LA. CHUTE DE LA COLOGNE
du moins que s’est-il préparé? Ce n’est pas mon affaire de le savoir. Mais attendez!...
» Un peu plus tard, la situation de Paris dcvenantplus inquiétante, nous avons décidé, du Locle, Hébrard et moi, de renoncer à notre observatoire de Montmartre, où nous étions trop bien et inutiles. Il ne s’agissait plus d’examiner l’horizon, mais de se battre. Nous nous sommes engagés dans les mitrailleuses. Là nous avons fait notre métier, le mieux possible... Or, une fois, je revenais d’un avant-poste quelconque et je rentrais chez moi, rue Laffitte, lorsque, sur le boulevard, je fus accosté par un grand diable de terre-neuve, qui gambadait, qui me sauta aux épaules et qui me jeta par terre, l’animal! Je me suis fracturé l’épaule... On dut me relever et me transporter chez moi, en fort mauvais point. Je restai, le bras en écharpe, dans un fauteuil, assez longtemps. Afin de distraire mon ennui, mes amis venaient me voir, du Locle, Hébrard, l’Ingénieur et les aimables dames qui naguère nous rendaient visite à Montmartre. Celles-ci faisaient, au lieu de moi infirme, les honneurs, servaient le thé : c’était charmant... Je ne fus pas sans remarquer — si discret qu’on soit, on a des yeux — que l’Ingénieur et la Comédienne arrivaient ensemble, partaient ensemble...
» J’ai oublié de vous dire que cette Comédienne était alors dans les meilleurs termes avec un autre de mes amis; et même, elle avait de lui un enfant, un petit enfant de quelques mois. Cet ami travaillait, pendant le siège, aux bureaux de la Guerre, Mais, qu’était-ce, pour le cœur de notre Comédienne, qu’un gratte-papier auprès de ce brave capitaine de mobiles? Piien du tout!... Je soupçonnai bien que le gratte-papier courait les plus grands risques; il le soupçonna lui-même.
m LES SOUVENIRS TON PEINTRE
» Deux ou trois jours après l’ouverture des portes, je suis allé voir ce qu’avait pu devenir ma maison de Marly. J’emmenais avec moi du Locle et cet ami infortuné... Appelons-le, pour ne pas le désigner davantage, l’Ami... C’est Rochefort qui m’avait fourni les laissez-passer indispensables; je déjeunais à coté de lui, chez Brébant. Il en avait justement trois, chez lui, qu’il se fit apporter et me donna pour moi, du Locle et l’Ami,
» Ma maison n’avait pas souffert des Prussiens. Nous y avons fait un bon repas : bifteck, gigot, que sais-je? Après tant de semaines de privations, les Parisiens n’avaient plus l’habitude de manger. Bref, après le dîner, l’Ami fut malade et alla se coucher. Je l’avais averti qu’une carriole viendrait nous prendre le lendemain matin pour nous reconduire à Paris... Le lendemain matin, quand je descendis de ma chambre, mon domestique m’annonça que l’Ami s’était éclipsé : il était parti, au petit jour, tout seul, à pied... Evidemment, son inquiétude jalouse le tourmentait... Il arrive chez la Comédienne, la trouve en compagnie de l’Ingénieur, se fâche et lâche la Comédienne décidément...
» Voilà donc l’Ingénieur et la Comédienne « ensemble ». Ils s’adoraient. C’était pour le mieux. Par exemple, ce qui n’était pas pour le mieux, c’est que l’Ingénieur n’avait pas le sou : terrible circonstance, comme vous allez voir, pour la Colonne!... Je me figure que l’on vécut, pendant quelque temps, sur l’argent que la Comédienne tira de ses bijoux... L’Ingénieur, la guerre finie, n’avait plus même sa petite solde de capitaine. Il me pria de l’aider à trouver une place. Je lui offris, puisqu’il venait d’être capitaine — et il s’était distingué au combat de Champigny, — de le présenter à M. Thiers, qui peut-être le ferait entrer