‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 14 sur 21 · RENCONTRES AU RORD DU NIL · texte numérisé non relu

RENCONTRES AU RORD DU NIL

— . Un soir, seul dans le temple de Ivarnac, je fumais des cigarettes et profitais de la beauté de l’heure. Ce n’était pas le soir tout à fait, mais plutôt le demi-jour qui précède le crépuscule, avant l’obscurité tombante. Le temple de‘Karnac n’est plus couvert; depuis que sa toiture s’effondra, des siècles ont passé. Mais il reste les éléments de la muraille et des morceaux de dieux monstrueux; il reste aussi le souvenir des cultes morts et la beauté poignante des lieux qui furent consacrés au mystère.

Dans l’intervalle des architectures, je regardais le ciel passer du bleu diurne au bleu nocturne et celui-ci qui, peu à peu, devenait assez sombre, par endroits, pour que n’y fussent plus offusquées les étoiles.

Le jour et la nuit jouaient parmi ces ruines religieuses. La nuit subtile s’installait aux petites cachettes et, de là, chassait le jour toujours plus loin... Les figures des rois et des dieux, sur les murailles et sur les colonnes, sont tracées vigou-

reusement; le contour de leurs silhouettes fait un creux profond. Quand Uombre se répand parmi ces ruines et ne laisse plus y pénétrer que les lueurs de la journée finissante, la forme des colonnes et les lignes de l’architecture disparaissent. On ne voit plus que les rois, les dieux et les extravagants emblèmes du divin, qui semblent remuer avec les demi-clartés subsistantes; et l’on dirait que de muets conciliabules s’engagent entre ces surnaturelles personnes.

Ce soir-là, beau entre tous les soirs de la terre, je m’abandonnais au prestige crépusculaire; j’en subissais le charme et l’étrangeté...

Un fellah, qui, je crois, venait chercher ses outils, entra, erra quelque temps et sortit, en chantant d’une voix limpide. Et puis le silence régna de nouveau; et bientôt fleurit le clair de lune.

Le silence était admirable. A peine, de temps à autre, entendais-je le bruit que fait un bout de pierre en tombant sur le sable, de brefs éboulis au bord des fouilles de l’après-midi, comme si les dieux qu’on avait dérangés dormaient mal et remuaient dans le sol sépulcral...

Au fond du temple, par la baie ouverte de ces ruines, et loin, très loin, j’aperçus une lumière extraordinaire dont le ciel était éclairé, comme une prodigieuse étoile filante qui se serait soudain figée, ou comme une comète, une traînée de feu tombant en ligne presque verticale... C’était si étrange et les choses, autour de moi, prenaient de si bizarres aspects que ce spectacle m’effara... J’allai trouver Legrain qui travaillait chez lui; et je lui annonçai qu’un météore extravagant venait de naître...

— Oui, oui, c’est la comète! me répondit-il.

Et son œil malin s’amusait de mon émoi.

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