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d'État, et l’autre de M. Walewski, ministre des Affaires étrangères.
Le même jour, je reçus de M. Mocquard une petite lettre fort aimable qui enveloppait cinq billets de mille francs.
Je les renvoyai par l’homme de confiance de M. Mocquard, en lui écrivant de vouloir bien me dire à quel titre cette somme m'était envoyée du cabinet de l’empereur. M. Mocquard me renvoya les cinq mille francs, qui m'étaient, disait-il, donnés à titre d’indemnité pour le voyage que j'entreprenais à mes dépens et qui devait être si utile à nos nationaux.
À la mort de notre ami Vieillard, quelques années après, je m'empressai de faire un buste en marbre, et je lenvovai à l’empereur pour lui rembourser la somme de cinq mille francs.
En arrivant à New-York, j’éprouvai la plus cruelle déception ; je compris qu’il n’y avait là absolument rien à faire pour un artiste de ma trempe, bonne ou mauvaise; le lendemain, je retirai mes ouvrages sans aucune difficulté. Je me présentai ensuite au nom d’autres artistes, tels que Horace Vernet, Foyatier, Gudin, Aligny et autres. J’obtins le même succès.
J’essayai de placer quelques ouvrages, mais je ne réussis que pour un buste en marbre de la danseuse, M" Cerrito, de Paul Gayrard, qui venait de mourir à Paris quand j’apportai à sa femme le prix de ce buste.
M. de Montholon fit reporter en France tout ce qui appartenait à nos nationaux, non-seulement les objets d'art, mais ce qui appartenait au commerce et à l’industrie.
Aussi, au consulat de New-York, me disait-on que je serais porté en triomphe à mon retour à Paris.
Je fus mis en rapport avec M. Fernando Wood, maire de New-York, qui voulut bien se charger de présenter au Conseil municipal mon tableau de la gloire des États- Unis ; il fut placé dans une des salles du City-Hall, le 4 juillet 1855, jour anniversaire de l'indépendance des États-Unis.
Étant allé à Washington, je présentai mes lettres à l'ambassade. M. Boilleau, premier secrétaire d’ambassade, faisait les fonctions d’ambassadeur. Il fut pour moi des plus gracieux. Il voulut à toute force me présenter lui-même au président des États-Unis, M. Pierce, disant qu’agir autrement c’était faire un affront à son ambassadeur, à tous les ambassadeurs étrangers et au gouvernement américain lui-même.
Il faut dire que, depuis huit jours, mon nom était si fréquemment imprimé dans les journaux de l’Union, que j'étais plus connu que si j’eusse habité en silence telle ou telle ville des États du Nord ou du Sud depuis vingt ans.
La réception du président Pierce fut très-amicale. Malgré la présence de notre agent diplomatique, je lui affirmai que la France était plus républicaine que lon ne pensait, et qu’on en aurait un jour la preuve.
M. Boilleau me mena diner chez lui, puis, le lendemain, il me conduisit chez son beau-père, le sénateur Benton, dont je fis le médaillon.
À ma dernière séance, je vis une charmante et délicieuse femme, une autre fille de M. Benton; c'était
mistress Frémont, qui était ravie du médaillon de son père.
Je n'ai rien vu de plus délicieux que cette belle personne, une blanche créole, dont je fis le portrait et le médaillon.
Quand le colonel Frémont revint des montagnes Rocheuses, 1l me trouva terminant le portrait de sa femme dont il fut charmé. Je fis aussi le buste de M. Pierce, le président des États-Unis.
Je dinai plusieurs fois à sa table avec plusieurs personnages considérables, et c’est tout ce que j'ai reçu pour mes œuvres faites et laissées aux États-Unis.
Ce qui m'étonne le plus, c’est que, parmi ces gentlemen et ces ladies, dans leurs voyages à Paris, personne ne soit venu me visiter à mon atelier, afin au moins de me donner un remerciment.
Enfin, jugeant qu’il n’y avait rien à faire en Amérique pour le véritable artiste, je regagnai la France aussi promptement que possible, et plus pauvre que devant.
Bien qu'on m’eût prédit qu'à mon retour à Paris je serais porté en triomphe, je n'obtins pas même un remerciment.
Plus tard, M. Walewski disait à une parente de M Étex, qui dinait à sa table, que jamais il ne signerait rien pour moi. Ce qui m'obligea de lui rappeler que, sans ma démarche de 1855, tout était perdu pour les Français exposants, puisque pour liquider leur affaire du palais de cristal, les embarrassés y avaient mis le feu six mois après mon expédition.
Je me sentais heureux de me retrouver en France,
au milieu de ma famille et de mes compatriotes. J'avais été nommé, malgré mon absence, commissaire pour le banquet qui devait avoir lieu à la ‘suite de l'exposition de 1859 ; au dernier jour, mes collègues me donnèrent, à la presque unanimité, une sorte de dictature.
J'avais pris la parole à une réunion générale pour m'opposer à des empiétements ridicules du Palais- Royal. Comme je l'avais prédit, on eut non un banquet, mais une orgie, et l’hôtel du Louvre, que l’on inaugurait par cette fête, conserva les traces de ce qui se passa d’ignoble cette nuit, sans femmes heureusement.
Pendant que j'étais aux États-Unis, on m'avait maltraité le plus possible à l'exposition.
On me raconta qu’à une des dernières séances du comité des récompenses, un membre du jury de seulpture avait dit :
« Mais messieurs, nous avons oublié Étex et son groupe de Cain.
— Ah! répondit quelqu'un, Étex n’a pas besoin de cela. »
J'avais laissé à M. Havin, du Siècle, le manuscrit de mon travail sur l'exposition des beaux-arts de 1855, que j'emportai imprimé. Celui des rédacteurs qui en avait fait le compte rendu dans le journal s'était servi de mon manuserit, aussi mon travail n'avait pas paru. Je le repris et le publiai en brochure à mon retour.
Un jour, M. Foyatier, l’auteur de la statue du Spartacus du Jardin des Tuileries, vint me remercier de ce que j'avais fait pour lui aux États-Unis.
«Ce qui me tenait surtout à cœur, ajouta-t-il, c'était
de vous dire ce que je pense avec tout le monde sur les récompenses accordées à la suite de l’exposition de 1855. S'il y eût eu une grande médaille d'honneur à décerner, elle appartenait au groupe de Caïn. »
Je fus profondément touché de cette démarche d’un homme de talent à la fin de sa digne carrière, qui disait certainement sa pensée.
Au moment où ma brochure sur l'exposition était à l'imprimerie Martinet, M. Ingres, qui m'avait invité à l’aller visiter avec ma femme, ma fille et mon gendre, qu'il désirait connaître, m’avait-il dit, me fit dire, étant assis dans son salon, l’attendant avec ma famille, et cela par une femme de chambre, que lui et sa femme avaient du monde. Et cela après un rendez-vous qu'il m'avait donné, notez-le bien.
Je lui écrivis à ce sujet; ma lettre n’eut pas de réponse.
Cette conduite, jointe à la flagornerie qu’il venait de commettre, par l’apothéose de Napoléon [° à l'Hôtel de ville, lui valut la note si peu respectueuse de ma brochure sur l’exposition de 1855.
Je la regrette pourtant, cette note, bien qu’elle soit d’une grande vérité.
On a beau être philosophe, se barder de fer contre certaines choses sans nom; on souffre tant, qu'il arrive une heure où, n’y pouvant plus tenir, on éclate; et c’est ce qui m'est arrivé quelquefois dans le cours de ma vie.
J'avais, comme on l’a vu, tenté la fortune en Angleterre, et ensuite aux États-Unis, dans l’espérance de
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 279 vivre en me passant du gouvernement de Napoléon I. Il me restait la Belgique. J’envoyai des objets d’art en Belgique ; mais la personne qui s’occupait de leur placement m'écrivit qu'elle craignait bien que la guerre d'Orient ne l’obligeñt à tenir encore longtemps mes objets d’art sans plus de succès.
En Belgique, comme autrefois en Angleterre, c'étaient les Russes qui m'empêchaient de vendre mes ouvrages, et je me disais : Mais quel est donc cet ordre social où un artiste qui a acquis quelque notoriété est obligé de mourir de faim ou de s’expatrier, s’il ne veut se résigner à faire quelque bassesse, c’est-à-dire à se créer avant tout el par-dessus tout des souteneurs, des claqueurs, des courtiers de vente, des coulissiers d’œuvres d’art ?
Pour réussir, il suffit de fréquenter les cafés où vont les journalistes. Les cafés ont aujourd’hui remplacé les salons. Aussi, ce qui sort de là pour la politique et pour l'art est véritablement démoc-soc, la plus ignoble des appellations, c’est-à-dire que tout s’abaisse en attendant que tout s'écroule.
Lorsque, jeune, je me voyais chargé de quelque travail important, par MM. Thiers, de Rémusat, ou de Mercev, j'avais beaucoup travaillé. C’est précisément à partir de l’âge de quarante ans, où j'étais dans la force de l’âge et du talent relativement, que j'ai été mis à l'index par des hommes étrangers à la France, qui n’ont jamais su comprendre Part sérieux, l'art sorti du cœur. Ges hommes m'ont détesté instinctivement. Je me disais : Laissons passer l'orage ; et puis, me réveillant entre ces heures de défaillance, je revenais au combat.
M. Moquard, que je rencontrai un jour à l'Opéra, me fit compliment à propos de mes deux brochures, de celle sur Pradier et de celle sur l’exposition universelle de 1859.
Ayant vu dans mon atelier le petit marbre de ma Léda, il m'engagea à Penvoyer aux Tuileries, disant que l'empereur en ferait certainement acquisition. Je l’envoyai, et, deux mois après, on m'écrivait de le reprendre.
L'homme de confiance de M. Moquard me dit, de ce marbre, que l'empereur seul n'avait pas vu, au moment où je le faisais enlever, que M. de Nieuwerkerke avait empêché l’empereur de voir ma Léda, en la masquant à ses yeux au moyen de son grand et large corps.
Baltard, l'architecte, mon ancien camarade d'école, m'ayant fait charger d’une statue du Christ à la colonne pour l’église de Saint-Eustache, je fis un groupe composé de deux anges, outre le Christ, pour emplir la niche, laquelle était trop grande et trop large surtout. Et le Conseil municipal ne voulut payer qu’une seule statue.
M. de Mercey me fit commander la statue de Péris et celle d'Hélène pour les petites niches de la cour du vieux Louvre. Exposés au salon de 1859, ces travaux me valurent les injures des feuilletonnistes des journaux, et spécialement celles de M. Paul de Saint- Victor.
Ayant essayé sans succès, comme produit, de vendre mes ouvrages chez moi, je ne savais plus que faire. Alors je consentis à ce que M. Bellu, entrepreneur gé-
néral, convertit mon plus grand atelier en un logement sous les combles.
Malgré sa lettre où tout était bien convenu, et par laquelle je devais le payer avec mes ouvrages, peinture et sculpture, je dus m’endetter encore pour payer cet homme avec de l'argent; sans quoi, il m'eût fallu faire un procès répugnant à ma dignité. Un artiste peut-il forcer par autorité de justice un maçon à prendre ses œuvres?
J'envoyai au salon de 1859 mon groupe en marbre : La douleur maternelle, qui plut à la princesse Mathilde, ce qui le fit acheter par l'État 10000 francs et donner ensuite à la ville de Poitiers.
Étant retourné à Londres, attiré encore par l'espoir d’y gagner quelque argent, je ne fis, au contraire, qu’en dépenser encore. Je revis Ledru-Rollin que je trouvai vieilli, et avec qui je m'entretenais du parti extrême que venait de prendre le général Lamoricière, et dont parlaient tous les journaux.
« Vous serez bien plus étonné, Étex, me dit Ledru- Rollin, quand vous saurez l’histoire que je vais vous raconter :
» Un soir, que nous étions avec Kossuth réunis ici, attendant Mazzini, nous eûmes la visite du général Lamoricière qui vint offrir son épée à la cause de la république et de la démocratie. Nous nous regardions avec Kossuth, lorsque le général, s’exaltant, se mit à nous dire : € Oui, je veux f.. ces scélérats du 2 décembre à la » porte de notre France; je suis fatigué de mon inac- » tion; j'ai besoin de me f... un coup de torchon. »
» Nous nous excusämes en lui disant que Mazzini n’était pas là et que nous demandions vingt-quatre heures pour lui rendre notre réponse.
» Le lendemain soir, à la même heure, nous étions tous les trois réunis, lorsque Lamoricière entra en jurant et nous dit : « Je crois bien qu’hier vous ne m'avez » pas compris. Sachez donc, messieurs, que c’est avec » le drapeau rouge que je veux faire le mouvement ; et » mon centre d'opérations est l'Afrique, où j'ai mon » plan tout prêt à être exécuté et des chefs sur lesquels » je peux compter qui m’attendent. »
Plusieurs personnes de Cognac et particulièrement un brave rentier, M. Balmette, dont le fils habitait ma maison à Paris, me parlèrent d’un projet de monument de François [*, qui était né à Cognac et y avait vécu jusqu'à l’âge de dix-sept ans.
N'ayant rien à faire, J'allai à Cognac et je me préparais à y retourner pour y porter mes deux modèles, quand une lettre de M. Billault m'invita à l'aller voir. Il me demanda ce que voulait dire cetie souscription pour un monument de François I que je devais faire. Je racontai à M. Billault comment je m'étais occupé du monument de François [* et je lui dis que le lendemain ou le surlendemain je devais présenter aux gens de Cognac les esquisses en plâtre de deux projets que je voulais leur proposer.
M. Billault fut très-aimable avec moi et me dit qu’il désirait voir mes deux modèles avant mon départ. Le lendemain, à trois heures, il était à mon atelier.
De mes deux projets, l’un représentait François [* à
Marignan; l’autre, beaucoup plus simple, représentait François [°* à l’âge de seize ans, saluant de son épée ses concitoyens, les habitants de Cognac.
M. Billault, comme plus tard les membres du Conseil municipal de Cognac, préféra le premier projet.
Il était assurément le plus important; mais, suivant moi, le second projet était plus simple et convenait mieux à la ville de Cognac.
M. Billault m'envoya le soir une lettre ouverte pour le préfet de la Charente.
Arrivé à Cognac, J'exposai mes deux modèles à la mairie de la ville. Cette exposition eut le plus grand succès. Le modèle de François I à Marignan réunit l'unanimité des suffrages. Le Conseil municipal, dont la décision me fut remise signée par le maire, vota 20 000 francs. On m'’assura que les grandes maisons d’eau-de-vie de Cognac feraient 60 000 francs, la ville 20 000; on comptait que la souscription à 10 francs par tête des trois mille pétitionnaires produirait 30 000 francs.
Fort de l’engagement du Conseil municipal et des millionnaires de Cognac, qui m’avaient dit de pousser mon travail, je revins à Paris et je me mis à l’œuvre.
Au bout de six mois, je demandai des nouvelles de la souscription. On me dit que l’idée était des plus sympathiques , mais que la récolte avait été mauvaise, qu'il ne fallait rien brusquer et remettre la souscription au printemps prochain.
Pendant l’hiver 1860-1861 je fis, à l’amphithéâtre de l’École de médecine, dix leçons aux ouvriers et à l’Asso-
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 289 ciation polytechnique. Je leur développai avec succès la théorie des trois arts du dessin : peinture, sculpture et architecture. Peu connu comme architecte, j'envovai à l'exposition de 1861 un projet de théâtre moderne dont la photographie, assez bien réussie, restera là pour montrer que l’idée que j'avais d’un théâtre moderne était l'application de ce principe que tout édifice doit dire, par sa forme, ce qu'il est, à quoi il sert, quel est son but.
Le jour mème où j'envoyais mon projet à lexposition, M. Martin, ex-architecte et administrateur de l'Opéra, me disait dans mon atelier : « On va se moquer de votre projet de théâtre. Cependant, avant vingt ans, les salles de spectacles seront toutes construites sur votre modèle exposé cette année. »
Quand je vis ériger le nouvel Opéra, je m’aperçus que M. Garnier, par ordre peut-être, a pris tout ce qu’il a pu de mon projet, comme il a fouillé dans tant d'autres. Cela fait que son œuvre manque complétement d'unité.
Mais, quoi! il y a les artistes du coup d'État du 2 décembre, comme il y a les généraux du 2 décembre, les avocats, les professeurs, les évêques et les curés du 2 décembre.
Dans un des moments les plus difficiles de mon existence, je fus emmené par mon ami, M. Martinet, à sa campagne de Nomazy, près de Moulins. Un jour qu’il me menait à Vichy, dans la salle d'attente de la gare de Moulins, un abbé vint à moi et dit qu'il me connaissait; en effet, ce prêtre avait été amené à mon atelier vers 1846.
C'était le vicaire-général de lévèché ; il me dit que M. de Dreux-Brézé désirait me connaître.
Le lendemain, je me trouvais au rendez-vous pris avec M' l’évêque, qui me reçut avec une grâce parfaite.
IL fut convenu que je modèlerais son buste quand il viendrait à Paris, au mois de novembre suivant; ce qui fut fait. M. Louis Veuillot, étant venu voir le buste de M. de Dreux-Brézé, en fut content et je fis le sien aussi.
L’évèque de Moulins partait pour Rome au printemps de 1862 : c'était le moment où la Rome papale, seule en Europe, résistait moralement à l'empire du 2 décembre et à ses conséquences si démoralisantes pour une nation comme la France. J'étais curieux de voir ce fait, ne füt-ce que comme étude.
Et puis, je dois le confesser, depuis ma rupture avec la philosophie positive, je sentais le besoin de me rattacher de plus près à la religion de ma mère.
Puis j’éprouvais le désir de comparer les deux républiques de Rome et de Washington : la république spirituelle et la république matérielle.
Le 20 mars 1802, je débarquais à Civita-Vecchia, épuisé par quarante années de luttes, bien résolu à étudier religieusement cette fois la Rome catholique moderne, la Rome souterraine, que je ne connaissais pas.
Je me trouvais admirablement placé pour accomplir ce pèlerinage final.
La première personne que Je vis fut M" de Mérode, pour qui M. Louis Veuillot m'avait donné une lettre de recommandation.
M! de Mérode était un admirateur de Pie IX, en même
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 287 temps qu’un ami dévoué à la mémoire du général de Lamoricière. Il eut la bonté de mettre à ma disposition une partie de son appartement au Vatican, pour que Je tentasse de modeler le buste de Pie IX, dont M‘ de Mérode était affolé.
Le Saint-Père fut très-bon pour moi et se prêta avec complaisance à l’accomplissement de mon œuvre, sans éveiller la jalousie des artistes italiens, très-chatouilleux sur ce point.
Je commençai bientôt aussi le buste du cardinal Antonelli. Pendant les séances, je causais avec lui avec une entière liberté. Son frère, le comte Angelo, qui le plus souvent assistait à nos séances, me répétait souvent que ma franchise avait plu au Vatican.
Le cardinal me dit avoir lu mon Cours de dessin, et m'en cila certains passages; il ajouta que J'avais raison de ne pas séparer les trois arts, l’architecture, la sculpture et la peinture; je dois avouer que je n’ai reçu de personne une appréciation plus nette, plus juste et mieux raisonnée que celle du cardinal Antonelli, de ma théorie des trois arts.
Pour me donner l’occasion d'étudier plus librement le Saint-Père, M‘ de Mérode me mena dans sa voiture à Porto-d’Anzio.
Je dinai là avec les grands dignitaires de lt cour papale, appartenant pour la plupart aux plus riches familles de l’Europe, et tous du meilleur ton.
Jde me trouvais assis au milieu de la table, ayant à ma droite M. de Saisy, capitaine des zouaves pontificaux, et à ma gauche l'architecte du pape:
M. de Saisy m'invita à déjeuner le lendemain au camp et à la table de MM. les officiers des zouaves pontificaux.
Le lendemain, à huit heures du matin, arrivaient à Porto-d’Anzio le roi de Naples, François Il, et sa jeune femme, l’héroine de Gaëte, qui venaient faire visite à Sa Sainteté.
Après avoir baisé les pieds du Saint-Père, le jeune couple royal se rendit au camp. Là, j'assistai à la manifestation la plus ardente, la plus enthousiaste et la plus délirante que j'aie vue de ma vie.
On cria : Vive le roi! Vive la reine! Vive Henri V! Vivent les Bourbons!
Impossible de dire avec quel appétit fut dévoré le déjeuner, qui fut servi après le départ du roi et de la reine de Naples.
Au champagne, le commandant, M. de Charette, but au roi, à la reine, aux Bourbons et à Henri V. Je me levai à mon tour, et très-sérieusement, Je portai un toast à la France et à la liberté.
Quelques heures après, je demandais à M de Mérode ce qu’il pensait de cette manifestation légitimiste.
« Que voulez-vous que j'y fasse? dit-il, il est clair qu'ils ont crié : Vive le roi, vivent les Bourbons, vive Henri V. Il est regrettable que M. de Goyon ne fût plus là.
— Il aurait certainement fait sa partie dans ce concert, » ajoutai-je en riant aux éclats avec M" de Mérode.
Il me conduisit sur la terrasse jouir de cette belle vue de Nettuno allant se perdre dans la forêt de chênes verts à gauche, tandis qu’à droite se dessine et se
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 259 peint la mer bleue dessinant l’admirable golfe de Portod’Anzio.
Tandis que, tout en dessinant, je causais avec Mgr de Mérode, arriva, tout essoufflé, un officier de zouaves pontificaux, qui venait demander à Mgr de Mérode l’ordre de prendre un navire de guerre italien avec la croix de Sardaigne. Mgr de Mérode descenditavec l’officier de zouaves, et je continuai mon dessin.
Le roi de Naples vint rouge de colère sur la terrasse et regarda un moment avec sa longue-vue. S’étant un moment approché de moi, il se mit tout à coup à me dire :
« Tenez, monsieur, ils sont peut-être cinq cents sur ce bâtiment, si je me présentais sur le pont de leur navire, quatre cent quatre-vingt-dix-neuf au moins se Jetleraient à mes genoux et me baiseraient les mains. »
Le jeune roi continuait ses confidences intimes, devenant de plus en plus confiant, lorsque poliment, mais avec une certaine fermeté, je lui dis :
«Je dois vous prévenir que vous parlez à un répubiicain français, républicain depuis plus de trente ans.
— Merci,. monsieur, répondit François IT avec une présence d'esprit qui m’étonna, je suis heureux quand je sais à qui je parle. »
Il s’éloigna, puis, ayant lorgné quelques instants du côté de la mer, 1l se rapprocha de moi, regardant ce que Je faisais.
« Certes, lui dis-je, plus que personne, vous avez le droit de dire ce que vous m'avez dit, après toutes les trahisons que vous avez dû subir. Maintenant que vous
savez à qui vous avez affaire, je vous avouerai que je n'aime pas plus vos ennemis que vous ne les aimez vous-même ; je hais et je méprise les traîtres autant que vous pouvez vous-même les haïr et les mépriser.
— Merci, monsieur, mere, » dit le prince.
Et nous continuâmes à causer sur le pied de la plus parfaite égalité.
M. de Dreux-Brézé me proposa d'aller avec une dizaine de personnes visiter le couvent de Subiaco. Je m'y trouvai pour les fêtes de la Pentecôte. Il y avait là, outre M. de Moulins, son vicaire général, l'abbé Gibert, dom Pitra, dom Camille, deux bénédictins, M. Veuillot, M. Dulac et moi.
Des mules nous attendaient à onze heures du soir à Subiaco. Nous gravimes la montagne au clair de lune. Nous soupämes au réfectoire vers minuit.
Là, MM. de Dreux-Brézé, l'abbé Gibert, MM. Dulac et Veuillot furent logés dans un appartement au rez-dechaussée. Les deux simples moines et moi, simple artiste, nous oceupâmes une cellule, à deux cents pieds en l'air, au-dessus du torrent qui coulait entre les deux montagnes.
On nous conduisit le lendemain, en grande cérémonie dans toutes les parties du couvent, et l’on nous fit descendre à la grotte où saint Benoît s'était retiré,
Il y avait à l'entrée de la grotte une statuette en plâtre, un petit bonhomme tout nu, affreuse sculpture italienne, très-moderne et par trop mondaine.
« Quel est ce bonhomme si bêtement assis? demandai-je au prieur.
— [ nostro santo Benedetto. C’est notre saint Benoît, répondit-il.
— Quelle horreur! Il est comme cela tout nu dans une église ?
» O signor, e prima di buttar si sopra gli spine. Oh! monsieur, c’est avant de se jeter sur les épines.
— Mais, ajoutai-je, le sculpteur, voulant le faire tout nu, devait au moins le représenter dans les émotions de l’extase et offrant son sacrifice à Dieu. »
Personne, ni Mgr de Dreux-Brézé, ni M. Veuillot luimême, ne comprenait ce que je voulais dire.
Dix minutes après, en visitant la bibliothèque, je m'arrêtai devant un tableau d'Albert Dürer : plusieurs saintes et saints entourés de détails qui devaient les faire reconnaître, parmi eux était une figure nue couchée, comme sommeillant. Autour de cette figure de Jeune homme, étaient peintes des épines dont le sol était jonché comme d’autant de petites fleurs.
«Tenez, m'écriai-je, voilà l’idée du saint Benoît que je viens d’esquisser, avec cette différence que le mien souffre et vit, tandis que celui-ci dort. »
Au moment où, un quart d'heure avant, on ne me comprenait pas, J'ajoutai, en jetant mon idée sur le. papier: « Je ferai cette statue. »
Mais Veuillot s’approcha et dit : « Si vous faites cette statue, on ne manquera pas de dire que vous l'avez prise à Albert Dürer. »
On préparaiten ce moment, à Rome, la solennité de la canonisalion des vingt-sept martyrs japonais. Sur mon indication, Mgr de Mérode fit exécuter, en plâtre, une
statue colossale du saint Pierre byzantin en argent, dont le pouce du pied, est en partie usé par les baisers des idolâtres pélerins.
Plusieurs fois, dans ma vie, J'ai été pris en affection par un homme influent qui, après s'être servi de moi, m'a làché et a mis à exécution mes idées.
Cela arriva pour Mgr de Mérode. Il y eut avec lui un premier refroidissement, précisément à l’occasion de la statue colossale de saint Pierre. Après avoir suivi mes plans pour cette fête du camp des prétoriens, il voulut me confier lexécution du travail de la reproduction colossale de la statue : je refusai, disant qu'il y avait à Rome des artistes de talent qui mouraient de faim, et que je ne voulais pas les priver d'un morceau de pain.
Mgr de Mérode me dit que J'étais bien généreux et me désapprouva.
Je revins en France sans avoir assisté à la cérémonie de cette fête en plein air, quittant Rome à l'heure où elle avait lieu.
A Paris, je fus chargé, toujours gratuitement, du triduum que les Franciscains du Faubourg Saint-Jacques donnaient en l'honneur de trois des leurs, martyrisés avec les Japonais, ainsi que de quatre pères de la Compagnie de Jésus.
Le drame des vingt-sept crucifiés me séduisit, et Je composai pour les Franciscains du Faubourg Saint- Jacques un pilori de vingt-sept croix, toutes semblables de forme, égales de hauteur, portant les vingt-sept martyrs tous égaux devant Dieu.
Étant retourné à Rome au mois de novembre, pour terminer mes trois bustes en marbre : le pape colossal, Mérode et Antonelli, je montra à M. de Mérode la photographie de mon travail pour le triduum des Franciscains.
Comme je lui disais, sur ses critiques, pourquoi les vingt-sept martyrs étaient et devaient être dans une position égale, et sur le même plan :
« Voilà bien, me dit M. de Mérode, vos idées de 89. »
J'étais au Vatican, en 1802-1863, ce que je suis partout. M. de Mérode me confiait la clé de son appartement; le cardinal Antonelli était charmant pour moi. Je dus cette bienveillance à mon extrêmè franchise, à mon désintéressement et surtout à ma loyauté.
Je soutiens, en somme, que dans la Rome moderne de 1862-1863, il y avait de la place pour tout le monde. Là point n’est besoin de naissance pour être considéré. Il suffit d’être quelqu'un, d’avoir quelque vertu ou quelque talent. La tiare n’est pas héréditaire, et c’est là sa force. C’est là aussi la cause de sa durée.
Ayant passé trois mois à Rome, novembre, décembre, janvier et quelques jours de février, au moment de repartir pour la France, mes trois bustes terminés, je rencontra, dans l’escalier du Vatican, au moment où je montais à la galerie de Peinture dire adieu à mes amis les chefs-d’œuvre, le cardinal Antonelli, qui me donna rendez-vous pour le vendredi à onze heures; je partais de Rome le samedi.
Lorsqu'il me reçut, le cardinal me remit aussitôt un petit écrin, dans lequel se trouvait la décoration de
l’ordre de Saint-Grégoire le Grand, puis un parchemin : € Al mio figlio Antonio Éteæ, sculpteur, architecte et peintre. »
€ Moi je n'aurais pas osé, dit-il, connaissant vos idées comme vous connaissez les miennes sur les décorations, mais le pape l'a voulu. »
Puis, il me raconta qu'un général français qui commandait à Rome lui ayant demandé la faveur de voir toutes ses décorations, il avait ordonné à son domestique de les étaler toutes et de les montrer à ce général.
«Oh! Éminence, fit ce général aussitôt qu’il les vit, oh! que vous êtes heureux! »
« Comprenez-vous ce bonheur? » disait, en éclatant de rire, le cardinal Antonelli.
Quand il m’eut attaché lui-même ma décoration, j’entrai chez le Saint-Père, qui m’attendait. Comme je le remerciais, il me dit : « Mon cher fils, une décoration, dans les conditions où je vous ai donné celle-ci, ne fait jamais de mal. Je vous bénis, vous, votre famille et tous ceux qui vous sont chers. »
Je dois noter ici un épisode qui donnera une idée assez juste de la popularité de Pie IX et des sentiments si vifs qu'il sut inspirer à ceux qui l’ont approché. Arrivé à Rome dans les premiers jours de novembre 1862, monsignor Pacca vint m'inviter, de sa part, à me rendre auprès du Saint-Père. Je me rendis au Vatican, où le Pape fut pour moi d’une bonté, d’une amabilité extrèmes; ce dont je profitai pour lui remettre certaine commission pour lui. De mor portefeuille tomba une photographie de mon petit-fils Émile ; le Pape la prit et me
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 295 dit: QOh! le joli petit garçon. — C’est le fils de ma fille. — Oh! qu'il est joli, je le bénis et je le garde. » Puis il me demanda ce que franchement je pensais de son buste en marbre, qu’il n'avait pas encore vu. Pressé par lui, je lui dis que, bien que fort au-dessous de ce qu’il serait si J'avais pu le faire poser comme le premier venu, ce buste avait le cachet de mes idées du moment qui étaient que lui, Pie IX, à cette heure, portait le monde moral. Il est impossible à moi de redire et de rendre la grandeur, la sublimité de cette éloquence du cœur partie de l’âme de Pie IX. C'était les larmes dans les yeux que le grand pape me peignit le touchant tableau de ses douleurs en parlant du monde entier. C'était plus que beau, c'était sublime de naïveté et de grandeur!
La manière dont je fus traité à Rome par le Saint- Père et tous ceux qui l’entouraient, en 1862-1863, a laissé en mon cœur un sentiment de douce reconnaissance qui ne s’effacera Jamais.
J’envoyai au salon de 1863 mes trois bustes du cardinal Antonelli, de Mgr de Mérode et de Mgr de Dreux- Brézé.
Ces ouvrages servirent à consolider ma réputation chez ceux qui, sans parti pris, veulent bien rendre justice aux ouvrages de certains artistes.
Par une coïncidence singulière, moi qui avais fait en Afrique le premier dessin d’un zouave, en 1839, je fus prié par Mgr de Mérode de modeler, avant mon départ de Rome, la statuette d’un zouave pontifical.
J’eus soin de passer par Florence, qui me rappela le souvenir des fortes impressions que m'avait procurées,
dans ma jeunesse, le génie des grands hommes de l’art italien.
Causant un jour, à la galerie degli Offizii, avec l’étatmajor du musée, de la Fornarine de Raphaël, je me hasardai à dire que ce portrait pourrait bien être de Giorgione.
Ces messieurs m’engagèrent à publier cette appréciation. Je les priai de me laisser étudier la question à fond, avant de publier, et de me faciliter mes études. On m’accorda la faveur de travailler seul dans la tribune.
Pendant toute la semaine du carnaval, la galerie degli Offizii était fermée au publie. Je pus donc savourer à loisir cette belle, cette incomparable peinture du maître le plus sympathique.
Plus j'étudiais la peinture de la Fornarine, plus j'arrivais à me convaincre que (Raphaël seul avait pu accomplir ce miracle de la peinture à l'huile. Et je me gardai de publier que cette œuvre sublime n’était pas de lui.
Mais, cette fois, Raphaël à été aussi grand coloriste qu'il est grand dessinateur.
Mon rève était de rester à Florence, mais la brutale réalité me rappela à Paris.
Revenu à Paris, je dus m’atteler de nouveau à ce monument de Cognac, qui n'avait fait qu'augmenter mes dettes, et dont l'exécution menaçait de devenir tout à fait impossible.
Dans ma position relative, j'en étais arrivé au dernier point de la détresse. Mon notaire me pressait de payer les intérêts des hypothèques prises sur ma maison et mes ateliers. Une nouvelle commission nommée pour le monument de Cognac sollicitait inutilement, depuis bientôt une année, une autorisation de loterie.
J’allai trouver M. Boittelle, qui avait refusé cette autorisation et je le priai de venir voir le monument de François [°* à mon atelier. I voulut bien venir. Je le mis au courant de la triste situation qui m'était faite.
Avec émotion et en écoutant la lecture que je lui fis de la lettre du maire de Cognac, me tendant la main, il me dit :
€ La loterie de Cognac sera autorisée dès demain. »
J’élais encore une fois sauvé par une sorte de miracle. J’allais pouvoir exécuter mon travail, et je me mis avec ardeur à l’œuvre.
Mon monument étant entièrement terminé, je l’emballai dans des caisses pour le Havre, et J’arrivai à Coonac le 4 août 1864.
Le monument de François [° n’arriva qu'après moi et avec de grandes difficultés du Havre à Rochefort, et de là à Cognac, par la Charente. Comme toujours, j'évitai d'assister à l’inauguration d’un travail dont j'étais à la fois le sculpteur et l’architecte, et je me sauvai à Paris.
Là, je me mis à modeler le groupe du Bonheur malernel, qui m'était demandé depuis 1863 par le maire de Poitiers, mais entrepris sans m'être commandé.
J'envoyai au Salon de 1866 ce groupe, qui me fut acheté pour le prix de 10000 francs. J'avais payé le bloc de marbre 3000 francs.
Cependant la grande Exposition universelle de 1867 allait s’ouvrir. Six mois avant son ouverture, j'apprends qu'une trentaine de ces messieurs de la sculpture s'étaient admis d'emblée sans avoir à passer par l’examen d’un jury quelconque.
Parmi les trente, il y en avait de bien jeunes d’âge et de talent.
Ma dignité m'empèchant de subir loutrage de passer, à mon âge, par l'examen de telles médiocrités, je pris le parti le plus sage : ce fut d'envoyer à chaque commission en particulier uue liste de mes ouvrages, parmi lesquels les grands et les petits faiseurs de l’administration pourraient choisir dans mes ateliers.
J'avais rencontré le plus pédant et aussi le plus prétentieux de ces petits messieurs. I n'avait dit d’un air de componction inimitable :
« C’est bien embarrassant, nous avons si peu de place !» Mais ses amis et lui avaient bien su en trouver de la place pour eux !
Quelle chance si, par suite de leurs machinations, ils eussent pu être seuls ! C'est si commode de paraître un grand artiste quand toute comparaison est impossible !
En ce moment de lassitude et de dégoût profond, je reçus du commissariat général l'avis que le jury avait admis à l'Exposition universelle des beaux-arts les ouvrages présentés sous les titres suivants, savoir : Les naufragés, groupe en marbre colossal; les bustes en marbre de Prudhon, Veuillot,cardinal Antonelli, Auguste Comte. Le seul groupe que l’on me demandait n’était pas terminé; J'écrivis à l'administration, m’engageant à l'envoyer au Champ-de-Mars au jour qui me serait assigné. M. de Nieuwerkerke me répondit que les délais étant de rigueur, ma demande ne pouvait être accueillie.
Deux mois de plus sur mon groupe, c'était énorme. J'écrivis une nouvelle lettre où je disais savoir que d’autres artistes avaient été autorisés à remettre l’envoi de leurs ouvrages, que Je réclamais la mème faveur, étant Français comme eux. M. de Nieuwerkerke me répondit encore une fois que ma demande ne pouvait , ètre accueillie.
Il était clair, d'après ces refus systématiques, que l’on voulait m'empêcher de paraitre à l'Exposition universelle. Quel succès pour ces messieurs! Depuis quinze ans, à force de volonté, j'avais travaillé, malgré la certitude que J'avais d’être traité le plus mal possible.
La veille de l'ouverture de l'Exposition, je vis arriver
plusieurs ouvrages d'artistes français, notamment le groupe de M. Carpeaux, lequel groupe n’existerait pas si je n’eusse fait auparavant le groupe de Cain.
Etle mien était resté six semaines sur le chariot du charpentier, enveloppé de toiles.
Au moment où je me trouvais, la veille de l’Exposition, occupé avec mes charpentiers à mettre mon groupe à sa place, M. de Nieuwerkerke vint à passer près de moi.
€ Eh bien! on le place enfin, ce groupe, dit-1l.
— Oui, monsieur, après qu’on m'a empêché d'y travailler pendant deux mois; vous voilà bien avancé ! »
Mais voici la dernière galanterie de M. le surintendant des beaux-arts : mon groupe en marbre français, Bacchus et sa nourrice Ino,ne m’ayant pas été demandé pour la grande Exposition universelle de 1867, je l’envoyai au salon annuel. Mais, par une grâce particulière, ce marbre, au lieu d'être placé, comme tous les autres marbres, sur la première ligne, fut relégué au fond avec les grands plâtres. Je réclamai. Voici laimable réponse que m’adressa M. le surintendant des beaux-arts :
« Monsieur,
» J'ai le regret de ne pouvoir satisfaire au désir que vous me faites l'honneur de m’exprimer par votre lettre du 19 de ce mois; car le classement dont vous vous plaignez n’est que le résultat de ce que J'ai fait placer les œuvres, autant que possible, par ordre de mérite.
» Agréez, elc.