LA CHCJÏE DE LA COLONNE
» Il y avait, dans la manière dont il dit cela, une certaine estime. Certes, il réprouvait Lacté ; mais, en tant qu’ingénieur, lui aussi, il appréciait le bel ouvrage.
» — C’est moi, répondit modestement Llngénieur.
» Et M. de Freycinet accorda immédiatement la place convoitée par ce technicien distingué.
» Voilà comment fut renversée la Colonne, et comment ce fut ma faute... Et Ton parle des lois de l’histoire, de l’évolution des grands faits historiques... Eh! oui, sans doute; mais, à ces grands faits, que de petites causes, presque toujours inconnues!...
LE RETOUR A TANGER
— Après la Commune, au mois de juillet 1871, je quittai Paris pour retourner au Maroc. J’étais las, découragé, incapable d’initiative. Recommencer à vivre me semblait un effort impossible. Il me paraissait que ma vie était achevée, et la pensée de l’avenir m’accablait; ma douleur m’avertit de chercher dans le passé mon refuge. Revoir notre maison blanche de Tanger, notre patio, si frais et lumineux, Mohamed, Ali-Pata et Chamma, les témoins des beaux jours, ce fut mon vœu doux et amer.
Certes, je n’ignorais pas ce qui m’attendait làbas de tristesse... Mais encore, j’avais promis à M. Régnault de mettre en ordre les affaires d’Henri, de lui renvoyer tout cela. Il me fallait accomplir ce devoir douloureux. C’est ainsi que je m’en allai.
Ah! l’affreux départ, — désiré, pourtant, mais plus pénible qu’on ne peut l’imaginer!...
A Paris, dans la mêlée, dans le tohu-bohu de la débâcle, je participais à la frénésie générale. Seulement, lorsque je quittai le costume militaire,
LE RETOUR A TANGER
prêt à reprendre la vie d’autrefois, je me sentis désemparé, sans force contre l’étonnement qui me frappait.
Aller là-bas, tout seul!... Ce fut comme si j’avais perdu une jambe; ou bien, n’étais-je pas un aveugle à qui on a volé son bâton?...
Lagraine arriva, très heureusement, pour m’aider. Je vous ai dit combien il avait toujours été dévoué à Régnault... En quittant le Maroc précipitamment, l’année précédente, nous avions laissé Lagraine à Tanger, pour qu’il rangeât notre maison et la mît en posture de nous attendre. Sa besogne terminée, il vint, lui aussi, se battre. Mais il trouva Paris fermé; alors, il s’engagea dans les régiments provinciaux qui marchaient sur Paris pour le délivrer. 11 se conduisit en brave homme. Et puis, la guerre finie, son maître mort, il se demanda s’il n’allait pas retomber à la triste existence dont Régnault l’avait tiré.
Lagraine était, vous vous rappelez, un bohémien, un gitano, un nomade venu de l’Inde, avec son père, son frère et sa sœur; par quelles routes, comment et pourquoi? Il continuait la séculaire aventure de sa race... Les Lagraine étaient bronzés, de beaux types, vigoureux et souples. Le père jouait de l’orgue dans les rues. Il posa dans les ateliers. Notre Lagraine aussi, dès l’enfance et jusqu’à l’âge d’homme. Quand il ne posait pas, il allait chercher quelque ouvrage à Asnières, près de l’île des Ravageurs. C’était alors le rendez-vous des canotiers. Il y avait, au bord de l’eau, des restaurants, des cafés, des bastringues, et quelques chalets. On y venait surtout le dimanche; et, la semaine, c’était tranquille. Saint-Saëns, qui avait déjà le goût de l’isolement, s’y réfugia une fois chez un mastroquet loueur de bateaux, pour com-
poser un opéra. Le dimanche, on voyait aux Ravageurs la jeunesse amie des sports.
Lagraine travaillait le long de la Seine, et trouvait toujours à bricoler pour le gain de quelque monnaie. Il était menuisier, serrurier, peintre, ce qu’on voulait, malin comme un singe, très honnête, habile, fort, superbe. Il clouait des planches à des bateaux, les radoubait, les peignait. Il était courageux et opéra des sauvetages qui lui valurent des médailles.
Bref, une sorte de vagabond de Gorki, insouciant, bon : il n’aurait pas fait de mal à une mouche, mais il avait de terribles coups de poing.
Régnault l’eut pour modèle; et, dès lors, il fut lancé, il fut célèbre parmi toute notre génération de peintres. Puis Régnault le prit comme domestique : à la fois valet de chambre, modèle, cuisinier. 11 l’emmena à Rome, en Espagne, au Maroc... En Espagne, il nous servit souvent d’interprète. Il comprenait le langage des gitanos madrilènes, ces vagabonds pareils à lui, venus des mêmes lointains et du même passé. Ils se regardaient, eux et lui, comme des chiens qui se reconnaissent...
A Tanger, Lagraine fut notre majordome. Il avait la haute main sur les domestiques, les Mauresques, les chevaux et les chiens : nos Arabes avaient peur de lui et respectaient sa redoutable vigueur. Il était aussi' notre photographe; et fil savait contruire des châssis, préparer les toiles en les enduisant de plâtre fin, tenir les comptes, ordonner une maison : si, de temps en temps, nous dépensions trop, Lagraine nous avertissait...
La mort de Régnault lui fut un véritable chagrin. Comme je me préparais â partir pour Tanger, il vint me voir. Je lui offris de retourner au Maroc. Il pari it avant moi, pour préparer notre
LE RETOUR A TANGER
maison qui, depuis des mois, était fermée. Je l’ai gardé à mon service jusqu’à mon retour dans Paris. Alors, avec un peu d’argent que Régnault lui avait laissé, il s’établit marchand de couleurs-.. Les affaires ne lui réussirent pas : il dut vendre sa boutique après y avoir perdu son petit pécule... Que faire? Il ne lui plaisait plus beaucoup de poser, après avoir été négociant... Il chercha une place. Seulement, sa tête de gitano, qui l’avait si bien servi quand il était modèle, le gêna pour entrer chez des « Bourgeois » ; il me disait :
— Qu’est-ce que vous voulez qu’on me prenne, avec cette gueule-là? Je fais peur à tout le monde!...
Il a cependant trouvé une place, grâce à notre ami le peintre Jadin. 11 est garde, dans un château. Il peint un peu, photographie et, comme toute sa vie, il bricole. On est très bon pour lui. Il s’habille de velours vert; il est gros et vit tranquillement, avec le souvenir des jours héroïques...
... J’ai traversé l’Espagne, comme jadis, mais avec quelle pénible impression de n’être plus qu’un chien battu et qui se sauve! Un sentiment de honte m’accablait, de honte et de définitive solitude. Je ne m’arrêtai guère que, dans quelques villes, le temps de me reposer, d’étape en étape. Ah ! ce n’étaient plus les allègres et les braves voyages d’autrefois!...
Je n’oublierai jamais mon arrivée matinale à Tanger, mon débarquement, cette deuxième entrée dans la ville blanche, la même et nouvelle, dans ce beau pays qui nous attendait comme si nous devions revenir, les deux amis, ensemble!
Le beau soleil comme autrefois; le ciel splendide de rayons et de lumière prodigieuse; l’atmosphère
tiède et parfumée de cette odeur d’Orient qui est lourde de nostalgie; les murailles blanches des maisons et des mosquées, cette blancheur ensoleillée qui émergeait, avec ses touffes de verdure, à l’horizon de la mer bleue... Cette beauté, qui m’avait été si douce et si enivrante, me fit mal; cette clarté entrait dans mes yeux comme une lame aiguë et mauvaise.
Je n’avais averti personne de mon arrivée.
En passant devant la douane, les visages que je voyais m’étaient familiers; je passai, la tête basse, et je filai... En montant la rue qui menait chez moi, je reconnus les Juifs et les Maures que je rencontrais, et ils me reconnurent. Ils s’arrêtaient, comme pour m’aborder. A leurs yeux, je compris qu’ils savaient tout et qu’ils s’apprêtaient à me plaindre : ils avaient si bien l’habitude de nous voir toujours ensemble, Henri et moi!... Mais je filai. J’avais hâte de m’enfermer dans notre maison, d’y être enfin, de m’y cacher et d’y pleurer tant que je voudrais... Je grimpai cette rue et je n’osai pas lever les yeux sur les maisons qui la bordaient; je franchis les portes mauresques; je m’engageai dans une ruelle dont le silence et la solitude m’apaisèrent... Et puis je trouvai entr’ouverle la porte de notre petit palais, je la poussai, je m’enfournai là; — elles sanglots que j’avais durement contenus allaient éclater, une fois la porte close, lorsque soudain bondirent vers moi nos deux lévriers; ils me sautaient aux épaules, et puis s’allongeaient sur le sol, et puis sautaient encore, et les gambades de leur joie emplirent le patio ; ils me léchaient; ils me marquaient de toutes les laçons leur plaisir, et ils aboyaient de contentement. Alors survinrent et la veuve du consul grec, notre fidèle cuisinière, et Mohamed, si beau, et
LE RETOUR A TANGER
Ali-Pata, l’infirme, et Lagraine. Et ils firent leurs salamalecs, et ils me baisèrent les mains, et je ne sais pas ce qu’ils me dirent en leurs jargons de tour de Babel, mais ils pleuraient tous. Ils m’entourèrent; et les lévriers se faufilaient entre eux pour m’approcher : ma douleur fut environnée de ce tumulte affectueux.
— Maudite soit la guerre. Mais Allah le veut!...
Ils répétèrent cent fois cette phrase.
Toutes choses étaient à leur place habituelle. Pourtant, Lagraine avait déjà commencé à mettre dans les malles les vêtements de Régnault, divers objets à lui.
Je me suis enfermé dans notre chambre, où il n’y avait plus qu’un lit, le mien. Je m’y trouvai plus seul que jamais, plus atrocement seul, et je pleurai, tout mon saoûl; je me roulai, je me vautrai dans mon chagrin. Les bons lévriers se glissèrent jusqu’à moi et me vinrent cajoler.
Aux murs, il y avait des croquis de Régnault, des études que je l’avais vu faire, avec tant de fougue et d’ardent génie. Et cette pensée atroce me hantait : — Il est mort, il est mort, lui qui était plus vivant que personne!...
Et je dus me remettre à vivre, le long des heures monotones et désertes, dans notre patio, dans ce temple du bonheur, qui était fait pour la belle existence, où tout invitait à la joie. Le soir, je montais à la terrasse et je regardais, comme jadis avec Régnault, la fantasmagorie du crépuscule; le silence nocturne était dérangé quelquefois par des chants et des coups de fusil qui célébraient les fiançailles d’un Maure... Moi aussi, je voulais chanter, comme jadis avec Régnault; mais ma voix seule me faisait peine à entendre; je me taisais et, par un sentiment cruel de timidité douloureuse,
j’étais rendu à moi-même et à mon chagrin : mes tentatives de ressusciter une gaieté morte n’aboutissaient qu’à m’attrister davantage. Le calme de la nuit m’alarmait et le bruit des vagues me tourmentait. De loin, j’apercevais un phare, qui m’indiquait que là était l’Europe, l’Europe toute proche et si lointaine, l’Europe mauvaise et belliqueuse, la terre où dormait Régnault, enfermé dans les planches de son cercueil, Régnault, mon Régnault, qui naguère vivait plus que les autres!...
Je repris mes toiles, mes pinceaux ; je recommençai à peindre. Mais il n’était plus là, lui, pour m’animer de son génie, de son perpétuel courage, de son entrain magnifique et de sa rayonnante ardeur.
Et puis, pour réussir à peindre le bel Orient, j’étais par mon séjour à Paris trop francisé; mes yeux avaient vu trop de neige, d’arbres noirs, de paysages lugubres : ces tristes images s’interposaient entre mon regard et les beaux sites marocains.
En dépit de tout, il me semblait évident que je ne pourrais plus vivre ailleurs, désormais, qu’à Tanger. Il me plaisait de n’avoir autour de moi que des gens dont le langage m’était incompréhensible, tant j’étais las de tout ce qu’on peut entendre. La chaleur m’anéantissait agréablement et, pour me calmer, je ne comptais plus que sur la torpeur orientale. Cet éloignement devenait la seule patrie possible de mon cœur désespéré.
Je fis une visite courtoise à la légation. Le nouveau chargé d’affaires de notre pays me reçut de la façon la plus gracieuse et la plus délicate. M. Tissot était un homme élégant, distingué, artiste, mais sérieux, et faisait un utile contraste avec son prédécesseur. Son rôle n’était pas facile, car
LE RETOUR A TANGER
il avait à maintenir le prestige d’une nation humiliée, vaincue. Il s’y employait avec un tact et un zèle que le succès récompensa.
Son visage était marqué de souffrance et de mélancolie. 11 cachait sous des dehors froids une sensibilité très fine et charmante.
C’est à son administration que l’on dut de voir le Chéri f d’Ouassan se déclarer protégé français : un tel résultat de sa diplomatie parfaite, obtenu en de dures circonstances, fut un triomphe.
M. Tissot vint assez souvent me voir, dessiner chez moi, bavarder. Peu à peu, notre intimité permit l’échange des confidences; cet ami tout neuf m’était précieux : il me donnait l’illusion de commencer une existence nouvelle.
Un jour, il me dit :
— Je dois aller prochainement porter mes lettres de créance à l’Empereur du Maroc. Voulezvous m’accompagner à Fez?...
Je bondis de joie. En ce temps-là, Fez, ville religieuse et mystérieuse, n’était pas accessible aux étrangers : on ne pouvait y pénétrer autrement qu’à titre officiel, accompagné d’escortes...
— Vous serez l’un de mes attachés. Préparez vos tentes, vos chevaux; emmenez Lagraine et un Arabe ou deux... Nous partirons dans huit jours...
Piegnauît avait tant désiré ce voyage!...
LE VOYAGE A FEZ
— Notre départ de Tanger fut charmant. C’était un matin d’automne, lumineux et chaud. Notre escorte se composait de soldats maures. En outre, les diverses légations, à cheval, nous accompagnèrent quelque temps. Ce courtois cérémonial s’accomplit avec gentillesse.
Nous étions suivis de nos domestiques et de mules porte-bagages. D’ailleurs, nous ne prenions avec nous que peu de provisions : les tribus devaient, sur notre passage, nous offrir ce qu’il nous faudrait. J’emmenais Lagraine et son attirail de photographe, Mohamed et Ali-Pata.
Le pays était un peu rôti par les chaleurs de l’été. De grandes plaines et des collines rondes. Pas de culture; mais on avait le sentiment que cette terre, à peine travaillée, serait fertile.
Nous cheminions assez lentement, parce que M. Tissot, de santé faible, devait se ménager; et puis, féru d’archéologie, il cherchait des vestiges de routes romaines; et puis, en ces régions, il ne convient pas à la dignité d’un haut personnage d’aller vite...
LE VOYAGE A FEZ m
Le soir, campement. Nous avons dîné sous la tente; nous avons dormi la nuit durant.
Au petit jour, ndus fûmes réveillés par une extraordinaire fusillade. C’était la tribu, sur le territoire de laquelle nous allions entrer, qui venait à notre rencontre. Le grand chef était suivi de quatre ou cinq cents cavaliers : ils nous souhaitèrent la bienvenue, au soleil levant; ils devaient nous accompagner et nous protéger jusqu’à notre arrivée à la frontière de la tribu voisine.
Dès lors, commença le « jeu de la poudre » : les coups de fusil multipliés sont le moyen qu’ils ont de faire honneur à leurs hôtes très éminents.
Nous levons le camp; et nous voici en route, de nouveau cernés de ces quatre ou cinq cents cavaliers, qui galopent autour de nous, se démènent, font rage, cependant que nous allons au pas avec une noble indolence. Ils étaient habillés de laine blanche, la tête même à demi emmaillotée sous le turban, et ils avaient d’étonnantes figures de délirants sauvages. Les chefs demeuraient impassibles, mais la troupe s’abandonnait à sa folie de mouvement prodigieux. A mesure qu’on est plus élevé en grade, il faut être plus majestueux et plus lent. Les chefs avaient de magnifiques visages : sérénité, mépris de toute chose, calme souverain.
Je me rappelle pourtant l’un d’eux, qui était splendide et qui ne résistait pas à l’attrait du jeu de la poudre. Attaché à son dos, l’étendard de la tribu flottait et, aux bonds de son cheval, était secoué. Plusieurs nègres, derrière lui, se hâtaient de lui charger ses fusils et les lui passaient... 11 prenait un fusil de chaque main, levait haut les bras et tirait, tenant entre ses dents serrées la bride de son cheval.
Ce furent de perpétuelles fantasias. Les quatre
ou cinq cents gaillards, soudain, nous quittaient; ils s’en allaient comme s’ils n’avaient pas le projet de revenir; leurs burnous volaient au vent de leur course; ils avaient l’air de grands oiseaux blancs qui émigrent. Puis, quand ils étaient à quelque distance, un brusque demi-tour; et, alors, au galop furieux de leurs petits chevaux, ils fonçaient sur nous, comme s’ils désiraient nous écraser. Leur cercle se resserrait vite. Et ils faisaient sur leurs chevaux des .gymnastiques singulières, tantôt se penchant en arrière, et leur tête pendait à la croupe des bêtes, tantôt se dressant sur leurs étriers courts de toute leur taille, leurs longs fusils brandis au bout de leurs bras tendus, et ils tiraient en l’air, un panache de fumée filait derrière eux ; et ils étaient dans un nuage de poussière et de poudre dont l’odeur, qui les grisait, venait jusqu’à nous; et ils criaient, hurlaient, lançaient leurs armes et les rattrapaient. Leurs burnous se dégrafaient, bottaient; quelquefois ils perdaient leurs turbans et ne le savaient pas : leur tête rasée apparaissait plus sauvage et plus effarante* ainsi. Ils arrivaient comme des déments, comme des hordes frénétiques... Et, tout à coup, lorsqu’ils étaient à vingt pas de nous et qu’ils allaient nous détruire, halte! Ils tiraient sur les brides de leurs chevaux, qui se cabraient, qui se dressaient, les naseaux fumants, la bouche contractée, ouverte, les yeux fous. La poussière montait devant eux comme une vague que la tempête pousse. Ils criaient : leurs mentons écartaient l’étoffe; et la bouche hurlante, haut levée, répandait sa clameur. Et puis ils repartaient.
Ns accomplissaient ainsi un rite ancien. Tout leur manège signifiait la protection dont ils nous entouraient. Leurs départs : ils allaient inspecter
LE VOYAGE A FEZ
les environs. Leurs retours : ils n’avaient rien vu d’anormal. Leur joie indiquait leur sécurité; leurs coups de feu, leur gymnastique admirable indiquaient qu’en tout cas ils seraient capables de nous défendre... Mais tout cela se transformait en une fête absurde et sublime de force exubérante et d’allégresse....
Nous avions peine à tenir nos chevaux et à garder notre paisible allure, au milieu d’un tel vacarme et d’un tel remuement.
Vers la lin de l’après-midi, nous aperçûmes, loin devant nous, vers l’horizon, des points noirs. Ils s’approchèrent peu à peu. C’était la tribu limitrophe qui venait à notre rencontre. Alors, insensiblement, notre escorte endiablée s’apaisa. Bientôt, elle nous accompagnait, au pas comme nous, adoucie, amollie.
Les chefs de Lune et de l’autre tribu se détachèrent du gros de la troupe, s’avancèrent l’un vers l’autre. Nous n’avancions plus; nous attendions l’achèvement de mille salamalecs. Et puis, les chefs des deux tribus, rangés sur une ligne, revinrent à nous. Les cavaliers étaient en cercle, immobiles.
M. Tissot remercia le chef qui nous avait conduits jusqu’à ce point de notre route. L’autre chef nous lit ses nombreuses et belles salutations.
Il apportait des vivres; ou, du moins, il amenait avec lui les noirs qu’il avait pressurés et dont il nous livrait la dîme. Les pauvres diables se tenaient, penauds, soumis, à notre disposition, certains présentant des moutons, d’autres portant des poulets par les pattes, d’autres étant chargés de beurre, d’œufs, de bougies, de lait, de couscoussou, d'autres ayant les bras embarrassés, de pains de sucre emmitouflés de papier bleu. Nous des-
cendîmes de cheval et nous fîmes ainsi notre marché dans le désert.
M. Tissot ne voulut prendre que ce qu’il nous fallait absolument. Poulets, dindons et le reste furent alignés sur le sol, comme pour le « tableau » d’une chasse en basse-cour. Les noirs qui remportaient leurs provisions avaient d’heureuses mines !...
Assez souvent, nous chassions, le matin, le lièvre et la perdrix rouge, M. Tissot et moi. Mais, la plupart du temps, nos expéditions cynégétiques tournaient à l’archéologie. M. Tissot apercevait un monticule où il flairait de vieilles pierres et de belles inscriptions. Il en trouva beaucoup et nous suivions, guidés par ces débris, l’ancienne route romaine, comme des Petits Poucets dont les cailloux blancs auraient été semés, des siècles d’avance, par de mystérieux morts...
J’étais armé d’une pioche pour mettre à nu ces vestiges antiques; avec du papier buvard, je prenais les empreintes des inscriptions; et puis je faisais des croquis de ces documents un peu lourds et qui resteraient là. Sincèrement, j’avoue que cette besogne m’empêchait un peu de regarder le paysage et de faire des croquis plus frivoles, qui m’auraient amusé davantage. Mais je sacrifiais ma préférence à M. Tissot et... à la science : c’est la seule fois, en somme, que j’aie servi la science... D’ailleurs, l’émotion est belle, qu’on éprouve à découvrir, en pleine solitude d’Afrique, des villes romaines : mon orgueil de Latin se plaisait à retrouver là, si loin, la trace des ancêtres...
Si nous campions un jour ou deux, les gens des alentours venaient consulter le médecin de la légation, qui nous accompagnait. Ils venaient de loin,
LE VOYAGE A FEZ
ni
quelquefois, amenant de. petits enfants nus et qui dépérissaient ou dont les yeux étaient malades.
Un jour, arriva un gros bonhomme à cheval, un personnage imporlant, propriétaire, et qui n’avait pas l’air chétif le moins du monde. Mais, par le moyen d’un interprète, il expliqua — non sans embarras — que la vieillesse le gagnait trop vite, qu’il n’avait plus sa vigueur de bel adulte et qu’il en concevait de la tristesse, de l’humiliation, du regret. Il était magnifique, une statue de bronze. Le docteur lui donna des boulettes de mie de pain...
— Tu en avaleras la moitié d’une tous les jours, et, dans une semaine ou deux, tu seras un gaillard !... *
Le bonhomme noua les boulettes précieuses dans un coin de son mouchoir, qu’il portait pendu à son cou. Et alors, confiant, il se remit à cheval, laboura de ses éperons la bête, qui rebondit, et il fila, fier maintenant et prêt à des conquêtes...
Ce bureau d’assistance publique en plein air était pittoresque et lugubre. Cette souffrance vagabonde qui venait là pour implorer la guérison, ces figures de fièvre, ces membres douloureux, ces yeux morts évoquaient toute la misère que le beau soleil n’empêche pas...
Les pauvres gens avaient une terrible peur de la boîte à pharmacie.
Notre voyage, qui dura plus de quinze jours, ne connut guère d’épisodes. Je me rappelle qu’une fois nous arrivâmes à une rivière, dite Sebouh, et qui, par sa couleur, ressemblait au Tibre des environs de Rome. Il fallut chercher le gué. Pour cela, nous longeâmes à pied la rive : elle était toute parsemée de plaques de faïence, de la même couleur que le terrain, grosses comme des assiettes, lui-
santés et qui, à notre approche, se coulaient dans l’ean, — des tortues aquatiques, qui prenaient F air.
Une autre fois, nos chevaux s’arrêtèrent net. Impossible de les faire avancer. Ils reniflaient et reculaient, comme des ânes qui ont une idée en tête... Qu’avaient-iis ? quelle lubie les tracassait? Nous remarquâmes bientôt une odeur de soufre', que les chevaux avaient sentie avant nous probablement. Le chef nous raconta qu’il y avait, à quelques centaines de mètres, une montagne d’où se répandait une source sulfureuse. Nous dûmes contourner cette montagne, du côté opposé au vent.
Et M. Tissot trouva quelques pierres, desquelles il conclut que les Romains devaient avoir établi là, jadis, des thermes, une station thérapeutique qui eut peut-être beaucoup de vogue.
Mais comment vous dire le charme délicieux de la vie sous la tente ?... Au bout de peu de jours, on n’était plus le même. L’esprit changeait, prenait d’autres aptitudes et en perdait plusieurs autres. La durée ne comptait plus : quand je voulais écrire à mon père, je ne pouvais pas dater mes lettres; je ne m’apercevais pas de la longueur du temps; et je ne savais plus où j’en étais, parmi les jours pareils. D’autre part, j’avais acquis une étonnante sensibilité aux variations de l’atmosphère; au milieu de la nature, j’avais conscience de tous ses émois.
Il faisait beau; j’étais à la fois insouciant de presque tout et singulièrement avide du spectacle merveilleux. Seule, la pensée de Régnault, que ce voyage eût mis en belle joie, me tourmentait; je le cherchais auprès de moi; et mon impression, souvent, m’était pénible de n’être plus partagée...
L’après-midi, après le déjeuner, des heures
LE VÔYAGE A FEZ
chaudes étaient accordées à la sieste. Grand repos des êtres, gens,' animaux, et du paysage appesanti. La bourgade ambulante goûtait le plaisir d’être immobile un peu, comme si elle avait trouvé son lieu d’élection. Dans les endroits où il y avait des arbres, les cavaliers posaient sur les branches leurs selles de drap rouge, et ils dormaient à Fombre d’oliviers gris pâle qui, pour les garantir mieux, semblaient avoir poussé ces grandes fleurs de pourpre éclatante.
Sur les quatre ou cinq heures, nous remontions à cheval, quelques-uns, et nous allions nous promener, comme au Bois, avant le dîner. A notre retour, des feux étaient allumés pour chauffer le repas. Nous dînions dehors. Causeries; et le remue-ménage d’un campement de Bohémiens qui mangent.
Avant de me coucher, je circulais souvent parmi les tentes. Les Arabes étaient couchés autour de petits bivouacs; leurs étoffes faisaient de beaux plis. Ils dormaient peu et ils se racontaient mille et mille choses, des victoires, des aventures, que sais-je? De vivantes Mille et une Nuits...
Je me couchais à mon tour. Le grand calme de la nuit n’était varié que de hennissements, d’aboiements, plus ou moins proches, épars dans l’étendue environnante; et parfois criaient des chacals que l’odeur de nos repas attirait...
Au petit jour, grande agitation, cliquetis du mors des chevaux et des larges étriers; des gens vont et viennent autour des tentes; la lumière dessine leurs mouvantes silhouettes sur la toile.
Une nuit, nous avions campé sur une petite éminence. Je suis sorti avant le lever du soleil et, je suis allé vers l’Orient, à quelque cent mètres. Nos Arabes étaient là, rangés en ligne, debout, droits,
et ils attendaient l’astre : on eût dit d’une muraille blanche et qui s’était dressée pour la prière. Quand l’astre émergea des vapeurs de l’aube, ils s’inclinèrent lentement. Leurs robes blanches furent roses du soleil levant... Un murmure de prières passa, comme le petit souffle de vent qu’éveille, en nos pays, la naissante aurore. Le rite fut si beau, si émouvant que, moi aussi, je saluai la venue admirable du soleil !...
Une heure après, tentes pliées, bagages clos, on partait. Ces cavaliers pieux se trémoussaient en folles cavalcades, pétarades et cris sauvages.
Ainsi succédaient aux jours les jours; l’exubérance y alternait avec le repos et le rêve. Tel était le rythme et comme la respiration de la nature, en ce large espace où la vie s’éployait.
Pendant les deux derniers jours de notre voyage, il plut. Nous eûmes de l’eau sous notre tente, et les chevauchées se firent dans la boue. Les fantasias se ternirent et s’alourdirent comme des ailes de papillons mouillés.
Et puis, quand nous fûmes en vue de Fez, soudain les nuages disparurent et l’enchantement du soleil recommença. A l’arrivée, trois mille cavaliers marocains nous entourèrent. Nous avons passé en revue l’armée de l’Empereur. Les costumes étaient admirables et singuliers, d’une prodigieuse richesse de couleur ; et, parmi ces troupes, on distinguait les Askas, qui forment la garde impériale et qui étaient habillés — étrangement — de nos anciens uniformes, quelques fusils de chez nous, musique en tête, et les sapeurs.
Quand nous eûmes passé les portes, les commerçants, les notables de Fez vinrent à notre ren-
LE VOYAGE A FEZ
contre. Les ministres nous accompagnèrent, et ils nous conduisirent à la demeure qu’on nous avait préparée : un ravissant petit palais des Mille et une Nuits, avec une fontaine en marbre, entourée d’un clair bassin de mosaïque, et un charmant jardin d’orangers. Au milieu de cette féerie, pour laquelle mes yeux ne me suffisaient pas, tout à coup me toucha la pensée de Régnault, qui eût tant joui de ces merveilles; et, riche de bonheur, enivré du spectacle délicieux, je pleurai comme un misérable...
L’Empereur fit avertir M. Tissot qu’il le recevrait à telle heure... Le palais impérial était d’aspect fort simple. Nous entrâmes à cheval dans une grande cour bornée de hauts murs blancs. Seule y détonnait une Marseillaise , que joua la musique impériale, laquelle était composée de divers gredins d’Europe, enrôlés avec des trombones, des trompettes et des 'Tambours volés. L’Empereur parut, a cheval, sa suite à pied, ün parasol l’abritait. Il avait une longue et fine barbe blanche. Son turban, son haïk, tout son costume de drap, de soie et de gaze était blanc; son cheval était blanc et harnaché de blanc. Il avait l’air d’une belle statue et il demeurait impassible.
Gomme il était seul à cheval parmi les siens, nous mîmes pied à terre, laissant M. Tissot seul à cheval. Ces deux chefs s’approchèrent l’un et l’autre, et l’Empereur prononça le Mahababic; c’est le salut de bienvenue. Vous savez comme, en Orient, les salamalecs sont compliqués. Ils le furent, ce jour-là, principalement, parce que la grande et majestueuse statue blanche bégayait.. Le maha... baba... mahabababa... bic... n’en finissait pas.
On disait, à Eez, que l’Empereur « avait avalé
une paille qui n’était pas sortie ». On racontait qu’à la bataille de FIslv , quand les chasseurs d’Afrique menaçaient la smala de son père et bientôt prirent tout le campement, il avait fallu fuir en hâte. Il n’était alors qu’un jeune enfant; il mâchait un brin de paille, au moment où on remporta précipitamment; la peur lui contracta le gosier... Voilà comment le mahababic n’en finissait pas.
L’Empereur et M. Tissot entrèrent dans le palais; et je n’assistai pas à cette entrevue. Les jours qui suivirent, je laissai notre diplomate vaquer à sa diplomatie et je me promenai dans Fez.
Ces promenades n’étaient pas faciles... Je vous parle de Fez il y a trente-cinq ans. Aujourd’hui, toute l’Europe y a des consuls; on y rencontre bicyclettes et automobiles ; le sultan kodaque ses femmes... En 1871, il me fallut, pour me promener sans trop de péril, une garde : sept ou huit soldats marocains, dûment armés, qui ne me qui fiaient pas d’une semelle — encore qu’ils eussent les pieds nus — et qui cognaient, à droite et à gauche, de leurs bâtons, si la foule s’approchait trop. Car j’étais toujours suivi de deux ou trois cents Arabes, des enfants, des vieillards, de tout, qui crachaient à ma vue et bredouillaient, paraît- il ; « Chien de chrétien, sois maudit, toi et ta famille!... » Cette t raduction sévère, je l’eus par l’interprète qui était attaché à ma personne. A joutez que ma garde ne me rassurait pas tout à fait: ces gaillards n’étaient pas moins fanatiques que la foule et n’aimaient pas davantage le chien de chrétien qu’ils voyaient en moi. Quand nous passions devant une mosquée et que j’essayais de la regarder, ils pressaient le pas et ils me poussaient de telle sorte que mes yeux avaient à peine b; temps de la profaner... et de me ravir.
LE VOYAGE A FEZ
Lagraine photographiait de son mieux ; les gens ne comprenaient pas sa manigance : ils ne l’eussent jamais permise!... Et moi je faisais des croquis, en me dissimulant comme je pouvais ; encore, au bout de quelques jours, mon album me fut-il volé par un fanatique, sans doute l’un des soldats de ma garde. M. Tissot le réclama diplomatiquement : on ne le retrouva point.
Il y avait, à Fez, beaucoup de ruines, mais qui attestaient que Fez, autrefois, avait été une capitale d’une richesse inouïe. Elle était encore admirable, avec ses monuments analogues à l’Alhambra, ses fontaines de faïence et ses palais de guipure. Ce n’est pas du tout l’art de Constantinople ni de l’Algérie, mais un art qui, plutôt, évoquerait l’Inde ou la Perse. Mieux, c’est l’art mauresque en son triomphe, c’est l’Alhambra avec ses habitants, sa vie réelle et authentique. J’ai vu alors ce que durent être Grenade et Séville au temps des Maures. Mon beau rêve d’Iaspagne s’animait, suscit ' par la vie !...
Un luxe prodigieux d’architecture et de minii' lieuse sculpture, le décor d’une extraordinaire magnificence ; et, à côté, tout près, une misère atroce, une saleté repoussante, une odeur infecté.
La pluie tomba, des jours durant. Elle fit, des quartiers bas de la ville, un marécage et, ailleurs, il y eut des ruisseaux, des cascades de boue. Je n’avais jamais vu tant de boue* coulante, gluante, où la pluie faisait de petites mares. Le sol de Fez est accidenté ; les rues, escarpées, étaient glissantes au point qu’on les pouvait à peine escalader.
Les Maures que je rencontrais ou qu’ameutait ma présence de chrétien scandaleux étaient de grands hommes pâles et blancs, ronds de formes, dignes, fiers, insolents et plus dédaigneux encore,
vêtus de blanc : leurs simples costumes n’avaient pas d’autre ornement que les belles lignes de leurs plis. Ainsi accoutrés, les plus misérables étaient imposants. De grands yeux noirs, abrutis; de belles mains blanches. Ils remuaient peu. Ils avaient Pair de fantômes. Leurs yeux semblaient songeurs; — et je crois qu’ils ne pensaient à rien: le rêve intérieur qu’ils h’ achèvent jamais, je crois qu’ils ne l’ont pas commencé...
Et puis un grand nombre de nègres, musclés, solides, magnifiques et enfantins.
Quant aux femmes, on ne voyait que leurs yeux, leurs beaux yeux qui prêtaient à mille conjectures inutiles...
En contraste, il y avait le quartier juif, laid tout autant que le reste était splendide, sale et repoussant comme la population qui y grouillait. Des hommes longs, maigres, des cadavres verts, aux visages osseux que des mèches pendantes de cheveux noirs encadraient. Epaules étroites, souffle court : un type lâche, avare et mendiant. La vue d’un peu de monnaie les éveillait; la physionomie changeait alors, les regards brillaient et les bouches minces frémissaient d’une sorte de vile joie.
Des garnements à qui l’on aurait flanqué des coups de pied pour vingt sous, sans les fâcher le moins du monde! Les Maures les traitaient ignoblement, les rouaient de coups, les injuriaient et les écartaient comme des chiens. Ils les cantonnaient dans un quartier fermé de chaînes; mais ils ne les chassaient pas, vu qu’ils aimaient beaucoup mieux les exploiter. Actifs, ingénieux, les juifs étaient la richesse du pays.
Les juifs implorèrent du ministre de France une visite officielle: ils voulaient exprimer leurs
LE VOYAGE A FEZ
doléances et demandaient à recevoir le titre de protégés français.
La visite se fit avec apparat. Nous étions à cheval, suivis d’une escorte.
Dès l’entrée de ce quartier juif, ce furent des cris, une bousculade. Une population sale et noire se rua vers nous, bredouillant je ne sais quelles jérémiades nasillardes. Cela venait par toutes les rues et les ruelles ; il en sortait de taudis, de trous, comme quand on a mis le pied sur une fourmilière. Hommes et femmes, pêle-mêle, elles femmes ayant le visage découvert, celles-là, du reste, belles et opulentes autant qu’étaient les hommes laids et chétifs, entourèrent nos chevaux, baisèrent nos bottes, nos étriers, nos mains. 11 nous fallait tenir nos chevaux et avancer très lentement pour ne point écraser cette, horde lamentable, qui nous acclamait, qui nous adorait... J’eus l’impressfon d’être le sauveur attendu de ces foules, leur Messie désiré depuis des siècles.
On nous mena chez le juif le plus riche : c’était le tailleur du Sultan, — son tailleur et, à l’occasion, son banquier, fût-ce à contre-cœur. Belle maison, tapis, étoffes, le luxe lourd de ces gens-là; bref, tous les signes d’une existence cossue et qui fait mine, dehors, d’être pauvre. Et ils se plaignirent; ah! qu’ils se plaignirent!... Certes, le sujet ne manquait pas; mais avec quel acharnement ils dévidèrent la kyrielle de leurs déplorations! Ils étaient obligés, disaient-ils, d’enrouler un mouchoir autour de leur calotte noire, afin de la fixer solidement sur leurs crânes, parce que les petits Maures couraient après eux et, avec des baguettes, faisaient dégringoler leurs calottes sur leurs nez; et puis les Maures les obligeaient à ôter leurs babouches quand ils passaient devant une mosquée,
et à patauger dans la boue; et puis, ils n'osaient pas quitter cette ville où on les persécutait, parce qu’alors on leur tirait des coups de fusil:., etc... Ces gens braillards et gesticulants nous étonn^eïit, auprès des Maures silencieux et graves.
un voisin en tailleur mariait sa fille. 11 nous fit inviter à la noce qu’on célébrait.
Dans le patio, il y avait une grande table basse, entourée de juifs, les enfants piaillant, les petites filles admirables, tôt énormes et déformées.
Je vis un gros paquet d’étoffes, velours, soies, de couleurs voyantes, de tissu épais, riches, dans le genre turc, sans goût. Et là brillaient de beaux yeux noirs. Je m’approchai et je discernai trois ou quatre femmes, en tas, des bras ronds et blancs, des chairs dodues : les grosses femmes sont la coquetterie, et peut-être le plaisir, de ces juifs hâves et efflanqués...
On amena la fiancée... et on la mit sur la table : c’était une petite fille d’une dizaine d’années. On eût dit d’une poupée; elle portait un costume lourd, empesé, qui l’engonçait, qui lui donnait un air assez moyen âge. Son fiancé, un grand garçon de vingt ans, fort laid et maigre et déjà voûté, lui donna la main, sans monter sur la table, et ils firent ainsi le lour de l’assistance.
On nous fêta. Le repas était pantagruélique et détestable. Nous dûmes nous retirer avant la fin, parce que le quartier juif fermait ses portes au soleil couchant ; et nous partîmes en faisant mille promesses — qui ne furent jamais tenues... Nous sommes rentrés dans les rues de Fez, silencieuses et nobles.
Nous fûmes à Fez une douzaine de jours. A notre départ, la garde de l’Empereur nous escorta
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jusqu’aux portes de la ville. A peine dehors, nous entendîmes siffler trois ou quatre balles qui nous étaient évidemment destinées; il était temps de nous en aller : on avait assez des chiens de chrétiens, et on nous le marquait!...
Le retour se lit par un autre chemin que l’aller. Le paysage avait changé d’aspect. Nous avions traversé une campagne rôtie par les chaleurs de l’été; maintenant, après les pluies, le sol avait un air de printemps. 11 était frais et vert. Autour des douars, les Maures labouraient, semaient ; nous étions en novembre et l’on se figurait le mois de mai en Beauce.
Comme à l’aller, les chefs de tribus nous accompagnaient, nous gardaient nuit et jour et veillaient à notre nourriture. Mais les fantasias étaient moins nombreuses et moins vives; c’est l’habitude de là-bas : les retours n’ont pas l’allégresse des départs. Peut-être aussi les cavaliers supportaientils péniblement de se voir déranger de leurs labours. Plus d’une fois, la nuit, sous ma tente, je fus éveillé par les cris d’un raisonneur à qui l’on appliquait la bastonnade : cinquante, cent, d'eux cents coups de bfiton bien tapés. C’est la discipline des tribus en voyage, quand les prisons sont un peu loin.
Nous avons campé, notamment, aux abords d’Alcazar, qui est une ville presque tout entière consacrée à teindre en jaune les babouches. Cette teinture est empruntée à la peau des grenades; de sorte que les gens se nourrissent le plus possible de ce fruit, et, autour de la ville, il y a, comme des fortifications, des murailles d’écorces de grenades.
La mosquée est fort belle. Je l’examinais, avec M. Tissot ; il me fit remarquer de nombreuses
pierres, qui étaient entrées dans la construction de cet édifice musulman et sur lesquelles on lisait des inscriptions latines. Elles avaient été prises par les Maures à des temples romains; et ainsi se trouvaient assemblées deux pensées ennemies, Tune vaincue par l’autre.
XXÎÏ
HISTOIRE DE CHAMMA
— Je vous ai dit comment Chamma Ben t El Arbi, jeune Mauresque au visage voilé, nous rencontra, un jour, Régnault et moi, sur le Socco de Tanger, nous fit un signe de ses yeux, nous suivit, entra chez nous, et devint notre modèle de prédilection. Chamma, par tant de complaisance pour les infidèles, trahissait gravement la loi de l’Islam : elle agissait ainsi en haine d’une religion dont elle avait souffert.
Quels étaient son père et sa mère, où et comment avait-elle grandi, parmi quels entours? cela, je ne l’ai jamais su. Mais elle avait été mariée, et puis, faute d’enfants, répudiée. C’est de là que datait sa grande colère contre l’Islam, son horreur des mahométans et sa bienveillance pour nous. Alors commença la nombreuse aventure de cette petite révoltée, de cette féministe orientale; je vous la conterai.
Après son divorce, qui l’indignait, elle détesta si bien ses coreligionnaires qu’elle vécut de préférence parmi les juifs et les chrétiens. Elle y eut
le succès dont elle était digne. Elle sut bientôt quelques mots d’espagnol, de français, d’italien, de tous les langages d’Europe, — souvenirs un peu mêlés des amitiés qu’elle avait eues dans les diverses légations de Tanger. Pour le français, il est certain qu’elle n’en connaissait pas les termes les plus choisis : on remarquait, dans son bavardage, un innocent argot, dont elle ne comprenait qu’à moitié la valeur expressive.
Il y a trente-six ans, rien n’élait plus difficile, à Tanger, pour des peintres, que de se procurer des modèles maures. Ghamma nous fut précieuse. En outre, elle nous amenait des amies à elle, qu’elle exhortait à retirer leur voile; et elle nous trouvait de beaux costumes, que nous achetions et qui nous furent très commodes.
Elle s’installa chez nous. Elle fut, dans notre patio, un oiseau singulier, toujours remuant et babillant. Par exemple, elle ne s’entendit point à merveille avec nos gens : notre cuisinière, la veuve du consul grec de Gibraltar, vit d’un mauvais œil cette étrangère, d’ailleurs impertinente. Chamma ne ménageait personne, et c’était son plaisir de donner des ordres à tout le monde, et à la Grecque, et à Mohamed, et à cet Ali-Pata qui était Je maître de notre cavalerie. Elle criait; elle piaillait, en espagnol, en français, en arabe. Les autres se fâchaient, récusaient son autorité : — - il fallait, à chaque instant, mettre le holà. Ghamma, très maligne et sachant que nous avions besoin d’elle, abusait effrontément de notre faveur.
Le soir, quand elle nous avait amené, en cachette, quelques Mauresques de ses relations, nous donnions dans notre patio de petites fêtes bien marocaines; et alors il nous semblait que l’Orient nous possédait une fois pour toutes; notre sou-
HISTOIRE DE CHAMMA
venir de l’Europe s’en allait et nous étions à jamais loin.
La police de Tanger ne tarda point à découvrir la retraite de Chamma. Chez nous, elle n’était pas en péril ; mais, dehors, elle s’exposait aux représailles d’un fanatisme irrité. Or, c’était le diable de la retenir. Elle savait qu’en sortant elle risquait la prison, la bastonnade et possiblement la pendaison. Cependant, elle imaginait des. prétextes irréfutables : ne devait-elle pas aller au bain, au cimetière?...
Un jour que nous étions allés, Régnault et moi, nous promener, nous apprîmes au retour que Chamma était partie... Elle était partie sans rien dire, sans faire connaître où elle allait, sans annoncer qu’elle reviendrait... Elle nous manqua. Nous craignions pour elle des ennuis, les pires ennuis. Le lendemain, le surlendemain, la semaine durant, pas de nouvelles... Notre patio fut désert et triste, comme une cage dont l’oiseau s’est envolé. Nous ne savions pas ce qu’elie était devenue. En prison, peut-être?... Mohamed et Ali- Pata refusaient de s’inquiéter d’elle; nous les envoyâmes s’informer : ils affectèrent de n’avoir rien appris... Ils étaient, au fond, ravis de ce départ de Chamma; ils se félicitaient de n’avoir plus à servir la renégate.
Quelques jours plus lard, nousétionsà travailler dans notre patio, lorsqu’un bruit d’étoffe, un glissement, un frou-frou se fait entendre. Un singulier paquet de linge tombe, comme du ciel, le long d’une des colonnes qui soutenaient, autour du patio, la terrasse... C’est Chamma. Arrivée près du sol, elle saute. Elle vient à nous et, très simplement, dit :
— Me voilà!...
Elle étendait les bras, elle souriait; elle resta une minute immobile à nous regarder et à jouir de notre étonnement. Et puis, avec une volubilité joyeuse, avec des gestes prestes et jolis, avec des mines de comédie et de drame, elle nous raconta son odyssée périlleuse : — elle était sortie pour aller au cimetière, — il le fallait bien! ne le fallait-il pas?... l’évidence même, il le fallait! — et puis elle était allée voir sa sœur — comment ne pas aller voir sa sœur, quand on a tant fait que de sortir, quand on est dehors, à deux pas? — - et alors elle s’était aperçue que la police la guignait; donc elle s’était sauvée, en toute hâte, pour échapper aux méchantes gens; elle avait filé, de terrassé en terrasse, grimpant, dégringolant, se faufilant et se glissant, évitant les rues périlleuses, et elle était arrivée enfin, un peu lasse, très essouflée, rose de peur et d’amusement, chez nous, enfin chez nous...
— ■ Et me voilà!...
D’ailleurs, elle jurait de 11e plus s’échapper, jamais : c’était décidément trop dangereux, elle avait eu trop peur... Ah! jamais, jamais elle ne se sauverait!...
Que répondre à de telles explications? Cliamma, du reste, ne nous laissait pas le temps d’une objection timide. Elle bavardait drûment; et, à peine eut-elle achevé son récit, elle se sauva jusqu’à sa chambre, pour changer de robe, pour se faire belle, pour se retrouver chez elle et être contente...
Ali-Pata et Mohamed, eux, étaient fort mécontents de ce retour. Ghamma dîna avec nou§. Pendant le dîner, une dispute S’éleva entre Chamma et ses compatriotes. Us échangèrent un rude langagemarocain. Sans comprendre les mots., il était facile
HISTOIRE DE CHAMMA
de deviner que de terribles paroles étaient dites, grossières à souhait et ardemment injurieuses.
La vie reprit son cours. Régnault se servit de Chamma pour le tableau que Dumas lui avait commandé.
Chamma était belle plutôt qu’exactement jolie. Un visage très caractérisé, des yeux noirs très vifs, de petits cheveux noirs et frisés, la mâchoire assez forte et qui marquait l’énergie de cette petite révoltée. Des mains très lines, la peau brune, un corps svelte, long, élégant comme une statuette de bronze.
Elle nous racontait la vie que mènent les Maures et - — avec quelle indignation farouche ! l’abrutissement qu’ils obtiennent de leurs femfnes...
Comment cette fillette, parmi tant de résignées, avait-elle résisté, avait-elle songé à devenir cette rebelle, animée de principes nouveaux et munie d’un programme de revendications?... Puérile, avec cela, rieuse, étourdie, bien différente des féministes de chez nous, plus gracieuse infiniment!...
Elle se moquait de tous. Il fallait la voir bousculer nos Arabes. Elle les traitait comme des sauvages, et se déclarait enchantée des chrétiens.
Arriva la guerre; et vous savez comment nous avons, un jour, Régnault et moi, décidé de partir.
Que deviendrait Chamma? Ce fut alors l’une de nos préoccupations.
Chamma ne comprenait pas très bien notre départ. Elle l’acceptait comme un coup de l’inéluc table fatalité. Nous lui promettions de revenir; ce ne serait qu’un peu de temps à passer. Elle nous écoutait; silencieuse; mais elle était moins attentive aux projets d’avenir qu’à la réalité présente. Elle avait peur...
LES SOUVEiNIRS D’UN PEINTRE
Nous avions peur pour elle. Serait-elle mise en prison? La police, qu’elle avait narguée, se vengerait-elle? Comment faire?...
La veuve du consul grec, bonne femme et capable d’humanité, alla par la ville voir si Chamma ne pourrait pas se joindre à quelque caravane en partance pour quelque bourgade cachée... Justement, il y avait un brave marchand qui s’en allait, avec des bourriquets, vers le Sud. Moyennant une petite somme, il voulut bien emmener Chamma. Et Chamma consentit à le suivre ; elle était abattue par l’annonce de notre départ, elle n’avait plus de volonté, elle obéissait à la destinée avec un triste abandon.... Les prix furent faits, l’itinéraire décidé, la date fixée.
Seulement/la date, ce fut un secret; nos Arabes ne la surent pas. Il fallait se méfier. Ali-Pata n’était point un mauvais diable ; mais Mohamed était un fanatique; et il eût été, par zèle religieux, capable de trahison .. Chamma s’en irait, oui; un jour ou l’autre... Tel fut ce pénible complot.
Chamma, elle, savait la date. Et, à mesure que la date approchait, Chamma devint plus sombre, plus douce, plus docile au mauvais sort. La veille au soir du jour fixé pour la séparation, elle s’assit par terre, dans un coin de patio; elle y resta sans bouger; elle suivait des yeux nos mouvements; elle regardait toutes choses autour d’elle, comme pour emplir sa mémoire de ce bonheur qu’elle quittait, et elle pleura sans discontinuer.
Elle partirait le lendemain, dès l’aube. Il fallut la conjurer d’être prête; il fallut aussi lui promettre d’aller, par un autre chemin, jusqu’à un point de campagne ou elle nous verrait encore, et certes me nous parlerait pas, mais nous verrait. Et elle nous ferait un signe, comme ceci, que per-
HISTOIRE DE CHAMMA
sonne ne comprendrait, mais qui serait pour nous dire adieu, finalement adieu...
Lorsque nous avons été, Régnault et moi, nous coucher, il y avait sur chacun de nos oreillers un petit bouquet de fleurs, que Chamma y avait posé. Nous l’avons remerciée, et elle nous a dit :
— J’ai voulu vous dire adieu à ma façon,, sans' parler; vous garderez les fleurs de Chamma aussi longtemps que vous pourrez...
Elle partit à cinq heures, le matin, quand la lumière n’éfait pas encore chaude. Et nous, bientôt, tristes presque autant qu’elle, nous sommes montés à cheval, nos fleurs à la boutonnière, et nous avons été vers la plage, assez loin, attendre le passage de la petite caravane où serait Chamma.
Il faisait beau. Le frais soleil matinal emplissait l’air d’une clarté délicate et qui jouait parmi des buées humides.
Au faîte d’une ligne de collines qui séparaient de la campagne le rivage de la mer, la petite caravane apparut, en fine silhouette sur le ciel bleu ardoise. Nous étions très émus et nous guettions cette épiphanie. D’abord, cheminaient des chameaux, lents, balancés, souples, chargés de gens, de ballots; et puis des ânes; et puis des gens; et enfin, un peu en arrière, sur un bourriquet qui trottinait, Chamma. Elle ne nous vit pas tout de suite; elle regardait le sol, sans bouger. Quand elle nous vit, elle eut un bref sursaut et ensuite, veillant à ne pas être aperçue de ses compagnons, elle agita ses mains, elle se risqua même à faire flotter, un instant, son mouchoir, en signe d’adieu et de bon voyage... Sa tête s’inclinait à gauche, en une pose de mélancolie et de lourde peine.
La petite caravane suivit les monticules de sable
qui de la plage allaient à l’intérieur du pays. Lorsque Chamma fut le plus près de nous, pour s’éloigner enlin, c’est alors que nous eûmes le plus de chagrin tous les trois. -
Nous ne pouvions, Régnault et moi, sans être remarqués, au péril de Chamma, l’accompagner davantage. Nous étions immobiles, à cheval, et nous la regardions qui s’en allait, qui s’en allait... Elle se retourna à plusieurs reprises; et, chaque fois, il nous semblait que nous voyions son visage pour la dernière fois. Enfin, elle prit son parti, elle ne se retourna plus... La caravane devint une ligne de fourmis qui voyagent, en file... Et alors, il n’y avait plus qu’à s’en aller. Nous sommes retournés chez nous, sans échanger une parole; nous sommes rentrés dans notre patio, que nous devions abandonner nous-mêmes le lendemain. Quelques secondes, nous regardâmes, autour de nous, ces murs où la gaieté n’était plus. Et, d’un même mouvement, nous sommes tous les deux montés à notre terrasse, afin de voir s’il n’était pas possible de discerner encore vers l’horizon la petite caravane qui emmenait au Sud mystérieux Chamma Bent El Arbi, petite àme, attristée maintenant, de notre vie marocaine finie... Non. La caravane était loin déjà, ou cachée par les maisons blanches de Tanger. Au ciel régnait le splendide soleil de notre dernier jour marocain!...
Lorsque je revins à Tanger, seul, après la guerre, je m’informai de Chamma. Quatorze mois s’étaient écoulés depuis que je l’avais vue s’enfoncer vers le Sud... J’appris que, dans le petit village où elle s’était réfugiée, les fanatiques l’avaient découverte. ils l’avaient, hélas! ramenée à Tanger, fait emprisonner et mettre aux fers. On se vengea
HISTOIRE DE ClIAMMA
d’elle cruellement. Alors, la légation française, aux soins de qui nous l’avions en partant recommandée, s’employa pour elle et obtint qu’elle fût mise en liberté.
Les légations exerçaient une heureuse influence au Maroc. C’est vers cette époque-là, par exemple, qu’elles réussirent à faire supprimer, dans le terrible Empire, une pratique redoutable : le talion. Les voleurs, jusqu’alors, avaient la main droite coupée, et coupée sans précaution, de telle manière qu’ils mouraient, en général, des suites de ce supplice. Tout au plus étaient-ils invités à profiter de ce remède qu’on leur offrait gracieusement : tremper leur moignon saignant dans un bassin de poix bouillante qui était mis à leur disposition. Presque tous préféraient la mort à ce remède sauvage...
Chamma fut libre, et je ne sais pas ce qu’elle devint. On ne l’inquiéta plus. Peut-être avait-on reconnu qu’il était inutile de la vouloir dompter.
Je l’aperçus, un jour, sur le Socco. Et la scène fut la même que lors de notre première rencontre. Elle cligna des yeux, en signe d’intelligence, me suivit et, lorsque j’entrai chez moi, elle entra aussi.
Grande joie de me retrouver. Mais elle me montra ses poignets, ses chevilles, que les fers avaient écorchés, meurtris. Elle pleura... Je lui appris la mort de Régnault. Son chagrin fut de la colère : ses sentiments pénibles tournaient toujours à la révolte. Elle s’en prit au dieu des musulmans :
— Alors, Allah?. .. quoi?...
Et, parmi ses larmes, elle déclama son athéisme.
Elle ne s’installa point, comme jadis, dans notre demeure triste à présent. Mais elle vint presque
tous les jours. Elle entrait et sortait à sa guise. Depuis qu’elle était, en quelque sorte, au ban de l’Islam, les fanatiques eux-mêmes la négligeaient.
Elle courut, comme jadis, au travers du patio... Mais il n’y avait plus de gaieté chez nous; le bonheur n’était plus là.
Je restai quelques mois à Tanger, travaillant comme je pouvais, rangeant et emballant les affaires d’Henri pour les envoyer à son père, chassant un peu, usant le temps de mon mieux. Je n’éprouvais aucun désir de rentrer en France : il me semblait que je n’avais plus qu’à endormir ici, en ce pays, des souvenirs défunts, mon existence désolée. Mon père m’écrivit qu’il désirait me revoir, il insista pour que je revinsse, et je décidai de faire à sa guise.
J’avertis les domestiques, je leur donnai congé; je vendis les chevaux. Enlin, je préparai mon départ. Nouvelle débâcle, l’abandon de ce passé tant précieux! Ali-Pata et Mohamed pleurèrent; la veuve du consul grec pleura. Quant à Chamma Bent El Arbi, elle me déclara :
— Tu m’emmèneras avec toi.
Gomme j’essayais de lui expliquer tout ce qu’avait d’absurde et d’impossible ce projet, elle refusa de m’entendre; elle m’interrompit et répéta :
— Tu m’emmèneras avec toi.
Je me disais à moi-même :
— Non, je n’emmènerai pas avec moi Chamma Bent El Arbi, qui est délicieuse à Tanger, mais qui serait, à Paris, déplorable. Non, je n’emmènerai pas à Paris Chamma Bent El Arbi.
Je me disais cela en moi-même. Mais, tout haut, je ne disais rien, parce qu’il n’y avait au monde rien de plus inutile et vain que de prétendre dis-
HISTOIRE DE CHAMMA
culer avec Chamma. Jamais on ne l’eût persuadée : le seul espoir, en pareille occurrence, était qu’elle changeât d’idée toute seule.
J’annonçai à mon propriétaire que je lui restituerais bientôt sa maison. Il n’en était point embarrassé, le diable!... Nous l’avions si bien embellie, Régnault et moi, sa maisonnette, si bien ornée et peinte, qu’elle était devenue un petit palais. 11 se dit qu’il profiterait de ces améliorations pittoresques. . J’appris qu’il voulait en faire un calé, pire peut-être, et qu’il était, à ce propos, en pourparlers avec des juifs opulents.
Nous avions peint avec un soin particulier les portes qui donnaient sur le patio; nous les avions peintes, d’après nos croquis espagnols, à la ressemblance des portes de l’Alhambra. J’aurais voulu les emporter. Elles étaient, là-bas, à la lumière d’Orient, très jolies; je ne sais pas ce qu’à Paris elles auraient donné... Mais elles m’étaient un souvenir, en tout cas, auquel je ne renonçais pas sans tristesse. Je demandai au propriétaire de les lui acheter. Il s’y refusa obstinément. Parbleu, il était malin!...
Or, il me fut insupportable de laisser à l’affreux bonhomme ces reliques de nos heureux jours, ces planches où il y avait de la peinture de Régnault.
La veille de mon départ, le soir et la nuit, Lagraine et moi, nous avons avec acharnement travaillé à supprimer tout cela, tous les souvenirs. Nous avons blanchi à la chaux les murs que j’avais décorés avec Régnault. Et nous avons remis en l’état de bois naturel les portes du patio. Nous brûlions la peinture, au moyen de fers à repasser, et nous la grattions : elle tombait en petites loques ternes et ridées; elle faisait, sur le sol, de petits tas lamentables et sales...
Cette destruction du passé nous occupa toute la nuit. Le lendemain matin, cette demeure tant aimée avait repris son air de banalité indifférente ; elle était redevenue, comme au temps où nous ne l’aimions pas encore, anonyme, quelconque, et déserte. Nos caisses étaient parties ; il ne restait que de menus bagages; et les gens qui erraient encore entre ces murs dénudés avaient déjà les gestes vagues et Lallure hâtive de qui a brisé les liens nombreux d’une habitude.
Je quittai ainsi Tanger la blanche, qui avait été propice au plus parfait bonheur de ma vie, et qui m’avait donné la prodigieuse révélation d’une lumière inoubliable, et qui avait accueilli ma tristesse, plus tard, avec autant de douce complaisance que mon allégresse d’an tan. L’adieu que lui fit mon cœur me déchira. 11 me sembla que j’avais prolongé le plus possible et au delà de ses bornes réelles l’enchantement de ma plus belle jeunesse et qu’enfin je devais comprendre que c’était fini. Mon deuxième séjour à Tanger avait été un paradoxal effort pour me nier à moi-même une fatalité. Je renonçais à cette vaine tentative; je m’en allais, abandonnant un rêve, un fantôme, que ma ferveur n’avait pas ressuscité. L’adieu que je dis à Tanger, c’est une illusion qui le reçut.
Le terrain que nous avions acheté, Régnault et moi, pour y bâtir notre définitive demeure, pour y installer notre joie, fut vendu par les soins de la légation. Il paraît qu’on y a construit un grand hôtel... Je ne tiens pas à voir cela.
J’emmenai Lagraine et mes lévriers... Je n’emmenai point Chamma.
Elle m’avait dit et répété, la petite Mauresque têtue :
— Emmène-moi!
HISTOIRE DE CHAMMA
Quand elle vit que je partais, elle ajouta :
— Emmène-moi, — ou j’irai te rejoindre!...
Que Ghammavînt me rejoindre à Paris, cela me semblait si absurde et impossible, que la promesse — ou la menace — ne me troubla guère. A tout hasard, cependant, je lui cachai mon adresse. D’ailleurs, elle négligea de me la demander : le projet qu’elle affirmait ainsi était assez vaste et comportait assez de difficultés extraordinaires pour qu’elle en pût négliger un détail... Moi, je comptais sur les difficultés de l’entreprise ; elle, ne songeait qu’à sa volonté nette.
Je lui expliquai :
— Charnma, Paris est une ville toute différente de ce que tu as jamais vu, et où il n’y apas de place pour une petite Mauresque, même brouillée avec l’Islam . Tu y serais malheureuse ; tu n’y vivrais pas. . .
Comme j’argumentais, elle se tut. Et je ne pus savoir exactement si je l’avais persuadée ou bien si elle n’attachait à mes paroles aucune espèce d’importance.
Quand Charnma avait une idée, elle ne s’occupait pas du tout de savoir si cette idée était bonne, ou seulement réalisable. Pour qu’elle y renonçât, il fallait qu’une autre idée, plus délicieuse encore et peut-être impossible, l’eût séduite. Mais elle ne faisait de concessions qu’à elle* même. Tout cela s’arrangeait dans le silence où elle s’enfermait parfois, lorsqu’en valait la peine le sujet de sa méditation.
Elle me fit des adieux très tendres. Mon départ ne l’irritait pas autrement, puisqu’elle avait décidé de me rejoindre...
A Paris, je me remis à travailler et à vivre. Les mois passèrent. Deux ans passèrent... Et je
n’avais pas oublié Ghamma, si vous voulez, mais je ne pensais pas à elle conslamment. Les souvenirs d’Orient s’éloignaient; l’existence quotidienne s’accumule, vaille que vaille, et opprime le passé...
Un .jour, mon domestique m’annonça :
— il y a une dame qui demande à voir monsieur... Une dame très bizarre...
Je travaillais, dans mon atelier...
Habillée en chrétienne, un peu comique en cet accoutrement, Ghamma entra, toute simple. Et elle me dit, comme une chose toute naturelle :
— Me voilà. Je t’avais dit que je viendrais te rejoindre, et me voilà...
J’eus l’impression qu’un bolide, qu’un morceau détaché de la lune ou de quelque planète folle entrait dans mon atelier. Je m’écriai :
— Toi, Ghamma, ici? Comment, diable?...
Elle n’était aucunement embarrassée. Tandis que la stupeur m’immobilisait, elle s’assit et, sans me laisser le temps de l’interroger davantage, elle me raconta son histoire en grand détail, depuis le commencement :
— Je t’avais dit que je te rejoindrais. Depuis que tu es parti, je ne pensais qu’à venir. C’était très dificile. Et il m’a fallu tout ce temps pour réussir. Tu aurais dû m’emmener, cela perdait moins de temps. 'Mais me voilà : c’est bien... J’ai réfléchi; j’ai arrangé cela. Moi, je ne savais pas du tout comment on voyage, en ces drôles de pays. Mais j’ai causé avec une juive, qui était mon amie et qui connaissait beaucoup de choses, et qui était assez bonne... Je lui ai confié en secret que je voulais aller à Paris. Elle m’a dit : « A Paris, Chamma?... tu n’y penses pas ! . i . » Mais, moi, je lui ai dit que je voulais aller à Paris, et
HISTOIRE HE CHAMMA
que je ne voulais plus vivre avec les Maures, et comment faire?... Alors, elle, qui était assez bonne, m’a donné une robe : ce n’est qu’une robe de juive, n’importe! ça ressemble mieux aux robes de chez vous qu’un haïk. Je suis allée sur le port. Et il y avait un navire; et on m’a dit que ce navire -là s’en allait à Oran. Je ne savais pas si c’était le meilleur chemin. Mais, en tout cas, j’ai bien compris qu’à Oran je ne serais plus chez les Maures. Le navire partait à telle heure. Et moi, en attendant cette heure-là, je me suis cachée derrière des barques qui étaient à sec sur la plage, et je me disais : « Chamma, si on te trouve, on te prendra, on devinera que tu te sauves; et, pour que tu ne te sauves pas, on te mettra en prison ». C’est pourquoi je me suis cachée dès la veille. Et voici, le temps passe; et puis c’est le soir et on ferme les portes de la ville; la ville s’est enfermée et Chamma est dehors. Et puis la nuit, toute la nuit, qui n’en finissait pas. Et j’avais peur de m’endormir; mais non, je n’avais pas sommeil, parce que la pensée de partir me tenait éveillée.
» Le lendemain matin, ce fut bientôt l’heure. Et moi, j’ai vu des gens qui venaient pour partir, et ils montaient dans de petites barques qui les menaient au grand navire... Alors, Chamma est sortie de sa cachette sans être vue, et elle a fait semblant d’être une femme comme les autres qui venaient pour partir. On ne l’a pas remarquée ; et, avec les autres gens, elle est montée sur une petite barque. Elle se disait, quand il y eut de beau entre le rivage et elle : « Je quitte le pays des Maures, je ne touche plus à la terre d’Islam ». Et je fus sur le grand navire. Alors, j’ai payé ma place; j’avais de l’argent, j’avais bien su en avoir... Le bateau
est parti; et j’étais si contente !... si contente, de n’être plus chez les Maures!... si contente, que j’aurais voulu, tout de suite, me marier avec un chrétien!... Oui, c’est cela... A Oran, je restai plusieurs jours. Et je ne savais plus où aller... J’ai demandé à celui-ci, à celui-là... Et ils m’ont dit qu’il fallait aller d’abord à Alger... Ce fut très long, par des voitures et à pied, et je ne sais comment... A Alger, il y avait encore de grands navires; ils allaient à Marseille, et j’ai su que Marseille était en France. En France : alors, c’était bien! Je suis montée dans ce nuvv™ jt je suis arrivée à Marseille...
» A Marseille, je ne savais plus. Je n’étais plus dans mon pays, là, plus du tout!... Plus personne ne parlait arabe, plus personne; et j’ai un peu parlé à des matelots de bateaux espagnols, qui déchargeaient des oranges. Seulement ils ne s’occupaient pas de Chamma, et ils riaient. Alors j’étais découragée et fatiguée. Je me suis assise par terre, sur le quai, et j’étais triste, et j’ai pleuré.. Un homme est venu, qui était comme le chef du port; je lui ai dit que je voulais aller à Paris. Seulement, il ne comprenait pas. Alors, un autre homme est venu, qui était Benjamin Constant. Il m’a reconnue parce qu’à Tanger, chez vous, j’avais posé pour lui. Il m’a dit : « Chamma? » et j’ai répondu : « Oui, c’est moi, Chamma!... » Il était là, en promenade sur le port. U entendit qu’il y avait une Mauresque en train de pleurer, parce qu’on ne la comprenait pas. Et c’est pourquoi il est venu et il m’a dit : « Chamma!... » Il m’a encore dit : « Toi?... Qu’est-ce que tu fais là?... » J’ai répondu : « Je veux aller à Paris, voin ton ami et le mien! » Alors, il m’a conseillé :
« Tu ferais mieux de retourner à Tanger... » Je
HISTOIRE DE CHAMMA
crois qu’il me conseillait ainsi parce qu’il croyait que tu aurais de l’ennui de me revoir... Mais, moi, j’ai dit : « Non! A Tanger, on me pendrait. Et je veux aller à Paris!... » Alors, Benjamin Constant m’a donné de l’argent, et il m’a écrit sur un papier l’adresse où tu demeures, et il disait : « Avec une voiture, Ch anima, tu le trouveras. » Il m’a menée au chemin de fer; quand le chemin de fer est parti, Chamma était bien contente d’aller à Paris; et Benjamin Constant était bien content d’être débarrassé de Chamma... Et puis j’arrive à Paris, et j’étais si fatiguée que j’en serais tombée et, si j’étais tombée, je me serais endormie là... J’avais toujours gardé dans ma main, serrée entre mes doigts, l’adresse où tu demeures. Seulement, je ne savais pas à qui la donner. Alors, j’ai pleuré : les gens s’apitoient, je montre le papier, on me mène. à une voiture... Et me voilà. Je suis bien contente, parce que je suis loin de l’Islam et près de toi... Chamma est contente!... »
Le voyage de Chamma était, à cette époque-là, une chose extraordinaire, extravagante, absurde et presque héroïque. Aujourd’hui, non : les Mauresques ont bien changé. Mais le voyage de Chamma fut une aventure d’exploratrice inconsidérée...
Toujours est-il que ce n’est pas une petite affaire, pour un peintre de Paris, qu’un tel débarquement soudain d’une féministe mauresque. Et j’eus évidemment du plaisir à revoir Chamma; mais, plus encore, je fus embarrassé d’elle.
Elle, non. Elle n’éprouvait aucun embarras. Je lui dis :
— Chamma, que vais-je faire de toi?...
Elle me répondit, avec une simple intrépidité :
— Tu me mettras un matelas par terre. Et je coucherai là, dans ce coin. Et je ferai ton ménage...
Avec sa robe de velours noir, râpée et fripée, ce n’était plus la Cbamma de Tanger, la vraie Chamma. Et puis, il lui manquait le soleil; il manquait à sa beauté le décor, les entours de lumière, de couleur magnifique; et il manquait à sa révolte la présence hostile de l’Islam. Ce n’était plus Chamma, mais un petit être égaré, bizarre en ce lointain où le sort l’avait éconduite.
Premièrement, et avant toute organisation d’existence, il fallait à cette Chamma parisienne un costume convenable. Je l’ai emmenée, pour cette emplette, dans un magasin de confections. Nous y sommes allés en voiture découverte. Chamma était ravie. En chemin, je lui montrais la ville, les monuments, les boulevards... Mais rien ne l’étonnait; elle acceptait aisément ce spectacle nouveau. On eût dit qu’elle avait prévu tout cela; ou bien, peut-ctre, en se lançant dans une telle aventure, son imagination s’était-elle préparée à de surnaturelles découvertes, de telle sorte que la réalité restait en deçà de son attente.
Ce qu’elle admira le plus, ce furent les militaires : les officiers en pantalon rouge l’émerveillaient.
Moi, je lui montrais les sergents de ville et je les lui signalais comme beaucoup plus méchants que les policiers du Maroc. Il convenait, en effet, que Chamma, délivrée de l’Islam, ne prît point une trop large idée de sa liberté nouvelle : je voulus lui rendre imposants les gêneurs. Elle m’écoutait avec scepticisme et riait...
HISTOIRE DE CHAMMA
Le plaisir de la promenade n’empêchait pas cette question de me tourmenter :
— Chie faire de Chamma?
Je me le demandais tout bas ; et elle le comprit sans doute, car elle me dit, comme répondant à mon incertitude :
— Bah! je poserai chez les artistes que tu connais...
J’avais, à ce moment-là, pour modèle une négresse qui était une brave femme. Je lui présentai Chamma et je la priai de s’occuper d’elle. Ces deux exilées, la Mauresque et l’Eihiopienne, que des hasards différents avaient jetées, si loin de leurs origines et de leurs races, à Paris, s’entendirent le mieux du monde. La négresse veilla d’abord au logement de Chamma : elle lui trouva, dans l’arrière-boutique d’un marchand de vins, une chambre suffisante. Ce marchand de vins était natif de Séville : ainsi, ce que Chamma ne trouvait pas à lui dire en français, elle le lui baragouinait en espagnol; j’imagine que, quand la négresse était là, cela faisait un singulier estaminet de tour de Babel. Et puis la bonne négresse mena Chamma chez les peintres. Chamma fut un modèle en vogue. Elle était maligne et se faisait payer cher. Seule Mauresque de Paris, elle avait conscience d’être précieuse. Elle savait croiser les jambes à l’orientale : c’est une pose qu’on n’obtient pas des modèles parisiens les mieux dressés à prendre des façons arabes. — Elle venait assez souvent me voir. Elle était enchantée; sa vie s’arrangeait, elle gagnait de l’argent et s’en amusait. Puis je la vis de moins en moins, et elle me négligea tout à fait. Je ne savais pas trop exactement ce qu’elle devenait; pourtant je devinais qu’une aventure la devait occuper, une folie quelconque...
Un soir, j’étais aux Folies-Bergère; et je m’aperçus qu’on regardait beaucoup, au balcon, une jeune femme d’une extrême élégance, à côté d’un jeune homme très élégant lui-même, un gandin. C’était Chamma, cette jeune femme qui avait ce grand succès de coquetterie, Chamma surmontée d’un chapeau prodigieux dont les plumes éclatantes, bleues et roses, faisaient comme un jet d’eau et retombaient jusqu’à ses épaules nues : car Chamma était décolletée, parmi des dentelles et des rubans et des bijoux rutilants; et Chamma souriait, ravie, et jouissait de son triomphe, et n’avait aucune modestie, et rayonnait, déjà péronnelle et puérile encore...
La belle dame !... Et voilà où aboutissait le féminisme d’une petite Mauresque endiablée !...
Elle me reconnut et me fit « -bonjour » de la tête. A l’entr’acte, elle descendit au promenoir pour me rencontrer, pour me raconter son bonheur :
— C’est mon amant, tu sais?... Et il m’adore; et je suis très heureuse, ah ! si heureuse ! tu ne peux pas imaginer comme il m’adore; et, moi, je l’aime bien !...
Je lui demandai, pour rire :
— Et Tanger?...
— Ah ! pftt !... fit-elle.
Et, au nom de Tanger, elle cracha, de mépris...
Voilà comme je retrouvai Chamma, transformée par quelques mois de Paris. Elle était d’esprit varié, docile aux inlluences agréables, et se différenciait ainsi de sa race immobile.
Plus tard, l’année suivante peut-être, je retournai aux Folies-Bergère, et j’y revis Chamma, mais Chamma transformée encore, une autre Chamma. Cette fois, elle n’était plus une élégante Pari-
HISTOIRE DE CHAMMA
sienne : son costume était celui d’une Mauresque, ou à peu près, un costume fané, d’ailleurs, et composé d’étoiles médiocres. Et Charnma ne trônait plus au balcon ; mais, dans un coin du vestibule, derrière une table, elle vendait du racahout, des pastilles du sérail, du nougat, des bonbons quasi orientaux.
Charnma fut un peu gênée de m’apercevoir, un peu humiliée...
— On s’est disputé, me dit-elle; et il est parti...
Charnma, répudiée une seconde fois, acceptait l’aventure avec mauvaise humeur; mais il lui venait quelque résignation de l’habitude commençante.
Elle ajouta :
— j’importe ! C’est bien !... Seulement, tu vois, j’ai un laid costume et ça m’ennuie. Tu devrais, toi qui en as de très beaux, m’en prêter un...
Volontiers. J’avais gardé, en effet, les costumes de Tanger, les étoffes souples et charmantes que Charnma nous procurait là-bas.
Elle arriva, le lendemain matin, de bonne heure; et, tous les deux, nous avons cherché parmi ces nippes admirables celles qui conviendraient le mieux à son incarnation nouvelle. Nous avons ouvert les malles où étaient enfermés ces robes, ces haïks, ces voiles, ces sandales; nous avons remué ces souvenirs d’où montait, pour elle et pour moi, une mélancolie étrange...
Charnma fut gaie et, peu à peu, s’attrista. Elle choisit l’accoutrement le plus beau. Elle le revêtit ; et, quand elle fut ainsi habillée selon I’us3ge ancien de sa race, il nous parut, à tous les deux, qu’elle était déguisée; Vévocation du passé réel nous sembla paradoxale.
Elle partit, en ce costume, silencieuse et douce.
Et puis, je fus encore longtemps sans la voir. Elle revint, après des mois, langoureuse, pauvre, désolée...
— Ça ne va plus, Chamma?
— Non, me répondit-elle; ça ne va plus...
Elle avait déménagé. Elle me raconta qu’elle habitait, à Montmartre, une chambre au premier étage d’une maisonnette. Une chambre petite et misérable, mais qui avait cet avantage de donner sur une terrasse en zinc, d’où l’on découvrait Paris...
— Une terrasse, tu comprends? comme à Tanger; plus étroite, oui... Mais enfin, le soir, je m’y assieds, et je croise les jambes, et je regarde... C’est moins beau qu’à Tanger!...
Chamma, Parisienne, était prise de nostalgie. Elle se le dissimulait à elle-même afin de ne pas constater que le grand effort de sa vie aboutissait à ce déplaisir. Mais elle était, malgré elle, attentive au souvenir de la lumière merveilleuse sur le sable et souriait amèrement au bonheur d’autrefois...
Et puis, elle ne posait plus guère. Elle n’avait plus la vogue. Les peintres délaissaient l’Orient. Chamma ne gagnait plus beaucoup d’argent. Et je crois que, jeune encore, elle sentait la fatigue de ses années aventureuses...
Je lui demandai :
— Chamma, veux-tu retourner au pays?...
Elle me répondit avec tant de brusquerie que je
vis bien que l’offre la tentai!, en la révoltant :
— Non, non! jamais! Chamma mourra ici!...
J’appris, quelques semaines plus lard, qu’elle
était tombée malade, entrée à l’hôpital... Ce fut la négresse qui me le raconta. Mais à quel hôpital? Ni la négresse ne le savait, ni le propriétaire de Chamma, me disait-elle. Du moins, elle me l’af-
HISTOIRE DE CHAMMA
firma, et je me demande encore si elle n’avait pas reçu de Chamma la consigne de me raconter ainsi les choses... Je voulus m’informer. Des jours passèrent. La négresse me vint annoncer que Chamma était morte...
— Comment?...
— Oui, d’une pleurésie...
J’en eus tant de chagrin qu’en vérité je n’osai pas interroger davantage. La petite Mauresque si gaie était morte en quelque hôpital affreux, loin du soleil, loin de Tanger natale, et le dernier regard de ses yeux n’avait pas rencontré autre chose que le terrible spectacle de la souffrance misérable, couchée en des lits parallèles... Pauvre Chamma, pauvre petit oiseau de lumière!...
Je ne désirai pas de voir le cimetière et la tombe. Puisque Chamma était morte et puisque ainsi s’anéantissait de jour en jour tout le passé précieux, je n’avais plus qu’à m’enfermer plus étroitement chaque jour dans la solitude où je travaillais à oublier, de mon mieux...
Vingt ans passèrent, — vingt ans ou vingt-cinq ans, je ne sais plus... Un de mes amis, un peintre, qui a son atelier au-dessus du mien, partit pour l’Algérie. Il voulait faire des études là-bas, connaître, comme nous, autrefois, le soleil et ses fantasmagories.
A son retour, il vint me voir; et il me raconta les belles choses qu’il avait vues, les splendides révélations que le soleil lui avait prodiguées...
Soudain, il me dit :
— J’ai vu Chamma !...
— Quoi?...
— Mais oui, j’ai vu Chamma !...
Je crus, un instant, qu’il était fou, ou bien que je Délais moi-même, ou bien je me demandai s’il
parlait par symboles... Mais il reprit, posément :
— Oui, j’ai vu Chamma... J’étais un jour à la Kasbah et je faisais une aquarelle, lorsque s’est approchée de moi une femme d’un certain âge... Dame! oui, Chamma n’est plus toute jeune...
Jamais je ne lui avais parlé de Chamma. Je ne le connaissais pas lorsque Chamma était à Paris. 11 est beaucoup plus jeune que moi... Mais il continuait :
— Chamma tourna autour de moi, regarda l’aquarelle que je faisais et bientôt engagea la conversation. Elle me raconta qu’elle avait connu deux peintres, ,à Tanger, que Tun s’appelait Régnault et qu’il était mort, et que l’autre... Elle vous nomma. Je lui dis que, moi aussi, je vous connaissais et que je demeurais, à Paris, dans la même maison que vous. « Rue de Rome? » fitelle... « Oui, rue de Rome... »
— Mais, voyons, Chamma est morte!
- — Elle n’est pas morte; et je l’ai vue...
Il me rapporta les récits que Chamma lui avait faits. Et vingt détails prouvaient que c’était bien Chamma qu’il avait vue, et qu’il n’y avait là nulle imposture : ce qu’elle lui avait raconté, Chamma seule le pouvait savoir.
Ainsi, Chamma était vivante. Elle était vieille maintenant et, au soleil de nouveau, elle achevait de vivre et elle se souvenait des beaux jours de Tanger.
Lasse probablement de tant de vaines aventures, calmée de ses chimères, elle servait, domestique, dans la maison d’un bourgeois d’Alger. D’ailleurs, elle n’était point heureuse et avouait sa pauvreté...
Je lui fis parvenir un peu d’argent. Elle m’écrivit, avec l’aide d’un scribe; et je l’imagine très bien, dictant sa lettre devant l’échoppe du bon-
HISTOIRE DE G fl AMM A
homme, qui ne trace pas vite les caractères fran çais :
« Yoilà. Tu penses à moi. Tu n’as point oublié Chamma. Envoie-moi ton portrait, comme Lagraine savait le faire, par la photographie. Et, si tu m’avais envoyé un peu plus, je serais venue te voir, parce que je pense à toi, moi aussi. Et sois heureux. — Chamma Beat El Arbi. »
Ce projet de revenir à Paris m’effarant, je ne lui envoie d’argent que par petites sommes.
Au jour de l’an, elle m’adresse ses compliments et ses vœux de bonheur.
Elle vit encore, à Alger. Elle n’est plus domestique. ‘Elle s’ennuie, je crois, avec une sorte de résignation mélancolique, Chamma!...
Je n’ai jamais pu savoir comment elle a quitté Paris, comment et pourquoi elle a machiné avec la négresse cette fiction d’une mort à l’hôpital : la négresse est morte, à présent... Je ne sais pas quelle idée elle eut de s’en aller sans m’avertir, sans me revoir, et de rester ensuite des années sans me donner signe de vie...
Il n’est pas facile d’entrer dans le mystère compliqué de ces petites âmes charmantes et astucieuses, fertiles en inventions déraisonnables et acharnées à composer de grands secrets. Que s’est-il passé en elle? et elle, seulement, l’at-elle su?...
Dans ma pensée, elle est devenue une sorte de touchant et joli symbole de ma jeunesse, que j’ai crue morte et qui survit, mais loin de moi, vieillie, flétrie et attristée...
Est-elle partie afin que je ne visse pas ma jeunesse vieillir? est-elle partie ainsi, sans le savoir,
pour me laisser l’image d’un passé que le temps laisse intact, avec piété?...
La vie de Chamma est pleine de coïncidences qui lui donnent un air emblématique. Lorsque mourra enfin, là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée, Chamma Bent El Arbi. c’est ma jeunesse qui sera mise au tombeau.
HISTOIRE D’UNE CUIRASSE
— Au musée d’artillerie, dans une de ces étonnantes salles où bombardes, fusils, sabres, qui ont 'bien travaillé, se reposent et ont l’air de dormir, il y a une cuirasse dont je sais l’histoire. Elle ne dort pas, elle. Mais elle est tuée. Et, si les autres objets de guerre ancienne rêvent peut-être encore des vieux combats où ils servirent, elle, trouée par un boulet, n’est plus qu’un auguste cadavre. On l’a posée droite sur sa base, comme elle était lorsque la mort la prit; mais elle fut couchée sur le sol et puis enfouie. A présent, tirée de sa sépulture, elle garde son aspect funèbre.
C’est le colonel Lichtenstein qui l’a donnée au musée d’artillerie, et voici ce qu’il m’a conté.
Je le rencontrai, un soir, aux Champs-Elysées, dans un music-hall où nous avait l’un et l’autre menés le désœuvrement d’un après-dîner du mois d’août. Après avoir un peu flâné, nous nous étions échoués là. Il était alors attaché à la maison militaire du président Carnot. J’avais du plaisir à le voir. C’était un homme charmant, instruit, fin,
très élégant, et le type du bel officier français. D’ailleurs, officier remarquable; de brillants états de service. Et causeur très agréable. Une jolie nature, loyale et franche; une distinction parfaite et une attrayante variété de connaissances. Il avait voyagé, lu; il savait beaucoup de choses et bavardait volontiers, avec beaucoup de grâce.
Bientôt, les véhémences de l’orchestre, la niaiserie des romances ou des chansonnettes et la mimique forcenée des demoiselles nous ennuyèrent et nous sommes partis.
Il faisait chaud ; et l’ennui de déjà rentrer dormir difficilement et mal fit que nous nous sommes un peu promenés sous les arbres, si beaux à la lumière de l’électricité, qui leur donne de magnifiques oppositions de clarté vive et d’ombre noire... Les musiques retentissaient encore, mais moins rudes, mieux acceptables.
Lichtenstein me parla de sa collection d’armes et d’armures et m’annonça qu’elle venait de s’enrichir d’un numéro intéressant : une cuirasse qui avait été à Waterloo; — ne voudrais-je pas la voir?...
Quand un collectionneur désire vous montrer sa dernière acquisition, il y aurait de la discourtoisie et même un peu d’irrévérence à ne pas marquer d’empressement. J’en marquai. D’ailleurs, une cuirasse de Waterloo est une relique émouvante...
Nous entrons dans le palais de l’Elysée, où Lichtenstein avait son appartement. Le palais était silencieux, désert. Lichtenstein me conduisit jusqu’à un long couloir sur lequel donnaient un assez grand nombre de portes symétriques, comme dans un hôtel ou dans un couvent. Il ouvrit l’une de ces portes et nous voici environnés de cuirasses, de sabres, de pistolets. Les murs sont ornés de
HISTOIRE D’UiNE CUIRASSE
panoplies, d’armes en faisceaux, en éventails. Il y a de Unes épées dont les lames luisantes ont l’air de remuer lorsque bouge la lampe qui les éclaire et que les reflets courent le long d’elles. Il y a des poignards de tous pays, les uns effilés et pointus comme des aiguilles, d’autres larges et qui feraient de grandes plaies, d’autres encore compliqués de dentelures et de cruels détails. Il y a de l’acier damasquiné, ciselé. Les cuirasses, d’un dessin net, serrées à la taille, corsets de minces cavaliers, ont une singulière élégance. Tout cela brille, tout cela est poli, pimpant, coqnet...
■ — Regardez celle-ci! me dit Lichtenstein.
Et je vis, dans une encoignure de la pièce, posée sur un piédestal en forme de colonne, cette cuirasse de Waterloo, cette cuirasse terrible, épaisse, lourde, en cuivre verdâtre, sans reflets, terne et ' largement trouée à la hauteur de la mamelle droite. Ce large trou que le boulet y avait fait, les deux poings fermés y eussent passé. Le métal était déchiré comme les lèvres d’une plaie et replié vers l’intérieur; le métal avait dû entrer dans la chair de Thomme, quand le boulet traversa le plastron et sortit par la dossière, ouvrant l’homme, le perforant. Et l’homme devait être un fort gaillard, qui se vêtait de cette cuirasse, un gaillard aux larges épaules, à la poitrine bombée, à la taille massive. Cette armure de gros soldat contrastait avec les autres, qui étaient sveltes, élégantes. Les plaques de cuivre s’encadraient solidement de bandes d’acier auxquelles des clous de cuivre les attachaient. Et, autour de la taille, il y avait encore la courroie de cuir du soldat.
— Regardez- la bien ! reprit Lichtenstein. N’estce pas qu’elle est effrayante, avec son œil unique et vide, son œil saccagé, son œil torve ?... On
dirait d’une face monstrueuse de cyclope... Une dame belge de mes amies, qui a une propriété sur le champ de bataille de Waterloo, m’écrivait, il y a quelques semaines, qu’en remuant la terre d’un massif son jardinier avait trouvé une cuirasse de soldat français, une vieille cuirasse et qui devait être là, à se rouiller et à se vert-de-griser depuis le 18 juin 1815. Cette dame aimable, connaissant ma manie de collectionneur, m’envoyait l’objet précieux. Il m’arriva, très emballé, ici même, à l’Elysée ; et le voici, nettoyé, à peu près tel de couleur qu’il était sur la poitrine du soldat napoléonien. Voyez : elle a encore son corselet capitonné. J’ai fouillé cette vieille étoffe, en partie rongée par l’bumidité de la terre où elle fut ensevelie trois quarts de siècle, et j’y ai retrouvé le numéro du régiment — c’est le 2e carabiniers, — le numéro de l’escadron — c’est le quatrième, — le numéro de la compagnie — c’est la quatrième, — et le numéro matricule de ce carabinier de Waterloo.
» Ainsi, ce farouche débris reprenait une sorte de personnalité, anonyme encore, mais distincte. Quelques années de plus dans sa fosse, et l’étoffe pourrissait complètement, le matricule était perdu, le souvenir individuel anéanti, .l’installai la cuirasse sur le socle où vous la voyez. Et elle me devint hallucinante, quelquefois. Je me figurais que, sentant la corruption l’atteindre, la gagner de plus en plus, elle avait donné, dans le sol, un grand sursaut pour se tirer du mortel oubli. Le jardinier de Là-bas avait dû souvent remuer cette terre : le joui* qu’il a heurté cette cuirasse, la cuirasse l’avait voulu !... Ne riez pas de mes imaginations déraisonnables : de tels objets ont une singulière puissance de suggestion.
HISTOIRE D’UNE CUIRASSE
Tandis que Lichtenstein me parlait ainsi, avec une fougue étrange, les musiques des cafés-concerts continuaient leur ronron vulgaire et arrivaient à nous par la fenêtre ouverte, assourdies, mystérieuses ; et je ne savais plus si je n’entendais pas une fanfare belliqueuse menant des troupes à des combats...
Lichtenstein reprit :
— Bientôt, cette cuirasse à l’œil de cyclope me regarda de telle façon que je compris qu’elle voulait de moi davantage. Enfin, je fus poussé par elle, — oui, par elle, — à faire revivre son histoire. Elle le voulait, je vous dis !... Muni des numéros régimentaires et du matricule, j’allai chercher, dans les archives du ministère de la guerre, parmi les contrôles des armées impériales. Et je vis le nom du soldat qui est mort dans cette cuirasse : Fauveau, — François, Antoine, — né à Heaulme, canton de Marines, en Seine-et-Oise, le 25 décembre 1791.
» François Antoine Fauveau avait donc un peu moins de vingt-cinq ans, lorsqu’il fut tué à Waterloo.
» Je pus, sans trop de peine, reconstituer l’itinéraire exact qu’avait suivi, pour se rendre là-bas, le 2e carabiniers; et je sus qu’il était passé, dans les' premiers jours du mois de juin 1815, devant ce palais de l’Elysée':où nous voici, ce soir, tous les deux, à regarder cette cuirasse, qui, vide de son homme, a rebroussé chemin et est revenue presque à son point de départ, Imaginez-la, vivante alors, pleine d’un vigoureux garçon qui la trimbale au galop d’un bon cheval; elle tressaute, et elle est orgueilleuse, fière de cette jeunesse vaillante qu’elle habille et protège!...
» Le nom de François-Antoine Fauveau m’oc-
cupa, me sollicita... Bref, un jour, je partis pour Heaulme, afin d’apprendre si, au pays, on savait encore quelque chose de ce carabinier. C’était peu probable... Pourtant, je m’informai auprès du boulanger, de l’épicier : y avait-il encore des Fauveau dans le village?...
» — Oui, me dit-on, une vieille, très vieille demoiselle. Elle demeure là-bas, au bout du chemin. Vous la trouverez : elle ne bouge plus de son fauteuil. Seulement, elle est sourde et elle ne parle plus guère...
» J’allai voir Mlle Fauveau...
» — N’avez-vous pas eu, lui demandai-je, un frère dans les armées de l’empereur Napoléon, un frère qui ait été à la bataille de Waterloo?...
» J’eus beaucoup de peine à me faire entendre, et encore plus de peine à réveiller des souvenirs dans cette pensée assoupie... La vieille demoiselle ne comprit pas tout de suite ce que je lui demandais. Et puis elle me répondit que non. Et puis, en cherchant bien dans son obscure mémoire, elle y trouva enfin que oui, qu’elle avait eu un frère, un frère plus âgé qu’elle, et qui était parti pour la guerre quand elle était encore tout enfant, et qui n’était pas revenu... Oui, on l’avait pris, emmené ; et elle ne l’avait pas revu...
» Je me rappelle, disait-elle maintenant, un peu ranimée par cette évocation; je me rappelle... Mais il y a si longtemps, monsieur, si longtemps!... J’étais une toute petite fille, quand il est parti ; et maintenant je suis vieille, si vieille...
» C’est tout ce que je pus tirer de la pauvre demoiselle Fauveau. Et je m’apprêtais à lui dire que j’avais chez moi la cuirasse de son frère, la cuirasse qu’il portait sans doute quand il lui disait adieu et la prenait, petite fille, dans ses bras, pour
HISTOIRE D’UNE CUIRASSE
l’embrasser. . . Mais déjà la vieille pensait à autre chose, ou ne pensait plus à rien, comme lasse de cet effort qu’elle avait fait pour ressusciter un si vieux souvenir... Et je m’en allai, content tout de même et touché d’avoir vu la sœur de François- Antoine Fauveau... »
Ces récits du colonel Lichtenstein restituaient à la cuirasse vide et trouée une sorte de survie étrange. Les autres, que j’avais également sous les yeux et qui étaient plus récentes, plus proches de leurs jours d’activité guerrière, me semblaient moins réelles, moins significatives, - — des ornements gracieux autour de cette héroïne mémorable et ennoblie d’histoire...
— A quelque temps de là, continuait Lichtenstein, il y eut une fête à l’Elysée. L’attaché militaire allemand vint à moi et me dit :
« — Je sais que vous avez une collection d’ar- » mes... Serais-je indiscret en vous demandant » à la visiter. Je suis très amateur, moi aussi... »
» Je l’amenai, ici, où vous êtes; et je lui montrai la cuirasse du carabinier de Waterloo, comme je vous la montre, et je lui racontai ce que j’en savais... 11 la regarda longuement et en silence... Je crois qu’elle a, cette cuirasse, quelque chose d’étonnant et de captivant, car toutes les personnes que je lui amène demeurent devant elle surprises et troublées... Mais l’attaché militaire allemand manifestait une émotion plus poignante. Il parut se recueillir comme si de pathétiques idées le tourmentaient.
« — La vie a des rencontres singulières. Nous » voici tous deux en présence de cette cuirasse, » vous Français, moi Allemand, tous deux, fils » d’officiers. Eh î bien, mon père était à Waterloo, » officier d’artillerie, ennemi des vôtres, ennemi
» de François-Antoine Fauveau, dont il ne savait » pas le nom ni l’existence. A un moment donné, » la batterie de mon père était démontée, lors- » qu’une charge de carabiniers la menaça, tant et » si bien que mon père se mit aux pièces. Alors, » songez, s’il vous plaît, à ceci. Le boulet qui a » troué cette cuirasse, immobile aujourd’hui et » que je touche, c’est peut-être mon père qui » l’a envoyé... Je ne dis pas que ce soit évident » ni probable; mais, en tout cas, c’est bien pos-
» sible Et, dans les tribulations de cet objet
» glorieux, ce dernier épisode serait d’une ter- » rible ironie, si je n’étais infiniment respectueux » et pieux devant cette relique d’un soldat qu’a » peut-être tué mon père et qui, par un autre » hasard, pouvait tout aussi bien tuer mon père, » le 18 juin 1815!... »
Voilà ce que m’a raconté le colonel Lichtenstein. 11 est mort peu d’années après, beaucoup trop tôt, et il a laissé au musée d’artillerie, avec d’autres belles pièces de sa collection, la cuirasse du carabinier Fauveau.
Mlle Fauveau est certainement morte aujourd’hui. Et, tout ce qui reste de cette histoire tragique et singulière, c’est le simple récit que je vous en fais à mon tour...