DE GROUX
Entre les deux tendances, d’une part vers la tradition flamande-italienne, de l’autre vers la tradition flamande-germanique, le réalisme, venant de France, s’est aussi implanté en Belgique. Toutefois il n’y a pas pris des allures aussi décidées qu’en France où l’instigateur de ce schisme artistique, Courbet, a commencé par rejeter toute règle traditionnelle, toute science acquise, pour s'adresser directement à la nature, comme si l’art ne devait dater que d’aujourd’hui, et que de lui.
Certainement, l’expression individuelle des maîtres d’une époque ne peut pas être transportée dans une
autre époque, sans perdre ce souffle de vie qui l’anime : le sentiment est personnel et ne change pas de maître. Toute tradition à done son côté défectueux, sa tendance à retenir le sentiment dans des formes vieillies et pétrifiées. Mais s’il y a une forme, il y a aussi un fond, et la tradition représente en même temps l’expression plastique de certaines lois artistiques, élaborées par des siècles, mises en évidence par des hommes de génie et qui resteront vraies éternellement. Toute tradition a donc aussi son côté vrai, légitime, et le réalisme, en repoussant le bénéfice de ce long travail, de cette expérience multipliée, ne ferait que recommencer la route pour arriver au point où la tradition se trouve depuis longtemps.
Un essai pareil, quoiqu’il ne puisse pas produire un art, a cependant un mérite comme démonstration palpable, servant à la fois à prouver la valeur de la tradition, et à en séparer les parties surannées et décrépites. Ce n’est donc pas sans raison que le réalisme renie la tradition; mais sentant qu’il n’est au fond qu’une négation, et cherchant à se faire idée au moyen d’une antithèse plus philosophique, il s’avance de la négation de la tradition à la négation de l'idéal. Or, l’idéal, c’est la vérité esthétique qui n’est pas autre chose que l’essence de la réalité tant prônée par ces novateurs. Voyez la contradiction dans cette outrecuidance: le réalisme voudrait s’idéaliser en niant l'idéal, se couronner en brisant la couronne. Ce pro-
cédé ne peut que lui retirer toute base esthétique sans le rapprocher du but, car une négation, si absolue qu’elle soit, ne sera jamais un principe; et je le défie de poser le sien.
Le signe caractéristique de la vie est le mouvement. L'art qui veut imiter la vie sans en avoir le mouvement, se voit donc forcé de donner une vie idéale à ses créations, en compensation de la vie réelle qui leur manque. Aussi ce n’est pas une réalité qu’on demande à l’art, c’est une image; et ce n’est pas en cachant son procédé, mais en accusant franchement la convention de l’image que l’art arrive à l'illusion esthétique. Plus la peinture cherche à tromper l’œil en feignant une existence réelle, plus elle fait oublier au spectateur qu’il se trouve devant une œuvre d'art. Au lieu donc d’éprouver une satisfaction, ce dernier, poussé à des exigences nouvelles, n’éprouve qu’un sentiment de déception vis-à-vis d’une réalité, qui manque cependant du caractère essentiel de toute existence réelle, c’est-à-dire du mouvement. Ainsi, au moment où le réalisme croit atteindre son but et rendre la vie en peignant un trompe-lœil complet, il produit justement l'effet contraire en faisant apercevoir que son œuvre ne se meut pas et n’est qu’un cadavre.
Il est donc évident que l’habileté dans limitation, loin d’être le but principal de l’art, peut, bien au contraire, lui porter préjudice. Le degré de réalisme qui convient à un tableau varie naturellement selon le
sujet, la dimension et l'intention. Le portrait supporte plus de réalisme que l’homme en action, et la nature morte bien plus que lêtre animé. Dans un petit tableau de genre l’apparence de la réalité peut être poussée beaucoup plus loin que dans un grand tableau d'histoire. Mais il y a des limites, et partout où l’illusion des sens se produit au lieu de l'illusion du sentiment, l’art se retire et laisse sa place au métier. Hâtons-nous de dire que le réalisme belge n’est pas coupable de tant d’absolutisme; s’il ne caresse pas l'idéal, il ne lui fait pas mauvaise mine et il cherche même à s'entendre avec la tradition, dont les procédés percent volontiers sous le naturalisme de son interprétation. Il y a bien la franchise du ton local, propre à ce mouvement nouveau, mais dominée par la reherche de la tonalité du sentiment et de l'harmonie d'ensemble, ce qui certainement n’est pas un défaut. De Groux peut être considéré comme le chef de cette école. Ses sujets sont généralement empruntés à la vie journalière et traités dans le sens d’une étude d’après nature plutôt que d’une composition artistement ordonnée ; ce qui ne l’a pas empêché de peindre depuis peu plusieurs grands tableaux d’histoire, comme /e Préche protestant et la Mort de Charles F, Ces tableaux, tout en se rapprochant un peu de la manière de Gallait, sans avoir l’exécution magistrale de ce dernier, sont importants par la sincérité d'expression et l'entente de la couleur, qualités qui distinguent aussi
les tableaux de genre de De Groux. Son Prédicateur est une figure d’un beau caractère, d’une grande juüstesse de geste et d’une animation qui sait éviter le théâtral. D’autres figures également réussies, ainsi qu’un ciel, rougi par l’autodafé, qui projette ses clartés sinistres à travers la fenêtre sur le conventicule, ne sauvent pourtant pas entièrement le tableau, dont l’ordonnance un peu embrouillée n’arrive pas à un effet complet.
La Mort de Charles V, par contre, est peint dans un ton très-soutenu et très-harmonieux qui, couvrant le tableau comme d’un crêpe funèbre, répond bien au sentiment du sujet; mais la figure de l'Empereur mourant manque d'importance et de caractère comme la composition en général, qui est un peu à l’avenant et dont le dessin et le modelé ne sont qu’indiqués.
Meunier, un élève de De Groux, montre des dispositions analogues ; son Ænterrement dun trappiste est un tableau d’une simplicité grande et d’une gamme parfaite,
Le mérite qu’on ne saurait dénier à ce réalisme c’est d’avoir, en repoussant la couleur traditionnelle, apporté plus d’ampleur dans l’exécution et d’avoir mieux compris la mission esthétique de la couleur, faite, sans doute, pour charmer les yeux, mais bien davantage pour déterminer le sentiment. Ces qualités cependant ont été obtenues aux dépens des éléments primordiaux de Part: c’est l’expression plastique qui à
été sacrifiée à l’expression coloriste. Le dessin et même l’idée restent le plus souvent à l’état d’ébauche, tandis que l’effet général des masses et la puissance sensuelle de la couleur se développent hors de proportion pour achever le tableau en produisant l’impression voulue. Les réalistes ont donc apporté quelque chose, mais ils ontencore bien plus à chercher.