XXXIII
En entrant dans le vestibule des Portes, M. de Pons, que ses vagues pressentiments n’avaient point 'abandonné, se sentit le cœur étrangement serré et dit brusquement au premier laquais qu’il rencontra :
— Mademoiselle est-elle levée ?
— Non, monsieur le baron, nous ne l’avons point vue ce matin.
Le baçon fronça le sourcil et murmura :
— Serait-elle malade? elle est toujours sur pied à huit heures, et il en est neuf...
La femme de chambre de Marguerite passait en ce moment.
— Mademoiselle n’a point sonné encore, dit- elle.
M. de Pons, agité par de cruelles appréhensions, laissa son neveu condûireM. de Montgory au salon et monta rapidement à la chambre de sa fille. 11 frappa et n’obtint point de réponse. Un frisson parcourut les veines du pauvre père, qui semblait redouter un malheur, et, trouvant la clef sur la porte, il entra. La chambre était vide... le lit intact.
— Marguerite! s’écria-t-il, où es-tu?
Il poussa la porte du boudoir, ce joli boudoir qui ressemblait à un nid de colombe... Le boudoir était pareille-
ment désert. Seulement il y avait sur la cheminée un papier dont M. de Pons s’empara, sur lequel il jeta un œil avide et qui lui échappa des mains...
Le baron demeura un moment immobile, foudroyé, l’œil rivé à cette lettre d'adieu de son enfant qui gisait sur le parquet, puis un cri lui échappa... le cri de la lionne à qui l’on a ravi ses petits et qui trouve son repaire désert. A ce cri qui retentit comme une malédiction à travers le château, les serviteurs accoururent et derrière eux le marquis de Flars-Montgory et le chevalier.
Tous s’arrêtèrent sur le seuil, frappés de stupeur à la vue du vieillard immobile, l’œil hagard, les mains jointes, jetant un regard désolé à ce nid de colombe dont la colombe s’était envolée. Le chevalier d’Asti, le seul qui comprit la douleur qui foudroyait M. de Pons, s’élança vers lui en s’écriant : — Mon Dieu ! mon oncle... qu’avezvous?
Sa voix était émue, palpitante... et il était pâle comme s’il eût adoré cet oncle dont il qvait lentement préparé le coup mortel.
— Tiens, lis... murmura le vieillard en lui tendant la lettre qu’il avait ramassée et sur laquelle il attachait de nouveau son regard atone... Le chevalier s’empara de la lettre, la lut et poussa un cri : — Oh! infamie!...
M. deMontgory, qui ne comprenait rien encore à cette scène, arracha la lettre des mains du chevalier et la parcourut à son tour.
M. le marquis de Flars-Mongory était un de ces hommes
qui, après avoir affronté le destin sftus tontes ses faces adverses, sont réservés à une mort violente. A peine avaitil jeté les yeux sur cette lettre où Marguerite, avouant son amour pour Gontran et son aversion pour ce vieillard qu’elle avait cru d’abord pouvoir épouser, disait à son père un solennel adieu, qu’il comprit tout... Marguerite qu'il aimait était perdue pour lui; Marguerite serait la femme d’un autre... Et Flars s’éteindrait sans reje- * ton!
Le visage du vieillard, d’abord pâle et mat comme celui d’un cadavre, passa tout à coup ù un rouge violacé ; les veines des tempes se gonflèrent, les yeux roulèrent dans leur orbite et prirent tout à coup une fixité effrayante ; le marquis fit un pas en arrière, étendit les bras, poussa un cri étouffé et tomba à la renverse sur le parquet... M. le marquis de Flars-Montgory, le dernier d’une race héroïque, était mort frappé d’apoplexie foudroyante... mort sous les yeux de ce vieil ami dont il avait aimé la fille, et qui, lui-mème, ressemblait à une de ces statues mornes et désolées que les anciens plaçaient à la porte des temples voués aux dieux infernaux.
Tandis qu’on s’empressait autour du marquis dont la mort avait été si instantanée que nul ne voulait encore y croire, M. d’Asti saisit la main de M. de Pons et lui dit :
*— Mon oncle... mon oncle... Gontran est noble, Gontran est riche, Gontran est gentilhomme... il faudra bien qu’il épouse Marguerite... et, vive Dieuî^ notre honneur sera sauf!
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Mais en ce moment, et comme si le destin eût voulu donner un démenti aux paroles du chevalier, une porte s’ouvrit et une femme entra...
Cette femme, vêtue de noir des pieds à la tète, était pâle et triste, ainsi qu’on représente la femme abandonnée. Cette femrrte traversa les flots de ces serviteurs étonnés, passa presque sur le corps du cadavre encore pantelant et alla droit à ce père frappé au cœur : — Monsieur le baron, dit-elle, un mot, un nom prononcé, m’apprennent tout. Votre fille a été séduite, enlevée par le marquis Gontran de Lacy. Je viens associer ma douleur à la vôtre, je viens unir ma vengeance à votre vengeance !
Cette femme se tint courbée et tremblante devant M. de Pons, oui retrouvait en ce moment la sombre énergie du désespoir et qui s’écria : — Qui donc êtes-vous, madame, vous qui parlez d’associer nos vengeances et nos douleurs?
— Monsieur, répondit la femme vêtue de noir en baissant les yeux, mais d’une voix ferme et grave, je suis une pauvre fille, séduite comme la vôtre, enlevée comme elle, épousée secrètement et soigneusement dérobée aux yeux du monde... je suis une femme abandonnée, trahie, répudiée...
Elle s’arrêta et regarda le baron lentement, comme si elle eût voulu lui plonger au cœur un dernier mot pareil à la lame glacée d’un poignard : — Je suis, acheva-t-elle, la marquise Gontran de Lacy !