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— Laissez, messieurs, laissez, répondit Hector ; M. de Verne mérite une leçon, il, l’aura.
Le lieutenant s’approcha alors du capitaine et lui dit tout bas : — Vous êtes un misérable ! j’ai la preuve de votre désertion, et je pourrais refuser de me battre avec un homme tel que vous ; mais, par égard pour votre uniforme, j’accepte. Seulement, il est bien entendu que c’est un duel à outrance...
— A mort î dit le capitaine, pâle de honte et de colère.
Le capitaine Hector Lemblin passa une nuit des plus agitées. Les paroles du lieutenant de Verne avaient été de nature à ébranler la confiance qu’on pouvait avoir dans le récit de sa captivité, et le doute pour lui, c’était le déshonneur. Il fallait donc à tout prix qu’il tuât cet homme, non plus seulement pour exécuter l’arrêt mystérieux de l’association, mais encore pour faire disparaître un dangereux témoin de cette désertion. Le lieutenant de Verne avait fait partie de cette expédition qu’il commandait et pendant laquelle il avait pris la fuite.
La colère est mauvaise conseillère en matière de duel. Le point du jour surprit Hector Lemblin éveillé, en proie à une fièvre nerveuse. Il n’avait pas fermé l’œil de la
nuit. Il 9’habilla avec précipitation, alla chercher l’officier qui devait lui servir de témoin, et se rendit en toute hâte dans les fossés de Constantine. Le lieutenant Octave de Verne et son témoin s’y trouvaient déjà. Le lieutenant était aussi calme, aussi tranquille que son adversaire était ffgité. Ils se saluèrent en échangeant un regard de haine, et mirent l’habit bas sur-le-champ.
— Il est bien convenu, dit tout bas Hectpr en tombant en garde, que nous nous battons à mort, n’est-ce pas?
— Parbleu ! répondit Octave de Verne, et vous ferez sagemént eu me tuant, car vous tuerez le dernier témoin de votre infamie. Le soldat qui marchait à côté de vous le soir de votre fuite a été emporté par un boulet au dernier assaut.
Ces derniers mots achevèrent d’exaspérer le capitaine. De Verne possédait son secret tout entier ; il fallait que de Verne mourût.
Les deux adversaires s’attaquèrent avec fureur. Tous deux ils possédaient à fond la redoutable science de l’épée, mais l’un conservait la supériorité qui vient du sang-froid, tandis que l’autre se laissait aller aux aveugles emportements de la colère. Le combat fut court. Hector Lemblin attaquait sans relâche, dédaignant de se couvrir; de Verne demeurait couvert et paraissait peu pressé d’attaquer. Il vint même un moment où il rompit de quelques pas.
— Lâche I lui cria le capitaine, tu recules!
LES Sl’A DASSIN S
— Oui, répondit le lieutenant, je recule pour mieux sauter.
Et, allongeant le bras au moment où Hector Lemblin se découvrait, il se fendit à fond et creva la poitrine du capitaine d’un vigoureux coup droit... Hector Lemblin tomba en poussant un cri. .
— Ma foi! murmura le lieutenant, je crois que c’est un homme mort.
— flambé! disait en même temps la sentinelle, qui, du haut des remparts, avait assisté à la lutte.
M. Octave de Verne et la sentinelle se trompaient. Un chirurgien, appelé sur-le-champ, déclara, après l’auscultation, que le capitaine pourrait en revenir, mais qu’il garderait assurément le lit pendant plusieurs mois.
Trois jours après ce duel, M. Octave de Verne, depuis longtemps fatigué du service, donna sa démission et partit pour la France. Avant de quitter Constantine, il crut devoir obéir à cette courtoisie chevaleresque qui enjoint au vainqueur d’aller prendre des nouvelles du vaincu, et il se présenta chez Hector Lemblin. Le capitaine était encore entre la vie et la mort; cependant, à la vue d’Octave de Verne, il éprouva ce calme subit des gens prêts à suc-
du l’oj'Kha
comber et qui se rattachent et se cramponnent somlain à un reste de vie pour assurer leur vengeance.
— Monsieur, lui dit-il tout bas, après l’avoir prie du regard de se pencher sur lui, manifestant ainsi le désir de lui confier un secret, monsieur, vous aviez raison... j’ai déserté... et c’est bien moi que vous avez rencontré dans la rue Vivienne, à Paris.
Le lieutenant regarda Hector, étonné qu’il était de cet aveu.
— Cependant, poursuivit le blessé, je ne voudrais pas mourir avec la pensée que vous me croyez infâme et lâche... J’ai déserté pour obéir àun motif si impérieux... si sacré... Tenez, monsieur, acheva Hector en prenant la main de son adversaire, vous ne refuserez pas à un mourant d'exécuter sa dernière volonté?
— Parlez, monsieur..., je vous écoute.
— Vous allez à Paris !
— Oui, fit le lieutenant d’un signe.
— Eh bien! promettez-moi, jurez-moi d’aller trouver, rue du Helder, 2o, le colonel Léon, un officier en retraite, mon ami...
— J’irai, monsieur.
— Vous lui raconterez notre duel, ma blessure, et vous lui direz que je vous ai chargé de lui demander des explications sur ma conduite... Vous verrez, alors, monsieur, si, malgré ma désertion, j’ai démérité...
— Soit, monsieur, dit Octave, j’irai.
— Vous me le jurez?
LES Sl'ADASSINS
— Je vous le jure.
Et le jeune homme tendit loyalement la main au capitaine, qui la pressa convulsivement.
— Imbécile 1 murmura-t-il alors, tandis que M. de Verne sortait; tu me dispenses ainsi d’écrire au colonel, et tu vas toi-même signer par avance ton arrêt de mort... Si je meurs, au moins, mourrai-je vengé... tu ne me survivras pas longtemps.
Un diabolique sourire se peignit sur la face crispée du capitaine à cetîe pensée, et il se demanda quel était celui des Compagnons de l’épée qui lui succéderait en cette besogne.
Cependant M. Octave de Verne avait quitté Constantine et l’Algérie. Débarqué à Marseille, il avait pris place dans la malle de Paris.
Trois jours après, le lieutenant démissionnaire, fidèle à sa parole, se présentait rue du Helder et remettait sa carte au valet de chambre du colonel Léon. Le colonel, chaudement enveloppé dans une robe de chambre de molleton bleu, les pieds dans de superbes pantoufles, un cigare de la Havane aux lèvres, achevait de digérer, au coin de son feu, un excellent déjeuner, lorsqu’on lui remit la carte du
DE L’OPKRA
lieutenant. Le colonel éprouva un éblouissement pareil à celui qui s’emparerait de l’homme qui verrait s’ouvrir un abime sous ses pieds.
— A cette heure, pensait le colonel dix minutes auparavant, ce pauvre M. de Verne est depuis longtemps trépâssé, et il va falloir que madame la baronne de Mort- Dieu, sa tante, se cherche un autre héritier.
Or, le digne colonel avait à peine achevé cette réflexion rassurante, qu’on lui faisait passer la carte de celui sur lequel il venait de réciter un De profundis pi-ématuré, et le porteur de cette eai*te demandait à être introduit. Donc il n’était pas mort ! Donc M. le capitaine Hector Lemblin avait été tué. Ceci était fort admissible après tout, et le colonel s’en fût médiocrement inquiété; mais ce qui devenait un mystère, c’était la visite de M. de Verne que le colonel ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vu... Une pensée terrible s’empara sur-le-champ du colonel.
— Lemblin nous aura trahis ! pensa-t-il. Il aura parlé en mourant, et M. de Verne vient me menacer de la vindicte des lois.
Ce soupçon jeta un graud trouble dans le cœur du chef des Compagnons de l’épée; mais, si le cœur battait plus fort qu’à l’ordinaire, le visage demeura impassible.
— Faites entrer M. de Verne, dit-il, s’apprêtant à faire
tète à l’orage et décidé à tout.
Le jeune lieutenant entra et salua le colonel. M. de Verne était en habit de ville, et la physionomie calme
et souriante du lieutenant rassura le colonel sur-le-
champ.
— A coup sùr, pensa- t-il, il ne sait rien!
— Monsieur, dit Octave en prenant le siège que lui avança courtoisement le colonel, vous êtes l’ami du capitaine Hector Lemblin.
— Oui, dit le colonel ; m’apportez-vous de ses nouvelles ?
— Hélas! monsieur, de fâcheuses...
— Grand Dieu! serait-il mort? interrogea naïvement le colonel.
— Non, mais il est blessé grièvement.
Le colonel respira.
— Il a sans doute été blessé au siège de Constantine.
— Non, monsieur, en duel.
— Et il s’est battu... avec...
— Avec moi, dit simplement Octave.
— Avec vous?
Nous nous sommes pris de querelle, et j’ai été assez malheureux pour le frapper d’un coup en pleine poitrine...
— Mais enfin, monsieur, demanda le colonel qui cherchait à s’expliquer pourquoi M. de Verne lui venait faire cette confidence, on conserve sans doute quelque espoir de le sauver?
— Je l’espère, monsieur... Monsieur, reprit le lieutenant après un court silence, j’ai donné ma démission et
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suis allé voix* le capitaine avant mon départ. C’est lui qui m’a chargé d’une mission auprès de vous.
Ces mots furent pour le colonel un trait de lumière.
— Allons ! murmura-t-il à part lui, j’ai calomnié le capitaine, et, s’il a eu le tort de se faire tuer aux trois quarts, au moins a-t-il eu l’esprit de réparer sa faute eu m’adressant ce jeune coq. Je comprends tout.
Puis le colonel regarda Octave avec un étonnement marqué.
— De quelle mission s’agit-il, monsieur?
— Le capitaine, répondit Octave, m’a affirmé que vous me donneriez sur sa désertion...
A ce mot, le colonel tressaillit et craignit un piège.
• Mais la physionomie ouverte et franche du jeune homme était si naturelle et si calme en ce moment, que les craintes du chef des Compagnons s’évanouirent aussitôt.
— Monsieur, dit-il à Octave en l’interrompant, j’ai
porté l’uniforme pendant trente années, et, sur l’honneur
de cet uniforme, je vous jure que le capitaine Lembliu a
obéi forcément au plus saint des devoirs en abandonnant
son poste d’officier. Il lui fallait sauver l’ètre le plus cher %
qu il eût au monde, et demander un congé, c’était le perdre sans retour. Ce secret ne m’appartient point, et c’est tout ce que je puis vous dire.
— Cela me suffit, monsieur, répondit loyalement de Verne. Il me reste à regretter ma rencontre avec le capitaine.
Et le lieutenant se leva, prit congé du colonel et se retira satisfait de l’explication.