‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 10 sur 21 · XX I Y · texte numérisé non relu

XX I Y

HUGO

— J’admirais passionnément Hugo, que Théodore de Banville appelle avec déférence « le Père » et qu’avec trop de familiarité l’on appelle aujourd’hui « le père Hugo ». Pour nous, les peintres, il était l’inventeur de l’Orient et le roi de la fantaisie. Je me suis laissé dire que les philosophes ont des objections à lui faire. Cela m’est bien égal,,. et je ne connais pas les philosophes... En tout cas, les peintres n’ont qu’à l’admirer, pour l’abondance et la beauté de la couleur dont il avait le sens prodigieux.

Mon ami Busnach était de ses familiers; et je lui avais dit plus d’une fois combien je l’enviais d’un tel privilège. Un jour, il m’annonça :

— Je vais te le montrer... Tu verras!...

C’était trois ou quatre ans après la guerre. Hugo habitait alors un modeste quatrième étage

rue de Glichy Vous devinez qu’en montant cet

escalier-là je pensais gravir les flancs escarpés du Parnasse et qu’au moment ou je vis le poète, une singulière émotion m’étreignit. Je m’attendais

à ce qu’il fût olympien, distant, terrible, pareil à Zeus qu’entourent des nuées. D’ailleurs, il me suffirait de l’avoir approché, de l’avoir seulement aperçu dans sa gloire... 11 fut simple et bienveillant; il me parla de peinture, de la façon la plus naturelle, sans pose, ni affectation d’aucune espèce; et, quand je partis, il me pria de venir dîner chez lui quelques jours après...

Ce soir-là, je trouvai à sa table plusieurs amis, Busnach, Lockroy, Armand Gouzien...

Armand Gouzien était, à cette époque-là, inspecteur des Beaux-Arts, très connu, très aimé de tous les artistes, écrivains, poètes. C’était un Breton pur sang, que Gouzien. Il avait la vigueur de sa race ; il en avait la sincérité, la noblesse d’âme et le sentiment profond. Seulement, singulier contraste, il remplaçait la mélancolie bretonne par une sorte de méridionalisme oriental; et, je ne sais comment, cet assemblage était harmonieux. Il n’avait pas le méridionalisme léger, superficiel, que’ l’on connaît; mais il était méridional avec gravité, force, puissance... Tout d’abord, il s’était cru destiné, par sa vocation véritable, aux études scientifiques. 11 fit de la médecine. Et puis il fit de la musique. Et puis il fit de la littérature... Il était capable de faire ce qu’il voudrait. Mais il s’aperçut que les arts l’amusaient plus que tout le reste; et, s’il n’a laissé que le renom d’un amateur, c’est qu’il aimait trop tous les arts pour se consacrer tout à l’un d’eux. C’était un homme supérieur, d’un grand charme et très généreux de nature...

Une fois, je sortis avec Gouzien de chez Victor Hugo, qui maintenant occupait son petit hôtel de l’avenu d’Eylau. En chemin, je disais à Gouzien combien me choquait celte fausse et absurde lé-

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gende qui avait cours, d’un prophète inabordable et entiché de soi...

— Vous avez tout à fait raison, me dit Gouzien, il aurait le Diable et le Bon Dieu à sa table qu’il n’en serait pas moins naturel. Il est la bonté, l’indulgence et la gentillesse même...

Et Gouzien me raconta ceci :

— Une fois, il y a quelques mois, les amis d’Hugo remarquèrent, en face de sa maison, un petit soldat qui, assis sur un banc, regardait obstinément les fenêtres. Il n’en détachait pas ses yeux; il ne bougeait pas; il resta ainsi toute la matinée et tout l'après-midi. Le lendemain, de bonne heure, il revint, se réinstalla sur son banc et regarda. Que faisait-il là? Que voulait-il?... Je signalai la chose à Hugo qui me dit :

« — Ayez donc la complaisance de lui deman- » der ce qu’il veut... »

» Je descendis; j’allai trouver le petit soldat :

« — Vous avez l’air d’attendre quelque chose?... » Victor Hugo vous fait demander s’il peut vous » rendre quelque service...

» — Voici, me répondit le soldat. Je me suis » engagé bêtement, sans savoir ce que je faisais... » Et puis, je n’ai pas été raisonnable... On rn'en- » voie très loin... Mais j’admire passionnément » Victor Hugo. Avant de partir, je voudrais le » voir et le saluer. Il me semble que je partirais » de meilleur cœur, si j’avais vu Victor Hugo.

» — Faites-le venir ! me dit Hugo, quand je lui » transmis ce vœu naïf et enthousiaste... Nous » causerons... »

» Je redescendis :

« — Victor Hugo va vous recevoir!... »

» Un éclair de joie illumina les yeux du jeune homme désespéré. Il était si ému que ses jambes

flageolaient. Quand il entra, il vit, dans l’escalier, Hugo, assis sur une marche, avec deux verres à côté de lui et une bouteille de bourgogne. Et Hugo lui disait doucement :

« — Voyons, qu’est-ce qu’il y a, mon enfant? » Qu’est- ce qu’il y a?... Approchez. Asseyez-vous » à côté de moi; et nous allons trinquer, tous » les deux... »

Le pauvre petit soldat tortillait son képi entre ses doigts. Il avait l’aspect d’un garçon de bonne famille qui a fait un peu les cent coups; mais il était charmant, dans son admiration mystique du vieux poète. Ils trinquèrent tous deux. Hugo lui dit de bonnes paroles encourageantes, lui souhaita de n’avoir pas la vie trop dure, lui fit promettre de venir le voir, à son retour. Le petit soldat ne disait rien, tout au bonheur de son rêve réalisé; et il partit ragaillardi...

Je le revois, cet étonnant vieillard, quand il avait quatre-vingts ans; je le revois avec ses cheveux blancs, drus sur sa tête énorme, son teint frais, ses joues roses, très propre et de tenue soignée, en cravate blanche.

Il avait l’air jeune; ou plutôt il semblait ne point avoir tel ou tel âge; on eût dit que le temps s’était arrêté pour lui et le laissait en ce bel état de verte vieillesse. Cependant, il m’a dit un jour, avec gaieté :

— J’ai fait un vers que je regrette beaucoup et qui est célèbre bien malencontreusement.

Ce siècle avait deux ans, etc...

» Alors, quand je veux faire le gracieux auprès d’une jolie dame, si je deviens un peu pressant,

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elle me réplique : « Ce siècle avait deux ans... » et elle m’offre, avec beaucoup d’esprit, son amitié, sa bonne amitié... C’est une de mes grandes maladresses, que ce vers-là!... J’en ai fait d’autres, mais celle-là me désoblige plus que toutes les autres ensemble!...

Et il riait avec bonne humeur.

Il était extrêmement poli et courtois avec les dames. Vous vous rappelez ces vers de lui :

Et je vous dis : « O lavandières... »

Blanchisseuse étant familier...

C’est tout à fait dans la manière d’être qu’il avait. S’il rencontrait à sa porte la charbonnière ou la porteuse de pain, il ôtait son chapeau et saluait cérémonieusement une femme...

On n’a pas assez dit comme il était généreux et bon. Je regrette que tant de gens qu’il a obligés aient négligéde lui rendre ce témoignage. Il a fait mille et mille charités en cachette; et, au lieu de lui savoir gré de sa discrétion, les tapeurs en profitaient pour ignorer ce que donnait sa main droite.

On venait chez lui comme on voulait. Il avait table ouverte; et, si ses proches le mirent en garde utilement contre une invasion de quémandeurs, il ne le sut pas. Il accueillait tout le monde...

Je me souviens d’une soirée chez lui, avenue d’Eylau. Nous étions très nombreux autour de lui et, parmi nous, il y avait un très bel homme, en habit noir impeccable, des bijoux aux doigts, une couronne de comte ou de prince au fond de son chapeau sur de triples initiales. Nous ne connais-

sions pas ce personnage au teint basané, à la forte moustache, à l’air un peu balkanique ; et nous nous interrogions les uns les autres à son sujet...

— Connais pas!...

Personne ne le connaissait. Il ne disait rien. Il demeurait immobile sur une chaise, écoulait la conversation et ne s’y mêlait pas. Un instant, on vint à parler de la question d’ Orient, qui alors préoccupait vivement les politiques. Nous crûmes que là-dessus il aurait quelque chose à dire de ses Balkans probables... Mais il se tut. Il semblait penser à autre chose et trouver le temps long...

Enfin arriva l’heure du sirop de groseille qu’LIugo offrait toujours lui-même à ses invités avec une charmante politesse. D’ailleurs, ce sirop de groseille voulait dire qu’il était temps de s’en aller... Le bel homme noir accepta le sirop de groseille, et ne partit pas. Il regarda les autres s’en aller; et il ne restait plus que les intimes, la garde d’honneur, admise à saluer le poète après la foule : le bel homme noir était toujours là...

Il profita d’un instant où Hugo ne causait avec personne pour s’approcher de lui et nous le vîmes entrer en conversation particulière. Nous n’entendions ni ses paroles ni celles d’Hugo. De silencieux qu’il était précédemment, il devint un bavard extraordinaire...

— Qui est-ce? se demandait la garde d’honneur, avec impatience. Qui est-ce?...

Quelqu’un proposa :

— Ce doit être un délégué des Karpathes ou de quelque Transylvanie, qui cherche l’appui du poète pour sa cause nationale!...

La conversation durait, durait; et nous ne savions pas quand elle finirait; et Hugo opinait avec complaisance...

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Tout à coup nous le vîmes passer sa main dans sa poche, en tirer de l’argent et le mettre dans là main du bel homme noir, qui mit cela dans son gousset, salua correctement et sortit... Le délégué des Karpathes ou des Balkans était venu demander, tout bonnement, un louis. Sa politique n’allait pas pins loin; et c’est pour cela qu’il avait trouvé la soirée longue...

A table, dans l’intimité, Hugo était charmant de gaieté, de drôlerie. Il riait à tous les calembours de Busnach; et il en faisait lui-même, d’énormes !...

Quand il mourut, j’en éprouvai la plus vive tristesse. L’idée qu’allait disparaître à jamais cette tête extraordinaire me désola. . . Je pris mes crayons et je courus là-bas, au petit hôtel de l’avenue d’Eylau, prier qu’il me fût permis de dessiner... Mme Loekroy me fit entrer dans la chambre modeste où était le mort. Le visage, sur les oreillers, calme, gardait la bouche entr’ouverte, comme à peine déshabituée encore de parler...

Victor Hugo était couché dans un lit à colonnes, ancien; il avait été des premiers à rechercher bibelots et antiquités. f\. gauche de son lit, je vis le pupitre où naguère il travaillait.

Vacquerie était là, très affligé. De temps en temps, on apportait et l’on déposait sur le lit mortuaire des fleurs.

Je fis mon croquis, de mon mieux, aussi bien que me le permit mon émotion. Et puis, j’eus peine à m’en aller, tant je voulais que se fixât dans mes yeux cette dernière vision d’Hugo... Je rentrai chez moi, j’écartai les importuns et m’enfermai. Je me rappelle qu’un jeune ménage vint me voir, gai, pimpant, — et que j’éconduisis un peu brusquement cette jeunesse, pour être seul

avec la mélancolie de la mort d’Hugo. De mon croquis, je fis une aquarelle, pieusement exacte.

Charles Garnier, le grand architecte, fut chargé de décorer l’Arc de Triomphe. C’est un des hommes pour qui j’ai eu le plus de gratitude affectueuse. 11 a toujours été pour moi un ami précieux, favorisant mes goûts de décorateur, me conseillant et m’encourageant; je lui dois beaucoup et je suis fidèle à son souvenir.

Donc, Charles Garnier reçut cette mission d’avoir à mettre en deuil l’Arc de Triomphe. Ce ne fut pas facile. Chaque tenture qu’on y plaçait, n’importe comment, faisait l’effet d’un petit foulard ridicule... Je suivais les travaux et je voyais l’incertitude de Garnier... Quand on eut l’idée de jeter sur le monument un grand voile de crêpe, l’embarras fut que l’on manqua d’étoffe. On ne trouvait plus, à Paris, de crêpe. Il fallut en faire venir de province, et coudre tout cela pour obtenir ce prodigieux voile funèbre...

La nuit qui précéda les obsèques, j’étais avec Garnier là-bas. On devait apporter dès le soir le corps d’Hugo. Seulement, les travaux n’étaient pas terminés, bien qu’on eût travaillé jour et nuit sans relâche.

Des charpentes immenses étaient dressées. Des barrages d’agents empêchaient la foule d’approcher, — une foule dense, curieuse, agitée, à laquelle des camelots vendaient médailles, images, souvenirs, et chantaient ou hurlaient l’hymne à Victor Hugo. Les gardes de Paris arrivèrent pour la veillée. Le corps n’était pas là. Mais, enveloppés dans leurs grands manteaux sombres, immobiles sur leurs chevaux, les torches allumées et par les

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casques reflétées, ils veillèrent autour d’un sarcophage vide.

Peu à peu, comme l’heure avançait, les bruits se turent; la foule commença de descendre les Champs-Elysées... Et la solitude se fit... Les ouvriers achevaient leur besogne, avec lassitude. On n’entendait plus qu’un remuement vague, des coups de marteau épars. Des chevaux s’ébrouaient; des cavaliers dormaient sur leurs montures : on eût dit d’une haie étrange de statues à qui l’on a mis, dans les mains de pierre, des torches. Le crêpe qu’on avait tendu flottait au pelit vent de la nuit et projetait de mouvantes ombres qui semblaient des oiseaux de ténèbres... Garnier n’en pouvait plus; il s’en alla. Moi, je restai : la solennité du spectacle me retenait. Des ouvriers s’en allaient; d’autres s’étaient couchés par terre, dans les angles d’architecture, et, harassés, dormaient... Je me sentais étrangement seul, dans le silence hanté de cette nuit d’histoire... Je dessinais et je laissais ma mémoire s’emplir de souvenirs étonnants.

Au petit jour, parmi les brouillards et dans la tristesse de l’aube, tandis que Paris dormait, je vis s’acheminer par l’avenue d’Eylau l’humble cortège, le char des pauvres qui apportait le corps d’Hugo. C’ était sinistre et poignant. Et, quand le cortège arriva, les hommes qui soulevaient le cercueil ne trouvèrent pas tout de suite l’entrée du catafalque où ils devaient pousser la dépouille lourde du poète...

De cette veillée, j’ai fait un tableau que j’ai donné au musée de Besançon.

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