‹ Les souvenirs d'un peintreChapitre 8 sur 21 · LA CHÜÏE DE LA COLONNE · texte numérisé non relu

LA CHÜÏE DE LA COLONNE

nouveau. Dame! quand on a trouvé un ingénieur, et capable de renverser une colonne Vendôme, on n’a pas envie de le laisser perdre !...

» — Fais-nous les plans, citoyen, tu nous rendras service...

» Et même, il promettait six mille francs pour ce travail. L’ingénieur refusa... Mais, à peine le communard fut-il sorti, la Comédienne se fâcha tout rouge : elle ne renonçait pas facilement à cette aubaine qui s’offrait...

» — Tu es fou! cria-t-elle. Nous n’avons pas le sou et tu refuses six mille francs, comme ça, bêtement, pour ne pas faire dégringoler ce sale mirliton !...

» Elle fut éloquente, et persuasive. Je ne sais pas si l’Ingénieur courut après, le communard, ou si la Comédienne le rappela. Toujours est-il que l’Ingénieur livra les plans, les épures, — et que la Colonne tomba, par les soins subtils de ce mathématicien.

» J’ignorais tout cela. J’étais installé à Marly, avec quelques amis que je recevais de mon mieux. Nous nous reposions des fatigues du siège; et nous nous refaisions, après les semaines de famine. J’avais invité l’Ingénieur; mais il n’était pas venu, occupé à son travail lucratif.

» Le soir de l’entrée des troupes à Paris, quand déjà s’allumaient partout les incendies, — je les voyais flamber, du haut de mon orangerie, — on m’annonce l’Ingénieur.

» — Qu’il aille au diable!...

» J’étais exaspéré, indigné... Brûler Paris! des Français!... Mais le domestique ajoute :

» — Il a Pair malheureux; il est pâle; il s’est fait couper la barbe...

» — Qu’il entre !...

)) Je le reçus un peu durement. Pourtant, je fis mettre son couvert'; mais je grommelais :

» — 11 fallait venir, que diable! au lieu de rester à Paris, avec ces misérables, qui ont mis Paris à feu et à sang, qui ont renversé la Colonne!...

» Il ne broncha point... Il demeura chez moi une quinzaine. Et puis, il m’annonça qu’il s’en allait, en Espagne, ayant le désir de voyager. Il me demanda de lui viser un passeport... Je faisais, à Marly, fonction de maire... Je lui donnai un certificat, attestant qu’il avait passé chez moi cos quinze jours. Et il partit.

» Je n’ai su qu’un mois plus tard l’histoire de la Colonne. Pendant toute la Commune, il avait habité le logement de du Locle. Du Locle, à son retour, trouva chez lui les papiers qu’y avait cachés l’Ingénieur au moment de sa fuite : les plans, les épures du renversement de la Colonne, toute une correspondance relative à ce travail, et des félicitations, des certificats, etc.

» Plus tard, il rentra à Paris. La Commune était loin, toutes ces aventures oubliées... Il désirait obtenir un emploi dans le chemin de fer des Charenles... On le présenta à M. de Freycinet, qui était alors ministre et qui, par d’autres amis, avait déjà entendu parler de lui.

» — Vous êtes ingénieur... Oui, je me rappel le... Et vous avez construit un chemin de fer dans le Midi... C’est cela, c’est cela... Et n’avez-vous pas été un peu compromis pendant la Commune?...

» L’ingénieur se défendit d’avoir occupé aucune fonction militaire, dans la Commune, et d’avoir combattu ; — mais il avoua la Colonne...

» — Ah! dit Freycinet. C’est vous qui avez imaginé la coupure en sifflet?...

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