‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 5 sur 21 · LA CHUTE DE LA COLONNE · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE LA COLONNE

— Savez-vous comment fut démolie la Colonne? Je vous le racomerai... C’est toute une histoire, et tragi-comique!...

Quand je retournai au Maroc, après tous ces événements, je traversai l’Espagne et m’arrêtai quelques jours à Séville.

J’étais là, seul, triste, revoyant les belles choses que j’avais vues avec Régnault, revivant cette vie espagnole que j’avais, avec lui, tant aimée. Le soir, ne sachant que faire, j’allais au café. Je m’assis, plusieurs fois de suite, à la même table, et j’eus pour voisin, sans le deviner alors, un homme dont la destinée fut singulière.

Est-ce lui qui m’adressa la parole ou bien moi qui commençai?... N’importe!... Mais nous étions, en cet estaminet d’Andalousie, deux solitaires qu’une nostalgie pareille tourmentait. Il était Français... Nos deux mélancolies s’interpellèrent. Et nous causâmes, rapprochés par un même besoin de bavardage inutile.

Une telle conversation prélude par des propos

vagues et continue par des questions. Il me dit son nom, je lui dis le mien... 11 était ingénieur... Son nom, je le tairai ; je l’appellerai, s’il vous plaît, l’Ingénieur...

Nous avons échangé des histoires, des bouts de confidences. Seulement, les confidences de l’Ingénieur n’allaient pas loin, tournaient court et laissaient un mystère devant elles. J’ai senti bientôt qu’il y avait un secret dans sa vie, un secret douloureux ou médiocre, une faute ou un désespoir... Quand je lui demandais s’il ne rentrerait pas en France, il hochait la tête, avec un air de doute et de souffrance. Quand je parlais de la Commune, il se taisait et puis*dé'tournait ailleurs la causerie...

Je le quittai pour aller au Maroc. Je laissai à Séville ce compagnon de quelques soirs, et je l’oubliai : le Maroc éveillait en moi des souvenirs poignants et qui m’accaparèrent.

Je n’eus de ses nouvelles que plusieurs années plus tard, et de la façon que voici.

Je dînais un soir avec Sardou. Il fut question de vins d’Espngne; et je citai l’un des meilleurs, dont j’ai oublié le nom... Sardou me conta qu’il en avait reçu jadis un tonnelet, peu de temps après la Commune, un tonnelet que, de Séville, lui envoyait un ami, un ancien ami, un étrange garçon nommé...

Je reconnus le nom de mon ingénieur...

— Tiens ! dis-je. Mais je l’ai vu à Séville, , vers la même date... Un charmant homme, un peu triste...

— Moi, reprit Sardou, c’est à Paris que je l’ai connu, avant et pendant la Commune. Et c’est toute une histoire, une histoire aux termes de laquelle vous verrez que la Colonne fut renversée... grâce à moi, — ou par ma faute, si vous préférez, par ma faute innocente d’ailleurs!... Oui, sans moi,

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la Colonne fût restée immuable sur le socle où elle était!...

«le voudrais bien vous reproduire, sans le gâter, le récit de Sardou... Mais comment faire pour n’en laisser perdre ni la gaieté, ni l’esprit, ni la fougue, cette merveilleuse furie avec laquelle il accumule et groupe et arrange les détails de l’anecdote, les mots pittoresques et drôles qu’il trouve et qu’il prodigue et qu’il place avec un art si joliment prime-sautier, et que parfois il interrompt d’un sourire de contentement délicieux?... Enfin, voici l’essentiel...

— Pendant les premiers temps du siège, nous étions, Hébrard, du Locle et moi, tous les trois avec beaucoup d'autres, attachés à un poste excellent, comme gardes nationaux. Nous étions installés — et, ma foi, confortablement — tout en haut de Montmartre, au Moulin de la Galette. Pas de fatigue, un bon abri, chauffé... 11 y avait trois postes de ce genre : Sarcey faisait partie de l’un d’eux. Notre rôle consistait à surveiller les abords de Paris. Au moyen d’appareils de projection et avec de grandes lorgnettes d’observatoire, nous examinions l’horizon, de manière à surprendre les mouvements de l’ennemi, s’il envahissait la presqu’île de Gennevilliers.

» 11 arriva que notre poste devint l’un des endroits les plus parisiens de la capitale assiégée. Des comédiennes, des femmes aimables nous y rendaient visite, et c’était leur plaisir de regarder dans nos longues-vues. Nous leur montrions, ici ou là, très loin, un uhlan qui fumait sa cigarette : les Parisiennes n’avaient pas encore vu de soldats prussiens. Ces dames se procuraient ainsi les émotions que réclamait leur curiosité.

» Parmi nos camarades, il y avait un très gentil

garçon, capitaine de mobiles de la Vendée. Il était ancien élève de l’Ecole centrale, ingénieur, et, comme tel, il avait déjà construit un chemin de fer, dans le Midi, du côté de Nice. Nous nous sommes liés avec lui. Le soir, nous l’emmenions dîner avec nous chez Brébant, où nous avions notre table et où le maître d’hôtel avait pour nous des prévenances.

» Un jour, je me dis qu’il serait aimable d’organiser une petite fête pour ces dames qui venaient nous voir à Montmartre, un beau dîner. J’avais de très bon vin, que je fis apporter, avec des pâtés et quelques friandises, — et puis un plat dont je dissimulai l’origine : c’étaient, mais bien choisis et délicatement préparés, des rats. Ces dames en mangèrent avec appétit, trouvèrent la chose succulente. Je ne leur dis qu’ensuite qu’elles avaient mangé du rat, et elles durent avouer qu’elles s’étaient régalées. Après le dîner, moi, j’étais de garde, ou n’importe!... Du Locle reconduisit Mlle Massin. L’une de nos invitées était une autre comédienne; ne la nommons pas... Je dis à notre ami l’Ingénieur :

» — Voulez-vous avoir l’obligeance de reconduire mademoiselle à son domicile ?...

» — Très volontiers!...

» Et ils partirent. Eh bien ! si je n’avais pas dit à notre Ingénieur : « Reconduisez madame à son domicile », la Colonne n’aurait pas été renversée; cet épisode important de la Commune ne se serait pas produit. Au moment où je prononçais innocemment cette petite phrase, le sort de la Colonne se décidait. La Colonne n’en savait rien ; moi non plus !...

» Donc, voilà l’Ingénieur et la Comédienne partis. Que s’est-il passé entre eux', ce soir-là, ou

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