SOUVENIR DE FLAUBERT
Flaubert leva la tête et, quelques secondes, regarda qui le saluait ainsi. Son visage était contracté; ses yeux étaient voilés. Il semblait occupé d’une pensée obsédante. Pour la secouer, il fit un grand effort; et alors, comme s’il venait de s’éveiller avec peine, il reconnut Sarah, et il l’embrassa, disant :
— Oh! ma pauvre enfant !...
Il prononça ces quatre mots d’une voix si étrange, et il éprouvait une difficulté si manifeste à ne pas éclater en sanglots, que je vis Sarah le regarder avec une sorte d’épouvante. 11 se taisait; et elle balbutia, comme une petite fille craintive en présence d’un grand malheur :
— Qu’y a-t-il, maître?... Qn’y a-t-il ?
Alors, le père Flaubert, rassemblant toute son énergie et se maîtrisant, déclara :
— Ma pauvre enfant, il y a que George Sand vient de mourir. Yoilà. Je l’ai vue morte, sur son lit.
Sarah était toute frissonnante ; elle pleura silencieusement. Elle aimait beaucoup George Sand, de qui elle avait joué plusieurs pièces et qui avait toujours été très bonne pour elle.
Il était une heure du matin. Sarah et Flaubert furent ainsi, quelque temps, à ne se rien dire et même à ne plus se regarder, après l’annonce de cette nouvelle, tombée des lèvres de Flaubert dans le silence de la rue déserte, dans le silence et la détresse de la nuit, où clignotent des becs de gaz, pour toute lumière, et où l’on dirait que se cache, se tait et se prépare l’activité diurne pour le guet-apens du réveil... Ils n’échangèrent pas une parole. Simplement, au bout d’interminables secondes, Sarah dit à Flaubert :
— Adieu, maître...
Et elle lui serra la main fortement; puis elle entra chez elle... Je fis quelques pas avec Flaubert. Et j’aurais voulu lui dire quelque chose. Seulement, les mots me manquèrent. Il s’était renfermé dans sa méditation de deuil. Il marchait pesamment, respirait fort et, dans ses grosses moustaches, il grognait...
Je le quittai. Et je le vis s’éloigner sans lui-même savoir où il allait, sous la nuit tranquille et constellée, vieil homme qu’un malheur a démoli...
ÉMILE DE GIRARDIN ET GAMBETTA
— Girardin avait beaucoup d’amitié pour Sarah Bernhardt, qu’il avait connue toute jeune et qu’il admirait également pour son talent et pour sa prodigieuse activité. Elle le consultait souvent et il lui donna plus d’une fois de bons conseils, car il avait un sens excellent des réalités pratiques.
Quand Sarah se mit à faire de la sculpture, — et, d’ailleurs, elle y réussit comme à tout ce qu’elle tenta, — elle désira faire le buste de cet homme célèbre et dont le visage était si fortement caractérisé. Girardin n’avait pas beaucoup de temps à perdre. Il était dans son plein, jouait une partie considérable et la gagnait. C’était l’époque du Seize-Mai. Il se décidait résolument et reconquérait Paris qui, les derniers temps, l’avait un peu lâché. La période précédente n’avait pas été fameuse pour lui : divers partis lui en voulaient et les républicains eux-mêmes le tenaient en suspicion. Alors, il vit qu’il fallait frapper un grand coup et donna donc un énergique coup de poing : les républicains revinrent à lui en moins de temps qu’ils n’en avaient mis à s’éloigner...
Je me rappelle une soirée qu’il offrit peu de jours après son acte. J’arrivai de bonne heure. Il n’y avait pas encore grand monde; et, visiblement, bien qu’il fût habile à dissimuler ses impressions, le petit père Girardin se demandait avec inquiétude si l’on viendrait; c’était grave, il tâtait l’opinion, il consultait sa renommée et faisait l’épreuve de sa réussite. Cette soirée marquerait sa défaite ou sa victoire. Il allait, venait, affectait un air dégagé et, tout de même, lançait à la dérobée des regards vers la porte de l’antichambre. Des minutes passèrent, des minutes d’angoisse comme en a, je pense, un général qui vient d’engager le combat décisif...
Ce fut la victoire. Bientôt, on arriva. Un domestique, à la porte, annonça les noms les plus retentissants de la République. Tout le parti républicain fut là. Et alors je revois le petit père Girardin, appuyé contre la cheminée du luxueux salon de son hôtel. Sa tête rasée, aux traits aigus marqués de rides fortes, est placée tout juste au-dessous d’un buste en marbre de Descartes. Les deux visages ont la même impassibilité. Mais, dans le visage de chair, j’aperçois une expression de triomphante joie lorsque s’approchent, l’un après l’autre, en défilé, et lorsque s’inclinent avec déférence, et lorsque rendent hommage et désirent un entretien d’un instant les ennemis d’hier, les plus acharnés ou les plus perfides, oui, tous, qui font leur soumission, renoncent à leurs rancunes et reconnaissent la maîtrise de cet homme.
Le petit père Girardin, ce soir-là, eut peut-être les plus belles minutes et les plus enivrantes dont ait joui jamais son amour-propre. Il faisait mine de continuer son existence habituelle, et il jubilait secrètement.
ÉMILE DE GIRARD1N ET GAMBETTA 307
C’est au milieu de ces conjonctures graves et occupantes, que Sarah Bernhardt lui demanda de venir poser chez elle. Tout de suite, il accepta.
Je lui demandai :
— Puisque vous posez, voulez-vous me permettre de faire votre portrait. Je profiterai de vous, sans vous déranger davantage...
— Très volontiers !...
Il posa le mieux du monde. 11 était délicieux, enjoué, merveilleusement spirituel et, pendant que nous travaillions, il nous racontait de charmantes histoires avec une verve juvénile. De temps en temps, il tirait de sa poche un petit peigne en écaille et arrangeait prestement sa mèche, sa mèche célèbre qui lui barrait le front et lui donnait le masque un peu dur et singulier qu’il voulait avoir.
Mais il gardait la pose avec une exactitude étonnante et, comme il avait accoutumé de parler presque sans mimique, les récits qu’il nous faisait ne nuisaient pas à son immobilité. 11 ne bronchait pas, durant des séances très longues.
Je lui dis, un jour :
— Youlez-vous un peu vous reposer?... Vous êtes fatigué, sans doute...
11 y avait plus d’une heure qu’il ne bougeait pas.
— Non, pas du tout, pas du tout! Je tiens!...
Seulement, lorsque la séance fut finie et qu’il voulut se lever de sa chaise, il était ankylosé. Nous avons dû, Sarah et moi, le prendre sous les bras pour le conduire jusqu’à un fauteuil où il se détendit.
Un autre jour, il nous proposa :
— Venez donc, ce soir, dîner chez moi. Je serai seul avec Gambetta. Nous dînerons tous les quatre...
Sarah bondit de joie :
— Oh! merci... Oui... Avec bonheur !...
Lorsque j’entrai dans le salon de Girardin, je vis
un gros homme, un peu voûté; je le vis de dos; il était tourné vers la fenêtre; d’une épaule il écartait le rideau et ses doigts tambourinaient sur les vitres. Il ne s’aperçut pas de mon entrée; pendant quelques secondes, je le regardai, puissant et nerveux, agité manifestement d’une colère sourde.
Je connaissais un peu Gambetta et je l’admirais passionnéjnent. Je m’approchai de lui et je le saluai. 11 fut aimable, cordial comme toujours. Mais une idée le hantait et il se mit à marcher de long en large comme s’il lui était impossible de se tenir coi.
Je lui demandai, gauchement, parce que le demisilence où nous restions l’un et l’autre devenait pénible, gênant :
— Vous êtes énervé?
Alors, il s’écria ; et toute sa colère sortit à la fois :
— Oui, c’est épouvantable!... Ils me font une existence infernale, horrible. Ils ne savent qu’inventer pour me taquiner... Imaginez-vous qu’ils ont défendu aux photographes de me photographier !...
— Comment cela? pourquoi?
— Ah! pourquoi?... Parce qu’ils prétendent que je me sers de la photographie comme d’un moyen de propagande qui fait de moi un homme dangereux!... Voilà... C’est absurbe, imbécile et irritant !...
Il était déchaîné contre ces ils qu’il ne prenait pas la peine de nommer et qui, dans ses imprécations, restaient mystérieux, mais qui, dans sa pensée, étaient précis, concrets; il les voyait et il les détestait de toute sa violence magnifique. Il était beau, en tel état de haine débordante.
ÉMILE DE GIRARDIN ET GAMBETTA 309
Giràrdin arriva, calme, maître de lui... Et puis Sarah, fluette, gaie, jolie. Ils s’aperçurent l’un et l’autre du trouble où était Gambetta; et il fut décidé, d’un commun accord, qu’on ne»parlerait pas politique, de tout le dîner. Sarah était là : on parlerait théâtre, art, littérature; pas un mot de politique, une trêve au milieu des ennuis et des intrigues de toute sorte...
Ce projet ravit Gambetta. Il se rasséréna subitement, oubliant et ses adversaires et leurs auxiliaires complaisants, les photographes. Et à peine étions-nous à table qu’il négligeait tout cela et qu’il entreprenait Sarah sur la Phèdre de Racine. Sarah, un peu intimidée et plus amusée encore d’entrer en conversation avec le terrible tribun sur l’un de ses rôles qu’elle aimait le mieux, sè mit à expliquer sa façon d’entendre la Allé de Minôs et de Pasiphaé. Moi, je les écoutais et j’admirais leurs belles trouvailles. Giràrdin, sur de telles questions littéraires, était silencieux... Mais Gambetta citait des vers de Corneille et de Racine; et Sarah, quelquefois, les répétait : c’était à ne pas reconnaître un même vers proféré par la tonitruante voix de Porateur et modulé par la chantante voix de la tragédienne... Et Gambetta citait aussi les Grecs; il évoquait, il appelait en témoignage de ses dires éloquents Eschyle, Sophocle et Euripide. . . Ce méridional avait un goût très vif pour la Grèce; quand il parlait de ces harmonieux ancêtres, sa phrase devenait plus posée, plus calme, sa voix plus douce. Rs s’enflammèrent, Sarah et lui, et discutèrent ardemment. Ce fut une belle joute, où chacun fut éblouissant. S’ils n’étaient pas d’accord sur un point, ils imaginaient de jolis arguments; s’ils étaient d’accord, ils renchérissaient et c’était à qui aurait le plus d’enthousiasme et offrirait à l’inter-
locuteur de nouvelles raisons d’enthousiasme plus vif encore...
Quand fut épuisée la littérature, la causerie se porta sur la vie, ses batailles et son hygiène. Làdessus, Girardin avait, mieux que des idées, une pratique admirable et toute une théorie. Cet homme fort et qui ne comptait pas beaucoup sur le hasard était pourvu, comme pas un, de volonté lucide et obstinée. Gambetta n’était pas moins exempt de mollesse. Ces deux grands combattants, ces deux héros qui avaient fait de leur existence une quotidienne lutte, égaux d’énergie et pareillement vaillants, ne vivaient pourtant pas de même, et leur tempérament les distinguait.
Chacun d’eux prôna sa méthode.
Girardin se levait à cinq heures du matin tous les jours, et quel que fut le temps, la saison : il n’admettait pas que les circonstances extérieures modiliassent son programme et la régularité de son horaire. Levé, propre, habillé, il.se mettait au travail, et toujours la fenêtre ouverte, qu’il fît chaud ou froid. L’hiver, il avait dans sa cheminée un gros feu de bois bien flambant, mais il ne fermait pas la fenêtre pour cela.
— Il faut de l’air autour de la tête, pour travailler! disait-il.
Et il fixait volontiers ses audiences à cinq heures trente du matin : si les gens étaient exacts, il les estimait et augurait qu’ils feraient leur chemin.
11 lisait, d écrivait ses articles et puis déjeunait, sobrement; ensuite, il s’accordait un petit sommeil. Ensuite, Chambre, Sénat. La Chambre et le Sénat se tenaient alors à Versailles. Il y allait en voiture et, tout le long du chemin, il lisait, il travaillait. Oh ! il n’aimait pas le temps perdu. Au retour, s’il
ÉMILE DE GIRÀRDIN ET GAMBETTA
faisait nuit, il travaillait cependant, et, pour ce, je crois qu’il fut le premier à imaginer d’avoir, dans sa voiture, une petite lanterne qui suffisait à éclairer ses paperasses. Le soir, il dînait en ville, ou allait au théâtre, sortait beaucoup et recevait, se montrait, voyait les gens qu’il lui fallait. Mais, quoi qu’il advint, il était toujours rentré chez lui à onze heures trente et se couchait et dormait chaque nuit le même nombre d’heures. Ni les inquiétudes ni les machinations, souvent compliquées, d’une vie tout entière tendue pour l’attaque ou la résistance ne l’empêchaient de dormir. Il avait mesuré la puissance effective de son activité, précisément; et il donnait tous les jours son maximum, mais il ne cherchait point à le dépasser.
Gambetta, lui, n’avait certes pas cette régularité ni cette méthode.- Abuser de soi, ce fut son usage constant. Après avoir bataillé tout l’après-midi et déployé sa prodigieuse nature sans compter, il travaillait toute la nuit, il utilisait pour l’étude ces heures de loisir que le tumulte de la politique ne lui disputait pas.
On ne peut imaginer deux hommes plus différents; le petit père Girardin, sec, très sobre, fumant peu et, jusque dans l’abandon d’une causerie amicale, se ménageant; et Gambetta qui, à chaque instant et en toute circonstance, grande ou petite, se dépensait, se prodiguait, sans compter, pour la seule joie de sentir vivre entièrement son abondant, son exubérant génie.
Ce dîner fut charmant. Et, quand nous dûmes nous séparer, Gambetta disait :
— Voilà de bonnes heures! Que nous avons bien oublié la politique !... Que c’était bon !...
Mais art, littérature et politique lui étaient mêmes occasions de penser, de parler, de vivre. Il
aimait tout cela; il aimait passionnément toute la vie.
Sarah, entre ces deux aigles, semblait un timide et gracieux oiseau.
Nous avons beaucoup vu Girardin ces semaines* là. Le buste fut achevé à loisir. Il est très beau.
LE VOYAGE l/ÉGYPTÉ
— En 1895, je partis pour l’Égypte, tout seul cette fois. Mes compagnons de voyage d’autrefois, ou bien étaient morts, ou bien avaient autre chose à faire, désormais, que de baguenauder par le monde. Moi, qui suis un vagabond de nature, je m’en allai... Je ne savais pas pour combien de temps, ni ce que je ferais là-bas.
Je ne connaissais personne, en Egypte. On m’avait bien donné quelques lettres de recommandation. Mais, surtout, je comptais sur le hasard. Et j’avais raison : vous allez voir que le hasard fit bien les choses.
En wagon pour Marseille, je m’endormis avec cette sorte d’insouciance qu’on a quand on s’éloigne de Paris pour des mois et qu’on n’est pas trop sûr de sa destination. Puis, le lendemain matin, je me promenais dans le couloir du train, lorsqu’un homme aimable vint à moi : c’était le consul de France à Jérusalem. Je l’avais rencontré à Paris. Il retournait à son poste; sa femme et ses enfants l’accompagnaient.
— J’espère bien, me dit-il, que vous pousserez jusqu’à Jérusalem... je vous ferai voir de belles choses...
Volontiers ! Donc, Jérusalem est à moi.
Sur le bateau, il y avait un passager si grand et si gros qu’avec le consul de Jérusalem nous nous demandions comment il pouvait bien se mettre dans sa couchette.
Le passager grand et gros s’approche de moi, me regarde; il a manifestement envie de causer.
— Je m’appelle M. Abbat, et je suis l’ami de l’un de vos cousins. J’étais avec lui aux cuirassiers... Seulement, je suis devenu si gros, comme vous voyez, que je ne pouvais plus trouver de cheval à mon format. Alors j’ai donné ma démission. Maintenant, je suis propriétaire d’un des meilleurs hôtels d’Alexandrie... Vous descendrez chez moi, s’il vous plaît; vous serez en famille... Ne vous occupez de tien...
Volontiers! Donc, Alexandrie est à moi.
Toujours pendant la traversée, j’eus pour voisin de table un grand garçon distingué, qui voyageait seul. Nous nous sommes liés, étant seuls ï’un et l’autre. 11 s’appelait le capitaine Bégouen. Il profitait d’un congé pour visiter l’Egypte. Il est mort aujourd’hui. C’était un homme délicieux, intelligent, lettré, curieux de belles choses... Il me dit :
— Il y a, dans le bateau, un garçon qu’il faudrait connaître. Il s’appelle ’Amélineau. C’est un savant. Il va faire des fouilles à Abydos... Seulement, il n’a pas l’air très abordable!...
Ce n’était pas du tout qu’Amélineau eût un visage renfrogné, des façons de froid misanthrope. Au "contraire, il avait la figure réjouie et bon enfant. Mais, à bord, les relations se font surtout
LE VOYAGE D’ÉGYPTE
entre gens un peu désemparés, à qui pèse leur solitude visiblement... Arnélineau, lui, se suffisait très bien à lui-même. Il allait, venait et ne semblait avoir besoin de personne... Nous avons fait, Bégouen et moi, le siège de cet Arnélineau profitable. Enfin, nous l’avons abordé. 11 fut l’amabilité même. Il mit Abydos à notre disposition et il nous offrit de partager sa vie d’archéologue.
Le voyage, décidément, s’organisait à merveille.
Nous arrivons à Alexandrie. M. Abbat s’occupe de tout, m’emmène chez lui, me présente à sa famille et je reçois l’accueil le plus charmant.
J’avais une lettre de recommandation pour M. de Morgan, le grand découvreur d’antiquités égyptiennes...
— M. de Morgan? me dit Abbat. Mais vous le verrez demain : il déjeune à l’hôtel...
Un dieu propice — Osiris ou Isis — veillait sur moi et s’était établi mon Cook omnipotent...
Je vis M. de Morgan et je me présentai à lui...
— Nous nous verrons au Caire. Vous me trouverez au musée, le rriatin, de dix heures à midi.
Un homme froid, M. de Morgan, lors de cette première rencontre! D’ailleurs, belle apparence, une physionomie énergique, calme, un regard droit, l’air d’un chef.
L’après-midi, je rendis visite à notre consul, M. de Lacretelle. Je le connaissais un peu. J’allai le voir avec Bégouen, que j’avais adopté comme mon compagnon. De Lacretelle nous offrit de nous emmener a Aboukir. Ce champ de bataille tentait beaucoup mon capitaine; et, moi, j’étais curieux du paysage que Gros a mis dans son tableau. Bégouen s’attendait, je crois, à retrouver les vestiges illustres du combat; moi, en tout cas, je m’y attendais. Notre espérance fut déçue.
Aboukir !... Un terrain plat, une plage calme... oh ! oui, ridicule de calme et d’oubli. Que quelque chose se fût jamais passé là, rien ne l’attestait, rien, absolument rien... Si, un bout de forteresse abandonnée, mais qu’on eût aussi bien pu prendre pour les ruines d’un vieux casino. Et, dans le sol, de Lacretelle nous dit qu’on n'avait pas trouvé un morceau de bois, un clou...
Nous étions tous les trois àbourriquot, au bord des vagues. Bégouen nous expliqua la bataille; il nous en démontra le plan et, pour être plus clair, il circulait : ici, les troupes de Murat, etc... Il trottinait, sur son bourriquet, à l’endroit même où s’était ruée la cavalerie formidable de Murat... Sur le rivage, il y avait une petite barque, une absurde petite barque, abandonnée, crevée, au bord des eaux oû mouilla la flotte de Nelson !...
Nous sommes retournés à Alexandrie par le chemin de fer... Nous attendions l’heure, à la fin de la journée...
Le train entre en gare.
Mais, juste à ce moment, le chef de gare, un musulman rigoureux, se mettait à genoux et faisait sa prière au soleil couchant. Le train attendit que cet homme pieux eut accompli ses dévotions, qui furent longues et indifférentes à l’horaire des convois. C’est, en vérité, le seul chef de gare que j’aie vu si délibérément servir le Créateur avant la créature. Quand il eut achevé ses. prières, il s’occupa du train, et nous partîmes.
Quelques jours après, nous sommes allés au Caire. Du chemin de fer, on voit les Pyramides : elles sont alors toutes petites. Et puis, elles sont énormes et on les voit tout le temps. On les voit, d’oû qu’on soit, et — soyons simples — elles deviennent fastidieuses, elles deviennent des
LE VOYAGE D’ÉGYPTE
sortes de tours Eiffel qui n’attendent pas, pour se montrer, qu’on désire les voir. Des tours Eiffel plus belles, c’est convenu, et consacrées par des siècles imposants... oui; tout de même, on les voit presque un peu trop.
Je me suis installé, avec mon ami Bégouen, dans une pension tenue par une excellente femme, une Française, Mme Rochmann. On m’avait donné cette adresse, et ce nous fut un grand bonheur d’échapper à la vie de ces terribles caravansérails que sont les grands hôtels modernes.
Le soir, pour le dîner, je me mets à table. Une seconde après, vient s’asseoir à côté de moi M. de Morgan. Bien ! C’est une aubaine... Je salue avec beaucoup de respect l’archéologue éminent. Lui, très calme :
— Tous me trouverez au musée demain matin, dix heures.
Mille remerciements. Je suis enchanté. Mais il n’est pas liant, tout de même, l’éminent archéologue. L’indication de ce rendez-vous précis et qui n’admettait pas d’inexactitude, voilà tout ce que j’obtins de lui, pendant le dîner. J’eus le sentiment que ma figure, comme on dit, ne lui revenait pas et que i’étais, pour lui, un fâcheux. Il avait l’aspect sévère d’un colonel habitué au commandement. Tant pis ! Je serais exact au rendezvous...
Au Caire, j’ai retrouvé mon ami Philipoteaux, le petit Philipoteaux qui jadis, en Bretagne, marchait toujours en tête cîe notre escouade pour donner une bonne opinion de ses courtes jambes. C’est un charmant camarade. Il était installé làbas, comme inspecteur des écoles de dessin. Il m'a fait visiter le Caire, ses mosquées, ses rues arabes, son quartier moderne, mélange de eivi-
lisation nouvelle et antique. Il m’a présenté à M. Bouriant, le directeur de l’école d’égyptologie.
Ce Bouriant était un homme d’une modestie et d’une gentillesse délicieuses. Très savant, et l'on avait beaucoup de peine à le faire parler de tant de belles choses qu’il savait ; il désirait surtout s’effacer. Avec cela, charmant de gaie et saine jeunesse. Pour ses élèves, il était la bonté même; il avait l’art de les diriger sans qu’ils s’en aperçussent autrement que pour le remercier de ses conseils et de ses attentions d’ami un peu plus âgé, d’érudit parfait.
Au Caire encore, je suis allé voir le ministre de France, M. Cogordan. J’arrivais à lui muni d’une lettre d’introduction de Félix Faure, qui était alors président de la République. Le caractère à demi officiel de cette présentation m’amusait. Je ne sais pas pourquoi j’étais gài, ce jourlà, je ne sais comment l’idée me vint d’une fumisterie absurde...
— Monsieur le ministre, dis-je à Cogordan, voici mes papiers. Je suis chargé d’une mission très délicate et dont l’importance politique ne vous échappera certainement pas...
— Asseyez-vous, monsieur, qu’est -ce que c’est?...
— Voici. Je viens peindre les Pyramides en tricolore..
Cogordan recula, épouvanté. Je continuai.
— Oui. C’est pour étonner les Anglais!... Car ils sont loin de s’attendre à celle-là!... Seulement, il faut que je trouve les couleurs et les hommes nécessaires à cette entreprise patriotique et républicaine. C’est pour cela que je m’adresse à vous...
Cogordan eut la conviction légitime qu’un fou
LE VOYAGE D’ÉGYPTE
était entré chez lui. Je le vis s’approcher de la sonnette. Il me disait :
— Certainement!... Certainement!...
Car il est imprudent de contrarier les aliénés. Toutefois, il s’apprêtait à faire venir un domestique qui l’eût débarrassé de moi... J’éclatai de rire... Il comprit que je plaisantais, éclata de rire; et cette fumisterie fut le commencement de nos relations très amicales.
Enfin, nous allons au musée du Caire trouver de Morgan, Bégouen et moi. De Morgan nous fait entrer dans son bureau. Il nous explique comment il a organisé son musée, ce qu’il a fait, ce qu’il compte faire. Il s’anime en parlant, il se détend et il devient délicieux. Il nous conduit dans toutes les salles, il nous montre des merveilles et des merveilles, que rend plus attrayantes encore son commentaire d’érudit et d’homme de goût. Au milieu des Ptolémées, il est chez lui, il est content. Il voit que j’aime aussi les Ptolémées; comment ne pas les aimer, présentés par lui, intimement, familièrement?... Je sens que nous devenons amis et que cette amitié sera précieuse et charmante.
De Morgan avait été d’abord ingénieur. De sorte qu’à ses qualités de savant il joint une extrême habileté dans le travail des fouilles. Il est, en outre, administrateur accompli. Bref, il a organisé d’une manière excellente l’œuvre actuelle de nos égyptologues.
Nous sommes restés quelque temps au Caire; et nous avons passé au musée des heures longues et ravissantes. Un jour, de Morgamnous dit :
— Youlez-vous visiter mes fouilles? C’est à quelque distance vers le sud. J’y vais maintenant avec Amélinèau. Si cela vous tente, je vous enver-
rai de là- bas mes chevaux; et mon domestique vous amènera...
Au jour dit, nous arrivons aux Pyramides, le rendez-vous fixé. Il était quatre heures du matin; le soleil se levait. Nous avions la folie dans le cœur. Le paysage était une féerie souveraine, un rêve des Mille et une Nuits. Les Pyramides, par l’aurore teintes de rose, semblaient, dans la demilumière, un jeu de nuages capricieux. Le Sphinx, peu à peu, s’éclaira. La tête fut dorée et, comme il y courait des colorations chaudes, elle parut vivante; on eût dit qu’elle s’animait, qu’elle souriait, et que le monstre allait remuer.
De tous côtés, le sable, qui l’après-midi est monotone sous la lumière égale, mais qui, à cette heure de jour naissant, prenait toutes les nuances les plus jolies.
Et la grosse boule du soleil montait, de plus en plus ardente et rouge et flamboyante.
Nous étions en arrêt là devant, immobilisés par la surprenante beauté du spectacle... Mais le Bédouin nous fit comprendre qu’il était temps de partir, pour voyager avant la grande chaleur. Nous sommes donc montés en selle et nous avons trotté, par le désert, quelques heures.
Enfin, nous arrivons aux fouilles. Il y avait là des Pyramides, moins hautes que celles de Khéops, de Khéphren et de Mykérinos, les unes en pierre, les autres en terre amoncelée et formant des sortes de tumuli. C’est là qu’opérait de Morgan; c’est là qu’il a trouvé quelques-unes des belles choses qui sont maintenant au Louvre.
Il vint au-devant de nous. — 11 était entouré d’Arabes, de Bédouins, de Coptes. Et alors, vraiment, il avait grand air : un chef de tribu, très oriental.
LE VOYAGE D’ÉGYPTE
Avec sa femme et sa fille, il demeurait là plusieurs mois chaque année. Il s’était fait bâtir, au milieu de ces nécropoles qu’il explorait, une petite maisonnette, une cahute, refuge de vie parmi ces sépultures ouvertes ou qui gardaient encore leur mystère... Une installation sommaire, évidemment, mais il ne faut pas grand’chose à un homme dont la pônsée habite les siècles immémoriaux.
Il nous accueillit comme des camarades, ou plutôt comme des initiés; et il nous conduisit à la pyramide qu’il était en train d’étudier. Quand je suis descendu dans ce caveau, il me sembla que j’entrais dans le formidable secret de la vieille Egypte, que je laissais derrière moi le présent et l’avenir, et que j’allais, à l’inverse du temps, vers le passé dont les autres hommes ont perdu le chemin...
AU TEMPLE DE KARNÂC
— Nous sommes restés aux fouilles une semaine peut-être. Et puis, de Morgan me dit :
— Je dois faire une inspection dans la Haute- Égypte. Je remonterai le Nil en daliabié... M’accompagnerez-vous? Notez que vous me rendriez service. J’ai besoin de quelques croquis, vous me les feriez ?...
— Oh! oui, — etmettez-moi dans la machine, si vous n’avez pas de place ailleurs!...
Une dahabié est un grand bateau long, où il y a des chambres, où l’on demeure; une sorte de maison capable de voguer et qui, amarrée, devient une vraie maison. La vie y est délicieuse, incomparable, détachée de tous les ennuis de la terre, surnaturelle...
Amélineau nous quitta en vue d’Abydos. De Morgan, Bégouen et moi, nous remontions le Nil à petites journées, de Morgan s’arrêtant ici ou là pour examiner la restauration des temples dont les archéologues français étaient chargés. Et puis j’ai quitté de Morgan, qui allait plus loin, pour m’installer un peu à Rarnac.
AU TEMPLE DE K ARN A G
A Karnac, je trouvai un homme très intelligent, tout jeune et vraiment délicieux, un artiste et un savant, M. Legrain.
Une figure gaie, de gaies moustaches blondes, une perpétuelle bonne humeur, un entrain charmant dans son activité circonspecte d’archéologue. Toute la précaution qu’exige le délicat métier de restaurateur des vieux temples, et toute la fougue de qui a la noble passion de son art.
Il habitait, parmi les ruines des siècles morts, une cahute en terre avec un toit fait de branches de palmier. Dans cette solitude, il était heureux, il s’amusait : les ressources de son esprit et la joie de sa belle besogne lui tenaient lieu d’une agréable compagnie.
Un Parisien; et qu’il me pardonne si je l’appelle un gamin de Paris : il était cela de la façon la meilleure, la plus spirituelle. Fils d’un typographe, si je ne me trompe, et sans fortune, il avait de bonne heure manifesté un goût très vif pour le dessin. Ses dimanches, il les passait dans les musées; il n’avait de souci que de fart, de telle sorte que bientôt on vit qu’il ne serait jamais typographe, ni rien de ce genre, et qu’il fallait, coûte que coûte, le laisser s’établir artiste. C’est ainsi qu’il entra à l’atelier de Gérôme. Et, quand nous nous vîmes à Karnac, n’étions-nous pas collègues? Nous fûmes amis en peu de temps.
Au Louvre, Legrain s’était féru des choses égyptiennes. Il avait dessiné et redessiné sphinx, dieux et momies. Les hiéroglyphes l’avaient intrigué.*. Bref, la maladie de l’Egypte le prit et, dès lors, il ne rêva que d’aller, sur les bords du Nil, voir les ibis vivants et les pharaons morts, parmi les pierres écroulées des temples.
Il n’était pas riche et le tourisme lui était refusé.
Alors, volontaire, il passa les examens qu’il fallait... Bref, il se fit envoyer à l’Ecole du Caire, où il se distingua. De Morgan vit en lui un collaborateur de premier ordre; il le chargea de restaurer le temple de Karnac.
C’est à quoi travaillait Legrain quand je le connus. Il dirigeait trois ou quatre cents ouvriers. Il avait appris l’arabe et il menait celle petite armée avec aisance. Tout à son affaire, dévoué absolument à sa tâche, il allait, venait, voyait tout. Je suis resté deux mois auprès de lui. Nous faisions la popote ensemble; et que j’étais loin de toute civilisation vivante!... Je me souviens de cette époque de ma vie avec une sorte d’émerveillement. Jamais je n’ai passé d’heures plus sereines, plus calmes, meilleures.
Le temple était à moi. J’en avais fait mon atelier. J’élais le maître de ces architectures prodigieuses que le temps avait abîmées, mais où l’histoire subsistait.
Quand les ouvriers — des fellahs — travaillaient, c’était une animation singulière. Avec leurs robes blanches, ils semblaient à mon imagination complaisante les prêtres, soudain ressuscités, de ce temple en délabre... Et voici : les prêtres ont décidé de rebâtir, après la catastrophe mystérieuse, le sanctuaire de leur piété longtemps abolie. Sous l’alluvion des sables que les siècles ont jetés sur ces ruines, ils cherchent une à une les pierres consacrées et les retrouvent et les remettent en place. Le temple surgira de l’amoncellement de ses décombres et la vie ancienne avec l’ancienne dévotion refleurira... Ah ! qu’ils avaient de hâte et de soin ! Comme ils employaient bien leur vie posthume à relever de l’oubli leur dogme !...
AU TEMPLE ÜE K ARN AG
Le soir, quand les ouvriers s’en allaient, la solitude était immense, extraordinaire; le magique silence, plein de siècles morts, enveloppait ces lieux; et puis la belle nuit régnait, impératrice de la solitude...
Souvent, j’accompagnais Legrain. Je subissais comme lui l’enivrement de la touille. C’est une sorte de vertige qui vous prend et qui vous fait frissonner de la tête aux talons. On devient un < hien qui flaire et qui creuse. On devine que c’est ici qu’il faut remuer le sol. On trouve, et c’est une allégresse poignante. Le temps actuel n’existe plus. C’est lui, ce n’est plus Je passé, qui s’est effondré, qui a disparu dans l’oubli. Le passé renaît et vous occupe et vous accapare...
J’avais pour interprète, secrétaire, porteur de mes cartons et de mes toiles, intendant, maître Jacques des bords du Nil, un singulier petit bonhomme, un Copte, que Legrain m’avait envoyé de Louqsor et qui s'appelait Sabbi Joseph. Ces Coptes sont les descendants des premiers Egyptiens qui adoptèrent le christianisme; leur race s’est perpétuée, et ils sont les plus intelligents, les plus instruits/les plus actifs, à l’occasion les plus intrigants, tant ils ont la volonté de réussir. Leurs ancêtres ont évidemment contribué beaucoup à la destruction des temples de l’ancienne Egypte; mais eux s’établissent volontiers guides parmi ces ruines qu’on dirait que leurs ancêtres leur ont préparées comme un gagne-pain.
Sabhi Joseph était un jeune garçon lettré, débrouillard. Il avait acquis, en conduisant les voyageurs quelques notions d’archéologie. Il était habillé d’une grande robe de laine et coiffé d’un petit bonnet blanc. Tandis qu’il portait mes cartons ou me tenait une ombrelle au-dessus de la
tête, si je dessinais sous un trop fort soleil, il tâchait de causer, d’attraper un renseignement, une anecdote. Il avait trouvé moyen de se faire agréer comme correspondant de plusieurs journaux du Caire; et il leur envoyait des notes sur les touristes éminents qui visitaient la Haute-Egypte, sur les potins qui couraient, sur les découvertes que faisaient les archéologues... 11 demeurait, s’il n’était pas en tournée, à Louqsor, chez son père, et il enseignait à ses jeunes frères ce qu’il avait appris. Il était fort intelligent et il connaissait à merveille l’histoire du temple de Karnac. Je ne sais pas ce qu’il est devenu; mais il a dû se tirer d’affaire.
J’étais à Karnac depuis quelques jours et je vivais trois mille ans avant Jésus-Christ lorsqu’arrivèrent plusieurs de nos contemporains : c’était M. Bouriant, le directeur de l’Ecole du Caire, avec deux ou trois de ses élèves, parmi lesquels Pierre Jouguet, philologue très doux qui a le visage d’un mousquetaire et qui, dans les sarcophages, déroulant des momies, découvre de beaux textes grecs...
Nous étions ainsi cinq ou six Français.
Un soir, nous causions, assis devant la maisonnette de Legrain. Le bavardage tomba sur la musique. Vous savez comme il est fréquent que les érudits soient des musiciens honteux. L’un de mes compagnons vint à parler de Saint-Saëns. Je racontai qu’il était mon ami très cher; je dis l’homme étonnant qu’il est, ce vagabond qui déteste le monde et qui ne cesse pas beaucoup de voyager, en quête de belles solitudes...
— Comme il serait heureux, ici !...
Cette idée me hantait; et, à chaque détour de la conversation, je la retrouvais :
— S’il était, ici, ce sauvage, qu’il admirerait de telles heures silencieuses et lointaines!...
AU TEMPLE DE KARNAC
Le lendemain, je travaillais, dans le temple, à quelque étude. Il était à peu près midi. Les ouvriers étaient partis déjeuner; ils avaient, à quelque distance, leur campement. Il faisait chaud, clair; la lumière vibrait sur le sable et sur les pierres, leur donnait une couleur d’or somptueux. Rien ne bougeait; j’étais seul. Un grand calme de la nature pâmée sous le soleil.
Soudain, j’entendis une voix, un peu nasillarde et bien claironnante, crier :
— Où est-il? où est-il?...
Je levai le nez et je vis, monté sur une pierre et agitant de sa main droite une canne, un singulier petit bonhomme un peu bedonnant, la tête coiffée d’un casque blanc qu’entourait un voile de tulle vert, comme en ont les dames anglaises qui voyagent aux pays chauds... C’était Saint-Saëns. Et il criait :
— Où est-il? où est-il ?...
— Comment? c’est toi?...
Je crus rêver. Il me semblait impossible que ce Saint-Saëns imprévu fût réel... Cependant il répondait :
— Oui, c’est moi, c’est tout à fait moi...
— Comment vas-tu? Hier, toute la soirée, nous avons parlé de toi, ici, avec des gens qui t’adorent...
— Non, non, non !...
Déjà, l’idée de voir des gens l’effarait; et, plutôt que d’affronter une telle aventure, il me niait qu’il fût ici, que ce fût lui...
— Non, non!... Je ne suis pas ici. Je suis à Louqsor. Et puis, tu sais, je suis malade!...
C’est vrai qu’il avait son gîte à Louqsor. Mais, de Karnac à Louqsor, il y a trois quarts d’heure de bourriquet, pas plus...
— Comment es-tu venu?
— Mais à bourriquet, parbleu! J’ai attaché ma
bête là-bas, pour pénétrer dans le temple. Voilà. J’ai appris à Louqsor que tu étais à Karnac. Alors, je suis venu te voir. On m’a dit que tu étais dans le temple. ..
Je repris :
— Tu vas déjeuner avec nous...
— Non, non, non!
— Viens, ils seront si contents de voir Saint- Saëns!...
Alors, il répliqua :
— D’abord, je ne suis pas M. Saint-Saëns. M. Saint-Saëns, c’est à Paris... En voyage, je suis M. Badois... Tu comprends que M. Saint-Saëns n’est pas libre; il a son personnage à garder, M. Saint-Saëns... Tandis que M. Badois fait ce qui lui plaît, vit à sa guise, a toute son indépendance, grâce à l’obscurité heureuse de son nom. Présentement M. Badois se promène...
— Eh bien, monsieur Badois nous fera-t-il l’amitié de déjeuner avec nous?.. .
Il céda. Ce ne fut pas sans peine. Encore fallutil promettre que la fiction de M. Badois serait rigoureusement observée. Pendant qu’il s’occupait de son bourriquot, je suis allé prévenir mes amis :
— Saint-Saëns est ici!...
D’abord ils ne voulaient pas le croire...
— Seulement, appelez-le « Monsieur Badois » ; ou bien tout est perdu : il se sauve, on ne le reverra plus!
Grande joie. Et, quand Saint-Saëns arriva :
— Bonjour, monsieur Badois!... Bonjour, monsieur Badois!...
On déjeuna. Saint-Saëns fut délicieux, gai, bon enfant. A la faveur de son pseudonyme, il plaisantait le mieux du monde; ses admirateurs furent enchantés de lui.
AU TEMPLE DE KARNAC
Le soir, il reprit son bourriquot, son casque à voile vert, enfourcha sa monture et s’en alla, trottinant, vers’Louqsor.
Pendant que j’étais à Karnac, Legrain découvrit, entre le temple et le Nil, un grand mur, de construction fort ancienne et qui devait servir à marquer l’étiage et la hauteur des diverses crues du fleuve. On remarquait, surce mur, des inscriptions, pour moi certes indéchiffrables, mais que Legrain lisait. 11 paraît que c’étaient, tracés par des mains malhabiles, dessinés comme par des enfants, des noms de femmes grecques... Les ouvriers grecs qui, voilà des siècles et des siècles, bâtissaient ce mur pensaient, sans doute, à quelque bien-aimée, proche ou lointaine, et, afin de marquer qu’ils pensaient à elle, gravaient son nom chéri dans la pierre... Hélas! hélas! les amours d’il y a deux mille ans!...
A quelque cent mètres de ce mur, dans le temple, les soldats de Bonaparte ont gravé, de la pointe de leurs baïonnettes, sur la pierre éboulée, les noms qui occupaient leur souvenir... « A toi, Julie », etc. Parfois, des cœurs sont percés d’une flèche, ou des mains tendres sontliées étroitement. Même désir obscur, à deux mille ans de distance, chez le Copte laborieux ou le Français vainqueur, d’éterniser la bonne amie !...
Pendant tout mon voyage d’Egypte, je fus hanté par la mémoire de l’expédition de Bonaparte; je pensais en trouver, ici ou là, des -signes durables : on ne se met pas en tête facilement que les grandes aventures de l’histoire puissent disparaître sans laisser de traces derrière elles, comme les pas d’un voyageur, sur le sable d’Afrique, sont effacés d’un coup de vent.
Eh bien, non, je n’ai rien retrouvé. Je n’ai guère retrouvé que les « A toi, Julie », les cœurs perèés de flèches, les mains enlacées, et, sur les murs à demi détruits de quelques temples, à la hauteur du sol, des traînées noires de suie ou de pierre chauffée : en ces places s’étaient installés les bivouacs, la soupe avait cuit.
Il y a aussi l’inscription de Philæ. Elle avait été gravée par « Castex, sculpteur », sous les yeux des soldats de Bonaparte « le iS ventôse, an Vil de la République, 31 mars an de J.-C. 1799 ». Et puis, les soldats de Bonaparte étaient partis. Et puis, l’Égypte avait changé de domination... De sorte que les Anglais, un jour, on ne sait pas quand, supprimèrent cette inscription qui n’était pas de leur goût; du moins ils l’effacèrent à demi. Plus tard, le prince Napoléon, voyageant en Egypte, vit la chose. 11 dit :
— On ne déchire pas une page de l’histoire ! —
Et il fit restaurer l’inscription qu’on a, depuis lors, respectée et que voici; je l’ai copiée : elle est belle dans sa simplicité parfaite.