MESSIEURS
» Depuis plusieurs années l'admission à l'Exposition du Louvre offre un spectacle trop affligeant, trop grave dans ses résultats, pour que les artistes ne songent pas sérieusement à y porter remède. Quelle confiance peuton avoir en des juges assez aveugles pour préférer à une toile de Delacroix tant de peintures de toutes espèces, et aux animaux de Barye les figures insignifiantes que nous voyons dans les salles de la sculpture”?
» Beaucoup de gens pensent qu'il faudrait admettre sans examen et sans exception tous les ouvrages présentés; mais ils ne songent pas que l'Exposition annuelle 4 déjà suffisamment l'air d’un bazar, et si l’on ne lui fai-
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 221 sait subir aucune épuration, elle serait indigne d’un peuple comme le nôtre. Ils oublient encore que l’admission prononcée par des hommes éclairés et consciencieux peut devenir un titre pour un jeune artiste qui débute, que c’est un encouragement donné par les plus avancés dans la carrière aux nouveaux venus. Mais pour que cela existe, il faut que ces derniers estiment le talent et le caractère de leurs juges, que les juges euxmêmes n'aient aucune prévention de système contre ceux qui se présentent, il faut enfin que chaque école ait ses représentants. Que des artistes éminents, des hommes qui ont gagné leur réputation par quinze ou vingt années d’études et de travaux, se voient refusés parce qu'ils ne pensent pas sur l’art comme les Juges qu'on leur impose, cela ne peut et ne doit pas durer plus longtemps; car quelque talent que vous ayez, qui osera vous assurer que l’année prochaine vous ne serez pas exclus?
» Tout ce que je pourrais ajouter en dirait moins que ce que chacun pense ou éprouve, Le mal est grand, 1l ne faut pas le laisser croître encore. Et si la réunion de cinq cents artistes et amateurs n’est pas une réunion insignifiante, sans but utile, c’est, je le crois, au Cercle des Arts à prendre linitiative dans cette circonstance importante.
» Je propose donc une chose qui me parait naturelle et juste. Je demande que le jury, composé de douze à vingt membres, soit nommé par voie d'élection et choisi par ceux qui chaque année présentent des ouvrages à l'Exposition.
» Voilà, Messieurs, ce que je pense; si l’on trouve mieux pour arriver au bien, je me joindrai de tout mon cœur à l'opinion qu'on aura ouverte. La question est grave; il faut s'occuper de la résoudre promptement, dans l'intérêt de tous.
» ÊTEX.
» Paris, 5 mars 1837. »
Parmi les artistes présents au Cercle, au moment où jy vins pour soutenir ma proposition, les uns me répondirent : € Moi, je viens ici pour m’amuser » ; d’autres : €Moi,jene crains pas les rigueurs du jury d'admission.»
Depuis 1848, j'ai pu voir combien mon indignation de 1837 était inutile. Ce que firent les jurys nommés par les artistes était mille fois pire que ce qui avait été fait, avant cette date, par les coteries académiques.
Ce que demande Partiste laborieux n’est pas autre chose que ce que demande louvrier, c’est d’être traité avec équité. Pour Partiste, cela est plus difficile, car on n'a pas jusqu'à ce Jour trouvé le moyen de distinguer le Lalent du génie, qui est supérieur au talent.
L'artiste original court grand risque de ne pas réussir dans la carrière des arts, qui devient tous les jours plus commerciale et plus industrielle, Outre que la pensée forte n’est pas toujours comprise, Partiste est fier. I se (trouve ainsi seul contre la bêtise humaine, laquelle est toute-puissante.
Car le beau, Pidéal ne sera jamais compris d'abord par la foule, mais seulement par les esprits d'élite. |
Le 26 août 1836, je reçus de M. Amilhau, député et inagistrat, la lettre suivante :
SOUVENIRS D'UN ARTISTE, 223 «Mon cher Phidias, la ville de Pau veut élever une » statue à Henri IV sur l'une de ses promenades pu- » bliques. Le roi lui promet une statue en bronze. J'ai » cru que le piédestal devait être orné de bas-reliefs, et » je vous ai désigné comme l’homme de l'époque pour » tout ce qui tient à l’art de la sculpture. À la suite de » ma proposition, on a décidé que je vous prierais de » venir à Pau pour vous entendre avec une commission » chargée de s'occuper du monument. Je crois qu'il est » très-important que vous partiez dès avoir reçu ma » lettre, parce que le préfet veut que tout soit arrêté » pour être soumis au conseil général, et que je ne suis » à Pau que pour très-peu de Jours.
» Recevez l'assurance de mon estime et de mon » am'lié.