ne pouvais pas tenir rigueur au jeune duc d'Orléans, que l’on appelait en ce temps Poulot,

à cause de ses joues rebondies, de son teint rose et de son air enfantin et bon.

Quelques jours après, j'allai aux Tuileries, donner une première séance au jeune prince, Gette séance me fut si désagréable, que le lendemain J'écrivis que si le prince voulait me voir continuer son buste, il fallait qu’il voulût bien prendre la peine de venir poser à mon atelier, rue de Fleurus.

Je reçus un jour du prince une invitation d'aller à Compiègne. Je m'y rendis dans l'espoir d'étudier ses chevaux. On sait qu’il y avait un cheval cabré dans l’un de mes deux groupes.

Je fis un commencement de dessin du jeune prince dans son habit de général, pour lexécution de son buste.

Après le déjeuner, on fit servir le café sur la terrasse du château, et le duc d'Orléans dit à M. de Cambis de faire défiler les chevaux devant nous, ce qui fut fait. Parmi ces chevaux, je remarquai le grand Ibrahim, un beau cheval de chasse gris pommelé. Je priai le duc dOrléans de l'envoyer à mon atelier, lors de son retour à Paris, ce qu'il fit trois mois plus tard.

Après l’exhibition des chevaux, le duc d'Orléans se fit apporter une nappette, dont il attacha les deux bouts autour de son bras droit, et s’étant fait amener un petit dogue qu'il avait rapporté d'Angleterre, il fit saisir les bouts de la napette par l'animal et le souleva, le faisant tournoyer de plus en plus vite: le chien ne lâcha pas. Ge fut le prince qui le premier s'arrêta pour reprendre haleine. Dans une seconde reprise, qui dura plus longtemps

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 199 que la première, le petit animal ne lâcha pas davantage la nappette. Le due de Nemours, s'approchant de son frère, lui dit sèchement, les lèvres pincées : « Lâche-le donc, Chartres ; lâche-le donc! » Le prince ne le lâcha pas.

Au diner, le duc d'Orléans était en uniforme de général, le duc de Nemours en colonel des lanciers. IT y avait parmi les invités des militaires à moustaches blanches, de vieux généraux. Je ne puis cacher la pénible impression que je ressentis en voyant ces vieux grognards s’aplatir devant ces tout jeunes gens, dont l’ainé n'avait pas plus de vingt ans et le plus jeune seize à dix-sept ans au plus.

Depuis quelques mois, mes affaires prenaient une meilleure tournure. J'avais converti ma médaille d’or de mille francs en couverts d'argent, et avec ce que j'avais gagné aux travaux des fêtes de juillet J'avais acheté un mobilier neuf.

Enfin, pour comble de bonheur, le 5 août 1833, je reçus la lettre suivante :

« Paris, le 3 août 1835.

» Ministère du Commerce et des Travaux publics, bureau des Beaux-Arts. Trophées de l'A re de l'Etoile, côté de Neuilly.

» Monsieur,

» J'ai décidé que vous serez chargé d'exécuter les deux grands trophées de l'Arc de l'Étoile, côté de Neuilly. Une somme de soixante-dix mille francs, payable en 1833,

1834 et, s’il ya lieu, dans les années suivantes, vous est allouée pour lexécution de chacun de ces trophées. » Je désire, monsieur, que vous trouviez dans ma décision une preuve de la confiance que m’inspire votre talent. Dans l'intérêt de l'harmonie des sculptures dont il s’agit, je vous invite à vous entendre avec l'architecte du monument et avec MM. Cortot et Rude, qui sont chargés des grands trophées du côté de Paris. » Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

» Le Ministre du Commerce et des Travaux publics, » A. THIERS.

» Monsieur Étex, statuaire. »

Je demandai deux mille cinq cents à trois mille francs pour le travail extraordinaire que j'avais fait lors des fêtes de juillet, à M. “”, l'entrepreneur. M. *", à qui il était alloué cent vingt-cinq mille francs rien que pour le vaisseau, faisait des difficultés. Je m’indignai ; mais il me ditque les cent vingt-cinq mille francsn’étaient pas touchés par lui, qu’il luiavait fallu en donner vingtcinq mille à quelqu'un, «et puis, et puis... » ajouta-t-il en soupirant.

Je racontai à M. Duban, mon ami, ce qui se passait. I fut très-fâché de l'embarras que j'allais lui causer, me dit-il avec amertume.

Ce soir-là, je racontai au foyer de l'Opéra l’histoire des vingt-cinq mille francs.

Deux mois après, j'étais appelé chez le juge d’instruc-

tion, où M.°* et son associé étaient assis sur un banc.

Je soutins avec fermeté ce que m'avait dit M. Lasnier.

M.X. ne me parla plus depuis Paffaire du pot-de-vin de vingt-cinq mille francs. Pour moi, je ne pourrais dire à qui M." avait été obligé de donner ces vingt-cinq mille francs.

M. Thiers voulut bien m'appeler un matin au ministère pour me demander mon avis sur les esquisses des différents morceaux de sculpture de lAre de l'Étoile. Sur la première , je répondis : € Très-bien » ; sur la seconde je fis la même réponse, et ainsi sur toutes.

M. Thiers n’était pas content de moi. Je le vis bien sans qu'il me fit de reproches.

Je ne pouvais lui dire autrement. Il vit bien qu'il répugnait à un concurrent de porter sur l’œuvre d’un confrère un jugement qui pouvait lui nuire, surtout clandestinement, sans responsabilité. Je l'ai fait alors; je devais Le faire comme tant d’autres choses honorables, et pourtant j'ai été la victime des artistes de mon temps!

M. Thiers, s’il leût voulu peut-être, n’eût pas eu de peine à trouver des juges plus complaisants que moi.

Un jour, Marochetti m'amena dans sa voiture à son château de Vaux, près de Triel; en route il me fit ses confidences :

«Mon cher Étex, me dit-il à un moment d’effusion, nous sommes, parmi les sculpteurs modernes, les deux seuls qui comprennent l’art décoratif et monumental. M. Thiers a grande confiance en vous. »

Je fis observer à Marochetti qu'il y avait d’autres

artistes statuaires de talent, nos maîtres, tels que David et Pradier, Bosio, son maître à lui, etc. € Bah! ils ne nous vont pas à la cheville pour Part décoratif », dit Marochetti. :

Le lendemain, chez lui, le soir au diner, après le champagne, Marochetti me dit en vrai Piémontais qu’il était : € Voyez-vous, mon cher Étex, je briserai tout ce qui se trouvera devant moi, je me moque de l’art; mais, dans dix ans, je veux avoir une brochette de croix depuis là jusque-là, fit-11 en me montrant toute la partie gauche de son habit. Et vous, mon cher, qu’en pensezvous ?

— Moi, dis-je à Marochelti, je tiens assez peu à la brochette de croix; mais je voudrais bien, d'ici à dix ans, avoir fait un bon ouvrage qui fit vivre mon nom parmi les hommes, et j'espère y arriver peut-être. Dans dix ans, vous aurez votre brochette, je n’en doute pas. Vous n'avez donc rien à craindre de ma part; nous suivrons deux routes si différentes, que jamais je ne me rencontrerai sur votre chemin. »

Quand on me sut chargé de deux grands trophées à l'Arc de l'Étoile, mon nom, qui déjà n’était pas en odeur de sainteté auprès de l’Institut, fut maudit. Pas de calomnie qui ne fut débitée dans les ateliers sur mon compte.

Je devenais de plus en plus triste, car Je vivais complétement isolé.

Une vieille dame voulait absolument me marier avec une jeune personne qui possédait vingt-trois mille livres derente en «bonnesterres », disait la bonne dame, chaque fois qu’elle en parlait. Elle m'invita un jour à diner à Choisy-le-Roï ; jy allai à cheval.

Quand je m’avançai pour la saluer : « Elle est là, me dit-elle, la demoiselle aux vingt-trois mille francs de rente; vous allez la voir. »

€ Pauvre jeune fille ! pensai-je, si je la rencontrais ornée seulement de ses qualités, je l’épouserais peutêtre. Mais vue, comme on me la présente, derrière ses vingt-trois mille francs de rente en bonnes terres, elle

est tout à fait impossible;» et, prétextant un service à rendre à mon cheval, je m'arrêtai, et tout à coup, piquant des deux, je revins promptement à Paris.

Ce que c’est que notre destinée dans le mariage !

Obligé, en rentrant à Paris, de faire, sans une minute de retard, le buste de l’évêque de Clermont, et n'ayant pu trouver un morceau de marbre d'Italie, je dus chercher, et avec beaucoup de peine je trouvai une dame qui avait des marbres français tirés des carrières des Pyrénées.

Cette dame avait une charmante jeune fille de dixhuit ans, qui allait dessiner depuis deux ans chez M" Ingres, et recevait aussi des leçons de mon maitre.

Je la demandai en mariage, après avoir eu avec elle une conversation sérieuse.

Je lui avais dit : « Je vous aime tant, que je pourrais vous tuer dans certains cas. » |

Un regard d'ange me répondit : « Je n’ai pas peur.

— Je suis violent, passionné ; je vous préviens, bel ange, que je ne répondrais pas de ne pas vous quitter, Si les choses n’allaient pas au gré de mes désirs.

— Cela ne sera pas.

— Enfin, je viens d’avoir un succès, j'ai un beau travail dans mes deux trophées de l'Arc de l'Étoile. Vous vous faites peut-être des illusions sur la vie que vous mèneriez avec moi. Détrompez-vous, chère demoiselle ; la haine, l’envie et la méchanceté des hommes, dont j'ai déjà tant souffert, me poursuivront toujours davantage. Ajoutez à cela ma propre faiblesse. Peut-être me trouverai-je un Jour réduit à la plus humble mansarde. Peutêtre serez-vous obligée vous-même de me faire là une

bien maigre cuisine. Voilà le réel, le possible dans ma vie d’artiste, toute de dévouement aux idées qui font sa foi, à sa conscience et à son art.

— Je l’accepte.

— Oh! alors, comptez sur moi. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre heureuse. »

A partir de ce moment, nous disposämes notre marage.

Le 25 octobre, le père de ma fiancée mourut, heureux de penser que sa fille se mariait avec l’auteur du groupe de Caïn, dont il avait vu le croquis dans le Magasin pilloresque.

Nous nous mariämes au grand autel de l’église Saint- Thomas d'Aquin. Nous dinâmes seuls chez la mère de ma fiancée, avec sa bonne tante Rose qui lavait élevée et qui l’adorait.

Dès le lendemain j'allai travailler à mes grands modèles de l’Are de l'Étoile.

Pour la première fois de ma vie, j'allais au travail tout à fait heureux. Mais comme il n’y a pas de bonheur sans mélange, au bout de quelques jours nous reçûmes la nouvelle de la mort du père de ma femme bienaimée.

Puis, l’avant-veille de mon mariage, moi qui ne pleure jamais, je passai la nuit à sangloter.

Sa mère et sa tante partirent pour Toulouse. Cette séparation l’affligea grandement : ces deux excellentes femmes l'avaient tant aimée !

Au mois de février, fatigué outre mesure et crachant le sang, je fus obligé de partir pour le Midi avec ma

femme, dont la présence était nécessaire pour le règlement des affaires de la succession de son père.

Six semaines de séjour dans le Midi me rétablirent tout à fait.

Je fis à Toulouse le médaillon de mon beau-père et aussi celui du docteur Viguerie. Un vieil oncle de ma femme, voyant mes opinions politiques, me dit un jour : € Mon cher neveu, rappelez-vous ce que je vais vous » dire, et tâchez d'en faire votre profit : J'ai toujours » été de l'opinion du gouvernement existant, et je m'en » suis toujours bien trouvé. Je vous engage à faire » comme J'ai fait. »

Cependant j'appris que les artistes de l’Institut me faisaient passer pour mort et demandaient à faire mes grands trophées de l'Arc de l'Étoile. Je fus obligé de revenir à Paris en toute hâte pour prouver que J'étais bien vivant.

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