‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 16 sur 21 · RENCONTRES AU BORD DU NIL · texte numérisé non relu

RENCONTRES AU BORD DU NIL

— C’est toi ?...

— Mais oui !...

— Mais oui !...

Ces deux « mais oui » furent balbutiés plutôt que dits. Il y avait, dans notre étonnement, quelque chose comme un peu de déception. « C’est toi » voulait dire : « ce n’est que toi » ; quand on s’attend à rencontrer les ombres divines d’Isis ou d’Osiris, un camarade de Paris n’est pas grand’chose !...

Febvre était accompagné de sa femme ; et, avec eux, divers voyageurs anonymes, gens résolus à ne rien perdre du spectacle et qui déjà parcouraient le sanctuaire, escaladaient les chapiteaux, les architraves, et se mettaient à quatre, à six, pour entourer de leurs bras le fût d’une colonne. Ils ne faisaient pas beaucoup de bruit; et, s’ils n’étaient pas tout à fait silencieux, c’est qu’un touriste ne l’est pas; mais le prestige du lieu leur imposait.

Febvre et moi, nous éprouvions une sorte de gêne, comme si nous avions senti qu’en vérité nous ne nous attendions guère, l’un à l’autre...

Je lui dis :

— Reviens demain. Louqsor est à deux pas d’ici. Je te montrerai de belles choses.

Il me promit qu’il reviendrait. Et je m’en allai, plutôt que de n’être pas seul avec la fantasmagorie qu’avaient organisée pour moi la lune et les dieux morts.

Le lendemain, de bonne heure, je vis, sur la route de Louqsor, un petit nuage de poussière, dans lequel je discernai bientôt mon ami Febvre monté sur un bourriquet. Il galopait de son mieux. Il arrivait en éclaireur, en fourrier. Il m’annonça, un peu timidement, puisqu’il m’avait

trouvé la veille sauvage et même un peu farouche :

— A notre hôtel de Louqsor, il y a M. et Mme Loyson, >^--tu sais, le P. Hyacinthe Loyson? — Ils ont dit qu’ils viendraient... Tu vas les voir dans un instant. Est-ce que cela t’ennuie?...

— Pas du tout!...

En plein jour, j’étais moins jaloux de mon temple... Èt, je l’avoue, la drôlerie de la rencontre commençait à m’amuser. Ce coin de Paris, qui tout à coup fondait comme un bolide sur le temple de Karnac, me plaisait.

— C’est à merveille ! dis-je à Febvre, qui, rassuré sur ma bonne humeur, s’égaya.

Nous attendîmes tous les deux, en bavardant, l’arrivée du gros de la caravane. Bientôt, un nouveau nuage de poussière s’éleva sur la route... Nous aperçûmes d’abord un palanquin, porté par six fellahs ; et il y avait, sur ce palanquin, une dame grande, imposante, vêtue de noir. Puis venait, sur un bourriquet, un homme imposant aussi et corpulent. Ces deux personnes étaient M. et Mme Loyson. Du palanquin, soudain, jaillirent deux bras, qui s’agitèrent avec des gestes évangéliques. Voici. Le chef des fellahs qui portaient le palanquin tenait de la main droite une longue et fine baguette, et il en touchait les porteurs, de temps en temps, pour leur rappeler de marcher au pas. 11 ne leur faisait aucun mal... Cependant, Mine Loyson déclarait :

— On ne doit pas frapper des hommes. Une personne humaine est sacrée. Et, si l’on frappe des hommes à cause de moi, j’aime mieux descendre. Le Christ a dit : « Aimez-vous les uns les autres !» 11 nous défend de frapper notre frère!...

La caravane, à peu de distance du temple, s’ar-

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