‹ Les spadassins de l'opéraChapitre 3 sur 17 · LE$ SPADASSINS · texte numérisé non relu

LE$ SPADASSINS

laissant apercevoir les coins brodés d’une fine collerette de Maünes du pins haut prix. Le fou s’était penché avidement sur elle, et il la dévorait du regai d. Gontran vit lu jeune fille frissonner, non plus à la pensée du danger qu’elle avait couru, mais à pelle do da"ger plus grand peut-être qu’elle aljpit courir, et elle leva les yeux sur lui comme pour implorer son assistance, car beffroi glaçait sa tète et paralysait ses mouvements.

Tout ce qui venait de se passer, c’est-à-dire le fou s’emparant de la jeune fille au passage du cheval, l'emportant vers la rive, la déposant sur la couche de bruyères étendue sous la roche, et s’agenouillant près d’elle avec son rjre tiiomphantl tout cela s’était accompli si rapidement que M- de Lacy, encore ébloui de cette beauté merveilleuse, entrevue an feu d’un éclair, n’avait eu le temps ni de prononcer uu mot ni de faire un pas vers l’amazone pour la rassurer... L’idiot, qui n’avait pas même regardé Gontran, qui ne se souvenait pas plus de lui que s’il n’eùt jamais existé, l’id'pt reprit dans ses bras l’amazone éperdue et frémissante, et s’élança d’un bond bars de la grotte, eu s’écriant: — Elle est à moi! à moi... à moi!... J’ai les cent écus. . . A moi la princesse... je veux l’épouser!

Un cri étouffé s’échappa de la gorge crispée de la jeune fille. Le fou s’était pris à courir, l’emportant dans ses bras robustes et poussant des exclamations de joie féroce, M. de Lacy s’élança après lui: — Arrête! misérable, criait-il, arrête... arrête!

Mais le fou courait toujours avec une rapidité prodi-

DE L’Ul'EH A

giettse, remontant la berge de la rivière, et rasant le précipice formé par les rochers au- dessus de l’eau.

Cependant le péril que courait l’amazone doubla les forces de Gontran, et en quelques minutes il eut atteint le ravisseur qu’il saisit d’tme main vigoureuse.

— Élle est à moi! înufrnurait le fou, à moi! J’ai les cent éfcus!

La jeune iîllë se débattait dans les bras du géant et criait à Gotitran : — Sauvez-moi... sauvez-moi des mains de ce misérable loti...

Lé marquis Gontfan de Lacy, lorsqu’il servait, passait pour un des officiers les plus robustes et les plus adroits à tous les ëxe'èices du corps, malgré sa stature moyenne et Sa taille délicate et frêle comme celle d’tine femme. Bien qtië le géant eût là tète de plus que lui, et qu’à première vue on eût pu croire que son adversaire serait dans l’impossibilité de lui faire lâcher sa victime, Nieou reçut uh si vigoureux coup de poing sur la tète, que, totit étouhli, il ouvrit les bras et laissa glisser à terre la jetine flilë^ tjui heureusement avait conservé un reste de préseface d’esprit et qui s’enfuit aussitôt à quelques pas. Alors ces deux hommes sè mesurèrent du regard. La colère et la passion doublaient là force herculéenne du fou, et il sé rua stir Contran avec l’impétuosité sauvage de la bète fàuve.

— Elle est à moi 1 hurlait-il, elle est à moi !

Gontran évita le choc en bondissant comme un tigre, et, s’élançant à son tour sur le géant, il l’enlaça comme

un reptile et essaya de le renverser. Ce fut alors une lutte homérique que celle de ces deux hommes confondant leur haleine, réunissant leurs membres en une étreinte de fer et cherchant mutuellement à s’étouffer, lutte où la raison essayait de vaincre la force, l’adresse et le sang-froid de triompher de la force bestiale, lutte terrible livrée à la cime d’un roc, au-dessus d’une rivière bouillonnante, aux flots écumeux, au milieu d’un site désolé, au bruit de l’ouragan, à la lueur de la foudre et sous le déluge d’une pluie d’orage qui la\ait et rendait glissante et polie cette étroite arène de rochers où ils se débattaient avec furie.

L’amazone, glacée d’épouvante, n’avait plus la force de faire un pas, de jeter un cri; elle assistait à ce combat, oubliant le danger qu’elle courait elle-même, si le fou triomphait, pour ne songer qu’au danger plus grand qui menaçait son libérateur qu’étreignaient les robustes bras de son adversaire ; elle s’était agenouillée et faisait pour lui des v^x ardents... Combien dura cette lutte! Un siècle p<~ A" la jeune fille, son unique témoin ; quelques minu* / en réaüté. L’adresse et la raison triomphèrent enf /de la fureur affolée; Gontran amena graduellement sotf adversaire au bord des rochers, se dégagea brusquement, et le précipita dans la rivière, qui, en cet endroit, coulait à une trentaine de pieds de profondeur. L’idiot jeta un cri, disparut sous le flot, puis on le vit reparaître au milieu du courant, contre lequel il lutta avec énergie.

— Il va revenir... il va revenir... murmura la jeune

fille dont l’effroi, un moment dissipé par la défaite du fou, commençait à se réveiller.

— Oh 1 ne craignez rien maintenant, dit Gontran la prenant dans ses bras à son tour, ne craignez rien.

Et, aussi robuste que l’idiot, il se prit à courir, emportant l’amazone vers la grotte, où il la fit asseoir sur la bruyère desséchée, après l’avoir enveloppée de son manteau.

Alors M. de Lacy mit la main sur les fontes de sa selle, car le cheval était toujours attaché dans la grotte, y prit ses pistolets, les arma, et, se plaçant auprès de la jeune fille : — Voici maintenant, dit-il, de quoi le recevoir.

— Oh ! ne le tuez pas... dit-elle avec un sentiment mêlé de compassion et d’épouvante.

— Ceci ne dépend plus de moi, dit Gontran.

En ce moment le fou, parvenu à gagner la rive, escaladait résolument la muraille de rocher et vint apparaître à vingt pas de la grotte. Mais le froid de l’eau avait calmé ses sens, et il venait de s’apercevoir que, pendant la lutte, ses vêtements s’étaient déchirés et qu’il avait laissé son escarcelle au fond de l’eau. Il s’était fait aussitôt chez le fou une réaction bizarre. Maître un instant de cette somme que, dans sa folie, il jugeait nécessaire et suffisante pour avoir le droit d’épouser la prétendue princesse, il se sentait de nouveau indigne d’elle en s’apercevant que les cent écus n’étaient plus en son pouvoir; et de même que, quelques minutes auparavant, il s’était estimé si fort que

rien ne devait lui résister, de même, obéissant à ces brus-

ques transitions auxquelles la folie est sujette, il se jugea faible et sans défense autant qu’un enfant, et il se prit à pleurer en murmurant •

— J’ai perdu mon trésor... je l’ai perdu...

11 se traina sur les genoux jusqu’à l’entrée de la grotte, pleurant et gémissant toujours, etGontran, qui s’apprêtait à faire feu s’il essayait de nouveau de s’emparer de . i jeune fille, Gontran jugea que le pauvre fou n’était plus dangereux, quand il l’entendit murmurer en sanglotant :

— 11 va falloir que je recommence à mendier... et mendier pendant bien longtemps... avant de pouvoir épouser la princesse... mon Dieu! mon Dieu!

— Pauvre homme ! fit-elle d’une voix remplie de compassion.

— Adieu... lui cria le fou d’une voix lamentable, adieu, aimez-moi toujours...

Et il se leva et s’en alla tristement, remontant le cours de la rivière, laissant échapper parfois une douloureuse exclamation, parfois aussi poussant un rauque éclat de rire.

Puis il s’élança dans l’eau et nagea vers l’autre rive, où bientôt les deux hôtes de la grotte le virent disparaître sous les arbres de la forêt.

Alors Gontran et la jeune fille se regardèrent en silence, et peut-être que tous deux, quoique respirant plus librement, sentirent leurs deux cœurs palpiter sous le poids d’uno émotion nouvelle et inconnue.

DE L'UDÉUA

isa

Un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, que son cœur soit libre ou non, ne se trouve point assis,, pendant une nuit d’orage, en un lieu désert, auprès d’une jeune fille aussi belle que l’était l’amazone, et qu’il vient d’arracher au plus terrible des dangers, sans éprouver une de ces émotions suaves qui trahissent la faiblesse humaine.

Gontran avait quitté Paris aimant encore Léona; mais, dans cette situation indécise où, sur les cendres tièdes d’un amour prêt à s’éteindre, il est si facile de greffer un nouvel amour, peut-être, il le croyait du moins, en portant secours à l’amazone et la sauvant de la brutale fureur de l’idiot, n’avait-il obéi qu’aux nobles et loyaux instincts de sa uature chevaleresque ; mais peut-être aussi cette beauté merveilleuse de la jeune fille, entrevue l’espace d’une seconde, avait doublé ses forces et assuré son triomphe. Il y a, du reste, un charme si grand dans l’inconnu ! — et l’inconnu, pour lui, n’était-ce pas cette jeune fille dont les paroles incohérentes d'un fou lui avaient d’abord appris l’existence, qu’il avait vue passer tout à l’heure à cheval, suivie de scs deux lévriers, comme une héroïne de Walter Scott, qu’ensuite il avait sauvée du déshonneur, comme le fou l’avait sauvée de la mort, dont

enfin il ignorait le nom et que sans doute il voyait pour la première et la dernière fois?...

Quant à la jeune fille, elle était faite de ce limon d’où sortent toutes les femmes, et, comme elles, elle était prompte à s’enthousiasmer pour la force, le courage, les splendeurs d'une nuit d’orage, et cette âpre et poignante poésie du mystère qui semblait vouloir jeter son voile impénétrable sur les événements qui venaient de s’accomplir.

D’ailleurs, le marquis Gontran de Lacy était beau, lui aussi, de cette beauté énergique et fière qu’on dirait être l’apanage exclusif des races aristocratiques. Ils demeurèrent un moment silencieux et le cœur oppressé, écoutant les dernières rumeurs de l’orage qui commençait à s’apaiser, le clapotement de la rivière sur sou lit de cailloux et le bruit monotone de la pluie tombant à gouttes larges et pressées sur le roc.

Gontran rompit le premier le silence.

— Mademoiselle, dit-il, et sa voix tremblait légèrement, je remercie la Providence de m’avoir amené à votre secours.

— Ah! monsieur, dit-elle frissonnant et d’un accent où de nouvelles terreurs semblaient se trahir, je n’aurais jamais cru à tant d’audace de sa part.

— Mais comment, à pareille heure et par un temps pareil?...

— Ah! dit la jeune fille essayant de sourire, vous ne

vous expliquèz pas ma présence dans les bois au milieu de la nuit.

Et, comme si elle eût craint de laisser à Gontran le plus léger doute sur sa position en ce monde, la jeune fille qui ' se sentait rougir, se hâta d’ajouter :

— J’habite avec mon père le château des Portes, une propriété qui est à deux lieues d’ici, en aval de l’Yonne et sur l’autre rive ; de ce côté-ci et à la lisière méridionale de cette forêt d’où vous m’avez vue sortir, est le château d’une de mes tantes chez laquelle j’étais allée ce matin. Dans nos pays, monsieur, car sans doute vous êtes étranger...

— Oui, mademoiselle.

— Dans nos pays, continua-t-elle, les chemins sont sûrs à toute heure, et le baron mon père ne voit aucun inconvénient à me laisser partir toute seule, à cheval, suivie de mes lévriers, pour aller des Portes à la Bégüe, qui est le château de ma tante. La pauvre bête qui vient de périr dans l’Yonne était un vaillant cheval de race limousine qui franchissait en deux heures les sept lieues qui séparent les deux habitations. Le matin, mon père est monté à cheval pour aller chasser avec un de ses voisins, et il m’a permis d’aller passer la- jour née à la Bégüe. Il avait plu beaucoup la nuit dernière, cependant la rivière était guéable quand je l’ai passée, et au moment où j’ai touché la rive opposée j’ai rencontré l’idiot à qui j’ai fait l’aumône.

— Je sais cela, dit Gontran en souriant, il me l’a dit en route.

LES SPA DASSINS

— Ali ! lil-elle avec surprise. Puis continûant son récit : — Dans la journée, il a plu encore, mais j’avais promis à mon père de revenir ce soir aux Portes, et malgré les instances de ma tante qui voulait me garder, redoutant l’orage, je me suis mise en route au sortir du dîiîer. Car, ajouta la jeune fille avec un brin de hardiesse qui lui seyait à ravir et qui enchanta Gontran, je ne suis ni peureuse ni douillette, monsieur, je crains peu l’orage et je n’ai pas peur des revenants. Maintenant, acheva-t-elle en souriant, vous savez le reste.

— Mais, demanda le marquis, dont l’oreille était charmée par cette voix mélodieuse et fraîche, me trouveriezvous bien indiscret, mademoiselle, si je vous faisais une question encore?...

— Parlez, monsieur.

— ■ Ce fou, cet horrible idiot...

— Ah ! je comprends, dit-elle, maîtrisant un reste d’effroi. Vous voulez savoir l’histoire de sa folie?

— J’avoue qu’elle est fort singulière.

— Nicou, reprit la jeune fille, est devenu fou par amour de moi. Oh! monsieur, fit-elle d’un air triste, j’ensuis bien malheureuse, allez ! et, si je pouvais le guérir...

Gontran entendit soupirer la jeune fille qui, peut-être, essuya une larme dans l’ombre.

— Figurez-vous, continua-t-elle, que c’était un pauvre paysan qui revenait du service. Son père avait été longtemps fermier chez le mien. Dans sa jeunesse, Nicou braconnait et passait pour un habile chasseur. Mon père

le prit au château eu qualité (le garde-chasse, et nous étions loin de nous attendre à la singulière passion que le pauvre diable conçut un jour pour moi. Cette passion, que le respect le forçait à dissimuler au plus profond de son cœur, se développa et grandit insensiblement. Un jour mon père chassait précisément dans ces bois que vous voyez de l’autre côté de la rivière. Le sanglier passa l’eau. Je suivais la chasse. Mon cheval s’élança à la suite des chiens, et j’arrivai la première à l’hallali. Le sanglier, qui se défendait en désespéré, donna à mon cheval un coup de boutoir qui le renversa. J’étais perdue si Nicou ne fût arrivé à temps pour l’étendre raide mort d’un coup de feu et me sauver. Alors le pauvre diable, qui était baigné de sueur, me prit sur ses épaules et traversa de nouveau la rivière, en ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Le saisissement détermina chez lui une fièvre violente, il se mit au lit le soir même, et on le crut perdu. Nos soins le sauvèrent, mais la folie se déclara. Il se figura que mon père était prince et que lui-même était de noble race. Un matin, nous le vîmes entrer dans la salle à manger à l’heure du déjeuner, aller à mon père et lui dire : — Monseigneur, je me suis présenté chez vous comme un simple piqueur, et vous m’avez pris pour un homme de médiocre condition, mais la vérité est que je suis un prince. •

Et comme nous éclations de rire, il poursuivit sans se déconcerter : — Je suis un prince dépouillé de son héritage, mais j’ai l’espoir de le reconquérir un jour. J'aime

la princesse voire fille, et, si vous me la voulez donner en mariage...

— Eh bien ! prince, répondit mon père, qui voyait bien que le pauvre garçon était fou, quand vous serez redevenu riche... nous verrons.

Depuis lors, monsieur, le pauvre fou s’en va alternativement à Auxerre et à Clamecy, se figurant que cent écus constituent une dot énorme et que, cette somme amassée, il pourra m’épouser...

Tandis que la jeune fille racontait à Gontran cette singulière histoire, la nuit s’écoulait rapidement et l’orage s’éloignait.

— Mademoiselle, dit alors Gontran, la pluie cesse; laissez-moi mettre mon cheval à votre disposition, soit pour retourner chez madame votre tante, soit pour chercher un pont en amont ou en aval de la rivière, et permettez-moi d’être votre chevalier jusqu’au jour.

— Soit, monsieur, dit-elle après une légère hésitation, mais j’y mets une condition...

— Dites un ordre, mademoiselle.

— Vous m’accompagnerez jusqu’aux Portes, où mon père vous remerciera lui-mème.

. — Mademoiselle...

— Mais, reprit-elle vivement, peut-être êtes-vous pressé vous-même...

— Je me rends à Saint-Pierre, répondit Gontran. J’ai demandé un guide à Clamecy, où j’ai laissé ma chaise de poste, et l’on n’a pu me donner que l’idiot.

-Oigitrzed by Qotogie

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— Ah! dit-elle en souriant, je comprends à présent comment vous vous êtes trouvé là...

— Mais, se hâta d’ajouter Gontran, je n’ai aucun motif d’arriver plus tôt ou plus tard.

— Si la rivière n'était point ainsi grossie et qu’on pùt la traverser là où d’ordinaire il existe un gué, dit-elle, nous traverserions Saint-Pierre en allant aux Portes ; mais à présent il nous faut remonter la berge l’espace d’une grande lieue pour trouver un pont. Du reste, monsieur, ajouta l’amazone en souriant, des Portes à Saint-Pierre il n’y a qu’une demi-lieue, et il vous sera loisible de vous y rendre après le déjeuner du château, que vous serez bien aimable d’accepter. •

— J’accepte, dit Gontran, ravi de en babil charmant de jeune fille.

Un vent du nord assez violent qui venait de succédera la pluie balayait les nuages, et bientôt les deux hôtes de la grotte virent apparaître un coin du ciel bleu, et un rayon de lune s’en détacha et vint glisser sur les deux rives de la rivière qu’il éclaira de sa tremblante lueur.

Alors les yeux de Gontran cherchèrent de nouveau le charmant visage de sa compagne de voyage, et il l’enveloppa du regard. Elle était belle à charmer les anges, et un sourire à demi rêveur qui glissait sur ses lèvres avait succédé à cette expression d’effroi qui attristait cette figure mutine au moment où Gontran l’avait aperçue pour la première fois. Comme les paladins d’autrefois, il lui fit 1 11.

un marchepied de son genou qu’elle effleura à peine, et elle sauta lestement en selle.

— Diane et Jupiter, dit-elle en parlant de ses deux léyriers, ont été plus heureux que mon pauvre Vuleain, ils ont passé l'eau et ils sont aux Portes à cette heure ; et bien certainement, ajouta-t-elle avec inquiétude, ils auront semé 1’alarmç. Mon pauvre père va croire que je suis noyée.

— Hàtons-nous donc alors de l’aller rassurer, dit Gontran.

Et il prit son cheval par la bride et se mit à cheminer à côté de la jeune écuyère, qui lui indiqua du doigt la route à suivre.

Ce fut une course délicieuse de deux heures que fit le marquis de Lacy en compagnie de cette séduisante créature qui gazouillait comme un oiseau et jetait à la brise de nuit les bouffées étincelantes d’un esprit si naturel et si gai, qu’il était impossible de ne point reconnaître en elle sur-le-champ la jeune fille élevée à Paris et ne passant à la campagne que l’aristocratique saison d’automne.

En moins d’une heure le ciel était redevenu calme et pur ; une brise embaumée du parfum des bruyères inclinait mollement la cime des arbres chargés de pluie ; la nuit était tiède comme une nuit d’été, bien qu’on ne fût encore alors qu’à la fin d’avril, et M. de Lacy oublia si bien le monde entier, qu’il se demanda si jamais il avait été aussi heureux.

L’amazone avait eu le tact exquis de n’adresser ù Gon-

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trau aucune de ces questions indiscrètes qui caractérisent si bien l’humeur curieuse et les petitesses de la province. Bien que Saint-Pierre, le lieu où il se rendait, ne fût distant des Portes que d’une demi-lieue, et qu’à Saint-Pierre il n’y eût que des paysans, elle n’avait point jugé convenable de lui demander quel motif l’y amenait, question qu’une petite provinciale n’aurait certes pas manqué de lui faire. De même, elle avait omis à dessein le nom de son père. Ce qui lit que, durant ces deux heures qui s’écoulèrent tandis que les deux voyageurs gagnaient le pont jeté 'sur l’Yonne, Gontran et la jeune fille causèrent de Paris, des derniers bals, des derniers concerts, maintenant la conversation sur ce terrain neutre des généralités où les Parisiens seuls sont à l’aise.

Le petit jour les atteignit au moment où ils traversaient l’Yonne.

— Voilà les Portes, dit la jeune fille en étendant sa main vers le nord, — ce qui prouva à Gontran qu’ils avaient, pour trouver le pont, doublé le chemin qu’il aurait eu à faire pour atteindre Saint-Pierre.

Le marquis s’arrêta alors émerveillé à l’entrée d’une vallée au milieu de laquelle s’élevait un joli castel de structure féodale, mais récemment restauré.

Bien que le Nivernais ne soit déjà plus un pays de vignobles, la vallée dont nous parlons voyait s’étager au flanc de ses deux chaînes de collines, dont le sommet était couronné de grand bois, de belles vignes aux pampres verts, jaunes ou d’un rouge violet. Deux jolis vil-

lages étaient assis en face l’un de l’autre aux deux bords de l’Yonne, qui déroulait son sillon bleuâtre au milieu de la vallée ; cà et là un moulin faisait une saignée à la rivière et mêlait au clapotement de l’eau le tic-tac monotone de son blutoir ; de loin en loin une ferme blanche et bien tenue apparaissait dans la plaine ceinte d’une double haie de peupliers qui projetaient leur ombre régulière sur une prairie où paissaient ces grandes vaches rousses ou tachetées de blanc et de noir qui font l’orgueil de tout fermier bien né, entre Nevers -et Clamecy. Un parc de trente arpents entourait les Portes, qui montrait ses toits d’ardoises et ses blanches poivrières par-dessus le feuillage de ses ormeaux et de ses chênes séculaires.

— Voilà Saint-Pierre, ajouta l’amazone en montrant au delà du manoir le petit village blanc et coquet assis au bord de la rivière.

— Ah ! fit Gontran distrait.

— Mais, reprit-elle en souriant et tandis que le marquis l’admirait, tenez, voici un cavalier qui sort du château et vient à notre rencontre. C’est le chevalier. Mon père l’envoie sans doute à la Bégi'ie savoir ce que je suis devenue hier.

Gontran tressaillit à ce nom de chevalier, et il attacha un regard ardent sur le cavalier qui arrivait au galop vers eux, et il sentit son sang se figer, tandis que son cceur battait à rompre, lorsque, le cavalier n’étant plus qu’à vingt pas, il eut reconnu M. d’Asti, le lieutenant du redoutable chef de l’association. Le chevalier poussa un

cri de surprise à la vue de l’amazone s'avançant en compagnie de Gontran.

— Ah ! par la sambleu ! dit-il, voilà qui est plus que bizarre.

— Chevalier...

— Marquis...

— Comment 1 dit l’amazone en souriant, vous vous connaissez ?

— Nous sommes amis intimes, dit le chevalier, sur le visage duquel s’était peinte une satisfaction diabolique.

— Eh bien ! dit la jeune fille, en ce cas, chevalier, remerciez monsieur du service qu’il m’a rendu. J’étais perdue sans lui...

— Ma cousine, dit alors le chevalier sans interroger la jeune fille sur la nature du danger qu’elle avait couru, permettez-moi de vous présenter mon ami le marquis Gontran de Lacy.

— Comment 1 s’écria l’amazone, c’est monsieur que nous attendions tous les jours...

Et, comme la surprise de Gontran était à son comble, le chevalier ajouta : — Mon cher ami, je connaissais ton naturel un peu sauvage ; je savais que depuis deux ou trois ans, et cela. Dieu sait pourquoi, tu avais juré de vivre loin du monde, et j’étais persuadé que, si je t’écrivais naïvement de venir me rejoindre chez le baron de Pons, mon oncle, pour y chasser pendant une quinzaine, tu me refuserais. J’ai donc préféré, mon bon ami, t’écrire que j’habitais tout seul un ermitage de chasseur à Saint-

Pierre, certain que tu accepterais mon invitation, et me réservant, du reste, de vaincre tes scrupules.

— Ils sont vaincus, dit courtoisement le marquis en saluant la jeune fille.

L’amazone mit alors pied à terre, prit le bras de son cousin, et, dans le court trajet qui lui restait à faire pour atteindre le château, elle lui raconta les dramatiques événements de la nuit. Gontran les suivait à quelques pas, redevenu sombre et pensif, car il se souvenait que le chevalier d’Asti aimait sa cousine, mademoiselle de Pons, et il devinait quelque sombre rôle que l’association lui allait confier dans ce drame gigantesque qu’elle avait entrepris.

M. le baron de Pons, avec qui nous ferons bientôt plus ample connaissance, s’était mis au lit la veille, persuadé que sa fille était demeurée à la Bégüe, chez la vicomtesse d’Oisy, sa sœur ; il avait recommandé au chevalier d’Asti de monter à cheval au point du jour pour aller au-devant de sa cousine. Aussi, quand le chevalier, mademoiselle de Pons et Gontran arrivèrent aux Portes, le baron dormait-il encore, fatigué d’une longue journée de chasse, et sa fille, jugeant convenable de ne le point faire éveiller,

DE L’OPIÎRA 19r»

se retira dans sa chambre, laissant ensemble le chevalier et Contran.

M. d’Asti prit alors le marquis par le bras et, l’entraînant dans le pare : — Je vous demande pardon, mon cher, lui dit-il, de vous avoir tutoyé tout à l’heure devant ma cousine, mais il était nécessaire de laisser croire à une longue intimité entre nous pour expliquer votre arrivée ici.

— Il est certain, murmura le marquis, que cette arrivée est assez étrange ; mais vous m’expliquerez...

— Soyez tranquille.

— Le colonel, continua Contran d’une voix mal assurée, m’a ordonné — et il appuya sur ce mot avec un sourire ironique — de venir ici...

— Chut ! dit le chevalier, vous saurez tout, et vous verrez que ce que l’association attend de vous n’est pas très-difficile.

M. d’Asti offrit un cigare à Gontran et le fit asseoir sur un banc de gazon. En cet endroit, il était impossible que leur conversation fût surprise.

— Mon cher, reprit le chevalier, avant tout, permettez-

moi de vous faire... comment dirais-je? voyons... comme un petit cours de morale... de philosophie pratique, si vous le préférez...

Gontran regarda le chevalier avec étonnement. Le chevalier prit une attitude commode, et, regardant son interlocuteur en souriant : — Quel ûge avez-vous ? lui demanda-t-il.

— Vingt-huit ans, chevalier.

— C’est l’âge où un homme devient ou ne sera jamais

un homme fort. j

— Que voulez-vous dire?

Le chevalier secoua du doigt la cendre blanche de son cigare et reprit: — Écoutez ma théorie: nous vivons dans un siècle où tout va rapidement, y compris la vieillesse. Nos pères étaient jeunes à cinquante ans, nous sommes usés à quarante. Pour vivre, c’est-à-dire pour jouir de la vie, il faut être riche à trente ans, blasé à trente-cinq, impitoyable à quarante. L’existence se compose d’un fait et de quelques grands mots. Les grands mots sont mis en avant et masquent le fait, comme dans

un siège les travaux du génie masquent la batterie d’ar-

tillerie qui doit vomir la mort. Les grands mots, mon cher, s’appellent humanité, famille, société, amitié, chevalerie, abnégation, dévouement, patriotisme, que sais-je encore? Le fait a nom l’égoïsme. L’égoïsme, mon bon ami, est la pierre philosophale des chercheurs d’or, le génie des chercheurs de gloire, la gloire des gens qui courent après le génie, la noblesse des roturiers et la roture de la noblesse.

Gontran regarda le chevalier d’un air stupéfait.

— Il y a trop souvent, poursuivit M. d’Asti, un calcul au fond d’une action sublime, et ce calcul se traduit d’ordinaire par un lingot dont l’épaisseur varie selon l’appétit du calculateur. L’égoïsme est donc le souverain maître, le tyran antique de notre monde; son âme, sa

vie, son intelligence et son nerf, c’est l’argent ! L’homme qui n’est pas égoïste est un grand enfant, un pensionnaire de Cliarenton ou un lunatique; — l’égoïste qui ne fait pas fortune est un niais que j’appellerais volontiers un chiffre impair dans cette addition gigantesque de l’humanité. L’égoïste devenu riche est un homme fort; l’homme fort a le droit d’être généreux et dévoué à ses heures, bon enfant quand il lui plaît, vertueux et inoffensif sans danger, de même qu’un jockey devenu riche pourrait monter à cheval pour son plaisir.

Gontran écoutait le chevalier avec cet âpre et curieux étonnement de l’homme aux oreilles et aux yeux de qui on déroule pour la première fois la syntaxe bizarre d’une langue encore inconnue.

— Le cœur, mon bon ami, est une pièce fausse, les scrupules sont de la mauvaise monnaie de billon. Songeons à nous d’abord, nous verrons ensuite. Or, cher marquis, je vous vois avec peine vous cabrer et hennir de douleur en présence des travaux dont notre association nous fait un devoir.

Gontran arrêta son compagnon d’un geste et lui dit avec mélancolie : — Ainsi donc vous ne regrettez point le serment qui nous lie les uns aux autres ?

— Nullement.

— Et si c’était à refaire?...

— Mais, mon cher, vous oubliez que je suis ruiné, que je veux épouser une héritière et redorer l’écusson des d’Asti.

— Moi, dit tristement Gontran, je n’ai accepté les terribles offres du colonel que parce que j’aimais Léona avec furie. A présent je la bais.

— Vous oubliez, mon cher, que votre oncle vous déshéritait. Grâce à nous...

— Soit 1 mais je suis payé d’avance, et voilà peut-être pourquoi, murmura le marquis avec mélancolie, je manque de cœur à l’ouvrage.

Le chevalier haussa les épaules.

— Marquis, dit-il, avec votre nom, votre titre, votre âge, vingt mille livres de rente sont la misère. Quand notre association vous en aura donné cent mille, le cœur vous reviendra.

Ces paroles rendirent Gontran tout pensif, et il ne répondit pas.

— J’en reviens à ma théorie, continua M. d’Asti. Quand on est en route, on n’a pas le droit de s’arrêter çà et là, de tourner la tète de droite à gauche. Il faut arriver. Les premiers pas sont durs 'peut-être, mais on se fait à la marche. A la troisième mission qu’on vous donnera, vous cheminerez la tète hante et le cœur gaillard.

— Quel âge avez-vous ? demanda Gontran à son tour.

— Trente-cinq ans, je suis centenaire auprès de vous.

Gontran tressaillait en voyant sourire ce roué sans

cœur ni âme.

— Où voulez-vous en venir? demanda- t-il.

— A ceci , répondit le chevalier : quand le but est sé-

rieux, les moyens importent peu. Nous vous avons servi, à vous de nous servir à votre tour.

— Vous allez donc enfin me dire ce qu’on attend de moi?

— Pardieu 1

— Le colonel m’a donné sa parole qu’il n’était nullement question de duel.

— Il a eu raison. ,

Contran frissonna malgré lui en voyant se dessiner sur

les lèvres du chevalier ce sourire méphistophélique des hommes qui ne reculent devant aucune extrémité.

— Comment trouvez-vous ma cousine, mon cher marquis ? •

— Charmante ! murmura Contran.

— Eh bien ! en ce cas, votre besogne sera facile.

*— Que voulez-vous dire ?

— Avez-vous entendu parler du marquis de Elars- Montgory?

— Le père d’adoption d’Emmanuel Chalambel?

— Précisément.

— Le parent du malheureux général de Ruvigny ?

Un nuage, à ce nom, passa sur le front de Gontran.

— C’est cela même.

— Pourquoi me faites-vous cette question ?

— Parce que le marquis de Montgory a demandé la main de mademoiselle Marguerite de Pons, ma cousine.

Gontran tressaillit et sentit tout son sang allluer à son cœur.

— Et mou oncle le baron de Pons la lui a accordée.

Gontran pàlit-

— Or, dit froidement le chevalier, si ce mariage avait lieu, Emmanuel serait déshérité et ne porterait jamais le noble nom de Flars-Montgory.

— Eh bien ? lit Gontran anxieux.

— L’association a compté sur vous pour vous faire aimer de Marguerite, le fasciner, l’enlever au besoin...

Gontran frémit sous le poids d’une émotion inconnue.

— Que voulez-vous, mon cher? acheva le chevalier d’Asti avec un calme parfait, j’aime depuis longtemps ma cousine, mais elle ne m’aime point, et d’ailleurs mon oncle ne saurait entendre parler de moi pour gendre.

— Ce sera donc moi... fit Gontran d’une voix mal assurée.

— Ah ! cher, vous allez bien vite. Faites-vous aimer d’abord...

Un sourire infernal passa sur les lèvres du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la molle des os et sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur comme la lame glacée d’un stylet napolitain.

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