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GRANET

M. Granet m'avait surtout fait plaisir en me donnant de chaleureux encouragements sur ma peinture. La couleur, l’harmonie de mon tableau de la Mort du prolélaire lui plaisaient,.

On a pu juger avec quelle bienveillance j'étais traité par M" Récamier. Il faut tout dire : elle s’était mis dans la tète que je devais faire son tombeau. Plusieurs de mes ouvrages lui ayant plu, elle me préférait à David d'Angers, qu’elle trouvait encore plus sauvage que moi.

Elle m'avait confié des manuscrits intimes de Chateaubriand, dans le but de se montrer à moi telle qu’elle était aux yeux épris de ce fameux écrivain, de cet ami de sa vie de femme majeure et libre.

Tous ses adoraleurs étaient mis à contribution; je lisais dans ce volume, avec les autographes à l'appui, que celte Vénus moderne avait été d’abord la passion de Lucien Bonaparte, président du conseil des Cinq-Cents, lui écrivant au moment d’un grand danger : « Je suis en face de la mort, et je ne pense qu’à vous; » puis la passion de Masséna qui, sous les murs de Gênes, lui écrivit :

« Madame, tout le monde s'étonne de ma conduite au siége de Gênes, mais personne ne sait que j'avais, au poignet de la main qui tenait mon sabre, le ruban blanc qui vous touchait à telle soirée. Par ce talisman, je me sentais invincible. »

Elle fut enfin l’idole de Benjamin Constant, qui, fou

d'amour pour elle, en 1815, lui écrivait: « Dites-moi de quel côté je dois mettre mon nom. Pour vous Je sacrifierais plus que ma vie: mon nom, mon honneur, tout en un mot!»

Que les contemporains de cette femme s'étonnent tant qu'ils voudront. Voilà des faits qui parlent plus et. mieux que tout commentaire.

M°° Récamier a su charmer et captiver les hommes les pius éminents pendant un demi-siècle.

Un jour, je montai à l'Abbaye-au-Bois, chez M" Récamier, et je remis ma carte à son domestique. Celui-ci me poursuivit dans l'escalier et me pria de remonter, de la part de M" Récamier.

M. de Chateaubriand était tout seul avec elle. C'était, m'a-t-on dit, chaque jour l'heure à laquelle ils prenaient leur thé. Pendant que M" Récamier me faisait ainsi les honneurs de son lète-à-tête avec M. de Chateaubriand, le domestique vint dire tout bas à M°° Récamier que M. de Lamartine demandait à entrer.

Après avoir échangé un coup d'œil avec M. de Chateaubriand, M" Récamier dit à son domestique de prier M. de Lamartine d'entrer.

M. de Lamartine fut très-aimable avec moi; quant à moi, Je le fus fort peu avec lui, j'en conviens. Aussi M"° Récamier m'en fit-elle l’observation, après la visite très-courte de M. de Lamartine. Pendant ce temps-là, M. de Chateaubriand caressait de sa main gauche le bec de sa canne qui était d'ivoire.

« Vous ne savez pas, me dit M" Récamier, ce que M.de Chateaubriand me disait quand on vous a annoncé :

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 239 c’est que, bien que de plusieurs côtés l’on demande à faire son portrait, bien que Paul Delaroche lui ait écrit, M. de Chateaubriand ne veut plus poser que pour vous. »

Je répondis à M. de Chateaubriand que j'étais à sa disposition, et que, quand il voudrait, je l’attendrais à mon atelier.

Je modelai un buste et j’ébauchai son portrait en peinture. Cette ébauche restera l’expression vraie des traits de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe en 1847.

Il était assez maussade, M. de Chateaubriand; il me reste de lui un mot tout à fait juste. Regardant mon tableau de Joseph expliquant les songes de ses frères, il en louait la simplicité: € Dans Part, comme dans la littérature, dit-1}, 1l y en a toujours trop. »

La veille du fameux banquet organisé par l'opposition contre M. Guizot, c'était un dimanche, j'étais le soir à l'Opéra, où j'avais mes entrées depuis ma statue de Rossini. Dans un couloir, je rencontrai M. Vitet, que J'aimais beaucoup, je lui dis franchement ce que je pensais de la situation où s'était mis le gouvernement de Juillet. Il ne me rit pas au nez, comme avaient fait, en 1830, MM. de la Bouillerie ; mais il me dit que ce banquet n’était qu'une simple taquinerie de l'opposition.

J'élais inquiet, car, bien que j'aie, toute ma vie, marché avec les plus avancés, j'ai plutôt été un évolutionnaire qu'un révolutionnaire , plutôt un constructeur qu’un démolisseur ; enfin, un véritable conservateur dans la bonne acception du mot.

Le soir du 23 février, Paris fut illuminé à la nouvelle du changement de ministère. On sait le coup de pistolet du boulevard des Capucines, l’abdication de Louis- Philippe et sa fuite de Paris.

Dès le matin du 24 février, je me mis en mesure d’être utile à la cause de l’ordre et de la liberté. Je me

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 241 rendis à l'Hôtel de Ville, en uniforme de garde national. Le matin du 25 février, je rencontrai dans l'escalier, où Jétais de service, mon vieil ami Dupont de l'Eure. Il me prit par la main, et me fit entrer dans la première salle, où j'aidai M. Martin, de Strasbourg, à trier les lettres adressées aux divers ministères. Parmi les lettres venues des quatre-vinot-six départements, on compta six mille demandes de places. Ces lettres furent jetées par moi au feu avec un profond dégoût.

Il serait trop long de raconter tout ce que je fis pour aider les honnêtes gens dévoués au bien. Il ne me restait pas même une minute pour m'asseoir, ayant quelquefois sur la cheminée une tasse de lait, dont je ne pouvais boire une gorgée avant la fin de la journée.

Aussi, combien j'étais heureux quand je pouvais diner à l’Institut avec ma femme et mes enfants et dormir quelques heures, pour reprendre le lendemain la même corvée !

J'eus l'affaire des prétendus délégués des arrondissements de Paris, qui s'étaient délégués eux-mêmes à l'Hôtel de Ville, où ils se faisaient bien nourrir.

Quand le jour des funéraitles des victimes fût arrêté, je proposai pour la cérémonie à M. de Lamartine un char symbolique représentant le travail protégé par la loi.

Le 47 mars 1848, allant chez Garnier-Pagès, ministre des finances, je vis que la rue de Rivoli était remplie d’une foule qui montait aux Champs-Élysées. C'était une réponse à la manifestation faite la veille par les bonnels à poil de la garde nationale.

M'étant aperçu d’une manœuvre des présidents des clubs, je courus à l'Hôtel de ville avertir ces messieurs et leur aflirmer avec énergie que la manifestation de 190 000 hommes qu'ils redoutaient était tout en leur faveur.

Je ne m'étais pas trompé ; M. de Lamartine, que J'accompagnai dans sa voiture à un moment où il était épuisé de fatigue, me dit de son bel organe :

« Quel beau sujet de monument nous allons vous commander, monsieur Etex!

— Occupons-nous, lui répondis-je, de fonder la république. »

Le 17 mars, je n’étais pas tranquille. On disait tout haut dans les rues que le ministre des finances devait être assassiné dans la nuit. Je plaçai deux bataillons de la garde nationale et je veillaï.

Vers deux heures du matin, entendant du bruit dans la chambre à coucher de M. Garnier-Pagès, jentrai : 11 était sur son séant et vomissait en abondance du sang dans une cuvette. Je n'oublierai jamais son bon sourire reconnaissant quand il me vit auprès de lui, bien qu'il ne sût rien du complot tramé contre lui.

Mon dévouement à la république était complet. Le 15 mai, je fus le plus utile que je pus. Le mercredi, 17 mai, je fus appelé par la commission exécutive pour lui donner mon opinion sur l’état des travaux de la fête du Champ-de-Mars, laquelle avait été manquée le 14 à cause surtout du mauvais esprit de la classe ouvrière égarée et corrompue par les ateliers nationaux.

Le résultat du vigoureux concours que je donnai à

l'exécution des travaux de cette fête fut que M. Armand Marrast voulut me faire nommer directeur des Beaux- Arts; mais je refusai, convaincu que je n'aurais pas assez de liberté et aussi pas assez de responsabilité.

En pareille matière, c’est une œuvre que l’on signe, tout comme on signe un livre, une statue on un tableau. Mais il faut absolument que le fonctionnaire ait seul la responsabilité de ses actes. |

Cependant, on se préparait aux élections de juin.

Le #4, je reçus de M. Crémieux, ministre de la justice, la lettre suivante :

«Mon cher Etex,

» Si le dévouement le plus vrai, le plus désintéressé à notre république ; si un talent hors ligne signalé par tant de beaux ouvrages sont les titres les plus honorables aux yeux du peuple, qui nomme aujourd’hui les représentants, nous vous verrons à l’Assemblée nationale; vous y viendrez augmenter le nombre des bons citoyens qui mettent la patrie au-dessus de tout et qui placent dans la république l'honneur de la France régénérée.

» À vous, AD. CRÉMIEUX. »

J'eus d’abord l’idée de faire afficher à Paris, sur la

même feuille, la circulaire de Louis-Napoléon et la mienne. Les deux circulaires étaient ainsi conçues :

to Lis

Voici celle de Louis-Napoléon :

CITOYENS

Jusqu'ici je ne suis connu de vous que par mes deux échauffourées de Strasbourg et de Boulogne, car mes livres, vous ne les avez pas lus. Je porte le nom de Napoléon. À toi, peuple, de bien te rendre compte de la signification réelle de ce nom, que je tâcherai de porter, mais à ma façon, comme le portait le grand Napoléon mon oncle.

Signé : Louis-NAPOLÉON.

Voici la mienne :

CITOYENS

Enfant de Paris, je ne vous suis que fort peu connu ; mais le nom modeste que je porte n’a d'autre mérite que de signifier :

courage, travail et probité.

Je ne vous parlerai pas de mes ancêtres. Comme moi, ils furent d’honnèêtes et courageux travailleurs, aimant avant tout l’ordre, autant que la liberté, l'égalité et la fraternité.

Signé : Antoine ETEx.

Mais, ayant écrit ces deux circulaires, je compris que

le peuple, si malin, allait rire de moi et acclamer le nom de celui qui avait ruiné la France et détruit la république ; je m'en tins à la circulaire ordinaire et je n’eus que 23 000 voix : il en fallait 100000. Ce fut Louis- Napoléon qui les obtint.

« Je voterai pour vous, me disait Sainte-Beuve, mon voisin à l’Institut, quoique j'aime mieux vous voir à votre atelier qu'à une Assemblée. J'aime assez que l’on soit où nul ne peut être à notre place. »

Je songeai à ces paroles quelques années plus tard, quand M. Sainte-Beuve fut fait sénateur avec 30 000 francs de rente.

Profondément découragé, j’écrivis à M. de Lamartine pour lui demander une mission à l'étranger, sans rien préciser. M. de Lamartine me fit une réponse fort

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 245 aimable et me pria de désigner précisément la mission que je sollieitais ; mais le courage me reprit, et ma demande n'eut pas de suite.

Lors des horribles journées de juin, avant que le premier coup de fusil eût été tiré, je conseillai au général Cavaignac, lequel se montrait de plus en plus aimable avec moi, de faire afficher sur tous les murs de Paris cette seule phrase : « Tout individu qui aura touché un pavé sera fusillé. »

Il me semble que cela eût donné du courage aux hommes d'ordre, et aurait en même temps épouvanté cette bohème si dangereuse dans nos discordes civiles.

Le 23 juin, à sept heures du matin, on battait le rappel. J’endossai mon uniforme de garde national et je me rendis un des premiers à mon bataillon, qui se réunissait rue Saint-Germain-des-Prés.

On vint nous donner l'ordre de nous rendre au ministère de l’intérieur. Vers cinq heures du soir, je rencontrai dans la cour M. Recurt, ministre de l'intérieur, qui rentrait à son cabinet. Il me tendit la main, et, m'entrainant avec lui, il me dit : « Laissez là votre fusil et ne nous quittez pas; car nous ne savons rien sur ce qui se passe. »

Dans la soirée, plusieurs individus vinrent s'offrir spontanément pour porter des secours et des vivres à ceux qui se battaient, parce que eux et leurs enfants n'avaient pas de pain.

On leur refusait un laissez-passer ; voyant là une bonne action à faire, et ayant confiance en ces messieurs, qui m'avaient l’air des hommes de cœur, je

demandai le laissez-passer en mon nom et je partis avec ces quatre citoyens. Pour avoir l’assentiment de la commission exécutive, nous nous rendimes à l’Assemblée nationale. M. de Lamartine rentrait du faubourg du Temple, où une balle avait traversé son chapeau.

Il m’aperçut, et, me tendant la main, il me dit de sa voix vibrante :

€ Ah! monsieur Etex, toutes les fois qu’il y a un danger à courir Je vous vois ! »

Je cherchais un représentant du peuple, député de Paris, dont le nom fût populaire. Je rencontrai Pierre Leroux, qui fit la sourde oreille, puis Caussidière qui me répondit :

« Que l’Assemblée décrète la chose, et je vous suis.

— Mon cher, lui dis-je, le dévouement ne se décrèle pas. »

Rue Saint-Denis, je fus salué par un coup de fusil à bout portant que me tira un garde national affolé de peur. Je lui sautai à la cravate, et, d’un ton d'autorité, je réclamai le chef qui commandait le bataillon de son quartier. Sur ma demande, on me conduisit dans une salle où les officiers étaient réunis. Quand on m’eut reconnu, ce fut un cri unanime de sympathie.

Je les quitiai pour monter le faubourg Saint-Denis et je trouvai, à la mairie du VI° arrondissement, le commandant de la légion, Forestier, le peintre d’histoire, qui se plaignait d’être abandonné.

Rue Charlot, je trouvai une barricade gardée par des fondeurs dont plusieurs me connaissaient. Je leur dis qu'avec leur 15 mai et leurs journées de juin ils tuaient

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 247 la république, et je parvins à leur persuader de détruire eux-mêmes leur barricade.

Au coin d’une borne, et sous un réverbère, un des leurs jouait en me fixant avec la détente de son fusil.

J'arrivai sur lui, et, la main sur son cœur, je lui dis :

« Vous voulez me tuer?

— Oui, me dit-il; car vous nous trahissez en voulant nous empêcher d'accomplir notre devoir. »

J’épuisai tout ce que j'avais de raison et d’éloquence pour lui prouver qu’ils allaient contre le but qu'ils voulaient atteindre, que leur entreprise était folle, extravagante.

QEh bien! venez avec moi, » me dit-il énergiquement. Je le suivis, avec confiance et sans armes, dans le quartier des Enfants-Rouges.

La nuit était noire; il avait plu beaucoup. Il me fit erimper au haut d’une vieille maison, par un escalier étroit muni d’une corde grasse et gluante collée au mur.

Arrivé sous les combles de cette maison habitée par la misère, je vis, à la lueur d’un vieux lampion ébréché, une femme jeune, très-maigre, dont le teint était d’un jaure vert. Elle râlait sur un grabat, entouré de trois enfants malades, dont l’ainé n'avait pas plus de sept ans. Je vidai mes poches el je m’enfuis au rendezvous que j'avais donné rue du Harlay.

Je revins à l’Assemblée nationale vers quatre heures du matin. Cavaignac et Ledru-Rollin étaient seuls.

«€ Comment, Etex, me dit ce dernier, depuis hier soir dix heures?

— Oui.

— Eh bien! qu’avez-vous vu? Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que dans quelques heures cela va recommencer; il faut porter un grand coup, décréter l'état de siége le plus rigoureux.

— C'est bien mon avis, » dit Ledru-Rollin.

Le général Cavaignac garda le silence.

Je me fis conduire à Orsay pour embrasser ma femme et ma dernière petite fille.

Impossible d'exprimer l’impression que me fit, dans la fraîche et riante vallée d'Orsay, Paspect de la nature dont le calme contrastait avec l'agitation de Paris. Je me jetai sur mon lit et je fis un fameux somme.

Je fus éveillé, vers quatre heures, par le tambour des pompiers d'Orsay qui se rendaient à Paris. Je les suivis et je revins à Paris acomplir mon devoir, qui était de faire de mon mieux pour arrêter la guerre civile.

Je n’ai pas ici à défendre la mémoire de Cavaignac à qui je ne dois rien. Mais je dois raconter ce que J'ai vu le dimanche 25 juin.

Vers une heure, au moment où la lutte était presque achevée, des gardes nationaux avaient amené, dans la cour et le jardin de lPhôtel de la présidence, quelques prisonniers qu'ils allaient fusiller.

Cavaignac apprend ce qui se passe et je le vois encore avec son burnous, son pantalon et sa chemise seule sous le burnous. II se précipite la tête nue afin de ne pas perdre un instant, et vient empêcher que personne ne soit fusillé.

« Arrêtez! dit-il. Tous ceux que vous arrêterez les

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 249 armes à la main seront jugés militairement, entendezvous? [] faut un jugement avant de fusiller un citoyen ! »

Ce fut peu d’instants avant cette scène que M Émile de Girardin vint réclamer son mari avec une énergie étrange. Je me rappelle une phrase de cette femme furieuse, Elle demandait où était Bastide. On le lui désiona, et, allant droit à lui, elle dit :

«Ah! le voilà donc, cet homme; ah! ah! c’est lui! Les misérables, ils perdront la France! » Elle sortit alors, se précipitant plutôt que marchant.

Elle allait tomber dans une cave dont la porte était restée ouverte. Je m’approchai avec égard de cette dame, et, lui prenant le bras, je la remis dans son chemin. De sa grosse voix, elle me dit : « Merci, monsieur, merci! »

J’assistai, le dimanche soir, à une de ces scènes moitié héroïques et moitié comiques qu'on ne voit que dans les révolutions. Un groupe de jeunes gardes mobiles de Paris, couverts de sueur et de poussière, apportait un immense drapeau fait avec un drap de lil et des morceaux bleus et rouges d’une étoffe grossière.

Charras, en uniforme de colonel, leur dit :

€ Voyons, mes enfants, vous vous êtes tous bien conduits; mais quel est celui d’entre vous qui mérite d’être décoré? Dites-le-mor.

— C'est lui! c’est lui! » se mettent à crier tous les gavroches en montrant un gros petit bonhomme rouge comme une écrevisse, à l’air bon enfant.

Aussitôt Charras détacha sa croix et la lui attacha à la tunique.

€ Oh! hi! hi! disait en riant à la fois el en sanglotant le gavroche, qu'est-ce que va dire maman ? »

Et il continuait ainsi à répéter :

Q€Oh! oh! oh! hi! hil hi! qu'est-ce que va dire maman? Elle sera bien contente... »

Armand Marrast et Buchez me chargèrent, avec les divers ministres, d'organiser les funérailles des victimes des journées de juin. Suivant un vote de l’Assemblée nationale, une messe solennelle devait être célébrée sur la place de la Concorde. Plusieurs personnes demandaient que, de la place de la Concorde, le cortége se rendit à la place dé la Bastille. Au conseil des ministres, auquel j'assistais, je fis observer qu'il valait mieux n'aller que jusqu’à l’église de la Madeleme. Le général Lamoricière soutint mon idée en disant : € M. Etex a bien raison. J’en ai assez de coups de fusils dans les oreilles, dans vos rues de Paris. »

Craignant une émeute et voulant avant tout éviter la profanation des corps morts sur la place publique, je fis mettre des pavés dans les cercueils et j’ordonnai de déposer les corps dans les caveaux de la Madeleine.

La veille de la cérémonie funèbre, j'avais rendezvous, à six heures du matin, dans le cabinet du ministre de la guerre, pour donner devant lui el avec son assentiment quelques instructions aux douze généraux qui commandaient à Paris. Le ministre m'avait fait asseoir auprès de lui.

Au moment où il venait d'ouvrir la séance, un huissier entra et lui remit une lettre. C’était le général Cavaignac qui le demandait à son cabinet.

M. de Lamoricière, me présentant à ces messieurs, leur dit :

€ Voici M. Etex qui est chargé de la direction générale de la cérémonie; veuillez l'écouter, prendre ses ordres et vous y conformer. Le général Cavaignac m’appelle auprès de lui. Faites ce que vous dira M. Etex; il a toute ma confiance. »

Je détaillai aux douze généraux ce qui avait été décidé la veille. A la commission exécutive, il s'agissait de ne rien faire qui püt surexciter la population de Paris, dont une partie était encore armée.

Je méritais certainement d’être chargé du monument de Ms Affre tué devant une barricade du faubourg Saint-Antoine. Il fut mis au concours : j'y envoyai un modèle qui restera le vrai, car celui de M. Debay ne fut qu'une amplification du mien.

On fit un second concours, afin d’avoir le plaisir de m'exclure, car on me connaissait lrop pour ne pas savoir que j'étais incapable de m'’associer à une intrigue de cette force.

Comprend-on un second concours, à un mois de distance, sur le même sujet? "

En pareil cas, ceux qui au premier concours ont eu unc idée sont falalement volés. En effet, M. Debay, qui, au premier concours, avait fait un évêque endormi, envoyait au second concours mon projet de l’évêque tombant sur ia barricade et frappé à mort. Il n’y a pas jusqu’à mon bas-relief qui n'ait été copié par M. Debar.

. Oh! les concours; quels beaux triomphes pour les médiocrités! Quelle source inépuisable pour les in-

trigues de toutes sortes! Et dire qu'il n’y à pas pour l'artiste d'autre moyen de se faire donner un travail d'art monumental !

Lors des dernières élections j'avais été violemment attaqué par le journal de Proudhon. Dans ma circulaire, je demandais des actes, des faits. Le journaliste me demandait quels étaient ces actes, ces faits.

Je lui répondis une lettre si précise et si positive, que M. Fauvety, gérant du journal, m'éerivit qu'il ne la publierait pas afin de ne pas nuire à ma candidature, mais que lui et ses amis me tenaient pour un bon citoyen.

Deux mois après, le même journal m’écrivait pour me demander ma part de souscription à son œuvre. Je répondis :

« Citoyen,

» Je suis heureux et fier de m’associer à votre œuvre régénératrice. Propriétaire et père de famille, je ne serai pas suspect en vous apportant ma part de dévouement, mon nom pur de toute souillure. Oui, je le souliens avec vous, toute propriété qui n’est pas le fruit du travail de celui qui la possède est un vol fait à la société.

» 93 a détruit l’orgueilleuse noblesse, 1830 a été escamoté par Louis-Philippe au profit des intrigants, 1848 détrônera, à jamais, je l'espère, lahonteuse influence de l'argent.

» Nos filles à marier ne seront plus cotées comme les actions des chemins de fer à la Bourse, Dieu soit loué!

» Salut et fraternité. | » Antoine ETEX. »

Je partis pour Orsay, où ma petite Juliette se prépar'ait à faire sa première communion. Je me rappelle que, faisant poser le bon curé d'Orsay pour son portrait, à propos du pape et de Rome, je lui dis : € A la place de Pie IX, j'irais mendiant jusqu’à Jérusalem, où je prierais pour le bonheur de l'humanité. I me semble qu’ainsi le pape ramènerait le christianisme à la pureté primilive. »

Rentré à Paris, Je ne fus pas peu surpris d'apprendre qu'une lettre écrite par moi, publiée dans un journal, avait fait saisir cette feuille, qui était poursuivie à l’instigation de maître Baroche.

Ne voulant pas abandonner le journal, qui m'avait publié sans me consulter, je fus condamné par défaut à six mois de prison et deux mille francs d'amende. «Je veux vous défendre, moi, » me dit Crémieux que je rencontrai ; mais la veille du procès, Crémieux venait d'écrire une circulaire en faveur de la candidature de Louis-Napoléon. Je courus lui dire que je ne pouvais

tS

concevoir que, s’il voulait conserver la République, il vint en aide au plus dangereux des prétendants.

Il me répondit que Louis-Napoléon était un prince charmant.

Je me présentai devant le tribunal, sans défenseur. Je ne fus définitivement acquitté qu’à une voix de majorité, ce qui s'explique par les dispositions d'esprit où se trouvait à cette époque le monde propriétaire et bourgeois, dont le jury était exclusivement composé.

Prévoyant les choses fâcheuses qui allaient résulter pour moi de l'élection de Louis-Napoléon, je partis pour l'Angleterre, avec une dizaine de caisses où J'avais emballé mes statues en marbre, mes bronzes et mes tableaux.

Je fis une exposition dans Bond street. La presse de Londres fut bienveillante pour moi. Seulement elle répétait souvent cette ritournelle : « But is not Englishman, mais M. Étex n’est pas anglais. »

Ce qui prouve que le peuple anglais est toujours et quand même patriote. Quand donc serons-nous Français en France ?

Le premier ministre me fit offrir des commandes, si je voulais me faire naturaliser Anglais; je refusai, bien entendu.

Lord Ellesmere avait fait choix de plusieurs de mes œuvres pour un prix de soixante mille francs. Gette vente allait me relever. Mais la Russie intervint dans les affaires de Hongrie, etlord Ellesmere fit dire que les événements politiques l’empêchaient de fan'e aucune acquisition. Marochetti qui, ruiné par sescréanciers, s'était réfugié

à Londres, vint me voir à mon exposition. Il m’engagea à vendre tout ce que j'avais apporté pour le prix des caisses.

Parmi les lettres d'introduction qui n'avaient été données pour Londres, j’en avais une pour M. le comte d'Orsay. Je gardai ma lettre, bien que Louis Blanc, qui le voyail souvent avec lady Blessington, m’eût dit que lui et cette dame avaient manifesté le désir de me recevoir.

J'ai su depuis que le comte d'Orsay, qui avait été jadis le compagnon de plaisirs de Louis-Napoléon en Angleterre, devenu son familier au palais des Tuileries, pendant la présidence et le commencement de l'empire, ne cessa de parler en ma faveur, jusqu’à sa mort.

N'ayant rien vendu à la suite de mon exposition, pour conserver mes ouvrages, je fus obligé de louer à Londres, une sorte d'atelier, à raison de douze cents francs par an.

Dans mon désespoir, j'étais comme tous les étrangers, les Français surtout, qui viennent à Londres avec une invention nouvelle. J’attendais le fameux coup de vent. Mais rien ne venait.

IL y avait à Londres un grand nombre de mes compatriotes qui attendaient, quelquefois depuis plus de cinquante ans, ce fameux coup de vent, qui ne venait toujours pas, et qui, en l’attendant, mouraient littéralement de faim, Gar on meurt de faim à Londres plus que partout ailleurs, malgré toutes les affaires qui se brassent dans une ville de quatre millions d’âmes.

Dans mon atelier improvisé de Georges street, je

recevais tous les réfugiés français, et je dois dire, à la honte du parti de la démocratie française, qu'à fort peu d’exceptions près, jamais je n'ai rencontré de gens plus ingrats, plus orgueilleux et plus indélicats.

J'espérais cependant que mes ouvrages finiraient par se vendre. Un marchand célèbre de Londres vint me prendre deux tableaux et un bronze, qu'il me disait avoir placés.

En effet, ce pauvre homme les avait placés au montde-piété, ce qui fit beaucoup rire Louis Blanc.

Enfin, après six mois d’infortunes, mes ressources étant entièrement épuisées, je rentrai en France, vers la fin du mois d'août.

Au mois de novembre, je reçus une lettre qui m'appelait au cabinet du ministre de l'intérieur, M. Ferdinand Barrot.

«J'ai reçu sur vous divers rapports, me dit-il; il paraîtrait que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine veulent vous mettre à leur tête. »

Vivant seul et dans l’intérieur de ma famille, je vis combien M. Ferdinand Barrot était mal renseigné par sa police.

L'année suivante je retournai à Londres, pour retirer mes marbres et mes tableaux de latelier que j'avais loué pour les conserver, en attendant les acquéreurs qui s’obstinèrent à ne pas venir.

M'étant rendu à la préfecture pour prendre un passeport, Je rencontrai M. Carlier qui faisait alors arrêter pas mal de monde. J’allai droit à lui en disant : « Pas de zèle, M. Carlier, si je suis arrêté d'ici à Calais, je dirai

SOUVENIRS D'UN ARTISTE 257 que vous étiez prévenu que je partais pour Londres et pour arranger mes affaires. Néanmoins, si vous voulez le savoir, à Londres, je verrai les réfugiés: Louis Blanc, Caussidière, Ledru-Rollin.

— Très-bien, me dit-il, franchise pour franchise ; moi, je vous annonce que je vais envoyer {rois nouveaux rapports faits sur vous et contre vous au ministre de l'intérieur.

— Oh! des rapports de police faits sur moi ! Cela doit ètre curieux.

— Vous les verrez quand vous voudrez. » Je revins

quelques instants après, mais M. Carlier, trouvant en moi une énergie qu'il n’attendait pas, devinttrès-atmable et très-doux, et refusa de me montrer ses fameux rapports qu'il me promit de brüler, ce dont je me moquais comme de rien.

. Je fis à Londres une nouvelle tentative qui ne réussit pas mieux que la première ; et je laissai mes marbres et mes tableaux chez M. Sallandrouze, qui devait faire chez lui une grande exposition de tapis, laquelle serait suivie d’une vente à la criée.

Je revis les réfugiés que j'avais vus l’année précédente. Quand je me trouvais avec l’un d’eux, il me disait de l’autre : « Défiez-vous d’un tel, c’est un mouchard, » et ainsi de tous.

Ce qu'il y a de certain, c’est que, lors de mon retour à Paris, un ami que j'avais au ministère de l’intérieur me disait : € Si vous saviez dans quel nid de vipères vous vivez quand vous êtes à Londres! Je viens de lire

tout ce que vous avez fait et dit depuis votre départ de

Paris. Si vous lisiez les noms, les signatures, vous seriez stupéfait, terrifié. »

M. Sallandrouze échoua, comme moi, dans les efforts qu'il fit pour vendre mes ouvrages et ses tapis; si bien que j'avais complétement perdu mon temps et ma peine en Angleterre.

Pour mes étrennes de 1850, je reçus du ministre de l'instruction publique, de Paris, une lettre qui m'accusait d’être un démagogue et menaçait de me retirer mon logement à l’Institut si des faits nouveaux étaient signalés contre moi.

Dès le lendemain j'envoyai au ministre la réponse suivante :

€ Monsieur le ministre,

» Le rapport dont vous me parlez dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 29 décembre est trop au-dessous de ma dignité pour que Je puisse vous répondre. J’ai besoin de l’oublier.

» J'ai l'honneur d’être, monsieur le ministre, etc.

» À. ÉTEX,

e Statuaire et peintre. »

27, quai Conti, à l’Institut.

En 1851, eut lieu à Londres l’exposition universelle à laqueile M. Sallandrouze envoya tout ce que J'avais à Londres; puis il vint me demander, à Paris, les plâtres de mes groupes de Caïn et de la Valle de Paris implorant Dieu sur les victimes du choléra. J'obtins une première médaille.

Je m'occupais avec ardeur de la publication de mon Cours élémentaire de dessin.

Le 31 juillet, le ministère de l'instruction publique m'envoya ma récompense : un décret du président de la République m'enlevait mon logement et mon atelier à l’Institut.

Je portai mon Cours de dessin à Proudhon qui alors était prisonnier à la Conciergerie.

J'avais modelé son buste. Il m'écrivit à ce sujet : « J'entends dire que vous n’avez pas craint d’étaler mon ingrate figure, ce qui attire à l'original, dont l’amourpropre s’en rit, et à l'artiste qui n’en peut mais, force critiques désobligeantes. Mon cher sculpteur, ce n’est pas tout de savoir pétrir l'argile et tailler le marbre; il

faut encore, vous le voyez, choisir des sujets qui soient agréables au public.

» Mon cher Étex, vous avez assez souffert comme cela de ma rencontre dans le monde. »

Ce même buste en plâtre faisait partie des ouvrages exposés à Bond street. Un jour un gentleman anglais vint dire à la personne qui tenait l'exposition : « Combien faut-il payer pour avoir le plaisir de briser ce buste? »

Pour rester indépendant et digne, j'avais été forcé de vendre à Alexandre Dumas une partie de ma propriété d'Orsay. Ne gagnant rien et ne sachant où donner de la tête, j’écrivis à M. Dupin aîné pour lui rappeler les trois médaillons en bronze de son père, qu'il m'avait commandés pour ses deux frères, ainsi qu'un pour luimême.

Voici un extrait de ma lettre à M. Dupin :

«Monsieur,

» Les temps sont durs pour moi. Je viens donc vous prier de régler la petite affaire des trois bronzes du médaillon de feu monsieur votre père.

» Agréez, etc. ÉTEX. »

Voici la lettre que je reçus de M. Dupin :

« Paris, le 11 août 1850.

» Monsieur,

» J'avoue que votre lettre a lieu de m’étonner. C’est pour moi une règle invariable de ne jamais laisser une

dette en arrière et de payer comptant tout ce que je dois ; et si j'avais été votre débiteur à un titre quelconque, je n'aurais certes pas laissé écouler un mois, et à plus forte raison six ou sept années, sans me libérer. Aussi j'ai la conscience de ne vous rien devoir. Si vous avez été à Clamecy pour y surveiller la pose de votre statue de sainte Geneviève, c’est que vous l'avez désiré, Vrai Pygmalion d’une statue que vous affectionnez à juste ütre (car elle a un grand mérite d'exécution) vous avez voulu présider à sa pose, et Je ne suis intervenu que pour vous recommander à mes amis, afin que le séjour de Clamecy ne füt pas trop désagréable. M. Ferrière, l’un d’eux, ami éclairé des beaux-arts, vous a reçu et hébergé : vous m'en avez paru extrêmement satisfait, car vous m'en avez remercié, et vous n’avez pas dû regretter les trente francs qu'il a dû vous en coûter pour aller, et autant pour revenir.

» Mon vieux père, âgé de quatre-vingts ans, vous a reçu aussi et accueilli : vous en avez été touché, et, de vous-même, frappé de l'aspect de ce vieillard, il vous a plu de faire un croquis de son profil, qu'il ne vous a pas commandé, et qui a été pour moi l’objet d’une surprise, quand vous m'avez fait hommage, ainsi qu’à mes frères, de cette plaque à peine ébauchée, mais où l’on remarque, j'en conviens, le génie qui vous distingue.

» J'ai été touché de cette attention de votre part; et de mon côté, je n’ai pas hésité à vous aider de mes bons offices quand vous les avez réclamés, notamment lors de votre voyage en Angleterre. Tout a donc été de part et d'autre affaire de courtoisie.

» Maintenant vous dites : les temps sont durs et difficiles; j'en conviens, mais d’abord ce n’est pas plus ma faute que la vôtre; et ensuite ce n’est pas un motif pour battre monnaie à mes dépens et pour convertir en obligations pécuniaires des relations qui n’ont jamais eu ce caractère ni dans mon intention, ni dans le fait.

» Votre talent, monsieur, est trop distingué “pour recourir à de tels expédients. Et pour moi, j'y résiste absolument.

» Recevez, je vous prie, l’assurance de ma considération distinguée,

» DuPIN. »

Je laisse au lecteur le soin de juger le procédé de M. Dupin l’ainé, le grand Dupin, comme on lappelait de son vivant.

M. Tamisier, capitaine d'artillerie et représentant du peuple, m'avait annoncé que le coup d’État devait se faire le lendemain, 18 novembre.

La partie fut remise.

Le 2 décembre au matin, mon pauvre fils Paul, mort en Cochinchine, à Saïgon, officier d'artillerie de marine, le 5 mai 1867, vint me dire : « Papa, on arrête en ce moment le maçon Nadaud, député de la Creuse. »

Je descendis sur le quai, et je lus l'affiche de Louis- Napoléon.

Je me dirigeai, par le quai Voltaire, vers le palais des Tuileries. Un groupe de braïllards en blouses bleues, lonœeant la grille du palais, criaient: « Vive la République ! »

J'avais fait la rencontre de M. Ulysse Ladet, du journal

le Temps. Tout à coup la grille du bord de l'eau s’ouvrit, et nous vimes l’homme du Deux-Décembre s’avancer sur le pont Royal, pâle, ayant à sa droite et derrière lui à quelques pas son oncle Jérôme et à sa gauche le général Excelmans ; puis venait une escorte choisie de quarante officiers supérieurs.

Poussé en ce moment par une force irrésistible, je m’avançai sur le milieu de la chaussée du pont Royal, et me mettant à la tête du cheval de Louis-Napoléon, le poing fermé, je criai de toutes mes forces : « Vive la République! A bas les traîtres !

— À bas les traitres ! Oui, la République », répondit Louis-Napoléon, et 1l passa.

A ce moment quelqu'un me tendait la main et me disait : « C’est très-bien, très-bien : c’est Pacte d’un bon citoyen. »

C'était le comte Molé, ancien président du conseil des ministres, qui me donnait cet encouragement.

Un sergent des chasseurs de Vincennes me dit en ce moment tout haut : «Ge serait drôle, citoyen, s’il réussissait, ce gas-là! » Je montai avec M. Ladet dans une voiture, et je dis au cocher de nous conduire au Panthéon.

Rue Soufflot, nous rencontrâmes Proudhon en redingote verte, qui descendait de Sainte-Pélagie, la canne à la main, où il était en prison. Nous allâmes à l'Hôtel de Ville, Proudhon étant monté avec nous.

Avant de pousser ce dernier plus loin dans l’aventure, je le prévins que nous allions peut-être nous faire tuer. li me répondit : € J’appartiens à la Révolution! »

Place de la Bastille, je fis arrêter la voiture, et M. Ladet et moi allâmes à l’entrée du faubourg. Là, comme partout, il n°y avait nulle émotion populaire.

Je dis à un groupe d'ouvriers qui se trouvaient là : € Eh bien! Vous êtes contents? On vous a rendu complétement le suffrage universel. Ne comptez-vous pas défendre la République et les Lois?

— Ah! oui, me répondirent-ils en se croisant les bras. Ce sera comme aux journées de juin, et puis pour nous toujours les prunes. »

Je me sentais entraîné par un groupe d'hommes vers le canal Saint-Martin, lorsqu'un individu à barbe noire s’approcha de moi et me dit assez bas pour que seul je l’entendisse : « Filez, filez, citoyen Étex, vous êtes entouré de mouchards. »

Pendant plus d’un mois, chaque voiture qui s’arrêtait au pavillon de l’Institut me semblait destinée à venir me prendre.

Un jour, M. Pelletan me dit : € Notre tour ne peut tarder; vous êtes, m'a-t-on dit, le cinquième sur la liste. » Je trouvai, une fois, à mon atelier de la rue de l'Ouest, la carte de M. Carnot, qui avait écrit au crayon : « Serait-il vrai, comme on me le dit, que vous avez reçu un ordre d’exil? espère qu'il n’en est rien. »

Peu de jours après le coup d’État, j’allai m’installer à ma maison de la rue de POuest. M. de Marcey me dit que j'avais eu tort de quitter mon logement et mon atelier de l’Institut.

Je fis plus, pour obéir à ma conscience : dès le lendemain du coup d'État, j'écrivis au grand chancelier de la

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 265 Légion d'honneur que je retirais ma fille aînée de la maison de Saint-Denis.

Dans l'année qui suivit le coup d’État, j'eus une nouvelle douleur : je perdis M. Pradier, qui, en résumé, m'avait le plus souvent témoigné de l'intérêt.

Tandis que d’autres artistes demandaient que je fusse euillotiné, lui, quelques jours après le coup d'État, me disait : « Mon cher Étex, je sais ce que vous venez de faire encore après tout ce que je vous ai vu faire déjà depuis juillet 1830. Vous avez plus que payé votre dette. Restez tranquille, et occupez-vous de votre femme et de vos enfants, et vivez heureux, si vous pouvez. »

Les élèves de Pradier se réunirent chez moi, leur doyen.

Celui qui a su le mieux exploiter le nom de Pradier après sa mort, comme il avait déjà fait pendant sa vie, nous trahit, au point qu'après avoir empêché l’œuvre commune, il se donna le droit, comme exécuteur testamentaire, de faire retirer mon petit modèle de tombeau, de l'exposition de 1853.

Après tant de douleurs et de mécomptes, je ne savais plus à quel saint me vouer. Je savais, par expérience, ce qu'étaient les Saint-Simoniens et les Phalanstériens. Malgré ma vive sympathie pour leurs réformes économiques, celles des premiers surtout, je trouvais que tous ils tendaient visiblement à un matérialisme révoltant. J'étais encore une fois au bout de mes forces.

J'étais dans cet état d'esprit et de mes désillusions, quand je fus mis en rapport avec M. Auguste Comte. Je m’enfonçai de toute ma force dans le culte de lhuma-

nité, J'y appris quelque chose de la synthèse dans l’histoire et dans l’art; ce qui pour moi n’était qu'affaire de sentiment devint un fait irrévocable. Je sentais bien que le sentiment sans la science restait impuissant, mais la philosophie positive d’Auguste Comte m'apprit que la science sans le sentiment restait aussi lettre morte.

Je modelai le buste d’Auguste Comte, et je fis de lui un grand portrait (1) avec ses trois anges et les attributs de sa théorie humanitaire et sociale, qui se résume en une dictature morale et intellectuelle. Mais qui sera le dictateur ? Sera-ce vous ? Sera-ce moi ?

Je m'aperçus que, mis à l'épreuve dans plusieurs circonstances décisives, les amis de l'humanité, dont la devise capitale était de vivre pour autrui, s’occupaient de vivre beaucoup pour eux-mêmes, y compris le maitre.

Aussi, après avoir laissé de ma laine à ce nouveau buisson, J'écrivis à Auguste Comte que sa religion sans Dieu me paraissait impossible ; mais que Je lui serais toujours reconnaissant de m'avoir mis scientifiquement sur la route du progrès par l’ordre dans l’humanité : ce qui avait toujours été mon rêve par excellence, quoique non formulé jusqu’à lui.

Je crois devoir donner ici un extrait de la première lettre que je reçus de M. Auguste Comte :

(1) Ce portrait à mi-corps et de grandeur naturelle était chez M. Aug. Comte qui le destinait, avec mon consentement, au Musée de Montpellier, sa ville natale. M"° Aug. Comte, qui vivait séparée de son mari depuis longtemps, ne voulut jamais se séparer de ce tableau pour le voir aller au Musée de Montpellier. Elle fit pis : elle eut le triste courage, au lieu de le laisser aller à sa destination, de couper la toile, de détruire le tableau en ne gardant que la tête de son mari, qui ne fut pas même respectée par le vandale qui la retoucha après avoir coupé l'œuvre en morceaux.

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 267 € Notre heureuse entrevue du 28 octobre 1852 m'a laissé le plus vif désir de nouveaux entretiens, surtout depuis que vous avez pu suffisamment apprécier le positivisme par une digne lecture du volume que j'eus alors le plaisir de vous offrir. La cordiale simplicité de vos manières m'a d'autant plus touché que c’est la première fois que je la trouvais chez un artiste aussi éminent, quoique ce soit à mes yeux le signe le plus erdinaire de la vraie grandeur, aujourd’hui si rare en tous genres. Elle ne m'a pas moins séduit par les nobles tendances synthétiques qui distinguent si profondément votre génie esthétique. Si donc je puis avoir le bonheur de vous convertir pleinement à la religion positive, je regarderai cette conquête comme l’une des plus décisives: pour le prochain avénement de la grande régénération humaine, tant secondée à mes yeux par la phase dictatoriale où vient d'entrer notre République, quoique d'une manière trop brusque et surtout trop empirique. Votre âge, votre verve me permettraient alors de vous voir ouvrir par de hautes productions la nouvelle voie que le dogme de lhumanité vient de fonder pour l’art moderne ainsi parvenu finalement à la sainte mission sociale.

» Salut et fraternité. AUGUSTE COMTE. »

Je terminai mon 2roupe de la Ville de Paris implorant Dieu sur les victimes du choléra, etje Penvovai au salon de 1852 ; mais les membres du jurv, élus par mes envieux, Joints aux violateurs de la constitution au 2 décembre, cachèrent mon œuvre au public, en len-

tourant de planches, au moment où les meilleurs ouvrages du Salon restaient exposés.

Malgré l’article que je publiai en 1849 sur le tombeau de l’empereur, Visconti m'appela pour terminer le monument de Vauban, où, suivant lui, tout était bien, tant comme architecture que comme sculpture. A l'honneur de Visconti, il avait voulu que, dans un but d'harmonie et d'ensemble, je fusse chargé à la fois de l'architecture et de la sculpture du tombeau de Vauban.

M. de Mercey m'avait envoyé à Lons-le-Saulnier pour faire la statue du général Lecourbe, qu'il m'avait fait commander pour cette ville longtemps avant le coup d'État.

J’envoyai à l'exposition universelle de New-York de 1853 mon tableau des Grands hommes des États-Unis fondant la grande République sous l'égide de la Liberté.

Le 2 mai 1853, je reçus une lettre de M. de Nieuwerkerke, qui me demandait le buste de Charlet, que j'avais placé sur son tombeau au cimetière Montparnasse, et qu'il paya à M" veuve Charlet.

C’est vers ce Lemps qu'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans vint me demander le tombeau de sa mère au nom de M. Raspail, prisonnier à Doullens.

Un jour M. Vieillard, que je connaissais depuis 1833, vint me dire que l’empereur désirait me voir. Mon embarras fut grand.

Je me disais : « Si je refuse, j'aurai l’air de ne pas me sentir assez fort pour oser affronter la présence du César. »

Je répondis à M. Vieillard que, comme artiste, je ne

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 269 voyais rien qui pût m'empêcher de voir l’empereur Napoléon IL.

Le duc de Bassano m’envoya une lettre d'audience pendant que j'étais à la campagne, et je me crus quitte de celte corvée.

Mais une nouvelle lettre d'audience m’arriva, qui me donnait rendez-vous pour le dimanche 6 juin, à une heure trente minutes, au palais de Saint-Cloud.

Ce jour d'audience m'était donné dix jours à l’avance : pas moyen de l’esquiver.

Le samedi 5 juin, je reçus la visite de M. Camille Raspail.

Je lui demandai si son père et lui seraient contrariés dans le cas où je parlerais du tombeau de sa mère à l’empereur que je devais voir, le lendemain, au palais de Saint-Cloud. « Au contraire, me répondit-il, car on nous a prévenus que nous aurions des difficultés avec la police le jour où nous découvrirons le monument terminé. »

Je me sentis plus fort pour affronter la visite de Saint- Cloud.

Louis-Napoléon ine reçut avec une grâce et une affabilité parfaites. Il me dit qu'il serait heureux de faire quelque chose qui pût m'être agréable, et cela dans les termes les plus délicats. Mais voyant que, contre l’ordinaire, je n'avais rien à lui demander, il me parla de la statue de Lecourbe et de sculpture.

Pendant que je déroulais mes dessins, il me dit combien Lecourbe avait été un grand général pour la guerre de montagnes. Il me demanda si ma statue, qu'il trouva

naturellement fort belle, ne pouvait pas être inaugurée le 15 août. Je lui dis que cela était impossible.

Sans perdre un moment, je lui dis alors que, pendant l'hiver de 1845-1846, j'avais fait placer à Rueil, dans l’église, le tombeau de la reine Hortense, lorsqu'il était, lui, à Londres, exilé.

ÇAh! c’est vrai, dit Napoléon II, M"° Salvage me l’a dit, je me le rappelle maintenant. »

J'ajoutai que tout dernièrement M. Raspail fils était venu me prier de faire le Lombeau de sa mère, au nom de M. Raspail père, qui avait passé une partie de sa vie en prison.

€ Ah! oui, fit l’empereur ; voyons donc le dessin. Comme Je lui expliquais ce dessin, qui était très-près de lui, il toucha tout à coup un corps dur, mon gros agenda d'architecture peut-être, et il fit trois grands pas en arrière.

Peut-être se souvint-1l qu'il m'avait rencontré le 2 décembre, quand je lui avais crié : «A basles traîtres !» Ce qu'il y a de certain, c’est qu'à partir de ce moment il fut moins confiant, moins gai et surtout moins animé. I me fit compliment de mon monument de Vauban aux Invalides.

«Jene vousen dirai pas autant de celui de Napoléon I‘. Napoléon chez Louis XIV, cela jure.

— Oh! c’est bien vrai, cela jure, dit Napoléon HI. N'est-ce pas? Ge grand trou invite à cracher dedans.

— Non pas, dis-je avec une sorte de pudeur ; mais le lieu est mal choisi.

— Si, si, dit Louis-Napoléon, etce n’est pas seulement

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 271 le plan, c’est le monument lui-même qui est mauvais. Ce pauvre Visconti, ajouta-t-il, je l’aimais beaucoup, mais il s’est complétement trompé cette fois. »

Je lui dis qu'il y avait un moyen d'améliorer l'effet du tombeau de l’empereur, qui était de le changer en un monument franchement souterrain, en couvrant le grand trou.

«Je crois que vous avez raison, » fit l’empereur.

La conversation étant épuisée sur ce sujet, Louis- Napoléon se mit à dire : « Qu'est-ce que m’a donc dit M. Vicillard, que votre projet était de partir pour les États-Unis ? Pourquoi? »

Je suppose que c'était pour me faire dire : « Parce que je n’ai pas de commandes du gouvernement. »

Je lui répondis que J'avais en Amérique plusieurs ouvrages et surtout un grand tableau représentant ses crands hommes apportant la civilisation à leur pays sous l'égide de la Liberté. «Voulez-vous, ajoutai-je, jeter un coup d'œil sur la photographie de ce tableau ?

— Ah! oui, fit l'empereur, ils sont très-ressemblants. Vous savez que je suis aussi allé en Amérique. »

Et je sortis plus léger que je n'étais entré, et bien persuadé qu’on placerait sans difficulté la statue de M"° Raspail au Père-Lachaise.

M. Vieillard m'a dit que jamais, depuis ce jour, l'empereur n'avait prononcé mon nom, ni parlé de cette entrevue.

Le successeur de Viscont', comme architecte de lempereur, était loin de valoir son prédécesseur, et il fut impitoyable pour mot, Il refusa, avec tous ses bons amis

de la commission des travaux du Louvre, ma statue du Puget, exécutée en pierre, et ma statue de Vauban, que m'avait demandée M. Visconti, toutes les deux en marbre, avant sa mort.

Après avoir terminé le buste du général Cavaignac, je modelai celui de M. Vieillard, que j'avais rencontré un jour sur le boulevard et qui m'avait montré une lettre de Napoléon IT refusant d'accepter sa démission de sénateur, bien que lui seul eût voté contre l'empire parmi les sénateurs.

Pendant une séance que je donnais à M. Vieillard pour son buste, je reçus des États-Unis une lettre qui m'invitait à me rendre aussi promptement que possible à New-York, pour retirer de lexposition mes ouvrages qui avaient été saisis et allaient être vendus à la criée.

M. Vieillard me conseilla de partir pour New-York.

L'exposition universelle de 1855 venait de s'ouvrir ; J'y avais envoyé plusieurs ouvrages en sculpture, archilecture et peinture. Mais le jury continua de se montrer impitoyable pour moi. Néanmoins, ma statue de Hyacinthe en bronze, mon groupe de Caïn en plâtre, des bustes en marbre et mon tableau d'Eurydice aujourd'hui au musée du Luxembourg à qui je l'ai donné firent partie de cette exposition.

Quel nom donner à l'existence de l'artiste, qui ne se présente aux concours qu'avec la certitude d’être la tête de ture sur laquelle tout le monde doit frapper?

Mourir crucifié, c’est souffrir un certain laps de temps; mais dans les arts, le crucifiement dure autant que l’on produit, que l’on vit intellectuellement.

Ayant réalisé la somme indispensable pour mon départ, je fis retenir sur le Saint-Louis ma place de ’aris pour New-York.

Cependant, je voyais pleuvoir chez moi, de tous côtés, des procurations d'artistes qui me chargeaient de leurs intérêts aux États-Unis. Enfin, trois jours avant mon départ de Paris, quelle fut ma surprise de voir arriver M. Mocquard qui venait, me dit-il, de la part de l’empereur, me confier le soin de défendre les intérêts de nos nationaux ?

«Les artistes exposants, me dit M. Mocquard, ont cru n'avoir affaire qu'au gouvernement américain, tandis qu'ils ont affaire à des particulièrs qui, paraît-il, ont fait faillite. Aussi, l'empereur m’a-t-il chargé de vous assurer de tout l'appui moral de son gouvernement. J'ai été heureux de la circonstance pour vous témoigner mes sentiments affectueux et toute l'estime que vous n'avez cessé de m'inspirer. D'autant plus, mon cher monsieur Étex, que comme vous et notre ami Vieillard, j'ai toujours été républicain. »

M. Mocquard resta longtemps avec moi etcausa beaucoup. (Croyez bien, me dit-il, que c’estla France entière qui a voulu l'empire. » En même temps, je me rappelais avec tristesse ce que M" Étex m'avait raconté de l’entrée de Napoléon à Toulouse. M. Mocquard disait donc vrai, C'était bien la France qui avait voulu empire, me disais-je.

Le lendemain, je reçus des mains de mon ami, M. Vicillard, deux lettres de recommandation pour notre ambassadeur à Washington, l’une de M. Fould, ministre

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