NOTRE AMI PAVIE
J’imaginai tout cela en un clin d’œil, avec une lucidité qui m’effraya... Pas du tout!... La petite Mme Pavie, émue et pâle, ne bougeait point. La grande Mme Pavie alla vers elle, la main tendue; et elle dit :
— Je sais... Pavie m’avait raconté, loyalement, parce que Pavie était loyal... Maintenant, madame, notre mari est mort; c’est la destinée... Alors, moi, je vous tends la main et je vous demande si vous voulez être mon amie... Moi, je serai votre amie, volontiers... Vous m’aiderez dans une tâche que j’assume et qui est de recueillir tous les documents sur l’homme brave qui fut mon mari... et le vôtre... Je fais une enquête, par la Société de Géographie et par tous les moyens, sur son courage, son abnégation, ses malheurs... Voulez-vous m’aider ?...
Elle débita tout cela d’une traite... La petite Irlandaise était ahurie. L’Américaine, après un instant de silence, reprit :
— Voulez-vous être mon amie et m’aider?
— Oui [...répondit, à demi-voix, l’Irlandaise.
L’Américaine, qui lui tenait toujours la main, la
lui secoua vigoureusement, en signe d’entente...
Je me dis, en moi-même :
— Ouf!...
Et je félicitai vivement les deux femmes de mon ami : c’était bien, c’était à merveille!... Alors, la petite Irlandaise, plus sûre d’elle, eut un élan :
— C’est convenu!... Je vous aiderai...
Elles partirent ensemble, bras dessus, bras dessous, comme deux amies d’autrefois qui se retrouvent, et parlant anglais. C’est une langue, parmi d’autres, que j’ignore. Mais elles n’avaient plus besoin d’être comprises de moi : elles s’entendaient si bien, toutes les deux!...
Je les vis s’en aller; et, en moi-même, je me répétai :
— Ouf!...
Je n’ai jamais revu l’Américaine. L’Irlandaise, je l’ai revue quelques mois plus tard. Elle me fit un grand éloge de l’Américaine, qui avait été charmante, obligeante, délicieuse pour elle et pour sa fille, et qui lui avait proposé une situation très agréable en Amérique. Mais, elle, l’Irlandaise, n’avait pas voulu traverser l’Océan... L’Américaine était partie avec tous ses documents, après maintes recherches, enquêtes, conversations, copies d’articles de journaux... A-t-elle écrit la biographie d’Octave Pavie? je l’ignôre. Si elle l’a fait, je suis sûr qu’elle a consacré un grand chapitre à la première Mme Pavie.
Quelque deux ou trois ans plus tard, je reçus de Londres une lettre de cette première Mme Pavie. Elle s’était réinstallée dans sa Grande-Bretagne; elle s’était tirée d’affaire, et je pense que l’aide de la seconde Mme Pavie y contribua. L’avenir de la petite fille était assuré...
La première Mme Pavie mourut peu de temps après, ayant achevé sa destinée douloureuse et patiente.
Une autre chose que je n’ai jamais sue, par exemple, c’est si mon ami Pavie avait trouvé le loisir d’épouser vraiment sa seconde femme plus que la première. Il était romanesque, chimérique; il se dépêchait de vivre, comme s’il devinait que son existence serait très courte. Il n’avait pas le temps de se marier ; il eut, cependant, deux épouses, très fidèles et très dévouées.
— Dès que Régnault fut libre, il quitta Rome pour venir me retrouver à Rurgos, où je l’attendais avec un de nos bons amis, Roger Jourdain, le peintre. Jourdain voyagea plusieurs semaines avec nous; et puis il fut pris de nostalgie et rentra en France.
Nous avons rencontré Lockroy. Je le connaissais depuis longtemps : nous faisions tous les deux partie d’un dîner dit du « Tire-Bouchon », qui se donnait aux Batignolles, chez le père (.hoquet, et où venaient Vibert, Leloir, Barrias, d’autres encore.
Donc, à la gare de Burgos, nous attendions Régnault, lorsque je vis, à la portière d’un compartiment, une tête absolument glabre et qui me dit bonjour... C’était Régnault: a la suite de son accident de cheval, il avait perdu barbe et cheveux. Un Régnault méconnaissable.
Burgos est une sombre ville, et qui nous étonna par son air farouche. Mais quelle joie était la nôtre! Voir l’Espagne d’Hugo, de Gautier!...
L’Espagne avait encore son pittoresque, ses costumes. Aujourd’hui, les casquettes de cyclistes, à visières de celluloïde, ont remplacé le sombrero; les pantalons larges de terrassiers ont remplacé les culottes courtes et les bas bleus ou blancs; les espadrilles sont devenues de gros souliers. Nous aurons été parmi les derniers à voir la vieille Espagne d’autrefois.
Lockroy nous déclamait des vers d’Hugo :
Burgos de son chapitre étale la richesse;
Penaflor est marquise et Girone est duchesse.
Etc. Il savait Hugo par cœur.
A Burgos, dans la seule auberge possible, il y avait, je m’en souviens, une très belle fille qui nous fit laver ses assiettes, étant cuisinière; nous les lavions, Régnault et moi, pour lui faire plaisir.
Ce n’était pas notre seule occupation. Mais nous prenions dans les rues, partout, des croquis.
Un jour, j’étais à la cathédrale et je travaillais à une aquarelle : une magnifique tenture de soie rose brodée, en or, d’armes épiscopales, — lorsque le bedeau s’approcha de moi, un terrible bedeau, sinistre, et qui me dit :
— Hier, on a assassiné l’évêque derrière ce . rideau !
La tenture de soie rose prit, à mes yeux, des couleurs flamboyantes. J’étais romantique; toutefois, je me retirai : la place, décidément, n’était pas sûre et le conseil du bedeau me sembla bon à suivre.
Nous voyions arriver, de la campagne vers la ville, les paysans. Il y avait, dans les rues, des attroupements bizarres. Des gens armés circu-
laient. Cette agitation, qui ne troublait pas beaucoup le silence de cette ville, avait quelque chose d’étrange et d’inquiétant, pour nous surtout qui n’étions pas au courant de l’aventure et qui ne savions pas que la révolu! ion d’Espagne commençât.
Nous sommes allés ensuite à Avila, qui est une ville triste. Et nous pensions à sainte Thérèse.
La posada où nous descendîmes était une vraie auberge de don Quichotte. 11 s’y arrêtait un instant, pour repartir bientôt, des rouliers, des muletiers, des gens extraordinaires, costumés étrangement, armés de couteaux, de tremblons, et qui avaient des gueules formidables!... Les gaillards se dirigeaient vers Madrid, pour la Révolution.
Quelle hôtellerie ! A la porte de notre chambre, il n’y avait pas de verrou; mais nous avions une façon particulière de nous barricader au moyen d’une brosse à dents savamment introduite dans la serrure.
La première nuit que nous étions là, nous entendons soudain du bruit, des chuchotements, de singuliers murmures, qui viennent de la salle d’en bas. Qu’est-ce? Nous sommes inquiets; nous sommes plus curieux encore : et nous descendons, pour voir un peu. Nous tombons en plein milieu d’une réunion de conspirateurs. Ils n’attendaient qu’un mot d’ordre pour joindre Madrid, et prenaient leurs dispositions. De temps à autre, une voix basse et lugubre proférait :
— Viva la gorda !
C’est-à-dire : « Vive la grande!... » Sous-entendu : « Révolution ». Le mot principal, on ne le disait pas; on était de vrais conspirateurs de mélodrame.
Ils nous reconnurent pour des Français et n’eu-
rent pas de cesse que nous leur chantions la Marseillaise. Nous la chantâmes tous les deux, Régnault et moi, — Régnault, surtout, avec sa belle voix éclatante, — pendant que les conjurés mangeaient des pastèques. Je vois encore Régnault monter sur la table et chanter :
Allons, enfants de la patrie...
Le premier couplet. Toujours le premier; les autres, les Français ne les savent pas. Mais, le premier couplet achevé, Régnault le recommençait. Il s’était coiffé, comme d’une tiare verte et luisante, d’une écorce vide de pastèque et chantait éperdument.
Désormais, la Révolution possédait toules nos curiosités. Nous avons quitté Avila pour Madrid, afin de ne rien perdre du spectacle que les conspirateurs nous préparaient. Et nous nous sommes dépêchés : nous voulions arriver en même temps que ces farouches gaillards que nous voyions se hâter vers la capitale avec des projets dans la tête.
Notre casa de huespedes , sorte de pension de famille qui, mieux qu’un hôtel, convenait à la modicité de nos ressources, était située au centre de la ville. Elle appartenait à des Français. L’homme était le dernier postillon qui eût fait le service de la frontière à Madrid, avant les chemins de fer. La femme avait été femme de chambre de Mme de Montijo. Elle nous raconta de jolis traits de bonté de la duchesse d’Albe, sœur de l’impératrice Eugénie.
Madrid était calme. Un jour, à la promenade, nous vîmes un rassemblement de troupes : les officiers prêtaient serment de fidélité à la Reine.
Nous avions des lettres de recommandation pour
Madrazo, peintre de la Reine, directeur de l’Ecole des beaux-arts, conservateur du musée. Un homme délicieux., distingué, obligeant. Plus tard, les révolutionnaires, maîtres de Madrid, voulurent l’expulser, comme peintre de la Reine; mais nous lui évitâmes, Régnault et moi, cet ennui. Il profita de nos bonnes relations avec les insurgés.
Nous allions beaucoup au musée. Nous avions le costume espagnol : chapeau de torero, à grands bords, et la cape ; — de telle sorte qu’on nous prenait pour des Portugais!... Nous travaillions. Régnault préparait son « envoi de Rome » — daté de Madrid : — une copie des Lances , de Velasquez. •Quand nous peignions, tous les deux, au musée, l’étonnement de nos petits confrères espagnols était de nous voir gauchers l’un et l’autre, comme si ç’avait été la mode, cette année-là, en notre pays.
Mais, surtout, la rue était, pour nous, pleine d’idées de tableaux. Il nous fallut louer un atelier. Ce fut calle Cervantès; et les meubles venaient du Rastro, qui est le « Temple » de Madrid.
Nous avions fait la connaissance des gitanos. Ils avaient leur campement dans un quartier de Madrid, dans un faubourg qui s’appelait — en vérité, je ne sais pas pourquoi ce nom français — <( Chambéry » ; le soir, quand on fermait les portes de la ville, ils devaient être rentrés chez eux. Bref, ils habitaient une sorte de ghetto. C’était une tribu de bandits et de vagabonds; des gens de rien, mais pittoresques à souhait : les modèles rêvés, pour ces peintres que nous étions. De temps à autre, quelques-uns d’entre eux venaient poser à notre atelier : c’était le désespoir de notre propriétaire, pour qui le mépris des gitanos était un dogme. Ils nous invitèrent, un jour :
— Venez nous voir dans notre famille.
Et nous, d’accepter. On n’entrait pas comme on voulait, dans le campement des gitanos. C’était un milieu très ‘fermé. Nos amis madrilènes nous déconseillaient, vivement cette aventure. Inutile : notre curiosité avait ses exigences. Quand nous partîmes pour cette aventure, nous emportions sous nos capes de bonnes bouteilles de vin, des gâteaux et de petits présents pour les femmes. Il fallait amadouer les caractères trop revêches.
Des gitanos de marque sortirent du campement et vinrent à notre rencontre.
Cette démarche courtoise nous avait sacrés gitanos. La tribu nous exhiba ses richesses. Châles de soie, belles vestes, couteaux, mille bibelots. Opéra-comique et bric-à-brac : un singulier mélange.
Les gitanos parlaient une langue impossible : on ne sait pas ce que c’est, que cette languelà!... Eux sont des espèces d’indiens bizarres, bronzés, beaux comme le soleil. Et les voici qui se mettent à chanter : Régnault notait leurs musiques; et leurs femmes à danser. Quelles danses! un peu sauvages et admirables.
Le champagne, les gâteaux, les pâtés eurent un vif succès. Et de la cordialité s’ensuivit. Ce furent des cris, des bavardages incompréhensibles...
Un petit garçon venait de naître. Il fut décidé que nous en serions, Régnault et moi, les parrains. Qu’est devenu notre filleul ? A vrai dire, je
ne le sais pas.
Les femmes nous baisaient les mains, de gratitude et de respect. Toutefois, on nous avait avertis de 11e pas leur faire la cour...
Les plus malignes de la bande lisaient, aux lignes de nos paumes, la bonne aventure. Aucune
d’elles ne prédit le triste sort qui attendait mon pauvre Régnault!... La marmaille, les petits ânes, la basse-cour nous entouraient; et c’était un prodigieux pêle-mêle.
Quand nous dûmes, la nuit approchant, nous retirer pour rentrer dans Madrid, les hommes avec leurs gourdins nous accompagnèrent jusqu’à la limite du campement. Il faisait un beau temps, une splendide nuit d’Espagne. Tout à coup, les voici qui se rangent en deux lignes parallèles, se placent vis-à-vis, lèvent leurs gourdins et, de ces gourdins levés, font une sorte de toiture sous laquelle il faut que nous passions entre leur double file. Et, cependant, ils disent à chacun de nous quelque chose de rauque et qui signifie :
— Nous serons toujours près de toi, parce que, si le ciel tombe, nous empêcherons avec nos gourdins que les morceaux du ciel t’écrasent !
A quelques jours de là, nous vîmes, au Prado, des soldats qui partaient pour la bataille d’Alcala.
Une autre fois, nous travaillions au musée, lorsque survint et déclara qu’elle nous cherchait depuis deux jours la duchesse Colonna, — cette duchesse Colonna qui, sous le pseudonyme de Marcello, a fait de jolie sculpture : à Rome, des bustes et de grandes figures ; à Paris, cette Pythie en bronze, qui est au bas de l’escalier de l’Opéra.
Marcello!... C’était une grande femme, très artiste, belle, élancée, vivante et enthousiaste, gaie. Elle voyageait en Espagne avec un de ses parents. Celui-ci, homme de précaution, avait dans ses poches deux lettres de recommandation qui pouvaient également lui être utiles : l’une, entourée d’un ruban bleu, dans la poche de droite, était adressée à Marfori, le ministre de la Reiney pour le cas où la Révolution serait écrasée;
l’autre, entourée d’un ruban rouge, dans la poche de gauche, était adressée au général Prim, pour le cas où la Révolution triompherait. De cette manière, il était tranquille, ou à peu près... Ils s’étaient trouvés un instant, la duchesse et lui, pris dans l’armée royaliste; et celle-ci, justement, que commandait Novallichez, venait d’être battue par les troupes insurrectionnelles de Serrano. Bagages perdus, la duchesse était habillée, en ce mois d’octobre, d’une petite robe de toile.
Toute la saison, nous allions ensemble au musée. La duchesse emportait un bougeoir de l’hôtel, et elle s’en servait comme d’une armature: elle le revêtait de glaise et, dans la glaise, modelait les nains de Velasquez, dont nous faisions, Régnault et moi, des copies.
Pendant que nous travaillions ainsi de notre métier, tous les trois, je vis arriver, un matin, la comtesse de Nadaillac. Elle aussi était venue en Espagne pour se promener et pour peindre, sans prévoir la révolution. Elle possédait un joli talent d’aquarelliste. Je l’avais vue souvent, au Louvre, faire des copies. Gela suffisait pour qu’en de telles conjonctures j’allasse au-devant d’elle et lui offrisse le secours de notre expérience...
Nous fûmes donc quatre artistes, deux gauchers et deux grandes femmes, Tune blonde et l’autre brune, belles l’une et l’autre et, par leur haute taille, singulières à côté des petites et rondelettes Espagnoles. Les passants regardaient ces étrangers étonnanls qui, en pleine Révolution, s’occupaient de peinture et de sculpture.
Le drôle d’aspect qu’eut alors Madrid!... Désormais, nous vécûmes, Régnault et moi, dans la rue, à regarder. La duchesse Golonna et son parent se
tinrent un peu à l’écart. Il y avait des barricades, de place en place; et des ficelles, tendues entre deux maisons opposées, portaient des banderoles où se lisaient ces mots : « Pena de muerte à los ladrones!... Peine de mort aux voleurs! »
Prise du palais royal par les républicains, distribution d’armes au peuple. Nous étions là, Régnault et moi.
On nous offre des hallebardes, des épées de cour. Nous les acceptons volontiers...
D’ailleurs, on ne tuait personne, en dépit de ces armements. Ceux qui avaient des fusils et de la poudre tiraient sur les pigeons : il en fut fait un massacre. Pourtant, j’ai vu mettre à mal un pauvre diable qui avait volé la montre d’un Anglais. L’Anglais, humanitaire, protestait, affirmait que la faute n’était pas grave, prenait généreusement la défense de son voleur. Il ne comprenait pas l’espagnol; on ne comprenait pas son anglais; il se débattait, mais on lui montrait les banderoles où était signifiée la peine de mort pour les voleurs. L’amateur de montres anglaises fut écharpé. Sauf quelques incidents de ce genre, la révolution madrilène fut bruyante, certes, mais inoffensive.
Evidemment, on nous fit chanter force Marseillaise. Et même, il fut décidé que nous peindrions les étendards des corporations. Alors, nous voici, Régnault et moi, près d’une barricade, assis sur des caisses de poudre, qui décorons les grandes bannières de Républiques envolées dans le ciel, de devises, de portraits de Prim, de Topete, de Serrano, de « Vive Prim! », etc. Nous étions un peu les prisonniers de l’émeute. Du reste, on apprécia notre peinture et nous fûmes très populaires.
Entre temps, la Révolution démol issait les écuries de la Reine et les républicains se mettaient à cheval.
La ville était pleine de sérénades. Mais de sérénades à la République!... C’étaient les étudiants qui fêtaient ainsi leur nouvel idéal.
Il y eut de beaux épisodes. Nous avons vu l’entrée du général Prim à Madrid.
Un autre jour, à laPuerta del Sol, grand tumulte. On crie : « Viva Castelar !... » Qui est-ce? Nous ne savons pas... Mais le personnage est acclamé. On dételle ses chevaux. Cette ardeur nous gagne; et, avec d’autres, mieux renseignés que nous peut-être, nous nous attelons à la voiture de ce triomphateur, pour la traîner. Ce n’est q-ü’ ensuite que nous avons appris ce qu’était ce tribun, dont la tonitruante voix nous avait frappés sans nous rien dire... Mais notre zèle n’était pas méticuleux, et nulle occasion d’enthousiasme ne nous laissait indifférents.
Un soir, à la plazza Mayor, où autrefois on brûlait les juifs, il y eut musique. Des Italiens, leurs petits violons sur le ventre, jouaient de chaudes romances. Nous chantions, nous, la Marseillaise : premier couplet; le deuxième, impossible de nous le rappeler!... Et nous étions bientôt très enroués.
Une autre fois, grande manifestation sur la calle Alcala. Délilé autour de la Puerta del Sol. Régnault et moi, nous représentions, bénévolement, la France. ïamberlick, le ténor italien, représentait l’Italie. Et un directeur de cirque, dont je ne sais plus le nom, représentait je ne sais plus quel pays. Il était descendu à la même casa de huespedes que nous... Je me rappelle qu’il se vantait d’avoir, le premier, organisé en France des exhibitions d’éléphants... Nous marchions derrière les, toreros. Tamberlick entonna de rudes « enfants de la Patrie » !...
Si bien que, le lendemain, nous reçûmes avis de l’ambassade d’avoir à nous tenir tranquilles, Re-
gnault surtout, à qui Ton rappelait son titre de pensionnaire de la Villa Médicis ; même, on nous menaçait d’expulsion.
Et puis, le gouvernement provisoire s’étant installé, ordre lut donné de rendre les armes. Grande tristesse pour Régnault et pour moi!... Nous entourâmes de chiffons nos hallebardes et nos épées de cour et nous les rapportâmes au Palais, timides et confus. Ainsi se termina notre carrière de républicains espagnols.
vu
— Un jour, tandis que nous travaillions dans notre ateiier de la calle Cervantès, Régnault et moi, on nous annonça deux visiteurs : le comte et la comtesse de Barck. Nous ne les connaissions pas.
Le comte dit à Régnault :
— Nous sommes amis du général Prim... et nous sommes de la conspiration... Bref, voulezvous faire le portrait du général?... A vrai dire, il ne pourra guère poser; il n’a pas le temps... Mais il s’agit d’un grand tableau; le général à cheval, entouré du peuple madrilène, comme à son entrée dans la ville. Les conditions? N’importe lesquelles!...
Régnault accepta tout de suite. Nous avions assisté à l’entrée triomphale de Prim dans la capitale espagnole : un beau spectacle et digne de tenter le génie de Régnault.
De Barck était Suédois, de bonne famille, vivant, gai, enthousiaste, artiste; il dessinait avec goût... Mais surtout il avait la passion de la politique. Lors de l’atïaire de Boulogne, c’est lui qui se
trouva là pour prêter son passeport au prince Napoléon. L’Empereur, plus tard, lui en marqua généreusement sa gratitude. La comtesse de Barck était une petite femme, un peu boulotte, très jolie, brune, des yeux noirs. Son portrait en costume espagnol, par Régnault, est au Louvre. Française, du reste; tille d’un ofticier, élevée à Saint-Denis, intelligente, vive, courageuse; oui, une gentille Française !...
Donc, les de Barck avaient rencontré le général Prim à Bruxelles, où il était exilé. Mari et femme : deux âmes de conspirateurs! A peine eurent-ils causé avec Prim que l’affaire s’arrangeait, au gré de celui-ci et de ceux-là. Il fut convenu que, pour rentrer en Espagne, Prim assumerait ce personnage : valet de chambre du comte de Barck. Le rôle exigeait que Prim n’eût pas de barbe; il dut se faire raser : ce ne fut pas sans peine ni regret, car Prim tenait à sa barbe !...
Le difficile était, pour de Barck, de traiter le général Prim en domestique, aux yeux de tous, et, pour le général Prim, d’observer strictement les règles de sa nouvelle situation. Or, un soir, dans le salon des de Barck, Prim, en sécurité, causait les mains dans les poches de son pantalon, devant la cheminée; et je crois qu’il fumait un cigare.
. C’était à l’hôtel. Un domestique — un vrai domestique de l’hôtel — entre et voit ce valet de chambre supposé qui se coiffe négligemment avec un petit peigne de poche, tout en épiloguant sur ceci ou cela, en homme du monde bien reçu par des amis.
— Nous crûmes être découverts et pincés! nous disait le comte de Barck, en nous racontant, plus tard, cette anecdote.
Nous n’avons connu ces détails de la conspira-
tion que peu à peu. Mais l’offre du portrait fut acceptée séance tenante.
Prim était un singulier petit homme, qui affectait la froideur et la simplicité. Il prenait un genre Bonaparte. 11 ne portait pas ses décorations. Il avait les mains gantées de gants crispins noirs. Général d’artillerie : tenue austère. Les autres — Serrano, par exemple, — avaient la poitrine couverte d’ordres et de dorures épaisses. Lui, semblait une petite vipère noire.
Il parlait assez bien le français... Enfin, nous nous entendions. Il dit à Régnault :
— Venez me voir, dans mon bureau, quand vous voudrez...
Son calme résolu, la netteté sèche de ses propos, contrastaient avec l’exubérance méridionale des autres généraux insurgés.
Régnault allait voir le général Prim, à son bureau, de temps en temps. Quelquefois, nous sortions avec lui. Quand nous le reconduisions au ministère, après avoir dîné ensemble chez des amis, nous avions Pair de sa petite garde. Notre situation n’était pas mauvaise, dans la révolution espagnole.
Sous l’Empire, les jeunes artistes étaient volontiers républicains. Nous Pétions. Mais, surtout, le pittoresque de l’aventure nous ravissait.
Avec tout cela, Prim ne posait pas beaucoup. Il n’était* pas libre : ce n’est pas une petite affaire que de transformer en gouvernement régulier l’insurrection. Alors, il eut l’idée de prêter à Régnault le costume qu’il portait lors de son entrée à Madrid.
Et c’est moi qui posai !
Un ennui : Prim était plus petit que moi, plus étroit d’épaules. Son uniforme ne m’allait pas du tout. Cependant, je le revêtis. Comme Prim* dans
le tableau, devait être à cheval, j’enfourchai un tonneau que nous avions placé sur deux chaises et calé tant bien que mal. Des ficelles me servirent d’étriers.
Prim ne croyait ni à Dieu ni au diable. Il avait confiance en son étoile, il disait que la balle qui devait le tuer n’était pas encore fondue!... Je ne sais pas quand elle le fut. Quelques mois plus tard, en etfet, Prim sortait de la Chambre des députés, lorsqu’une pétarade éclata d’une boutique dont les volets étaient clos et Prim fut blessé à mort; il succomba, quelques jours plus tard, avec des souffrances atroces. On n’a jamais trouvé les assassins; ou, du moins, on ne les a jamais trouvés officiellement.
Toujours est-il qu’il faisait l’esprit fort et représentait gaillardement la libre pensée espagnole.
Or, un jour que j’étais à cheval sur mon tonneau, ma main, qui, machinalement, touchait ma tunique, sentit à gauche quelque chose d’épais, comme un sachet cousu dans la doublure.
Impossible de ne pas regarder cela. Nous étions curieux, je vous l’ai dit!... Alors, nous décousons la doublure soigneusement; nous grattons, comme de petites souris acharnées. Nous trouvons un sachet. Nous ouvrons le sachet; et, dedans, que découvrons-nous? Une médaille de la Sainte Vierge, enroulée d’un bout de cierge brûlé!... Voilà.
Piegnault travaillait dur, à son Prim. Quand il était en veine, impossible de l’interrompre. Une fois, il s’acharnait sur les jambes du cheval, — je ne posais plus! — il refusa de dîner. 11 n’avait pas faim, disait-il; et j’insistais inutilement pour qu’il évitât de se fatiguer. Comme la nuit vint, il plaça des bougies sur sa palette, et il continua de peindre, à cette lumière. Il grignotait, distraitement,
des bouts de pain sec, — sec, enfin, je le croyais !...
Mais, à minuit, tout à coup, le voici malade. Il est pâle, il se tortille ; il souffre horriblement de Uestomac. Je m’effraie; j’appelle le sereno et je l’envoie quérir un médecin... Régnault, tout à son œuvre, avait laissé traîner son pain dans son bleu de Prusse ; — et il s’était absurdement empoisonné. Des vomitifs! El, le lendemain, il travaillait.
Pour son cheval, il avait été faire des études — très belles! — dans les écuries de la Reine, dont les chevaux servaient maintenant aux généraux républicains. Il avait choisi pour modèle un magnifique andalou, à la crinière superbe et qui piaffait le mieux du monde.
Quand la tête du cheval fut faite, il fallut lui mettre à la bouche, autour du mors, de l’écume, comme en ont les fringants coursiers. Pour cela, nous faisions avec une éponge mousser du savon; puis nous jetions l’éponge à la bouche du cheval, sur la toile même, et Régnault peignait cette mousse savonneuse à mesure qu’elle se dissolvait : il se dépêchait, tandis que crevaient les petites bulles fragiles.
Le tableau était fort avancé, presque achevé, lorsque Prim vint nous rendre visite et voir son portrait. Il était accompagné de sa femme, du général Milans del Rose et des autres officiers de son étal -major.
Il regarda la toile, quelque temps, et ne dit rien. Il fut très froid,— si glacial même, que Régnault lui demanda s’il avait quelques observations à formuler... Eh bien, il fit la grimace. 11 n’était pas content... Pourquoi le peintre l’avait-il entouré de « tout ce peuple »?... Prim était, au fond, très aristocrate; il avait une façon des plus méprisantes de
dire : « tout ce peuple, pueblo!... » qui était bien cocasse.
Régnault s’excusa, rappelant qu’il avait représenté l’entrée du général à Madrid, et qu’à son entrée le général était entouré de cet enthousiaste pueblo. Nouvelle grimace.
En outre, Régnault avait fait à Prim une mèche de cheveux sur le front. Cela ne plut guère à Mme Prim. Elle affirma que son mari était d’habitude bien coiffé et qu’il avait « une bonne tenue »... On se quitta sèchement : ça n’allait pas!...
Ensuite, Milans del Bosc revint, envoyé par Prim, pour excuser le général. Prim écrivit et s’excusa lui-même de sa « franchise toute militaire » : voilà tout; quant à aimer ce portrait, non, il ne l’aimait décidément pas.
— C’est bien! — dit Régnault; — je garderai mon tableau!...
Milans del Bosc fit, de la part de Prim, quelques cérémonies... A quoi bon?...
Régnault garda son œuvre. Elle lui fut laissée pour compte; et c’est à cette circonstance que le Louvre doit de posséder le portrait du général Prim, qui estime grande merveille.
Milans del Bosc était un petit homme, tout petit, blanc de poil, excessif, drôle, nerveux, sec; une gouttelette de don Quichotte. Il avait de l’esprit, de la gaieté. Nous l’appelions « le petit général ». Nous lui disions :
— Bonjour, petit général!...
Il n’avait pas du tout la froideur orgueilleuse de Prim. Nous l’amusions. Il était si petit qu’il ne portait pas d’épée : il n’y avait pas d’épée assez courte pour lui. Au lieu d’épée, une badine, — même sur les champs de bataille, où il avait eu du succès.
Il est dans le portrait du général Prim. Et il y a un autre portrait de lui, qu’a fait Régnault : on le . voit assis sur un coin de table, les jambes ballantes, impayable. Ce tableau est maintenant à Fribourg, en Suisse, au musée Marcello. La duchesse Colonna, née Adèle d’Affry, était, à la lin de sa courte vie, revenue habiter la Suisse natale; en mourant, elle légua cette collection, de ses œuvres, et d’œuvres qu’elle tenait de ses amis, à la petite et calme ville où elle avait eu des jours tranquilles...
Milans del Bose !... Un petit frisé, blanc. Martial, avec cela, fier, très espagnol!... Et parlant très bien le français.
Une chose charmante, ce fut la présentation des généraux républicains à nos grandes dames, la duchesse Colonna, la comtesse de Nadaillac. Milans del Bosc avait une grande admiration pour la duchesse Colonna. Us se rencontraient souvent à notre atelier. Conversations interminables, bavardages. Régnault chantait des malaguenas... Et Milans, en notre compagnie, oubliait tout à fait la Révolution. Un jour, au musée où il nous avait accompagnés, et où chacun de nous travaillait à le peindre, à le dessiner, à le sculpter, il l’oublia si bien qu’elle dut se rappeler à lui. Nous étions là... Tout à coup nous entendons du bruit dans la rue. Il fallut que Milans se mît à la fenêtre et saluât le peuple, qui le relançait par ses ovations.
La duchesse Colonna ht son buste : il était enchanté. Quand nous allions au musée, il escortait la duchesse Colonna; il la protégeait par sa seule présence. Il ne la quittait pas d’un pouce. Et rien au monde n’était plus amusant que de voir l’orgueil charmé de ce petit bonhomme de général, qui avait à son bras une duchessede deux têtes plus haute que lui. Une duchesse romaine — vieille
aristocratie, — et lui, général de révolution. La duchesse avait son bougeoir à la main, bien entendu, — son bougeoir d’hôtel qui lui servait d’armature pour sa glaise.
Nous circulions ainsi par les rues madrilènes!... Un jour que l’émeute était inquiétante, le concierge du musée nous proposa des matelas pour la nuit. Nous avons décliné son offre obligeante, et nous sommes rentrés, — sans encombre, d’ailleurs. Nous sautions les barricades et nous criions :
— Viva la Republica! Somos repub h canos ! . . .
Nous étions priés à des réceptions dans la haute
société républicaine. L’habit, pour cela, était nécessaire: Et nous n’avions pas d’habits Il nous
fallut chercher un tailleur et organiser de hâtives élégances...
Un soir, grand dîner chez l’un des personnages qui avaient été le plus mêlés aux derniers événements. Le gouvernement provisoire commençait à s’installer. Tous les nouveaux ministres étaient de la fête... Nous arrivons à sept heures. A huit heures, on ne dînait pas encore. Huit heures et demie, rien; huit heures trois quarts, rien. Neuf heures :
— Madame est servie!...
Bien! Seulement, Madame n’avait plus un bijou sur elle; Monsieur n’avait plus ni montre ni chaîne de montre... Les fournisseurs faisant des difficultés, il avait fallu payer d’avance, - — et, faute d’argent liquide, avec les bijoux.
Nous donnions aussi des fêtes, à l’atelier; de petites fêtes cordiales et pittoresques. Nos amis les gitanos venaient, avec leurs guitares, et, sur leurs guitares, jouaient des airs que scandèrent nos danses, plus d’une fois, gaillardement. Les sérénades républicaines se modulaient sous nos fenê-
très. Il y avait, à notre plafond, un grand parasol. Au bout des baleines, nous placions des bougies : et cela faisait une sorte de lustre. L’orchestre des guitaristes était dissimulé derrière le portrait du général Prim... De jolies fêtes!...
Le congé touchant à sa fin, Régnault devait retourner à la Villa. Et je crois bien que je vous ai raconté tout notre premier séjour en Espagne... Il y a encore ceci, pourtant...
Un jour, en pleine Révolution, un domestique arrive, porteur d’une lettre signée de deux jolis noms : une dame française, une dame espagnole. « Nous désirons vous voir; indiquez-nous le rendezvous que vous voudrez... »
Nous, de répondre : « A l’atelier!... »
Elles vinrent. Nous ne les connaissions pas du tout... Jolies !... Et de grandes dames, comme il est dit dans la Tour de Nesle. L’une d’elles, la belle Andalouse, avait beaucoup à redouter de la Révolution. Elle ne se sentait pas trop en sûreté, dans Madrid, et ne voulait pas non plus s’exiler sans emporter avec elle ses bijoux, mille objets d’art, son luxe...
— Nous venons vous demander aide et protection...
Gomment donc?... Nos bonnes relations avec Prim nous valaient une clientèle.
N’irons-nous pas prendre une tasse de thé, demain soir?... Assurément; avec un vif plaisir!... Ce beau palais était situé dans un quartier redoutable. Nous nous dissimulons sous nos capes très espagnoles, nous ramenons sur nos yeux nos sombreros. Grand mystère. Il s’agit de frapper trois fois à une petite porte de service. Nous frappons. Un domestique nous mène par des corridors indéfinis,
qu’il nous fait traverser, des caves, des pièces obscures, un mystérieux et inquiétant labyrinthe. Et puis, une porte s’ouvre. Un petit salon bien éclairé, luxueux, confortable, — et les deux dames! Un thé délicieux, un thé de mélodrame délicieux... Huit jours après, les deux dames avaient disparu, pour plus de sûreté. Un domestique les avait dénoncées. Nous ne les avons pas revues; et nous sommes, quelque temps, restés très amoureux de leur souvenir.
Enfin, voilà notre premier séjour à Madrid. Il est marqué par un chef-d’œuvre : le portrait de Prim !...
ROME PONTIFICALE
— Le congé de Régnault fini, nous partons pour Rome. Nous manquions d’argent, certes. Avant de quitter Madrid, nous vendîmes quelques tableaux et nos bibelots : de quoi faire, en troisième classe, le trajet de Madrid à Rome.
Le voyage fut difficile et interminable, — mélancolique aussi, car nous regrettions l’Espagne. Lentes diligences, mules fatiguées; les rivières de cette région, qui sont d’habitude sèches, étaient, après la saison des pluies, transformées en torrents. Le chemin de fer, que nous prenions de temps en temps, n’était guère plus alerte que les mules.
Nous nous sommes embarqués à Marseille. Tempête ! Il nous fallut relâcher en Corse. Augmentation de frais, catastrophe ! Nous avons passé trois jours à Ajaccio. Mais, pour éviter les tentations dispehdieuses, nous demeurions à bord. Et pas de bordées!... Le souvenir le plus net que nous ayons gardé de la Corse, le voici : tous les hommes nous avaient l’air de ressembler à Napoléon, tous, les
ROME PONTIFICALE
les maigres et les opulents, au jeune Bonaparte ou à l’Empereur alourdi.
Dans notre bateau, nous étions à fond de cale, par raison de nécessaire économie. Ni l’atmosphère ni la compagnie n’étant agréables, nous passions tout notre temps sur le pont, — l’atmosphère était redevenue clémente, — à jouer de la guitare et des castagnettes. Régnault chantait sous la belle nuit méditerranéenne, où la douceur italienne se pressentait déjà.
A Rome, nous avons retrouvé plusieurs amis parisiens; et nous avons reçu, deM. Hébert, l’accueil le plus charmant. C’était un homme délicieux. J’allais sans cesse à la Villa. Nous déjeunions dans l’atelier de Régnault, en dépit des règlements et grâce à la bonne volonté de Al. Hébert.
Oui, la beauté de Rome nous fut sensible ; mais le souvenir de l’Espagne nous offusquait un peu l’Italie.
Cependant, nous nous promenions.
Rome était, alors, ville pontificale. Territoire du Pape, mais que l’étranger protégeait. Colonels, officiers, soldats français y étaient comme en pays conquis, allaient et venaient, par les rues, comme chez eux. C’était singulier, pittoresque.
On fermait les portes de la ville à neuf heures; et il fallait rentrer sans retard, vu que les faubourgs étaient dangereux.
Nous nous promenions à cheval, dans la campagne romaine. Nous emmenions avec nous de grands diables de lévriers que nous avions et qui couraient après les troupeaux, aux cris des pâtres et à nos risques. Nous rencontrions évêques, monsignors divers, cardinaux. Quand passait un cardinal, dans son carrosse encadré de laquais, il nous fallait — c’était le rite et la loi — descendre de cheval et nous meltre à genoux.
La mise en scène était fort belle, dans la Rome pontificale. J’ai vu, à Pâques, la bénédiction urbi et orbi. La place Saint-Pierre, entre les deux bras étendus de la basilique, était bondée de monde. Toute cette foule, innombrable, variée, nobles et peuple, à genoux. Un paysan avait amené de la campagne une couple de bœufs blancs, parés de fleurs, les cornes dorées, pour les donner en hommage au Pape : il accomplissait, sans le savoir, une cérémonie antique, qui durait depuis les temps pastoraux. Pie IX parut au balcon de Saint-Pierre; quand il prononça la bénédiction solennelle, toutes les têtes s’inclinèrent vers le sol, comme écrasées sous le prestige de la scène. Et puis, selon l’usage, Pie IX lança vers la foule la petite feuille de papier sur laquelle était écrit le texte de la bénédiction. Alors, chacun de se dresser; brouhaha, rivalités pour avoir cette petite feuille de papier portebonheur.
Nous avions retrouvé Marcello. Elle s’était réinstallée au palais Colonna et nous accompagnait dans nos promenades quelquefois. Un jour, à la tombée du crépuscule, nous nous étions assis, Régnault, deux ou trois camarades et moi, devant le Colisée, sur un tertre qui, depuis, a disparu : les fouilles du Forum ne s’étaient pas encore étendues jusque-là. Ce quartier, maintenant, est méconnaissable. Rome entière est méconnaissable!... Arrive Marcello. Elle s’assied auprès de nous pour regarder avec nous le Colisée se teindre aux couleurs du soleil couchant. C’était splendide! Et nous avions un tel amour de toules choses; nous étions si jeunes, si enthousiastes!... La nuit vint, le clair de lune s’annonça. Impossible de quitter le Colisée en un tel moment. Marcello, elle, dut s’en aller : elle dînait en ville. Ce lui fut un désespoir! Elle nous fit pro-
ROME PONTIFICALE
mettre, en partant, que l’un de nous irait la chercher pour le clair de lune. Nous avons dîné, nous, dans une trattoria voisine. Marcello revint, emmitouflée d’un manteau sur sa robe de gala, une mantille sur la tête. Le clair de lune rayonnait. Les grandes arcatures du Colisée étaient blanches, bleutées, avec de larges baies noires. Un grand fantôme environné de mystère, et qui joue avec la lumière et l’ombre, silencieusement!...
Il y avait, à cette époque, au centre du Colisée, une haute croix de bois noir, dédiée aux martyrs chrétiens qui moururent là; c’était un lieu de pèlerinage et de cérémonies religieuses. Dans la solitude nocturne, cette croix était inquiétante, sinistre. Puis, le clair de lune, qui passait par les fenêtres des murailles gigantesques, se posa sur la croix. Elle brilla; elle fut étrange et lumineuse; et l’on eût dit qu’elle évoquait à l’entour Pâme des premiers temps chrétiens parmi ces prodigieuses ruines païennes : la même fantasmagorie éveillait tout le passé, contradictoire, hostile, mort.
Et puis, nous attendîmes le soleil levant. Il colora, dora le faîte des murailles, entra peu à peu dans l’immense cercle d’ombre et fut chez lui.
Au petit jour, passée la joie des belles fantasmagories nocturnes, soudain nous avons senti que nous étions las; nous avons vu que nous étions poudreux, terreux, laids de fatigue. Un rapide frisson... Marcello, coquette, se sauva.
Régnault travaillait alors à la Salomè , avec un petit modèle qu’il avait trouvé place d’Espagne, — c’est, à Rome, l’endroit où les modèles se réunissent pour être embauchés; — il ne songeait pas, d’abord, à en faire une Salomé : mais la fdlette, gracile et dansante, se transformait ainsi naturellement.
Nos réunions,, à la Villa, étaient charmantes. Hébert recelait beaucoup, les plus jolies femmes de U aristocratie romaine et les hommes les plus intelligents.
On venait aussi à l’atelier de Régnault. J’y ai rencontré Liszt, bien souvent. Je le vois encore, en costume d’abbé, son mantelet, sa culotte courte, ses mollets fins dans des bas de soie noire. Bien bâti. Et ses cheveux longs, ses yeux si beaux. Il se mettait au piano volontiers. Un homme délicieux et bizarre.
Il avait, à Rome, un immense succès mondain. Quand il se mettait au piano, tout le monde entrait en extase. Une dame recueillit un bout de cigare qu’il avait jeté et le fit monter en broche.
Il m’a raconté qu’un jour il jouait du piano à la cour de Russie. L’Empereur et quelques grandsducs se mirent à causer, assez bruyamment. Alors, Liszt se lève, ferme le piano et dit :
— Quand l’Empereur parle, tout le monde doit se taire.
Puis il se retire, ayant salué.
Le lendemain, il reçut avis d’avoir à passer la frontière dans les vingt-quatre heures, sous peine de désagréments.
Il était fort indépendant de caractère, et nerveux, emballé. Du reste, gai, bon enfant.
Dumas fils m’a raconté qu’étant jeune il rencontra Liszt à Marseille. Ils se lièrent d’amitié. Un soir, ils dînèrent ensemble, excellemment : la bouillabaisse, le champagne, etc. Ensuite, les voilà très en train. Ils se promenèrent, à la nuit tombée, par les rues marseillaises. Liszt se jucha sur les épaules de Dumas. Ils étaient fort grands, tous les deux. Superposés, ils faisaient un prodigieux géant. Leur jeu consista, ce soir-là, à enlever les écriteaux
ROME PONTIFICALE
des « appartements à louer »... Liszt et Dumas !...
Liszt était maigre, sec, un air de tzigane, un Méphistophélès hongrois. Une tête d’aigle, un nez en bec d’aigle, et des yeux d’aigle.
C’est encore à cette époque-là que nous avons connu Fortuny. Un bel artiste et merveilleusement dévoué à son idéal. Il était le gendre de Madrazo, le directeur du musée de Madrid, dont je vous ai parlé. Ce fut, pour nous, l’occasion de nous lier; le plaisir de nous rappeler l’Espagne ensemble nous était précieux. Fortuny et Régnault devinrent très amis. Ces deux natures très différentes, mais remarquables Lune et l’autre, se plurent... Nous l’avons retrouvé, plus tard, à Grenade, avant de partir pour le Maroc. Il avait un peu le type italien, brun, et de superbes yeux bleus. Pas très grand, simple, un charme infini, beaucoup pins calme et rêveur que nous; travailleur acharné.
La musique était fort en honneur, à l’atelier de Régnault. Il avait une voix de ténor admirable, poétique, lointaine, délicieuse. Il était un grand musicien, comme il était un grand peintre. Il chantait incomparablement les mélodies de Schumann, qui étaient alors très ignorées : ce sont les peintres qui ont révélé Schumann aux musiciens de l’Académie.
Nous avons fait alors la connaissance d’un garçon qui eut son moment de vogue extraordinaire : Diaz de Soria, le baryton mondain.
C’était un Bordelais. Il était venu à Rome pour placer des vins. Beau garçon, superbe, un teint mat, une barbe brune : un Heredia pâle. L’un des pensionnaires de la Ailla, je ne sais plus lequel, l’entendit chanter, remarqua sa jolie voix et nous le présenta. Mais Diaz ne chantait alors que de pitoyables romances provinciales. Régnault lui
conseilla de travailler, lui améliora son répertoire, le mit au Schumann. Bientôt, Diaz eut, aux soirées de M. Hébert, un immense succès.
Ensuite, il renonça au placement des vins, s’établit à Paris et fit fureur, dans les salons. Il n’avait pas une voix très forte, mais une diction parfaite.
Dès que nous pûmes quitter Rome, Régnault et moi, il ne fut question pour nous que de retourner en Espagne. Avant notre départ, les indépendants offrirent à leurs camarades de la Villa un grand dîner. Rendez-vous au Papa Julio , petit restaurant genre Glamart, à une demi-heure de Rome. Sur la table, il y eut un tonneau d’orvieto, orné de pampres. Et nous étions là, sous la treille, une bande gaie, éprise d’art et de beauté; il y avait, parmi nous, de futurs membres de l’Institut et de beaux artistes dont les noms devinrent glorieux.
Retour à pied. Nous chantions, nous baguenaudions. Quand nous arrivâmes à la porte de Rome, il était neuf heures un quart. Porte fermée, bien entendu. Or, nous étions environnés de gaillards de mauvaise mine. La perspective d’avoir à passer la nuit dans ce faubourg n’élait pas engageante. Il nous fallut parlementer avec les gardiens de la porte, gens difficiles à convaincre.
— Pensionnaires de la Villa Médicis !... Citoyens français !...
On nous ouvrit, à la fin. Ce ne fut pas sans peine.
LA SIERRA, GRENADE, GIBRALTAR
— Nous avons fait un bref séjour à Barcelone, encore agitée par la Révolution. Mais nous étions impatients de voir Grenade et tout le midi de l’Espagne.
Puis, nous sommes allés aux îles Baléares. Difficultés de passeports, mille ennuis. A Palma, notre vieil hôtelier nous raconta que c’était chez lui qu’étaient descendus, plusieurs années auparavant, George Sand et Chopin. Ces deux amoureux se firent passer pour mari et femme. Mais leur correspondance révéla leurs noms dissemblables et les trahit. Or, on avait, aux îles Baléares, le goût de la morale stricte. On leur signifia que les ménages inauthentiques n’étaient pas reçus, dans l’île, et qu’ils eussent à s’en aller, afin de ne pas corrompre la population par leur mauvais exemple. Ils s’en allèrent.
Alicante nous enchanta par ses costumes pittoresques et son paysage admirable. Le père Régnault nous envoya, pour la photographie, des plaques sèches : un procédé qu’il venait d’inventer et qui
faisait, dans la pratique de la photographie, une révolution pareille à celle qu’apporta plus tard l’instantané. Seulement, avec les plaques du père Régnault, il fallait quinze minutes de pose !... Nous suivîmes à la lettre ses instructions minutieuses et nombreuses. Mais, hélas ! dès que nous lavions nos plaques, soigneusement, tout s’en allait; nous obtenions du verre bien transparent, limpide, trop limpide!... A quoi tenait ce phénomène?... Nous relisions les savantes missives du père Régnault; nous nous appliquions, avec zèle, avec un pédantisme scrupuleux... Rien!... Le père Régnault s’était-il trompé? Inadmissible !... Nous aperçûmes enfin le défaut de nos manipulations. Yoici. Nous lavions nos plaques avec l’eau de nos cuvettes; or, on nous mettait, dans nos pots à eau, de l’eau de mer! Quant nous eûmes trouvé la cause de notre échec, toutes nos plaques étaient usées.
D’Alicante à Grenade, il y avait bien une diligence. Mais nous détestions ce moyen peu locomotif. Alors, nous avons décidé de faire à pied le chemin. Nous étions accompagnés d’un ami espagnol, qui connaissait un peu le pays, et d’un pensionnaire de la Villa, un graveur, Laguillermie.
Ah ! les bons bohémiens que nous fûmes !... Pas de bagages, guère d’argent, chemises de flanelle... Nous couchions à la belle étoile, le plus souvent.
Le délicieux voyage ! . .,.
Notre nourriture : un peu de viande, de temps en temps; mais surtout des œufs, du chocolat. Courtes haltes dans les posadas de la montagne, parmi les rouliers et les gueux. Nous faisions cuire nous-mêmes, au bout d’un bâtonnet, de pauvres biftecks. L’essentiel était d’éviter cette cuisine à l’huile, mal odorante, qu’on nous offrait. Le cho^ colat, dans nos poches, fondait, prenait des formes
LA SIERRA, GRENADE, GIBRALTAR 107
improbables; et le diable était d’en détacher le papier d’argent. Pour dix sous, dans les posadas de la montagne, on avait un lit de sangle; mais la belle étoile nous plaisait mieux. Et nous chantions ! Des romances, des malaguenas...
Un jour, comme nous traversions, au soleil levant, une petite ville dont je ne sais plus le nom, nous entendons un bruit singulier de casseroles qu’on tape, de pincettes, de castagnettes, et des chansons : une aubade que donnaient les gens de cette petite ville à leur madone, dont c’était la fête. La statuette, gracieuse, était éclairée du premier soleil.
Nous étions cuits de soleil, nos vêtements en loques, nos souliers délabrés. Trois semaines de voyage en pleine Sierra-Nevada!...
Nous avions acheté deux bourriquets pour porter nos maigres baluchons. Ils n’allaient pas vite, les bourriquets.
Une fois, arrive à notre rencontre une voiture, une espèce de carriole, une vraie carriole de don Quichotte, mais escortée de deux gendarmes... La Révolution, dans la Sierra, continuait... Eh bien, ils sont gris, les gendarmes. Ils nous demandent nos papiers; nous les leur présentons. Dans la voiture, nous voyons des gens enchaînés, qui nous font une ovation, réclament notre aide pour les délivrer, nous encouragent à la résistance. Les gendarmes étudient nos papiers. Nos passeports sont en règle; mais les gendarmes sont gris. L’excitation de leurs prisonniers les met en colère. Nous ripostons. Ils nous menacent. Je parlemente avec eux et j’engage mes camarades à déguerpir. Ils se sauvent. Je reste seul en présence des gendarmes, je tire mon revolver...
C’était absurde; mais cela réussit. Les prison-
niers se tordaient, criaient, faisaient rage. Les gendarmes grognèrent et je filai.
Jamais Grenade ne vit arriver plus pitoyables voyageurs que nous. Des gueux! Nos coups de soleil nous faisaient des figures de grillades. Nous n’avions pour ainsi dire plus de pantalons, et pas le sou. Avec cela, las de pittoresque pour le moment, nous désirions de bons lits, du confort, du repos et voire du luxe!
Nous avisâmes le meilleur hôtel de la ville, près de l’Alhambra. Notre seule fortune était l’un de nos bourricots; nous avions, en chemin, vendu l’autre, faute d’argent. Le patron de ce bel hôtel examina nos mauvaises mines et n’hésita guère avant de nous déclarer qu’il n’avait pas une chambre libre, — bien qu’il n’eût pas un voyageur, en réalité!
Mais l’hôtelier d’en face, un psychologue, nous fait signe.
— Nous n’avons pas le sou, monsieur l’hôtelier. Seulement, nous voudrions de belles chambres, de bons lits. Nous n’avons plus de vêtements, et nous voudrions des vêtements propres. Nous attendons de l’argent de France; pour le moment...
Cet homme ingénieux nous logea, nous prêta même cinq cents francs. Il n’eut pas à regretter sa confiance. Nous lui avons ensuite envoyé des clients nombreux; et nous dénigrions à qui mieux mieux son fier rival.
Oh! la joie de se laver dans de l’eau claire! Et puis, nous descendîmes chez le marchand d’habits, et nous eûmes de petits complets fort présentables, ou à peu près.
L’Alhambra fut notre atelier. Nous y étions comme chez nous.
LA SIERRA, GRENADE, GIBRALTAR
A la porte de l’Alhambra, il y avait une maisonnette; par une fenêtre, nous vîmes passer une grande moustache blonde, un œil malin. Le personnage, ensuite, rôda autour de nous et nous aborda, puis entama la conversation. Il était photographe; mais, d’abord, il avait fait de la peinture. Atelier Picot. Comme moi! Nous voilà presque amis. 11 se nomma :
— Mauzaise!...
Il y a au Louvre un plafond signé Mauzaise, où l’on voit un grand diable de Temps, porteur, évidemment, d’une faulx. Quand nous allions au Louvre peindre, s’il pleuvait, il nous arrivait de dire : « Ah! que le temps est mauzaise , aujourd’hui!... » Ce n’était pas bien fort; que voulezvous?...
Le Mauzaise du Louvre était le père de notre nouveau camarade. Celui-ci avait été au service en Afrique; là, il avait eu des ennuis et finalement s’était établi photographe à Grenade.
Nous étions ainsi quatre Français à l’Alhambra. Et nous avions pour compagnons deux prisonniers espagnols, à peu près sans gardiens : ils se trouvaient bien logés dans cette incomparable prison, de sorte qu’ils ne se sauvaient pas...
Nous nous promenions à cheval dans les alentours — sans les prisonniers. Des hauteurs environnantes, nous découvrions Grenade, admirable et solitaire. Temps magnifique. Petits séjours à Séville, à Cordoue. Travail, enthousiasme.
A Séville, un jour, dans la cathédrale, c’était la fête de la Vierge; des gamins, habillés en pages de l’ancien temps, jouaient de la guitare, des castagnettes et dansaient un fandango devant la statue de la Vierge.
A Cordoue, il nous vint un peu de mélancolie,
parce que nous manquions d’argent et que nous désirions visiter le Maroc.
Un matin, nous étions à la mosquée, en train de peindre. Un visiteur : c’est Brame, le marchand de tableaux. Je le reconnais. Il était accompagné de Daubigny, le paysagiste, un homme délicieux, qui avait alors une soixantaine d’années.
— Je vous cherche, ainsi que Régnault! me dit Brame.
Il avait appris à Grenade notre présence et nous cherchait, en effet. Il promenait Daubigny dans l’Espagne méridionale, pour le faire travailler.
Daubigny cause avec moi, tandis que Brame s’entretient avec Régnault. 11 me raconte qu’il est ébloui par ces paysages inattendus.
Délicat artiste, habitué aux doux bords de l’Oise, il était ébloui par ces excessives soleillades. Il admirait et il était déconcerté. Il me disait :
— Ah ! ce sont de beaux coups de poing que je reçois dans les yeux!...
Il lui fallait changer du tout au tout sa palette, ses habitudes; les couleurs lui manquaient.
Régnault, après avoir causé avec Brame, jubilait. Il vint à moi :
— L’argent!... Le Maroc!...
Brame venait de lui acheter la Salomé dont il avait, à Rome, entendu dire merveille. Il la payait huit mille francs, dont il versait quatre séance tenante; le reste, à la livraison de l’œuvre, encore inachevée.
Quatre mille francs !... Nous avons fait, premièrement, un bon dîner dans un posada de choix. Brame et Daubigny furent nos invités. Nous fîmes danser des Andalouses. Le charmant et vieux Daubigny disait, avec ravissement :
— Eh bien, je trouve encore cela très joli!...
LA SIERRA, GRENADE, GlERALTAR
Retour à Grenade. La ville était très agitée. Il y avait eu, en notre absence, une recrudescence de la révolution.
Nous vîmes un gaillard qui, pendant un aprèsmidi, avait, à lui seul, tenu en respect toute une rue au moyen de son tromblon. Une petite rue étroite, et qui serpentait et qui se terminait en cul-de-sac. Il s’était installé au bout, ayant à côté de lui un seau de clous et de ferraille. Il emplissait de ces clous et de cette ferraille le tromblon, puis il tirait en éventail et balayait tout devant lui. Ce n’était pas mortel, mais désagréable.
Il disait qu’il avait été l’ami de Prim. Je lui ai acheté son fusil. Le voici, tenez!...
Nous avons parcouru à cheval tous les environs de Grenade : Baza, Guadix, les prodigieux panoramas d’une nature qup le soleil chauffe et illumine merveilleusement.
Un pays étrange. Pas de culture, rien. Pas la moindre végétation. Ni Heurs; ni herbe — pas même un arbre, de place en place, ainsi qu’on en voit dans les plus mornes paysages et qui sont comme les témoins de la vaste solitude environnante. Nous faisions des lieues et des lieues, souvent, sans rencontrer âme qui vécût. C’était plus désert et silencieux que les sables africains. Les montagnes, uniquement!...
Mais ce paysage inculte n’était pas triste ni farouche, à cause de la lumière. La lumière l’animait, le vivifiait; la lumière était l’habilante joyeuse et belle de cette solitude où elle s’installait, où elle se jouait, où elle variait ses mille coquetteries, où elle répandait son trésor innombrable et charmant, les fleurs de ses rayons et la mouvante fantaisie de ses prestiges.
Des alternatives d’escarpements et de plans hori-
zontaux formant terrasse entre un contrefort de la montagne et quelque anfractuosité. On eût dit les marches d’un escalier gigantesque. Les neiges qui fondaient de la Sierra y dégringolaient par enproits et ravinaient profondément les sables, qui avaient la couleur rosée des alcarazas. Des sables un peu pailletés, qui réfractent bien la lumière; c’est avec ces sables-là, dont la couleur au soleil est si belle, que les Espagnols font les grandes urnes où ils mettent leur huile et leur vin.
Le vent, la pluie des mauvaises saisons déchiquettent ces étendues friables, leur donnent des formes pittoresques, amusantes, ingénieuses. Les montagnes, selon leur éloignement, sont roses ou bleues. L’atmosphère est limpide, admirablement. Un ciel bleu clair, où passent parfois des files lentes de blancs nuages moutonneux.
On nous avait affirmé que cette région n’était pas sûre. Par endroits, des gitanos demeurent, à la façon de troglodytes, dans les trous du sol ; ils se creusent des gîtes et se terrent là comme des lapins. On ne devine leur présence qu’à des monticules de sable forés en leur milieu et d’où s’échappe parfois une fumée : c’est leur cheminée, leur prise d’air.
Nous baguenaudions, par ce paysage, bottés, à cheval, nos sacs de bohémiens sur le dos; et nous nous amusions du contraste que fait l’architecture naturelle de ces montagnes avec Grenade qui est un palais de fées.
Un jour, l’air était si pur, la lumière si belle, si extravagante de profusion, de richesse, les montagnes s’y étageaient si magnifiquement, les unes lourdes et massives, les autres diaphanes, bleutées, violacées, blanches avec des reflets roses, la fantasmagorie était si délicieusement épanouie,
LA SIERBA, GRENADE, GIBRALTAR 113
et nous étions si heureux de vivre, de voir de si belles choses, d’être si jeunes au milieu de ces couleurs irradiées, que nous sommes restés quelque temps immobiles, comme pris de stupeur; et nous nous sommes embrassés, en pleurant de joie et d’enthousiasme.
Fortuny nous accompagna de temps en temps. Il était rondelet, cavalier médiocre. Nous avons ensemble visité le château de la Calaorra. On nous avait dit que ce château datait de Charles-Quint et que le roi. y envoyait « à la campagne » des seigneurs dont il n’était pas content.
Quelques heures de cheval. Et puis nous arrivons aune vallée au milieu de laquelle se dresse un pic, que surmonte une sorte de citadelle ronde : la Calaorra. En bas, un petit village. Nous gravissons le pic, par des sentiers tournant en spirale; et nous arrivons à une porte, à une terrible porte, armée de clous, une porte de prison plutôt que d’un lieu de villégiature. A la hauteur de notre main de cavaliers, un marteau : nous frappons ; cela retentit dans le silence. Pas de réponse. Nous frappons encore, maintes fois. Enfin, nous entendons un bruit de clefs, un bruit de verrous et de chaînes. Paraît un vieil homme effaré, le gardien du château vide. Il nous dit d’attacher nos chevaux; et nous entrons. Un patio bizarre, une cour ronde sur laquelle la circulaire muraille n’a pas une fenêtre, mais, régulièrement disposées, une dizaine de portes solides, avec de fortes ferrures. Cette cour a un aspect lugubre... Le gardien, tremblotant, veut bien nous montrerl’appartement du seigneur qui venait passer quelque temps à la campagne. 11 ouvre l’une des portes: un trou noir, — une oubliette, en un mot. Seconde porte ouverte : encore une oubliette. Et ainsi de suite. Voilà les
villégiatures qu’offrait Charles-Quintaux seigneurs dont il se méfiait.
Gibraltar, où nous avons passé quelques jours avant de nous embarquer pour le Maroc, — quel contraste avec l’Andalousie!... Brusque entrée dans la civilisation anglaise, après la douce et paresseuse Andalousie. Ville fortifiée, militaire.
Un régiment dehighlanders défile : jupes courtes, genoux découverts, bonnets à plumes; et des musiques singulières, binious, grosses caisses, fifres stridents, — après les guitares et les castagnettes d’Andalousie; les refrains martiaux, après les sérénades; et de gros hommes roux et opulents, après ces petits Espagnols, noirs et secs comme des raisins des quatre-mendiants.
Entre l’Espagne et le territoire anglais s’étend une zone neutre où veillent, face à face, les sentinelles anglaises et espagnoles. Je me rappelle leurs guérites : la guérite anglaise, bien construite et bien entretenue, campée droit, peinte, fraîche; et la guérite espagnole, vieilles planches, posées au petit bonheur et parmi lesquelles poussent les courges et les rouges piments.
De Grenade à Gibraltar, changement de planète !...
Et puis, nous avons pris la mer, à destination de Tanger la blanche et la mystérieuse, dont le charme pressenti nous attirait.
TANGER
— Notre arrivée à Tanger : première apparition de l’Orient; quelle joie!... La couleur de l’Orient, l’odeur de l’Orient, son éloignement, son mystère, son prestige!... Une autre vie, un autre rêve de la vie ! et le plaisir de se dépayser, le sentiment d’une déconcertante et admirable liberté, lorsque autour de vous se transforment toutes les conditions familières de l’existence! et la promesse d’un beau ciel, d’une splendide lumière qui ruissellera sur le décor de votre allégresse!... Ah! pendant cette traversée que nous fîmes de Gibraltar à Tanger, quelle fut notre impatience; et, quand nous arrivâmes en vue de la ville blanche et mystérieuse, quel fut notre émoi!... La tête nous tournait, à Régnault et à moi, une angoisse nous étreignait et nos yeux s’écarquillaient pour saisir de loin la nouveauté prodigieuse du spectacle tant désiré.
Songez-y. L’Orient n’était pas encore ce qu’il est maintenant, une promenade facile où mènent de confortables croisières. Les peintres orientalistes n’étaient pas encore ce qu’ils sont aujour-
d’hui : légion. Songez aussi que nous avions la passion du soleil et de ses splendeurs, que notre jeunesse lui consacrait un culte enthousiaste, que l’Espagne nous avait déjà éblouis et que l’Afrique nous promettait une plus étonnante illumination. L’Orient, l’Orient!...
Et l’arrivée à Tanger fut le premier coup de l’Orient sur nos âmes éprises de lumière.
A cette époque, les bateaux ne touchaient pas jusqu’au rivage. Nous avons fait escale à quelque distance du port. Et là, nous vîmes accourir vers nous, de la plage, des Marocains et des nègres, trempés dans l’eau jusqu’à la ceinture et qui allaient nous transporter sur leur dos... En vérité, nous entrions dans l’Orient sur le dos de l’Orient lui-même; et, Guillaume le Conquérant, s’il triompha lorsqu’il envahissait le sol d’outre-mer, sa joie n’était pas plus ardente, orgueilleuse et victorieuse que la nôtre!...
A peine avions-nous mis le pied sur le sol marocain, voici que nous aborde un juif obligeant et qui tout de suite a. pour nous cette qualité précieuse, de parler le français. Un juif d’Orient : longue robe noire, calotte noire à la base de laquelle s’enroule un foulard qui, l’assurant bien sur la tête, fait turban, petit turban, symbole du turban, — complaisance d’une race pour une autre.
Il se montra, sans tarder, fort aimable. Voyant en nous des Français, il nous indiqua l’un de nos compatriotes chez qui l’on pouvait se loger, et s’offrit à nous y conduire. Nous acceptâmes volontiers; car, en bons bohémiens que nous étions, nous débarquions sur la terre inconnue sans idée nette du gîte qui nous accueillerait.
En chemin, conversation. Le juif affable nous
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interrogea. Et, quand il sut que nous étions peintres, il s’émerveilla et se récria :
— Ah! mais, alors, vous devez connaître M. Alexandre Dumas et M. Eugène Delacroix...
M. Alexandre Dumas, c’était Dumas père.
— Certainement!...
Il était aisé de voir que le bonhomme avait ainsi ses références pour tout le monde et que, même si nous n’avions pas été Français, il aurait eu des noms de compatriotes à nous citer.
— Comment vont-ils, MM. Dumas et Eugène Delacroix?...
— Très bien!...
Là-dessus, un moment de silence. Et notre guide reprit aussitôt :
— M. Delacroix, c’est un homme très bien. 11 est souvent venu chez moi. J’ai encore ma nièce, qui posait pour lui. Elle a un peu enforci, depuis que M. Delacroix l’admirait; mais elle est encore belle. Je vous la montrerai... Et, si vous désirez qu’elle pose pour vous...
Et puis, un peu plus tard :
— M. Alexandre Dumas était, lui aussi, très aimable... Seulement, il me doit beaucoup d’argent... 11 était venu au Maroc avec son bateau, comme- un souverain... J’avais chez moi des bibelots. Il m’en a acheté plusieurs; et puis il m’a acheté le tout... « Je vous prends tout cela! » disait-il... Donc, il me donna un petit acompte et m’annonça que, le reste, il me l’enverrait... lia quitté le Maroc; il est retourné dans son pays — et il a sans don le oublié sa petite dette... Assurément, un écrivain comme lui avait autre chose à penser... Je lui ai écrit pour me rappeler à son bon souvenir, plusieurs fois. Mais il ne m’a pas répondu...
Et le bonhomme répétait :
— Il ne m’a pas répondu, jamais, jamais!...
Sa constatation n’allait pas sans un peu d’amertume. Et nous, ces noms de France, Dumas, Delacroix, nous étonnaient, nous importunaient un peu : nous nous croyions plus loin d’Europe, mieux coupés de Paris et des Parisiens!...
Le juif bavardait ainsi en nous guidant par les rues blanches et montantes. Nous n’étions qu’à demi attentifs à son bavardage; et, pendant qu’il épiloguait, nous regardions à droite et à gauche, silencieux, interloqués, émerveillés, ce paysage des Mille et une Nuits. Les rues étaient encaissées entre des maisons peintes à la chaux; quelques maisons jaunes : celles des juifs. Nous passions par des portes mauresques; nous rencontrions des hommes singuliers, des femmes enveloppées de linges et furtives, comme des fantômes.
Le Français chez qui nous mena notre cicérone tenait une sorte d’hôtellerie, une pension de famille plutôt, où nous eûmes, dans les prix doux, une chambre modeste. Il avait reçu avant nous un peintre français, l’un des premiers qui aient utilisé le paysage marocain, Dehodencq.
Quand nous fumes dans notre chambre, notre bonheur fut complet : n’avions-nous pas réalisé un rêve difficile et admirable, qui nous tenait à cœur depuis longtemps. Il nous sembla que le Maroc était à nous.
Nos premières promenades dans la ville et les enviions nous démontrèrent que la réalité était plus belle encore que notre rêve, dépassait et bouleversait nos espérances. Le charme d’Orient agit sur nous si vite et si puissamment, il nous posséda si bien qu’au bout de peu de jours nous étions résolus à n’y plus renoncer; mais nous nous éta-
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blirions au Maroc, nous ne quitterions plus notre conquête d’une lumière prodigieuse, d’un horizon féerique et d’une pittoresque destinée.
Impossible de rester à l’hotel. Il nous fallait désormais être chez nous. Alors, nous avons loué une maison mauresque, une petite maison simple mais bien de là-bas. Un patio central ; quatre colonnes soutenant une terrasse ; entre les colonnes, quatre chambres. C’était tout blanc, éblouissant!... Et loin d’Europe, délicieusement loin!...
Puis, nous avons monté notre ménage. Nous avons acheté des chevaux, pris un Maure pour les soigner, deux autres Maures pour nous servir. L’un d’eux s’appelait Mohamed; il était beau : une barbe noire, une fine moustache, et bien découplé. C’est lui qui a servi de modèle à Régnault pour Y Exécuteur. Quant à notre palefrenier, nous l’appelions Ali-Pata... On nous l’avait recommandé comme un admirable écuyer, mais il était tout petit; un vrai nain de Velasquez, avec une éléphantiasis à la jambe gauche; mais il sautait sur un cheval comme un singe, et, en dépit de son mollet monumental, cavalcadait superbement.
Bientôt, notre domesticité se compléta d’ungitano, d’un vrai gitano, fils de gitanos, mais né aux Batignolles, que Piegnault avait emmené à Rome, qui posa pour Y Automédon et qu’il fit venir à Tanger. Il s’appelait Lagraine. Son père était, à Paris, joueur d’orgue. Il apporta de Rome la Salomé, que RegnauR termina au Maroc, et ce grand lévrier noir, très beau, très grand, que nous avions appelé Prim et qui figure dans plusieurs tableaux de Régnault. Lagraine fut notre intendant. Il était intelligent, débrouillard; il nous servait de menuisier, de photographe...
Quant à notre cuisinière, ce fut la veuve d’un consul grec de Gibraltar!...
Ainsi se rencontraient, dans notre maison mauresque de Tanger, diverses races.
Les murs blancs, les colonnes blanches, c’était morne. Il fallait décorer tout cela. Nous avons peint les portes en bleu turquoise, les murs s’ornèrent de panneaux multicolores. Ce devint un petit palais. Toute la provision de couleurs que Lagraine avait apportée y passa. Les serrures, couvertes de papier d’argent que nos paquets de chocolat nous fournirent, furent parées de beaux dessins dont les motifs venaient de l’Alhambra. Et nous tendîmes un peu partout des étoffes orientales, de beaux tapis, — tenez, ceux-ci, justement; oui, les voici, rapportés du Maroc après la guerre !... — notre juif nous procurait ces merveilles.
Nous étions, un jour, à travailler, Régnault et moi, lorsque survint notre ami Benjamin Constant. Il n’est resté, cette fois, que deux semaines au Maroc; il y revint plus tard, on le sait. Toute son œuvre a subi l’heureuse et belle influence de Tanger; tout son Orient, ce fut le Maroc. Il faisait alors son premier voyage en Orient, et il eut toujours dans l'esprit cette première vision de Tanger, blanche et lumineuse.
Quoiqu’il fût né à Paris, il avait et il eut toute sa vie un bizarre accent toulousain, dont nous nous amusions.
Nous allions prendre des bains de mer. Sur la plage, il disait encore :
— C’est drôle! Je suis de Paris et j’ai l’accent toulousain!...
Mais, une fois dans l’eau, il affirmait :
— Ecoutez; dans l’eau, je n’ai pas d’accent!...
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On ne dirait pas, dans l’eau, que je suis de Toulouse!...
Illusion. Mais c’était son plaisir d’admirer ce phénomène illusoire.
Quand Régnault eut fini la Salomé, il se mit à son Exécuteur , qui est au Lou#e maintenant. La tête de la victime, détachée du tronc, roule... Il fallait du sang, beaucoup de sang. Régnault eut beaucoup de mal à réussir ce sang-là. Il essaya maintes fois et fut maintes fofs mécontent... Vous vous rappelez ce lableau, et comme le sang y est admirable?... Eh bien, voici comment Régnault l’obtint, après tant de vaines tentatives. Nous avons placé la toile par terre, à plat sur le sol. Nous avons empli de laque un petit pot. Régnault la prenait avec son couteau à palette et la lançait aux bons endroits : elle y faisait des gouttes nettes, diverses, nombreuses, comme du sang qui a giclé. Puis il versa directement, du pot sur les marches que l’on voit dans son tableau, de longues bandes de laque fraîche et liquide. Alors, nous avons relevé peu à peu la toile, lentement, avec soin, de telle sorte que la laque, à mesure qu’augmentait l’inclinaison, coulait davantage; nous tenions la toile immobile quand la laque avait bien coulé, nous la laissions sécher un peu, nous la fassions couler encore... Et c’est ainsi que Régnault figura si merveilleusement le sang qui dégringole sur les marches de son tableau, qui s’y traîne, qui s’y égoutte...
C’était un truc comme un autre ; mais jugeons-Ie par son résultat!...
Nous avions oublié la France; nous n’étions plus que des Orientaux heureux... C’était en mai 1870... Nous ignorions les bruits de guerre,
l’émoi où vivait Paris, la menace du bouleversement effroyable...
Nous aurions pu, nous aurions du, logiquement, être renseignés par le chargé d’affaires de France, que nous voyions souvent; mais non, ce diplomate charmant vivait dans un rêve et n’était au courant de rien... L’étrange garçon !... Un homme superbe, grand, beau, aimable, souriant, qui nous fit le meilleur accueil, qui fut enchanté de trouver en nous une compagnie qui lui manquait, — des peintres surtout : car il faisait de la peinture. De la peinture et de la poésie. C’était un artiste, un lettré, un délicat. Il avait embelli sa demeure de bibelots, d’armures luxueuses : un musée!...
Il mit son influence à notre disposition, de la manière la plus gracieuse, et nous facilita le travail. Ce n’était pas commode, à cette époque-là, de travailler, au Maroc. Quand nous étions installés dans les rues, à faire un croquis, une étude, les Arabes qui passaient nous jetaient un coup d’œil dédaigneux et lançaient par terre un crachat : mépris de l’infidèle et mépris de l’homme qui fait des images.
Notre chargé d’affaires était un camarade délicieux ; mais, un diplomate, pas le moins du monde. Il avait — cadeaux de l’empereur du Maroc — de magnifiques chevaux, des selles admirables. Eh bien, sur ces coursiers et ces harnachements impériaux, il faisait monter ses domestiques, des nègres, et il donnait, pour notre plaisir, des fantasias sur la plage. Oui, pour notre plaisir à tous les trois, ces divertissements. Cela choquaitles Marocains. C’était un jeu de dilettante, mais une faute diplomatique.
.le ne sais s’il était au courant de ce qui se passait en Allemagne et en France. Je ne me le
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figure pas beaucoup... En tout cas, il ne nous en parlait jamais. 11 ne parlait que d’art, de peinture, de poésie. Et nous aussi, nous ne songions guère à autre chose.
Nous l’avons, un jour, trouvé au fond de son jardin, fort occupé à peindre un mur blanchi soigneusement et préparé pour la couleur. Il était monté sur un petit banc. Tantôt, il se dressait et, par-dessus le mur, regardait le beau paysage; tantôt il se baissait et sur son mur copiait ce paysage.
Van Eyck et Velasquez, quand ils reçurent de leurs souverains des missions diplomatiques, oubliaient la peinture davantage que ne faisait notre chargé d’affaires au printemps de 1870.
Quelques années plus tard, — en 1875, il me semble, — de retour à Paris depuis longtemps, j’entre dans un bureau de tabac, pour des timbres ou des cigarettes; et je remarque, achetant deux sous de tabac dans un cornet, un monsieur, comme on dit, d’un certain âge et qui, pour tirer de sa poche ses deux sous, a posé sur le comptoir les paquets dont il était embarrassé : de la charcuterie enveloppée de papier blanc, un morceau de pain, un morceau de fromage.
C’était notre ancien chargé d’affaires à Tanger, — réduit, hélas! à la portion congrue. Encore très beau, mais vieilli, voûté, minable. Ah ! ce n’était plus le grand seigneur élégant de naguère. Toujours aimable, enjoué, cependant, il me dit :
— Voilà. Un peu de tabac, de pain, de charcuterie, de fromage, cela me suffit, somme toute... J’ai loué, dans ce quartier-ci, une boutique et je l’ai transformée en atelier, comme j’ai pu. . . J’y fais de la peinture...
Sa voix était affaiblie, chevrotante. Il ajouta :
— Viendrez-vous me voir, un jour, à mon ' atelier?... Nous parlerons du Maroc !...
On l’avait relevé de ses fonctions diplomatiques à Tanger, où, d’ailleurs, il ne s’occupait de rien.
Il n’avait pas protesté autrement et, philosophe, avait organisé sa petite existence selon ses moyens et ses goûts.
J’allai le voir dans son atelier. Une pauvre boutique, en effet, meublée d’un lit de fer, de chevalets, ornée de quelques bouts d’études assez gentils et de souvenirs de Tanger qui donnaient à ce lieu triste un petit air d’Orient quand même.
Telle fut la lin de ce diplomate qui aimait trop la peinture.
11 avait un peu de sang napolitain dans les veines, et le goût très vif du farniente. Un esprit très fin, même une âme charmante et, bref, toutes les qualités, excepté celles que sa profession requérait le plus impérieusement.
Toutes les puissances européennes avaient leurs représentants à Tanger. Le soir, à la promenade, sur la plage, tandis que se couchait le soleil à l’horizon méditerranéen, ces divers messieurs se saluaient avec courtoisie. Chacun d’eux, à cheval et suivi de ses cavaliers, mettait sa vanité et quelque chose de son orgueil national dans son harnachement : l’Américain, fier d’une selle mexicaine et d’énormes étriers; l’Italien, pompeux, fastueux, le poil de sa bête drapé de soie flottante; l’Anglais, correct, tel qu’à Hyde-Park on l’aurait vu. L’Allemand, lui, ne sortait guère. Le Belge, mal portant, se consacrait à la collection des bibelots africains.
Celte petite Europe en miniature échangeait
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mille politesses, et des visites, et des réceptions. L’isolement parmi les Maures suffisait à rapprocher ces nations hétérogènes. Mais chacun gardait son caractère national involontairement et peut-être avec un peu de coquetterie.
L’Anglais était grand chasseur. Il nous invitait, Régnault et moi, très souvent, à ses battues, avec plusieurs de ses collègues. Nos lévriers faisaient merveille, à filer le lièvre par ces landes incultes. Nous étions tous à cheval; et c’étaient de grandes galopades à n’en plus finir. Des serviteurs arabes nous accompagnaient, les uns à cheval, d’autres à pied. Quand l’heure du déjeuner arrivait, on étendait sur le sol des tapis orientaux ; alors, festins comme on en voit dans les tableaux de la Renaissance italienne... L’Anglais emmenait avec lui son fils et ses deux filles. Une fois, l’une de celles-ci tomba de son cheval. Le père et le frère étaient en avant et galopaient, exaltés par la poursuite d’un sanglier. Nous, chevaliers français, nous nous approchons de la jeune fille; nous mettons pied à terre; nous la relevons... Elle n’était pas très blessée, mais humiliée, comme Anglaise et comme femme de cheval... Elle accepta un peu de rhum que nous avions dans une gourde. Nous l’avons remise à cheval, silencieuse, hautaine. A peine à cheval, elle fila, au triple galop, rejoindre son père et son frère, sans nous dire un mot. Nous, cependant, laissés en arrière, humiliés à notre tour, nous évoquions le merci gracieux qu’une Française aurait trouvé à nous dire; alors, songeant qu’une Française aurait été plus gentille, nous sommes rentrés à Tanger sans plus nous occuper de cette chasse britannique.
En dépit des dehors amènes, les nations ne s’aimaient pas beaucoup. Il se faisait, entre les"
diverses légations, un commerce de cancans malicieux, comme dans une petite ville provinciale de Normandie ou de Beauce. Les allées et venues des uns et des autres étaient bien connues, aperçues des terrasses et commentées. Si l’on voyait, de rue en rue, monter vers le palais du gouverneur, en haut de la Kasbah, l’un des chargés d’affaires, on regardait sa montre, on attendait, on calculait le temps que resterait ce diplomate auprès du ministre du Sultan... Pour peu que la conversation durât, vive alarme; et l’on intriguait de manière à obtenir un entretien de même longueur au moins et, de préférence, plus long.
Dans cette lutte d’intluences étrangères, on redoutait surtout, comme le plus heureux et le plus audacieux rival, l’Anglais. Ah ! le représentant de l’Angleterre était actif, était habile!... Il s’était mis en relations avec le Chérif d’Ouassan — qui est le pape du Maroc, — et cela lui donnait une autorité considérable, en ce pays de fanatisme religieux.
Notre chargé d’affaires, lui, n’avait pas cure de tout cela. 11 planait bien au-dessus de tels détails et négligeait nonchalamment — tant il aimait la peinture et son repos! — la concurrence, assez âpre déjà, de ses collègues.
Ce Chérif d’Ouassan était un singulier personnage, énorme et jovial. Imaginez une sorte de Falstaff cuivré qui aurait été — oui, c’est cela, — pape au Maroc. Toutes les nations étaient, pour lui, aux petits soins, afin de gagner ses importantes bonnes grâces. Chacune des légations donnait, en son honneur et pour son agrément, de belles fêtes. Et des gâteries, et du champagne, et des flatteries. Lui, acceptait tout cela volontiers, avec un rire satisfait. Il profilait de ces excellentes
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dispositions, aimant les bons procédés et les fines nourritures.
C’est qu’il était capital, à cette époque, d’avoir pour soi la religion, là-bas. Les chrétiens ne pénétraient à Fez que très difficiJement. Tanger, qui les recevait mieux, avait, à cause de cela, une mauvaise réputation parmi les fidèles d’Allah : ville pourrie, ville gâtée, la Babylone de l’Islam. Et, dès huit heures du soir, Tanger devait clore ses portes pour éviter une invasion des paysans indignés.
De là cette rivalité, cette émulation de gentillesses à l’égard du Chérit, qui ne. s’en plaignait pas. 11 avait une préférence marquée pour l’Anglais.
L’Anglais, en effet, l’emmenait chasser le sanglier. Grande joie, pour le bon Chérit, de chasser la (( bête maudite ». Quand il l’apercevait, il ne se connaissait plus, c’était du délire!
11 portait le costume arabe, turban, veste courte et large, culotte de zouave; mais — et ici se marquait bien l’influence britannique — bottes anglaises, gourdes anglaises, selle anglaise, fusil anglais : autant de cadeaux de son grand ami ! Et c’était un plaisir de voir.cavalcader par les plaines, les vallons, sauter les mottes de terre et crier de joie, cê souverain pontife du Maroc, qui avait bien déjeuné, bien bu et qui, avec les infidèles, courait après la bête ennemie.
Le Chérif d’Ouassan fut si docile à l’influence anglaise qu’il épousa bientôt, en justes noces, une Anglaise!... une Anglaise de Gibraltar, si je ne me trompe. Cela fit, à Tanger, vous pouvez m’en croire, une impression considérable. Quand ils virent cette dame européenne s’installer auprès du Chérif, avec son piano anglais et tout son attirail d’Anglaise, les fidèles ne surent que conjecturer...
Plus tard, après qu’on eut donné à l’indolent diplomate français dont je vous ai parlé un successeur plus occupé de son rifaire, un homme très distingué, M. Tissot, le Chérif se laissa conquérir insensiblement à l’influence française. Tant et si bien qu’un beau jour il se déclara noire protégé. De nouveau, sensation parmi les Marocains. Ils se demandaient, je me le ligure, où leur Chérif en viendrait à force d’ètre variable.
Le Chérif eut, de son épouse anglaise, deux fils; il les fit élever à Alger, — parce qu’il adorait les Français, décidément.
Et le Chérif vint à Paris. Je l’ai vu, un soir, à l’Opéra. Il était superbe : veste brodée, culotte rouge à bande d’or, bottes vernies, turban blanc et... gants blancs, — les premiers gants de sa vie!... Il s’amusait beaucoup; il était tout oreilles, tout yeux surtout, regardait les femmes et plastronnait. Sa face de cuivre était illuminée de plaisir et il semblait oublier le mieux du monde le troupeau lointain de ses fidèles aux mains nues.
Tels étaient, il y a trente-cinq ans, au Maroc, les efforts de la civilisation. Le pays était fort sauvage. Certaines manifestations religieuses avaient un caractère assurément pittoresque, mais effrayant.
Par exemple, la secte des Aïssaouas se livrait a de prodigieuses folies... Les Parisiens qui ont le moins quitté Paris connaissent ou croient connaître les Aïssaouas. Ils en ont vu, dans les Expositions universelles, se fourrer des sabres dans le gosier, manger des épingles, se transpercer les joues avec des aiguilles, etc. Les pauvres diables, à la vérité, ne faisaient qu’exécuter de leur mieux un numéro de music-hall ; la chose accomplie, ils rentraient dans les coulisses, doux comme des
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moutons et contents d’avoir gagné leur journée... Mais, là-bas, à Tanger, nous avons suivi, Régnault et moi, de véritables scènes de fanatisme et de frénésie sacrée.
Les Aïssaouas avaient, sur la hauteur, au sud de la ville, le tombeau de leur saint et, dans la ville même, leur petite mosquée. Leurs fêtes revenaient, à date fixe, plusieurs fois l’an. Quand ils partaient pour leur pèlerinage au tombeau de leur saint, on n’était pas tranquille : les boutiques et les maisons qui se trouvaient sur leur passage probable fermaient et se barricadaient; les juifs surtout se méfiaient.
Moi, pour assister à leurs farouches manigances, j’avais deux moyens. Je partais à cheval et je m’approchais de leur troupe assez pour les voir, mais je gardais une distance respectable et j’étais prêt à galoper le cas échéant... Ou bien, je demandais l’asile au chargé d’affaires allemand. Sa légation était située de telle sorte, aux confins de la ville, qu’en me dissimulant un peu je découvrais impunément, sur le Socco, les ébats de ces terribles gaillards.
Yoici. Quand ils s’étaient exaltés quelque temps auprès du tombeau, ils se formaient en cortège et descendaient la pente vers Tanger. En avant marchait le chef. Il était entouré d’un cercle de fanatiques hurlant, gesticulant en cadence; et, lui, battait la mesure au moyen d’une hachette à deux tranchants, haut brandie et secouée selon le rythme d’une cantilène forcenée. Les Aïssaouas se tenaient de deux en deux, les bras tendus, les mains. sur tes épaules du voisin ; cela faisait une chaîne continué d’énergumènes. Le demi-cercle qui précédait le chef allait à reculons. Plus d’un dégringolait, roulait; la chaîne se reformait sans lui. Derrière
le chef, marchaient les musiciens, impassibles eux ; mais leurs immenses tambourins faisaient un vacarme d’enfer. Ensuite, à cheval, venait le prêtre, accompagné de hordes endiablées.
Tout cela criait, ou plutôt ahanait, d’une voix rauque, véhémente, absurde, — une voix de fatigue exaspérée, de rage et de douleur, üne plainte, un râle, un gémissement dont le souffle court se multiplie en saccades forcenées. On eût dit de haleurs épileptiques; on eût dit d’une bacchanale de démons ; on eût dit d’un jeu monstrueux de musiciens fous.
Ils se dressaient sur la pointe des pieds, sautaient et retombaient sur les talons, raides, et la tête leur chavirait en arrière, puis se rejetait en avant. Ils avaient le front et les tempes rasés, mais une longue et maigre chevelure pendait de leur occiput et, à chacun de leurs sursauts, se tré^moussait, leur cinglait le visage comme un fouet, les excitait. Et quels hurlements! et quel remuement!...
Le chef, s’il voyait l’un de ses bonshommes s’exaspérer par trop, lui donnait un petit coup de sa hachette sur le crâne; le sang coulait et cela soulageait un peu le trop ardent camarade...
A droite et à gauche de ce défilé religieux, gisaient ou se livraient à leurs contorsions de véritables possédés, laissés là comme des épaves : leur enthousiasme ne leur avait pas permis de suivre; on les abandonnait à leur ferveur terrible.
A l’entrée du Socco, il y avait un trou, une sorte d’élroi te citerne. Un jour, j’y ai vu tomber ensemble trois ou quatre imbéciles qui, devançant à reculons le chef, ne savaient pas oû ils allaient. Ils ne sont pas descendus jusqu’au fond, parce que, tombant ensemble, ils bouchèrent de leurs trois ou
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quatre corps la citerne. Ils avaient la tête en bas; leurs pieds émergeaient. On a dû les tirer par les pieds, les tirer tous les trois ou quatre ensemble : si l’on en avait enlevé un, les autres se fussent enfoncés...
Le chef était soucieux de ses hommes. Ceux qui chancelaient, à demi évanouis, il les secouait, il leur tapait sur la tête, il les remettait sur leurs jambes; il n’abandonnait que les désespérés.
Une fois enfournés dans leur mosquée, ils redoublaient de diabolique frénésie. Ils s’achevaient là. On entendait du dehors leurs sinistres hurlements... Dans le patio de la mosquée, il y avait un palmier de six ou huit mètres. Les Aïssaouas y grimpaient aussi haut que possible et puis ils se laissaient choir, sur le dos, sur le flanc, sur le ventre, n’importe comment. S’ils ne se tuaient pas, c’est qu’il y a sans doute un dieu pour les Aïssaouas.
Quelques femmes prenaient part à ces dévotions énergiques, mais dissimulées sous les haïks et les voiles. D’ailleurs, on ne leur prêtait nulle attention gracieuse : il s’agissait bien d’autre chose!...
Parmi nos domestiques maures, Mohamed était Aïssaoua. Je ne L’ai pas su tout de suite. Mais, de temps à autre, il filait; on ne savait pas ce qu’il était devenu; il revenait exténué, pareil à une loque, pareil à un ivrogne invétéré qui vient de subir sa crise d’absinthe. Je le soupçonnais d’avoir fait la fête un peu trop; pas du tout : il avait accompli ses devoirs religieux avec une conscience excessive et qui l’avait mis sur ses boulets.
Ces Aïssaouas n’étaient qu’une secte, et il ne faut pasjuger d’après eux la clientèle de notre Chérif... Mais, tout de même, voyez-vous le pape de ce Maroc, à l’Opéra de Paris, en gants blancs, lamine amusée?...
ADIEUX AU MAROC
Au commencement de 1870, à Tanger, Régnault reçut d’Alexandre Dumas fils une lettre qui contenait la commande d’un grand tableau : une scène mauresque. Joie très vive de Régnault. 11 venait de terminer la Salomé, Y Exécuteur . Il ne se reposait, jamais et toute offre d’une besogne nouvelle était son meilleur plaisir.
Seulement, il lui fallait, pour ce tableau, de belles Mauresques... Moi aussi j’en avais besoin... Et rien n’était plus difficile, en ce Maroc, que de se procurer des modèles de femmes!..
Grâce à notre bon cicerone Israélite, nous avions eu des juives, sans trop de peine. Il y avait encore h Tanger beaucoup de juives qui portaient leur costume national. D’autres, qui s’habillaient à l’européenne, étaient un peu ridicules. Le costume des juives était riche et lourd : velours et or, drap broché d’or, velours de diverses couleurs, très surchargé, un foulard autour de la tête. Ce costume opulent faisait un singulier contraste avec
ADIEUX AU MAROC
celui des Mauresques, léger, flottant... D’ailleurs, elles étaient gaies, avenantes, belles.
Mais il nous fallait des Mauresques... Impossible d’en avoir, malgré l’extrême obligeance de notre chargé d’alfaires, qui se multiplia en notre faveur et qui ne réussit pas dans celte diplomatie-là mieuxque dans l’autre.
C’était, pour une Mauresque, une sorte de crime religieux que de se montrer à des infidèles, à des chiens de chrétiens comme nous ; et, quant à la pose en vue d’une image, sacrilège!...
Le hasard nous servit bien, cette fois comme toujours pendant notre jeunesse heureuse. On eût dit qu’une bonne fée nous protégeait, ingénieuse à combiner autour de nous les circonstances. Nous avons eu de la chance merveilleusement, jusqu’au jour de la terrible catastrophe où, d’un coup, du fait d’une balle perdue, nous avons expié toutes les aubaines de notre vie !
Enfin, nous ne sommes encore qu’à Tanger; ne devançons pas les tristesses...
Nous nous promenions, un jour, sur le Socco, Régnault et moi. Le Socco était, en dehors de la ville, un vaste espace de sable où avaient lieu le marché, les fêtes, les rassemblements bavards, où arrivaient du Sud et de l’Orient les caravanes chargées de dattes, de tapis, de bijoux en clinquant. Il y avait, ce jour-là, beaucoup de monde sur le Socco, beaucoup d’animation, de vie remuante et babillante... Tout à coup, nous nous sentons l’un et l’autre tirés par une manche de nos vestons. Alors, de nous retourner, intrigués. C’est un fantôme qui nous a donné ce signe de son intérêt particulier.
Une Mauresque, dans la rue, c’est, je vous l’ai dit, un fantôme drapé de linge. De la femme qui est
là-dessous, on ne voit que deux doigts, deux yeux et deux talons. Ges deux doigts sont l’index* et le médium de la main droite, qui retiennent à la hauteur de la joue gauche un pan d’étoffe. Les deux yeux noirs brillent dans l’intervalle étroit de ce suaire. Et, quant aux deux talons, ils n’ont que juste la place de se montrer, entre la babouche et le bas de la robe qu’ils soulèvent en marchant, l’un après l’autre.
Ah ! les deux yeux de notre mystérieuse dame pétillaient singulièrement; ils regardaient vite, à droite et à gauche, méfiants, inquiets, et nous faisaient signe, rieurs un peu, spirituels, drôles, — drôles et beaux...
Mais le voilà, notre modèle!...
Aux signes de ces beaux yeux noirs, nous répondons par un signe d’intelligence, en catimini. Et nous retournons vers Tanger. Le fantôme nous suit. Nous rentrons chez nous et nous avons soin de laisser notre porte entr ouverte. Le fantôme entre; et le voici dans notre patio.
Cette Mauresque aimable s’appelait Chamma- Bent el Arbi. Plus tard, nous avons su que « chamma » voulait dire aussi, dans la langue des Marocains, « chandelle ». Quand Chamma connut que nous le savions, offensée, elle nous pria de la nommer Aïscha désormais.
Chamma n’ignoraitpas complètement le français et elle parlait assez bien l'espagnol. C’est ainsi que nous avons pu d’abord nous comprendre...
Donc, elle entre chez nous. Elle est dans notre patio. Nous écartons nos domestiques. Ceux-là, bons mahométans, pouvaient faire à Chamma, qui, au mépris de la loi religieuse, entrait chez l’infidèle, un mauvais parti. Alors, demeurée seule avec nous, Chamma nous raconte avec volubilité qu’elle
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sait qui nous sommes, et que depuis longtemps elle veut nous venir voir, et qu’elle sera volontiers notre modèle. Seulement, elle court un grand péril et elle en a conscience; elle réclame le mystère et la précaution.
La Mauresque, dans une maison de chrétiens, était protégée, à condition de n’en plus sortir. Mais, pour peu qu’elle en sortît, elle risquait d’être, au dehors, accueillie par une farouche bastonnade. Nous lui promîmes d’être discrets. Evidemment, nous ne la trahirions pas!... Il était plus difficile d’acquérir la complicité de nos domestiques maures, qu’irritait et qu’indignait la présence de cette Chamma. Nous leur fîmes la leçon, nous les requîmes de se taire. Le moins commode à persuader était Mohamed : inciter à la tolérance un Aïssaoua!... Ce qui nous sauva ou ce qui sauva Chamma, c’est que Mohamed s’était lui-même compromis en nous servant obligeamment de modèle : du moment qu’il avait prêté son visage et l’ensemble de sa personne à la production d’une image, qu’avait-il à réclamer?...
Toutefois, notre domesticité grognait. Il nous fallut la menacer, à diverses reprises, d’un renvoi en masSe pour obtenir qu’elle se tût. Et la veuve du consul grec de Gibraltar ne voyait pas sans irritation cette Mauresque arrogante — car Chamma était fière, peu concilianle! — ■ prendre chez nous les façons d’une sultane favorite. Chamma causait avec nous et nous narrait son aventure; elle ne s’humiliait aucunement et l’on eût dit qu’elle se plaisait à exciter autour d’elle la jalousie, l’envie...
Chamma était belle; Chamma avait une tête étrange, des mines coquettes, des yeux câlins et de doux gestes langoureux qui lui donnaient un vif agrément.
Son histoire?... Une histoire de féministe orientale, de révoltée. Elle avait été, naguère, mariée à un chef. Seulement, elle ne donna point d’enfants à ce chef, qui, alors, la prit en grippe et, comme épouse inféconde, la chassa de son lit et de sa demeure. Grand dépit de femme offensée ! Dès lors, Ghamma fut en guerre ouverte contre l’Islam et préféra les chrétiens, qui ne répudient pas leurs femmes faute d’enfants. L’Islam l’avait froissée : elle se vengeait, et nous étions l’occasion de sa vengeance. Elle trouva un plaisir de rancune satisfaite à entrer dans la maison des chrétiens et à poser pour eux, visage découvert et parfois toute nue, de manière à narguer davantage les lois de la religion qu’elle détestait de tout son cœur.
Régnault fit, d’après elle, des quantités de croquis et principalement une grande, une magnifique étude qui devait servir au tableau de Dumas hls. Elle sortait, de temps à autre, avec mille précautions. Elle allait chercher pour nous des étoffes, des costumes et souvent elle nous ramenait quelque amie. Chamma fui, pour Régnault et pour moi, toutes les Mauresques, la Mauresque!...
Quand Chamma ne pouvait pas sortir, à cause de la surveillance dont elle était l’objet, on sut bientôt qu’elle était installée chez nous, — c’était son jeu quelquefois de revêtir un costume européen. Costume d’homme, évidemment : nous n’avions pas de robe de dame à lui prêter. Et alors elle montait avec nous sur la terrasse de notre maison, le soir, la nuit, lorsqu’il faisait sombre. Nous nous penchions tous les trois vers la rue, où nous voyions rôder, guettant notre porte, les agents de police armés de leurs hâtons et prêts à se saisir de l’apostate, si la fantaisie la prenait, par hasard, de s’aventurer par la voie publique. Ils l’eussent vite
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attrapée... Mais, à la faveur de son déguisement de garçon, Chamma les narguait. Nos trois têtes allon- gées, — nous étions étendus à plat ventre sur la terrasse, — nos six yeux suivaient les mouvements des policiers et leur vaine stratégie; et, quand minuit sonnait, nous chantions, comme dans le Çaïcl :
« La garde passe, il est minuit!... » à la confusion de celte garde vigilante.
Peut-être avons-nous, Régnault et moi, goûté, sur cette terrasse de notre cher refuge marocain, les plus belles heures de notre vie.
La vue était admirable, vers la ville blanche et la Méditerranée... Des murailles blanches, des cubes de pierre peinte d’où émergeait la plus haute verdure des arbres des patios. Le soir, cheminaient par les ruelles les lanternes que portaient devant les promeneurs les domestiques et les soldats des légations : décor un peu japonais. Et, de temps à autre, surgissaient des murailles des femmes blanches et spectrales, qui chantaient de mélancoliques refrains sous la nuit radieuse... Oui, elles surgissaient comme de blancs jets d’eau, blanches parmi la blancheur des murailles, qui semblaient de neige; et leur chant nous les signalait. Nous les guettions. Il en surgissait une ici ou là, puis une autre ailleurs; entre ces apparitions, il y avait des intervalles inégaux que notre impatience trouvait longs. Elles apparaissaient et disparaissaient vite, à peine aperçues, devinées; et, grâce à leurs rapides épiphanies, l’étendue illimitée de l’Islam se peuplait pour nous d’éparse et inquiétante volupté.
Un après-midi que la lumière était particulièrement belle, tandis que nous contemplions de notre terrasse le paysage splendide, les murailles plus ou moins hautes et qu’étageait la pente du terrain et qui dégringolaient vers la mer bleue,
comme un grand escalier de marbre mat, nous avons reconnu là le décor de cette Entrée des Croisés à Constantinople , qui es! un des chefs-d’œuvre de Delacroix.
Delacroix, à l’époque où il peignit ce tableau, n’était pas allé à Constantinople. La capitale du Maroc était tout l’Orient qu’il connût; et c’est d’après Tanger la blanche qu’il conçut et qu’il exécuta sa splendide Constantinople, penchée elle aussi vers la mer d’un bleu de turquoise, sous un ciel bleu et riche : les marches d’un prodigieux palais des Mille et une Nuits, qui trempe dans l’eau merveilleuse!...
Cette Entrée des Croisés à Constantinople avait en son temps fait sensation. Jusqu’alors on ne représentait qu’un Orient convenu; mais Delacroix avait trouvé à Tanger les caractères de l’Orient véritable, certes plus beau que l’autre, plus étonnant et qui, d’abord, parut chimérique, inventé, une gageure de peintre romantique...
Ah ! les soirées de notre terrasse, après la journée de travail heureux!... Nous nous couchions sur de beaux lapis orientaux; et nous aimions le clair de lune; et nous étions séparés de l’Europe, retranchés du reste du monde, ignorant tous autres événements que ceux du ciel oriental qui passe du bleu diurne au bleu nocturne par mille nuances extraordinaires. Nous oubliions qu’il y eût une Europe, — qu’il y eût une France; — et la guerre était imminente : nous ne le savions pas !...
Mais nous faisions de beaux projets. Et telle était notre joie de l’Orient que notre plus cher désir fut d’y installer définitivement notre vie : — acheter un terrain, bâtir une maison mauresque, un atelier. Nous avons trouvé le terrain, nous l’avons
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acheté : il dominait le Socco, vue. admirable... Plans, combinaisons; et les maçons reçurent l’ordre de construire le mur qui délimiterait notre propriété!...
Oui, nous étions alors au plus haut point de notre bonheur. Et puis, tout s’est effondré.
Un jour, nous apprenons par l’une des légations étrangères que les affaires de France vont mal, décidément. Inquiets, nous allons demander des renseignements à la légation française. Pour la première fois, notre chargé d’affaires nous parut triste, préoccupé... Nous avons alors compris que c’était grave. Les attachés des autres pays étaient, avec nous, gênés, mystérieux...
Dans notre beau ciel, à notre insu, un nuage s’ était formé peu à peu. Maintenant il nous menaçait, il pesait sur nos têtes.
Nos parents ne nous écrivaient pas grand’chose de la guerre. Sans doute ne souhaitaient-ils pas beaucoup de nous voir revenir en de telles circonstances.
Bref, l’incertitude où nous étions devint de l’angoisse et nous fut insupportable. Un soir, nous résolûmes de partir, de regagner Paris en hâte... C’était un soir de clair de lune délicieux. Nous regardions de notre terrasse la nuit lumineuse et charmante se peupler de belles fantasmagories. Mais une souffrance horrible nous étreignait : la guerre, la patrie en danger, la tuerie là-bas, chez nous, tandis qu’était ici magnifique et ensorcelante la nature.
...Nous avons fait, sur la plage, le lendemain, notre dernière promenade à cheval. Nos lévriers nous accompagnaient. Et je vous jure que nos
bêtes étaient tristes; nos grands lévriers fous ne bondissaient pas, nos chevaux avaient le col penché. Nous avons fait une lieue au pas, sans mot dire. Lorsque nous fûmes Arrivés à l’extrémité de la plage, nous nous sommes retournés pour regarder encore Tanger la blanche et la mer admirable... Tout cela, le reverrions-nous jamais, tout cela qui était notre jeunesse épanouie?... Et nous nous sommes regardés dans les yeux; et nous avons, l’un et l’autre, senti que c’était bien fini de notre rêve.
Nous avons renvoyé Chamma, nos domestiques. Nous laissions la maison telle quelle; nous la confiions à la vigilance de notre cuisinière, la veuve du consul grec. Lagraine devait rester quelques jours afin d’emballer la Salomé , nos études, afin de mettre en ordre nos affaires. Nous avons vendu nos chevaux; Mohamed et Ali-Pata s’en allèrent, pleurant...
Et nous nous sommes embarqués pour Cadix. De Cadix à Paris, nous prîmes le chemin le plus direct. Le voyage fut interminable, funèbre!...
— Oui, ce retour du Maroc vers Paris fut une chose fastidieuse et atroce. Nous avions une hâte égale, Régnault et moi, d’en finir avec ce long martyre d’incertitude : la lenteur des trains, la difficulté des communications nous était un perpétuel tourment. Une double nostalgie nous hantait, car le Maroc abandonné nous appelait encore et surtout la France envahie nous requérait.
Nous savions le territoire envahi; nous avions . appris, à Tanger, les derniers jours, l’effroyable série des défaites qui avaient ouvert décidément la frontière de notre pays. Mais le détail de tout cela nous échappait et nous étions très en retard sur les événements. Pendant la traversée de l’Espagne, nous descendions à chacune des stations importantes pour essayer de nous procurer des journaux : les nouvelles étaient rares et vagues, mauvaises certes et de nature à nous faire craindre pis encore que ce qu’on signalait... Puis il nous fallait passer, dans notre compartiment, de longues et pénibles heures à épiloguer sur de médiocres
renseignements, à discuter les probabilités, à tâcher de nous convaincre l’un l’autre d’une exagération possible des récits que l’indifférence étrangère accueillait... Et notre beau rêve oriental s’en allait, s’effilochait, s’éparpillait, mourait. Plus nous montions vers le nord et plus le ciel était gris, la nature terne, jusqu’à ce qu’enfin nous entojirât la saison de chez nous que nous avions oubliée : l’automnç!...
Nous qui venions à peine de quitter le pays du soleil souverain, nous qui avions encore dans les yeux les beaux rayons resplendissants de l’astre, nous qui étions tout imprégnés du merveilleux Orient!... Et nous qu’une patrie en deuil réclamait!...
Il nous semblait que, de nos âmes, s’enfuyaient nos lumineuses idées et que nos âmes s’emplissaient d’une mélancolie définitive.
A partir de la frontière pyrénéenne, nous eûmes des nouvelles plus exactes. Plus exactes et désastreuses ! Nous connûmes la situation vraie et nous en subîmes l’épouvante... Paris était menacé; ne serait-il pas fermé, coupé du reste de la France avant notre arrivée?... Cette crainte nous harcelait. Et elle était justifiée : nous ne sommes entrés dans Paris que peu de semaines avant l’investissement.
Nous avions annoncé à nos parents notre retour. A la gare, nous avons trouvé, Régnault et moi, nos pères, qui nous attendaient. Le père Régnault était venu de Sèvres — il était alors directeur de la Manufacture — et il devait y retourner peu d’heures après, afin de veiller et d’être là en cas de péril. Henri, à cause de cela, s’installa chez nous.
Nos pères, à la sortie du train, nous emmenèrent déjeuner dans un restaurant voisin de la gare. Us étaient accompagnés d’un Anglais que nous avions
connu à Gibraltar, M. Smith. M. Smith, depuis cette époque, avait voyagé; puis, étant par hasard à Paris, il avait été voir mon père et s’était informé de nous... C’est ainsi qu’il fut à notre rencontre.
Ce déjeuner au restaurant, je me le rappellerai toujours, comme une heure déconcertante et affolante de ma vie. Nous étions, les deux Marocains, fort ahuris. Pour comprendre tant de sinistres nouvelles qui soudain se révélaient à nous, ah ! nous étions trop las et consternés, trop déçus, principalement, dans notre orgueil national. Les récits que l’on nous faisait nous désespéraient et ne nous étaient pas vite intelligibles ni croyables. N’était-ce pas un affreux cauchemar qu’on nous racontait? étions-nous bien éveillés? Notre fatigue nous donnait à penser que nous rêvions et qu’il fallait secouer cette mauvaise imagination... Mais, peu à peu, les faits devinrent plus précis et acquirent une réalité convaincante.
Le père Régnault blâmait son fils d’être revenu : — que n’était-il resté là-bas, en sûreté?...
M. Smith, l’Anglais, qui aimait beaucoup la France, mais qui, pourvu d’esprit pratique, voyait les choses avec une lucidité terrible, affirmait que la partie était perdue, que nul espoir ne subsistait et que la simple sagesse voulait que l’on s’en tînt là :
— Vous ne pouvez pas continuer la lutte plus longtemps, disait-il; payez une indemnité de guerre, même considérable. Si vous vous acharnez, vous perdrez autre chose que de l’argent, — du territoire !...
Il parlait en prophète positiviste. Peut-être avait-il raison mathématiquement; je ne sais... Mais, alors, son opinion ne pouvait que nous déconcerter, Régnault et moi. En étions-nous là,
vraiment? la France en était-elle venue là, tandis que nous ignorions, à Tanger, toute l’aventure qui se préparait?... Le langage de Smith nous décourageait et nous excitait à la fois. En tout cas, notre parti était pris et là-dessus nous n’avions pas d’hésitation : nous allions nous engager et faire de notre mieux notre évident devoir d’hommes jeunes et vigoureux.
Après ce déjeuner tragique, le père Régnault s’en retournait à Sèvres; nous allions, mon père, Henri et moi, chez nous... Et nous étions comme ivres de colère, de désespoir, d’étonnement !...
Est-ce le lendemain ou le surlendemain ? — je ne sais plus; — mais le père Régnault vint de Sèvres déjeuner chez nous. Je vous l’ai dit, c’était un homme énergique et volontaire, et même d’une extrême dureté dans ses exigences. Eh bien, il voulait absolument emmener son fils, avec lui, à Sèvres. Il se méfiait du caractère vif, ardent et aventureux d’Henri. Le pauvre homme ! Quand je me souviens de cette scène, je me demande s’il n’avait pas une sorte de pressentiment, si la terrible fatalité ne l’avertissait pas d’un péril qui menaçait son fils, qui allait lui tuer son fils... Fendant tout le temps de ce déjeuner familial, il argumenta de façon pressante et irritée : il défendait à Henri de s’engager, il lui rappelait avec rudesse que le prix de Rome l’exemptait de tout service, il s’exprimait avec colère. Henri lui répliquait, avec colère aussi, que les circonstances n’admettaient pas d’exemption, qu’il avait un defvoir impérieux à accomplir et qu’il l’accomplirait, en dépit de tout ce que son père pourrait lui dire. On était,, à Paris, alors, très* surexcité. La querelle de ces deux hommes fut passionnée, excessive. Ils se quit-
tèrent, ce jour-là, fâchés : — ils ne se sont jamais revus !...
Il y eut, vous le savez, Buzenval peu après.
Le père Régnault était retourné à Sèvres. Lors de l’investissement, il crut qu’il lui serait permis, eu égard à sa situation, aux relations qu’il avait, de rentrer dans Paris et de s’y enfermer avec son fils. Pas du tout!... On lui répondit que, puisqu’il avait aussi des enfants à Strasbourg, on l’autorisait à s’y rendre; on lui donnait volontiers, mais pour cette destination seule, un sauf-conduit.
Le pauvre vieux fit un affreux voyage. Plus il s’éloignait de Paris et moins avait d’elfet le saufconduit. Ce savant n’avait pas l’esprit pratique; il ne s’était pas muni d’assez d’argent. Il eut froid, souffrit de toutes les manières. Une hernie qu’il avait, le bandage se défaisant, devint grave. Il était un forcené priseur et il manqua de tabac. Les diligences de Lorraine le secouèrent sans pitié. Quand il arriva, la fièvre le prit, on crut qu’il allait mourir...
Bref, il était à Strasbourg, lors de Buzenval!...
La manufacture de Sèvres avait été envahie. Les ennemis s’y installèrent, comme chez eux. Ou, plutôt, non, pas du tout comme chez eux, car ils pillèrent, brisèrent, détruisirent. Les papiers scientifiques du père Régnault, les instruments qui servaient à ses expériences furent éparpillés, cassés, anéantis.
11 y avait là un tableau d’Henri, un Christ mis au tombeau , qu’il avait commencé avant de partir pour Rome et pour lequel il avait, au Val-de-Grâce, fait une aquarelle que j’ai, d’après le cadavre d’un grenadier-garde. Un magnifique tableau ! Les Poméraniens le décrochèrent de la muraille où il était et l’utilisèrent comme une cloison pour séparer, à
l’écurie, deux chevaux qui tapèrent là-dessus à coups de sabot...
Nous nous sommes engagés, Régnault et moi, le même jour; et nous avons été inscrits dans le 69e bataillon de marche. Capote brune, pantalon brun à bande rouge, képi brun à bande rouge; fusil à tabatière, — dont nous ignorions le maniement.
Nous n’avions jamais été soldats. A cette époque-là, les jeunes gens qui ne comptaient pas faire leur carrière dans l’armée se procuraient des remplaçants.
Cependant, nous nous sommes tous engagés.
Ces jours qui précédèrent l’investissement, nous rencontrions dans les rues nos camarades de jadis, nos amis de l’Ecole des beaux-arts, la bande joyeuse qui fréquentait avec nous l’atelier du boulevard d’Enfer et que, depuis ce temps, les voyages des uns et des autres avaient dispersée. Après des mois de séparation, nous nous retrouvions militaires; nous avions peine à nous reconnaître, la barbe allongée, en militaires imprévus... C’était Saint- Saëns, maladif et garde national tout de même, qui venait de passer la nuit devant les remparts. C’était le gai, le charmant Roger Jourdain, artilleur, lui, un grade aux manches de sa capote, et qui, très brave, occupait au Point-du-Jour un des postes les plus dangereux. C’était Emmanuel Jadin, le fils du peintre de la vénerie de l’Empereur, sous-lieutenant de mobiles, qui, à Fontainebleau, participait à la garde de la forêt, de sa forêt : un grand ami de la nature et des arbres!... C’était Cazalis, le médecin poète. C’était Armand Renaud, le poète des Nuits Persanes , que Saint-Saëns avait mises en musique; c’était Rlanchard, prix de Rome; c’était Escalier, l’architecte, qui, tout jeune marié, était
revenu s’enfermer dans Paris menacé; c’était Victor Giraud, peintre de grand talent, qui mourut des suites d’un refroidissement pris aux avantpostes, — tous soldats. Angusta Holmès était aux ambulances. D’autres de nos camarades, comme Pavie, servaient dans les armées provinciales... Nous nous rencontrions, nous nous serrions les mains, n’osant pas évoquer le souvenir des jours heureux, ne sachant pas si nous nous reverrions jamais; nous étions frissonnants d’inquiétude, de révolte patriotique et de jeune espoir en dépit de funestes prévisions...
Quelques-uns de nos confrères avaient formé une compagnie indépendante, composée presque entièrement d’artistes ou d’amateurs d’art : — Vibert, le gros Vibert, qui avait plutôt l’air d’un curé que d’un soldat, qui, en temps ordinaire, avait peur de la moindre égratignure et qui fut très brave; Leloir, Jacquet, le peintre; Leroux, qui fut blessé très grièvement; Vanier, l’architecte, qui fut laissé pour mort, bien d’autres encore... Cette compagnie d’artistes était, à chaque instant, portée en avant; un jour, elle écopa terriblement et revint fort éclopée.
11 y avait aussi un bataillon d’universitaires, parmi lesquels le plus remarquable était M. Duruy, l’ancien ministre, devenu simple soldat et magnifique sous la capote, le képi de côté, martial et d’aspect romain. Régnault a fait, au crayon, le portrait de ce beau garde national qui avait déjà ses fils sous les drapeaux et qui voulait servir lui-même.
Divers croquis de plusieurs d’entre nous ont été faits alors par un artiste d’un très joli talent, Rida. Ce Rida, Toulousain, comptait, malgré ses soixante ans peut-être, parmi nos bons camarades. Il avait été élève de Delacroix; mais il ne fit jamais de peinture et se consacra tout au dessin.
C’était un délicat, un hommé instruit, fin, délicieux. On a de lui beaucoup de compositions orientales, d’un réel agrément, d’un art subtil. Dans la série de ses soldats improvisés de 1870, il y a Charles Garnier, Régnault, moi, bien d’autres. C’est une collection pittoresque. Nous y sommes représentés en uniforme, avec nos fusils, nos baïonnettes. Notre uniforme se prêtait, d’ailleurs, à quelque fantaisie; notre armement aussi. A cause du froid vif, nous ajoutions à nos capotes des peaux de mouton, des ceintures de laine rouge ou bleue, enfin, des revolvers dont nous espérions nous servir, à l’occasion, plus commodément que de nos fusils...
Notre bataillon de marche s’était recruté principalement aux Batignolles et à Clichy; et certes, il y avait là de fortes têtes, mais de braves gens. Notre chef était le colonel de Brancion. Dans notre escouade, je me souviens surtout de Bethmon, soldat comme nous, par ailleurs député de la Charente, marié, père de famille, délicat de santé. On lui avait offert une situation de tout repos qui l’exemptait de tout service; mais il l’avait refusée, pour faire le coup de feu avec les camarades. Ami de Gambetta, de Grévy, on le comptait parmi les « irréconciliables » de l’Empire. 11 était gai, quand il ne souffrait pas trop. Et puis, il y avait Duval, un financier; Briant, propriétaire normand; d’autres encore, un père avec son fils, etc... J’ai oublié les noms...
Les bataillons de marche étaient requis de temps en temps. On nous menait aux avant-postes pour un jour, ou deux, ou trois; et ensuite nous étions libres pour un jour ou deux, jusqu’à un nouvel appel. Mais alors, retournés à la vie bourgeoise, nous gardions notre uniforme : les hommes jeunes et valides
qu’on rencontrait en civil dans les rues étaient vilipendés...
Pendant nos jours de loisir, nous retournions à peindre. Régnault avait trouvé un atelier rue Chaptal; c’était Goupil qui le lui prêtait. Sa capote militaire sur le dos, il fit quatre ou cinq grandes aquarelles, les plus belles qu’on ait de lui. Sujets orientaux. Il avait rapporté du Maroc de pleins cartons de croquis... Nous avions ainsi quelques heures, de temps, en temps, quelques heures de demi-oubli où de nouveau nous enchantaient les souvenirs lumineux de Tanger... Puis il fallait reprendre le sac, la giberne et le fusil, repartir vers l’horrible réalité de la guerre, du péril absurde et de l’angoisse patriotique.
On nous faisait quelquefois faire Pexercice, un peu, dans des cours de caserne ou bien sur la place Saint-Augustin. Nous n’avions — Régnault et moi et tant d’autres! — jamais tenu un fusil; la manœuvre de la tabatière nous échappait. En outre, nous étions, tous les deux, gauchers. Notre maladresse était ridicule, comique et désolante.
Ah ! les tristes jours, désorganisés, fatigants, cruels, ou nous faisions avec acharnement une besogne indispensable et désespérée! 11 nous semblait qu’heure par heure nous payions cher, et lentement, la claire joie que nous avions goûtée et savourée toute notre jeunesse durant.
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— Une chose insupportable et qui exaspérait Régnault, ce fut cette perpétuelle alternance de vie militaire et de vie bourgeoise. On nous menait aux avant-postes ; et puis nous étions relevés par d’autres bataillons, et alors, pour deux ou trois jours, nous étions libres. De telle sorte que nous devions sans cesse nous remettre en train, pour repartir; et, quand nous étions bien exaltés, le retour au logis nous coûtait davantage que tout le reste. Nous aurions mieux aimé servir continûment ou, du moins, être, dans les intervalles de service, casernés, tenus militairement, exercés... Les chevaux, qui ont une dure charge à traîner se fatiguent plus à des arrêts nombreux et à de fréquents démarrages qu’à une course régulière. Tel était un peu notre cas.
Et puis, il nous semblait qu’on aurait pu nous utiliser davantage; nous ragions de ne pas nous sentir plus efficaces, quand il aurait fallu — c’était notre idée — faire donner toute l’énergie disponible.
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Régnault surtout se fâchait. Il avait besoin d’activité; les jours de loisir, il était furieux.
Bref, un soir, il ne revint pas. Il s’était, l’aprèsmidi, absenté; je le croyais à son atelier de la rue Ghaptal. Je fus inquiet de lui toute la nuit durant... Le lendemain matin, je reçus la lettre que voici :
« Mon cher ami,
» Je sais que cette petite lettre ne te sera pas agréable. Mais, malgré tout mon regret de te faire de la peine, je te l’envoie pourtant. J’obéis à un besoin que j’ai depuis longtemps : je m’ennuie terriblement de l’inertie dans laquelle je suis. Je ne suis pas habitué à rester si longtemps sans rien faire. J’ai besoin d’activité. Quand tu recevras cette lettre, je serai je ne sais où, — armé, bien armé,
— ne me cherche pas. Si je fais quelque chose de bon, — c’est-à-dire : si je tue un Prussien, — je t’en enverrai quelques pièces. Je ne dis pas la culotte, ni la cuisse, ni l’épaule, mais quelques insignes, sabre ou épaulettes, etc.
» Si tu ne me vois pas revenir, — ce qui ne me paraît pas vraisemblable, bien que ce soit possible,
— rappelle-toi notre bonne amitié, remercie ton excellent père de son hospitalité, prends dans mes affaires ce qui te plaît... »
Ici, Régnault me donnait un certain nombre d’indications précises : son testament. Puis...
« Avec le reste, tu feras finir l’atelier et la maison de Tanger, dont je te fais cadeau et où je te prie de travailler à force, et de vivre à ton bon plaisir, en souvenir de moi.
» Voilà mes affaires en règle, pour le cas où je serais tué ou fusillé... »
Je compris à ce mot que Régnault s’était engagé dans les francs-tireurs : on fusille ces soldats irréguliers, au lieu de les faire prisonniers. La lettre continuait ainsi :
« J’ai besoin de mouvement ; le mot de sédentaire m’écrase!... Gomme il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que je revienne sain et sauf, ne t’inquiète pas autrement de moi. Garde cette lettre jusqu’à ce que je revienne. Et, si tune me vois pas revenir, dans quelques jours, ne t’en afflige pas trop. Songe que j’ai eu une vie assez agréable jusqu’à présent, et qu’en somme je ne suis qu’un individu comme tout le monde. Nous en avons perdu près de deux cent mille. Je serai peut-être le deux cent mille et unième, voilà tout!
» En attendant, mon ami, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que ton père et les amis.
» Si tu vois mon père avant moi, tranquillise-le.
» Tout à toi, de cœur,
» Ton vieil ami,
» Régnault. »
Cette lettre est datée du 27 septembre 1870. Régnault, franc-tireur, opéra du côté de Vincennes.
Il revint, au bout de huit ou dix jours, découragé, lamentable. Il avait trouvé là-bas la même organisation médiocre et la même incurie qui, sur un point comme sur l’autre, paralysaient nos efforts. Les francs-tireurs l’avaient déçu. Donc, il reprit avec moi son service au 69e bataillon de marche. Et nous sommes allés ensemble aux avantpostes, plusieurs fois en des coins dangereux.
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Un froid terrible, dès l’automne, et particulièrement pénible pour ces Orientaux que nous étions devenus. Les cache-nez, les peaux de mouton dont nous nous entourions nous protégeaient mal contre la gelée persistante.
Un jour, on nous conduisit aux carrières d’Arcueil-Cachan. Nous ne sommes arrivés que le soir, à la nuit tombée. L’endroit où l’on nous arrêta, dans l’obscurité nocturne, était étrange, fantastique. On y pouvait à peine discerner la blancheur vague des carrières et de grands trous noirs, et puis des silhouettes bizarres, incompréhensibles : c’étaient d’immenses roues, posées verticalement, montées sur de singulières armatures, pareilles à des squelettes de moulins à vent. On eût dit, plutôt encore, d’instruments de torture et dont les dimensions étaient prodigieuses, surhumaines. Un silence absolu autour de nous. La singulière nuit que nous avons passée, en compagnie de ces choses !...,
Quand le jour vint, nous reconnûmes que ces roues servaient à soulever et à porter, comme des grues, les blocs qu’on extrayait des carrières. Devant nous, il y avait une plaine de champs et de jardins maraîchers; on n’y devinait pas un soldat; à nul signe on n’apercevait la guerre, en ce coin de banlieue parisienne. Peu à peu, nous nous sommes familiarisés avec nos entours. Ce qui, de nuit, nous semblait quasi diabolique ne fut plus que pittoresque. Et alors, peintres que nous étions, nous nous mîmes à faire des croquis de ces blocs de pierre, épars, abandonnés, laissés les uns contre les autres en désordre, et de ces roues, de ces grands moulins à pierre...
Mais, tout à coup, des balles sifflèrent, —
bzing, bzing! — Leur sifflement signifiait pour nous :
— Hé, hé!... Vous n’êtes pas peintres, mais soldats; attention!...
Alors, nous avons fourré nos albums dans nos poches, nous nous sommes dissimulés derrière les blocs de pierre et nous avons tiré comme nous avons pu. Qu’avons-nous tué? je l’ignore. Régnault disait :
- — C’est assommant! On ne peut donc pas être, cinq minutes, un peu peintre, ici?
Et il tirait, tant qu’il pouvait.
Une autre fois, nous étions en avant du fort d’Issy; et nous eûmes une étrange nuit, toute hantée de feux follets... Mais, pour comprendre cette scène, il faut savoir l’état d’esprit où la fièvre obsidionale mettait, à ce moment-là, les. gens de Paris.
La crainte de la trahison tourmentait les cerveaux. Et l’on soupçonnait des espions partout; il y en avait, certes : mais on en voyait davantage. On racontait que certains se déguisaient en vieilles femmes : de là à regarder d’un mauvais œil toutes les vieilles femmes, il n’y avait pas loin. L’un de nos camarades, un architecte, bohème invétéré, la gloire du quartier Lalin, Pilon, eut des ennuis à ce propos. C’était un grand gaillard blond, qui avait, je f avoue, une tête assez germanique. Garde national, d’ailleurs, et faisant son devoir tout comme un autre. Un après-midi qu’il se promenait, on l’arrêta; il prouva son identité, on le relâcha. Mais, alors, il réfléchit que son air allemand venait peut-être de sa barbe blonde, opulente. Il se fit raser. Or, un autre après-midi qu’il passait devant les fortifications, une escouade sortit à sa
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rencontre et l’arrêta encore. L’un des soldats qui l’arrêtaient criait : « Je vous reconnais; vous vous êtes fait couper la barbe, mais je vous reconnais tout de même!... » De sorte que le malheureux Piton, que sa barbe allemande avait compromis, fut ensuite inquiété pour sa barbe absente. On le mena dans un poste. Un de mes oncles qui, par bonheur, se trouvait là, de garde, s’entendit appeler par le pauvre diable, le reconnut comme mon camarade, garantit son innocence et le fit mettre en liberté.
Le bruit courut, dans Paris, que les espions correspondaient entre eux au moyen de signaux lumineux. La nuit, quand on voyait une fenêtre éclairée d’une lumière un peu vive, on s’inquiétait, on allait prévenir la police. Et ainsi s’organisa la chasse aux signaux. A maintes reprises, nous fûmes formés en patrouilles pour des visites domiciliaires. Nous montions les escaliers de maisons quelconques, nous entrions — et nous trouvions, en général, de bons bourgeois, assis autour d’une lampe et qui causaient, et qui épiloguaient sur les malheurs de la guerre...
Nous étions arrivés à neuf ou dix heures du soir en avant du fort d’Issy — et nous ne savions pas du tout où nous étions. On ne nous disait jamais où l’on nous menait. La plupart d’entre nous ignoraient absolument la banlieue. Il faisait nuit noire quand nous prenions position, et nous ne discernions le paysage que le lendemain matin.
Ce soir-là, on nous recommanda le plus grand silence et toutes les précautions possibles. On nous révéla que nous étions à la pointe même des avantpostes et qu’on allait nous placer, à distance les uns des autres, en sentinelles avancées. Nous comptions sur une bataille pour le lendemain :
tant mieux! Nous étions las de nos perpétuelles démarches qui n’aboutissaient pas et qu’il fallait toujours recommencer vainement.
Le capitaine demanda des hommes de bonne volonté qui auraient pour mission d’aller en avant, de creuser des trous, de s’y cacher et de veiller. On nous distribua des pelles et des pioches. Nous voilà partis, en escouade éparpillée, rampants comme des loups, dans la nuit. Une plaine d’ombre. Nous buttions contre des bottes d’herbes, des choux. C’étaient, comme à Arcueil, des terrains de maraîchers. Quelques-uns d’entre nous trouvèrent des trous creusés par les Allemands, abandonnés, et les utilisèrent. Moi, je tombai dans le fossé qui longeait le mur d’une propriété particulière, ce fut ma cachette. Je m’y enfonçai, et je fus aux aguets. La consigne était la suivante : danger, silence, attention, ne tirer qu’à coup sûr et seulement en cas d’évidente nécessité. Nous étions allez loin l’un de l’autre, Régnault et moi. Nous avions au poingnos revolvers, qui nous inspiraient plus de confiance que nos diables de fusils à tabatière. Silence absolu, silence affreux; nous aurions mieux aimé entendre siffler des balles qui, au moins, nous auraient indiqué la position de l’ennemi, tandis que nous ne savions même pas de quel côté nous étions menacés. Chacun dans son trou, nous faisions des réflexions amères. Les légumes, autour de nous, prenaient des dimensions et des aspects redoutables; des arrosoirs nous semblaient de folles choses périlleuses.
Devant nous, c’était la nuit noire, la nuit complète... Soudain, j’y vis apparaître un feu, de forme ronde; il brilla quelques secondes, et disparut. Puis un autre le remplaça, plus à gauche et de forme carrée. Puis un autre encore, ailleurs. Il
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y en eut plusieurs ; ils se multiplièrent, les uns en lignes verticales, d’autres en lignes horizontales. C’étaient bien des signaux, cette fois!... Ils s’allumaient et puis s’éteignaient, comme des yeux qui s’ouvrent et se ferment, des yeux de veille brûlante et acharnée. Parfois ils étaient proches et ils s’éloignaient bientôt; parfois ils clignotaient comme de petites étoiles à l’horizon. L’effarante nuit fut semée de ces mystérieux regards.
Accoté contre mon mur, j’examinais cette féerie inquiétante, lorsque à l’angle même de ce mur où j’étais accoté se mirent à danser d’autres signaux, oui, sur la crête du mur; ils apparaissaient, disparaissaient, remuaient avec régularité... Qu’étaitce? On ne nous avait pas parlé de signaux possibles... Qu’était-ce que cette conversation qui passait par-dessus nos têtes, et qui nous était incompréhensible, — et qui peut-être s’adressait à nous?... Il n’était pas évident que ce silencieux langage ne fût pas destiné à nous avertir, à nous communiquer des ordres, à nous signaler un péril... Ou bien étaient-ce des Allemands qui dialoguaient ainsi, de poste en poste?...
Nos soldats, dans leurs trous, s’agitèrent. A demivoix, nous nous appelions, nous nous interrogions, en chuchotant, sur le mystère de ces feux qui évoquaient en nous lapeur obsidionalede la trahison... 11 se produisit, entre ces diverses sentinelles avancées que nous étions, une sorte de contact frémissant.
Des coups de fusil partirent. Je tirai moimême, sans trop savoir ce que je faisais.
Puis, approchèrent de moi des ombres rampantes. C’étaient nos officiers. L’un d’eux me demanda pourquoi je tirais. Je lui répondis qu’il y avait des signaux dans la nuit. Ils s’étaient presque
tous éteints. Un ou deux encore se rallumèrent: je les montrai... Nos officiers ne savaient pas plus que nous ce que ces signaux voulaient dire, d’où ils venaient, à qui ils s’adressaient.
Au jour, nous avons vu la plaine, devant nous, semée de maisonnettes, de baraques. Nous avons vu au loin le fort d’Issv, qui dominait notre position. Nous avons vu, très près de nous, les choux, les échalas, les bottes d’herbe, les arrosoirs réduits à leur réalité médiocre et rassurante... Il nous parut probable que les signaux avaient été, la nuit durant, échangés entre le fort d’Issy et d’autres points de la périphérie parisienne. Les maisons intermédiaires servaient d’étapes et les nouvelles se propageaient ainsi, de distance en distance. . . Qui les recevait? Gela, nous ne le savions pas. Et nous discutions, là-dessus, en soldats naïfs et qui ne connaissent rien du tout aux choses de la guerre. Du reste, je n’ai pas vérifié, ensuite, la valeur de nos interprétations.
Le lendemain, nous fûmes relevés de notre garde, sans avoir rien fait, sans avoir vu d’ennemis, ayant tiré dans la nuit vide des coups de fusil perdus. La bataille que nous avions pressentie ne fut pas livrée — faute de Prussiens.
Et nous sommes rentrés à Paris, rendus pour un bout de temps à l’inactivité sans avoir compris le moins du monde ce qui s’était passé, ce qu’on avait voulu de nous, à quoi nous aurions pu servir... Impression pénible, déconcertante, en vérité décourageante!...
Je me souviens d’une sortie encore qu’a faite notre bataillon. Nous allions aux Folies-Nanterre. Nous avons quitté Paris par l’avenue de la Grande- Armée. Elle était, ce jour-là, transformée en un
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long campement. L’armée du général Vinoy, comme Paris allait être investi, s’était repliée, en mauvais état, sur la capitale. A droite et à gauche de l’avenue, il y avait des soldats entassés pêle-mêle. Notre 69e bataillon de marche traversa cette foule triste et harassée, comme une rivière au cours allègre passe un marais. Nous n’osions guère regarder ces soldats malheureux, qui étaient mieux renseignés que nous et qui savaient des choses que nous voulions ignorer. Soudain se détachent de cette troupe lasse deux formes humaines, qui viennent à nous et qui nous tendent les mains, à Régnault et à moi. Nous avons peine à les reconnaître... Ce sont deux camarades de naguère, les deux frères Mouillard. Mais leurs barbes incultes, les peaux de mouton où ils sont enfouis les changent. Ils sont bien délabrés; ils sont bien défaits. Leur vue est trop décourageante; et nous passons, menés par le flot continuel de notre bataillon.
Aux Folies-Nanterre, — quelle étrange ironie que ce nom gai pour l’une de nos plus mornes expéditions! — nous fûmes installés, et très mal, dans des carrières abandonnées. Lorsque nous sommes arrivés, il faisait nuit. Quelques-uns d’entre nous tombèrent dans des trous invisibles-; deux ou trois se blessèrent grièvement : on les emporta en cachette, afin de ne pas attrister les autres.
J’ai rarement eu plus froid, de ma vie. Un vent terrible, qui coupait les joues, glaçait les yeux. Défense absolue de faire du feu. Nos gourdes gelèrent.
D’ailleurs, silence et tranquillité. Pas un coup de fusil, pas une alerte. La nuit fut très dure, et plus pénible que si nous avions eu l’occasion de tirer un peu...
Nous étions tout près de Paris. Alors, on nous avait défendu d’apporter aucune nourriture. Il était prévu que l’intendance nous enverrait des boîtes de conserve et du pain.
Quelle nuit! N’importe quelle activité nous eût mieux valu que cette torpeur accablante et cette vaine attente immobile, transie... La faim s’en mêla. Nous espérions recevoir, au petit jour, notre nourriture. Au petit jour, rien. La matinée se passa dans un pareil jeûne. Et, bientôt, on commença de grincher... Oui, les affamés réclamaient. 11 y eut des discours, à demi-voix, des discours irrités : les orateurs faisaient valoir que nous n’étions qu’à une heure de Paris, — et que si l’intendance ne pouvait seulement pas envoyer de vivres à cette distance-là!... Ceux qui négligeaient de se mettre en colère étaient au moins découragés et faisaient de lugubres réflexions. Nous mourions de froid, de faim... Quand les boîtes de conserve arrivèrent, il était temps, en vérité !
Nous avons passé aux Folies-Nanterre deux nuits et deux jours très pénibles. A la fin, nous avons tiré quelques coups de fusil, dans le vide, sans trop savoir où... Puis, nous sommes rentrés à Paris. Et j’ignore si notre expédition pouvait servir à quelque chose. Y avait-il un danger de ce côté-là? fut-ce peut-être une erreur de nos chefs? Je l’ignore. Il nous sembla que nous avions souffert inutilement. Cette pensée irritante n’était pas pour nous ragaillardir...
— Le 24 décembre, les soldats du 69e bataillon de marche avaient rendez-vous sur la place de la Trinité. Nous n’avions pas de caserne, bien entendu : les jours de service nous marchions, les jours de loisir nous étions chacun chez soi.
Cette fois, on nous avertit que nous allions au danger... Enfin!... « Ça va chauffer! » disaient nos chefs. Il gelait dur, en attendant.
Aux avant-postes! L’objet de notre mission : garder le pont de Suresnes, qui était fortement menacé; relever des Bretons qui étaient là-bas depuis quarante-huit heures et qui n’en pouvaient plus... Ça va chauffer, ça va chauffer!...
Eh bien ! je ne sais pas comment s’est faite cette étape assez courte; peut-être voulait-on ménager nos forces en prévision d’un dur travail : toujours est-il que nous avons mis tout l’après-midi pour nous rendre au pont de Suresnes. Nous n’y sommes arrivés qu’au soir, sur les neuf heures. Encorenous
fit-on stationner d’abord à deux ou trois cents mètres de la Seine : nous sommes restés deux longues heures l’arme au pied, sans comprendre ce qu’on voulait de nous. Puis on nous mena vers la berge, sur la rive droite du fleuve. Le sol était couvert de neige épaisse; les chemins que nous traversions étaient des ruisseaux de boue glaciale.
On nous avertit d’ouvrir l’œil!... On nous indiqua le pont, qui devait être l’objet de notre vigilance. Il fallait empêcher les Allemands de traverser la Seine, les empêcher à tout prix. D’autre part, on nous signalait que le pont devait être miné, que les Allemands avaient le projet de le faire sauter. La consigne : tirer sur tout ce que nous verrions de suspect vers l’autre rive ou bien aux abords des piles du pont. Bien!
La présence des ennemis n’était pas douteuse. Ils tiraient sur nous sans discontinuer.
La relève des Bretons ne se fit pas très vite. L’un des nôtres se substituait à chaque Breton, dans un trou, dans une cachette quelconque, et devait aussitôt continuer sa surveillance et son tir. Pour gagner ces trous, ces cachettes, on filait à plat ventre, on escaladait en rampant le talus qui séparait de la berge un chemin creux; et nous avions au poing droit notre fusil, de l’autre main nous retenions notre bidon. Les Bretons qui sortaient de leurs gîtes affreux pour nous faire place étaient transis et frissonnants. Ils avaient été très braves tout le jour, ils l’étaient encore. Mais la nuit ne leur valait rien et ils commençaient à perdre la tête : peut-être avaient-ils cru voir, sur les rives pleines d’ombres effarantes, passer les lavandières de leurs légendes celtiques... Ils étaient tremblants, hagards, ils avaient l’air fou.
Et nous nous enfournions, les uns après les
autres, dans ces repaires mal commodes. Nous étions placés à deux ou trois mètres les uns des autres, protégés par de vains remparts de neige que les Bretons avaient construits tant bien que mal. Nous avions les mains gelées. L’onglée nous rendait plus maladroits encore que de coutume. Avec cela, les tabatières de nos fusils, où la glace s’était mise, ne fonctionnaient plus. Pour les ouvrir, nous devions taper dessus, au risque de les fausser, avec des cailloux.
Et veiller!... Nous avions les yeux fixés sur le pont; — le pont, c’est-à-dire, en cette nuit d’hiver, une masse un peu plus sombre que la nuit, une étrange silhouette de fantôme noir qui trempe ses jambes dans l’eau, ou bien qui s’arc-boute, enfin qui prend des poses absurdes. Et l’eau avait des miroitements singuliers; elle ne luisait pas, mais on eût dit que l’ombre y était, par endroits, plus ou moins épaisse, — un mirage d’eau où l’ombre dessinait de fugitives cernures.
Des clapotements d’eau, par instants; et le bruit continuel des balles, comme des moustiques de cauchemar...
Le difficile, quand on doit veiller sur un point précis, ainsi que nous étions chargés de le faire, ce n’est pas d’être attentif, mais plutôt de résister à l’halluci'nation. Le point qu’on regarde avec un zèle passionné devient cela même qu’il faut qu’on redoute; ce qu’on doit guetter, on le voit. Et ainsi nous avons, toute la nuit, tiré sur des choses noires qui glissaient autour des piles du pont. Cela résistait à notre menace; cela était insensible à notre tir, cela tournait et semblait d’intrépides ennemis que rien n’arrête. 11 n’y avait, entre nos balles, que l’intervalle de charger notre fusil; lorsque les tabatières se faussaient ou résistaient
à notre hâte, nous nous servions de nos revolvers. Parfois, pour être en meilleure place et viser mieux, nous sortions de nos cachettes, nous tombions en d’autres trous de boue, de neige...
Soudain, à l’église de Suresnes, commencèrent de sonner les premiers coups de minuit...
Ce qui alors se passa, je l’ai raconté jadis à mon ami Pierné et à Morand, le poète. Ils en ont fait une cantate fort belle... Mais voici l’exacte vérité de la scène. Minuit sonna. D’un trou, quelqu’un dit, d’une voix dolente :
— Minuit!... C’est Noël !...
Ces mots tombèrent dans nos cœurs et les tourmentèrent. Tandis que défilait la kyrielle de la sonnerie, une sorte de frisson passait sur nous... Noël!... Et nous aurions voulu nous rapprocher les uns des autres, nous sentir les coudes, être moins loin, nous croire moins seuls... Noël! les réveillons de naguère, la gaieté, la belle et bonne joie... Que nous étions loin, que nous avions les pieds froids, les yeux lourds de fatigue!... Une mélancolie affreuse descendit sur nous, une tristesse telle que nous fûmes tous immobiles, quelques secondes, comme pris de stupeur. Tout cela, qui est long à vous dire, fut l’œuvre d’un instant; lorsque'minuit acheva de sonner, nous tirions dans l’eau, nous tirions vers l’autre rive. Certes, l’ennemi répliquait bien. Nous faisions, les uns et les autres, un feu d’enfer...
Mais quelqu’un, au douzième coup de l’heure, dit encore :
— Minuit!...
Alors Régnault, comme suscité par une force de mystère, sortit de son trou, monta sur un tertre qu’il y avait derrière nous; et, sans plus s’occuper des balles qui arrivaient de l’autre rive, héroïque,
fou, absurde, sublime, il entonna, de sa voix magnifique, le Noël d’Adam :
Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle...
Cette voix-là, qui tout à coup emplit la nuit farouche, s’imposa comme une souveraine volonté de la nature, comme le vent. Elle domina tout bruit, défia tout péril et régna.
Nous écoutions. Nul commandement n’aurait pu nous faire, en ce moment, manier nos armes. Nos fusils, dans nos mains, ne bougèrent que du tremblement de notre émoi. La fusillade se tut...
Elle se tut de notre côté, et de l’autre aussi, absolument. Le même prestige nous tenait, les uns et les autres, sur les deux rives du fleuve indifférent.
...Où l’homme-Dieu descendit parmi nous...
La phrase ample se déroulait, prenait son temps, s’attardait à de belles inflexions de voix, se jouait avec orgueil, avec ivresse, — avec art... Quand Régnault terminait une strophe, nous la reprenions en chœur; et c’était, pour l’oppression de nos poitrines, un soulagement que d’exhaler ainsi le paradoxe de notre ferveur.
Le Noël achevé, silence. Une minute de silence religieux, pathétique, terrible, d’où émergea soudain, comme une flamme naît dans l’ombre, un autre chant!... Celui-là venait de l’autre rive et c’étaient les Allemands qui le proféraient — le « Choral de Luther », si je ne me trompe; — les rudes voix lançaient l’hymne avec la même ardeur que nous avions eue pour chanter notre Noël , et
elles se plurent à nous répondre ainsi. Nous avons écouté, Larme basse, nos ennemis ; et nous frissonnions.
Quand ce fut fini, quelqu’un cria :
— Vive Noël!...
Puis le silence se refit, le même silence qui avait suivi notre chant, un silence plus absolu et, semblait-il, plus définitif, après l’échange d’un enthousiasme qui, peu à peu, tombait, nous laissait ahuris, débiles, éperdus parmi la nombreuse évocation de nos souvenirs, de nos fêtes, de nos familles. Ce double chant avait marqué violemment nos nationalités différentes et hostiles; tout à coup, dans le silence, un coup de feu partit... Il déchira l’enchantement mystique de l’heure. De quel côté fut-il tiré? Je ne le sais pas. Un autre lui répondit, un autre encore, un autre, et la fusillade recommença comme avant minuit... Bzing, bzing!... Les balles sifflèrent. La nuit en fut toute striée. Noël fut abandonné, fut oublié. Nous avons, comme si de rien n’était, repris de part et d’autre notre métier, notre âme de soldats qui sont en péril dans la nuit.
Cela dura jusqu’au jour. Nous étions glacés ; un vent sinistrement froid soufflait. Au jour, nous avons enfin vu le paysage où nous étions : le pont n’avait pas sauté; en face, l’église de Suresnes se profilait sur un ciel neigeux, avec son clocher silencieux qui avait sonné la minuit de Noël... Et nous avons vu que, depuis des heures, nous tirions sur des branches mortes, sur des paquets d’herbe qui s’en allaient à la dérive, qui passaient avec le courant, qui tournoyaient aux remous de l’eau, qui environnaient de leurs lents circuits les piles du pont...
Un peu plus tard, nous escaladions le talus
JNOEL 1870
devant lequel nous avions passé la nuit, et nous nous abritions de notre mieux, fort mal, dans la neige, le corps transi, Pâme transie... Encore deux jours à passer là, dans ces cahutes de neige, à taper sur les tabatières de nos fusils, à tirer sur des ennemis invisibles.
Nos provisions de vivres s’épuisaient. Plus d’eau-de-vie ni de café. Le froid surtout, le froid nous torturait. Au cours du premier après-midi, quelques parents vinrent nous visiter; mon père, entre autres, qui était garde national et, comme tel, attaché à la police des remparts. On nous apportait de la nourriture, du vin ; nous nous sommes réunis derrière les petits monticules de neige que les Bretons avaient construits, et nous avons mangé, bu. Les balles cinglaient; mais nous les négligions, tant pis! car nous avions faim et soif... Je me rappelle que nous avons fait un punch pour nous réchauffer, un punch imprudent... C’est la vie de tranchées : le danger ne compte pas !...
Mon père me dit :
— Passe-moi ton fusil !
Sa colère voulait qu’il fît acte de soldat; et il tira sur des maisons qu’il y avait de l’autre côté de la Seine, et que les Prussiens occupaient.
Quand nos pères sont partis, nous avons vu tristement leurs silhouettes s’en aller vers la ville.
Nous songions, Piegnault et moi, à des tableaux de bataille, aux tranchées de Sébastopol, et nous nous disions que la réalité d’une guerre ne ressemble pas du tout à ce qu’on voit dans les musées.
Le surlendemain, d’autres nous remplacèrent. Nous sommes rentrés chez nous; nous aurions mieux aimé rester dehors, dans la neige, dans le froid, nous battre avec fureur jusqu’à la fin de cette guerre maudite !...
XY
l’examen de conscience aux ayant-postes
— Quand nous étions dans les tranchées des avant-postes, Régnault et moi, ou quelque autre homme jeune, robuste, désireux de se bien battre, les réflexions que nous faisions étaient poignantes, douloureuses. Nous nous sentions la force d’agir et l’entrain qu’il faut; et, je puis bien le dire aussi, puisqu’il n’y a rien là que de simple et de véridique : ni le courage ne nous manquait, ni l’abnégation que réclame le service de la patrie en péril. Telle fut la cause de notre plus grande douleur : il ne nous était pas loisible d’être efficaces comme nous avions le désir et l’énergie de l’être.
Les jeunes gens du second Empire n’avaient pas été préparés au métier de soldat. Tout le détail de la vie militaire nous échappait : ni les sonneries, ni les commandements ne nous étaient intelligibles... Un coup de canon!... qu’est-ce?... Une mitrailleuse éclate !... qu’est-ce?... Il faut quelque temps pour se familiariser avec ces bruits variés, pour les reconnaître. Il me semble qu’aujourd’hui les réservistes et les territoriaux n’arriveraient pas
à la guerre en tel état de naïveté; tant mieux, si leur est épargnée la tristesse d’avoir au cœur un zèle qui ne sait pas s’y prendre pour servir à quelque chose et pour se manifester utilement !...
A mesure que l’hiver avançait, il devenait de plus en plus difficile de garder la moindre confiance. Cependant, nous nous acharnions à ne pas désespérer tout' à fait, et nous passions par des alternatives désolantes de révolte et d'abattement.
Tenez, j’ai retrouvé quelques lettres que j’adressais alors à ma sœur. Ma sœur était absente de Paris, et je profitais de toutes les occasions — les pigeons voyageurs, les ballons, — pour lui faire tenir des nouvelles... Lisez:
< i Voyons, voyons, il faut se remonter... La situation n’est pas belle, mais tout n’est pas perdu!... »
L’idée que Paris pût tomber aux mains de l’ennemi ne nous entrait pas facilement dans la tête :
« On est résolu à ne pas céder.. . Tout le monde est sous les armes; et maintenant la grande fête va commencer. Messieurs les Prussiens ne sont plus si confiants. On n’avance pas sans quelque frayeur sur la capitale du monde civilisé !... 11 fut un temps où Paris dansait, chantait, se grisait, était artiste. Aujourd’hui Paris est bardé de fer, de plomb, de poudre... Paris se lève; la belle capitale est furieuse... Les Tuileries sont pleines de boulets, de bombes, dragées à l’usage des Prussiens... J’ai vu tous mes amis, tant mobiles que gardes nationaux. Partout une tranquillité et un accord parfaits; toutes les opinions, tous les partis se sont fondus, réunis en un seul projet : défendre la patrie... »
Il y avait — car nous étions jeunes — des moments où de favorables rumeurs couraient qui suffisaient à nous animer, et les plus belles espérances étaient vite accueillies... Tenez :
« On parle beaucoup de l’intervention des États-Unis. Nos frères d’Amérique viennent nous aider. Ce n’est pas officiel encore; mais je crois que l’affaire s’arrange. Donc, confiance et courage !... »
De telles petites lueurs, bien falotes, éclairaient par instants les ténèbres de notre horizon. Nous avons été longtemps soutenus par la pensée que la province nous dégagerait... Tenez :
« Si la province continue à s’armer, si tous viennent vers nous, pas un Prussien ne reverra sa terre natale... »
Ces lettres là sont du commencement de l’automne. Mais, peu à peu, l’intervention provinciale devint plus douteuse...
«Je trouve qu’on ne se remue guère. Marseille et Lyon, c’est bien; mais il n’est pas question des autres villes, dans les journaux. J’espère néanmoins que toutes les villes de province s’apprêtent avec silence et ruse. Il le faut... »
Un peu plus tard :
« Aujourd’hui, le baromètre est descendu, et bien bas! Le mien surtout. Après avoir réclamé la défense à outrance, ne vais-je pas désirer la paix?... Que faire, puisque la province ne vient pas à notre secours?... »
Un peu plus tard encore :
« Je ne crois plus à rien... Je demande qu’on fasse tuer le moins d’hommes possible... Une fatalité s’est abattue sur nous... »
Un autre jour :
« Nos vivres s’épuisent!... Ah! qu’on se fiche
un coup atroce, et que ce drame épouvantable soit fini!... Nos chefs sont trop démontés et nos soldats ne me paraissent pas confiants. Alors, que faire?.:. Hier, puisqu’on ne voulait pas se servir de ma peau pour y loger une balle prussienne, j’ai tâché de me remettre un peu au travail, afin d’oublier, quelques instants. Mais, baste! la peinture n’est que ridicule en ces circonstances, et je n’ai vraiment pas la tête assez tranquille... Nous avons un froid du diable, n’étant plus habitués aux brouillards et à l’hiver. Cette raison augmente mes idées tristes... Ou es-tu, beau soleil d’Afrique?... Enfin, que va-t-il se passer? Je n’en sais rien; je ne comprends plus rien!... »
Oui, voilà justement la vérité : nous ne comprenions rien du tout à cette guerre. C’est naturel, je le sais bien, que des soldats n’aient pas la notion nette du plan de campagne, ni même de l’ensemble d’une bataille. Vous vous rappelez, dans la Chartreuse de Parme , ce jeune Fabrice del Dongo qui participe à la bataille de Waterloo et qui n’en voit que de futiles' épisodes... Fabrice del Dongo n’est pas entré dans le secret des généraux qui menaient l’affaire; et, si plus tard il avait lu dans les livres des historiens le compte rendu de la bataille, il ne l’aurait pas reconnue, cette bataille où il eut son rôle... Moi non plus, dans les livres des historiens, je ne reconnais pas ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu.
Nous n’étions pas du tout soldats. Et même il nous manquait ce caractère du soldat, qui consiste à ne pas épiloguer sur l’aventure où on le mène. Certes nous obéissions; certes nous étions dociles à l’ordre qui nous était donné. Nous ne demandions qu’à marcher, nous ne désirions que d’agir; et, quand on nous disait : « Ça va chauffer! » nous
nous félicitions de la promesse. Une seule chose nous était pénible et presque intolérable : l’inertie. Mais, malgré nous, ignorants et naïfs, nous essayions de comprendre ce qu’on attendait de nous. A chacune de nos sorties, nous espérions saisir le nœud même de l’action. Lorsque ensuite nous rentrions, avec le sentiment de n’avoir rien fait d’utile, en dépit de tout notre effort, notre chagrin pesait plus lourdement sur nous.
Quand nous nous sommes engagés, dans un vif élan de patriotisme, nous croyions être conduits bientôt à quelque beau combat où nous serviraient bien notre force et notre courage : nous étions résolus à ne marchander ni notre courage, ni notre force. Au lieu de quoi, les jours après les jours épuisèrent — et vainement, nous semblait-il, — notre énergie. Nous avons eu l’impression pénible entre tout es de gaspiller en pure perte une vigueur qui devait avoir son emploi.
Pour des soldats improvisés, rien n’est plus douloureux, plus déconcertant, plus accablant.
Voilà l’état d’esprit où nous* avions été lentement amenés, lorsque, le 18 janvier 1871, nous sommes partis pour Buzenval, Régnault à côté de moi, Régnault qui, pas à pas, s’en allait à la rencontre inévitable de la mort.
Nous n’avions plus d’enthousiasme ni d’élan. Cet entrain qui vous porte gaillardement au péril et qui vous étourdit et qui vous exalte, il y avait longtemps que nous l’avions à tout jamais perdu... Mon intention n’est pas de vanter ce que nous faisions. Pas du tout! Ce que nous faisions, nous étions nombreux à le faire; et cela nous semblait fatal, nécessaire, naturel... Mais nous étions tout de même stoïques, je peux le dire. Le roulement des tambours ne nous excitait plus; la splendeur
de la guerre s’était éteinte dans nos âmes; aucun espoir ne nous attirait; notre vaillance ne s’alimentait que de nous-mêmes et de notre lucide résignation.
Des soldats ipapro visés... Gela ne veut pas seulement dire qu’il nous avait fallu apprendre en peu de jours à manier nos fusils et à faire le métier de tirailleurs, de sentinelles; mais nous avions, en peu de jours, dû apprendre l’effort quotidien, l’effort que rien ne récompense, — l’effort inutile.
Les jeunes gens du second Empire n’avaient pas, au cours de leur adolescence, appris cela. On ne leur avait pas donné cette leçon terrible et profitable. Ils n’avaient pas prévu que leur patrie pût avoir, un jour, besoin d’eux. La France était prospère et forte; ou, du moins, elle s’enorgueillissait de cette réputation-là. Et alors, nous ne songions, nous autres peintres, qu’à vivre pour notre art, qui était notre joie et notre fierté.
Régnault et moi, par exemple, nous n’avions pas eu d’autre souci que d’emplir nos yeux de lumière, afin de mettre en nos tableaux cette lumière. Nous visitions l’Italie, l’Espagne et le Maroc, afin d’attraper les plus merveilleux aspects de la nature; et, quand un paysage nous séduisait mieux que nul autre, nous rêvions d’y installer notre existence. C’est ce qui nous arriva, — je vous l’ai dit, n’est-ce pas? — à Tanger. La guerre nous surprit là-bas dans un enchantement qui nous tenait comme à l’écart de tout lereste. Aquoi songions-nous d’autre qu’à la merveille des horizons méditerranéens?...
Or, brusquement, nous voici transportés de cette apothéose vers l’horrible réalité d’une guerre malheureuse et humiliante. A la sécurité succède la défaite. Et nous étions là, dans nos trous de neige et de boue, à méditer l’erreur de notre con-
fiance déçue. Tandis que nos yeux regardaient la triste banlieue parisienne, dévastée et déshonorée par la visite des envahisseurs, le morne ciel d’hiver où rôdait l’insidieuse mort, notre mémoire évoquait les splendeurs orientales du Maroc; et, tandis que nous humiliait notre patriotique déconvenue, nous avions peine à nous déshabituer de l’idée d’une patrie assez puissante pour laisser à la jeunesse le loisir de son rêve et de ses enthousiasmes spirituels...
Je ne sais si jamais plus lugubre examen de conscience fut fait que par nous, au cours de cet hiver atroce de 1870-1871, sous la menace de l’ennemi, dans le chagrin de la débâcle.
En voici le témoignage éloquent.
Aux avant-postes, je voyais quelquefois Régnault, abrité tant bien que mal, griffonner au crayon sur un petit carnet qu’il fourrait soudain dans sa poche pour riposter aux balles qui affluaient. Après sa mort, j’ai retrouvé chez moi l’un de ces carnets, qu’il y avait laissé et qui contient des lignes émouvantes.
Tenez, le 15 janvier 1871, — quatre jours avant sa mort, — il écrivait :
(( Nous avons perdu des hommes, et beaucoup. Il faut les refaire, et les faire meilleurs et plus forts... »
Un peu plus loin... Ce ne sont que des notes, où la pensée n’est pas tout entière exprimée, mais indiquée seulement; on l’y devine, et surtout on ressent l’angoisse dont ces petites phrases incertaines et incomplètes sont le signe... Un peu plus loin :
« La leçon doit nous servir!... »
Oui, la terrible leçon ! Vous imaginez ce réveil brutal !... La leçon... Mais Régnault, mâle et
ardent, rêvait déjà de régénération et, lui qui avait tant aimé la joie de vivre, écrivait le 15 janvier 1871 , dans les tranchées des avant-postes :
« Ne nous laissons plus amollir par des plaisirs faciles... Chaque citoyen doit montrer aujourd’hui l’exemple. La vie pour soi seul n’est plus permise... »
Il faut l’avoir connu, il faut savoir ce qu’étaient sa fougue et sa jeunesse pour juger, à ces mots, de la crise morale qu’il traversait. Nous étions à quatre mois de l’Empire, et déjà l’Empire s’enfonçait dans le passé, prenait un air d’histoire périmée, devant l’urgente nécessité d’une autre vie sociale et nationale... Régnault écrit :
« Sous l’Empire, il était d’usage de ne croire à rien... L’égoïsme doit fuir et entraîner avec lui cette fatale gloriole recherchée par tous : nier et mépriser ce qui est honnête et bon. Glorieux était celui qui, etc... Et quand, à quarante ans, l’épuisement lui défendait de rester debout et lui interdisait tout service pour sa patrie, pour la société, il se prélassait, comptant ses infirmités comme autant de blessures honorables et ses ignominies comme autant de campagnes... »
Puis, — nous sommes à moins de cinq mois du 4 septembre :
« Aujourd’hui, la République, qui est le plus parfait des gouvernements, nous commande à tous la vie la plus pure et la plus honorable, — la plus sérieuse!... Tous nous devons payer à la patrie et, au-dessus d’elle, à l’humanité libre le tribut de notre corps et de notre âme. Ce que les deux peuvent produire, nous devons le lui offrir. Nos forces doivent concourir au bien-être de la grande famille, en pratiquant nous-mêmes et en développant chez les autres les sentiments d’honneur,
l’amour du travail. L’homme régénéré comprendra la liberté et la maintiendra; fort par la vertu, il se maintiendra lui-même... »
Un peu plus loin, je trouve ces lignes inachevées et mystérieuses :
« La Ÿie dans la Musique, dans la Peinture, dans la Sculpture, dans tous les métiers, etc., etc. »
Car il aimait passionnément la vie, même en ces jours de débâcle. Il aima passionnément la vie jusqu’à ces dernières heures où la mort approchait de lui, à pas de loup !...
Il était fiancé.
J’ai tardé à vous le dire, parce qu’Henri aimait à garder en secret les sentiments qui lui tenaient le plus au cœur. Mais ce grand événement de son existence rend plus poétiques et plus beaux ses derniers jours et donne à son trépas prématuré une tragique horreur.
C’est à Rome, au mois de juin 1867, qu’il avait rencontré pour la première fois, chez Hébert, Mlle B..., qui accompagnait son père en Italie. A l’automne suivant, il vint à Paris avec les autres pensionnaires de la Villa, pour visiter l’Exposition universelle; et, pendant ce séjour, il fut souvent reçu, à la campagne, dans cetle famille qui pour amis avait des artistes comme Baudry, Fromentin, Garnier, Rida, des écrivains comme les Duruy et Gaston Paris... En 1869, à Grenade, nouvelle rencontre, très brève, de deux jours seulement...
Quand il s’engagea dans les francs-tireurs, ce fut, je crois, sous l’impression d’une pénible échec. Il avait demandé la main de Mlle B...; et sa demande, tout d’abord, n’avait pas été bien accueillie par les parents de cette jeune hlie : ceux-ci ne désiraient pas avoir pour gendre un artiste. Il m’écrivit alors cette lettre émouvante et mysté-
rieuse que vous vous rappelez, et disparut sans guère me donner les motifs de sa détermination... Mais, quelques jours après, il était agréé. Il m’annonça ses fiançailles; et je ne fus pas très surpris : j’avais deviné depuis longtemps son secret. Sa joie était profonde, absolue.
Ce que j’ai maintenant à vous raconter, je sens que je l’ai différé tant que j’ai pu : c’est Buzenval et comment fut tué mon ami.
XYI
BUZENVAL
— Le 1 7 janvier 1 871 , les soldats de notre 69e bataillon de marche surent qu'ils avaient à se trouver le lendemain matin, de bonne heure, sur la place Saint-Augustin. C’était là qu’on nous réunissait le plus souvent; et puis on nous emmenait, n’importe où, sans nous révéler l’objet ni même le lieu de notre expédition... Ce matin-là, pourtant, on ne nous cacha guère que l’aventure était sérieuse, tout à fait sérieuse : Paris tentait un coup décisif. On nous distribua double provision de cartouches; nous serions absents plusieurs jours.
Voilà tous les renseignements que nous avions. Mais, autour de nous, il y avait une atmosphère de fièvre, d’impatience; quelque chose enfin nous donnait le secret sentiment d’une heure grave et terrible...
Nous n’emportions pas de nourriture. Evidemment, nous n’irions pas loin. Depuis longtemps le rayon de nos sorties avait diminué; le cercle qui entourait Paris s’était peu ;i peu resserré, de telle sorte que nous devions toujours être à portée de
BUZENVAL
l’intendance. Mais on emplit nos gourdes d’eaude-vie, — ou, du moins, de ce qu’on nommait avantageusement « eau-de-vie » : un mélange d’un peu d’alcool et de beaucoup d’eau.
Et nous sommes partis, nos fusils à l’épaule, nos sacs sur le dos. Cette charge était pénible: nous n’avions pas trop l’habitude du sac militaire, plus pesant et plus gênant que nos sacs d’artistes, avec quoi naguère nous allions chercher par la campagne les beaux paysages.
Nous étions émus, en partant. Cette expédition prit, dès le début, un air d’angoissante solennité.
Nous avons gagné les Champs-Elysées. Là, il nous fallut stationner, à Cause de l’encombrement : infanterie, artillerie, cavalerie... Ces troupes, diverses et tassées les unes contre les autres, se dirigeaient, disait-on, vers Sèvres. C’était un fleuve formidable qui emplissait son lit jusqu’aux bords et par endroits les dépassait; un fleuve singulier qui remontait sa pente; un fleuve si dense que les affluents n’y pouvaient pas entrer... Nous autres
— et bien d’autres comme nous — qui arrivions par les voies latérales, nous devions attendre une éclaircie pour nous introduire dans ce flot perpétuel où nous serions emportés.
Il y avait, dans le fleuve même, des remous et des courants. Des escadrons de cavalerie, qui filaient vite, se frayaient un passage rapide au milieu de l’infanterie, refoulée à droite et à gauche, immobilisée; et puis la lourde et la bruyante artillerie trimbalait, — comme des escadrilles de bois mort suivent le cours d’une eau tumultueuse,
— ses canons, ses caissons.
De temps en temps, par l’effet d’un contre-ordre ou d’une circonstance quelconque, une escouade, une compagnie retournait sur ses pas. On eût dit
qu’un tourbillon l’avait prise, et puis elle repartait avec la masse mouvante à la grimpée de l’avenue.
Nous étions là, sans pouvoir avancer, à l’extrémité de l’une des rues qui donnent sur les Champs- Elysées, buvant une goutte, de-ci, de-là, et grignotant des bouts de pain. Car les heures passaient et nous n’avions pas déjeuné. D’ailleurs, la faim ne nous pressait pas, tant nous étreignait et nous excitait l’émotion de cette journée commençante. Il était évident que ces régiments qui, sous nos yeux, défilaient, avaient le même point de direction que nous et que nous étions tous destinés à une action commune, qui serait rude, qui serait notre plus grosse affaire.
Toute la journée nous avons marché, tantôt vite si le passage n’était pas trop encombré, tantôt et plus souvent à petits pas, plus fatigants qu’une allure régulière ; et de perpétuels arrêts nous retardaient, nous exaspéraient, car nous étions impatients de livrer bataille, d’être au plein de la mêlée et d’en finir avec cette auguste incertitude.
Nous sommes arrivés le soir, sur les six heures, au pont de Sèvres. On nous dit de nous procurer, n’importe comment, de quoi manger. Cette fois, en dépit de tout, nous avions faim... Ce fut un remarquable désordre... Les deux ou trois mastroquets et les boutiques alimentaires qui se trouvaient à proximité furent envahis promptement par une foule que ces commerçants n’avaient pas prévue. Ce n’était pas seulement la faim qui nous prenait. Mais nous sentions que d’autres troupes nous suivaient, arrivaient derrière nous et bientôt, si nous ne nous hâtions pas, nous déborderaient. 11 faisait nuit, ce qui augmenta la confusion; nous égarions nos camarades, les bataillons s’embrouillaient. Il fallait dépenser des trésors d’énergie et
BUZENVAL
de ruse pour attraper des bouts de pain, des morceaux de cheval omd’àne, étonnamment durs et difficiles à déchiqueter.
Sur la rive gauche de la Seine, où nous étions, il y avait des villas, de coquettes habitations d’été, abandonnées presque toutes par leurs propriétaires. Nous sommes entrés dans l’iine d’elles. Il gelait, nous étions transis; pour faire du feu, nous avons démoli n’importe quoi. Nous nous sommes couchés n’importe comment, sur des canapés, sur des chaises mises côte à côte ou par terre, la tête sur des bûches, en fait d’oreiller. Nous ressemblions à de farouches sauvages, étrangement campés. A la lueur d’une lanterne que nous avions trouvée, j’ai fait un croquis de notre escouade pittoresque : il est au musée Carnavalet. Puis nous avons dormi tant bien que mal, — et plutôt mal que bien, — las et fébriles de l’attente d’une bataille où s’emploierait notre colère.
A quatre heures du matin, nos officiers arrivèrent, des lanternes à la main, pour nous éveiller... Vite, vite, debout!... Nous étions emmenés vers Buzenval. Notre toilette ne nous prit guère de temps : elle ne consista qu’à nous dresser, qu’à nous étirer... Et nous partîmes, vers Buzenval...
Ce nom, qui ce jour-là devint célèbre, nous était à presque tous inconnu. Les environs de Paris, en 1871, n’étaient pas comme aujourd’hui promenade parisienne : la bicyclette et l’automobile n’existaient pas. Nous ignorions que Buzenval fût près ou loin de Sèvres et nous allions, comme à l’aventure, vers ce champ de bataille que la journée illustrerait.
Avant le départ, on fit l’appel, — formalité qu’on négligeait d’habitude et qui nous persuada que c’était grave: — mais nous ne savions pas
qu’à l’appel du soir tant de soldats manqueraient.
Rendez-vous au bord de la Seine; nouvel appel. 11 faisait nuit. Les quelques lanternes qu’il y avait n’éclairaient que des cercles étroits, qui allaient et venaient. Mais, si nous nous retournions parfois, nous apercevions à notre suite des formes noires et mouvantes, plus noires que la nuit et qui faisaient derrière nous un bruit sourd, continu : d’autres soldats, en bataillons pareils au nôtre.
Nous sommes arrivés devant le mont Valérien au petit jour, qui fut morose, terne, pleurard, qui eut du mal à naître et qui nous sembla sinistre. Les alentours avaient un air redoutable. De tous côtés, des troupes débouchaient; le rassemblement se fit tant bien que mal. L’abondance de cette armée, les dispositions que l’on prenait, toutes les circonstances de cette heure matinale signifiaient que la bataille serait livrée, une rude bataille. Gela nous changeait de nos rencontres d’avant-postes ; oui, ce serait tout autre chose !...
Notre bataillon fut placé à la première ligne. Bientôt, les coups de canon retentirent. Notre colonel nous annonça que nous avions un poste d’honneur. Il nous parla comme à de vieux soldats; son discours fut peut-être un peu fort pour les soldats improvisés que nous étions : je vis, autour de moi, des visages bouleversés. D’ailleurs, l’émoi ne dura guère; la rapidité des événements emporta toutes impressions... Mais le colonel nous engageait à bien savoir ce que nous faisions; il nous sommait de dire adieu, par la pensée, à nos femmes, à nos fiancées, à nos mères, à toutes nos tendresses; en échange de quoi, il nous promettait que nous allions ajouter — je m’en souviens — « une belle page à l’histoire de France ».
BUZENVAL
Quelques soldats se baissaient pour rattacher les cordons de leurs souliers; d’autres regardaient à droite ou à gauche, éperdument. L’un de mes voisins se plaignit de ce que le temps lui manquât pour acheter deux sous de tabac... Une sorte d’absurdité nous prenait.
Nous étions au premier rang, je vous l’ai dit. On avait décidé de ne ménager point les gardes nationaux, les bataillons de marche, tous ces (( braillards », comme on disait, qui se plaignaient de l’incurie de Trochu, qui demandaient depuis des semaines à marcher : — eh bieq! ils marcheraient et ils verraient! Si la bataille était perdue, — je ne crois pas que nos chefs aient eu le moindre espoir, et les dispositions de nos troupes étaient hasardeuses, — du moins aurait-on gagné de faire passer aux « braillards » le goût de réclamer sans cesse le combat !...
Tout cela, je l’ai mieux compris plus tard; mais alors déjà nous avions le sentiment vague de la chose.
Entre les pentes du mont Valérien, d’où nous partîmes, et la propriété de Buzenval, qui était notre objectif, il y avait une zone plate et que rien n’abritait. Nous devions la traverser sous le feu ennemi. Les Prussiens occupaient, en face de nous, les collines. Ils y étaient bien établis et dissimulés à merveille. On ne les devinait qu’au bruit de leurs canons et à de petits flocons d’ouate, la fumée de leurs bouches à feu, qui, entre les arbres, soudain, de place en place, se révélait. On nous rangea, en ordre dispersé, puis on nous commanda d’avancer, en tirailleurs. En avant!... Des lièvres filaient, et nous nous serions crus à la chasse; mais nos .fusils étaient lourds à nos mains.
Mon voisin, an petit soldat très gaillard, un enfant du peuple, au vif langage, s’écria :
— Nom de Dieu, je fais dans ma culotte!...
C’était le sang qui lui coulait sur les cuisses... Je le regarde, je le vois blêmir. Je m’approche de lui, pour le soutenir, car il chancelle. 11 donne un coup raide de la jambe et tombe mort... J’ai dû le laisser là...
Je ne me rappelle plus son nom. Mais, deux ou trois jours après, un de nos camarades est allé voir la mère du pauvre petit diable, lui annoncer cette mort... La malheureuse femme, parmi ses larmes, murmura :
— Pauvre petit!... a-t-il seulement eu le temps de penser à Dieu, quand il est mort?...
Et notre camarade alors se souvint de ce juron qu’avait, du bout des lèvres, prononcé. le moribond :
— Oui, madame! répondit-il, avec une sincérité naïve, que sanctifiait le pathétique de la scène; — oui, madame!...
Ce ne fut pas un sacrilège de le dire.
J’en ai vu tomber beaucoup d’autres, à mes côtés. Les balles pleuvaient sur nous. On les entendait siffler; et quelquefois on entendait un petit bruit sourd : l’une d’elles s’était enfoncée dans le drap d’une capote, l’une d’elles avait blessé ou tué quelqu’un. Ceux qui mouraient ne savaient pas qu’ils mouraient. I a blessure n’était pas une souffrance qui les fit crier; je crois même qu’ils ne s’apercevaient pas de leurs blessures. Mais ils défaillaient et ils tombaient comme des gens ivres. Les visages se détendaient, et ils étaient beaux. Une ruade, une contraction nerveuse qui lançait un membre en avant, crispait la bouche; et puis un air de mollesse et de repos : n’était le sang
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qui coulait des lèvres disjointes, on eut dit de dormeurs couchés dans l’herbe et qui ont du loisir...
Seulement le spectacle était terrible pour les survivants. La traversée de cetle zone découvertefut pénible. Nous tirions en face de nous et nous avancions de notre mieux sous une menace de mort contre laquelle rien ne nous protégeait. Par instants, un irrésistible effroi tourmentait les plus braves, les affolait; ils couraient en avant, comme des héros, comme des fous. D’autres tombaient, exténués de fatigue ou blessés. Et alors, ceux-ci, la peur de rester seuls, d’être abandonnés là, les agitait de telle sorte qu’ils s’accrochaient aux camarades qui allaient encore. Ils nous tiraient par les pans de nos capotes, ils tachaient de nous attraper les jambes et de nous retenir auprès d’eux, ils nous suppliaient de rester, ils bavardaient fébrilement, ils déraisonnaient... Cela était plus effarant que les balles des Prussiens. De l’un d’eux, je ne me suis débarrassé qu’en lui flanquant un coup de pied brutal, parce que j’ai senti, une seconde, sa folie me gagner.
La matinée s’écoulait ainsi. Depuis le moment où s’étaient élevées du mont Yalérien les trois fusées du signal, qui lançaient en avant les trois corps de Vinoy, de Carrey de Bellemare et de Ducrot, nous n’avions eu ni repos ni nourriture...
Nous avions tiré longtemps sur la maison du jardinier, qui se trouvait à l’angle du parc de Buzenval. Lorsque nous fûmes à peu de distance, soudain les persiennes s’ouvrirent et nous y vîmes apparaître des képis rouges...
— Idiots! Ne tirez pas sur nous!...
Il y avait là des Français, — et nous ne le savions pas, personne ne le savait! — des « enfants per-
dus », une troupe de ces irréguliers qui trouvaient moyen de se faufiler partout et dont les prouesses, le plus souvent inutiles, lurent cependant des prouesses...
Nous avons filé vers eux et nous sommes restés quelque temps abrités par la propriété de Buzenval.
Gomment manœuvraient les trois corps, comment les généraux combinaient l’attaque des retranchements prussiens, comment se déroulait le plan de la bataille, cela nous l’ignorions, — et aujourd’hui encore, je ne le comprends pas tout à fait; ce que je vous dis, c’est ce que voyait un soldat quelconque, parmi des milliers de soldats, c’est la réalité partielle d’un petit coin de terrible bataille...
La propriété de Buzenval était coquette, gracieuse; elle avait un air de villa d’opéra-comique... Hélas !... Sous les murs du parc, c’était assez calme. Le silence n’était troublé que du pas des troupes et du bruit des balles. Mais, en somme, une bataille n’est pas un vacarme comme on l’imaginerait; c’est presque silencieux, cela fait rage sans brouhaha...
Nous étions là depuis quelques minutes et nous attendions les ordres... Nous devions atteindre la propriété : c’était fait. Et puis?... On nous commanda de traverser le parc. Au bout du parc, il y avait un mur; là, il faudrait tenir bon!...
La traversée du parc fut moins pénible que celle de la zone découverte, assurément. Nous pouvions profiter des arbres, des bois coupés, pour nous garantir un peu; les obstacles mêmes que traversent les balles et qui ne donnent nul abri véritable ont, au moins, l’avantage de communiquer aux soldats une sorte de sécurité...
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Mais nous aurions voulu voir l’ennemi, en venir aux mains, travailler à la baïonnette. Telle était notre fureur, qu’exaspérait l’invisible et meurtrier passage des balles.
Pourquoi devions-nous franchir ce pare? Où allions-nous? L’objectif était de joindre Versailles; mais nous l’ignorions.
11 pleuvait des balles, il tombait des gouttes de balles, et nous n’apercevions pas un Prussien.
Ducrot passa, très beau, tranquille, à cheval, suivi de quelques officiers d’état-major. Nous avons reconnu parmi eux l’un de nos camarades, un garçon charmant, qui ne nous vit pas, Raoul Brinquant... Nous l’avons appelé :
— Brinquant!...
Brinquant n’entendit pas et continua sa chevauchée, à la suite de son général.
Il s’était formé, pendant le siège, une sorte de garde nationale montée, composée de jeunes gens du monde qui savaient monter à cheval; on les appelait le corps de Franchetti ; ils servaient comme officiers d’état-major : Raoul Brinquant était l’un d’eux.
Nous nous trouvions, lorsque survint Ducrot avec ses officiers, au bord d’une allée assez large qui séparait deux portions du parc et qui était balayée par les balles. Ducrot entra dans cette allée. L’un de nous lui cria :
— Fichez le camp ! Tout ce qui passe là est tué!
Ducrot nous regarda, nous écouta; puis il se détourna et, sans plus s’occuper de notre avis, il continua son chemin, comme si de rien n’était.
Cette belle sérénité nous ragaillardit, nous excita. Nous étions là, au bord de cette allée de mort, et — c’est assez naturel — nous hésitions
avant de nous y lancer... Un sergent de mobiles, qui avait sur la poitrine la médaille militaire, alla crânement se planterai! milieu de l’allée. Voulait-il nous prouver que ce n’était rien, que le péril n’existe pas pour qui le méprise? ou bien était-il pris d’une sorte de démence héroïque? 11 mit son fusil sous son bras et, provoquant, insolent, superbe, il tira sa blague et roula une cigarette. Il l’allumait déjà, lorsque ses bras battirent l’air et il tomba, tué raide.
Nous avons traversé cette allée tout de même. Beaucoup furent tués, des lignards, des mobiles, des gens de toute sorte. Et nous voici devant un mur.
Il paraît que, devant ce mur, devait se faire le rassemblement des trois corps, de la droite que commandait Ducrot, de la gauche que commandait Yinoy, et du centre, où nous étions, sous le commandement de Carrey de Bellemare. Alors, les trois corps réunis enfonceraient l’ennemi et fileraient sur Versailles. Ce plan échoua, - — on ne le sait que trop, — mais on affirme qu’il fut sur le point d’aboutir. ..
Nous étions éreintés. Nous ne sentions pas que nous avions faim; mais la faim nous affaiblissait.
Nous attendions les autres. Et nous faisions des trous dans le mur, afin de voir ce qu’il y avait de l’autre côté... Il y avait un large espace de forêt. Seulement, les arbres avaient été sciés à un mètre de leur base, sciés de telle sorte qu’ils ne tenaient plus à leur fût que par des charnières d’écorce; puis on les avait couchés tout de leur long, et ils faisaient entre les Prussiens et nous un obstacle infranchissable : comment traverser, sous la pluie des balles, cet enchevêtrement de forêt vierge artificielle?... Au fond, derrière ces abatis, un
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fourré noir d’arbres encore debout et d’où sortaient des flocons do fumée.
Vous devinez ce que put avoir d’exaspérant cette vue!... Quelques-uns voulurent passer quand même. Pour escalader le mur, ils se hissèrent, faisant avec des camarades la courte échelle ; dès qu’ils émergeaient au faîte, ils étaient tués et dégringolaient à côté de nous. Un peu plus tard, pour vérifier si le péril était le même, nous avons levé des képis au bout de nos fusils, plus haut que le mur : ces képis étaient traversés de balles.
Nous sommes restés Là toute la fin de la journée, à ne rien faire et à rager. Le jour tomba peu à peu. Les canons et les mitrailleuses faisaient le bruit d’une mer qui déferle sur une plage de galets; et, quand la vague rentre, les galets sont roulés les uns sur les autres... Il y avait, sur la droite, un combat d’artillerie.
Nous attendions. Des branches d’arbres nous tombaient sur la tête. Le crépuscule s’achemina. Les mitrailleuses se turent un peu.
Tout à coup, — ordre de nous replier!...
Qu’est-ce? Pourquoi? Qu’y *a-t-il ? On nous
remmène !... Nous avons fait ce grand effort, nous avons eu cette chance de parvenir, sans être tués, jusque-là, pour rien?... Il nous fut pénible de quitter ce mur et de battre en retraite, sans savoir pourquoi...
Nous redescendîmes cette hauteur que nous avions gravie avec tant de difficulté. Dans l’obscurité, nous buttions contre des cadavres.
Est-ce que la bataille était finie?... Tout le monde rappliquait. De divers points, des troupes descendaient. Désarroi, surexcitation, colère et, par endroits, des commencements de panique...
Notre petit groupe vit arriver un général à che-
val. Ce général était hors de lui. Il nous interpella rudement, nous traita de « braillards », d’ « énerg’umènes », nous demanda où nous allions, nous insulta... La fureur nous affolait : peu s’en fallut qu’il n’eût la cervelle brûlée... Est-ce que nous savions où nous allions? est- ce que nous avions désiré cette retraite!...
Quelques années après, je me suis trouvé chez des amis avec ce général; je lui ai rappelé l’aventure et avoué qu’il l’avait échappé belle.
— Est-ce possible?... s’écria-t-il. J’aifait cela?... Et vous éjiez là, avec Régnault?... Est-ce possible?... Nous étions fous, oui, tous, c’est mon excuse !...
Nous étions fous, en effet, de fatigue, de douleur, de faim, de rage.
Ensuite, nous avons rencontré Ducrot :
— Quoi?... fit-il.
— On nous a dit de nous replier...
Ducrot ne répondit pas et ne s’arrêta même pas : il allait à l’inverse de nous. Nous avons rebroussé chemin, nous avons essayé de le suivre. 11 était à cheval. 11 galopa et il se perdit dans les ténèbres... Alors, nous sommes revenus à notre bataillon qui descendait, qui descendait. Et je ne sais combien d’autres bataillons descendaient aussi, en désordre, en folie, presque en déroute. Des milliers de soldats, ombres parmi la nuit, filaient, filaient... Oui, c’était bien la retraite, et nous ne nous étions pas trompés!...
Nous nous sommes arrêtés auprès du château, devant le perron. Les Allemands, qui n’avaient pas bougé de leurs positions, tiraient toujours. Leur feu plongeant venait jusqu’à nous; des balles s’aplatissaient sur les murs.
Tant de balles avaient sifflé autour de nous,
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depuis des heures ej des heures, que nous n’y faisions plus attention.
C’est alors que Régnault, consultant sa giberne, me dit :
— J’ai encore quelques cartouches; je vais aller les tirer. . .
— Mais non, lui répondis-je, reste donc là; c’est fini...
Il tenait à son idée. Il s’éloigna : — je ne l’ai plus revu vivant.
Tout le temps qu’avait duré la bataille, je l’avais vu calme, très brave, circonspect. Pourquoi voulut-il s’éloigner? Quelle frénésie le prit? La bataille était finie... Une fatalité pressante le poussait, à son insu. Il avait rendez-vous avec la mort : il s’y rendit, sans le savoir...
D’ailleurs, je n’étais pas autrement inquiet, en le voyant partir. Nous avions échappé à tant de périls qu’il me semblait que nous étions invulnérables. Et puis, Régnault n’avait-il pas son étoile, qui toujours le protégeait, même s'il se lançait en quelque folie?... Et puis la bataille était finie. Peu à peu, le tir des Allemands s’espaçait. 11 n’arrivait plus que de rares balles, qui tombaient n’importe où : — pouvais-je imaginer que l’une de ces balles perdues irait justement trouer la tempe de Régnault?...
Tout de même, après quelques minutes, le temps me dura; j’avais hâte de le voir revenir...
Ensuite, on nous donna l’ordre de nous replier sur le mont Yalérien. Régnault n’était pas là. Il faudrait partir sans lui. On fit l’appel. « Présent, présent... » Mais, entre ces divers « présent », il y avait des silences, des séries de silences; autant de disparus — prisonniers, blessés, tués, qu’en savait-on?
— (( Régnault! »
Silence. Je frissonnai... Et, dans les restes de notre escouade, il y eut un murmure d’effroi...
Je suis parti à sa recherche. Il faisait nuit noire. Je croyais qu’il était blessé, je voulais le croire; j’écartais, avec une sorte de panique superstitieuse, l’idée qu’il fut tué. J’allai dans la direction qu’il avait prise en me quittant, je remontai la pente, le parc; je ne sais pas trop où j’allai... Je m’attendais à le voir réapparaître, boitant, ou le bras en écharpe, ou son mouchoir autour de la tête, ou bien affalé au pied d’un arbre. Je me cognais contre des arbres, je buttais contre des cadavres, je marchais sur ces choses molles... Je m’affolais... Je criais :
— Henri!... Henri!...
Ma voix tombait dans le silence de ce bois nocturne, de ce bois mortuaire.
De temps en temps sifflait encore une balle et des brindilles se brisaient autour de moi.
J’avançais comme je pouvais, tantôt essayant de courir, tantôt retardé par l’obstacle des arbres et des corps. Je suivais une allée, je la perdais, je m’engageais dans des fourrés inextricables et je criais à tout hasard le nom de mon ami.
Enfin, j’aperçus une lumière, uhe cabane. Je m’approchai. J’entendis des cris de douleur. J’entrai.
Dans cette cabane, il y avait des chirurgiens et des blessés. A la lueur de vagues lanternes, on coupait des bras, des jambes, on taillait et le sang coulait et la chair souffrante hurlait. L’horrible spectacle : en plein bois, en pleine nuit, cette cabane isolée où s’entasse la misère atroce des corps déchiquetés, des membres pantelants.
Parmi ces blessés, je cherchai Régnault, avec la^
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crainte et l’espoir ensemble de l’y trouver... Non, il n’était pas là... Mais alors, était-il avec les vrais vivants ou avec les morts?...
Quand je quittai cette cabane, le cri des blessés me suivit longtemps... La bataille avait été silencieuse, je vous l’ai dit ; et elle aboutissait à ce hurlement de douleur!... La véritable horreur de la guerre, c’est, le soir, le résidu de la journée... L’après-midi, ça va!...
Après cette vision de clarté sanglante, je rentrai dans la nuit : mes yeux gardaient de lugubres images. Et je continuai ma course effarée... J’avais lâché mon fusil, trop lourd à mes mains. Le moment où je l’ai lâché, je ne me le rappelle pas. Je me rappelle qu’il me fut lourd à porter, qu’il se prenait dans les branches des arbres, et je me rappelle qu’ensuite je ne l’avais plus : voilà tout. Ce qui s’est passé alors, je ne le sais pas, je ne l’ai jamais su... J’ai butté, probablement; je suis tombé, j’ai perdu connaissance. Depuis J a veille, je n’avais pas mangé; depuis la veille, j’étais en présence de la mort. Ajoutez l’horrible inquiétude, l’affolement de Régnault perdu !...
Plus tard, quand j’ai repris mes sens, j’étais dans le bois de Buzenval, couché tout de mon long. J’avais au poing mon revolver. C’était l’aube, à peine l’aube, le premier petit jour, plus sinistre que jamais. Je tremblais, je grelottais... Pourquoi avais-je mon revolver au poing?... Je me suis dressé, je me suis souvenu de l’absence de Régnault. J’ai voulu marcher, mes jambes flageolaient. Sans l’avoir décidé, je descendis la pente; elle me menait malgré moi, comme un homme ivre, qui cède aux facilités du chemin.
Sur le flanc du mont Yalérien, j’aperçus des lueurs rouges, disposées circulairement... On eût
dit d’un prodigieux escalier qui tourne; et j’ai cru voir la tour de Babel, mystérieuse, effrayante, colossale, absurde!...
Le jour naissait... J’allais, j’allais... A mesure que j’approchais de cette tour de Babel, elle devint peu à peu le mont Yalérien. Les feux qui l’illuminaient, c’étaient les bivouacs des soldats, campés là, dormant.
Parmi ces soldats, je cherchai mon bataillon. J’allais, regardant les uniformes, demandant le 69e... Enfin, je vis les capotes brunes, mes camarades.
Au jour, on fit l’appel. Que de manquants!...
— Begnault!...
Silence... 11 me sembla que j’aurais dû le retrouver ici, rentré sans m’avertir... Silence!...
Comme des masses lourdes, les soldaLs se dressèrent... Nous retournions à Paris, — oui, déçus, affligés, honteux, — sans les morts! Nous retournions à Paris, n’importe comment, par petits pa quets, le bataillon défait, traînant le pas, tant nos jambes étaient roides. Nous ne savions pas notre chemin; nous le demandions aux gens des maisonnettes, peureuses, qui s’ouvraient... De temps en temps, nous nous asseyions au bord de la route, à cause de notre lassitude; repartir n’était pas commode... Et, dans ma tête, quelque chose criait : « Begnault! Begnault!... »
Bentrer sans lui!... if ne suis arrivé chez moi qu’à la fin de l’après-midi. Mon père n’était pas à la maison. 11 avait entendu dire que des soldats rentraient par le chemin de fer; il m’attendait à la gare... Enfin, nous nous sommes retrouvés. Il me demanda :
— Et Begnault?...
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Des amis vinrent ,aux nouvelles... Je ne savais rien. J’étais harassé, fourbu...
L’armistice fut déclaré. Alors, nous sommes partis, mon père et moi, à la recherche de Régnault, là-bas, à Buzenval. J’ai refait ce chemin, j’ai revu ce pays!... Sèvres, Nanterre, Surèsnes, et le champ de bataille. Les morts étaient encore à terre, mais rangés maintenant, couchés en lignes parallèles, de place en place. L’intendance était passée par là. Et des voitures de bouchers, de grandes guimbardes à deux roues, venaient prendre les morts, les emportaient, en hâte, par charges lourdes.
Nous entrions dans les maisons; nous demandions si l’on n’avait pas vu un blessé, tel blessé... Oui... Non... Capote brune?... Oui... Non... Mais on avait emporté le blessé; ou bien le blessé était mort ; — un autre blessé, n’importe quel autre blessé, pas Régnault!...
J’aurais voulu le retrouver parmi les blessés; et, par moments, j’aurais voulu, puisque je devinais qu’il était mort, le retrouver parmi les morts; — tout plutôt que cette horreur de l’avoir perdu, d’avoir perdu même son cadavre.
Cette recherche dura longtemps. Enfin, nous avons reçu, de la préfecture de police, un avis nous faisant connaître que le corps de Henri Régnault, était au Père-Lachaise.
Je courus au cimetière, qui était bondé de gens en pleurs. Les voitures de bouchers apportaient leurs sinistres charges, les déposaient et repartaient en quérir d’autres...
J’entrai dans la maisonnette du jardinier : la petite maisonnette où le jardinier du cimetière dépose ses pots de fleurs, ses râteaux, ses bêches, ses arrosoirs. Il y avait là des cris, des ululements.
Les cadavres étaient posés les uns sur les autres et faisaient un long tas, haut d’un mètre et demi. On cherchait là... Je cherchai; je tirai des bras, des jambes, pour déplacer des cadavres qui m’en cachaient d’autres... Je ne trouvai rien.
Des femmes étaient folles, hurlaient. L’une demandait un gilet de flanelle et des bas pour les mettre au cadavre de son fils qui, disait-elle, aurait froid.
J’allais sortir, lorsque je vis, dans un coin, une boîte, un cercueil fait de planches vite clouées. Je soulevai le couvercle : Régnault!...
Oui, c’était lui, tout nu.
Auprès de la boîte, un paquet de son pantalon, de sa capote et de son képi : le reste avait été volé.
C’était lui!... Je le reconnus. Son visage était souillé de terre, des feuilles mortes étaient collées au sang de sa blessure. Sa blessure : un trou à la tempe gauche, un si petit trou que mon petit doigt n’y entrait pas. Du sang coulait aussi de sa bouche.
Je le regardais.,,. Soudain, je vis entrer sa liancée... Et je me rappelle qu’alors, d’un geste brusque de pudeur, je ramenai sur lui le couvercle du cercueil et le cachai jusqu’au menton.
Un peu plus tard, je suis allé chercher de l’eau et j’ai lavé son visage. Il était beau, calme, serein... Je le lavais lorsque arriva Barrias, le sculpteur, notre ami. Barrias était officier : je ne sais plus dans quelle arme... Il me dit qu’il fallait mouler ce visage qui nous était cher. Il s’en alla et bientôt revint, avec du plâtre. Nous avons fait tous les deux ce moulage, qui est au musée Carnavalet : des poils de la barbe et des cheveux y sont restés.
Le corps d’IIenri fut emporté à Saint-Augustin. Où était le père Régnault, je ne le savais
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pas... Deux jours après, le service funèbre fut célébré. #
11 y avait beaucoup de monde. La nouvelle de la mort de Régnault avait été vite connue à Paris. Saint-Saëns joua lui- même, -sur l’orgue, sa Marche héroïque, qu’il avait composée pendant la guerre et qu’il acheva pour les obsèques de Régnault.
Tous ceux de nos amis qui n’étaient pas morts furent là, beaucoup en uniformes, d’autres ayant déjà repris leurs vêtements de civils, puisque c’était fini, puisque le suprême découragement nous accablait.
Oui, nous avions reçu, par la mort de Régnault, la dernière tape.
Lorsque se déchaînaient dans l’église les beaux accents de la Marche héroïque, c’était tout notre espoir, c’était toute notre jeunesse dont la mort était célébrée.
L’effondrement, la fin de tout!... Les survivants, autour de ce cadavre, sentaient que le meilleur d’eux-mêmes était mort. Régnault, Régnault!... Entre les rangs de cierges, il était la France morte, la France ensevelie; il était nous-mêmes tués en pleine jeunesse, en pleine ardeur, en pleine confiance.
Au cimetière Montparnasse, il y eut des discours. Mais, ici, je ne sais plus; je ne me rappelle plus; tout ce que je me rappelle, je vous l’ai dit...
— Les semaines qui ont suivi la mort de Régnault furent écrasées de trop de douleur et d’ennui.
Chaque .jour, il fallait apprendre une mauvaise nouvelle. Nous nous rencontrions, les survivants, dans les rues : un tel était mort, tel autre mourant. Oui, la fatalité passait sur nous !
Beaucoup avaient été tués. Il en mourait encore, des suites de leurs blessures, ou bien de fatigue, ou bien de trop pesante tristesse. Giraud, le peintre, esprit délicat, lettré, charmant, s’en allait d’un refroidissement qu’il avait pris aux avantpostes. Et que d’autres, dont j’ai même oublié les noms, et qui seraient devenus célèbres!... Notre génération fut décimée, elle fut découragée; aussi n’a-t-elle pas donné ce qu’on devait attendre d’elle.
Dès que j’ai pu quitter Paris, j’ai voyagé un peu. Le père de Régnault, qui s’était retiré en Savoie, me supplia d’aller le voir. Je lui portai des lettres de son fils, des souvenirs; et je dus lui raconter
tout cela, revivre pvec lui tout cela, en détail. Il était froid, calme, très changé ; il faisait un trop énergique effort pour dissimuler son chagrin. Et il se raidissait; mais il m’était plus pénible ainsi.
Je suis allé aussi à Fribourg, en Suisse, voir la duchesse Colonna, lui parler de Régnault. Elle était là chez sa mère. La mort de Régnault l’avait profondément affectée. J’ai passé auprès d’elle quelques jours de paix, de repos, de souffrance convalescente. La Suisse, qui est un doux et sage pays, me donna la tranquillité dont j’avais besoin. Enfin, je suis allé à Marseille. Il m’était agréable d’être loin de mes tristesses et de croire que peu à peu je les oublierais...
Mais bientôt une lettre de mon père me rappela.
Il me révélait ce que j’ignorais : les préludes de la Commune, — et qu’après l’effroyable guerre étrangère on commençait, chez nous, à se tuer entre soi !...
Tant de malheurs m’avaient accablé qu’une sorte d’insensibilité m’était venue. Cependant, cette calamité nouvelle et absurde m’offensa comme un excès, comme un acharnement immoral du Destin.
Comment cette folie est née, il faut avoir vécu ces mois de la guerre et du siège pour le comprendre. Le découragement et la surexcitation tout ensemble entretenaient dans les esprits un état morbide. Et puis, on avait trop bu et trop peu mangé. Et puis, la misère des pauvres gens était trop intense. Et puis, on avait l’inquiétante impression d’être descendu au fond du désespoir et de la honte... Ajoutez la fièvre obsidionale, la crainte et le soupçon perpétuel de la trahison. Rref, la panique était installée dans les âmes et les alarmait.
Mon père, qui était propriétaire rue de Piome, et moi, nous recevions des lettres de menaces, des
lettres imbéciles et pitoyables d’énergumènes aux abois.
On nous fit savoir que la garde nationale et les bataillons de marche devaient se rassembler à Versailles et se tenir à la disposition du gouvernement. Le gouvernement était alors à Versailles.
Donc, nous avons quitté Paris, délaissant notre maison, nos besognes et l’espoir d’une reprise de la vie.
Le printemps à Versailles au mois de mai 1871 fut extraordinaire, extravagant, triste et comique. Tout Paris était là. L’hôtel des Réservoirs était le Tortoni des flâneurs; les grandes avenues de Louis XIV avaient l’aspect du Boulevard. Ces Parisiens en exil étaient bien singuliers, étonnés et presque amusés quelquefois de leur changement d’existence, peu sérieux, somme toute, malgré le bruit continuel du canon et de la fusillade. Mais, depuis tant de mois, on avait pris une telle habitude de ce bruit qu’on n’y était plus attentif. La noble et silencieuse Versailles eut, en ce printemps, l’air d’un asile de neurasthéniques et d’hypocondriaques. On se promenait, fumant, discutant, par les allées du parc tranquille. On rencontrait des amis nombreux, les uns découragés, les autres exaspérés. Des gens qui réussissaient, non sans peine, à quitter Paris et à traverser les lignes des insurgés pour gagner Versailles apportaient de mauvaises nouvelles : une maison avait brûle, ici ou là; il en brûlait beaucoup et chacun se figurait sans cesse apprendre l’incendie de sa demeure.
La pensée que les Allemands assistaient à cette infâme comédie était insupportable et nous révoltait plus que tout le reste. Le bruit courait qu’ils encourageaient l’insurrection et l’excitaient. Au
fond, la Commune recruta ses troupes — laissons de côté les politiciens — parmi de pauvres diables qui, à bout de misère, désiraient gagner trente sous par jour.
Versailles s’était éveillée et ranimée : elle semblait folle. Moi, je n’arrivais pas à me calmer... Tenez, voici quelques bouts de lettres que j’adressais à ma sœur vers le milieu du mois d’avril; vous y trouverez l’indication de l’état d’esprit douloureux où nous étions :
« Une rage concentrée, et le mépris de tout. Je ne veux pas encore quitter Versailles, n’ayant plus confiance en l’avenir. Les uns nous disent que tout va bien, les autres affirment le contraire. Je ne vois partout qu’incapacité, lassitude, et j’ai bien peur que les Prussiens ne soient amenés à finir le drame. En fait de honte, c’est complet !... Il faut que cela finisse le plus tôt possible ; autrement... Je passe ma journée dans le parc, je tâche de m’éloigner de la réalité, tout en restant à la disposition des événements. Le parc est superbe; les arbres commencent à se parer de leurs vêtements printaniers... »
Du mois de mai : « Notre existence de réfugiés devient de plus en plus longue... Etre à la porte de Paris et n’y pouvoir rentrer! Ce bruit de canon qui ne cesse ni jour, ni nuit!... Il paraît qu’on a fait une brèche et qu’on a hâte de l’agrandir. Nos soldats sont enragés contre cette canaille pour laquelle il n’y aurait pas de châtiment assez sévère, ni de couteaux assez tranchants, ni de baïonnettes assez pointues, ni de balles assez meurtrières... »
Cela m’étonne, aujourd’hui, de relire cette phrase écrite par moi. Je la trouve un peu féroce... Que voulez-vous? Nous étions à bout de patience, à bout de nerfs; je vous assure
que, la Commune après la guerre, c’était trop !...
« ... Je voudrais bien me remettre au travail. Mais je n’ai pas la cervelle assez tranquille ni le cœur assez gai... Et puis, me remettre au travail, seul, sans mon Régnault!... J’essaye de me dompter; ce n’est pas commode... »
Quand je pus travailler un peu, ce me fut une diversion précieuse. Je rencontrai, un jour, sur la place d’Armes, un de mes amis, Devéri », le neveu du peintre et le fils du lithographe, — les Devéria étaient deux frères. — Ce Devéria junior était au collège avec moi. Lorsque nous avions quinze ans, l’un et l’autre, on demanda des élèves interprètes pour la Chine. Il partit avec un autre de nos amis, le petit Bertal, le fils du caricaturiste qui était alors si à la mode. Partir pour la Chine, cela semblait alors le comble de l’audace et de la plus étonnante imagination. Ces deux camarades nous eurent l’air de Robinsons aventureux ét de trop romanesques explorateurs. Devéria vécut assez longtemps là-bas et finit par y avoir une très belle situation. Je le rencontre donc à Versailles, sur la place d’Armes, un après-midi du mois de mai 1871... A peine nous reconnaissions-nous.
— J’ai avec moi une ambassade chinoise ! — me dit-il ; et je crus qu’il était fou, mais il insista : — Oui, une ambassade chinoise!... Ils viennent payer une indemnité de la part de leur gouvernement. Et voilà plusieurs semaines que je cherche partout notre gouvernement, à nous, sans le trouver. 11 faut que je le trouve. Je ne peux pas laisser mes Chinois rentrer chez eux sans avoir acquitté leur mission... Je ne sais que faire d’eux et je ne sais comment obtenir leur patience... Ça n’est pas commode d’avoir une am-
bassade chinoise sur les bras, par le temps qui court!...
Son embarras était comique. Moi, cette survenue des Chinois, dans la ville de Louis XIV, au milieu des Parisiens chassés de leur capitale par la Com mune, me parut compléter à merveille cette absurdité paradoxale dans laquelle nous vivions.
Le gouvernement avait beaucoup voyagé, ces derniers temps. Il était à Bordeaux quand mon ami Devéria le cherchait à Tours, ou réciproquement. La Commune le fit rentrer à Versailles. Mais alors, les événements ne lui laissaient pas trop le loisir de recevoir ces Chinois imprévus. Les Chinois n’y comprenaient rien, se demandaient si l’on ne se. moquait pas d’eux et menaçaient de retourner en Chine...
Soudain, Devéria eut une idée :
— J’y songe !... Si tu faisais le portrait du chef delà mission... ça l’occuperait.,. Veux-tu?...
L’étrange é de l’aventure me tentait.
— Je veux bien...
Devéria me présenta au personnage. C’était un grand personnage, un mandarin !...
— Seulement, ne te dépêche pas. Fais durer le portrait : c’est ma dernière ressource... Si tu vas trop vite, je suis perdu. . .
Et c’est ainsi que je me mis à ce tableau de Pénélope.
Mes Chinois avaient loué un grand appartement meublé où ils s’étaient installés, à la chinoise autant que possible. C’est-à-dire qu’ils avaient ajouté au mobilier Tançais mille bibelots de chez eux, des étoffes peintes ou brochées, des bonbonnières, des vases, que sais-je?... Quelques-uns de ces diplomates parlaient un peu français, et nous eûmes des conversations variées, des plus cocasses.
Les bibelots m’enchantaient par leur grâce ingénieuse, leur couleur fine et leur spirituel arrangement. J’en faisais des croquis... Pendant quelques heures, chaque jour, je me croyais transporté miraculeusement à Pékin. Puis, à la fin de l’après-midi, dehors, quand je retournais chez moi, le bruit du canon me rappelait à la cruelle, à l’odieuse réalité.
Si je travaillais avec trop d’entrain, si le portrait de l’ambassadeur allait trop vite, Devéria s’inquiétait, s’approchait de moi et me disait tout bas:
— Doucement, doucement!...
Alors, comme si j’avais besoin de repos, nous interrompions la séance et nous prenions une récréation. Gela consistait parfois à jouer, dans leur grand salon très meublé, à la balle, au ballon, au volant. Et c’était plaisir de voir courir, bondir et s’ébattre ces Chinois agiles dont les magnifiques robes volaient au vent de leur course; leurs longues nattes se trémoussaient derrière eux et, à chacun de leurs détours, les cinglaient comme des fouets.
Et puis Devéria me racontait des histoires de là-bas, fort singulières et qui m’enchantaient... Voici, par exemple, celle d’un missionnaire ingénieux. Il éprouvait une terrible difficulté à expliquer aux petits confucistes Jésus et les douze apôtres. Alors, il fit une image, une grande image, ou il représenta l’empereur Napoléon 1er accompagné de ses maréchaux; l’Empereur avait autour du front une auréole... Les petits confucistes ignoraient Jésus et les apôtres; mais ils connaissaient l’Empereur et ses maréchaux... C’est ainsi que Napoléon auréolé fut, dans l’Empire du milieu, l’emblème improvisé du Christ!...
Parmi les diplomates jaunes, je m’étais lié par-
ticulièrement avec un très jeune homme, qui s’appelait, je crois, Tsien-Tsien, esprit remarquable, fin, gracieux. Il fit plus tard une belle carrière, fut ambassadeur en divers endroits, notamment à Paris, où je l’ai revu, mais devenu gras mandarin de svelte adolescent qu’il était à l’époque de la Commune...
D’ailleurs, tous ces Chinois étaient fort aimables et, tout compte fait, patients. Le temps passait et le gouvernement français ne leur donnait pas audience; le gouvernement français était plus mystérieux que le leur, plus secret, plus inabordable, bien qu’il ne fût pas gardé, comme le Fils du Ciel, par la triple enceinte d’une ville sacrée. Ils ne comprenaient absolument rien à la situation dans laquelle ils trouvaient notre pays. Quand le canon tonnait fort, ils demandaient ce qu’il y avait; et nous leur disions n’importe quoi : le moyen d’expliquer la Commune à des Chinois qui ne s’y attendent pas?...
En dépit de mes lenteurs concertées, il fallut bien, un jour, que le portrait du mandarin fût achevé. J’avais beau le reprendre sans cesse, en recommencer inutilement les détails et me reposer très souvent, je dus avouer à Devéria que c’était fini, qu’il eût à chercher un autre passe-temps pour ses diplomates... Que devint l’ambassade? je ne le sais plus. Je quittai Versailles peu de jours après avoir terminé mon portrait, et alors j’eus autre chose à penser : Paris brûlait.
On m’a bien dit — mais je n’en suis pas sûr — qu’en débarquant à Canton mon modèle eut des ennuis et même fut mis à mort : pourquoi, comment? je n’en sais rien. Quant à mon portrait, qu’est-il devenu, dans cet effondrement d’une fortune diplomatique?... Je l’ignore.
LES SOUVENIRS l)’UN PEINTRE
Un soir, sur la place d’ Armes, on amenait des prisonniers. Arrive une voiture qu’encadrent des cavaliers. Une tête sort de la portière, une tête pâle, étrange : Rochefort. Il était prisonnier ; la voiture qui l’amenait s’arrêta devant la grille d’une caserne. La grille s’ouvrit tout de suite et Rochefort fut introduit hâtivement. Il fallait le soustraire à la foule exaspérée, folle, et qui l’eût massacré, sans doute...
Les Parisiens de Versailles avaient un forcené désir de rentrer à Paris. Dès que ce fut possible, après l’échec des insurgés, vers la fin de mai, presque tous s’en allèrent, avec une impatience de collégiens — ou d’exilés. Ce qui nous attendait à Paris n’était pourtant pas gai !
LA. COMMUNE
— Nous avions hâte de quitter Versailles, mon père et moi. Le temps nous durait; le peu de nouvelles que nous recevions de Paris étaient mauvaises, plus effrayantes encore par l’incertitude ou nous étions des détails précis. N’allions-nous pas trouver en décombres notre maison ?
Nous avons suivi les troupes qui rentraient à Paris? mon père en garde national, moi en capote brune de bataillon de marche.
La route de Versailles avait été déblayée; mais Paris n’était pas encore débarrassé des insurgés : repliés là, ils tenaient bon et leur résistance pouvait se prolonger encore, quelque temps... Arrivés au Point-du-Jour, nous reconnûmes l’un de nos amis, officier d’artillerie : il avait ses canons braqués sur Paris et, pour tirer, n’attendait que des ordres... Vous imaginez ce que put être, à des gens qui comme nous venaient de passer le siège, cette vue de bouches à feu tournées vers notre capitale : et, cette fois, des canons français!...
L’horreur de ce spectacle faisait qu’on fermait les yeux et qu’on s’écartait en frémissant de rage, de chagrin, de honte.
Nous avons suivi la Seine jusqu’au pont de l’Alma. Et, là, nous nous sommes arrêtés un peu, afin de voir Paris, afin de voir où en était l’agonie de Paris. Nous entendions un vacarme perpétuel de grêle fusillade et de tonnante canonnade. Nous nous dissimulions, de notre mieux, derrière le parapet du pont, et nous regardions... De tous côtés montaient, blanches ou noires, ici lourdes et tournoyantes, ailleurs sveltes et jaillissantes, les fumées des incendies. Elles partaient à distance les unes des autres et puis, un peu plus haut, se rejoignaient en masses sombres : le ciel en était obscurci...
Il me sembla, lorsque surgit l’un de ces nuages, que le Louvre brûlait. J’en eus un véritable désespoir : je crus que s’effondrait dans un brasier final le trésor des siècles et toute notre civilisation; ensuite la barbarie n’aurait plus qu’à s’installer en incontestable maîtresse de Paris!... C’était, je crois, la bibliothèque du Louvre qui brûlait, et le Palais-Royal.
Soudain retentit une détonation formidable; et une immense fumée s’élève, en colonne droite, vers le ciel; elle pousse avec une rapidité vigoureuse et, quand elle arrive à quelque hauteur, s’écrase comme sur un invisible plafond; les bords retombent, et l’on dirait d’un prodigieux champignon qui s’est dressé hors de la pourriture de Paris sanglant. C’est la poudrière du Luxembourg qui a sauté. Le silence se rétablit, le calme, interrompu de temps en temps par de lointaines fusillades. Elles fumées continuent de s’accumuler, de former sur la ville une nuée pareille à un
LA COMMUNE
suaire qui va tomber sur tant de tristesse et d’abjection.
Tout près de nous, sur le quai, il y avait un cheval mort, les jambes raides, le ventre gonflé, un cheval militaire, tué et qu’on laissait là. Tout à coup, un gamin, un petit voyou de quatorze ans, sortit je ne sais d’où, se croyant seul, et vite, vite, comme un voleur qui se dépêche, qui profite du bon moment, il courut au cheval. 11 avait un fort couteau à la main; vite, vite, il tailla dans le cadavre du cheval un morceau de viande, qu’il emporta saignante sous son bras. L’opération n’avait duré qu’un instant; le petit homme s’enfuit à toutes jambes, avec sa nourriture. Gela dut faire, le soir, une ripaille !...
Les quais étaient déserts absolument. Toutefois nous aperçûmes, sous l’arche d’un pont, devinez quoi... Un pêcheur à la ligne!... Protégé par l’arche du pont, cet homme paisible et patient trempait, tandis que Paris brûlait, du fil dans l’eau... Il avait l’air attentif et doux de tous les pêcheurs à la ligne. Ni les explosions ni les jaillissements de fumées lugubres ne le distrayaient de la contemplation de son bouchon, que les petites vagues de l’eau faisaient sautiller. Par moment, il soulevait sa ligne, vérifiait fliameçon, puis le lançait et attendait. Il semblait ignorer tout le reste... Ce n’était pas un dilettante, que ce pêcheur à la ligne, mais un affamé qui songeait à son repas.
Nous nous sommes dirigés, mon père et moi, vers le Palais de l’Industrie. Un groupe assez nombreux de communards s’y était réfugié. L’avenue des Champs-Elysées était, dans toute sa longueur, tenue en respect par des canons qui, de l’Arc de Triomphe, la menaçaient. Cette prome-
ïiade, quelques mois plus tôt, sous l’Empire, était si belle! Nous la retrouvions sinistre, affreuse. Sur le fût des arbres, il y avait des balles de plomb, aplaties, encastrées. Cependant, le printemps s’épanouissait; les bourgeons éclataient de sève riche et les feuilles naissaient aux branches.
Le but de notre course triste et dangereuse était de rentrer chez nous, rue de Rome.
Sur la place Saint-Augustin, nous avons dû nous arrêter. L’artillerie était là — et travaillait. Les canons tiraient droit dans la longueur du boulevard Haussmaiin jusqu’aux maisons de la rue Taitbout qui barent. cette perspective. Le boulet passé, les gens, concierges ou autres, à droite et à gauche du boulevard, mettaient le nez dehors et profitaient de l’accalmie pour . regarder un peu les dégâts, le résultat; puis ils rentraient chez eux, ainsi que les y engageait la prudence.
Les soldats avançaient lentement, refoulant de proche en proche les insurgés. Ils faisaient avec leurs sacs de petites barricades derrière lesquelles, allongés sur le sol, ils s’installaient pour tirer, à l’occasion, quelques coups de fusil. Puis ils se dressaient, prenaient leurs sacs et, un peu plus loin, recommençaient la même manœuvre.
Enfin, nous sommes arrivés rue de Rome, et notre joie fut grande de trouver notre maison debout. On venait de délivrer le collège Chaptal, que les communards avaient occupé. Le quartier, silencieux, était à peine remis, pourtant, d’un tel émoi.
A la porte de notre maison, nous aperçûmes, qui regardaient vaguement la rue, le concierge et notre ami Maxime Du Camp.
— Ça chauffe ! nous dit-il; ça chauffe !...
LA COMMUNE
Maxime Du Camp habitait, dans la maison de mon père, un appartement où il y avait fait, d’un vaste atelier, son cabinet de travail et sa bibliothèque. Il a demeuré chez nous assez longtemps et il devint notre ami. C’était un homme extrêmement agréable et gentil, très serviable, toujours prêt à la causerie, ou il était fort brillant, grâce à la merveilleuse profusion de ses anecdotes. Il les contait le mieux du monde et avec un plaisir manifeste. Même, il lui était impossible de garder pour lui, en égoïste, une anecdote qu’il se rappelait soudain. Vous savez qu’on lui a beaucoup reproché certaines révélations relatives à Flaubert... Il a eu tort, je l’admets... Seulement, ce que je certifie, c’est, qu’il n’y avait en lui ni méchanceté ni malveillance : ii racontait des histoires, voilà tout!... Il était un anecdotier passionné : comment, alors, être bien discret?...
Il était grand, élancé, très élégant de manières, les cheveux frisés et grisonnants, gai, aimable...
Pendant tout le temps que dura la Commune, il resta à Paris, rue de Rome. Je me figure que, tout en maudissant cette abominable insurrection, il y prenait quelque plaisir, tant il était curieux, avide de documents et collectionneur de petits faits.
Il avait été garibaldien, dans sa jeunesse, garibaldien comme plusieurs de sa génération, par sentiment, oui, et par goût de l’aventure pittoresque. J’allais souvent le voir, et il me racontait volontiers sçs souvenirs de conspirateur. Les subtiles machinations, les complots bien agencés l’amusaient. 11 me disait que l’une des grandes difficultés, là-bas, était de correspondre entre gens affiliés au même parti. Le télégraphe n’allait pas dans les coins et recoins de la péninsule, comme aujourd’hui. On recourait à divers arti-
fices : on utilisait, par exemple, des ‘journaux sur lesquels on avait marqué d’un petit point, à l’encre, quelques lettres de place en place : le lecteur averti reconstituait aisément la phrase, en combinant ces lettres selon des méthodes convenues. Ou bien on glissait de petits papiers dans les boîtes à congé de soldats gagnés à la cause; ces boîtes à congé, en fer-blanc, contenaient les livrets matricules des soldats, leurs pièces d’identité; elles avaient la forme de ces boites où les pharmaciens mettent des sinapismes... Ah! le télégraphe et le téléphone ont du tout au tout changé la vie des conspirateurs!...
Maxime Du Camp passa les semaines de la Commune à regarder, en curieux diverti, à observer, à prendre des notes. Après la Commune, il continua de se documenter : il préparait ses Convulsions de Paris. Et voici comment il se documentait.
Il demeurait toujours chez mon père. Un jour, le concierge nous signala, et non sans un effroi sincère, qu’il venait à la maison dès gens de très mauvaise mine, dont le costume, les façons et la physionomie surtout l’inquiétaient. Ils demandaient tous M. Maxime Du Camp. Le concierge aurait bien voulu les mettre à la porte : il n’osait pas prendre cette initiative sans en avoir reçu l’ordre du propriétaire, mais il considérait que, fréquentée ainsi, la maison n’était pas sûre...
J’allai trouver Maxime Du Camp.
— Qui diable recevez-vous?
— Des communards ! me répondit-il.
El, voyant ma surprise, il ajouta :
— Oui, d’anciens communards qui, pour trois ou quatre francs l’un, viennent me donner des renseignements sur ce qu’ils ont vu, sur ce qu’ils ont fait. Je note leurs récits et, de cette manière, je
LA COMMUNE
connaîtrai bientôt la Commune comme si j’y avais moi-même collaboré. Ah! ce sont de précieux gaillards, pour un historien!...
— Mais vous ne craignez pas?...
Un grand nombre de communards, après la défaite de l’insurrection, ne s’étaient pas remis au travail, soit que leur mauvaise réputation les eût empêchés d’en trouver, soit qu’il leur déplût de rentrer dans la vie régulière. Alors, ils étaient devenus des espèces de bandits, de vagabonds redoutables qui battaient le pavé de Paris et qui, longtemps, tourmentèrent la population paisible.
Tels furent précisément les clients habituels de notre ami. Les premiers convoqués racontèrent la chose aux camarades; il y avait là quelque argent à gagner sans peine, et ce fut à qui, parmi cette canaille, documenterait l’historien de la Commune.
— Prenez garde! lui dis-je.
— Oh! me répondit-il, je prends garde. Je ne reçois mes bonshommes qu’un à un : je ne tiens pas à m’entourer de ces documents-là. Celui que je reçois entre; je le fais approcher : il reste debout, ici, en face de moi, et mon bureau nous sépare. 11 me dit : « Bonjour, citoyen! » Je lui réponds : « Bonjour, citoyen! » car il faut être courtois envers les témoins. S’il met ses mains dans ses poches, moi je ne sais pas ce qu’il peut tirer de ses poches : un couteau, un revolver, un quelconque ustensile malveillant... Alors, je dis au citoyen :
« Citoyen, tu vas retirer tes mains de tes poches! » S’il les retire gentiment, c’est bien. S’il traîne un peu, s’il fait mine de résister à mon invitation, je me baisse, comme ceci, et, sans perdre de vue mon interlocuteur, je décroche là-dessous, — voyez,
sous la caisse de mon bureau, — ce brave revolver que voici, armé congrûment; je le braque sur mon interlocuteur étonné, puis je répète : « Citoyen, retire tes mains de tes poches! » Cette fois, le citoyen n’hésite pas; il devient doux comme un mouton. Je raccroche mon revolver ; je laisse au citoyen le temps de se remettre d’une légitime émotion. La rudesse de mon procédé l’a surpris, mais ne Fa pas choqué le moins du monde. Ensuite, je l’invite à me raconter ce qu’il sait, — et je prends des notes, voilà tout! Quoi de plus simple?
Du Camp me disait qu’il avait ainsi connu les types les plus divers de communards: les uns vantards, les autres honteux ; les uns exubérants, phraseurs, cyniques, les autres qui avouaient difficilement... Mais presque tous, un peu poussés, en arrivaient à déclarer : « Je crevais de faim ; on m’a proposé trente sous par jour, et j’ai marché! »
Le souvenir physique le plus net que j’aie gardé de la Commune, je crois bien que c’est l’odeur qu’eut Paris à cette époque-là. Une odeur infecte, entêtante, écœurante : une odeur mêlée de cadavre et d’incendie. La ville malade sentait mauvais, sentait la fièvre et la saleté. Dame! je me rappelle que, tout près d’ici, au coin de la rue de Rome et de la rue d’Edimbourg, il y eut pendant quatre jours trois soldats morts qu’on laissait là couchés n’importe comment, sur le sol d’un immeuble en construction, et qui pourrissaient. Les gens passaient à côté d’eux sans y faire attention; la guerre avait tué bien du monde et à présent on fusillait : la vie humaine ne comptait plus. Mais, ce qui dominait, c’était l’odeur de l’incendie, l’odeur du bois brûlé, et mouillé par les soins des pompiers. Il en résultait une lumée âcre; Pair qu’on respirait piquait la gorge.
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Et, pendant des semaines, on vit voleter sur Paris des morceaux de papier consumé, noirs, sinistres comme des papillons de malheur. Il en arriva, par le vent, jusqu’à Versailles. Gela entrait par les fenêtres des maisons, tombait sur le plancher avec un petit bruit métallique; on ne pouvait pas s’en défaire...
Dès que nous nous fûmes réinstallés chez nous, mon père et moi, notre vie fut à moitié militaire; nous eûmes à monter la garde. On nous lit savoir que des gens inquiétants parcouraient les rues de la ville et jetaient du pétrole dans les caves, par les soupiraux. Les incendies se multipliaient, en effet. Il y en avait un peu partout, — et c’était, en somme, le seul éclairage de Paris. Paris était dans l’obscurité. Ni gaz ni lumières, magasins clos. Fumées et lueurs d’incendies, voilà tout. Quand il pleuvait, l’eau faisait écrouler les murs à demi détruits et les décombres s’accumulaient.
Ordre aux propriétaires de veiller sur leurs immeubles.
Dans une boutique abandonnée qui se trouvait au rez-de-chaussée de notre maison, nous avons installé une sorte de corps de garde, composé de ces trois sentinelles : Maxime Du Camp, mon père et moi. Dès le soir, nous prenions la garde à tour de rôle.
L’après-midi, nous allions aux nouvelles et nous donnions, ici ou là, un coup de main. Notre quartier, protégé par Montmartre, était, de jour, assez tranquille... Oui, l’insurrection reculait. Mais les pétarades et les fusillades continuaient. Nous aidions, au besoin, les pompiers, apportant de F eau dans des seaux ou même travaillant à la manœuvre, des pompes. Je me souviens d’un incendie particulièrement violent, qui dévora le coin de la rue
Royale et du Faubourg-Saint-Honoré. Les planchers s’effondrèrent, des pans de murs; et, longtemps après, on voyait encore, en suspens audessus des décombres, une jolie commode Louis XYI qui tenait en équilibre étonnant sur un bout de poutrelle du quatrième étage.
Le soir, nous reprenions notre garde sur le pas de notre porte. Maxime Du Camp, chasseur passionné, s’armait d’un excellent fusil de chasse qui aurait tué un communard comme un sanglier, facilement. Mon père et moi, nous avions nos fusils à tabatière.
Nous étions en communication constante avec un poste militaire établi au collège Chaptal. La consigne : tirer sur tout individu porteur d’une lanterne ou d’un feu quelconque. Les communards se glissaient comme des ombres et se sauvaient, à la faveur de cette nuit sinistre où Paris était enveloppé. On empoignait, on ramassait n’importe qui. La menace perpétuelle de l’incendie était affolante et produisait une effroyable panique... Un matin, notre concierge — le meilleur homme du monde et le plus profondément bourgeois — fut pris et mené au conseil de guerre du collège Chaptal. Mon père fut, par bonheur, assez tôt mis au courant de l’affaire pour courir au poste et se porter garant de ce bon serviteur, à qui l’on reprochait je ne sais quoi : c’est qu’une erreur de la justice était, par ces jours-là, redoutable!...
Une nuit, j’étais à ia porte de la maison, en train de monter ma garde. Je veillais de mon mieux; mais j’avais sommeil et je m’ennuyais... Le désir me prit de fumer un peu ; innocemment je tirai de ma poche une cigarette, et je l’allumai. Mais, à peine avais-je frotté mon allumette... bzing, bzing!.. deux balles de chassepot vinrent s’applatir
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contre le mur, tout près de moi, à la hauteur de ma tête... Bref, on tirait sur moi, — du poste!... Je me suis mis à crier, comme un putois. Mon père et Maxime Du Camp sortirent de la boutique, effarés...
— On me flanque des coups de fusil !...
J’étais exaspéré... Des soldats dévalent du poste, en courant, et s’apprêtent à m’arrêter :
— Vous fichez le feu à la maison?...
Je hurlai :
— Mais non, mais non, mais non!... Je suis le fils du propriétaire!.... Et, le propriétaire, le voici!... Je ne fiche pas le feu à la maison; je monte la .garde. Et je fume une cigarette, mais je monte la garde!...
Les soldats se retirèrent, penauds. L’un d’eux proféra, en manière de contrition pour son erreur :
— Tas de gardes nationaux ! Ne fumez pas, au moins, si vous montez la garde !...
Quand les soldats du collège Chaptal étaient encore en chemin pour regagner leur poste, nous aperçûmes, qui grimpait la rue de Rome, < un groupe de gens dont l’un portait une lanterne. La lanterne, au bout de son bras, ballait, éclairant des jambes nombreuses... Tout de suite, Maxime Du Camp, mon père et moi, nous armons nos fusils... La consigne était formelle : tirer sur quiconque trimbale du feu par les rues... Et déjà nous épaulions, sans barguigner, lorsque du groupe montant ce mot nous arrive :
— Patrouille!...
C’était une escouade de soldats qui faisait une ronde : — un peu plus nous tirions sur eux!....
Ils s’approchèrent de nous et, furieux :
— Vous êtes fous ! Qu’est- ce qui vous prend?..».
Dans le désordre où était Paris, les consignes
s’embrouillaient de la façon la plus imprévue... et la plus dangereuse. Peu s’en fallut qu’animés des intentions les meilleures nous ne vengions sur ces bons gardiens de l’ordre les balles qu’avaient tirées contre moi ces autres gardiens de l’ordre qui logeaient au collège Chaptal... Ce fut une singulière nuit, troublée, absurde et assez caractéristique de l’époque.
Paris était sinistre et pittoresque. En se promenant, on rencontrait des barricades abandonnées et qu’il fallait escalader. Il y en avait une magnifique au coin du ministère de la marine et de la rue Saint-Florentin. Quand les ruines faites par les incendies laissaient des pans de, murs calamiteux et menaçants, on les faisait sauter au moyen de cartouches d’explosibles. Seulement, on n’était pas encore très habile à manier ces redoutables engins. Une fois, il arriva qu’en voulant détruire une caduque maison des alentours de la Madeleine, on cassa tous les carreaux du quartier, tant la commotion de l’air fut plus violente qu’on ne l’avait prévu. Le vacarme était prodigieux : une détonation formidable, et puis le cliquetis de toutes ces vitres qui tombent et qui se brisent sur le sol...
Un soir, dans les demi-ténèbres du crépuscule, Paris fut rouge. Un grand tumulte de coups de feu et d’explosions venait du côté de Ménilmontant. Nous sommes montés sur les toits : les greniers d’abondance flambaient et ils éclairaient Paris d’une lueur de fournaise.
Gomment vous donner une idée de ce qu’était alors l’exaspération générale?... Les communards, repoussés, disloqués, avaient vu détruire leur tentative révolutionnaire. Mais, épars, ils continuèrent longtemps à sévir : leur folie ne fut pas calmée par la défaite. Une rue semblait paisible. Les
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patrouilles s’y engageaient sans crainte. Et soudain des coups de fusil partaient sans qu’on sût d’où, des lucarnes des toits ou des soupiraux des caves. Un soldat tombait. Les autres fouillaient les maisons pour venger leur camarade... Un jour, sur le pont de l’Europe, j’ai vu fusiller un malheureux, un fou déchaîné. 11 s’était laissé prendre. Une dizaine de soldats et un lieutenant le gardaient. Lui se démenait comme un furieux. Le lieutenant, brave homme, s’efforça de l’adoucir, de le faire tenir un peu tranquille. Lui hurlait :
— Vive la Commune!... vive la Commune!... Tuez-moi, tuez-moi, tas d’assassins!... Vive la Commune!...
C’était dans l’un de ces petits jardinets qu’il y a sur le pont de l’Europe. Un coup de feu retentit. Le communard tomba, criant encore :
— Vive la Commune!...
La patrouille continua sa ronde, laissant là ce cadavre d’un dément.
Lorsque les choses se furent un peu calmées, on s’avisa de nettoyer Paris. Mon père était entrepreneur de travaux publics : il occupait, dans ses chantiers, un grand nombre d’ouvriers qui, depuis la guerre et la Commune, ne travaillaient plus. Le maire, réinstallé dans sa mairie, convoqua mon père et le pria de remettre en état le quartier, d’enlever les barricades, de refaire les trottoirs, les chaussées, les ruisseaux...
Les ouvriers, à cette nouvelle, vinrent redemander de l’ouvrage. Ils arrivaient le matin, rasés, lavés, les mains propres. Beaucoup d’entre eux avaient prêté leur concours à la Commune. Ça se voyait à leur mine chafouine, embarrassée...
— Tu en étais?...
— Je crevais de faim...
Plusieurs avouaient, sans fierté, s’excusaient. Certains ne dissimulèrent pas qu’ils avaient failli être pincés; et ils racontaient leur terrible aventure...
Nous partions*, mon père et moi, avec des escouades de ces gaillards qui n’étaient pas commodes à tenir : ils avaient pris des habitudes d’indépendance et de révolte; parfois,, des velléités d’insurrection nouvelle les agitaient.
Maintes barricades furent ainsi démolies par ceux-là mêmes qui les avaient construites. Ce fut leur punition d’anéantir, de leurs mains, leur ouvrage.
Je fouillai avec eux dans ces décombres; je remis avec eux des dalles de trottoir et des pavés encore salis de boue sanglante.
Si je m’arrêtais un moment pour faire un croquis d’un petit coin pittoresque, ils me traitaient de c( feignant ». Mais j’eus, grâce à mes fonctions nouvelles de chef terrassier, une carte de circulation qui me permit de bien visiter cet atroce Paris assassiné par lui-même.
Sur la place de la Concorde, becs de gaz coupés, fontaines saccagées. Sur la place de la République, il y avait une fontaine gardée par quatre lions de bronze : deux lions étaient couchés sur le sol, démolis; un autre avait reçu un boulet sur la tête, et il lui restait de cet accident une ridicule et pitoyable gueule de travers... A la bibliothèque d-u Louvre, un matin, j’ai rencontré M. Lefuel, l’architecte du nouveau Louvre. Mon père avait été son entrepreneur, depuis le commencement de ces grands travaux. Lefuel voyait son œuvre à demi détruite, lui qui, pour son escalier monumental, rêvait les grandes fêtes fastueuses de l’Empire!... Il était éperdu, au milieu de ces ruines; il les par-
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courait en silence, et j’aperçus qu’il avait une petite larme au coin de l’œil...
J’ai visité le Palais de justice. L’incendie l’avait abîmé. Sur la salle des pas-perdus pendaient, après la chute de la voûte,, les fermes de fer, tortillées comme des nœuds de cravate. Les murs étaient encore humides de Farfosage des pompes. Une petite cour, encaissée entre de hauts bâtiments, était pleine d’eau comme un bassin, comme un puits. Et, sur cette eau, nageaient des parapluies, des corsets, des mouchoirs, des gants : le stock des objets trouvés dans les fiacres ou ailleurs et portés à la prélecture de police s’était, je ne sais comment, déversé là et s’y noyait. Des papiers brûlés voletaient, des lambeaux de livres à demi consumés; je me rappelle avoir ramassé des feuillets d’une vieille Histoire cV Auvergne qui s’était transformée en oiseaux fous et que le vent disséminait.
Je restai quelques heures, dans ces ruines du Palais de justice, à faire une aquarelle. Je venais déranger mes cartons, mes couleurs, et je m’en allais lorsque ça s’effondra. Je partis aveuglé par une nuée de plâtre et de poussière et assourdi par un vacarme extraordinaire... Il me sembla que ces ruines avaient honte d’elles-mêmes, honte d’avoir été vues dans leur farouche horreur et qu’elles s’anéantissaient volontairement.
Je n’oublierai jamais la vision que j’eus de la place Vendôme, après la chute de la Colonne. C’était un soir. La Colonne, disloquée, s’allongeait, comme un grand serpent mort, couché sur de la paille... Le socle seul restait debout; des cordes y pendaient. Des soldats montaient la garde autour du serpent mort, comme s’il était encore capable d’un soudain réveil ou bien comme si lui survivait son danger. Un feu de bivouac était allumé, dont
la famée rouge et rose montait. Les chevaux, attachés par la bride, mangeaient la paille sur laquelle était chue la Colonne. Et, sur l’un des anneaux du monstre détraqué, une sentinelle, haut perchée, immobile, le fusil à l’épaule, veillait.
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