‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 2 sur 21 · LES · texte numérisé non relu

LES

INGRES ET DELACROIX

— Quand je commençai à dessiner, c’était sous le règne de deux peintres, qui n’étaient pas d’accord entre eux, mais qui se partageaient l’art contemporain. Deux puissants dieux : Ingres et Delacroix!...

Je les ai vus l’un et l’autre. Et je ne peux pas dire que je les aie connus vraiment; — mais je les ai vus, ces deux grands hommes, — et, par le temps qui court, c’est bien quelque chose, il me semble!...

Mon père était entrepreneur de travaux publics. Et il rêvait, par bonté pure, de me voir entrer dans sa profession: là, il m’aurait conseillé, guidé... Mais je n’étais encore qu’un petit adolescent, qu’il dut renoncer à son vœu. Je dessinais et je voulais dessiner : hors de là, je ne valais rien. Je ne serais qu’un bon ou qu’un mauvais artiste, rien d’autre... Mon père en prit son parti, avec une tendresse souriante; et, dès lors, il m’aida dans mon projet,

fut le complice de mes ambitions et de mes goûts. Je lui dois toutes mes belles heures. C’est grâce à lui que j’ai pu vivre à ma guise et travailler beaucoup.

Près de chez nous, du côté des Invalides, demeurait un de ses amis, un peintre, Romain Caze. Mon père avait confiance en lui, parce que Romain Caze était un homme de talent et un brave homme, et parce qu’il était élève d’Ingres. Un bon père de famille, qui laissait son fils entrer dans la carrière des arts, était moins tourmenté si ce fils voulait bien suivre M. Ingres, M. Ingres étant l’ennemi des révolutionnaires et le dernier rempart de la tradition contre les novateurs. Seulement, le grand homme était âgé; il ne prenait plus d’élèves. Donc il ne restait que d’être l’élève de l’un de ses élèves préférés. Il fut décidé que Romain Caze serait mon maître. En effet, je reçus de lui les premiers éléments; il me fut très utile et très bon.

Romain Caze est un peu oublié, de nos jours.

Il était alors assez connu. Il fit beaucoup de peinture religieuse, décora beaucoup d’églises. Ses compositions, un peu froides et académiques sans doute, ont cependant de vrais mérites, non de couleur peut-être, mais de juste arrangement. Ce qu’il a fait de mieux, ce sont des portraits au crayon, moins beaux que ceux de son maître, d’un style très pur cependant et d’une exécution très / fine. Ces portraits de Romain Caze ont aujourd’hui un grand charme d’ancienneté : les cravates d’autrefois, les redingotes, et non seulement le costume, mais la lournure qu’on avait, les façons, l’air, tout cela leur donne un précieux agrément.

Eh bien, Romain Caze me parlai t de M. Ingres avec une si pieuse déférence et, les conseils qu’il

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me donnait, il les plaçait si dévotement sous Finvocation de ce nom qui lui était à prononcer terrible et doux, que M. Ingres devint, dans ma jeune pensée, quelque chose comme ie bon Dieu des peintres. Il me semblait que c’était lui qui avait formulé, une fois pour toutes, les lois de Fart, et que sa mystérieuse autorité s’imposait comme un indiscutable évangile, et que Romain Gaze était une sorte d’apôtre de ce pouvoir prodigieux, un apôtre seulement.

Ce fut le premier sentiment que m’inspira, de loin, de très loin, Fauteur du Triomphe d’Homère : un sentiment d’ordre mystique et religieux.

Mais un autre ami de mon père était Paul Huet, grand paysagiste, alors très à la mode, et le contraire exactement de Romain Gaze. 11 y a un tableau de lui, au Louvre, Y Inondation de Saint- Cloud. Paul Huet n’était pas un fidèle de M. Ingres. Il niait Fart académique, comme il disait; et il le niait avec une effronterie pleine d’entrain. Son atelier fut, sous l’Empire, l’un des rendez-vous préférés des indépendants, des audacieux, des romantiques et, quant à la politique, des républicains... Je le voyais, l’été, à la campagne; et il me parlait de son grand ami Eugène Delacroix. Il m’en parlait avec autant d’enthousiasme que Romain Caze-de M. Ingres...

De sorte que deux cultes s’offraient à moi et se disputaient ma piété : à Paris, entre les quatre murs de l’atelier de Romain Gaze, le culte d’Ingres; à la campagne, dans la liberté de la nature et des vacances, le culte d’Eugène Delacroix...

— Ge sont deux puissants dieux! pensais-je.

- Le désir ne me vint pas tout de suite de les voir :

une craintive modestie. Je dus me familiariser d’abord avec mes superstitions...

Mais, un jour, Romain Caze, qui était de très bonne humeur et qu’un de mes dessins avait contenté, me dit :

— Pour ta récompense, petit, je te montrerai M. Ingres!...

Il ne me dit pas à quelle date il fixait la cérémonie. La promesse, même vague, suffit à me troubler prodigieusement... Les voiles du sanctuaire s’écarteraient et je verrais le dieu... Ma curiosité me tourmentait; cependant, ému, je me répétais :

— Non, non, je ne suis pas digne!...

Ce bon méridional de Caze scandait ses phrases avec rudesse, et je l’entends encore me dire, quelques jours après :

— Petit, c’est aujourd’hui que je l’emmène voir M. Ingres. Prends ta casquette, vite!...

M. Ingres avait alors son atelier au quatrième étage d’une maison du quai Voltaire. Comme mon cœur battait, quand, à la suite de Romain Caze, je montai les marches de ce haut escalier! Et, quand Romain Caze sonna, je fus angoissé douloureusement.

La porte s’ouvrit. Et c’était M. Ingres lui-même qui était venu l’ouvrir!...

Il n’était pas grand. 11 portait une longue redingote de clergyman et, sur la tête, un petit bonnet noir. Il ressemblait à un bedeau, — oui, le dieu ressemblait à un bedeau d’église!... Mais son œil vif regardait bien en face, avec une acuité singulière; et sa figure s’anima lorsqu’il reconnut Romain Caze...

Il nous reçut très gentiment, sans pontifier le moins du monde. Et non seulement j’aurais

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admis qu’il pontifiât, mais la simplicité de son accueil m’étonna, me déçut presque...

Il venait de terminer son Jésus au milieu des docteurs. Ce n’est pas une de ses belles œuvres; aujourd’hui, je me l’avoue. Mais alors, quelle émotion n’avais-je pas, à la pensée que je voyais M. Ingres le jour même qu’il avait mis à son Jésus la dernière main!... Ce tableau, je le regardais, sans guère le comprendre, et il m’imposait plus que je ne l’aimais.

L’atelier, très simple. Ni bibelots ni meubles de prix. Aux murs, des études, rangées en lignes parallèles, correctement. Je m’attendais à un tout autre atelier. Celui-là, qui ne ressemblait guère à un temple, me parut respectable et je le trouvai sublime en son genre.

Parmi les éludes, accrochées aux murs, je me rappelle un torse nu, un torse d’homme, de modèle, copié sur nature, avec ses imperfections. C’était ce torse-là que M. Ingres avait ensuite transformé, idéalisé pour en faire le torse d’Homère, de ligne pure, de couleur pâle, d’aspect divin.

Au fond de la pièce, il y avait, assis sur une chaise, un homme barbu, à longs cheveux frisés où il passait de belles mains blanches, Théophile Gautier, critique d’art, très calme, très respectueux el qui écoutait les dires de M. Ingres avec une attention déférente. Il me semble que les critiques d’art n’ont plus beaucoup cette attitude modeste et réservée, même s’ils ne sont pas Théophile Gautier. C’est peut-être qu’ils ne rendent pas visite à des M. Ingres, que sais-je?

M. Ingres nous fit asseoir, et il nous montra son tableau. .Je regardais Gautier; je regardais M. Ingres, j’admirais cette vieillesse robuste et saine. M. Ingres, d’une voix lente et nette, expli-

quait à Gautier comment il travaillai!. Gautier, qui d’abord avait élé peintre, connaissait les expressions du métier; de sorte que M. Ingres lui parlait comme à un collègue qui comprend à demi-mots. Et il ne cherchait pas à l’étonner par un déploiement de théories telles qu’en exhibe, de nos jours, le moindre barbouilleur. Mais il lui indiquait ses procédés, ses artifices, ses volontés durables. Gautier l’écoutait religieusement et, s’il risquait une question, ne le faisait qu’avec une extrême réserve... On se figure, n’est- ce pas? le bon Gautier plus exubérant, plus romantique. Mais les hommes de cette époque avaient le sentiment du génie. Et c’était une belle chose que la piété diligente dont je voyais entouré ce vieillard aux mains petites et potelées, si humble sous sa redingote noire.

Quand nous sommes partis, mon maître et moi, j’étais touché, j’étais émerveillé d’un spectacle très simple et très grand...

— Eh bien, petit? me dit Romain Gaze.

Je répondis :

— C’est beau.

Rajouta :

— Petit, n’oublie jamais que lu as vu M. Ingres. ; ... ü

Je ne l’ai jamais oublié; et j’ai toujours gardé un culte au vieil artiste glorieux qui s’était fait le fidèle servant d’un art très noble.

Mais, l’été, à la campagne, Paul H net ne me parlait que de Delacroix, et avec quel entrain!... Moi, je n’osais pas lui parler de M. Ingres. Même, quand j’étais auprès de lui et qu’il me célébrait son dieu, je ne pensais plus guère à M. Ingres.

Ce Paul Huet fut mêlé à tout le mouvement lit-

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téraire et artistisque et politique même de son temps; et, de toutes manières, en tout, il était un homme avancé. On voyait chez lui Pélletan père et, bien petit encore, à peine un adolescent, Pelletan fils; Sadi-Carnot, le futur président de la République, ei qui alors portait l’uniforme polytechnicien; le sculpteur Préault, qui était le Rodinde l’époque, pour la réputation de farouche, indépendance, l'audace proclamée et la haine affirmée des académies : un homme de beaucoup d’esprit, d’ailleurs, drôle, fin, malicieux et dont les mots à l’emporte-pièce étaient célèbres comme aujourd’hui ceux, par exemple, de Degas. Préault, n’est plus, à présent, très illustre. 11 avait du talent, de la fougue, une originalité véritable et qu’il savait mettre en valeur et que même il exagérait... On aurait bien étonné les critiques d’art de l’Empire, si on leur avait dit que Préault ne laisserait pas une renommée prodigieuse.

Parmi les familiers de Paul Huet, j’oublie évidemment des noms qui avaient alors de l’éclat. Et c’était un attrayant plaisir, pour moi, que de rencontrer chez lui ces hommes importants. Ce juvénile romantisme m’emballait, assurément; et j’étais beaucoup trop jeune pour n’être pas sensible à ces hardiesses de paroles et d’idées qui se prodiguaient autour de moi. Que Romain Gaze, en telle compagnie, me semblait pâle et froid!... Et, quant à M. Ingres, j’aimais mieux écarter momentanément son souvenir que d’avoir à concilier, dans mon esprit, l’admiration que je lui avais vouée avec ces fortes velléités d’indépendance et de révolte qui me prenaient au contact de ce terrible Paul Huet.

Il était alors l’un des représentants les plus célèbres du paysage romantique, c’est-à-dire du

paysage vrai. Non pas que Ton voulût, en ce tempslà, copier la nature avec cette sorte d’exactitude photographique qui est la facile manie contemporaine. Plutôt, on sacrifiait l’exactitude à la vérité : c’est tout autre chose.

Les paysagistes romantiques subissaient l’influence anglaise. Géricault, Delacroix et bien d’aulres avaient passé le détroit et admiré là-bas Turner — qu’on s’est récemment donné l’air de découvrir et qu’on admire, bien souvent, sur des faux — Turner, Constable, Bonnington. Ce dernier vint à Paris. C’était un élégant, fin, distingué, précieux. Il disait : « Quand on se présente devant les maîtres, on doit s’être habillé de ses plus beaux vêtements ». Alors, il allait au Louvre en frac, cravate blanche, et gants blancs qu’à peine retirait-il pour faire une copie respectueuse.

Le paysage historique, cependant, restait en faveur et demeurait fidèle aux traditions de Nicolas Poussin. Il eut, quelque temps, Corot. Le paysage romantique eut Paul Huet, Corot seconde manière, puis Rousseau, Troyon, Daubigny.

Les portraitistes anglais n’avaient pas d’influence. Delacroix et Géricault les connaissaient et les appréciaient; mais, comme David, Gros, Gérard et M. Ingres, ils ne devaient rien qu’aux Italiens et aux Hollandais, maîtres véritables des Anglais eux-mêmes.

Aujourd’hui, tout cela est renversé. Nos paysagistes ont renoncé aux Anglais, pour s’adonner au photographisme; et ce sont nos portraitistes qui se sont rnis à l’école des Rœburn, des Romney, des Gainsborough et des Reynolds. Telles sont les tribulations du snobisme.

Je n’ai jamais rencontré Delacroix, chez Paul Huet. Mais on parlait de lui sans cesse, et avec un

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zèle passionné. Absent, il était là d’une façon mystique. Il inspirait toute la conversation; il en était l’âme cachée et agissante, ardente, tumultueuse. On n’avait pas pour lui la dévotion timide et profonde que M. Ingres inspirait, mais une ^orte de fanatisme enflammé. Evidemment, ce dieu demandait un culte plus expansif et des cantiques plutôt que du recueillement.

Il y avait des études de Delacroix aux murs de l’atelier de Paul Huet; et Paul Huet me les commentait avec éloquence. Un jour, il m’a dit :

— - Ingres, c’est une ligne droite. Delacroix, c’est un éclair!

Et sa main brusque dessina dans l’air de prestes saccades. Certes, il préférait l’éclair; — et, quand il le dessinait, je crois que je le préférais aussi... Comment résister, si l’on a vingt ans, à un tel apostolat?...

Du reste, si « éclair » qu’il fût, Delacroix n’en avait pas moins un fond classique très solide. Il préférait Racine aux romantiques qu’il aimait le mieux. Chaque matin, — c’est Paul Huet qui me l’a raconté, — comme un musicien fait des gammes, il copiait, au crayon, des médailles antiques, des moulages de statues grecques... Seulement, il était très mondain, brillant causeur, et sortait beaucoup. De sorte que, nerveux, délicat, il se fatiguait; son lever n’était pas toujours facile. Et il s’écriait : « Oh! les bougies, les bougies!... Ce sont les bougies qui m’auront perdu!... » Les bougies, c’est-à-dire le monde, la vie élégante : cet éclairage, quand Delacroix était jeune, commençait à peine et avait la vogue.

Politiques, littérateurs, aussi bien que les peintres, semblaient tous, chez Paul Huet, recevoir d’Eugène Delacroix l’inspiration décisive; et j’ad-

mirais avec surprise une telle variété d’influence.

Paul Huet m’avait souvent promis de me conduire à l’atelier de son maître et de son ami. Je ne sais plus comment échoua ce projet...

Je n’ai vu Delacroix qu’une fois, mais je l’a^ bien vu. C’était à l’enterrement d’Horace Vernet. Il y avait foule. J’arrivai un peu en retard et je ne pus guère entrer dans l’église, bondée. Enfin, je trouvai une chaise, aux derniers rangs; je la pris, et bientôt je reconnus le voisin que le hasard m’avait donné.

11 était habillé, je n’ose dire simplement : car son costume le désignait à tous les regards, — mais pauvrement, — et non sans recherche, mais sans soin. Un manteau ample, boutonné au cou, et qui tombait en larges plis. Un gros cache-nez, rayé noir et blanc. Le visage, verdâtre, maigre, ravagé. Une bizarre petite moustache, pas plus large que les ailes du nez et rasée aux deux extrémités des lèvres; une moustache un peu comique de paillasse. Le nez droit, fin. Des yeux très vifs, et durs, et orgueilleux. Je regardai Delacroix, au point d’oublier absolument Horace Vernet et la messe qui se disait à l’intention de sa vie éternelle. Je regardai Delacroix avec une insistante curiosité... Le dieu était à côté de moi, dans la foule, et mon épaule touchait son manteau !... Je ne sais si Delacroix fut gêné de mon attention peu discrète : de temps en temps, il plongeait sur moi son regard terrible et qui m’épouvantait.

Il avait un aspect de malade hautain. Sa physionomie était dédaigneuse, arrogante et mal commode.

Je me rappelle très bien le visage que je lui vis ce jour-là. Plus tard, à Médinet-Hahou, une momie qu’on déterra sous mes, yeux lui ressem-

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blait étrangement, avec sa petite moustache pareille, sa peau parcheminée, sous laquelle le dessin des os apparaissait, et ses cheveux noirs ramenés vers les tempes.

Voilà ce que j’ai connu de M. Ingres et d’Eugène Delacroix, les dieux de ma jeunesse.

HENRI REGNAULT

— Il y a, dans l’existence de tous les hommes de ma génération, une péripétie épouvantable : la guerre!... Oui, notre existence est, par elle, coupée en deux.

Nous avions vingt-cinq ans. Nous étions partis pour la vie avec allégresse, avec enthousiasme, comme de jeunes chevaux qui galopent. Ah ! comme nous galopions!... Et puis, la haie que nous devions sauter, soudain, se lève, absurdement. Les uns s’y sont cassé le cou. Les autres ont été à droite ou à gauche, éparpillés : notre peloton était défait ; nous avons trotté au hasard, comme nous avons pu.

La guerre!... J’y ai perdu Henri Régnault, mon ami, ma jeunesse. C’était un être vigoureux, toujours chantant, gai, au torse fort.

Je l’ai connu à l’Ecole des Beaux-Arts.

Il était le fils de l’illustre savant... Je me rappelle ce père Régnault, un homme énergique, volontaire. Il s’était fait lui-même. Il avait perdu son père de très bonne heure ; et sa mère, demeurée veuve, n’avait pas du toutdefortune. Des gens de l’Est. Tout enfant, ce Régnault ne songeait qu’aux mathéma-

HENRI REGNAULT

tiques. Un beau jour, il décide qu’il viendra s’installer à Paris, en vue des mathématiques : il comptait trouver à Paris plus de mathématiques qu’ailleurs. Il se met en route, à pied. Diable! il n’avait pas sur lui de quoi voyager en diligence!... Il arrive à Paris; et, comme on ne se nourrit pas de chiffres, il entre dans une petite maison de modes. Les modes sont une chose à laquelle il ne connaît rien; mais on le charge de porter aux belles dames les chapeaux qu’elles ont commandés, des chapeaux superbes. Il est gentil : un petit Alsacien blond, aux yeux bleus, aux grands cheveux bouclés; les clientes n’ont rien à lui reprocher. Il se lie d’amitié, bientôt avec le deuxième comptable de la maison, un nommé Renouard. Un comptable, une sorte de mathématicien; des chiffres!... Ce Renouard avait sa chambre au sixième; le petit Régnault, lui, avait pour la nuit la garde du magasin : il y couchait entre deux comptoirs. Renouard avait delà chandelle; souvent, le soir, le petit Régnault montait et profitait de la lumière pour étudier les livres de mathématiques qu’il achetait sur l’économie de ses pauvres appointements.

Un peu plus tard, un oncle qu’il avait dans l’Est et qui était professeur le fit rentrer au pays, lui enseigna ce qu’il savait de sciences. Rref, le petit Régnault fut reçu à l’Ecole polytechnique, le premier.

Avec son bel uniforme, le voici qui retourne à son magasin de modes, un peu fier. On le félicite. Il s’informe des clientes auxquelles il allait naguère porter des chapeaux. Et il retourne chez plusieurs d’entre elles, celles qui lui étaient le plus sympathiques, pour se montrer en militaire d’élite. Il se présente :

— Je suis le petit Régnault qui venait vous apporter vos chapeaux.

On le reçoit très gentiment, avec des « ah ! », des « oh! » admiratifs, et mille prévenances.

Renouard, cependant, avait monté en grade; il était en passe de devenir un gros homme de finances. Renouard et le père Régnault furent, toujours très bons amis.

Plus tard, beaucoup plus tard — c’est Henri qui m’a raconté cela, — ils étaient l’un et l’autre, un soir, chez Renouard : bel appartement, aux murs damassés, dorés. Renouard a lait fortune; Régnault est membre de l’Institut, directeur de la manufacture de Sèvres, professeur au Collège de France, que sais-je? Renouard songe au passé et dit à son camarade :

— Nous avons fait du chemin, depuis la maison démodés!... 9

— Oui, réplique le père Régnault; mais...

— Mais quoi?

— Toi, tu es riche...

Et Renouard, regardant la boutonnière de Régnault, ornée d’une rosette large et composite, tandis que Régnault regarde le luxueux appartement :

— Oui; mais, toi, tu es décoré!...

Telles étaient leurs deux mélancolies; je les imagine contents tout de même.

Ah ! c’était une tête solide, ce père Régnault. Pas un rêveur le moins du monde. Il avait le sens des réalités. Et, quand Henri annonça qu’il voulait être peintre, le père Régnault ne fut pas enchanté. En tout cas, il décida que son fds serait un peintre sérieux. 11 était trop intelligent pour ne pas apercevoir le génie du jeune garçon. Mais il se méfiait de sa fantaisie; el il résolut de le brider, sachant qu’une véritable originalité sort toujours et profite d’avoir été contenue.

HENRI REGNAULT

Alors, il mit Henri chez Lamothe, élève d’Ingres, afin qu’il apprit son métier, connût les règles et ensuite ne les balançât qu’à bon escient 11 lui permi t de voir un peu Troyon, dont la mère travaillait à Sèvres ; mais il n’avait pas un goût très vif pour ce peintre indépendant. Il conduisait luimême Henri au Louvre; il le guidait et ne lui laissait admirer que les maîtres de tout repos.

Il avait grand soin de ne pas le laisser s’attarder devant les Rubens et les Véronèse, peintres audacieux. 11 les lui cachait.

Et quand Henri, s’émancipant, fit une copie des Noces de Cana , le père Régnault fut très

inquiet.

A l’époque dont je vous parle, les conditions de la vie étaient, pour les jeunes artistes, assez différentes de ce qu’elles sont devenues. Par exemple, il n’y avait pas d’ateliers à LEcole des Beaux-Arts. Nous étions, nous, à l’atelier Picot ; il en existait deux autres encore, et une académie tenue par un ancien modèle nommé Suisse. L’académie coûtait moins cher que les ateliers; elle était fréquentée par les indépendants, les farouches, tandis que les ateliers avaient pour directeurs des membres de l’Institut.

L’atelier Picot était situé au coin de la rue La Bruyère et de la rue La Rochefoucauld. La plupart d’entre nous demeuraient loin, chez leurs p-arents, ou bien, provinciaux venus à Paris avec une très modique pension, en quelque chambre d’un quartier moins cher. Moi, je faisais quotidiennement la route des Invalides à Montmartre ; il n’y avait pas d’omnibus, alors; il n’y avait pas de bicyclettes... Nous marchions. Nous arrivions de bonne heure, exactement; nous travaillions

' beaucoup, nous étions très ambitieux. Mais notre désir de gloire ne nous guindait pas; nous étions de joyeux apprentis...

Le matin, jusqu’au déjeuner, séance de modèle vivant, homme ou femme. Et puis le déjeuner... Nous avions apporté de la viande froide dans un papier, ou bien nous descendions aux provisions chez le charcutier, le boulanger... Les dessinateurs avaient de petits tabourets bas, les peintres des tabourets plus hauts. Pour le déjeuner, les tabourets des dessinateurs servaient de sièges, et les tabourets des peintres, de tables. L’atelier se transformait ainsi, de son mieux, en salle à manger... Picot avait sa maison et son jardin. Notre atelier se trouvait dans les communs. 11 n’était ni très grand ni extrêmement clair; mais les murs s’ornaient des toiles jugées les meilleures dans les concours que notre maître organisait entre ses élèves : on y voyait aussi des charges hâtivement brossées, et des essais de palettes, des touches hasardeuses et que souvent nous arrangions en caricatures. Le déjeuner, frugal, était gai. Les provisions se partageaient, et les plus pauvres attrapaient toujours leur pitance; il ne restait pas une croûte de pain. Les plus pauvres étaient extrêmement pauvres; s’ils n’avaient pas de quoi s’acheter des toiles, ils peignaient sur du papier tendu.

Les plus anciens, qui gagnaient déjà un peu leur vie — leur simple vie, — allaient prendre leurs repas chez la mère Joseph, une petite fruitière de la rue La Piochefoucauld. Pour trente sous, cette bonne femme vous servait, dans son arrière-boutique, un déjeuner passable. On se tassait autour d’une table ronde. Les causeries étaient le véritable dessert.

La fruiterie de la mère Joseph n’existe plus,

HENRI REGNAULT

l’alelier Picot est remplacé par une maison de rapport. Et la plupart des jeunes hommes qui avaient alors un si bel entrain, tant de zèle et de confiance, sont morts ou ont disparu : quelquesuns ont fait leur chemin; les autres se sont arrêtés en route.

L’après-midi, nous descendions vers Paris, pour aller travailler au Louvre, les dessinateurs dans les salles de l’antique, nous à la peinture. Nous faisions des copies d’après les maîtres, afin de nous exercer et, quelquefois, pour la vente. Les copies, en ce temps-là, se vendaient : c’était la mode, dans la petite bourgeoisie.

Puis, à la fermeture du Louvre, on allait dîner, n’importe où, chez le marchand de vins, dans les environs ; et, à sept heures, nous nous retrouvions à l’Ecole, où nous avions des cours de dessin : mais il fallait, pour suivre ces cours, avoir affronté le concours de places... A neuf heures, nous nous quittions; et quelques-uns faisaient la fête, d’autres allaient se coucher, d’autres se réunissaient dans l’atelier de l’un d’eux et travaillaient encore.

Nous étions ainsi un petit groupe acharné à bien préparer le concours de Rome. Il y avait Leloir, Yibert, Berne Bellecourt, Adan, Butin et moi... Plusieurs semaines avant le concours, tous les jours, nous allions chez Adan. L’un de nos professeurs nous avait donné, sous pli cacheté, un sujet d’esquisse. Adan décachetait l’enveloppe et lisait le sujet... Alors, nous nous mettions dans des coins ou derrière des paravents; ou bien, au moyen de gilets, de pantalons, d’étoffes quelconques, nous nous faisions des sortes de loges, dûment séparées les unes des autres, et nous commencions à chercher une composition maligne : même temps, mêmes toiles, mêmes conditions réglementaires que pour

le concours véritable. Et nous travaillions comme des nègres, dans nos cachettes. Pils ou Cabanel, ou bien le père de Leloir, nous corrigeait : et c’était presque toujours Vibert qui avait la première place... Après le concours d’esquisses, le concours de figures peintes...

L’ennui de l’aventure, c’est qu’aucun de nous n’a jamais pu décrocher le prix de Rome. Leloir est monté en loge une l'ois : ce fut tout notre succès!...

Aujourd’hui, les élèves des Beaux-Arts ont beaucoup plus de facilités que nous n’en avions. Depuis le matin jusqu’à dix heures et demie du soir, l’Ecole leur est ouverte. Ils y ont des ateliers, des professeurs, des modèles, une bibliothèque, des cours très bien faits et traitant de tout ce qu’ils ont besoin de savoir... Une salle de moulages, des photographies, des tableaux de maîtres, rien ne leur manque. Et tout cela, gratuitement : nous devions, nous, payer, pour batelier seul, vingt francs par mois!...

Mais nous étions passionnés d’art, et d’art seulement, de sorte que nous avions une délicieuse tranquillité morale. Parmi les troubles qui nous étaient épargnés, je vous signale la politique.

Nous l’ignorions absolument. Nous ne lisions guère ou pas du tout de journaux... 11 me semble qu’il y avait plus de gaieté, plus de fantaisie qu’à présent; il me semble que nous étions plus amis qu’on ne l’est aujourd'hui... Peut-être que je me trompe, qui sait?...

Nous étions élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, Régnault et moi, lorsqu’un jour, ô merveille! une commande nous arriva.

Voici. Renouard achetait une propriété. Il la voulait orner de peinture. Il nous commanda des

HENRI REGNAULT

panneaux décoratifs : quatre mètres de hauteur, deux mètres de largeur. La gloire !

Et il ajouta :

— Je vous les payerai !...

'Nous n’avons guère eu de jours plus heureux, plus orgueilleux. Il fallait nous voir!... Régnault chantait à tue-tête. Nos camarades de l’Ecole enviaient notre bonheur; nous n’étions ni discrets ni modestes. Nous n’eûmes désormais que dédain pour l’Ecole.

Le père Régnault disait que c’était du désordre. Il n’aimait pas cette commande, qui interrompait les études d’Henri, lui montait la tête.

Il nous fallait un atelier, un grand atelier. Songez : des panneaux de quatre mètres sur deux!... Ce fut boulevard Saint-Michel, à peu près en face de l’Ecole des mines. Les murs étaient peints en rouge sang de bœuf. L’ancien atelier de Devéria : Devéria avait fait, dans cet atelier, cette Naissance de Henri IV qui le dispensa de la conscription...

Il y avait, entre ces quatre murs, du romantisme. Et nous étions jeunes, fringants, romantiques nous-mêmes. Un de nos amis, Blanchard — qui est mort, — travaillait avec nous.

Il s’agissait de meubler cet atelier superbe et nu. Nous empruntâmes à des marchands de bricà-brac, que nous connaissions, des bouts de tapisserie, des armes, des oripeaux magnifiques et d’authenticité douteuse. Nous avions besoin de tout cela pour nos panneaux; le sujet : natures mortps. Natures mortes, mais bien vivantes et romantiques. Nous eûmes des tapis et des matelas, parce que, le soir, quelquefois, quand on avait de belles idées de peinture, on restait tard, on voulait être là dès l’aube à travailler; impossible de s’en aller. Nos pères se figuraient que nous faisions la fête, dans

ces cas-là. Pas du tout! Et les splendides réveils que nous avions, au matin, parmi nos bibelots, devant nos toiles qui nous plaisaient tant!.*.

Des amis venaient nous voir. C’étaient Saint- Saëns; la belle Augusta Holmès, avec son père; Pavie, le pauvre Pavie qui est mort si absurdement et qui nous donnait de justes indications d’anatomie; Gazalis, à qui nous trouvions un faux air de Musset et qui nous récitait des vers ; Armand Renaud, poète lui aussi, un petit sécot qui devint directeur des Beaux-Arts à l’Hôtel de Ville. Comme il écrivait des poèmes, parmi les paperasses officielles, la Commune, en mettant le feu à l’Hôtel de Ville, lui brûla une partie de son œuvre inédite : pauvre Armand Renaud !... Saint-Saëns mettait en musique des vers de Renaud, les Nuits persanes, et, de Cazalis, V Egalité devant la mort. Nous avions un piano, loué au mois : un mauvais piano, je l’avoue.

Pour nos panneaux, il nous fallait du gibier, certainement. Nous achetâmes un beau morceau de chevreuil, et d’autres bêtes, des canards sauvages, des perdreaux. Il fut décidé que, le panneau de chasse terminé, nous donnerions un festin, dans notre atelier.

Alors, nous nous disions l’un à l’autre :

— Dépêche-toi de faire ton chevreuil; il ne sera plus mangeable, si tu traînes!

Le panneau achevé, nos victuailles avaient perdu l’essentiel de leur fraîcheur. Nous convoquâmes le restaurateur qui nous faisait nos déjeuners. II étudia nos modèles et déclara :

— C’est un peu tard, assurément. Mais je gratterai !

Oui, ce fut un festin; ce fut une petite noce de Cana, plus gaie que la vraie.

Quelques jours après, un matin, nous sortions,

RI REGNAULT

Régnault et moi, de chez notre marchand de vins, ayant déjeuné tant bien que mal; et nous rencontrâmes Gounod.

Gounod aimait beaucoup Henri, à cause de sa belle voix. Il nous dit :

— Je suis content; je viens d’achever Roméo et Juliette !

Nous l’admirions. Nous lui fîmes nos compliments. Il nous raconta son œuvre, qui nous enchanta. Et puis, il nous offrit :

— Si vous voulez, j’irai demain chez vous. Vous avez un piano, n’est-ce pas? Eh bien, je vous chanterai Roméo ; vous entendrez Roméo les premiers. Convenu?

— Certes, convenu !

Décidément, notre piano ne valait rien. Nous nous en sommes procuré un autre, un peu meilleur. Et nous avons épousseté, balayé l’atelier, convoqué nos amis : Bussine, Saint-Saëns, Holmès et les autres.

A onze heures, déjeuner. Nous avions, Régnault et moi, des vareuses rouges, pleines de couleur, comme des palettes. Gounod se mit en bras de chemise, gilet déboulonné.

Le voici au piano. Il chante. Il chante tout, varie sa voix pour les divers personnages, fait les chœurs, tout!

C’était un homme séduisant, emballant. Comme il chantait! Il nous tortillait, avec sa voix. Nous pleurions. Ilolmès, que son père avait amenée de Versailles, — son père était un Irlandais qui avait des raisons politiques de ne pas demeurer en Irlande, — la belle Augusta Holmès eut une crise de nerfs. Elle était échevelée; elle tiraillait ses splendides cheveux blonds.

Ah ! quelle effervescence de jeunesse et d’admiration généreuse!...

Gounod parti avec Saint-Saëns, Holmès s’approcha du piano. A notre insu, le crépuscule était venu ; à peine faisait-il encore un peu clair, dans l’atelier. Holmès, debout, les cheveux sur les épaules, toucha le clavier. Aux premières notes, * nous étions bouleversés. Elle avait une voix divine. Elle chanta Y Orphée de Gluck. C’était du Gluck à sa façon, de fantaisiste extraordinaire. Je me rappelle que la nuit tomba vite et qu’un rayon de lune éclaira, comme s’il le faisait exprès, notre belle chanteuse.

Ce fut admirable; ce fut romantique à souhait. L’ombre de Devéria dut être contente!... Amitié, talent, génie!...

Ce soir-là, nous étions tous amoureux d’Holmès. Quand son père l’emmqna, — car il fallait retourner à Versailles, — nous restâmes abasourdis. Nous étions affalés. Nous n’avions pas la force d’allumerune lampe. Nous n’avions pasfaim. Notre seul désir était d’entendre encore de la musique.

— Si nous allions à l’Opéra?...

C’est Régnault, je crois, qui eut cette idée.

A l’Opéra!... On jouait du Gluck, par bonheur. Nous voici partis pour l’Opéra, à pied, sans dîner, • portés par notre enthousiasme. Musique, peinture, beauté! ..

Le lendemain matin, nous étions las extrêmement. Nous nous sommes levés parce qu’on venait chercher le piano. Et quand i! fallut se remettre à peindre!...

Cet enthousiasme de notre jeunesse était sincère, sain, robuste. Nous étions des gaillards larges d’épaules, et non pas de chétifs dilettantes comme on en voit aujourd’hui.

Nous avions pris rendez-vous pour la première de Bornéo. Trois heures de queue. L’un de nous avait un pliant : on se le prêtait, on se le passait;

HENRI REGNAULT

et celui qui l’avait, momentanément, en profitait pour cliner de viande froide et de pain. Nous applaudîmes à tout rompre ; mais la véritable première de Roméo et Juliette , c’est dans notre atelier du boulevard Saint-Michel que j’aime le mieux à me la rappeler.

Nos panneaux décoratifs ont eu les honneurs du Salon; ils existent encore, dans une propriété de Normandie où est née Charlotte Corday.

Entre temps, Régnault eut le prix de Rome. Il avait eu à faire un Achille pleurant sur le corps de Patrocle. Une Thétisy figurait, qu’il peignit à la ressemblance d’Augusta Holmès. Hébert était alors directeur delà Villa Médicis. H adorait Régnault. Il avait été, lui aussi, à ses débuts, une sorte de révolutionnaire en art. Quand il peignit Joseph vendu par ses frères, il y mit des burnous : c’était la première fois qu’on mettait des burnous dans une scène delà Bible; cela fit une sorte de scandale.

A Piome, Régnault fit son Automédon et, pour mieux peindre les chevaux d’Achille, s’avisa de monter à cheval. 11 ne savait pas; mais il ne doutait de rien. Donc, il loua des chevaux et se promena par la campagne romaine. Un jour, il fit une chute terrible et se fendit le crâne.

\J Automédon devait être son « envoi de Rome » . Or, il y avait des règlements précis pour les envois ; leurs dimensions étaient fixées une fois pour toutes. Régnault fit beaucoup plus grand, bien sûr : on dut, pour tirer son tableau de l’atelier, démolir un bout du toit.

Malgré la gentillesse indulgente de Hébert, il étouffait dans la Villa. Il décida de voyager en Espagne, à quoi M. Hébert consentit paternellement.

C’est alors que je le retrouvai.

LA BRETAGNE

La Bretagne a été, pour notre jeunesse, une révélation délicieuse et poignante de la nature.

La première fois que je visitai ce pays, ce fut avec mon père, qui construisait les premiers chemins de fer bretons. Les indigènes voyaient d’un très mauvais œil cettè innovation quasi-diabolique. Les prêtres tonnaient en chaire contre ces machines qui apporteraient trop aisément la corruption des Babylones, en ces campagnes, et les pires désastres... Sous le nom de « chemineaux », ingénieurs, entrepreneurs, ouvriers qui travaillaient à la voie ferrée étaient méprisés, injuriés, houspillés.

On voyageait en diligence, par la Bretagne pittoresque et singulière. Longues étapes somnolentes, en compagnie de paysans, de curés, de commis-voyageurs, de bonnes sœurs et de châtelains, arrêts en des auberges, fatigue; — et paysages admirables,

11 y avait, au moment de la conscription, dans les villages, des scènes extraordinaires, des tu-

LA BRETAGNE

multes où les femmes étaient particulièrement surexcitées : elles criaient, s’agitaient, voulaient retenir les maris, les fils qui partaient. J’ai vu des scènes analogues en Orient, plus tard... D’ailleurs, la Bretagne ressemblait un peu — sauf la lumière — au Maroc fanatique et immuable... Tout cela, depuis, a changé!...

Hennebont était alors un site charmant et paisible. Mon père y bâtissait un grand viaduc. Oui, un coin de nature déserte et silencieuse, rêveuse : il y a maintenant des grèves terribles, en ce lieu si doux.

Je laissai mon père à ses travaux et je me dirigeai — à pied, presque tout le temps — vers la pointe du Raz, qu’on ne connaissait, pour ainsi dire, pas encore. Le village que j’habitai enfin, Plogoff, se composait de quelques maisons autour d’une église. Je m’installai chez le maire Yvenou, qui était en outre épicier, mercier, marchand de vins, bedeau, et qui avait parmi d’autres mérites celui de parler un peu français. Il était seul dans ce cas; et, s’il s’absentait ou se grisait, je n’avais plus personne à qui m’adresser.

Les Yvenou m’accueillirent très bien. Je fus admis à leur vie de famille. La nourriture était primitive, et la viande y manquait. Chaque semaine, Yvenou allait s’approvisionner au marché d’Audierne. Il revenait gris, laplupart du temps. C’était, d’ailleurs, un homme intelligent et bon... Nous mangions du pain noir et prodigieusement dur; mais Yvenou avait d’excellent vin...

Je lui dis, un jour :

— Il faudra venir me voir à Paris, père Yvenou...

Il se récria, comme devant un projet fabuleux. Une dizaine d’années plus tard, je le vis arriver.

Il entra dans mon atelier, ses sabots à la main. Il était changé, maigri et triste...

— Je viens de Lourdes, me dit-il. On m’a sermonné... C’est pour ne plus boire !

11 revenait, le pauvre diable, sans un sou, riche seulement d’une résolution de tempérance qu’il avait prise et qui serait mal commode à tenir. 11 était las ; il n’avait rien compris à tout ce qu’il avait vu... Il retourna, comme il put, àPlogoff : et bientôt il mourut.

Mais, à l’époque dont je vous parle, Yvenou était un grand bel homme, au visage rasé, les joues encadrées de cheveux pendants... Il avait huit garçons et filles. Sa femme, la mère Yvenou, était admirable : une figure longue et fine, les traits aigus, une lady Macbeth; et je la vois armée d’un large coutelas, qui taille contre sa poitrine plate un formidable pain rond, dont elle jette à ses mioches de tout âge les tranches larges.

C’était une grande chose imposante et lugubre, que ce pays. J’en ai subi le charme farouche... Quand je revins à Paris, je racontai aux camarades ce voyage,' je leur vantai la pointe du Raz; bref, aux vacances, je les entraînai. Nous sommes tous partis pour la Bretagne, bons bohémiens avides de beaux paysages.

Il y avait Régnault, Pavie, alors étudiant en médecine; Philipoteaux, fils de l’illustrateur des Trois Mousquetaires y — il a fait, lui, des panoramas et il est, au Caire, inspecteur des écoles de dessin; — il y avait Jadin, le peintre, fils du peintre de la vénerie de l’Empereur ; Jacquet, le peintre; Butin, un bel artiste, dont il faudra que je vous parle, et Camille Saint-Saëns, délicieux, gai; il recueillit, dans les fêtes de villages, les chants du pays et composa ces Rhapsodies bre-

LA BRETAGNE

tonnes qui comptent parmi ses plus belles œuvres.

En fait de bagages, nous emportions sur le dos nos boîtes à couleurs, nos pinceaux et nos toiles. Notre costume était une vareuse quelconque, un pantalon de toile, tenu par une ceinture rouge... Et voilà comment nous sommes partis, plus gais qu’on ne le fut jamais. Pavie, au lieu d’un sac de peintre, avait son fusil de chasse et son carnier; il annonçait qu’il se chargeait de la nourriture!

Nous sommes allés par le chemin de fer — troisième classe — aussi loin qu’il voulut nous mener : il s’arrêtait alors aux environs de Quimper. De là, sac au dos, comme des soldats, nous avons pris les routes et les sentiers. Et nous allions, petite escouade bien vaillante. Après deux jours de marche, nous sommes arrivés à Douarnenez, où nous fumes tout de suite l’étonnement de la population... Il y avait un hôtel où fréquentaient les commis-voyageurs. C’était trop beau pour nous; et nous nous sommes abattus, bandes d’oiseaux migrateurs, sur une auberge très modique.

Les gens de Douarnenez nqus détestèrent et ne le dissimulèrent point. Nous nous levions au petit jour et nous allions dessiner, peindre, ici ou là, un calvaire, une église, un joli .coin quelconque. C’étaient, à chaque instant, des histoires. A Treboul, village de pêcheurs, on nous lança des pierres et, plus d’une fois, nous dûmes signifier que nous riposterions. Nous rentrions ensemble, donnant de l’orgueil à nos bâtons : c’étaient de bons bâtons ferrés, les manches de nos parasols, des armes éventuelles... A peine étions-nous partis, on jetait des ordures très dégoûtantes à l’endroit que nous quittions, afin qu’il nous fût impossible, le lendemain, d’y revenir.

Nous étions,. Hegnnult et moi, gauchers. Les

Bretons s’en aperçurent et conclurent que nous devions être, l’un et l’autre, des suppôts de l’enfer, des fils du Diable; cela conformément à une légende que j’ai oubliée, — et qu’on retrouve identique, en divers pays : au Maroc, par exemple.

Un jour, je dessinais un ravissant lavoir de pierre, au bord d’une mare. L’une des laveuses se figura que je faisais son portrait; elle arriva comme une furie et, de toutes ses forces de diablesse, elle me flanqua sur le dos, sur la nuque, des coups de torchon mouillé.

Les gens de Treboul nous accusèrent d’empoisonner leurs fontaines. Nous nous plaignîmes au maire, qui apaisa un peu ses administrés. Mais comme, pour le remercier, nous chantions une sérénade sous ses fenêtres, il comprit mal notre intention gracieuse, se fâcha lui-même. Nous n’avions désormais qu’à nous en aller. Nous sommes partis pour le Raz : une journée de trotte. Philipoteaux, qui était de petite taille, marchait toujours devant pour démontrer que ses courtes jambes en valaient d’autres. Pavie, à droite ou à gauche, tirait des coups de fusil dans les landes... Et ainsi cheminait notre bataillon de jeunesse joyeuse, au milieu de ce pays sévère...

Des routes bordées d’ajoncs, des espaces d’herbe courte où le granit affleurait. Les paysans, à notre passage, rentraient chez eux et fermaient leurs portes.

Un jour que nous dessinions du côté de Douarnenez, un Anglais qui se promenait s’arrêta, causa un instant avec nous, regarda nos croquis et nous invita, quand nous passerions devant tel château, à entrer, à déjeuner avec lui. Ce château était sur le chemin du Piaz... Nous le reconnûmes; nos chants signalèrent notre arrivée. Le châtelain

LA BRETAGNE

vint à notre rencontre... Il demeurait là toute l’année. Il n’allait plus en Angleterre; il vivait loin de son pays, loin de toute civilisation. Il s’habillait en gentilhomme, vivait bien, ne voyait personne, ne parlait jamais.

Il y avait un piano chez lui. Saint-Saëns y joua ses rhapsodies... Notre présence égaya, une heure ou deux, le château et le châtelain. Et puis nous sommes partis : château et châtelain furent rendus à leur silence et à leur singularité.. .

Nous arrivons chez le père Yvenou.

Dans une chambre de son premier étage, il joncha le sol de paille et, de place en place, étendit des matelas : même, il dressa un lit de sangle, le seul qu’il possédât. Il nous offrit d’abord un dîner comme il n’en faisait pas tous les jours : des œufs, un peu de viande et de la morue salée qui, depuis très longtemps, séchait auprès de sa cheminée bretonne; surtout du vin, qui nous ragaillardit.

Le temps était superbe, trop beau. J’aurais voulu, pour présenter avantageusement à mes amis la pointe du Raz, un coup de tempête.

En attendant, ce ne fut pas une petite chose que de nous coucher. Nous étions, par bonheur, assez las pour trouver agréable le moindre gîte. Chacun de nous mit à côté de son matelas son sac, ses bottes, sa boîte à couleurs. Le lit de sangle était, tous les soirs, tiré au sort. Du reste, on y était plus mal qu’ailleurs; mais, unique, il avait un air de privilège. Je me rappelle que Pavie l’eut deux nuits de suite et que, la deuxième nuit, comme il était grand dormeur, nous l’avons ficelé à sa paillasse...

Toute la journée, pendant que nous dessinions, il chassait : il rapportait des moineaux, des

oiseaux d’eau, des sarcelles, des mouettes si coriaces qu’elles n’étaient bonnes qu’à orner de leurs ailes nos chapeaux.

Nous nous baignions dans la baie des Trépassés. Il fallait se tenir les mains et se former en chaîne pour n’être pas emportés par le courant.

Un jour, nous avons fait une chose absurde et cocasse. Nous avons creusé des trous sur la plage et nous nous sommes enterrés. Les têtes seules dépassaient, quelques-unes coiffées de varechs. Cette baie des Trépassés est bien l’un des plus sinistres paysages que j’aie vus. lmaginez-la, cette fois, habitée de têtes au ras du sol, de têtes vivantes, grimaçantes et chantantes. Quelqu’un qui fût passé par là se fût sauvé de terreur, je crois!...

Il y avait de si beaux soleils couchants qu’ils nous donnaient un grand désir de voir aussi l’astre se lever sur l’étang clair oû est noyée la ville d’Ys. Et nous restions, à l’attendre, toute la nuit, roulés dans nos manteaux, étendus sur le sable, nos parasols ouverts contre le vent. Les légendes nous envahissaient; dans le silence nocturne, nous ne savions pas si nous entendions ou non gémir les trépassés et sonner les cloches d’Ys...

Ah! que nous vivions admirablement bien! Comme des sauvages, comme des hommes primitifs, en belle intelligence avec la naturel... L’un de nos amis, Mouillard, un lettré, avait apporté un livre, les Essais de Montaigne... 11 fut évident bientôt que cette littérature n’avait rien à faire avec nous. Montaigne fut écarté. Seul nous intéressa et nous émut le paysage.

Régnault fit de magnifiques études, plus grandes que les nôtres et qui étaient difficiles à rapporter ; lèvent s’y mettait comme dans des voiles; il fallait être deux pour les tenir.

LA BRETAGNE

Un soir, nous nous étions couchés de bonne heure, et le sommeil tardait à venir. Quelqu’un proposa :

— Si nous jouions à dire de chacun de nous ce que nous dirions de lui s’il n’était pas là?

Nous étions si amis que l’offre n’était qu’amusante; elle fut approuvée unanimement.

Cependant, Mouillard, qui était doux et réfléchi, parut inquiet et hasarda :

— Seulement, nous déguiserons notre voix...

Je ne sais plus comment la chose se décida; et

je ne sais plus qui fut la première victime désignée. Mais Mouillard dut parler d’abord.

Il hésita quelque temps, et puis déclara :

— Il faut premièrement éteindre la camoufle !...

Cette chandelle fut éteinte. Un sentiment de pudeur, de gêne et de camaraderie offensée nous était venu...

Dans l’obscurité nécessaire, une voix s’éleva, une voix que nous ne reconnaissions guère et que nous ne voulions pas reconnaître, une voix étrangère, une voix qui avait perdu sa sonorité familière et amicale, une voix' qui affectait d’être gaie, comme ces visages tristes qui, pour cacher leur émotion, font des grimaces de gaieté... Que dit-elle, cette voix, d’ailleurs? Je ne le sais plus...

Ce que je me rappelle très bien, c’est que le jeu ne dura guère. Le jeu ne rendait pas ce qu’on attendait de lui. Le jeu fut triste et eut un air de méchanceté singulière. Le jeu fut grave et bientôt lugubre. Quelqu’un dit :

— Eh bien, assez!... Maintenant on dort!...

.le crois que c’est Régnault qui dit cela...

Le sommeil vint, comme après un cauchemar... Au réveil, le lendemain matin, nous nous regar-

dions avec un peu d’embarras... Régnault conclut :

— Il ne faudra pas recommencer! C’est un mauvais jeu, inutile et bête!... Nous aurons bien le temps de nous débiner, plus tard, dans la vie!... Pas maintenant!...

Une belle promenade effaça l’impression pénible. Et nous n’avons jamais recommencé — même plus tard, dans la vie, — le jeu de la méchante vérité !...

Nous sommes retournés en Bretagne l’année suivante. A Douarnenez, nous avons rencontré Jules Breton, déjà célèbre et qui découvrait, en ce pays alors ignoré, une beauté toute neuve. Nous avons rencontré aussi Lancyer, qui est mort récemment, paysagiste habile et sensible. Il a fait ensuite de jolies vues de Paris; il aima les belles architectures, les perspectives ingénieuses et l’atmosphère de Paris, qui est d’une demi-transparence délicate...

A Sainte-Anne-la-Palud, près de Douarnenez, il y eut un grand pardon. Les pardons n’étaient pas alors ce qu’ils sont aujourd’hui devenus : des sortes de fêtes foraines, triviales et bruyantes... Ils avaient un beau caractère, à la fois religieux et sauvage, pieux et orgiaque tout ensemble.

Cela durait quatre ou cinq jours...

Au fond de la baie de Douarnenez, il y avait une chapelle, petite et immémoriale; le sanctuaire avait accueilli, au cours des âges, la plainte et le vœu des humbles foules...

Lorsque nous sommes arrivés, l’église était tout entourée d’un campement. On eut dit de hordes voyageuses qui, ayant choisi leur étape, se reposent un peu avant de reprendre leur course

LA BRETAGNE

interminable. Plutôt encore, — car c’était à l’extrême pointe du Finistère, — on eût dit de hordes voyageuses qui, faute d’espace, déconcertées, s’arrêtent, ne savent plus que faire et, lasses, se reposent de l’inutile effort...

Les tentes hâtives indiquaient la courte halte; mais la mer toute proche barrait l’horizon.

Chaque village avait son bout de campement : les costumes, les coiffes variaient de place en place. Et partout on apercevait des comptoirs où le cidre se débitait en bolées, le cidre, le vin, l’eaude-vie.

Les gens qui étaient venus là, pèlerins et mendiants, sorte de cour des miracles ambulante, quémandaient une guérison miraculeuse; et l’alcool les avait presque tous minés, — l’alcool qu’ils avaient bu ou qu’avaient bu leurs pères, — mais ils buvaient encore de l’alcool contre les murailles de l’église où ils étaient venus implorer le surnaturel secours... Ils attendaient tout de l’intervention céleste, et ils avaient limité leur initiative au voyage.

Pas d’étrangers, de touristes... Alors, ces mendiants dévots n’étaient point là, comme aujourd’hui ou comme ailleurs, pour la galerie : ils s’abandonnaient à la fantaisie de leur outrecuidante crédulité.

Il arrivait, de tous les côtés, des pèlerins, par les chemins, par les rochers, par la plage, les uns à pied, d’autres à cheval, d’autres en charrette. Et, par la baie, arrivaient des barques aux voiles d’ocre, brillantes, des barques lourdes, chargées de paysans et de paysannes des villages voisins : les costumes, d’une barque à l’autre, différaient; les coiffes blanches étaient agitées par la brise...

Il y avait de petites filles dont le visage était

puéril et cependant marqué des siècles antérieurs : les coiffes qui les embéguinaient et les guimpes empesées et les tabliers de toile épaisse donnaient à leur allure un air lent, guindé, triste, et à leurs jeux un caractère de mélancolie... Il y avait des femmes toutes chargées de marmaille, un enfant sur les épaules, un autre au sein, d’autres par terre et accrochés d’un petit poing ferme à leurs robes. 11 y avait de vieux bonshommes, dont la peau avait l’aspect du sol poudreux, dont la couleur était celle des vieux murs en délabre; et ils semblaient, immobiles, appartenir au paysage depuis les origines des choses; et ils étaient si vieux qu’on les eût dits indestructibles comme les pierres et les talus. Je m’en rappelle un dont la figure était comme un rocher : ses yeux ressemblaient a deux moules, ses lèvres à des cordes et les poils de sa barbe à des varechs... Il y avait de jeunes hommes, au menton rasé, aux traits nets et réguliers, qu’on eût pris pour des types de légende héroïque... Seulement, quelquefois, tout cela chavirait, à cause de la fatigue ou de l’ivresse.

Nous avons trouvé asile dans une tente. Ces tentes étaient de longs couloirs larges et bas, formés de toiles et de bâches qu’on avait posées sur des mâts, des perches ou de quelconques bâtons. Nous couchions par terre, pêle-mêle avec ces pèlerins dont l’odeur était forte. Nos compagnons avaient, sous l’influence du cidre ou de l’alcool, de vigoureux élans de gaieté. Alors, ils chantaient éperdument; et puis le sommeil les calmait. Dès le soleil levant, nous sortions de ces refuges...

Un matin, nous étions allés faire nos ablutions à une source voisine. Soudain, nous entendîmes des chants, véhéments et religieux... C’étaient les hommes de Piougastel qui, â genoux devant le so-

LA BRETAGNE

leil, entonnaient leurs pieux cantiques. ïls avaient de longs cheveux pendants et ils étaient coiffés de bonnets rouges, comme les Napolitains. La scène fut orientale, étonnamment... Alors, nous aussi, nous avons chanté, dès que fut achevé le cantique des hommes de Plougastel, dont nous ne connaissions ni l’air ni les paroles. Nous avons chanté un hymne au soleil, d’Augusta Holmès!... Les gens de PÏougastel ne le comprirent pas. Ainsi s’ajoutèrent l’une à l’autre ces deux invocations à la nature matinale...

L’après-midi, nous faisions maints croquis, évidemment. Les pèlerins ne demandaient pas mieux que de poser, moyennant quelques piécettes.

Et puis venait l’heure de la procession. Les pèlerins, sur le parvis, se mettaient en cortège. Cela faisait un long serpent mouvant. Divers pèlerins, — car le temps chaud voulait qu’on bût, — divers pèlerins étaient gris. Ils titubaient, hélas! et ne réussissaient pas à garder un alignement parfait, de sorte que le long serpent s’évasait par endroits et oscillait... Mais, à la porte de l’église, montés sur des bornes, à droite et à gauche, deux gendarmes, maniant leurs sabres, poussaient les pochards et les réintégraient dans les justes limites d’un cortège qui peut s’enfourner par une porte d’église.

Nous nous promenions. Un jour, nous avons rencontré un château abandonné, Ker Azan. Les arbres du parc étaient morts. Je ne sais quelle maladie lesavaittués. Ils n’avaient plus de feuilles. Les branches dénudées et les fûts sans écorce étaient blancs comme de la pierre, comme du plâtre. Le château n’avait plus de vitres; les fenêtres vides s’ouvraient sur de l’ombre vague. Et l’on eût dit le château de la misère ou de la mort.

Quand nous étions installés à Plogoff, nous avions devant nous, au loin, l’île de Sein, mystérieuse dans les brumes. Les pêcheurs racontaient à son propos des choses étranges, où se mêlaient aux récits authentiques des légendes fort singulières. Il n’en fallait pas tant pour nous donner le désir de visiter cette île.

Seulement, elle était séparée du Raz par un courant dangereux. Le passage de la côte à l’île ne se faisait qu’à intervalles irréguliers, selon le temps, la marée, et pour porter là-bas du pain, des provisions.

Nous sommes partis avec l’une de ces équipes. Il fallait descendre d’abord au fond d’une crique étroite, entre des roches hautes comme des clochers de cathédrales. Une barque pontée était là, bien abritée par ces murailles formidables et mouillée dans un retrait calme de l’eau. Le diable était de sortir de ce refuge mal commode! Pour cela, on amena la barque en avant; et puis, nous attendîmes une forte lame qui, en se retirant, fût capable de nous porter, de nous entraîner sur son dos et de nous rejeter plus loin, par-dessus les roches pointues où se serait brisée notre carène si nous étions retombés plus, tôt que de raison. La' grosse lame nous porta comme fit un dauphin pour Je personnage de la fable; — et ce dauphin mythologique a, sans doute, son origine en de telles vagues obligeantes.

Ce départ n’était pas facile; quand nous fûmes au plus haut de la vague, il y avait lieu à quelque inquiétude... Nous sommes entrés dans le courant.

Il nous tirait avec force : la voilure et les rames ne lui résistaient point aisément.

Soudain, les matelots ôtent leurs bonnets, se mettent à genoux et commencent à prier. Ils récitent

LA BRETAGNE

une longue litanie bretonne, et les versets et les répons...

Nous avons cru qu’ils recommandaient leur âme â Dieu... et que nous étions perdus... Le capitaine nous rassura. 11 nous expliqua, comme il put, en son français sommaire, que c’était la coutume : chaque fois qu’une embarcation passait ici, F équipage priait pour les trépassés...

Ce lui fut une occasion de nous raconter des histoires de naufrages, plus ou moins fantastiques, et qui n’avaient pas pour effet de nous rassurer. Plus nos matelots étaient occupés à leurs dévotions et plus nous nous sentions en péril, de telle sorte que nous apercevions une menaçante analogie entre ces trépassés et nous.

Cependant, nous arrivâmes... L’île était plate et incroyablement rocheuse. Pas un arbre, nulle végétation. On n’y voyait de terre que de petits coins, si étroits et si peu nombreux qu’on les économisait, qu’on les gardait pour les sépultures.

Il n’v avait, dans toute File, que deux vaches, en fait d’animaux, et maigres, nourries je ne sais comment.

Les gens de Sein, vigies de l’extrême pointe bretonne, épient l’horizon, guettent les navires en détresse et leur portent secours. Cette population misérable et brave assume cet office. C’est son rôle héroïque et c’est aussi son métier; on recueille^ â l’occasion, des épaves... D’ailleurs, ils pêchent autour de File et se nourrissent de poisson; ce qu’ils n’utilisent pas, ils le vendent au continent.

Lorsque à notre arrivée nous fumes en vue de cette île, nous n’aperçûmes d’abord que fumée, fumée blanche et qui tournoyait sous le vent; elle partait du sol et l’on eût dit que File même, tout entière, se consumait.

Nous débarquons. Personne. Le silence et le désert, comme si les habitants avaient brûlé les premiers... Nous cheminons, étonnés, émus. Enfin nous rencontrons un vieux pêcheur, assis, qui nous regarde et ne bouge pas...

— C’est le légionnaire! nous dit le capitaine.

Le vieux pêcheur avait, en effet, la croix de la légion d’honneur pendue sur la poitrine à un large ruban rouge. Nous ne nous attendions pas à trouver là, en cette solitude ignorée, où il semblait que la vertu même dut être obscure et secrète, un chevalier de la légion d’honneur!... Ce brave homme nous donna l’hospitalité. Nous nous sommes installés chez lui; et, pour combien de temps, nous ne le savions pas : jusqu’à la mer propice pour le retour...

Le légionnaire nous raconta mille et mille histoires. 11 avait, jadis, matelot de l’Etat, fait le tour du monde trois fois, visité l’Inde, la Chine, — Paris même !...

Ce voyageur des lointains merveilleux, qui avait vu tous les climats, tous les horizons, toutes les villes, et qui, maintenant, s’était confiné dans les strictes limites de cette île farouche!... Quoi? Nulle part, sur la terre qu’il avait toute parcourue, dans les pays de soleil et de lumière parfumée, dans les villes admirables et singulières, nulle part il n’avait trouvé un lieu plus doux que ce roc battu de la tempête, pour y lixer sa destinée?...

— Tous les hommes de l’île ont voyagé comme ça!...

Je l’avais cru isolé, cantonné dans ses souvenirs incompréhensibles à d’autres... Mais non, lesautres aussi revenaient des pays étranges!... Et alors il me sembla que l’île tout entière souffrait d’une pareille nostalgie, ou bien était malade d’un même désen-

LA BRETAGNE

chantement. Le viei\x devina mon doute; et il me dit :

— C’est le clocher !...

Il me montrait la petite église :

— C’est ça qui nous ramène!...

Ainsi, les pérégrinations extravagantes, la visite de la planète et l’émerveillement des séjours variés n’avaient été, pour ces gens, que promenades vaines : l’ile affreuse était la vérité durable et nécessaire!... Qu’importe si, ailleurs, la vie a des douceurs charmantes! Ils étaient de File et revenaient à l’ile : le reste ne les concernait pas.

La fumée qui emplissait l’île venait du goémon que les femmes brûlaient. Elles arrachaient aux rochers le goémon, elles l’étalaient, le faisaient sécher. Puis elles creusaient des trous, mettaient le goémon dedans et l’allumaient : la cendre donnait de la soude.

Une fumée âcre, où s’agitaient des sorcières de Macbeth. Gestes bizarres et mimiques de cauchemar. Elles apportaient les touffes de goémon et les secouaient comme des chevelures. Elles s’agenouillaient devant les trous et y jetaient le goémon qui rôtissait en crépitant. La fumée les aveuglait, leur piquait les paupières : elles mettaient leurs bras devant leurs yeux.. Avec des bâtons elles remuaient la masse brûlante. Elles avaient l’air de pythonisses qui accomplissent un rite funèbre; les trous étaient comme des tombes ouvertes où des cadavres se consument. Elles chantaient pour s’exciter à la besogne. Elles étaient effrayantes et sauvages.

A la lin de septembre, il y eut des tempêtes formidables, qui démolirent les digues de cailloux dont l’ile était entourée. En telle occurrence, tout

le monde travaillait aux digues. Les vieillards et les enfants étaient menés chez le maire, dont la maison avait un étage, pour le cas d’inondation. Hommes et femmes portaient au rivage des cailloux, des morceaux de rochers. On luttait contre le flot; on défendait pied à pied, contre l’envahissement de l’eau, l’île désolée, sinistre, morne — et plus aimée que nul paysage d’Orient délicieux!...

ULYSSE BUTTN

— Je vous raconterai la vie humble et touchante, de mon ami Ulysse Butin, qui avait été un enfant du peuple et qui fut un grand artiste. A quarantecinq ans, après avoir trop souffert, trop peiné, il mourut, quand le succès et le bonheur allaient lui donner sa récompense.

Si je savais mieux vous faire ce récit, vous auriez l’impression d’un roman d’Alphonse Daudet : les personnages de cette aventure sont de simples et bonnes gens que mine un labeur quotidien. Mais, en outre, Ulysse Butin, qui eut une patiente et dure destinée, était un homme d’un admirable talent; et le contraste est pathétique entre sa chétive existence et la très haute qualité de son esprit.

11 eut le sort de bien des artistes pauvres de mon temps. Seulement, la noblesse de son âme, la grâce de son caractère et la vive gaieté de son esprit ajoutent une poésie charmante à sa misère.

Ulysse Butin naquit le 15 mai 1838 à Saint- Quentin, ville du Nord, ville un peu flamande. Son père, petit négociant qui n’avait pas réussi, fut â la

fin trieur de laine. 11 ne gagnait guère d’argent et la famille avait bien de la peine à vivre, malgré le dévouement et l’énergie de la mère.

Pendant la première enfance de Butin, le ménage essaya de s’installer à Reims, le père cherchant de l’ouvrage. On y passa quelque temps. De cette époque difficile, Butin gardait un souvenir. On l’avait mis à l’école mutuelle. Il rencontrait, sur son chemin, une petite fille de son âge, qui allait chez les bonnes sœurs tandis qu’il allait chez les frères. Tous deux étaient sensibles et timides. Ils faisaient la route ensemble et s’aimaient tendrement, avec ingénuité... Plus tard, comme Butin retournait à Reims, il s’informa de la petite Virginie; elle était morte (1).

Butin devait avoir une dizaine d’années quand sa mère le ramena soudainement à Saint-Quentin. L’existence fut, à ce moment-là, plus pénible que jamais. Le père était resté à Reims : je crois qu’il • ne valait pas cher; la mère travaillait. Lorsque Butin, devenu homme, gagna quelques francs ‘chaque jour, il s’en déclarait fort heureux et disait avec bonhomie :

— Que me faut-il de plus? Je n’oublie pas qu’à Saint-Quentin je ramassais du crottin de cheval sur les routes pour rapporter deux sous à ma mère.

Il était alors un petit garçon rose, blond, frisé. Sa bonne mine lui valut des privilèges. U fut enfant de chœur et, aux fêtes de Noël, eut le rôle d’un gentil saint Jean. Puis, à la mi-carême, il représenta, monté sur le bœuf gras, l’Amour... Il

(1) Cette anecdote est racontée par M. Abel Patoux, dans une brochure intitulée Ulysse Dulin , notice biographique (Saint- Quentin, 1891).

ULYSSE BUTIN

nous racontait cela,, plus tard; et il riait, à l’évocation de ce passé, comme un enfant naïf.

Jusqu’à quinze ans, il suivit les classes de l’école primaire. Puis il entra dans les bureaux de l’enregistrement : vingt francs par mois. Il avait toujours eu la passion de dessiner et, dès qu’il le put, il se fit admettre à l’école de La Tour. Après deux années de vain enregistrement, il fut placé chez un négociant en tissus. Seulement, il illustrait ses factures!... L’une, un jour, destinée à M. Férouelle, fabricant de rideaux, était ornée d’une double caricature : M. Férouelle et Madame. Furieux, ce client vint se plaindre et demanda F expulsion du facétieux employé. Butin quitta la boutique, sans guère dissimuler le projet de se jeter dans le canal. M. Férouelle courut après lui, et lui pardonna, et même devint son protecteur excellent. Butin, chez M. Férouelle, dessina des modèles de rideaux. Plus tard, à Paris ou ailleurs, il lui arrivait de reconnaître, à des devantures de cafés ou de restaurants, ses modèles qui décidément avaient du succès et survivaient à ses années industrielles.

Le soir, pour rentrer chez lui, Butin passait devant une maison qui l’enchantait. Une jeune fille — une jeune fille, sans doute — y jouait du piano, de simples et gracieuses mélodies, des romances. Butin se dissimulait de son mieux ou bien s’asseyait sur le trottoir pour écouter cette musique ravissante et qui le troublait délicieusement. A la fin des beaux jours d’été, quand s’ouvraient les fenêtres harmonieuses sur le silence de la rue et qu’au ciel viraient et criaient les martinets délirants, ce concert attrapé au passage était, pour le jeune homme rêveur et doux, une aubaine. Quand la musique était finie et que le piano s’était refermé d’un bruit sec, Butin s’en allait un peu triste et

chargé d’une agréable mélancolie. Il fit des économies à grand’peine et s’acheta une petite flûte» Alors, chez lui, il s’essayait à reproduire sur sa petite flûte les airs qu’il venait d’entendre et qu’il avait retenus. Une fois, ayant bien étudié, il se tint aux écoutes tant que la jeune fille joua le morceau qu’il aimait le mieux. Et puis, dès qu’elle eut fini, lui commença sur sa flûte . Il était inquiet, tremblait de faire une fausse note ou de déplaire. 11 s’appliquait. Il entendit que la fenêtre s’ouvrait, derrière lui ; il devina qu’on le regardait. Il acheva son air comme il put, malgré son vif émoi, et se sauva sans avoir osé se retourner, sans avoir voulu regarder, lui, cette jeune fille qu’il se plaisait à imaginer si belle et qu’il eût peut-être vue courroucée.

Les jours suivants, il craignit de passer devant cette maison. Quand il se hasarda de nouveau, les persiennes étaient fermées; il n’y avait plus de musique, plus de jeune fille... Et très longtemps après, à Paris, dans un salon, Butin rencontra cette jeune fille, qui était devenue une dame, et qui n’était plus jeune; il lui avoua qu’il était le petit joueur de flûte d’autrefois : mais elle avait oublié absolument cette anecdote ancienne...

En 1858, Butin, qui avait vingt ans, concourut pour obtenir une bourse de six cents francs que la ville de Saint-Quentin donnait chaque année à un jeune artiste. Le sujet fut Le roi Lear tenant Cordelia morte dans ses bras. Il eut le prix, exœquo avec l’un de ses amis, Chevreux. Cela lui faisait trois cents francs pour venir s’installer à Paris. M. Férouelle, par bonté d’ame, s’effrayait de le voir affronter une telle aventure. Il lui fit espérer un bel avenir dans sa maison de commerce... Mais Butin ne voulait que dessiner, peindre et,

ULYSSE BUTIN

pour cela, être à Paris : ateliers, musées, son rêve !...

Avec Ghevreux, il loua une chambre, cent francs par an, rue des Lombards, chez un marchand de beurre et de salaisons qu’ils aidaient quelquefois à remuer ses barils et ses sacs. Ils n’eurent qu’un lit, pour deux qu’ils étaient.

Ghevreux était intelligent, bien doué. Ils travaillèrent l’un et l’autre à force et se privèrent de tout, car il fallait vivre au taux de trois cents francs l’un. Quant à la nourriture, ils se procuraient, aux Halles, des bouts de légumes, qu’ilsfaisaient cuire, eux-mêmes, le matin : le bouillon qui en résultait, avec du pain trempé dedans, était le déjeuner; les légumes, on les gardait pour dîner.

Butin, qui était de constitution solide, résistait à ce régime déplorable. Mais, un jour, Chevreux devint fou. Il se réveilla délirant, absurde. Il fallut qu’on vint le chercher et qu’on l’emmenât, pour l’enfermer.

C’est un peu avant ce drame que nous avons connu Butin. Pas grand, trapu, robuste, large d’épaules, un homme du Nord, un type de Flamand, les cheveux frisés, abondants, d’un blond roux, les moustaches en l’air, l’œil bleu, très fin, très malin. Toujours gai, rieur, malgré la misère, toujours en train, spirituel, ingénieux à imaginer des drôleries ; et jamais commun : en dépit de l’allure un peu lourde, une nature distinguée et délicate. Dans la causerie, une voix douce; et une voix, pour chanter, magnifique. G’est ainsi qu’il se lia bientôt avec Régnault. Ils avaient, Régnault et lui, le même amour de la musique, et c’était leur jeu de rivaliser à qui lancerait les plus belles notes. En outre, Butin jouait delà flûte; il avait toujours sa flûte dans sa poche, ou bien aux lèvres

et, entre deux coups de pinceau, jouait avec plaisir un petit air... Tous les arts et toutes les gentillesses de l’esprit lui étaient naturels. Il n’avait reçu qu’une instruction sommaire et il écrivait des lettres charmantes. C’était une âme exquise et privilégiée.

Privé de son ami Ghevreux, très ébranlé par la tristesse de cette aventure et très seul désormais, Butin se rapprocha davantage de ses camarades d’atelier. Il était laborieux, très régulier aux séances, mais timide, craintif, dans les premiers temps. Il travaillait silencieusement, avec une attention rêveuse. Il regardait longuement le modèle, d’un air réfléchi, pour attraper le caractère et la poésie de la pose... Il faisait de très beaux dessins; mais il avait du mal à peindre, souffrant d’une sorte de daltonisme intermittent... Je me rappelle qu’une fois, plus tard, il peignit en vert le gros homme rouge de la Descente de croix de Rubens...

Voici comment nous sommes devenus intimes. Nous n’étions jusqu’alors que camarades, quand, un soir, traversant le pon't des Arts pour rentrer chez mon père, après l’école, je rencontrai Butin. Je reconnus de loin sa silhouette singulière. Il avait, et il eut longtemps, en guise de coiffure, une casquette apportée de Saint-Quentin : la singulière casquette! en toile cirée, affectant la forme d’un tronc de cône, quelque chose d’intermédiaire entre le shako et le képi, avec une visière; et c’était beaucoup trop petit; cela se posait comiquement sur les touffes embroussaillées de ses cheveux. A cette époque, les chanteurs des cours, venus d’Alsace ou du Jura, portaient de ces casquettes étranges. Comment Butin s’était-il procuré ce couvre-chef, d’où l’avait-il? Je ne sais pas... Ce

ULYSSE BUTIN

soir-là, Bu lin tenait de la main droite une paire de fortes chaussures. Il les brandit, en me voyant. Il me dit :

— Regarde ça... Des souliers à vis!... Une emplette! C’est magnifique... Ce que j’ai aux pieds actuellement refuse le service...

J’admirai les bonnes chaussures.

— Avec cela, reprenait-il avec joie, je vais pouvoir marcher proprement!...

J’admirai encore; et je mettais, à trouver ces souliers à vis excellents, toute ma complaisance. Et puis, je serrai la main de leur propriétaire heureux...

— Au revoir, je vais dîner...

— Moi pas ! reprit Butin, parce que je me suis acheté ces chaussures-là. Le jour qu’on s’est payé de tels souliers à vis, on ne dîne pas !...

La pauvreté ne lui ôta jamais sa bonne humeur;

— Viens dîner à la maison, lui dis-je.

Il ne fit pas de difficultés. Je l’emmenai. Mon père fut enchanté de lui, le trouva tout à fait drôle et charmant... Il revint souvent; et souvent, le soir, je tirais un matelas de mon lit ; cela faisait deux lits et Butin restait à coucher.

Depuis qu’on avait emmené Chevreux, devenu fou, la chambre de la rue des Lombards ne lui était plus supportable, et il vivait en bohémien, passant la nuit n’importe où plutôt que de rentrer chez lui. Quelquefois il dormait, dans l’atelier de notre ami Adan, sur la table à modèle. Adan fut, pour lui, très bon, très affectueux. Son père possédait une maison passage Saulnier; une chambre du sixième étage n’était pas louée : on la donna à Butin.

Ah! que le pauvre garçon fut content!... 11 avait un local à lui, pas de termes à payer!... Et, dans

cette petite chambre bien modeste où nous étions souvent réunis, que de bonnes causeries ensemble, que de rêves, que de projets, qui ne .se sont pas tous accomplis, tant s’en faut !...

Butin fut de la bande. 11 était avec nous en Bretagne ; — il était avec nous à la première de Roméo, l’un des événements de notre jeunesse; et je me rappelle la joie orgueilleuse avec laquelle il embrassa Gounod, quand nous sommes allés féliciter l’auteur après le triomphe de la soirée.

En face de Butin, de l’autre côté du passage, demeurait la célèbre Déjazet, qui avait été charmante, délicieuse, fêtée comme pas une et qui déjà n’était plus du tout jeune. Nous la voyions à son balcon, bonne femme en peignoir, avec des bigoudis aux cheveux et des mèches un peu défrisées le long des joues. Elle n’était plus à la scène et passait son temps à se chamailler avec son chien, son chat, ses oiseaux, ceux-là qui voulaient manger ceux-ci et ceux-ci qui piaillaient, éparpillaient leur millet et renversaient l’eau de leur cage. La pauvre Déjazet n’en finissait pas de mettre en ordre cette ménagerie. Nous la regardions, et cela nous amusait de voir cette étoile tombée de son ciel théâtral dans les complications de la vie ; hélas! et nous la taquinions... Une fois, sur un carreau de la fenêtre de Butin, nous avons peint une bonne femme, à sa ressemblance, que son chat et son chien s’apprêtent à dévorer. Elle se lacha tout rouge!...

A Batelier Picot, Butin travaillait beaucoup. Et il était la gentillesse même. Je me rappelle qu’il avait, parmi nous, de grands succès pour son remarquable talent d’équilibriste : chaises, pinceaux, appuis-main, toiles, cela tenait au bout de son doigt, sur son nez, son menton, ses cheveux et

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sautait à sa guise et retombait où il voulait, confortablement. Au Louvre, il faisait des copies de tableaux célèbres, de très bonnes copies. Il en vendit et put ainsi améliorer un peu sa pension. Il dessinait de mieux en mieux : quelques-uns de ses croquis d’alors sont de véritables chefs-d’œuvre.

Quand il put renoncer à l’hospitalité d’Adan, passage Saulnier, il loua une petite chambre, du côté de la rue Bergère, dans une grande maison, toute pleine de locataires,' bondée. Il n’était pas trop malheureux, à cette époque-là. Il avait nos amitiés, chaudes et qui lui étaient précieuses autant qu’à nous la sienne. Nos parents l’invitaient à dîner, appréciaient sa gaieté charmante et ses bonnes manières. Mais, le soir, la rentrée dans son taudis lui était dure...

C’est à ce moment qu’il fit la connaissance d’une brave et digne femme, sa voisine, Mme Lesenne.

Dans ces grandes casernes que sont les maisons des pauvres gens, tout le monde se connaît. On se rencontre sur le palier ; les logements sont proches les uns des autres, porte à porte. On cause, on se rend de menus services...

Mme Lesenne, qui n’était pas jeune, demeurait là avec sa fille et son fils. Ces trois personnes avaient très bonne tenue, un air de dignité naturelle dans l’existence chétive et monolone.

Une fois, Butin malade d’un refroidissement, Mme Lesenne remarqua qu’elle ne le voyait plus entrer et sortir. Elle frappa donc à sa porte :

— Voisin, qu’est-ce qu’il y a?

— Ça ne va pas, voisine!...

Et la voisine excellente soigna le voisin, fit ses courses, lui préparades tisanes, surveilla sa fièvre, et enfin fut pour lui maternelle. Ces deux infortunes se rapprochèrent : reconnaissance et compas-

sion firent une amitié. On échangea des confidences, des récits de la destinée impitoyable, de la détresse commune. Raconter sa douleur à qui veut bien l’entendre avec pitié est un allégement que le cœur, simple ou compliqué, recherche.

Quand Butin put se lever, Mine Lesenne le pria de dîner chez elle, un soir, un autre soir. Peu à peu, f habitude se prit. Gomme Mme Lesenne était très pauvre, Butin lui donnait, pour ses modestes repas, un peu d’argent; bref, il eut sa pension chez sa voisine obligeante.

La jeune fille, Louisette, qui avait dix-huit ans, était délicieusement jolie. Longue, fine, de grands yeux bleus, limpides et doux, des cheveux blonds coiffés en bandeaux, une grâce posée et calme, l’air d’une petite vierge en ivoire florentin, une âme silencieuse, attentive, et vite émue mais discrète et cachant en elle son émoi... Une fleur, un lis, dans la vulgarité de la misère.

Butin demanda à Mme Lesenne- la permission de faire un portrait de la jeune fille. Je crois que dès lors il l’aimait... Louisette, quand le voisin n’était pas là, semblait triste... S’ils ne s’aimaient pas encore, du moins éprouvaient-ils à se voir un touchant et secret plaisir. Seulement, ils ne se le disaient pas et ils étaient alarmés en silence...

Mme Lesenne était la veuve d’un ouvrier mécanicien, très intelligent mais fantasque, forte tête, aventureux, et dont les hardiesses avaient mis le ménage en mauvais point. Petit homme sec, à tête d’aigle, Lesenne était tourmenté de politique et fut, trop tôt pour les commodités de la famille, un républicain d’extrême gauche. 11 avait un frère, un grand bougre de bellâtre qui, lui, s’était fait soldat. Les opinions de l’un et de l’autre n’al-

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laient point ensemble ; et ils se chamaillaient.

En 1852, Lesenne, le républicain, s’emballe, court les meetings, pérore, gesticule. Bref, il a tout à fait l’allure d’un homme dangereux. On le mit en prison.

Quand Mme Lesenne apprit cela, peu s’en fallut qu’elle ne devînt folle. On perquisitionna chez elle et on lui annonça que son mari était un conspirateur redoutable. Effarée, elle allait et venait, dans son logement; puis lasse, les jambes perdues, elle s’accota contre un placard qu’elle eut ainsi l’air de dissimuler. Les policiers ouvrirent le placard et y trouvèrent un vieux pistolet rouillé. C’était le seul résultat de l’opération, car Lesenne, plus hâbleur que vraiment actif, n’appartenait point à un complot. Le vieux pistolet rouillé, pièce de bric-à-brac, parut aux policiers si important que Mme Lesenne, menottes aux mains, fut emmenée à Saint- Lazare.

Louisette, tout enfant, et son petit frère plus jeune qu’elle restèrent seuls. Mais Louisette ne perdit pas la tête. Deux fois le jour, elle fit la soupe et la porta, avec son petit frère qu’elle traînait par la main, à Saint-Lazare pour la prisonnière.

Telle fut l’enfance malheureuse et pitoyable de Louisette. Mais les tristes hasards de la vie ne portaient pas atteinte à son âme, qui était exquise et qui continua de fleurir divinement.

Je ne sais pas combien de temps Lesenne et sa femme furent en prison, lui pour des phrases, elle pour rien. Quand on les libéra, Lesenne partit pour le Nouveau-Monde, avec sa femme et ses deux enfants. Il y trouva du travail, je ne sais lequel; et la vie s’arrangeait à peu près, lorsque éclata la guerre, là-bas...

Ah! Lesenne n’était pas homme à se tenir tran-

quille, dès que se présentait une occasion d’aventures!... Il s’engagea et disparut, annonçant qu’il allait se battre pour le triomphe de ses idées. Ce diable d’homme trouvait moyen d’avoir des idées partout, en Amérique comme en France, et des idées exigeantes, qui l’empêchaient toujours de gagner sa vie et celle des siens!...

Les jours et les semaines passèrent. Mme Lesenne ne recevait pas de nouvelles de son mari; elle ignorait où il était, ce qu’il faisait, quand il reviendrait. La misère recommença et, loin de son pays, la pauvre femme se sentait plus seule, plus abandonnée, plus embarrassée de nourrir ses enfants : elle décida dè rentrer en France avec eux. Et puis alors, elle se mit à la besogne, bravement; elle n’épargna ni ses forces ni son courage et, au jour le jour, gagna ce qu’il fallait pour ne pas mourir.

Au bout de bien des mois, elle reçut d’Ain brique, et par l’intermédiaire de l’ambassade, un papier officiel qui l’informait de ceci : — Lesenne s’était battu comme un lion, jusqu’à être nommé, pour sa conduite extraordinaire, colonel; ensuite, une bataille avait été livrée où le colonel Lesenne, en tête de son régiment, fut tué; de sorte que le gouvernement américain, touché de gratitude, faisait une pension à la veuve de ce héros...

C’est à peu près à cette époque-là que Butin fit la connaissance de la famille Lesenne. La pension ne suffisait pas, à beaucoup près. Le fils Lesenne, mécanicien comme son père, était placé, tant bien que mal. Les deux femmes, toute la journée, couraient et piquaient des gilets pour les magasins de nouveautés; la nuit, elles travaillaient, aux Halles, à décharger et à étalager des légumes...

Nous allions quelquefois passer la soirée chez

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Mme Lesenne avec notre ami Butin. Nous apportions, qui un gâteau, qui de la bière, enfin des friandises... Il y avait Régnault, Adan, Cazalis, Saint-Saëns... Un petit appariement bien propre d’ouvriers honnêtes. La réunion était dans la salle à manger, autour de la table couverte d’une toile cirée brune et jaune. Mme Lesenne et Louisette cousaient, d’abord auprès de l’étroite fenctre, afin de profiter du jour déclinant, et puis on allumait la lampe. Les tartes, les brioches, la bière, les bonbons étaient exposés sur la table... Et nous causions, art ou littérature, avenir, projets, rêves... Cazalis récitait ses vers ou bien nous lisait des pages du livre qui venait de paraître, avec le soin de passer les lignes qui n’étaient pas de l’âge de Louisette. Butin dessinait, avançait un travail commandé. Les deux femmes continuaient à coudre; et, parfois, leurs aiguilles s’arrêtaient, si la lecture ou la causerie était particulièrement attrayante; Louisette écoutait, avec une surprise intelligente, et se taisait. De temps en temps, nous chantions; mnispas trop fort, dans cette maison dont les murs étaient minces, afin de ne pas donner mauvais air à nos réunions.

Le frère, le jeune mécanicien, le teintnoir comme l’ont les gens qui travaillent les métaux, était assis par terre dans un coin et, une chandelle à la main, lisait obstinément tes Trois Mousquetaires ou Monte-Cristo : rien ne pouvait le distraire de cette lecture, qui le prenait tout entier.

Le pauvre logis était plein de ferveur et de chimère.

Les soirées, chez Mme Lesenne, ne se prolongeaient pas très tard. Il fallait laisser les deux femmes se reposer avant d’aller à leur ouvrage, aux Halles; et nous devions, nous-mêmes, être

5i LES SOUVENIRS D’UN PEINTRE

levés de bonne heure le lendemain matin pour travailler. Nous partions ensemble et Butin nous accompagnait ; nous nous reconduisions les uns les autres et nous bavardions tout le long du chemin.

Or, un soir, nous étions, Adan, Butin et moi, tous les trois. C’était au début du printemps, quand la tiédeur nouvelle de l’air est si douce que l’on voudrait vivre dehors à respirer le ciel délicieux... Nous allions par les rues et, entre les maisons hautes, nous regardions les étoiles... Nous ne parlions guère, occupés au plaisir de savourer l’heure charmante, — et si bien occupés à ce plaisir, Adan et moi, que nous n’avions pas remarqué que notre ami, inquiet, voulait nous parler, s’apprêtait à une confidence...

11 nous rappela de notre songe vague :

— J’ai quelque chose à vous dire... Voici... Je vais me marier... Oui, j’épouserai Louisette... Je l’aime depuis longtemps et... elle m’aime... Je ne le sais que depuis hier... Tant que je n’eus pas un sou vaillant, je n’osais pas lui demander d’être ma femme... Mais, maintenant, j’ai la certitude de pouvoir, en travaillant, lui donner une existence acceptable, une existence, en tout cas, beaucoup moins dure que celle qu’elle a présentement... Voilà ce que j’avais à vous dire...

Il débita tout cela aussi vite que son émotion le lui permettait; et, s’il hésitait, d’une phrase à l’autre, son angoisse nous tenait en haleine ainsi que lui. Quand il se tut, nous ne trouvions, ni Adan ni moi, les mots que notre amitié réclamait... Nous lui avons serré les mains, tout simplement. Et puis, le premier trouble passé, nous avons bavardé tous les trois, bavardé de bonheur et d’avenir!...

ULYSSE BUTIN

Butin fut fiancé plusieurs mois. Il fallait, avant le mariage, faire un peu d’économies...

La situation matérielle de notre ami s’améliorait de jour en jour. Il avait été nommé professeur de dessin dans les écoles municipales de Paris, au traitement annuel de quinze cents francs, — une somme ! disait-il. En outre, il vendait, par-ci par-là, quelques copies et donnait des leçons particulières. 11 profita de cette modeste opulence pour reconnaître plus largement les services que lui rendait Mme Lesenne, pour payer plus cher sa pension. Ce ne fut pas facile : Mme Lesenne était scrupuleuse, bonne, délicate; Butin, pour être généreux, devait user de dialectique...

Quand il fut fiancé, il prit plus d’initiative et fit mieux valoir son autorité. Il exigea que les deux femmes n’allassent plus aux Halles : ce travail les épuisait. Mais il ne put obtenir qu’elles fussent inactives. Elles continuèrent à gagner leur vie en piquant des gilets depuis le matin jusqu’au* soir. C’était leur dignité, leur fierté de pauvres femmes honnêtes.

Mme Lesenne avait des difficultés avec son beaufrère, le militaire. Celui-ci, très impérialiste, ne pardonnait pas à la mémoire de son frère le républicanisme, la prison, tout cela... Il était devenu tambour-major et certes se félicitait de ce grade; mais il se figurait que l’aventure de son frère l’avait desservi et qu’il aurait fait, sans le scandale de ce frère, une carrière encore plus belle. De là son exaspération, sa rancune. Il allait, de temps en temps, voir sa belle-sœur ; et c’étaient alors des reproches, des récriminations, des injures... 11 vint, un jour que Butin était là, et tout de suite commença de faire une scène. Comme Butin, fiancé, l’engageait à plus de modération, de politesse, il se

fâcha tout rouge et voulut le mettre à la porte, militairement. Mal lui en prit. Ce fut Butin qui, trapu et hardi, le chassa...

On ne revit pas ce tambour-major humilié...

Un autre jour, en arrivant, Butin trouva les deux femmes en larmes. Voici. Le magasin de nouveautés dont elles avaient la clientèle ne leur donnait presque plus de gilets à coudre. L’après-midi, Mme Lesenne était allée, comme de coutume, livrer la besogne faite et en demander d’autre à faire...

— Èh bien?...

— Eh bien, le chef de rayon ne m’en a pas donné...

— Pourquoi?...

— Il n’a pas voulu m’en donner...

— Mais pour quelle raison?...

Mme Lesenne hésitait à répondre... Elle souffrait visiblement d’avoir une chose trop pénible, trop humiliante à raconter. Butin la pressa de tout dire : on pouvait bien avoir confiance en lui... Alors, Mme Lesenne avoua, pleurante, malheureuse :

— Le chef de rayon m’a demandé : « Pourquoi donc n’est-ce plus jamais votre fille qui vient chercher les gilets? » Je lui ai répondu : « Elle est fatiguée; mais moi, je viens : c’est la même chose!... » JJ se récria, en riant de toutes ses forces : « Ah ! mais non, mais non , ça n’est pas la même chose!... » J’ai insisté... J’avais envie de m’en aller tout de suite, après avoir reçu cette insolence. Mais, rjon, j’ai insisté, parce qu’il faut que j’aie de l’ouvrage... Seulement, rien n’y a fait et j’avais beau dire; il s’obstinait à me répondre : « Dites à votre fille de venir, et nous lui donnerons tous les gilets qu’elle voudra!... » A la fin, je suis partie...

Vous imaginez ce que Butin put souffrir à ce

ULYSSE BUTIN

récit cruel ; et vous imaginez aussi la colère qu’il ressentit à ce récit qui l’offensait. La douloureuse destinée de Louisette lui était révélée, plus pénible encore qu’il ne l’avait cru. Il la plaignit et il l’aima davantage... Et certes il ne put douter qu’elle n’eût traversé, comme une petite hermine, toutes ces laideurs de la vie; l’insulte des vilains hommages ne l’avait pas atteinte; elle était demeurée candide, ingénue, enfantine.

C’était elle qui n’avait plus voulu aller demander des gilets, parce qu’on était trop aimable pour elle et qu’on lui en donnait trop obligeamment, de sorte que les autres femmes, qui venaient aussi chercher de l’ouvrage, jasaient... Alors, elle avait eu l’idée d’envoyer sa mère : la réponse que la vieilledame apportait, cela, c’était l’affront direct... Et, pendant que la vieille dame racontait cela de nouveau, Louisette, devant son fiancé, rougissait, pleurait.

Oui, Butin l’aima davantage. Il y avait, dans leur tendresse réciproque, de la pitié, l’intelligence de deux âmes que la vie a meurtries et qui ont cette charité affectueuse de vouloir se consoler l’une l’autre.

Il fut décidé qu’on ne s’adresserait plus à ce magasin, qu’on chercherait ailleurs et que, si Louisette devait aller prendre de l’ouvrage, Butin l’accompagnerait. Alors, Louisette fut contente et ses Beaux yeux mouillés de larmes resplendirent de gratitude.

Mais Butin ne pouvait pas toujours accompagner Louisette. Et, dans les autres magasins, ce fut à peu près la même chose... Un soir, elle rentra disant :

— On m’a dit qu’on m’apporterait l’ouvrage...

— Pourquoi? demanda Butin.

* — Je ne sais pas. J’ai dit à Remployé que ce n’était pas la peine... Il m’a répondu : « Ne vous inquiétez de rien, je vous porterai cela... »

Butin, comme d’habitude, s’installa dans un coin de la salle à manger pour travailler. Il dessinait. Les deux femmes attendaient et, en attendant, parlaient peu. Butin disait qu’il fallait renoncer à ces besognes, qu’il gagnait maintenant assez pour faire aller la maison... Mais la vieille Mme Lesenne hochait la tête et, sur ses genoux, ses mains inoccupées tremblotaient, regrettant l’ouvrage, l’occupation du gagne-pain. Louisette demeurait silencieuse à regarder le crayon de Butin tracer de belles et subtiles lignes... L’attente fut longue, impatiente... Puis, un coup de sonnette... Mme Lesenne alla ouvrir... Et il entra un calicot, fort élégant, bien pommadé, bien rasé, ses petites moustaches blondes bien relevées, et des manières rondes, des phrases rondes...

— Merci, monsieur, dit Lesenne dans

l’antichambre... Je vous remercie beaucoup...

Evidemment, elle tâchait d’éconduire le personnage. Mais lui, intrépide, insistait :

— C’est pour Mlle Louise. J’aurais quelques explications à lui donner, des recommandations à lui faire...

Et il entra dans la salle à manger, pimpant, confiant :

— Bonjour, mademoiselle!...

La pauvre Louisette, pâle, frémissante, bégaya quelques mots. Butin ne levait pas le nez de son dessin. Le calicot ne le vit pas, ou le négligea, imprudemment :

— Eh! bien, mademoiselle, c’est tout l’accueil que vous me faites?... Oh ! mais, je vais remporter ma commande, si vous me recevez comme ça!...

ULYSSE BUTIN

Butin se leva, d’un coup, la rage *au cœur, jetant par terre sa planche à dessin, son crayon, et regarda fixement le calicot, avec des yeux tels que celui-ci, malgré sa fatuité résolue, se troubla et balbutia :

— Oh! qu’est-ce? qu’est-ce?...

— Remportez-moi tout ça! hurla Butin. Et fichez-moi le camp, tout de suite, hop là !.. .

— C’est bien, c’est bien !... Je m’en vais !...

Et il fila, sans demander son reste.

Seul avec les deux femmes, Butin se radoucit. Il fallait apaiser Louisette et consoler Mme Lesenne, qui sentait lui échapper l’ouvrage. Butin leur exposa que c’était fini de cette vie laborieuse et déplaisante, qu’il gagnerait assez pour que sa femme n’eût pas cà travailler : elle l’aiderait, en étant toujours auprès de lui; elle serait son entrain, sa poésie, son inspiration. Et, quant à Mme Lesenne, elle habiterait avec eux...

— Je ne veux pas vous être à charge, gémitelle...

Mais Butin reprit, affectant la gaieté :

— Quel orgueil!... Et puis, il y a la pension américaine, que vous oubliez!... Comment? Ça ne vous suffit pas, cette pension, madame Lesenne?... Bigre! quelle cupidité! Quel luxe désirez-vous donc?...

Il plaisanta. Il avait dans l’esprit de merveilleuses ressources ; et, ce qu’il voulait démontrer, il le démontrait à force de bonne humeur, de drôlerie, de bonté.

Il ajoutait, avec une importance comique :

— Et puis, ce n’est pas tout! Mais vous oubliez une chose capitale, une chose si capitale que, si vous continuez à l’oublier, le mariage ne sera pas possible!... Quoi?... Mais les robes!... Est-ce que

Louisette ira à l’église avec celte petite robe-là? Et vous, madame Lesenne, est-ce que vous conduirez votre tille à l’autel en ce costume de tous les jours?... Point!... Et c’est-à-dire que, dès, demain, nous irons acheter l’étoffe nécessaire à la façon d’une robe de mariée et d’une robe de mère de mariée!... Demain, sans plus tarder !. .. Ensuite, vous consacrerez tout votre zèle, l’une et l’autre,, à coudre ces étoffes de manière à les transformer en robes, en belles robes. Et vous n’aurez pas trop de temps, vous n’aurez pas trop de vos vingt doigts, toutes les deux, pour réaliser ces chefs-d’œuvre!...

Ainsi tournaient, avec Butin, les choses tristes de la vie : il en faisait de la tendresse et de la gaieté.

Les dernières semaines, jusqu’au mariage, lurent calmes, douces, gentilles. Entre Louisette et Butin, il y avait une sorte de ferveur religieuse.

Et, pour nous, les amis de Butin, ce mariage était un grand événement. Nous avions pour les fiancés autant d’affection que de respect. Nous aimions leur petit roman de gens très bons, très simples et très courageux, qui s’engagent dans l’aventure de la vie sans autre chance de réussite que leur confiance et leur amour... Nos parents éprouvaient le même sentiment que nous ; et, dans nos familles, l’annonce du mariage de Butin fut accueillie avec une sympathie émue...

Dans le quartier, cela lit sensation. La petite Lesenne qui épousait un artiste, et qui serait une dame, une belle dame!... Les boutiquiers la félicitèrent et firent leurs offres de service. Le coiffeur annonça qu’il coifferait pour rien la mariée et qu’il friserait pour rien le marié !...

A Saint-Quentin, l’enthousiasme fut moindre. On commençait à s’enorgueillir de Butin, là-bas,

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et l'on trouvait que cette gloire de la ville aurait pu épouser une héritière. M. Férouelle avait fait, pour son protégé de naguère, des rêves plus ambitieux...

Bulin ne fut pas très attentif à ces restrictions. 11 était, à Paris, entouré d’une atmosphère d’amitié qui suffisait à le distraire de- son pays natal; et puis, son bonheur l’exaltait : il adorait Louisette.

Adan, toujours gentil, prétendit que Butin fût élégant. Il lui donna un habit noir, des souliers vernis et un chapeau de soie, haute forme, — un chapeau de soie qui devait remplacer, pour le beau jour, la petite casquette en toile cirée !...

11 ne fallait pas faire de dépenses inutiles. Butin, Louisette et Mme Lesenne furent d’avis que La cérémonie fût très simple. On demanderait à l’église la messe la moins chère, et puis on irait à la campagne en tapissière : c’était tout le voyage de noces que l’on se permît.

Donc, l’un des premiers jours du mois de mai 1868, par un très beau temps, nous fûmes conviés à la bénédiction nuptiale qui, en l’église de Saint- Xicolas-des-Champs, devait unir Ulysse Butin et Louisette Lesenne.

Lorsqu’ils arrivèrent, tous les deux, avec la bonne Mme Lesenne, en fiacre, ils s’attendaient à trouver là quelques amis fidèles... Or, sous le portail de l’église, sur le perron, sur le trottoir et jusque sur la chaussée, il y avait une petite foule; et ce n’étaient pas seulement les intimes de Butin que l’on voyait, mais encore ses professeurs — des membres de l’Institut! — et les parents de ses amis, ses élèves et les parents de ses élèves, des dames élégantes, des messieurs connus; sans compter les gens du quartier, les voisins; sans compter non plus ces dames et ces demoiselles

des Halles qui étaient venues pour Mme et Mlle Lesenne!... Bref, une assistance un peu mêlée, un peu diverse plutôt, mais nombreuse et dans laquelle on remarquait des gens très bien.

Ce fut le premier étonnement de Butin, de voir tant de monde. Avec son habit noir et son hauteforme, il était singulier; à peine le reconnaissionsnous. Et lui-même semblait ne pas très bien se reconnaître : parmi tant de nouveautés imprévues, il était ahuri. Louisette, enmariée, était ravissante. Son grave et doux visage souriait; ses cheveux blonds, sous le tulle blanc, lui faisaient une couronne d’or pâle. Et elle n’éprouvait aucun embarras, aucune timidité; elle saluait avec aisance et avec grâce, elle tendait la main, répondait gentiment aux félicitations. Se sentir Mme Butin lui donnait de l’assurance, et tout de suite elle prenait le ton qu’il fallait.

Soudain, la grande porte de l’église s’ouvre, et voici qu’apparaît un beau suisse, hallebarde au poing, bicorne en tête, mollets blancs, et quelle prestance !...

Butin s’approche de lui et demande :

— Le mariage de M. Butin, s’il vous plaît?...

— En face, répond le suisse; au maître-autel.

Butin, qui a commandé une simple messe dans une chapelle latérale, est convaincu que le suisse se trompe...

— Mais non... Le mariage de M. Butin... Un tout petit mariage, dans une chapelle.

— En face ! répète le suisse, imperturbable.

D’un geste rapide, il désigne le maître-autel, et déjà ii s’apprête à y mener le cortège qui, derrière Butin, se forme. Aucune hésitation n’est plus possible. Butin, qui ne comprend pas l’aventure, entre dans l’église, Mme Lesenne à son bras. Tout

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à coup l’orgue tonne ; il joue une marche nuptiale ; il emplit l’église d’une clameur retentissante.

C’était Saint-Saëns, notre délicieux ami Saint- Saëns, qui tenait l’orgue, en l’honneur de Butin. Et, cette belle cérémonie, c’était le père d’une élève de Butin qui l’avait commandée pour remplacer l’autre, la toute petite, que notre ami avait prévue...

Le pauvre ami allait, suivant le suisse et ne sachant plus s’il ne rêvait pas, inquiet vaguement d’une erreur, mais cédant à une force à peu près fatale et mystérieuse, qui avait organisé les choses indépendamment de lui, sans l’avertir et sans tenir compte de ses desseins... Quand le cortège s’arrêta, il vit à nos figures que nous étions de mèche avec la destinée... Alors, il fut ému et gai. Louisette rayonnait.

En ce temps-là, c’était l’usage aux cérémonies nuptiales, de « tenir le poêle ». Le poêle : une longue bande de soie blanche que l’on tendait de bout en bout et sous laquelle s’agenouillaient les mariés. Comme témoin de Butin, je tenais donc le poêle, quand je sentis mon équilibre menacé par quelque chose de bondissant qui me secouait aux chevilles : c’était le caniche du coiffeur, qui arrivait sans être invité, qui me reconnaissait et en marquait son agrément. Je me dégageai, d’un coup de pied; l’animal affectueux lila jusque vers l’autel : on eut tou tes les peines du monde à le chasser. Cet incident malencontreux n’eut pas d’autre inconvénient; la cérémonie se déroula selon le rite et le protocole, et fut parfaite.

Au sortir de l’église, après les salutations, les tapissières nous attendaient. Elles nous conduisirent au bois de Vincennes, — pas les plus belles dames ni les membres de l’Institut, mais les cama-

rades d’atelier, les demoiselles des Halles, enfin les intimes.

Une guinguette nous reçut, une guinguette un peu vulgaire, assurément, qu’importe! Nous nous sommes promenés par le bois ; nous étions jeunes et gais. Et nous avons dîné dans la guinguette, chacun payant son écot. Je me rappelle que les demoiselles des Halles avaient une tenue excellente, et meilleure tenue que nous. 11 y en avait de très jolies ; elles avaient fait toilette, et toutes étaient remarquables de ton, de modestie. Depuis ce jour-là, j’ai beaucoup d’estime pour les demoiselles des Halles. On dansa. Le dîner fut charmant d’allégresse et de cordialité. Au dessert, on chanta. Les splendides voix de Régnault et de Butin firent merveille. Les demoiselles des Halles savaient des romances poétiques et sentimentales. Les Saint-Quentinois avaient des chansons de là-bas, un peu flamandes, et les entonnèrent. Butin se les rappelait par bribes, concourait aux refrains, docile au souvenir de sa mélancolique enfance. Il y eut des toasts, des compliments en vers et en prôse. Ce fut simple, gentil et, du commencement .à la fin, très convenable.

Après le dîner, on dansa de nouveau.

Louisette et Butin semblaient un peu décontenancés au milieu de cette joie dont ils étaient l’occasion...

Le bal dura jusqu’au matin. Quand le jour parut, nous avons compris que nous nous étions attardés... Vite, vite, les tapissières.' Il faisait frais... Je ne sais comment il arriva que Butin fut placé, tout en haut du véhicule, sur le toit; et, à cause du froid, nous l’avions emmitouffié de paille. Fouette, cocher, vers Paris!...

A la Bastille, les tapissières se sont arrêtées. Leur

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service finissait là. Nous sommes descendus. La place était livrée aux arroseurs, aux balayeurs. L’était le triste Paris du petit jour, quand le ciel est gris, mal lavé, l’atmosphère humide et comme un peu chagrine.

Nous sommes partis, les uns et les autres, vers nos domiciles respectifs, à pied presque tous. Louisette et Butin s’en allèrent, bras dessus, bras dessous, fatigués, émus, Louisette relevant la traîne de sa robe de mariée. Ils cheminèrent lentement, pris de tristesse tendre et de douce crainte. Ils avaient loué un petit appartement bien modeste, au coin de la rue Guénégaud et du quai, près de la Monnaie, — près de la Monnaie, nous! disait Butin...

— Le Pactole! le Pactole!...

Quand ils arrivèrent au quai, — tout cela c’est Butin qui me l’a raconté plus tard, — Butin vérifia qu’il ne possédait plus que deux francs. Il dit :

— C’est peu, pour entrer en ménage !...

Louisette ne répondit pas.

Ils longèrent le quai, pendant quelque temps, et puis ils s’arrêtèrent à regarder le fleuve. L’eau dévalait, lente, pesante, avec des tourbillons et des remous; on devinait sa profondeur à la lourdeur massive de son cours. En face d’eux, il y avait le Pont-Neuf, le Louvre et, plus loin, les tours de Notre-Dame. Les architectures étaient baignées de brume matinale qui estompait leurs lignes et donnait à leurs silhouettes un air d’immobiles fantômes. Ils regardèrent l’eau, le jeu multiple de ses glauques cernures, ses petites vagues molles, ses plis souples... Et Butin, songeur, murmura :

— Serons-nous heureux? Que va-t-il nous arriver?...

GG

il ajouta :

— Aujourd’hui nous sommes très heureux. Le serons-nous encore? le serons-nous longtemps?...

Il était frôlé de la peur des lendemains et, sans le vouloir, il rêvait d’éterniser la minute, précieuse et menacée, de son bonheur le plus parfait...

Il fît un grand effort pour s’arracher à la hantise et regarda Louisette, à son côté, Louisette frissonnante en robe de mariée, Louisette qui s’appuyait à son bras avec confiante, Louisette dont les yeux le rassurèrent.

— Essayons! dit-il, souriant avec gratitude.

Et ils allèrent chez eux. Comme ils entraient, un bruit léger les étonna, le régulier tic tac d’une pendule... Vous imaginez bien que Butin n’avait jamais eu ni pendule ni montre. Celte pendule était un cadeau de ses amis; nous l’avions fait apporler la veille, secrètement, comme une surprise... Et Butin m’a raconté que leur plaisir fut grand, fut délicat : oui, le tic tac alerte et vif de la pendule les égaya, leur donna le sentiment de la vie inlassable, vaillante et qu’il faut vivre avec un bel entrain.

Tel fut le mariage de notre ami Ulysse Butin et de Louisette Lesenne. Je m’en souviens avec émotion.

Leurs premiers temps furent heureux. Certes, ils manquaient d’argent. Mais enfin Butin donnait des leçons; nous lui faisions avoir des travaux. Bref, il gagnait au jour le jour de quoi vivre modestement. Mme Lesenne était venue s’installer chez eux. Louisette ne cousait plus de gilets; elle tenait le petit ménage avec un soin minutieux et, dans cette existence nouvelle, moins fatigante, plus douce, elle s’épanouissait. Elle eut de belles années où nous la vîmes contente, jolie et délicieuse de souriante

ULYSSE BUTIN

simplicité. Nous continuions à nous réunir, le soir, de temps en temps, chez eux, comme autrefois chez Mme Lesenne...

Puis survint la guerre. Butin n’était pas à Paris. Il avait reçu la commande d’une décoration pour une église, — à Chartres, àEvreux ou en Touraine, je ne sais plus, — et il était là-has avec sa femme. Ils s’attardèrent un peu trop et ne purent pas rentrer à Paris avant le siège. Ce leur fut une épreuve pénible. Ils avaient laissé à Paris un petit enfant qui leur était né et qu’ils avaient confié aux soins de la grand’mère; mais le petit enfant mourut pendant le siège.

Ils eurent ensuite deux enfants, une fille et un garçon, qui aujourd’hui sont mariés et qui sont dignes de leurs parents.

Ap rès la guerre, la situation s’améliora. Butin eut, au Salon, de véritables succès. Ce furent, de 1874 à 1881, les Pêcheurs de moules , V Attente, les Femmes au cabestan , Y Enterrement à Villerville , la Femme du marin , V Ex-voto, le Départ , œuvres charmantes et profondes, d’un sentiment très délicat, très sincère et très réservé. Butin ne va jamais jusqu’au bout de l’émotion qu’il éveille, il n’abuse pas, il donne à entendre et n’insiste pas. Surtout il a soin de ne pas dériver jusqu’à la littérature; c’est par le seul moyen de son art strict et rigoureux qu’il attendrit et fait songer. Son dessin est admirable de justesse, de sobriété, de vigueur ramassée et souple : c’est vraiment le dessin d’un maître. La couleur est un peu grise : son esprit subtil et discret se plaisait dans les nuances de demi-jour et il savait choisir des sujets auxquels convînt une grande douceur de coloris.

Le succès fut tel qu’on déménagea; on s’installa, mieux qu’à la Monnaie, en haut du faubourg Saint-

Honoré. Après le Salon de 1881, voilà Butin décoré. Grande joie. A Saint-Quentin, banquet, discours en l’honneur du glorieux compatriote. Ce fut l’époque la plus prospère; — et le malheur n’était pas loin.

Louisette tomba malade. Elle avait eu l’enfance et l’adolescence trop dures. Les fatigues d’autrefois l’avaient minée intimement; dès la première atteinte de la maladie, incapable de résistance, elle était perdue. Elle souffrit de la poitrine, elle toussa, maigrit. Butin la conduisit à Villerville, à Pau. Il fit, pour la sauver, tout ce qu’il put. A mesure qu’elle allait de plus en plus mal et qu’il était plus évident que nul remède ne prévaudrait contre tant de faiblesse et de langueur, le pauvre homme s’affolait davantage; il ne vivait plus que tremblant, dans une sorte d’épouvante tragique, d’angoisse suffocante, et l’effort qu’il faisaii pour dissimuler son effroi, auprès de la malade, le tuait.

Pendant les derniers mois de sa vie courte, Louisette fut plus que jamais exquise; une beauté surnaturelle lui vint, le charme mystérieux et comme angélique de son visage divinisa ses traits émaciés et les mots qu’elle disait semblaient venir du Paradis.

Un jour qu’elle se croyait mieux elle mourut.

Butin, dès lors, n’exista plus. Il tomba malade à son tour. Louisette mourut au mois de juin 1883, Butin au mois de décembre.

Telles furent ces pauvres et belles vies.

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