‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 3 sur 21 · NOTRE AMI TA VIT · texte numérisé non relu

NOTRE AMI TA VIT

— L’histoire de notre ami Pavie est tragique, extraordinaire, folle. Elle est déplorable, mais héroïque et singulière au point de ne plus sembler mélancolique ; elle est absurde et attachante comme un roman d’aventures...

Pauvre Pavie déraisonnable et qui voulut embellir d’exploits sa destinée, mais le sort déjoua ses intentions généreuses!...

Il était le fils d’un Français établi depuis longtemps en Amérique. Ce Français, intelligent, riche, avait un autre fils. 11 les envoya tous les deux achever à Paris leurs études : l’un était assez calme; l’autre, Octave, n’élait pas calme du tout.

Octave Pavie, à peine adolescent, ne rêvait que voyages, équipées. Très vivant, brillant, joli garçon, il avait un grand charme d’allègre jeunesse.

Il était, quand il devint notre camarade, étudiant en médecine. Nous l’avons connu par Cazalis, qui suivait les mêmes cours que lui, — ce docteur Cazalis, qui est aussi le poète Jean Lahor et qui même, en ce temps-là, faisait plus de vers que de

médecine. Pavie nous plut. Nous Padoplâmes : il fut de la bande.

Il vint avec nous en Bretagne et se montra sans cesse le plus gai, le plus charmant compagnon. Je vous ai dit comme il parcourait les landes, chasseur de lapins et d’oiseaux d’eau; tandis que nous dessinions, il s’en allait, lui, battre les buissons...

Un peu plus tard, au retour de cette expédition bretonne, il épousa — ou peu s’en faut — une jeune Irlandaise, très jolie, intelligente, bonne, et eut d’elle une petite fille. Nous voyions de temps en temps Mme Pavie, et nous avions pour elle autant d’estime que de simple amitié. Pavie devait l’épouser véritablement un jour ou l’autre; il lui manquait divers papiers, qu’on lui enverrait d’Amérique; et puis il était toujours si occupé de projets et de chimères qu’il paraissait, dans la réalité quotidienne, négligent. Plus empressé, notre sympathique respect consacra Mme Pavie.

Ensuite, nous avons été, les uns et les autres, dispersés... Rome, l’Espagne, le Maroc, — nous avons perdu de vue le jeune couple.

Arriva la guerre. Nous ne savions pas où était Pavie. Mais, un jour, Mme Pavie vint me voir. Elle me raconta que Pavie était en province et, conscient de ses origines françaises, se conduisait en brave homme. Il avait organisé et entretenait à ses frais un petit escadron franc d’éclaireurs... Evidemment, il ne suffisait point à cet imaginatif de s’enrôler dans les troupes régulières. Il rêva de prouesses magnifiques et, en somme, sut se rendre utile en plusieurs occasions.

Seulement, tout à son aventure, il oublia Mme et Mlle Pavie. Son escadron lui coûtait assez cher et accaparait tout son zèle. Les communications entre Paris et la province furent coupées. Bref, Mme Pa-

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vie, avec sa fillette, se trouva bientôt fort embarrassée et nous en fit la confidence. Nous avons pris soin d’elle, amicalement.

Pavie, après la guerre, revint à Paris. Mais, ayant à regret licencié son escadron de partisans, il était moins apte que jamais à la vie tranquille,. Une nouvelle idée le tourmentait : aller au pôle Nord. Mme Pavie l’eût en vain voulu retenir. Bref, il partit pour l’Amérique, afin d’organiser son entreprise.

Deux ans passèrent. Mme Pavie, tant qu’elle eut de ses nouvelles, nous les communiqua. Et puis l’explorateur s’enfonça dans le silencieux mystère des glaces inconnues. Personne ne sut ce qu’il devenait.

Ce qu’il devenait?... Mme Pavie, avec sa fillette à la main, en deuil, pleurante, me vint raconter que Pavie était mort... Son émotion coupait ses phrases. Elle me donnait un détail après un autre, s’interrompait... Le récit la choquait, 1’offensai.t, lui était pénible à faire... Oui, l’expédition avait mal tourné. Pavie, dans sa hâte de héros pressé, avait un peu bâclé ses préparatifs. 11 était sL hardi, si brave, qu’il ne s’attardait pas aux précautions... Et puis les circonstances avaient tourné contre lui, le hasard s’était dressé entre lui et son projet, le mauvais hasard qui disloque les meilleurs agencements. D’abord, on avait navigué le mieux du monde, avec confiance, avec entrain. Les premières difficultés furent éludées gaillardement. Le navire souffrit; on n’y fit guère attention, parce qu’on était résolu à mener vivement la belle entreprise. On fatigua le navire; et, quand survinrent les mauvais temps, il n’avait plus la résistance nécessaire. On fut pris dans les glaces, les neiges. Il fallut sé~ journerlà...

— Deux matelots sont revenus... Deux seulement... On sait l’endroit exact où Pavie est mort. Et même, les deux matelots ont rapporté, dans une boîte, les restes de, leur capitaine...

C’est à peu près tout ce que je sus par Mme Pavie. Je n’appris que plus tard le plus horrible, que voici.

Quand on fut immobilisé dans les glaces, les vivres vinrent tà manquer. On ne pouvait ni avancer ni reculer; on ne pouvait qu’attendre l’heureuse rencontre d’une autre expédition. Mais il ne s’en présenta point.

Les matelots devinrent fous. Pavie, pour les calmer, fit l’impossible et bientôt ne fut pas maître d’eux. C’était la famine et c’était la démence qu’elle amène.

Après des heures d’angoisse et de colère, après des heures qu’on a peine à se représenter, on décida de tirer au sort pour savoir qui — qui — qui serait mangé !... Pavie voulut participer à cette loterie funèbre, dont le gagnant serait victime... Le sort désigna, non le plus jeune, non le mousse, — mais le capitaine !

11 paraît que Pavie, alors, désigné, se souleva, donna une grande secousse afin de se jeter pardessus bord, dans une anfractuosité de la glace, dans l’eau, et de se noyer. Les affamés le rattrapèrent par les jambes, le tirèrent à eux... Et ils ie mangèrent.

Il avait vu les yeux dévorants de son équipage et, pris de peur, il avait choisi une autre mort... Ils le mangèrent, ou, du moins, ils en mangèrent une bonne partie. De sorte que, « les restes du docteur Pavie » que ses matelots rapportèrent, c’étaient les restes, en effet, de leur repas, les reliefs qui avaient échappé à leur féroce appétit...

NOTRE AMI PAV1E

Ainsi mourut notre pauvre ami Pavie, un gentil garçon qui’ jamais ne tint compte des difficultés lorsqu’il avait une aventuré en tête.

Comment revinrent les matelots? Comment racontèrent-ils leur histoire ? Ou comment leur histoire lut-elle connue? Et furent-ils poursuivis, condamnés? Ou bien leur état de folie les excusat-il? Je crois que je ne l’ai pas su; en tout cas, je l’ai oublié.

Personne n’aurait pu prévoir l’horreur d’une telle fin. Mais il fut toujours évident que Pavie ne mourrait pas dans son lit, ayant mené sa vie à bien...

La pauvre Mme Pavie n’avait plus ni ressources ni espérance. Pour toute fortune, elle possédait plusieurs lettres de Pavie, par lesquelles il s’engageait à l’épouser bientôt. Il lui avait laissé, en partant, ce témoignage inutile de son attachement fidèle.

Mme Pavie, sur notre conseil, s’adressa à la famille de notre ami : elle écrivit et jamais ne reçut de réponse. Alors, l’un de nous lui trouva Une petite place de caissière, n’importe où; elle gagna sa vie et la vie de son enfant comme elle le put.

Elle venait me voir, deux ou trois fois l’an, me raconter ses mélancolies...

Un jour, elle était ici, dans mon atelier, — quand mon domestique entra, m’apportant une carte.

Je lus cette carte :

MADAME PAYIE

— Comment? Mais, la voici, Madame Pavie!

— Non... C’est une autre dame...

— Une autre dame Pavie?...

J’en étais là de m’étonner. . . Je regardais la carte ; et je regardais la première Mme Pavie. Celle-ci ne comprenait rien à l’incident : — moi, non plus !... La seconde Mme Pavie, sans plus attendre qu’on l’introduisît, très résolue, entra...

C’était une grande femme, jolie, élégante, pourvue de toute l’énergie américaine. Elle s’avançait, à pas rapides, vers moi. Quand elle fui tout près, sans que j’eusse bougé, elle me déclara brusquement :

— Je suis Madame Pavie !

— Mais non!... fis-je., interloqué.

Elle répliqua :

— Si ! Je suis Madame Pavie, la veuve du docteur Pavie, qui est parti pour le pôle Nord, a fait naufrage et fut mangé !

Elle me regardait, directement, dans les yeux. Moi, je regardais la première Mme Pavie; et puis la seconde... Je regardais l’une et l’autre, alternativement : l’Américaine était solide, robuste, arrogante, et l’Irlandaise était douce, frêle, résignée... L’Irlandaise regardait étrangement rAméricaine.... Je fus, entre ces deux femmes de mon camarade Pavie, éperdu, épouvanté, stupide...

Que faire ?... Je les présentai l’une à l’autre :

— Madame Pavie!... Madame Pavie!...

Et, tout de suite, il me sembla que je dégageais ma responsabilité. Je m’écartai; j’attendis... Un instant, je pensai que ces deux femmes allaient se précipiter U une contre l’autre et qu’elles se battraient... Inégal combat! Je devrais me jeter au secours de la chétive Irlandaise; l’Américaine n’en ferait qu’une bouchée : une Mme Pavie serait mangée par une autre Mme Pavie, comme avait été mangé par ses matelots mon pauvre Pavie !...

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