‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 15 sur 21 · RENCONTRES AU BORD DU NIL · texte numérisé non relu

RENCONTRES AU BORD DU NIL

— Venez, venez ! reprit-il. Je vais vous la montrer de tout près, la comète!...

Je voyais bien qu’il plaisantait; mais je trouvais qu’il avait tort de traiter légèrement un pareil phénomène...

Nous avons traversé la longue enfilade des colonnes, tout le temple et puis un espace vide, et nous fûmes en présence de l’obélisque !... Son sommet, taillé en diamant, faisait briller comme une étoile un reflet de lune ; puis la lueur lunaire, glissant aux lignes de la pierre, jouant parmi les hiéroglyphes dorés, traçait une magnifique traînée de feu...

J’avais pris l’obélisque pour un météore... Tels sont les fantasmagories des nuits d’Egypte.

Après avoir une minute joui de mon étonnement, Legrain retourna travailler; moi, je me promenai parmi ces prestiges...

Les nuits d’Egypte sont splendides et sublimes, Les étoiles, dans le ciel divinement pur, ont l’air de danser, avec lenteur; et leur clarté fine s’allonge; elles s’étirent vers la terre qu’elles enchantent... Les fresques de certains tombeaux représentent chaque étoile suspendue par un fil de lumière.

Les Egyptiens, dès la plus haute antiquité, inventèrent de beaux symboles de leurs nuits admirables. Dans le temple de Dendérah et dans le tombeau de Ramsès, la Nuit — la déesse Nout — est figurée par une femme dont le vêtement n’est qu’une résille d’étoiles. Elle s’appuie, de ses pieds et de ses mains, sur le dieu Seb, son époux, qui est la Terre. Ses jambes fortes et ses bras démesurés sont les quatre colonnes qui soutiennent son corps. Et voici le mythe. Râ, le Soleil, à l’heure amoureuse du soir, s’approche des lèvres de

Nout. Et Nout l’absorbera. Il sera dans le corps de Nout; et alors, le corps de Nout rayonnera; la Nuit répandra ses clartés diffuses. De tout le corps de Nout et de ses seins tombent sur la Terre de longs rayons d'argent.

En d’autres images, à gauche et à droite de la déesse voluptueuse, il y a les Heures de jour et les Heures de nuit, qui reçoivent du Soleit ce que Nout veut leur en donner...

Le mystère du Jour et de la Nuit tenta les imaginations aventureuses des contemporains des Ptolémées, qui ne savaient pas que la terre pût tourner autour du soleil. Ils inventaient de poétiques fables qui ne symbolisent pas seulement le fait du jour et de la nuit, mais encore la poésie et comme la magie dont ces beaux phénomènes s’environnent. Et, comme ils avaient des nuits plus merveilleuses qu’ailleurs, il fallut des fables aussi plus somptueuses...

Donc, j’étais, dans le temple de Ivarnac, à m’enivrer du clair de lune et de son rêve resplendissant, lorsque soudain j’entends du bruit. Ce sont des ânons et des gens. Ils dérangent le doux silence et offensent le clair de lune... Oui, ce sont des touristes venus de Louqsor : cette heure est, par les guides, recommandée à qui veut voir les ruines de Karnac... Le charme est rompu. Ces touristes m’ont gâté la délicieuse nuit. Je ne songe plus qu’à disparaître... Mais j’entends qu’on parle français et l’une des voix m’est connue... Je regarde... A la clarté lunaire, ces touristes ne sont que des silhouettes presque fantomales... Mais l’une de ces silhouettes m’est connue... Oui, c’est mon ami Febvre, le très distingué sociétaire de Molière...

— L’est toi, Febvre ?

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