‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 33 sur 46 · XXX VI · texte numérisé non relu

XXX VI

Les coteries, qui de longue main préparaient leur œuvre de dénigrement, trouvèrent leur compte dans la faveur dont mes groupes étaient l’objet de la part du publie.

Il v eut jusqu’à des délégations de l'Institut à la direclion des beaux-arts pour faire enlever mes groupes. Je reslai calme au milieu de l'orage.

Je me rendais seul, chaque matin, à l’Are-de-l'Étoile, pendant un certain laps de temps, pour juger mon œuvre avec sévérité.

Je lrouvais qu'il y avait beaucoup à critiquer, sans doute, mais qu’en somme, mon travail était le plus en rapport avec le style et le caractère de l'architecture du monument.

La postérité, si ces groupes arrivent jusqu’à elle, ra- Uifiera-t-elle ce jugement? Je l'espère.

M. Huyot, Parchitecte qui à fait ce qu'il y à de plus beau à l’Are-de-l'Étoile, bien que je ne le connusse pas, ne se gènait pas pour soutenir cette opinion devant ses collëgues de l’Institut, que mes deux groupes étaient mieux que les deux autres, comme sculpture monumentale,

M. Cavé me dit, un jour, que je ne pouvais avoir la prétention de faire admirer mes ouvrages par ceux qui ne les aimaient pas. Je lui répondis que l'antipathie de certaines gens, dont je connaissais le goût, me plaisait mieux que leur sympathie.

M. Cavé ajouta : « Dam! je dois vous dire que vos oroupes sont trouvés mauvais. »

Ce même M. Cavé, quinze jours auparavant, était le plus ardent à me féliciter. Je Le priai de m'écrire ce qu'il me disait.

«Ge sera, lui dis-je, une pièce intéressante à laisser dans les archives de ma famille. »

Il écrivit une note dont je m'emparai, tout joyeux ; mais il courut après moi dans lescalier, et me redemanda la note, que je lui rendis après avoir joui de la crainte qu'il avait que je ne la rendisse publique.

Si, au salon de 1833, la critique avait fort maltraité mon groupe de Caïn, à partir de celui de 183%, où je n'avais que deux bustes, tous mes ouvrages furent éreintés systématiquement, et de parti pris; et ce fut toujours, à partir de ce moment, avec mon groupe de Cain, l'œuvre de mon début, que l’on chercha à me démolir.

Je rencontrai un jour M. Guizot, qui était alors ministre de l'instruction publique, 11 me dit avec son ton sec et bref : € Monsieur Étex, lorsque l’on ne monte pas dans Part, on descend. »

Cela indique assez dans quelles dispositions d'esprit on était à mon égard. Et notez que j'avais exposé cette année-là ma statue de Léda, mon bas-relief des Médicis et celui de Françoise de Rimini, en marbre.

Las de faire des sacrifices inutiles, je donnait ma orande Léda en marbre, pour trois mille francs, à M. Odiot. J'ai reçu, en 1851, huit cents francs pour le bas-relief des Médicis, qui est à Londres, et dix-huit cents francs pour mon groupe de Héro et Léandre. Le bas-relief de Françoise de Rimini me revint de lExposition de Dublin brisé en plusieurs morceaux.

J'envoyai au salon de 1838 la statue de Blanche de Castille, avec le marbre du buste de M. Dupont de l'Eure.

Un jour que M. Dupont de l'Eure posait, le cou nu, la bonne vintme dire, en écorchant lesnoms, que M. Thiers etM. du Molet désiraient me parler. Je demandai à M. Dupont de l'Eure s’il lui convenait de voir M. Thiers et M. Molé.

€ Certainement, qu'ils entrent! » répondit le vieillard normand, qui était assis sur le fauteuil du modèle comme un sénateur romain sur sa chaise curule. |

Ma statue de Blanche de Castille, qui est au musée de Versailles, eut assez de succès pour que, quinze ans après, M. Auguste Dumont, de l'Institut, en ait fait une copie tellement semblable, que souvent j'ai cru que ma statue avait été apportée de Versailles dans le jardin du Luxembourg, où a été placée l’œuvre de M. Auguste Dumont.

Au salon de 1837, j'avais mis une statue de Sainte- Geneviève, la patronne de Paris, que M. Alfred de Musset loua dans la Revue des Deux-Mondes, me dit-on, comme ayant un torse et des hanches sous son vêtement.

Le Jour où, dès l'aurore, les charpentiers étaient venus prendre ma statue à mon atelier pour la porter à P'Expo-

sition, Fieschi, Pépin et Morey montaient sur l’échafaud. Le hasard d’une promenade très-matinale que je fis, tout en causant avec un officier d'état-major de mes amis, me conduisit, à mon insu, au pied de l’échafaud, où, pris dans la foule, je fus obligé de rester pendant l'exécution. Si bien que je puis dire encore une fois: « Voilà ce que j'ai vu ! »

Je vis d’abord un homme pâle et blond roux, de trentecinq ans environ, monter les degrés de l’échafaud : c'était Pépin.

Ses yeux, sortis de leur orbite, étaient levés au ciel. Il s’'approcha de la balustrade en criant à la foule d’une voix étranglée : «Je suis innocent ! je suis innocent ! »

Les valets du bourreau ne lui laissèrent pas le temps de répéter la phrase une troisième fois. Isle couchèrent sur la planche à bascule, et je vis luire le triangle de fer poli dans la brume du matin.

Un vieillard, qui avait de la peine à marcher, monta sur la plate-forme fatale après Pépin. C’était Morey, à la chevelure blanche. Il s’indignait que les valets du bourreau maltraitassent ses habits.

« Pourquoi, disait-il, abimer des habits qui peuvent servir à d'autres? » Me bouchant les oreilles et me per: dant dans les rangs de la garde municipale, je ne relevai la tête qu'attiré par un mouvement général de la foule.

Tous les regards étaient fixés sur Fieschi qui, au haut de l'escalier, pérorait en s'adressant aux spectateurs du côté de la rue Saint-Jacques.

La tête, qui conservait les traces de la blessure de sa machine infernale, était hideuse à voir, violente et basse

tout à la fois. Je me glissai le long des murs, le cœur navré, maudissant les hommes et leurs mauvaises passions, et je regagnai ma petite maison solitaire.

Mais revenons à ma statue de Sainte-Geneviève. Elle ne fit pas grand bruit à l'Exposition de 1837, mais elle passa pour un des meilleurs ouvrages du Salon. M. de Montalivet me fit appeler; il voulait lacquérir pour le compte de l’État.

Il me fallut consentir à la céder pour huit mille francs. J'avais fourni le marbre. Quelques mois après, M. Cavé, n'étant pas fixé sur l'emplacement qui lui serait destiné, me pria de la garder chez moi, ce qui occasionna de nouveaux frais de transport et de logement.

Plus tard, on me fit Lire dans le Moniteur que la statue de Suinte-Geneviève de M. Étex, qui avait été remarquée à une des dernières expositions, avait été donnée au président de la chambre des députés, à M. Dupin aîné, pour orner l’église de Gacogne.

Ma statue n’alla pas à Gacogne, mais à Clamecy; car M. Cavé me dit que l’on tenait à contenter M. Dupin.

Celui-ci me pria de me rendre à Clamecy en même temps que M. Huvé, l'architecte, pour que je pusse m'entendre avec lui sur la place à donner à la statue, dans l’église de Clamecy.

Au moment de mon départ, il m’écrivit : € Je pars dimanche pour Clamecy, et j'aurais été bien aise de voir un moment M. Étex avant mon départ; je le salue de tout mon cœur, et l’attends à Clamecy.

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