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événements auxquels ils assistent sans les comprendre. C’était Nicou l’idiot. Il promena un regard lent et rêveur sur les assistants, depuis le visage bouleversé de M. de Pons jusqu’au cadavre de M. de Montgory, et comme si, à cette vue, il eût compris enfin : — Ah ! ah ! dit-il, le père et l’amoureux de la princesse... l’amoureux mort, — le père en courroux... La princesse est partie.
Et comme on ne prêtait qu’une médiocre attention aux paroles de l’idiot, il ajouta : — Mais je sais oû elle est...
— Tu le sais? exclama M. d’Asti. — Alors à cheval, mon cher oncle, à cheval!
— Oui... hier... à la nuit... continua l’idiot qui rassemblait ses souvenirs... ils sont partis... elle est... chez le galérien.
Un murmure d’horreur parcourut l’assemblée à ce nom.
— Venez ! venez ! continua l’idiot, je vous conduirai.
— A cheval ! mon oncle, à cheval ! répéta le chevalier.
Gontran et Marguerite avaient attendu le jour dans la chaumière du galérien : Gontran tout vêtu sur une chaise, au coin de l’àtre; Marguerite sur le lit unique de la cabane, à l’étage supérieur.
La jeune tille passa une nuit terrible et soutint mille morts en songeant qu’elle était à trois lieues du toit paternel. de cette blanche maison où elle avait passé son enfance sous l’oeil attendri de son vieux père... et qu’elle n’y rentrerait plus...; que désormais elle irait, errante et fugitive, à travers le monde, sans autre boussole que l’amour.
Marguerite ne ferma pas l’œil de la nuit, tandis que M. de Lacy, brisé par ses émotions et ses fatigues de la journée, s’endormit de ce lourd sommeil plein de rêves aifreux qui suit les grandes lassitudes du corps et de l’esprit.
11 était jour depuis longtemps et le soleil entrait à flots dans la cabane lorsqu’il s’éveilla. Marguerite était debout sur le seuil, pâle, triste, résignée et regardant M. de Lacy avec amour. Pour elle, désormais, n’était-il point l’avenir tout entier, le monde, l’univers !
— Ah! murmura Marguerite... quelle nuit! quelle horrible nuit!
Elle jeta ses bras au cou de Gontran et poursuivit : — Oh! fuyons... fuyons, tout de suite... ou je n’aurai pas la force de m’éloigner... mon pauvre père !...
M. de Lacy eut le vertige.
— Mais c’est impossible ! murmura-t-il, il faut attendre... attendre encore... la chaise de poste n’arrivera que ce soir...
Tout à coup, et avant que Marguerite eût pu répondre un mot, des pas précipités retentirent à la porte de la
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chaumière, et Je galérien, qui veillait, par l’ordre de Gontran, depuis la veille au soir, entra tout effaré, en s’écriant :
— Monsieur... monsieur... on entend un galop de chevaux dans la forêt... fuyez... on vous poursuit...
Marguerite poussa un cri et se réfugia au fond de la chaumière, pâle, éperdue, croyant déjà voir apparaître le visage triste et navré de son vieux, père délaissé.
M. de Lacy, comme le soldat qui attend l’ennemi de pied ferme, était demeuré immobile, les bras croisés, résolu à faire face à cet homme qui viendrait lui redemander sa fille et à lui dire : — Etle est pure... je l’ai respectée... mais elle m’appartient, et j’en veux faire ma femme.
Le bruit des chevaux approchait, et déjà un sourd murmure retentissait sous les grands arbres... Soudain une ombre se dessina sur le seuil; une femme apparut... Gontran jeta un cri et recula d’un pas : Léona était devant lui, calme, froide, le dédain aux lèvres... A la vue de cette femme qu’elle ne connaissait pas et qui écrasait Gontran du regard, mademoiselle de Pons ressentit cette commotion étrange et bizarre qu’on éprouve à la vue d’un reptile, et elle recula d’un pas, elle aussi, comme avait reculé Gontran.
Léona ne s’arrêta point sur le seuil : elle marcha droit à Marguerite sans daigner adresser la parole à M. de Lacy, et elle dit à la jeune fille : — Vous ignoriez donc, mademoiselle, quel piège infâme vous tendait mon mari? i 17.
— Son mari ! exclama Marguerite au comble de la stupeur.
— Je suis la marquise Gontran de Lacy , articula froidement l’aventurière.
Et dans la voix de cette femme qui mentait, il y avait un tel accent de vérité, dans son geste, dans son regard une autorité tellement impérieuse que Gontran demeura foudroyé à la vue de tant d’audace, tandis que Marguerite se demandait si elle n’était point le jouet du plus horrible rêve.
Pendant cette minute de silence qui régna entre ces trois personnages immobiles comme des statues, deux hommes firent irruption dans la cabane : le baron de Pons et le chevalier. Le baron était terrible d’aspect. Son visage était rouge d’indignation et de fureur sous son auréole de cheveux blancs ; son œil lançait des éclairs; il avait relevé sa grande taille voûtée, et la vigueur ardente du jeune homme insulté semblait avoir passé dans les veines de ce vieillard dont on avait violé le foyer de famille.
Le chevalier était grave et digne comme l’homme à qui est confiée une mission de haute moralité et d’expiation solennelle.
Le baron alla à Gontran toujours immobile et pétrifié : — Misérable ! murmura-t-il, en levant sur lui sa cravache.
Mais une main arrêta la main du baron prêt à frapper, et Marguerite se dressa entre son père et son éducteur. Tout l’orgueil froissé de sa race était monté du cœur au
front de la jeune fille, et mademoiselle de Pons enveloppait en ce moment le marquis d’un regard dont il ne put supporter l’éclat.
— Mon père, dit-elle d’une voix grave et vibrante d’indignation, on ne frappe pas cet homme...
Et elle ajouta en regardant Gontran : — Offrez le bras à la marquise de Lacy, monsieur, et sortez !
Marguerite prit le bras de son père et l’entraîna hors de la cabane, tandis que le chevalier, se penchant à l’oreille de Gontran, lui disait : — Pourquoi diable aussi prenezvous les choses ainsi au sérieux?
Le chevalier passa, laissant Gontran toujours immobile et foudroyé, et il rejoignit le baron, auquel il dit gravement, en fléchissant un genou devant lui : — Mon oncle, l’honneur de Pons ne saurait être en souffrance une seconde, voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder la main de mademoiselle Marguerite de Pons, ma cousine?
Marguerite jeta un cri, — le cri du naufragé prêt à disparaître sons la lame et qui voit apparaître l’esquif sauveur; — elle, tendit spontanément la main au chevalier et lui dit : — Vous êtes un noble cœur... mon cousin... et je passerai ma vie à vous aimer !
— Pauvre Gontran ! murmura le chevalier, pauvre niais!
Huit jours après, la rage et le désespoir au cœur, pleurant son idole à jamais perdue, Gontran revenait à Paris, et avait repris cette chaîne fatale qui se nommait Léona. Il n’avait plus la force de la briser
LKS SPADASSINS
Comme au deuxième épisode de cette longue et ténébreuse histoire, il nous faut rétrograder de quelques mois et nous transporter à une époque où le colonel Léon n’avait point songé encore à fonder la société des Compagnons de l’épée.
Ce pas en arrière est indispensable pour l’intelligence de notre récit. Au commencement de l’hiver de l’année 183., M. le baron de Mort-Dieu n’avait point encore quitté la campagne pour revenir à Paris, bien qu’on fut alors en plein mois de décembre. Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Chàteauroux. Mort- Dieu n’était plus un manoir gothique, c’était une belle demeure rebâtie dans le goût moderne, entourée d’un parc à l’anglaise, et meublée, décorée, ornementée comme une villa des environs de Paris.
Le baron de Mort-Dieu passait dans sa terre une grande partie de l’année, selon les uns par misanthropie, selon les autres uniquement pour y vivre en tête-à-tète avec sa
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jeune femme. Remarié depuis deux ans environ, M. de Mort-Dieu était un homme de cinquante-cinq ou six ans, vert encore à première vue, et qui semblait destiné à une longévité peu commune, si l’on en croyait ses cheveux presque noirs, sa taille élevée et droite comme la flèche d’un peuplier. Mais, avec une scrupuleuse attention, l’observateur aurait pu donner un formel démenti à ces apparences de santé robuste et d’arrière -jeunesse, car il eût remarqué çà et là, sur le visage toujours pâle et d’une teinte jaunâtre et bistrée du baron, une de ces rides profondes que les orages de la vie ont creusées, sillon ineffaçable ouvert par la douleur, et dont on eût cherché la cause peut-être dans ce regard morne, sans rayons, et d’où parfois s’échappait rapide, pour s’éteindre aussitôt, une étincelle de fureur concentrée. Pour un médecin, M. de Mort-Dieu n’avait pas deux mois à vivre, et cet homme que l’on aurait pu croire menacé de longévité devait s’éteindre tout à coup, sans bruit, sans secousses, comme une lampe privée d’aliment.
Or, un soir de décembre, aux approches de la Noël, M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon de sa belle demeure domaniale, le regard fixé sur la braise du foyer, la tète inclinée tristement, dans l’attitude brisée et silencieuse de ceux qui jettent les yeux en arrière dans le passé et n’y voient sans doute que ruine et désolation. A deux pas de lui, la baronne, assise devant un métier à tapisserie, attachait sur lui, à la dérobée, un tendre et douloureux regard.
Madame de Mort-Dieu était une femme de trente ans à peine, grande, brune, avec des yeux bleus et des cheveux aussi noirs que l’aile d’un corbeau, aux lèvres rouges, au sourire mélancolique et charmant; sa physionomie, d’une exquise pureté de lignes, offrait un mélange assez bizarre d’énergie presque virile et d’angélique douceur.
Madame de Mort-Dieu était une de ces femmes au cœur d’or, à la volonté forte et courageuse, qui semblent nées pour accomplir une mission sur la terre, et qui poursuivront leur œuvre sans hésiter ni pâlir. Cinquième fdle d’un pauvre gentilhomme breton, elle avait épousé le baron de Mort-Dieu. Pour sa famille, cette union avait été peut-être le fruit d’une de ces spéculations de fortune que dans notre société moderne on fait sans rougir; pour elle, elle avait obéi à une attraction mystérieuse, à une sympathie secrète que lui inspirait cet homme triste et brisé, ce vieillard de quarante-six ans, dont la vie semblait avoir été livrée à tous les orages.
La baronne avait épousé son vieux mari par dévouement, tant il y a de poésie sainte et de charité au cœur de ces nobles filles de Bretagne ; elle avait vécu dix ans avec ce vieillard dévoré par une torture secrète, et pendant dix années elle l’avait entouré de soins, d’attentions, consentant à vivre à la campagne, toujours en tète-à-tôte avec lui, — avec lui, qui ne parlait pas durant de longues heures et semblait poursuivi par un remords vengeur.
Si l’hiver, en janvier, M. de Mort-Dieu quittait sa terre et l’emmenait à Paris, c’était pour l’enfermer dans un
vaste et sombre hôtel de la rue Saint-Dominique, où il ne recevait que de rares visiteurs à des intervalles plus rares encore, où jamais n’avaient brillé les lustres d’une fête, où ne retentissait jamais le bruyant orchestre d’un bal. Madame de Mort-Dieu ne se plaignait point de cet isolement profond; elle s’était faite à cette existence toute d’abnégation et de dévouement, sans que jamais un murmure eût jailli de ses lèvres, sans qu’un pli eût creusé
l’ivoire de son front, sans que jamais ce sourire mélan-
colique et doux qui arquait sa bouche eût disparu l’espace d’une seconde, lorsque son vieil époux levait les yeux sur elle.
Le baron, qui depuis longtemps fixait distraitement la braise du foyer, releva brusquement la tête et attacha sur sa femme un morne regard.
— Aurélie, dit-il, venez vous asseoir là, près de moi... je veux causer avec vous.
Elle se leva souriante, approcha son siège du fauteuil où il était assis, lui tendit son front blanc, où il mit un baiser paternel, et lui abandonna l’une de ses belles mains-
— Mon enfant, dit le baron, il y a bien longtemps que je recule devant l’entretien que je veux avoir avec vous, mais enfin, il le faut... je ne veux plus attendre... la mort va venir...
— Monsieur ! fit-elle avec effroi à ce mot sinistre que prononçait le bâron sans que sa voix s’altérât.
— Je le sens, dit-il avec calme. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. Écoutez-moi...
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M. de Mort-Dieu jeta à sa femme un regard si tendre, si affectueux, qu’il sembla la remercier de ses dix années de dévouement.
— Pardonnez-moi d’abord, Aurélie, reprit-il, d’avoir enchaîné votre jeunesse, votre vie pleine de joie et d’avenir si vous eussiez suivi une autre destinée, à mon existence désolée et vide, à ma vieillesse prématurée.
— Ah ! monsieur, murmura la baronne, ne suis-je point auprès de vous la plus heureuse des femmes?
Il pressa sa main, et un pâle sourire plein de reconnaissance effleura ses lèvres.
— Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne comme les anges, Dieu vous récompensera. Mais savez-vous bien, mon Aurélie, savez-vous bien que, lorsque je vous ai épousée, je ne croyais pas avoir six mois à vivre, tant la douleur qui habitait eu moi était violente et terrible?...
Elle le regarda avec une sorte d’épouvante, et son regard semblait dire : — Vous avez donc bien souffert!
— Oui, — répondit-il d'un signe de tète, car il comprit ce regard. Puis, il ajouta : — Je me croyais mortellement atteint, mon enfant, et, en vous épousant, j’espérais bientôt vous laisser veuve, riche, et dans la situation qui permet à une femme vertueuse et belle comme vous de demander le bonheur à une nouvelle union.
— Monsieur, monsieur... murmura la baronne émue, au nom du ciel, ne parlez point ainsi... Le bonheur pour moi, n’est-ce point de vous avoir conservé, d’avoir vécu près de vous et d’y vivre encore?... Oh! longtemps.
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ajouta-t-elle avec un divin sourire et passant son bras d’albâtre au cou du vieillard, bien longtemps encore... mon ami, car j’aurai si grand soin de vous... je serai si attentive !...
Une larme roula dans les yeux arides du vieillard.
— Vous êtes un ange ! dit-il.
— Je vous aime... répondit-elle.
— Eh bien! reprit-il, écoutez-moi...
Elle lui abandonna ses deux mains qu’il baisa avec respect : — Chère enfant, dit-il, vous ne savez pas qu’avant
de vous épouser, bien longtemps avant, mon cœur avait battu à la vue de votre sœur aînée... '
— Ma sœur! exclama la bàronne étonnée.
— Oui, votre sœur, madame de Verne, morte aujourd’hui, et»dont le fils unique est officier dans l’armée d’Afrique.
Et comme madame de Mort- Dieu continuait à manifester son étonnement : — Oh! dit le baron, laissez-moi vous dire cette étrange histoire, Aurélie, et vous verrez combien vous m’étiez déjà chère vous-même, bien avant qu’il m’eût été permis de vous offrir mon nom.
Madame de Mort-Dieu écoutait son mari avec cette curieuse attention qui semble l’apanage exclusif des femmes.
— A la Terreur, continua M. de Mort-Dieu, venait de
succéder le régime plus doux du Directoire, et quelques émigrés, las du pain de l’exil, commençaient à rentrer furtivement en France. Votre père, M. de Verne, et moi, étions de ce nombre. »
Votre père, le chevalier de Kergas, revenait père de cinq enfants, quatre filles et un fils, et il revenait sans fortune comme moi, comme la plupart d’entre nous, car tous nos biens avaient été confisqués et vendus par la Convention.
M. de Verne, plus heureux, avait trouvé à son retour un intendant fidèle et probe qui avait acheté ses terres, feint des opinions républicaines très-exaltées, et, trompant ainsi l’opinion publique, conservé les vastes domaines de son maître pour les lui restituer aussitôt que les circonstances politiques le permettraient. M. de Verne et moi avions vingt-cinq ans, votre père environ quarante. Vous n’étiez .pas née encore, et déjà votre sœur aînée, Malvina, avait seize ans. Vous savez comme elle était belle. Je me pris à l’aimer avec passion, et je* songeais à •demander sa main, lorsque je m’aperçus que de Verne l’aimait aussi. De Verne était riche, j’étais pauvre, il était aussi beau, aussi spirituel qu’une femme pouvait le désirer. Je compris que Malvina serait heureuse, et je m’effaçai, demandant à l’austère vertu du dévouement la force de lutter contre mon désespoir.
De Verne épousa Malvina. Vous savez si elle a été heureuse; mais ce que vous ne savez pas, mon enfant, c’est que je ne vous ai épousée que parce que vous étiez la tante, aux yeux du monde au moins, de cet Octave de Verne qui sert eu Afrique.
— Que voulez-vous donc dire? demanda la baronne dont l’étonnement allait croissant.
— Attendez. Pendant quelques mois, je crus que je mourrais de désespoir d’avoir renoncé à Malvina ; puis le hasard jeta sur ma route une de ces femmes qui exercent une influence fatale et satanique sur la vie d’un homme. Cette femme, ce fut la mienne, ce fut madame de Mort- Dieu, que j’épousai deux ans après le mariage de Malvina, et que je me pris à aimer avec non moins de violence et de passion que j’en avais mis à aimer votre sœur. Mais, hélas! madame, le premier et le second amour ne se ressemblent point. Le premier est dans la tète plus que dans le cœur et on en guérit, Le second est dans le cœur seulement, et on en meurt. J’aimai madame de Mort-Dieu comme les anges doivent aimer Notrc-Seigneur, comme on n’aime qu’une fois en sa vie; je l’aimai à ce point que je m’applaudis presque d’avoir renoncé à Malvina.
M. de Mort-Dieu passa la main sur son front pâle et ridé, comme s’il essayait d'en chasser une horrible vision.
— Ah! dit-il, mon bonheur ressembla pendant deux années à celui des élus. Un fils naquit à madame de Mort- Dieu, et entre cette femme et ce berceau d’enfant, je me crus le plus fortuné des hommes...
Le baron s’arrêta brusquement, puis il se leva et se dirigea vers un secrétaire qu’il ouvrit, et dans lequel il prit un volumineux paquet de papiers cacheté avec soin.
— Tenez, dit-il en revenant vers sa femme, voici, madame, mon testament. Ce testament vous fait l’héritière de ma fortune tout entière, à la charge par vous de léguer cette fortune à votre tour à Octave de Verne, lieute-
;tos
riant aux chasseurs d’Afrique, et à lui servir votre vie durant, une pension de douze mille francs. Voilà pourquoi je vous ai épousée, Aurélie.
Madame de Mort-Dieu poussa un cri.'
— Mais vous êtes fou! exclama-t-elle; vous avez un fils, monsieur, un fils qui porte votre nom et qui est votre héritier légitime.
— Vous vous trompez, madame, répondit le baron,
dont la voix sembla prendre un timbre railleur et désespéré : je n’ai pas de fils de mon sang. Oui, il y a un homme de par le monde qui s’appelle le chevalier de Mort-Dieu, qui, après ma mort, portera le titre de baron; un homme à qui le monde donnera le nom de mon Jils
— Eh bien? fit la baronne avec anxiété.
— Eb bien! n’avez-vous donc pas deviné, madame, qu’un jour le déshonneur est venu déployer son aile sinistre sur mon toit; que cette femme, à l’amour de qui je croyais, me trahissait dans l’ombre, et que ce berceau sut1 lequel je me penchais palpitant renfermait le fruit du crime et la preuve vivante de mon malheur? Ce que j’ai souffert durant vingt ans que dura cet épouyantable supplice, nulle langue humaine ne saurait le dire; ce qu’il m’a fallu de force sur moi-même, de respect de mon nom, pour ne point tuer cette femme et cet enfant, nul ne pourrait le raconter. Mais enfin, elle est morte : son fils a quitté ma maison. Alors j’ai respiré comme respire le condamné innocent longtemps accouplé avec un cri-
minel, et qu’on délivre un jour de cet horrible compagnon. J’ai respiré en me retrouvant seul, et j’ai saisi ce prétexte vulgaire des pères dont les fils s’abandonnent aux folies de l’adolescence pour fermer à jamais ma porte à cet étranger. Je lui ai rendu fidèlement la fortune de sa mère, aujourd’hui dévorée aux trois quarts ; mais quant à la mienne, à cette fortune qui m’a été rendue par la Restauration, et accrue par des héritages, jamais!
Madame de Mort-Dieu écoutait sou mari, le front baissé, les yeux pleins de larmes. Elle comprenait maintenant tout ce qu’avait dû endurer cet homme vivant sans amour et sans fils entre une femme et un enfant; mais ce qu elle ne s’expliquait point encore, c’était le choix qu’il venait de faire d’Octave de Verne pour son héritier. »
— Mais, monsieur, lui dit-elle, n’avez-vous donc point des parents plus directs que mon neveu?1
— Écoutez-moi encore, reprit le baron, écoutez, madame, et vous comprendrez tout. De Verne était demeuré mon ami, et Malvina, que j’avais tant aimée, était devenue pour moi une sœur. Nous vivions ensemble à Paris, sous l’Empire, car il n’était point prudent encore de reparaître dans notre province; nous nous voyions tous les jours. Quand le coup de foudre qui a brisé ma vie me frappa, leurs mains entrelacées me soutinrent. Eux seuls ont su mon déshonneur, eux seuls m’ont donné le courage de ne point attenter à mes jours. Eh bien! il y avait cinq ans qu’ils étaient unis, et aucun fruit de leur union n’était venu leur apporter ce charmant sourire de l’en-
fance qui reflète le regard plein d’amour qu’échangent les époux entre eux.
'Un soir, j’arrivai chez eux. Un enfant nouveau-né vagissait sous mon manteau, je le plaçai sur les genoux de Malvina, et lui dis : «Vous n’aviez pas de fils, ma sœur, en voilà un. Adoptez-le, car il est à moi. » Cet enfant, vous le devinez, Aurélie, c’était le fruit d’une liaison cachée dans laquelle l’époux outragé, malheureux, cherchait la consolation ou du moins l’oubli momentané de ses chagrins. Forcé de l’enlever à sa mère, qui jamais n’aurait pu lui donner un nom, je l’apportais à votre, sœur eu la suppliant de lui prêter le sien. Votre sœur accueillit le pauvre nouveau-né, et son époux, mon ami comme elle, poussa un cri de joie, et, au retour d’un voyage qu’ils firent en Italie, M. et madame de Verne firent inscrire sur les registres de l’état civil un enfant qu’ils déclarèrent leur appartenir et qui fut baptisé sous le nom d’Octave de Verne... Comprenez-vous maintenant?
— Je comprends, murmura madame de Mort-Dieu.
— Le secret a été gardé, continua le vieillard. Octave lui-même ne sait pas qu’il est mon fils ; mais vous le savez, vous, et vous lui transmettrez l’héritage de son père...
— Je vous le jure, murmura la baronne de Mort-Dieu.
Deux mois plus tard, M. le baron de Mort-Dieu, dont
la vie avait été un long martyre, s’éteignit un soir dans les bras de cette noble et sainte femme qui lui avait voué
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sa jeunesse avec tant d’abnégation et d’amour. Il mourut les yeux tournés vers cet horizon lointain qui lui dérobait le véritable fds de son sang, une main dans la main de la baronne, qui lui fit de nouveau le serment que jamais cet homme, qui allait se nommer le baron de Mort-Dieu, ne posséderait son héritage.
Le baron avait employé ces subterfuges que la loi ne saurait atteindre pour soustraire sa fortune aux droits de son prétendu fils. Ventes simulées, exhérédation eu ce qui touchait cette portion de son héritage dont un père peut disposer à son gré, tout avait été prévu, tout se trouva en règle. Le nouveau baron de Mort-Dieu poussa des cris de rage, attaqua le testament et perdit son procès devant tous les tribunaux. Et sans doute il eut renoncé à tout espoir de reconquérir cet héritage dont il se croyait injustement dépouillé, si l’association des Compagnons de l’épée ne se fût trouvée fondée à une année de distance de la mort du baron de Mort-Dieu.
Un matin,, quelques jours après le drame déroulé à Montgory et auxPortes, tandis que M. le chevalier d’Asty épousait mademoiselle de Pons, sa cousine, le colonel Léon se fit annoncer chez le baron qu’il trouva déjeunant eniète à tète avec Emmanuel Chalambel, dit de Montgory.
— Monsieur, dit le colonel à celui-ci, comment trouvez-vous que fonctionne notre petite société? Grâce à elle, voilà le général de Ruvigny décédé, le marquis de Montgory mort d’un mariage rentré, et personne ne songera à
. vous contester ce nom de Flars-Montgory qui était l’objet de votre ambition.
— Eu effet, mon cher colonel, répondit l’avocat déjà consolé de la mort de son père adoptif, je vous dois des éloges et des remercîments.
— D’abord, répliqua sèchement le colonel ; ensuite vous me devez vos services, à moi et à l’association.
— Que faut-il faire? Je suis prêt.
— 11 faut vous marier.
— Plaît-il ? fit Emmanuel, expliquez-vous donc plus clairement.
— 11 faut épouser une femme sans fortune après vous être fait aimer d’elle, ce qui est facile, car vous êtes fort beau garçon.
— Peuk! sans fortune... comme vous y allez! Mais j’ai plus de trois cent mille livres de rentes, moi.
— Raison de plus pour ne pas tenirà une dot. Maisquand je dis sans fortune, je me trompe. La femme que je vous destine est fort riche, seulement elle possède un bien vole et il faut qu’elle le restitue.
Emmanuel regarda le colonel avec étonnement.
— Cette femme, acheva. froidement celui-ci, est madame de Mort-Dieu, belle-mère de M. le baron, notre hôte. Elle n’a guère que trente ans, elle est vertueuse et belle, seulement elle a une aveugle tendresse pour un chenapan de neveu dont nous la débarrasserons au premier jour. Vous entendez, baron.
— Oui, fit le baron d’un signe.
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— Ainsi, dit l’avocat, vous me condamnez sans appel ?
— Nous avons bien condamné le général.
— Mais enfin...
— Mou cher, répondit le colonel d’un ton railleur, si le général eût vécu, vous vous seriez nommé Chalainbel toute votre vie.
— C’est juste, murmura l’avocat en courbant le front.
— Et si M. de Flars-Montgory eut épousé mademoiselle de Fous, vous seriez aujourd’hui sans le son.
Emmanuel baissa la tête en homme décidé à obéir.
On le voit, la terrible association allait essayer de lutter contre la volonté posthume de M. le baron de Mort- Dieu, et sa veuve, qui pleurait son vieil époux dans la retraite, ne soupçonnait point l’orage qui s’élevait à l’horizon, et qui menaçait à la fois et le repos de son cœur et la vie de son pr.otégé.
« Le colonel Léon au capitaine Hector Lemblin.
» Mon cher capitaine,
» En attendant que le deuil de madame la baronne Marthe de Flars-Ruvigny soit expiré, voici ce que vous avez à faire, et l’association compte sur vous. Il est de par le monde un lieutenant de chasseurs d’Afrique, le-
quel a certains comptes à démêler avec nous. A bon entendeur, salut ! Vous connaissez l’Algérie, et le baron de Ruvigny n’est plus là pour vous accuser de désertion.
«Adieu !
» Colonel Léon.
» P. S. Le lieutenant de Verne en question est un des meilleurs tireurs de l’armée. »
Un mois après le départ de la lettre que nous venons de transcrire, un officier dont le visage semblait avoir été exposé aux ardeurs du soleil africain pendant de longues années, arriva seul et armé d’un simple yatagan aux portes de Constantine, occupée récemment par l'armée française et sur les murs de laquelle flottait le drapeau tricolore. Un lambeau d’uniforme couvrait cet homme dont le front était couvert d’un turban de laine rouge ; il avait marché les pieds nus dans les sables pendant plusieurs journées sans doute, car ses pieds étaient ensanglantés et déchirés par les ronces. Une expression de douleur maladive, un œil terne et fiévreux, une barbe inculte achevaient de rendre méconnaissable un homme qui, quatre mois plus tôt, était un des plus brillants offi* ciers de l’armée.
Cet homme se dirigea vers le quartier improvisé où l’on avait logé les chasseurs d’Afrique, et demanda à un soldat placé en faction : — Ne me reconnais-tu donc pas?
— Non... mon..., non, mon officier, répondit le cavalier, qui devina à ces restes d’uniforme en haillons que son interlocuteur devait effectivement avoir occupé un grade.
— Je suis le capitaine Lemblin, répondit -il.
— Le capitaine Lemblin, s’écria le cavalier stupéfait, vous !
— Moi.
— Impossible !
— Pourquoi?
— Parce qu’il est mort.
— Et ressuscité, répondit l’officier en franchissant le seuil de l’édifice mauresque converti en caserne.
Quelques officiers commandaient alors une manœuvre dans la cour. Le capitaine alla à eux, leur adressa la même question et finit par se faire reconnaître.
On se souvient des bruits de désertion qui avaient couru sur la disparition subite du capitaine. Cependant, quand on vit reparaître Hector Lemblin couvert de haillons, le visage amaigri parles souffrances de la captivité, les préventions les plus enracinées tombèrent, et le déserteur fut accueilli comme un frère d’armes longtemps prisonnier et qui n’avait réussi à s’échapper qu’après des prodiges d’énergie, de sang-froid et d’intelligence. Le capitaine avait une fable toute prête qu’il débita avec le
plus grand calme et à laquelle tout le monde ajouta foi. Ün seul cependant, un lieutenant, regarda le capitaine en face : — Savez-vous, lui dit-il, qu’il est un homme en ce monde qui vous ressemble si parfaitement qu’on jurerait que c’est vous !
— Quelle plaisanterie me faites-vous là, de Verne? demanda Hector Lemblin, qui tressaillit malgré lui sous le regard fixe et froid du lieutenant.
— Ce n’est point une plaisanterie.
— Mais encore ?...
— Je dis qu’il y a de par le monde un homme qui vous ressemble si bien que je l’ai pris pour vous.
— Vous l’avez donc vu ?
— Je l’ai vu.
— En vérité !
— Et je l’ai rencontré un soir...
— Où cela ? demanda vivement le capitaine.
— A Paris, il y a deux mois, dans la rue Vivienne, la veille de mon départ, car j’avais un congé de quelques jours à peine.
— C’est bizarre! murmura le capitaine qui était revenu en Afriqne tout exprès pour chercher querelle au lieutenant de Verne et qui voyait surgir une magnifique occasion. Mais l’occasion, cependant, n’était point de son goût, car elle faisait plaucr sur lui un soupçon terrible.
— Eu effet, reprit de Verne, tellement bizarre qu’il faut que je vous voie revenir en ce piteux équipage pour
douter de votre identité avec le personnage que j’ai rencontré à Paris.
— Mais enfin vous auriez pu l’aborder...
— Il m’a évité prudemment.
— Monsieur... dit le capitaine.
— Puisque ce n’était pas vous, pourquoi vous fàcber?
— C’est juste, mais...
— Ah! ditle lieutenant avec une certaine impertinence, il y a un mais...
— Précisément.
— Eh bien! voyons...
— Monsieur, dit froidement le capitaine, il est possible qu’il existe un homme qui me ressemble ; il est possible encore que vous l’ayez rencontré, mais vous me permettrez d’en douter.
— Vous m’insultez !
— Ou tout au moins de penser que vous avez eu l’intention de laisser planer un odieux soupçon sur moi en venant raconter cette étrange histoire juste au moment où je confie à mes frères d’armes les douleurs de ma captivité chez les Arabes.
— Monsieur, répliqua froidement M. de Verne, nous sommes gens à nous revoir.
— Je l’espère, monsieur.
— Le matin, par exemple, dans les fossés de la ville, au petit jour.
— Comme il vous plaira.
— Messieurs, dirent quelques officiers en s’interposant.