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sur-le-champ vers l’avant-scèue indiquée par Je colonel... l’avant-scène était vide encore.
Octave attendit plein d’anxiété ; — une heure s’écoula : rien ne parut.
Cette attente, habilement calculée par le colonel, irrita les désirs et l’impatience du jeune fou.
— Elle ne viendra pas! murmura-t-il avec dépit, Je joue de malheur...
— Bah! lui dit un de ses amis, tu la verras demain.
— Yas-tu pas être amoureux, ajouta le second, d’une femme que tu n’as point vue encore? peut-être la trouveras-tu laide...
De Verne s’apprêtait à répondre, lorsque la porte de la loge vide s'ouvrit tout à coup...
Le jeune homme éprouva un tressaillement indicible :
— La voilà! murmura-t-il.
En etfet, une femme vêtue de noir, grande, svelte, vint s’asseoir toute seule sur le devant de la loge, dont la porte se referma sur-le-champ,
Elle était voilée, et son voile était si épais, que, malgré ses jumelles, M. de Verne ne put saisir aucun des traits de son visage. Il attacha longtemps son regard sur elle, espérant, par cette ténacité, la contraindre à lever son voile. Mais Léona ne parut pas s’apercevoir qu’elle était l’objet d’une attention soutenue, et elle eut constamment les yeux tournés vers la scène.
— Pardieu ! murmura le jeune homme impatienté, elle ôtera son voile, ou j’v perdrai mou nom.
Et il prit sou carnet et écrivit au crayon le billet suivant :
» Madame,
» Je vous connais sans vous avoir vue jamais; je vous vois depuis une heure, et je vous aime éperdument. Relevez votre voile cinq minutes, et puis demandez-moi ma fortune. Je ne saurais acheter un tel bonheur assez cher."
» Je suis à vos pieds en suppliant.
» Octave de Verne. »
Une ouvreuse porta le billet.
Léona le prit, le lut sans lever les yeux sur la loge de M. de Verne, et répondit en arrachant une feuille de son carnet :
a Impossible! ma vie en dépend. »
— Le colonel a dit vrai, murmura M. de Verne, pâle de colère, M. de Lacy est le tyran de cette femme.
Du moment où un homme se pose en paladin et en accuse un autre de tyranniser la beauté, cet homme devient capable des plus splendides folies.
M. de Verne plaça sur son cœur le billét de Léona, sortit de sa loge et alla happer à la porte de celle qu’elle occupait.
— Entrez! dit la Florentine.
A la vue de M. de Verne, elle poussa un petit cri de
DE LOFERA
surprise mélangé d’un peu d’effroi, qui acheva de persuader à celui-ci qu’elle était la victime des jalouses fureurs de Gontran.
— Au nom du ciel, Uii dit-elle, sortez, monsieur, sortez !
— Madame, murmura M. de Verne, si vous l’exigez, je vous obéirai, mais ce sera pour aller me brûler la cervelle.
— Monsieur... supplia Léoua.
— Madame, reprit M. de Verne, est-il vrai que vous ne pouvez lever votre voile?
— Oui, dit-elle, sous peine de mort.
— Et où est le bourreau? fit-il d’un ton de menace.
— Monsieur, murmura Léona, sortez, je vousen prie... Je suis aimée d’un homme qui me tuerait et vous tuerait ensuite s’il vous trouvait ici...
— Vous tuer quand je suis là? s’écria de Verne, parodiant sans le savoir un vers célèbre de Ruy-Blas. Allons donc! madame, vous n’y pensez pas!
Et l’officier démissionnaire, par un geste plein de noblesse, chercha à son côté une épée absente depuis peu. Puis il ajouta en regardant Léona :
— L’aimez-vous? Si vous l’aimez, je me retire, madame.
— Je l’ai aimé, balbutia-t-elle.
— Et... maintenant?
— Maintenant, je le crains.
M. de Verne poussa un cri de joie.
— En ce cas, dit-il, je vais m'asseoir là, près de vous, j’y passerai la soirée, je vous reconduirai ensuite et me coucherai à votre porte comme le dragon qui garde un trésor, et s’il ose venir...
Léona ne répondit pas. Octave s’assit auprès d’elle; Léona ne le supplia plus de soi tir. 11 la pria du plus éloquent des regards d’ôter enfin sou voile, et elle y consentit. M. de Verne demeura ébloui de la beauté de Léona, et il lui murmura :
— Maintenant, ne craignez rien, je vous défendrais seul contre une armée.
Quand le spectacle fut fini, Octave offrit son bras à Léona et elle l’accepta; il la conduisit ainsi jusqu’à sa voiture, et au moment où le marchepied du coupé s’abaissait devant elle, il cria au cocher en s’élançant à côté de Léona :
— Rue de la Victoire !
— Décidément, murmurèrent les deux amis qui avaient accompagné de Verne au spectacle, pris qu’ils étaient d’admiratiou pour la façon conquérante dont il venait d’enlever Léona, c’est un garçon qui deviendra très-fort,., si Dieu lui prête vie.
Trois jours s’étaient écoulés, on s’en souvient, depuis la fuite de Léona, lorsque Gontran, possédé du subit désir
DIS L’OPÊKA 3ü;»
de la revoir, alla chez le colonel réclamer l’assistance de l’association.
Le marquis rentra chez lui fort calme et parfaitement résolu à tuer la Florentine. Gontran en était arrivé à condamner froidement Léona, ainsi qu’il s’était condamné lui-mèrhe à son propre mépris. Et, comme ces criminels qui cherchent à effacer les traces de leur crime, M. de Lacy s’était dit qu’il fallait que Léona, la cause première de son déshonneur, mourût. Cette résolution s’enracina si bien dans l'esprit du marquis, elle y prit un tel caractère de netteté, d’infaillibilité même, qu’il fit choix du poignard destiné à l’exécution, et attendit sans la moindre impatience que le colonel lui eût transmis les renseignements promis.
Le colonel tint parole. Vingt-quatre heures plus tard, Gontran reçut le billet suivant :
« Léona a quitté la rue d# Port-Mahon samedi. Elle est allée s’installer rue de la Chaussée-d’Antin dans un petit appartement qu’elle avait fait louer deux jours auparavant par un inconnu. Le soir elle s’est rendue à l’Opéra, Elle a reçu dans sa loge un jeune homme très à la mode depuis quelques jours, M. Octave de Verne. Ce jeune homme lui a offert son bras, et elle l’a accepté.
» On n’a revu Léona rue de la Chausséc-d’Antin que le lendemain dans la journée. »
— Elle m’a trahi! murmura Gontran, dont l’œil étincela de colère.
Les Arabes du désert racontent sous la tente l’histoire d’une cavale incomparable, qu’aucun cheval ne devança jamais à la course. Son maître ne l’eût point échangée contre l’empire du Maroc, si le troc lui eût été proposé. Une nuit, un voleur pénétra dans sa tente, coupa la longe du bel animal, s'élança sur sa croupe et s’enfuit avec lui. L’Arabe s’évéilla au bruit du galop de sa cavale que le voleur emmenait. Il comprit que de courir après le ravisseur serait peine perdue, car la noble béte était plus rapide que le vent du désert; mais il se mit néanmoins en route, suivant sa cavale à la trace de ses pieds légers sur le sable. 11 chemina ainsi pendant un mois, et atteignit enfin le douar de l’Arabe voleur. Celui-ci, persuadé qu’il avait mis entre sa victime et lui un trop grand espace pour avoir désormais rien à redouter, avait attaché la noble béte à l’ombre d'un palmier qui s’élevait au milieu du douar, et lui-même il faisait sa sieste après avoir accompli ses ablutions à la fontaine voisine. L’Arabe volé le surprit au milieu de son sommeil et le tua. Puis il alla à sa jument et lui dit : — Puisqu’un autre homme que moi s’est élancé sur ta croupe, tes pieds ne fouleront plus le sable du désert.
Et il enfonça son yatagan dans le poitrail de sa cavale et la tua comme il avait tué le ravisseur.
— Eh Lien ! acheva Goutran, je ferai comme l’Arabe, je tuerai le voleur et la femme volée.
Le billet du colonel était suivi de ce post-scriptum :
DE L’ OP Eli A ,!Gi
« M. de Verne habite rue de la Victoire, 15. Léona dîne habituellement chez lui. »
Contran jeta un coup d’œil à la pendule. Il était six heures.
— A merveille! dit-il, je vais ressembler un peu à la statue du commandeur.
Et il se rendit à pied rue de la Victoire, où il fit passer sa carte à M. de Verne. M. de Verne était à table en effet, tète à tète avec Léona, et Gontran pâlit de colère et de douleur en voyant cette femme, qu’il avait tant aimée, assise face à face avec son rival. Cependant aucune exclamation, aucun geste, ne trahirent son émotion, et il demeura froid, poli, homme du monde.
— Monsieur, dit-il, en saluant M. de Verne et Léona, ' cette dernière comme on saluerait une femme que l’on voit pour la première fois, monsieur, je crois être assez heureux, j’imagine, pour être connu de vous, au moins de nom.
— En effet, monsieur, répondit de Verne sur le même ton glacial et courtois.
Ces deux hommes qui se saluaient et se parlaient ainsi, le sourire aux lèvres, avaient échangé déjà un regard plein de haine et qui était comme le défi d’une guerre d’extermination.
— Monsieur, reprit Gontran , sans accepter le siège que de Verne lui offrait, permettez-moi une question indiscrète.