RENCONTRES AU BORD RU NIL
rêta. Mme Loyson descendit de son palanquin, toute troublée encore, dans sa véritable bonté, d’avoir vu entre des frères humains l’apparence
de l’inimitié.
A vrai dire, ni le chef des fellahs, ni les fellahs ne comprenaient son scrupule plus que son français; et ils la regardaient avec surprise.
M. Loyson descendit de son âne. 11 était habillé d’une longue redingote noire. ïl avait chaud et, pour s’éponger, soulevait de son beau front large son casque de toile blanche...
Je me présentai à M. Loyson qui voulut bien me présenter à madame. Puis, je leur présentai à tous deux M. Febvre, de la Comédie-Française, qui leur fit des salutations très Louis XIY. Et nous sommes entrés dans le temple. Febvre poussait des cris d’étonnement. M. Loyson se taisait et admirait, attentif sans doute aux tribulations que les dogmes traversent et aux catastrophes qu’ils subissent. Febvre, qui est très artiste, allait et venait, curieux, amusé, parmi les béliers à corps de félins et les sphinx à tête humaine. Et il disait :
— Quel décor, pour un Sésostris ! ...
Mais il vit M. Loyson préoccupé d’idées plus graves; et il trouva, l’homme ingénieux, trois ou quatre phrases, très jolies, ma foi ! sur les dieux qui s’en vont et la religion qui demeure...
Puis il dut nous quitter, ayant organisé sa promenade avec la rigoureuse exactitude d’une tournée. Je restai avec les Loyson, qui déjeunèrent avec moi dans la cahute de Legrain. Ils furent charmants, simples. Je me rappelle que tout à coup, pendant le déjeuner, M. Loyson me demanda :
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?
Je ne sais plus ce que je répondis...
L’après-midi, nous sommes retournés au temple. M. Loyson s’assit sur la tête de bouc d’un dieu et médita... Il respirait une atmosphère étrange et lourde, pour lui, de religion... Et il élait extrêmement ému... Je le vis appuyer son front sur ses paumes, se recueillir; j’eus le sentiment que les siècles de piété qui dorment en ce lieu sublime le hantaient et le tourmentaient, et qu’il subissait leur interrogation pressante comme, jadis, en de tels parages, Œdipe l’énigme du sphinx.
Au soleil couchant, ces pèlerins regagnèrent Louqsor, accompagnés des dieux de Thèbes...