‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 32 sur 46 · CS RS SG · texte numérisé non relu

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Avant mon départ pour le Midi, Monseigneur le duc d'Orléans m'avait donné à mon atelier une nouvelle séance pour son buste. Malgré mon respect pour les sentiments du fil$, je ne pus taire mon opinion sur le père.

Le jeune prince fut, il faut l'avouer, plein de tact et d'esprit. « Je comprends, dit-il, qu'avec vos idées, vous » pensiez ainsi; mais je vous assure que c’est bien diffi- » cile, et que le Roi, à qui vous ne rendez pas justice, » a fort à faire pour tenir tête aux difficultés de la » position, »

En quelques mois, en travaillant avec rage, je modelai les modèles de mes deux groupes de l'Arc de l'Étoile, que le duc d'Orléans vint voir avant qu’ils fussent moulés à mon atelier de la rue de Sèvres, n° 11.

Je priai vainement M. Thiers de faire changer les piédestaux qui n'étaient plus en rapport de proportions avec des groupes de cette importance, non plus qu'avec lPArc, modifié par les architectes Huyot et Blouet,

Mon premier enfant, ma fille Marie, venait de naître. M. Thiers, n'ayant invité à une soirée au ministère de l’intérieur, me dit: € Mon cher Étex, j'ai une vacance » de logement de douze cents francs par an qui vous » revient de droit. Vous faites les trophées de l'Arc de » l'Étoile : ordinairement on donne des ateliers pour » exécuter les grands travaux de l’État, on ne vous en » a pas donné cette indemnité, vous pouvez lPaccepter. » Ce n’est pas une faveur, c’estun droit acquis par votre » travail. »

Je remerciai M. Thiers du fond du cœur, mais je lui dis qu'il me semblait que j'étais bien jeune pour accepter une telle indemnité, qu'il y avait parmi les artistes des vieillards nécessiteux, qu'à ceux-là on devait offrir cette indemnité; que, s’il voulait me le permettre, je lui en désignerais un, M. Broc, qui avait obtenu la première médaille, comme peintre d'histoire, au Salon de 1833, tandis que J’obtenals celle de la sculpture.

M. Thiers me dit que j'avais tort, étant devenu depuis peu de temps père de famille. Je refusai en faveur du vieux Broc.

Le lendemain matin, je courus au cabinet de M. Cavé. pour lui annoncer que l'indemnité de logement qui n'était destinée par M. Thiers était donnée à M. Broc.

€ Vous arrivez trop tard, me dit M. Cavë. Voici au » bas de cette feuille, la signature du ministre qui n’a » pas même lu ce qu’il a signé, ayant confiance en moi. »

Mon indemnité de logement était accordée au compositeur de musique M°”, qui gagnait peut-être cent mille francs par an.

Les deux groupes de 1814 et de 1815 devant être terminés avant ceux de mes confrères, bien que j'eusse commencé plusieurs mois après MM. Cortot et Rude, qui n'avaient à faire qu'un seul groupe chacun, on décida que léchafaudage serait enlevé d’abord du côté de Neuilly, où se trouvait mon travail.

M. Thiers, qui n’était plus ministre de l’intérieur, amena dans les ateliers du groupe 1814 M. de Montalivet, son successeur. « Les larmes me viennent aux yeux », dit ce dernier, qui se dit profondément touché. M. Thiers paraissait tout heureux du succès de son protégé de 1833.

Pourtant une rumeur sourde se manifestait. Un jour que j'étais chez le gardien de l’Arc, à changer mon costume d'atelier, je m'aperçois que des messieurs en habit noir montaient un à un, furtivement, pour voir mon groupe de droite, le premier terminé, celui de la résistance 1814. Je reconnais entre autres, et en tête, M. Blouet, Parchitecte de l'Arc, puis MM. Léon Cogniet, Seurre aîné, Lemaire, Foyatier, Schnetz et plusieurs autres dont les noms m’échappent.

Je remonte faire les honneurs de mon travail à tous ces messieurs qui me croyaient parti et qui ne tarissaient pas d’éloges sur la beauté de mon ouvrage. Ge qui me prouva la sincérité de M. Lemaire, le sculpteur, en ce moment, c’est qu'il ajoula, en montrant certaines parties, que c'était excellent puisque ça ressemblait, disaitil, à ce qu'il avait fait au fronton de la Madeleine.

Les échafaudages enlevés, on dut mettre des bandes de toile d'emballage grise pour masquer les groupes aux

passants, et cela pendant deux grands mois, en attendant l’inauguration du monument. Pendant ces deux mois, je fis un voyage à Londres, où Jj'allai saluer les marbres sublimes du Parthénon d'Athènes, voir enfin, autrement que par des moulages, les beaux marbres de Phidias.

Le grand jour de l'inauguration de l’Are-de-l'Étoile étant venu, je nassistai pas à la fête officielle; mais, dans l'après-midi, je me rendis, avec ma femme et une jeune dame de ses amies, à l’Arc-de-l'Étoile, à l'heure où le peuple y était arrêté en plus grand nombre de mon côté.

Bien que la pluie et le vent eussent frotté les parties saillantes et converti la poussière, amoncelée pendant deux mois sur la toile grise, en une boue noire tout à fait nuisible à l'effet de ma sculpture, le peuple de Paris, Je le supposai alors, préférait visiblement mon côté, celui de Neuilly, bien que 181% et 1815 fussent la défaite et la paix honteuse, et bien que l'autre côté, celui de Paris, signifiât l'enthousiasme de 93, avec la Marseillaise et la conquête de 1808 par Napoléon, l’idole des Français.

Depuis, j'ai compris que cette préférence naïve du public de la première heure pour mon côté, celui de Neuilly, était le résultat de mes compositions plus humaines, plus positives, et mieux compréhensibles aux pères, aux mères et aux enfants.

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