‹ Les spadassins de l'opéraChapitre 4 sur 17 · XX · texte numérisé non relu

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Qu’on nous permettre, avant d’aller plus loin, de faire un pas en arrière et d’expliquer par quelle série d’événements M. le chevalier d’Asti se trouvait aux Portes.

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Du haut de la plus haute tour des Portes, au delà de la vallée, un œil perçant aurait pu découvrir un édifice de sombre apparence, à demi perché sur un roc, surplombant la rivière eu cet endroit resserrée dans un lit de roches granitiques, et entouré par un paysage aussi morne, aussi sévère d’aspect que celui qui environne les Portes est coquet et gracieux.

Cet édifice est Montgory. Vieille demeure féodale, bâtie au retour de la première croisade, suspendue comme l’aire d’un aigle entre la terre et le ciel, flanquée de tours massives et crénelées, percée de fenêtres découpées en ogives et garnies de vitraux coloriés, Montgory a dédaigné de se moderniser comme les Portes, et il est demeuré le sombre castel des premiers barons.

L’intérieur seul a subi de siècle en siècle quelques rares métamorphoses d’ameublement et de tentures. Cette fière race des Flars, divisée en deux branches, les Montgory et les Ruvigny, aimait peu le luxe moderne et s’était toujours trouvée arriérée de deux règnes à chaque ère nouvelle de la monarchie. Les Flars s’étaient montrés à la cour de Henri IV avec le pourpoint à crevés et la toque à plumes du règne de François Ier, et on les avait vus paraître à Versailles, sous Louis XIV, avec la fraise et le justaucorps du temps de Henri IV. Itace militaire habituée à vivre sous la tente, quand les Flars rentraient dans leur manoir, c’était pour y soutenir un siège, et non pour y remplacer les tentures fanées par de nouvelles.

Le dernier marquis de Flars-Montgory était, comme

ses pères, reculé d’au moins deux siècles, sinon pour le costume, bien qu’il eût conservé la culotte et la poudre, au moins pour les idées. Écuyer de S. A. R. le prince de Condé durant l’émigration, aide de camp des rois Louis XVIII et Charles X, M. de Montgory était rentré dans son manoir du Nivernais après vingt-cinq ans d’absence, s’était contenté de rétablir ses armes sur le portail et les tours, de reprendre possession de ses terres dans toute l’acception féodale du mot, puis il était retourné à Paris où le retenait sa charge auprès du roi.

L’hôtel de Flars, à Paris, situé dans la rue Mademoiselle, était une demeure tout aussi grandiose, tout aussi triste que Montgory. Le style, l’ameublement, les tentures de chaque pièce, remontaient au règne de Louis XIV. L’hôtel fut respecté tout comme le manoir.

M. de Montgory ne s’était jamais marié. Un violent chagrin d’amour qu’il avait éprouvé dans sa première jeunesse, lui avait fait prendre le mariage en horreur, et il se reposait par avance sur la branche cadette de sa famille pour continuer la maison de Flars. Depuis la révolution de Juillet, M. de Moutgory s’était retiré en Nivernais et y passait toute l’année, imité en cela par son vieux voisin le baron de Pons, qui ne consentait à partir pour Paris à la mi-décembre qu’à la condition de revenir aux Portes dès les premiers jours d’avril*

M. de Pons était veuf, et la somme de ses affections était reportée tout entière sur ses deux enfants, son fils le chevalier, enseigne de vaisseau, et sa fille Marguerite-

Armando de Pons, charmante enfant de dix-neuf à vingt ans, d’une éblouissante beauté et qui avait inspiré une violente passion à son cousin le chevalier d’Asti.

M. de Flars-Montgory se ti’ouvait donc en Nivernais lorsqu’il y reçut la visite du colonel Léon. Le marquis attendait avec impatience des nouvelles de sou fils adoptif, Emmanuel Ghalambel. D’où provenait octte affection presque paternelle qu’il avait vouée au jeune avocat, et comment, avec ses idées aristocratiques, M. de Flars- Montgory avait-il pu faire un testament en sa faveur, dépouillant ainsi la branche cadette de sa race ? C’était là ce que nul n’aurait pu dire, à Pons comme en Nivernais.

Emmanuel était de naissance médiocre, mais son père avait, disait-on, rendu un service important au marquis pendant la Révolution. Quelques médisants prétendaient que le marquis avait beaucoup connu madame Chalambel, la mère, qui avait été une fort jolie femme en sa primeur, et alors l’aifection du marquis pour le fils devenait assez explicable... Mais enfin tous ces bruits étaient plus ou moins vagues, et l’on ne savait de positif qu’uue chose, c’est qu’à l’exception du manoir de Montgory, berceau des Flars, qui devait retourner à la branche cadette, la fortune entière du marquis passerait à Emmanuel

Les plaisirs du monde, le soin de sa réputation naissante au barreau, retenaient à Paris le jeune avocat. Il venait rarement, trop rarement au gré de son protecteur, passer quelques jours dans le vieux manoir, et lorsqu’il

était absent, M. de Flars attendait ses lettres avec la plus vive impatience. Or, un matin, vers huit ou neuf heures, M. le marquis de Flars-Montgory, en bottes à l’écuyère, son fouet de chasse à la main, sa trompe sur l’épaule, descendit dans la cour de son vieux manoir où ses équipages l’attendaient.

Une vingtaine de ces grands chiens de Vendée, au poil long et rude, les meilleurs rapprocheurs qu’il soit, couplés deux par deux, hurlaient d’impatience sous le fouet des piqueurs; un magnifique cheval de race anglaise piaffait aux mains d’un valet en attendant son cavalier, et se prit à hennir de joie lorsqu’il le vit apparaître.

M. de Montgory était un superbe vieillard de soixantecinq ans, et dont la flère et belle prestance disait éloquemment quel sang généreux avait coulé dans les veines de cette race héroïque dont il était un des derniers rejetons.

Le marquis avait cinq pieds neuf pouces. 11 avait cette carrure d’épaules, cette apparence vigoureuse des muscles, cette taille fortement cambrée, bien qu’un peu chargée d’embonpoint, que les historiens s’accordent à donner à la plupart des gentilshommes du moyen âge qui passaient leur vie au milieu des plus violents exercices du corps.

La force de M. Montgory était herculéenne, malgré la maturité de son âge, et plus d’un jeune homme n’aurait pu comme lui passer de longues journées à cheval, chasser à pied du matin au soir et accomplir comme lui quelques-uns de ces tours de force dont les hommes de la

génération qui précède la nôtre semblent devoir emporter le secret dans la tombe.

M. de Montgory portait une forêt de cheveux blancs taillés en brosse ; sa barbe également blanche et qu’il avait assez longue, encadrait une des plus nobles, des plus calmes, des plus majestueuses figures qu’on puisse imaginer.

Lèvre autrichieiine, nez aquilin et de courbe bourbonnienne, large front, œil fier et doux, tout en lui annonçait la race franque, la transmission directe du sang des conquérants des Gaules dans toute sa pureté, sans alliage et sans mélange de celui des vaincus.

M. de Montgory, en plein dix-neuvième siècle, résumait le type correct et complet du Franc au temps de Pharamond et de Clovis.

Le marquis, d’un geste amical, répondit au salut de respectueux attachement de ses gens, s’approcha de son cheval et avant de mettre le pied à l’étrier, caressa de la main l’encolure lustrée du bel animal.

— Bonjour, Attila, bonjour... disait-il en souriant, tandis que le noble animal attachait sur lui ses grands yeux pétillants de fierté et d’intelligence.

En ce moment, le pas d’un cheval retentit au dehors sur le roc luisant et sonore dans lequel on avait taillé un sentier pour monter du fond de la vallée au manoir, et M. de Montgory, tournant la tète, vit apparaître sous le cintre de la vieille porte écussonnée de Montgory un cavalier couvert de poussière et dont la monture, crottée I 12

jusqu’au ventre et blanche decume, paraissait avoir

fourni une longue course.

— D’Asti 1 s’écria le marquis en courant au chevalier, car c’était lui, et il avait reconnu sur-le-champ le neveu de son vieil ami M. de Pons.

— Moi-mème, monsieur le marquis, répondit le cavalier en mettant pied à terre.

Le chevalier d’Asti, que le marquis avait connu enfant et qu’il tutoyait, avait empreint son visage d’une tristesse solennelle qui frappa M. de Montgory.

— Mon Dieu, chevalier, lui dit-il, qu’as-tu donc et d’où viens-tu ? on dirait que tu as fait vingt-cinq lieues à cheval.

— Trente depuis hier, répondit M. d’Asti.

— D’où viens-tu donc ?

— De Marseille, et tout exprès pour vous voir.

M. de Montgory tressaillit; il crut que le chevalier venait lui apprendre quelque malheur touchant son fils d’adoption.

— Emmanuel ? dit-il vivement.

— Je l’ai laissé à Paris, il y a quinze jours, se portant à merveille.

Le marquis respira.

— Mais, reprit le chevalier, il faut que j’aie avec, vous, monsieur le marquis, un entretien sans témoins...

Et le visage du chevalier était de plus eu piu:i triste et solennel.

M. de Montgory en fut frappé, et, prenant le chevalier

parla main, il lui fit gravir le grand escalier de pierre à balustre de fer qui s’élevait en rampes majestueuses de la base au faite du vieux manoir, poussa une porte devant lui, au premier étage, lui fit traverser une enfilade de ces vastes salles à l’aspect séculaire et triste où le passé semblait revivre, et l’introduisit enfin dans ce qu’il appelait son oratoire, pour conserver la langue chevaleresque. C’était une vaste pièce tendue en tapisserie des Gobelins, dont les murs étaient surchargés de trophées d’urmes et de trophées de chasse, dont les meubles en chèue noirci dataient de la Renaissance, et au milieu de laquelle on voyait un grand lit placé sur une estrade, à colonnes torses, à rideaux de serge, à fronton écussonné, derniers vestiges de ce siècle où tout semblait revêtir d’homériques proportions.

Un prie-Dieu, à marches recouvertes de brocart, était placé entre les deux croisées au-dessous d’une glace de Venise biseautée, et un livre d’heures aux estampes coloriées, tout ouvert sur le pupitre, attestait qu’en chrétien fervent et fidèle, M. de Montgory y lisait ses prières soir et matin.

Le marquis s’assit dans son large fauteuil à clous d’or, indiqua un siège au chevalieret parut attendre en gardant le silence, que celui-ci lui expliquât le but de sa visite.

— Monsieur le marquis, dit alors le chevalier, j’ai quitté Paris, il y a quinze jours, pour aller en Italie. Je me suis arrêté à Marseille, et le hasard a voulu que je descendisse dans le même hôtel où précisément venait

d’arriver le général baron de Flars - Ruvigny, votre cousin.

A ce nom, le marquis tressaillit et son visage exprima un mécontentement visible, tandis qu’un pli dédaigneux se formait au coin de ses lèvres.

— Je ne pense pas, chevalier, dit-il, que mon honorable cousin Ruvigny t’ait chargé d’aucune mission pour moi. La révolution de Juillet nous a séparés sans retour; il y a un abîme entre nous...

— Pardon, répliqua le chevalier, dont la parole lente et grave paraissait timbrée d’une mélancolie profonde, cela est cependant ainsi, monsieur le marquis, et si vous voulez m’écouter...

— Parle, dit le marquis sifflotant une ariette.

— Le général arrivait d’Afrique, reprit le chevalier, nous nous serrâmes la main et dînâmes ensemble. J’étais brisé de fatigue, j’allai me mettre au lit de bonne heure. Le général, au contraire, à qui, du reste, je trouvais un visage soucieux, lui dont le caractère était fort gai d’ordinaire, le général, dis-je, prétexta le besoin de prendre l’air et sortit. Après une promenade d’une heure sur le port, il entra au grand théâtre. Trois heures après, il revint, entra dans ma chambre et me réveilla en sursaut.

Le chevalier s’arrêta et regarda le marquis. M. de Montgory écoutait son récit avec une curieuse attention et d’un geste il le pria de continuer.

— Le général était pâle ; ses traits bouleversés, son œil brillant d’une irritation fiévreuse, m'effrayèrent.

— Mou Dieu, lui dis-je, qu’avez-vous ?

— J’ai, me dit-il. que j’ai été insulté dans mon honneur le plus cher, insulté si gravement qu’il faut que je tue cet homme.

— Son nom ? demandai-je.

Il me mit sous les yeux une carte et je lus : « Le capitaine Lambert. » Ce nom m’était inconnu. Je voulus questionner le général, mais il m’arrêta brusquement : — « Dieu seul, me dit-il, doit savoir la parole infâme que cet homme a jetée sur mon honneur ; je me bats demain, au point du jour, et vous serez mon témoin. »

Le chevalier s’arrêta encore. M. de Montgory écoutait et son cœur commençait à battre sous le poids d’une anxieuse émotion. Cependant tel était l’orgueil de race de cet homme que la pensée qu’un Flars pouvait succomber dans une rencontre ne lui était point venue encore.

— Le lendemain, poursuivit le chevalier, nous quittâmes l’hôtel avant le jour et nous nous dirigeâmes vers le lieu du rendez-vous ; nos adversaires s’y trouvaient avant nous. Le capitaine Lambert, qui était un jeune homme, était assisté par un homme de cinquante ans envii'on. Après les salutations d’usage, nous tirâmes les épées au sort, elles furent mesurées, et les deux adversaii’es tombèrent en garde...

Le chevalier s’arrêta encore. M. de Montgory s’était levé tout debout , et il était pâle comme un spectre.

— Api'ès, dit-il, après ?...

— Le général, qui tirait à merveille, rencontrait un

adversaire digue de lui ; il perdit son sang-froid et attaqua son adversaire avec furie. Le capitaine rompit, rompit encore, puis j’entendis un cri... Le général avait laissé tomber son épée et appuyé sa main gauche sur sa poitrine. Je le reçus dans mes bras ; « J’ai froid,., me dit-il. Je suis mort... Gourez à Montgory, voyez-y Flars, et ilites-lui : « Ruvigny est mort, Montgory n’a pas d’enfants : Flars s eteindra-t-il donc ?... »

Le chevalier s’arrêta et regarda le marquis.

Gomme un chêne gigantesque qu’un torrent a déraciné en creusant le sol sous ses racines, et qui demeure debout et oscille quelques secondes dans l’espace avant de s’abbattre tout de son long sur la terre, M. de Flars-Montgory chancela une minute sur lui-même, et le chevalier fut alors le témoin d’une douleur sans éclat et sans larmes, morne, terrible. Si le général eût eu un fils, M. de Montgory eût donné à ce cousin, qui avait démérité à ses yeux, une larme de convenance, et tout eût été dit. Mais le général mourait sans enfants.

Le marquis chancela, oscilla sur la base carrée de ses larges pieds ; puis le chevalier le vit tomber sur les genoux en poussant un grand cri, et dans ce vieillard courbé tout à coup comme l’arbre déraciné par la tempête, les mains levées vers le ciel, il crut voir la personnification, l’âme incarnée de toute une race héroïque, se révoltant à la pensée que son heure dernière sonnait sans retour. Il demeura longtemps à genoux, les mains jointes, l’œil tourné vers les cadres noircis de ces portraits de fa-

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mille de la grande race des Flars qui garnissaient les murs de l’oratoire, oubliant le chevalier, oubliant le monde, l’univers, pour ne se souvenir que d’une chose, pensée terrible et mortelle : sa race s’éteignait !

Longtemps le vieux Franc, immobile et agenouillé, sembla s’entretenir’ avec ces muets aïeux descendus un à un dans la tombe, le poing sur la hanche, comme des preux qu’ils étaient, une prière aux lèvres, eu soldats chrétiens, l’œil tourné vers l’avenir lointain où ils avaient cru voir leur race se perpétuer et grandir !

Et puis, tout à coup, il 3e redressa de toute sa hauteur et s’écria: — ■ Mon Dieu, vous que mes pères ont servi, vous pour qui le premier baron de mon nom est allé mourir aux croisades, ne ferez-vous pas un miracle, et ne permettrez-vous point que le dernier marquis des Flars, ce vieillard de soixante-cinq ans prêt à mourir sans rejeton, se marie au seuil de la tombe, qu’il ait un fils de son sang, un enfant qui se nommera Flars comme lui et continuera sa lignée !

Et comme si une voix secrète, voix descendue du ciel ou montée de la tombe cntr’ouverte de ses pères, voix prophétiqne et solennelle, lui eût répondu affimativement, le Franc, leva son fier regard, et la tète rejetée noblement en arrière, l’œil étincelant de tout l’orgueil de sa race, il s’écria : — Ne craignez rien; Flars ne s’éteindra pas.

Or, à peu près à la même heure où le chevalier d’Asti entrait couvert de poussière dans la cour du manoir de Montgory, et suivait le marquis dans son oratoire, pour lui apprendre à sa façon, car on a dû remarquer l’infidélité de son récit, la fin tragique du baron de Ruvigny, son parent, une voiture de chasse roulait, au grand trot de deux vigoureux chevaux normands, sur la route qui longe la rivière et conduit des Portes au vieux manoir des Flars.

Cette voiture, de la forme de celles qu’on nomme hreacks, était conduite par un homme de cinquante-cinq ans environ, dont la toilette annonçait un gentilhomme campagnard en habit de chasse, et qui, malgré ses cheveux grisonnants, avait cette apparence robuste et cet air de sauté florissante qui sont le résultat de la vie des champs.

Une douzaine de chiens étaient installés dans le fourgon de la voiture; un piqueur à cheval, trottant à côté, sur le bord de la route, tenait en main une superbe jument limousine, monture de chasse par excellence, à la tète petite et busquée, à l’œil ardent, aux jambes nerveuses et sèches, au manteau gris de fer, et qui devait faire

merveille un jour de laisser courre à travers les halliers et les grandes futaies du Nivernais.

Le vieux gentilhomme fouettait d’une main vigoureuse son attelage, qui allait bon train et arriva en moins d’une heure à la lisière d'une forêt qui s’étendait entre les Portes et Montgory et se prolongeait à l’est sur une étendue de plusieurs lieues, couvrant la chaîne de collines qui formait la rive droite de l’Yonne.

En cet endroit, la forêt était percée d’une de ces grandes lignes de chasse comme on en trouve de distance en distance dans les bois bien aménagés pour la vénerie, et cette ligne était à mi-chemin des Portes à Montgory.

— Oh ! oh ! dit le gentilhomme en rendant les rênes de son breack au domestique assis auprès de lui, je suis le premier au rendez-vous, et c’est assez extraordinaire, car l’heure est sonnée depuis longtemps.

Il consulta sa montre : — Onze heures! dit- il ; le rendezvous était pour dix. Montgory serait-il entré sous bois sans m’attendre? ce sont ses piqueurs qui ont fait le bois aujourd’hui.

Le baron de Pons, car c’était lui, chassait tous les jours avec M. de Flars-Moutgory, et il pouvait, à bon droit, s’étonner de ce manque d’exactitude, car le marquis était, en matière de vénerie, d’une ponctualité rigide, surtout lorsque ses gens faisaient le bois.

Le baron prit sa trompe et sonna gaillardement l’appel au rendez-vous. Aucune trompe ne lui donna la reprise, mais il vit apparaître presque aussitôt, à travers les gau-

lis, deux hommes ù la livrée de chasse du marquis : son piqueur et un valet de chiens tenant en laisse le limier qui avait servi à faire le bois.

— Voici le rapport, dit le baron en mettant le pied à l’étrier et montant la belle jument limousine. Qu’ arrivet-il donc à Montgory?

Il sonna de nouveau ; point de réponse !

— Hé! Brocardeap, cria le baron au piqueur du marquis, l’heure du rendez-vous est-elle donc changée?

— Non, monsieur le baron. 11 y a une heure que nous attendons M. le marquis. Nous avons au rapport un cerf dix cors jeunement, et la journée sera chaude, car nous devons essayer les bâtards quart-de-sang anglais que M. le marquis a reçus hier du Poitou, et qui rapprochent, . dit-on, merveilleusement.

— C’est bizarre! pensa M. de Pons, Montgory est toujours exact.

Une troisième fois il entonna un yigoureux appel, appel qu’à la rigueur on pouvait entendre de Montgory^ et comme l’écho seul lui donna la reprise, le baron, justement alarmé, pensa que M. de Montgory était peut-être malade, et il piqua des deux vers le manoir de son voisin.

Miss Arabelle, c’était le nom de la belle jument, partit au galop et franchit en un quart d’heure la grande lieue qui séparait le rendez-vous du manoir; elle gravit au grand trot la rampe abrupte et raide qui conduisait à la plate-forme de rocher et ne s’arrêta que dans la cour

DK L'OPERA

intérieure de l’édifiee féodal où M. de Pons aperçut les chiens couplés et tenus en mains, le cheval du marquis tout sellé et piaffant d’impatience, puis dans un angle de la cour un autre cheval, monture étrangère, inconnue au baron, ruisselante d’écume et les jambes crottées jusqu’au ventre, signes évidents de la longue course qu’elle avait fournie.

La vue de ce cheval impressionna étrangement le baron.

— Où donc est ton maitre? demanda-t-il vivement à l’un des valets de chiens.

— Monsieur le marquis, répondit le valet, avait déjà le pied à l’étrier et nous allions partir, lorsqu’un étranger est arrivé.

Le valet indiqua du doigt le cheval.

— Quel est-il?

— Je ne le connais pas, répondit le valet qui, depuis peu au service du marquis, n’avait jamais vu M. d’Asti. M. le marquis est monté avec lui à son oratoire, où il s’est enfermé, et il n’en est plus ressorti. Noils l’attendons.

Agité d’un pressentiment douloureux, M. de Pons jeta la bride au valet, monta rapidement l’escalier et pénétra brusquement dans l’oratoire, précisément à l’instant môme où, en proie à son exaltation chevaleresque, M. de Flars-Montgory jurait à ses pères de continuer leur lignée.

L’étonnement du baron fut grand à la vue de son neveu qu’il croyait à Paris et qu'il retrouvait muet, immobile, et dans un costume qui témoignait d’une longue route,

debout en un coin de l’oratoire, et conservant ce visage triste et solennel qu’il avait jugé de circonstance.

— Toi ici! s’écria-t-il.

M. de Pons vivait en assez mauvaise intelligence avec son neveu, qu’il savait ruiné, surtout depuis que le chevalier lui avait demandé la main de sa cousine, qu’il s’était empressé de lui refuser. Par conséquent, il s’attendait si peu à sa visite* qu’il poussa l’exclamation de surprise la plus désagréable du monde.

— Mon cher oncle, dit le chevalier avec calme et dignité, je viens de remplir une bien triste et bien pénible mission auprès de M. le marquis de Montgory. Je lui ai apporté les derniers adieux de son cousin le général baron de Ruvigny, mQrt dans mes bras.

— Mort! s’écria M. de Pons, foudroyé par cette nouvelle.

— Tué en duel.

Lebaron regardasonami le vieux marquis deMontgory.

Le marquis avait repris cette attitude calme, solennelle, douloureusement fière, de ceux qui, ébranlés un moment par l’ouragan de la fatalité, se redressent et le défient du regard. 11 prit la main de M. de Pons et lui dit : — Ruvigny avait eu des torts, et je ne les lui eusse jamais pardonnés, mais il était Flars comme moi et il devait continuer la race.

M. de fous courba le front et comprit le désespoir’ du marquis.

— Ruvigny est mort, reprit le marquis lentement, et

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si Montgory mourait aujourd’hui, avec lui s’éteindrait notre nom.

M. de Pons se taisait.

— Eh bien! reprit M. de Montgory, cela ne se peut, cela ne sera pas.

L’œil étonné du baron alla chercher le regard du marquis et sembla lui demander l’explication de ces derniers mots.

M. de Montgory continua : — Je suis vieux, mais j’ai six millions de fortune ; je trouverai bien une demoiselle de bonne roche, qui consentira à m’épouser.

Un nuage passa sur les yeux du baron ; en même temps une pensée lumineuse et bizarre lui traversa le cerveau, pensée où le vieux gentilhomme oublia que la jeunesse est sacrifiée impitoyablement quand on lui donne la vieillesse pour compagne, ne se souvenant que des trente années d’amitié qui l’unissait à M. de Montgory, et il lui dit vivement : — Marquis, un mot !

— Parlez, baron.

— Les Pons sont moins nobles peut-être que les Flars, mais ils datent des croisades et depuis lors ne se sont jamais mésalliés. Marguerite-Armaude de Pons, ma fille, a dix-neuf ans, elle est belle, elle aura cinquante mille livres de rente le jour de sou mariage. Voulez-vous, mon ami, me faire l’honneur d’accepter sa main.?

M. de Flars-Montgory eut un éblouissement et crut faire un rêve,

La veille encore, le vieux gentilhomme regardait Mui 13

guerite avec un sourire d’admiration presque paternelle et lui disait : — Sais-tu bien, ma petite, que tu es belle à désespérer Vénus elle-même, et que si j’avais trente ans au lieu de soixante-cinq, je voudrais conquérir le monde pour le mettre à tes pieds et t’en faire la reine?

Mais l’àge des passions avait fui pour le marquis ; il ne songeait point au mariage et il eût ri au nez, deux jours auparavant, de celui qui aurait pu lui conseiller d’épouser Marguerite de Pons.

Eh bien! à cette heure, à la proposition du baron, M. de Montgory crut voir passer devant lui comme le plus beau des sylphes cette jeune fille éclatante de jeunesse et de beauté, cet ange au regard si chaste, si noble et si pur, et l’homme de vingt-cinq aus renaquit soudain de ses cendres, le sang attiédi du vieillard brûla tout à coup, il frissonna de la tète aux pieds, comme s’il eût été mis en contact avec une machine électrique, et ce fut l’œil brillaut d’une fièvre étrange qu’il dit au baron : — J’accepte, mon cher, j’accepte!

Le chevalier d’Asti, toujours immobile dans un coin de l’oratoire, était pétrifié de ce qu’il venait de voir et d’entendre, et il crut un moment se trouver en proie à quelque horrible cauchemar. Mais M. d’Asti était un de ces hommes forts qui sont habitués à lutter jour et nuit avec la fortune ennemie, et que le coup le plus violent laisse debout et prêts à la riposte.

Le chevalier se dit d’abord : — Voici que l’association a fait une belle besogne, en vérité ! Pour sauver Hector

PE L’OPEB A

Lemblin, elle a tué le général; en tuant le général, elle déshérite Emmanuel et m’enlève celle que je regardais comme ma femme dans l’avenir.

Puis il se répondit sur-le-champ : — Puisque l’association a brouillé les éartes, elle les débrouillera. J’y perdrai mon nom ou Marguerite sera ma femme, et non celle de ce bonhomme, qui songe si sérieusement, en plein dixneuvième siècle, à éterniser sa race. Le beau malheur, vraiment, que les Flars vinssent à s’éteindre.

Ces réflexions faites, en quelques secondes, la pâleur du chevalier disparut, le calme revint en son àme, et il regarda son oncle de l’air le plus naïf et le plus satisfait du monde : — En vérité, lui dit-il, je suis heureux, monsieur mon oncle, que vous m’ayez refusé la main de ma cousine, car je n’aurais jamais pu faire à notre famille l’honneur que lui fait M. le marquis de Flars-Montgory en recherchant son alliance.

Les ressentiments secrets du baron tombèrent devant ces paroles pleines d’humilité de son neveu.

— Bien parlé! lui dit-il, et pour te dédommager, mon pauvre ami, nous te chercherons une héritière.

— Ali! dit le chevalier, qui voulait à tout prix paraître sincère dans son abnégation, payez seulement mes dettes, mon cher oncle, une bagatelle, quelque vingt-cinq ou trente mille francs.

— Accordé ! dit le marquis, prévenant ainsi la réponse du baron, qui approuva d’un signe de tète.

— Eh puis... fit le chevalier.

— Qu’est-ce encore? demanda M. de Pons avec inquiétude, car il se défiait fort de son neveu.

— Invitez-moi aux noces de ma cousine, fit M. d’Asti en riant.

Un sourire revint aux lèvres du baron.

— Mon bel ami, dit- il à son neveu, tu sais que ma maison sera toujours la tienne, par conséquent, profite de l’avis.

Et le baron se tourna vers son vieil ami : — Marquis, dit-il, la violente et pénible émotion que vous venez d’éprouver nécessite pour vous le grand air. Nous devions chasser pour notre plaisir, chassons pour votre santé.

— Soit ! fit le marquis d’un signe.

— Demain, continua le baron, vous viendrez aux . Portes me demander officiellement la main de mademoiselle Marguerite-Armande de Pons, ma fille; alors seulement, je l’instruirai de ma volonté.

En parlant ainsi, M. de Pons paraissait peu se soucier de prendre au préalable l’avis de sa tille sur cette union.

— Quant à toi, mon bel ami, ajouta le baron en s’adressant au chevalier, si tu m’en crois, tu remonteras à cheval, tu iras aux Portes saluer ta cousine et changer de costume, et tu t’installeras comme tu l’entendras.

— Vous êtes mille fois trop bon, mon oncle, répondit le chevalier d’un ton pénétré.

Une heure après, le chevalier arrivait aux Portes, apprenait que mademoiselle de Pons était sortie à cheval eu compagnie de ses deux lévriers, s’installait au coin du

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feu dans l'appartement qu’il occupait jadis au château, et, attablé devant un guéridon, écrivait la lettre suivante :

« A M. le colonel Léon, à Paris.

» Mon cher colonel,

» Vous avez eu quelque raison de me nommer votre lieutenant. Je suis, je le crois, la plus forte tète, après vous, de notre honorable association, et la façon dont j’ai assisté ce pauvre général a dû vous le prouver.

» Vous savez que le général m’avait, en mourant, confié une mission délicate. Je m’en suis acquitté avec empressement, espérant ainsi faire ma paix avec mon oncle et m’introduire de nouveau auprès de ma chère cousine, laquelle, je le crains, continuera de m’accabler de son dédain.

» Mais voici, mon cher colonel, que les beaux exploits que nous avons accomplis tournent contre nous de la plus déplorable façon. Le vieux marquis perd la tète ; lui, qui haïssait son parent et le taxait d’apostasie, pleure des larmes de sang (style romantique), sur l’extinction de sa race, et il veut se remarier. Or, qui veut-il épouser? ma cousine !

» Voilà donc l’héritage de notre ami Emmanuel qui s’évanouit, votre serviteur qui assiste à la ruine de ses plus chères espérances, et tout cela est le résultat de ce petit service que nous avons rendu à notre autre ami

Hector Lemblin, qui épousera daus dix mois madame îa baromie de Ruviguy.

» Cependant, mon cher colonel, comme il n’y a que les niais qui jettent le manche après la cognée à la suite d’une première défaite, je me suis gravement consulté, et le fruit de mes réflexions, le voici : l’association aidant, Chalambel s’appellera Montgory, et le chevalier d’Asti épousera un jour ou l’autre mademoiselle de Pons sa cousine. Fiez-vous-en à moi, si vou.s m’envoyez l’auxiliaire dont j’ai besoin.

» Notre ami Contran de Lacy est beau comme l’Antinous antique. Ën songeant à lui, j’ai trouvé un fort joli plan de bataille. Envoyez-le-moi. Je sais bien que le cher marquis a encore plus d’un scrupule, mais raison de plus pour l’aguerrir en lui confiant les missions délicates. Faites-le monter en chaise de poste sur-le-champ, avec mission de se rendre en Nivernais et de s’y arrêter dans un village du nom de Saint-Pierre où il attendra ma visite. S’il se cabrait par hasard, assurez le qu’il n’aura personne à tuer, et que ce qu’on attend de lui est infiniment agréable à accomplir.

» Sur ce, mon cher colonel, accordez-nous, à lui et à moi, un congé illimité, brûlez ma lettre et prenez ma main.

» Chevalier d’Asti . »

Le soir, en fumant son cigare dans le parc, au bras de son oncle, le chevalier lui dit : — Vous m’avez dit, n’estce pas, que votre maison était redevenue la mienne?

— Oui, mon cher enfant.

— Auriez-vous quelque répugnance à y recevoir un mien ami que j’aime comme un frère et qui est un chasseur passionné ?

— Son nom? interrogea le baron.

— Le marquis Gontran de Lacy.

— Pardieu! dit le baron, j’ai connu son père ; il porte un des meilleurs noms de l’Ouest.

— Il est veneur passionné.

— Tant mieux !

— Ainsi, je puis l’inviter?

— Sur-le-champ.

— Merci! mon oncle, répondit le chevalier; je vais lui écrire dès demain, et nous aurons en lui le meilleur frère en saint Hubert que j’aie connu. « Beau coup de trompe et beau coup de coude! » comme dit le proverbe; sonnant bien et buvant frais.

Et le chevalier se prit à sourire.

Le lendemain du jour où M. de Pons avait offert la main de sa fille au marquis de Flars-Montgory, mademoiselle de Pons était chez elle, dans l’appartement qu’elle occupait aux Portes et qu’elle s’était plu à décorer avec une coquetterie tout artistique, sentant d’une lieue sa Parisienne. Qu’on nous permette de tracer en quelques

lignes l’histoire de cette charmante fille, destinée par son père à aller finir ses jours dans ce vieux manoir de Montgory, auprès d’un mari sexagénaire, qui considérait simplement le mariage comme le moyen de perpétuer une noble race.

Marguerite avait perdu sa mère au berceau, et sa première enfance fut confiée aux soins d’une tante, sœur de M. de Pons, la vicomtesse d’Oisy.

La vicomtesse, veuve de bonne heure, avait été la femme la plus excentrique de son temps. Née pendant la Révolution et plus âgée que le baron, son frère, madame d’Oisy avait passé sa jeunesse au fond d’un vieux manoir du Poitou et y avait lu force romans de chevâlerie, qui n’avaient pas peu contribué à exalter chez elle une imagination déjà fort vive.

Madame d’Oisy était une de ces femmes qui s’éprennent aisément des choses les plus bizarres, les plus excentriques du monde, regrettent les paladins et les chevaliers errants, les tournois et les carrousels, et passent leur vie à chercher une passion romanesque.

L’éducation qu’elle avait donnée à sa nièce s’était un peu ressentie des idées de la vicomtesse. Marguerite apprit à monter à cheval, elle aima les chiens, les chevaux, la chasse et tous les exercices violents. Chez Marguerite, le moral se ressentit de cette éducation physique : de bonne heure, la jeune fille eut un caractère indépendant et fier, et témoigna même une certaine répugnance pour le mariage.

Cependant, l’existence parisienne, le tourbillon du inonde, l’enivrement de ces fêtes où elle brillait entre les plus belles et qui se renouvelaient chaque jour, modifièrent bientôt les goûts de mademoiselle de Pons.

Marguerite aimait les arts, le luxe ; elle admirait fort naïvement toutes les belles choses de ce monde, et elle avait compris que la seule existence réellement heureuse qu’une femme puisse rêver réside dans le mariage. Mais comme toutes les femmes intelligentes, lorsque le cœur est libre encore de toute inclinalion, elle était ambitieuse pour cet inconnu, dont elle porterait un jour le nom, la ' seule manière qu’aient les femmes d’être ambitieuses.

Une grande fortune, un noble nom, une haute position dans l’armée ou la diplomatie, il fallait tout cela à celui que mademoiselle de Pons consentirait à prendre pour mari ; et si son père ne se fût chargé d’évincer son cousin, le chevalier d’Asti, Marguerite lui eût très-catégoriquement refusé sa main.

Certaines jeunes filles font, durant leur adolescence, un joli rêve d’amour: c’est un mari jeuke, beau, à la galante moustache, à l’épée querelleuse, pauvre comme beaucoup d’amoureux bien nés.

D’autres, — et Marguerite fut du nombre, — rêvent tout le contraire. Jeune ou vieux, beau ou laid, peu im porte, si ce mari a un nom sonore, un vieil hôtel aux lourdes dorures, un carrosse armorié, et qu’il jouisse de

la respectueuse admiration du monde.

Marguerite n’avait jamais rencontré un homme qui eût l 13.

fait battre son cœur ; elle éprouvait même un certain dédain pour les jeunes fats qu’elle voyait papillonner autour d’elle dans les salons parisiens, et dont son cousin le chevalier résumait assez bien le type complet.

Peut-être y avait-il dans cette ambition de la jeune fille un peu de ces désirs naturels aux femmes supérieures qui leur font souhaiter une domination absolue. Marguerite rêvait de rencontrer un de ces hommes forts, devant la volonté desquels tout s’incline, dont on admire la force et la puissance, pour le dominer à son tour, imposer à cette volonté de fer sa volonté d’enfant, faire plier cette force et cette puissance avec un sourire tombé de ses lèvres ou un regard de ses beaux yeux.

Jusqu’alors mademoiselle de Pons n’avait pas encore trouvé, mais elle attendait philosophiquement, et, ce jour-là, vers dix heures du matin, elle était à sa toilette, dans son boudoir, jetant à son miroir une œillade inteirogative et essayant une amazone qu’elle avait reçue de Paris. Le boudoir de Marguerite était un chef-d’œuvre de bon goût et de luxueuse simplicité. Jamais colombe aux ailes blanches n’avait eu un plus joli nid, jamais un amant poète et millionnaire, — un prodige ! n aurait imaginé pour la femme qu’il aimerait une plus suave re*^ traite. Les murs étaient tendus d’une étoffe gris tendre, à reflets dorés et moelleux, sur les plis de laquelle se jouaient les premiers rayons du soleil.

Une croisée fermée par une glace sans tain et à demeure surmontait la cheminée en marbre blanc, si bien

que le matin Marguerite pouvait jeter les yeux dans le parc où les premiers bourgeons des arbres poussaient au souffle des brises printanières.

La matinée" était splendide et lumineuse comme le sont les matinées de printemps dans le centre de la France. Déjà cette petite brume bleue et transparente qui ressemble à un voile de gaze, et qui est l’avaxit-courrière des beaux jours, flottait indécise aux flancs des coteaux lointains. Les arbres déjà verts tréflaient, avec les rayons du soleil glissant à travers leur naissant feuillage, l’herbe encore .jaunie du grand parc. Quelques gouttelettes de rosée frangeaient le bord des feuilles entr’ ouvertes étincelant comme des diamants. Les oiseaux chantaient leur plus joyeux refrain. Marguerite se sentit si heureuse ce jour-là qu’elle eut comme un vague pressentiment que le mari rêvé depuis si longtemps allait surgir de quelque part, — ce mari si riche et si fort qui plierait comme un enfant devant ses moindres caprices. Deux coups discrets frappés à la porte du boudoir la firent tressaillir.

— Entrez, dit-elle.

La porte s’ouvrit, et Marguerite étonnée vit devant elle le marquis de Montgory souriant et dans ses habits de gala.

M. de Montgory avait coupé sa grande barbe, et ainsi rajeuni, il portait bien quinze années de moins, tant sa taille était droite et gaillarde et son visage plein et coloré.

Son costume, un peu arriéré de forme, avait cependant une haute élégance et qui seyait à son âge mûr. Il

portait encore le pantalon gris perle dans la botte plissée et montante, terminée par un gland de soie. A la boutonnière de son habit bleu s’épanouissait la rosette multicolore des ordres nombreux dont il était décoré. M. de Montgory avait été ambassadeur et général de cavalerie.

Le marquis prit Marguerite par la main, la conduisit sur le tète-à-tète du boudoir et s’y assit auprès d’elle.

— Ma mie, dit le marquis à Marguerite, cessant de la tutoyer, je viens vous demander un conseil.

— A moi 1 fit Marguerite en fixant sur le vieillard un regard profond et pénétrant.

— A vous, ma mie.

Marguerite ne parut point choquée du vous, et, posant sou menton à fossette dans sa jolie main, elle écouta la confidence qui lui était annoncée.

— Me trouvez-vous bien vieux ? demanda le marquis en jetant à la jeune fille une oeillade fort jeune, accompagnée d’un sourire des plus galants.

— Mais non, dit Marguerite qui joua la naïveté.

— Je voudrais me marier...

— Bah !

La jeune fille laissa échapper cette exclamation d’un air candide auquel M. de Montgory fut pris.

— Elle ne devine absolument rien, pensa-t-il.

— Vous marier î reprit-elle ; mais, au fait, pourquoi pas?

Le marquis tressaillit d’aise et trouva mademoiselle de Pons plus éblouissante que jamais.

— Car, poursuivit-elle, vous devez fort vous ennuyer tout seul, en votre manoir de Montgory.

— A mourir ! dit le vieillard. Mais j’ai la soixantaine, ma mie, et, bien que j’aie trois cent mille livres de rentes, que mon nom soit un des plus nobles du faubourg Saint- Germain, et que j’aie occupé de hautes positions sous la monarchie... qui sait si une jeune femme ?...

Le vieillard s’arrêta ; mademoiselle de Pons garda le silence.

Marguerite avait deviné sur-le-champ que, si M. de Montgory pensait sérieusement à prendre femme, la femme à laquelle il songeait n’était autre qu’elle-mème. Puis, avec cette rapidité merveilleuse de conception et d’exécution que les femmes apportent dans les choses sérieuses de la vie, cette blonde et naïve fille de dix-neuf ans se posa nettement la question : « Épouserait-elle ou n’épouserait-elle pas le marquis ? » envisagea le pour et le contre, et, tout en jouant un embarras fort grand, prit une décision à l’instant même.

— Qui cherché-je? s’était-elle dit: un mari riche, de grand nom, d’un haut caractère, et occupant une de ces positions élevées qui placent une femme au premier rang dans le monde. M. de Montgory a trois cent mille livres de rentes, il est marquis, il a été ambassadeur ; vienne un revirement politique, il sera ministre ; — voilà bien des arguments pour faire excuser son âge. D’ailleurs, ajouta-t-elle mentalement, en enveloppant d’un coup d’œil ce robuste et beau vieillard, il a noble mine et

grand air, et ne ressemble point à ces petits jeunes gens asthmatiques qui passent leur vie dans les écuries, et jouent au lansquement ou au baccarat de leur club la dot de leur femme.

— Eh bien ! ma mie? fit le marquis, voyant que Marguerite se taisait.

Elle leva sur lui un regard ingénu.

— Mais, dit-elle, une femme, je crois, serait bien difficile.

— Vous croyez?

Marguerite avait pris un air si ingénu, qu’elle ne paraissait point se douter que le marquis lui demandait autre chose qu’un conseil.

— Ainsi vous ne me trouvez pas trop vieux, ma mie ? Vous croyez qu’une jeune femme se plairait à Montgory?

— L’été, dit résolument Marguerite.

Mademoiselle de Pons posait ainsi le premier article

de sa constitution conjugale.

— Ah 1 fit M. de Montgory, prêt d’avance à toutes les concessions, il est certain que je n’enterrerais point tout l’hiver une jeune femme à Montgory.

— Tiens ! fit Marguerite le plus ingénument du monde, madame la marquise de Montgory pourra-t-elle se dispenser d’ouvrir ses salons l’hiver, d’avoir une loge à l’Opéra et à la Comédie-Française, d’être dame patronesse de quelques œuvres de bienfaisance, et de se montrer à Longchamps quelquefois?

Mademoiselle de Pons accompagna ce deuxième article

, de sou code conjugal d'un sourire si éblouissant, que M. de Moutgory eut le vertige. Il comprit qu’il serait forcé d’abdiquer le sceptre du commandement dès la première heure, mais les fourches caudiues étaient si jolies...

— Par conséquent, dit-il, vous me conseillez de me marier ?

— Mais... pourquoi pas ?

— Votre père est de votre avis.

— Mon père ?

— Je le quitte à l’instant.

— Chassez-vous avec ldi ce matin ?

— Nullement.

L’expression de candeur qui régnait sur le visage de mademoiselle de Pons ne s’était point encore démentie.

— Ah ! fit-elle, vous venez de voir mon père ?

— Oui, ma mie ; précisément il m’a fait une confidence.

— Vraiment ! dit- elle jouant la surprise.

— 11 songe à vous marier.

— Moi ! Ah ! quelle folie 1

— Bon! auriez-vous déjà passé l’àge? demanda M. de Montgory avec un fin sourire.

— Oh ! dit-elle, je suis vieille, marquis, aussi vieille qu’une chronique... Je vais avoir vingt ans 1

Le sourire et l’œillade qui accompagnèrent ces mots eussent été dignes de Célimène. M. de Montgory se mit fort galamment aux genoux de Marguerite, qui le laissa faire ; prit une de ses mains qu’elle lui abandonna, la porta à ses lèvres et ne rencontra aucune résistance...

— Consentiriez-vous donc, lui demanda-t-il, à vous appeler la marquise de Montgory ?

— Peut-être, répondit-elle en baissant modestement les yeux.

Mademoiselle de Pons avait perdu, il y avait environ deux mois, une parente éloignée, dont elle portait le deuil en lilas et en violet. Il fut donc convenu que le mariage n’aurait lieu qu’à l’expiration de ce deuil qui était de trois mois.

Cette décision fut prise sur l’observation de M. le chevalier d’Asti, qui était un fidèle observateur des convenances.

Le chevalier avait donc un mois devant lui, et lorsque le marquis Gontran de Lacy arriva de Paris, il y avait dix jours que la main de mademoiselle de Pons avait été accordée à M. le marquis de Flars-Montgory.

La veille de cette arrivée, le chevalier dit à sa cousine, d’un ton hypocrite :

— Le marquis de Flars se porte à merveille.

— Vous trouvez ? fit-elle.

— Il a soixante-cinq ans, mais il en porte cinquante à peine.

— C’est juste.

Et mademoiselle de Pons regarda son cousin, essayant de deviner sa pensée.

— Un homme de celte trempe, continua b; chevalier,

meurt d’une attaque d’apoplexie foudroyante ou devient centenaire.

Marguerite tressaillit.

— Si vous l’épousez... <

— Mais, dit-elle, c’est presque fait.

— Bah ! en fait de mariage, il n’y a rien de fait avant la messe nuptiale.

— Soit ! Eh bien 1 si je l’épouse?...

— Vous courez le risque de vieillir avec lui ; il mourra en berçant ses petits-enfants.

Mademoiselle de Pons se mordit les lèvres et jeta à la dérobée un regard de haine à son cousin. Le chevalier semblait lui dire qu’elle avait établi sur l’àge avancé du marquis un calcul sordide.

— Mais, se hàta-t-il d’ajouter, qui sait? On ne sait pas... On n’a jamais pu savoir... La sagesse humaine et le mot énigmatique de votre mariage sont dans ces trois mots, ma chère cousine.

Et le chevalier eut un sourire si railleur sur ses lèvres minces, que mademoiselle de Pons en tressaillit et eut le frisson.

Reprenons maintenant notre récit au point où nous l’avons interrompu lors de l’arrivée aux Portes de mademoiselle de Pons en compagnie de M. de Lacy, que nous avons laissé peu après dans le parc causant avec le chevalier, lequel lui laissait entendre à demi mot ce qu’attendait de lui la terrible association des Compagnons de l’épée.

Le chevalier cl' Asti au colonel Léon, à Paris.

« Mon cher colonel,

» Gontran est ici depuis huit jours ; merci de me l’avoir envoyé sur-le-champ, merci surtout, bien que vous ayez dü deviner à moitié mon plan au sens de ma première lettre, de ne lui avoir rien dévoilé. Gontran, mon cher colonel, trompera décidément nos plus belles Espérances. II ne sera jamais qu’un tiède serviteur de notre œuvre, un compagnon timoré qui hésitera et reculera d’abord devant toute chose, quitte à marcher ensuite sous l’impérieuse injonction du devoir.

» Cet homme a été un brillant officier, un lion ne reculant devant rien, un duelliste tirant l’épée pour un mot, un fou qui eût égorgé le monde pour plaire à une femme, un blasé impitoyable avec son fatal amour pour Léona. Avec de tels antécédents, nous devions espérer mieux du marquis. Eh bienl mon cher, nous nous sommes trompés : Gontran, qui tuait un homme d’un coup d’épée pour un oui ou un non , qui entassait, à l’endroit des femmes, trahison sur trahison, criera miséricorde et s’affublera de grands mots et de beaux senti-

ments lorsqu’il s’agira de la perte d'une pensionnaire insignifiante.

» Gontran n’a pas le sentiment de l’association, voilà le mal.

» Mais enfin, mon cher colonel, et quoi qu’il en soit, il faut bien que je me serve de lui tel qu’il est. Seulement, il ne saura le premier mot du drame qu’il joue que lorsque le drame sera joué. De cette façon, je craindrai peu les reculades et les faiblesses de son caractère.

» Ce que j’avais prevu est arrivé: Gontran est aimé de ma cousine, mademoiselle de Pons. Il l’a rencontrée la nuit, l’â sauvée de je ne sais quel péril, et, en jeune fille bien élevée et reconnaissante, Marguerite a laissé battre un peu son cœur.

» Cependant, jusqu’à ce jour, le mal n’est pas grand. Marguerite est une femme de tète chez qui la raison domine le cœur. Elle a de l’ambition plein son cerveau entêté, et elle y a logé l’idée de devenir marquise de Flars- Montgory. Si j’avais trois cent mille livres de rente et que j’eusse été ambassadeur, elle songerait pareillement à m’épouser, sans m’aimer plus que le marquis, sans renoncer à aimer Gontran.

» Marguerite est une fille d’esprit. Cet amour naissant, à peine éclos, n’est point encore partagé d’une façon absolue. Gontran est, en amour comme en toutes choses, l’homme irrésolu. Marguerite lui plaît, il en était trèssérieusement épris dès la première heure, mais je lui ai apprit qu’elle devait épouser le marquis, et voici que

notre homme s’est imposé sur-le-champ un beau rôle de froideur et d’abnégation.

» Ce rôle, pourtant, ne m’effraye point. Marguerite est trop belle pour qu’on lui résiste longtemps, et Gontran lui opposera vainement le souvenir de Léona.

» A propos de Léona, mon cher colonel, il est fort possible que j’aie besoin d’elle, et je vous écrirai à nouveau, dans ce cas.

» Sur ce, prenez ma main, et au revoir.

» Chevalier d'Asn. »

Marguerite de Pons à madame de Lerme.

« Ma chère Octavie,

» Puisque te voilà devenue baronne, tu dois savoir sur le bout du doigt une foule de choses que je ne devine qu’imparfaitement, et tu me renseigneras.

» Te souviens-tu, à deux années de distance, de notre pension ? — Cette pension, située rue de Clicliy, où nous avions un vaste jardin et de grands arbres, sous lesquels, les soirs d’été, nous arrangions si bien l’avenir à notre guise?

» Pour les femmes, il parait, l’avenir, c’est le mariage. Les hommes, qui font les lois, l’ont décidé ainsi. 11 faut que, tôt ou tard, forcément ou de plein gré, une femme se marie, c’est-à-dire qu’elle se choisisse ou se laisse choisir un compagnon, un homme, un maître, quelque chose comme un régisseur de sa fortune, dont elle portera le

nom, et qui lui fera une situation dans le monde. C’est triste ! En instituant le mariage, l’homme a consacré la perpétuelle minorité de la femme. Te souviens-tu donc, ma chère Octavie, que chacune de nous envisageait à sa manière ce grand sacrifice ?

» Tu as toujours été un peu romanesque et tu rêvais un beau cavalier au teint brun, à la taille élégante, quelque chose comme un héros de roman espagnol ; tu tenais fort peu à la fortune, tu me disais même à ce sujet que l’amour n’était réellement à l’aise que dans une chaumière. Ton rêve, ce dernier chapitre excepté, s’est réalisé, je crois : M. de Lerme a trente ans, il est fort beau, il t’aime, dit-on, à la folie, mais il est riche... et cela doit te le dépoétiser bien fort.

» Qu’en dis-tu ?

» Peut-être vas-tu me taxer de raillerie, ma bonne petite, mais tu te tromperais, ma lettre est très-sérieuse, et je t’écris pour savoir bien réellement à quoi m’en tenir. L’amour dans le mariage est-il possible ? est-il nécessaire ?

» Et d’abord, l’amour existe-t-il ?

» Tu vas me trouver bien sceptique, mais que veux-tu ? le côté railleur de mon caractère est le dominant, et si cela n’était, je n’oserais jamais te faire le double aveu que voici : d’abord, j’ai un mari en perspective ; ensuite, j’ai un amoureux.

» Le pi’emier, ma chère, résume assez bien ce mari que j’avais toujours rêvé. Age mûr, grande fortune ter-

ritoriale, la seule fortune qui sente son aristocratie, vieux nom, couronne de marquis, souvenirs glorieux laissés dans l’armée et la diplomatie. Un homme qui a eu jadis des duels, des aventures, pour lequel deux femmes se sont battues au pistolet, en plein bois de Boulogne, qui est amoureux de moi, et que je ferai cheminer fort droit, mon éventail à la main, en guise de baguette.

» Maintenant, laisse-moi te parler de mon amoureux. Il est tel que tu l’eusses rêvé pour mari, si tu n’avais rencontré M. deLerme. Vingt-sept ou vingt-huit ans, taille moyenne et bien prise, figure charmante, qui serait peutêtre trop féminine, tant les traits en sont réguliers et délicats, si elle n’était ombragée de cette fine moustache noire qui apparaissait dans tous tes rêves de pensionnaire ; œil mélancolique et doux, qui peut, à la rigueur, lancer des éclairs.

» Mon amoureux a été officier : aujourd’hui il se contente d’être marquis, d’avoir vingt pauvres mille livres de rente, et d’attendre je ne sais quel héritage. C’est un ami d’Hippolyte, mon cousin le chevalier d’Asti, ce fat qui avait songé à m’épouser et qui eut l’audace de demander ma main ; eh bieu 1 le chevalier est aux Portes, il y a présenté M. de Lacy, — c’est le nom de mon amoureux, — et M. de Lacy est mon cavalier depuis huit jours après avoir été mon sauveur.

» Ma foi! je ne puis y résister, il faut que je te conte cette histoire, peut-être te permettra-t-elle de voir un peu plus clair que moi au fond de mon petit cœur . »

DE LOPÉfiA 230

Ici, mademoiselle de Pons racontait à madame de Lerme les événements de cette nuit d’orage où Gontran l’avait arrachée à la brutalité de l’idiot; puis la jeune fille continuait :

« Tu comprends, ma petite ! A moins d’ètre une matrone ou une duègue, et si peu romanesque, si positive qu’on soit, alors même qu’on va épouser par raison et sans le moindre éloignement, la tète haute et souriante, un mari de soixante-cinq ans, on ne passe pas toute une nuit dans une caverne, au bord d’une rivière déchaînée, au bruit de l’orage, à la lueur des éclairs, auprès d’un beau jeune homme qui vous a sauvée, et qui demeure dans les limites rigoureuses du plus profond respect, sans être quelque peu émue.

» Je crois que mon émotion a été partagée. Pendant ce voyage nocturne que nous avons accompli après l’orage, j’ai cru, bien souvent, qu’il allait se mettre à genoux et me faire une déclaration dans toutes les règles. Fronce le sourcil, si bon te semble ! mais je ne me serais point fâchée. Il n’en a rien été. Mon amoureux n’a point cessé d’ètre respectueux. Cependant, ses yeux l’ont été moins que son langage, et je crois qu’il s'est estimé fort heureux d’apprendre mon nom et de savoir qu’il allait vivre sous le même toit que moi. Hippolyte en crève de dépit... J’en Suis ravie !

» Maintenant, ma bonne Octavie, toi qui es une femme mariée, dis-moi donc s’il y a le moindre mal à encourager de loin en loin mon amoureux d’un regard. Je

crois que je l’aime un peu. Bah ! il sera toujours temps de couper court à cet enfantillage. Cependant, voici que je suis inquiète. Si, lorsque je serai marquise, j’allais m’en repentir ! Si j’allais me souvenir de mon amoureux... l’aimer!... Donne-moi donc un conseil.

» Ta Marguerite. »

Cette lettre fut adressée à madame de Lerme, environ trois jours avant que le chevalier d’Asti n’écrivit au colonel.

Trois jours après, mademoiselle de Pons écrivit de nouveau à son amie :

« Ma chère Octavie,

» Il est vrainement insupportable que la poste ait de semblables lenteurs. Si j’avais ta réponse, peut-être serais-je plus rassurée et moins colère.

» Oui, ma belle, je suis en colère, en furie. Je meurs de dépit, j’enrage, et^je crois que, si cela continue, je deviendrai méchante !

» M. de Lacy n’est point un homme, c’est un monstre! ce n’est point un gentilhomme, c’est un hypocrite, un barbare, un homme sans cœur et sans délicatesse.

» Figure-toi... Ah ! je suis tellement désolée que je ne sais par où commencer. Bon ! m’y voici. Figure-toi qu’il semblait me faire la cour tout d’abord. J’ai cru qu’il était amoureux de moi dès le premier jour. Il me regardait à la dérobée, il soupirait... Quand je levais les yeux sur

lui, il me semblait le voir tressaillir... et j’ai cru qu’il ru’ aimait.

» Les femmes sont folles, ma pauvre Octavie, elles croient à l’amour des hommes. Eu le voyant triste, mélancolique, je me sentais prise de pitié pour lui : « Pauvre » garçon, me, disais-je, il m’aime... et il songe que je » vais épouser le marquis. » Et je me prenais fort sérieusement à avoir pitié de lui, ma chère, et mon pauvre cœur était tout gros, et j’avais pour lui des regards bien doux...

» Pauvre niaise que j’étais ! il a pris bravement son parti, il allait m’aimer, il s’est arrêté en beau chemin, et a renoncé à moi avec l’abnégation la plus héroïque. Il est devenu aussi froid, aussi indifférent que possible, en apprenant que j’allais épouser M. de Montgory.

» Décidément, vois-tu, je veux me venger! je veux l’humilier, le torturer... J’ai envie de faire avancer mon mariage, de façon qu’il y assiste. Oh ! comme je vais le railler. . .

» M. de Montgory nous a tous invités à diner pour jeudi prochain à son manoir, à notre manoir, dirais-je, si j’étais moins en colère. — M. de Lacy y viendra. Je vais être pour mon futur mari d’une coquetterie achevée. Il enragera ! Plus que jamais, ma bonne Octavie, j’ai un grand besoin de tes conseils, et si tu ne viens à mon aide, je suis capable de perdre la tète. Écris-moi vite, bien vite

» Marguerite. »

Le jour même où cette lettre partait pour Paris, le chevalier reçut du colonel Léon les lignes suivantes :

« Mon cher chevalier,

» Léonaest à nous, et elle nous servira les yeux fermés et le cœur ouvert. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, que Contran a quitté Paris sans la revoir. Une simple lettre de deux ligues avertissant Léona qu’il s’absentait pour quelques jours, c’est tout ce que je lui ai permis. Je suis donc allé voir Léona au reçu de votre lettre, car je crois vous deviner. Ariane était désolée.

» — Contran est parti, m’a-t-elle dit.

» — Je le sais.

» — Alors peut-être savez-vous où il est aile?

» — Oui.

» Elle s’est mise à mes genoux pour me faire parler.

» — Ma petite, lui ai-je dit, Gontrun ne vous aime

plus.

» A ces mots, j’ai cru voir se dresser devant moi une furie.

» Vous mentez! s’est-elle écriée.

„ Je vous jure le contraire.

» — Oh! si vous disiez vrai !

» — Je vous en donnerai la preuve.

» — Quand ?

» — Dans huit jours.

), — Pourquoi pas à l’instant ?

» — C’est impossible.

DK L'OPÉRA

» — Ainsi donc... il me trompe? m'a-t-elle demandé d’une voix où grondaient les tempêtes.

» — Oui.

» — Il en aime une autre.

» — Peut-être.

)> Cette fille, mon cher, est bien décidément le génie du mal dans toute sa splendide horreur.

» — Ah ! m’a-t-elle dit avec une expression de physionomie, une voix, un regard étranges, moi qui avais fini par l’aimer... moi qui l’aime à présent !

» — Eh bien ! mon enfant, il faut en faire votre deuil.

» — Vous croyez?

» Et elle ricanait en prononçant ces deux mots.

» — Il faut renoncer à lui.

» — Jamais!

» J’ai haussé les épaules.

» — Vous n’ètes pas sa femme, lui ai-je dit.

» — Eh bien! s’est-elle écriée, je reviendrai, s’il le faut, la Léona d’autrefois, mais Gontran ne m’abandonnera point... Il n’en aimera point une autre... je le tuerai plutôt.

» J’étais ravi de l’entendre parler ainsi, et j’ai compris sur-le-champ que Léona pourrait, l’occasion s’en présentant, nous être excessivement utile.

» — Vraiment ! ai-je repris, vous seriez femme à vous venger !

» Un éclair de ses yeux m’a répondu.

» — Écoutez, je vais vous dire la vérité. Gontran est

sur le point de se marier, ai-je continué ; il fait un sot mariage qui chagrine tous ses amis ; s!,.v^us voulez acquérir la reconnaissance de tous ceux qui l'aiment, vous empêcherez ce mariage.

» — Oh! je vous le jure... Mais où est-il?

» — Je ne puis vous le dire encore.

» — Pourquoi?

» — C’est mon secret.

» — Ne me trompez-vous point? m’a-t-elle dit en me regardant avec défiance.

» — Tenez, ai-je répondu, je ne reviendrai ici qu’avec les preuves de ce que j’avance; mais alors...

» — Alors?

» Et elle m’a regardé fixement.

» — Alors vous m’obéirez, n’est-ce pas? et, quelque démarche que je vous conseille, vous la ferez?

» — Je vous le jure.

» — En ce cas, adieu, à bientôt.

» Elle m’a tendu la main, et j’ai lu dans ses yeux qu’elle serait mon esclave, au besoin, si Gontran doit être le prix de son esclavage. Quand ces femmes-là, mon cher, se mettent en tète d’aimer, elles ressemblent aux lionnes du désert.

» Ainsi, Léona est à nous, parfaitement à nous, et j’attends vos ordres pour la faire agir.

» En attendant, mon cher lieutenant, ne vous endor-

mez point et songez que les Compagnons de l’épée sont à vous comme vous êtes à eux.

» Mes deux mains dans les vôtres.

» Colonel Léon. »

Le chevalier lut cette lettre attentivement, puis un sourire glissa sur ses lèvres.

— Nous n’avons point encore besoin de Léona, murmura-t-il, mais cela viendra. A nous deux, ma belle et dédaigneuse Marguerite!

Si mademoiselle de Pons eût pu voir son cousin tandis qu’il parlait ainsi, elle en eût involontairement frissonné.

XX Vil

Ainsi qu’on a pu le voir par les lettres qui précèdent, il y avait donc plusieurs jours déjà que M. de Lacy était aux Portes, où il avait reçu du baron le plus cordial accueil. Le chevalier gardait avec lui le plus profond silence sur ses ténébreux projets, et Gontran se laissait aller à admirer et à aimer la belle Marguerite de Pons. Cependant, un soir, M. d’Asti le prit par le bras : — Venez donc, lui dit-il, fumer un cigare dans votre chambre, j’ai à vous entretenir pendant quelques instants.

Cette invitation cachait un ordre, un ordre de l'association dont le colonel était l'àme et le chevalier le bras.

Gontran le devina et le suivit sans répondre.

Jt

— Mon bel ami, dit alors le chevalier, vous allez bien... très-bien...

— Que voulez-vous dire?

— Mais je vous observe depuis quelques jours, et je suis enchanté de vous.

Et le chevalier eut un mauvais sourire.

— Expliquez-vous... balbutia Gontran.

— C’est facile. Vous aimez ma cousine.

Gontran rougit comme un écolier.

-—Bon! dit le chevalier, je n’y vois aucun inconvénient, puisque vous êtes venu de Paris tout exprès pour cela; mais je vous lerai sagement’observer que, qui veut la fin, veut les moyens.

— Qu’entendez-vous par ces mots?

— Hé ! mon cher, dit le chevalier, vous allez me comprendre. Le meilleur moyen de se faire aimer d’une femme, c’est de ne pas y tenir et de la regarder à peine.

Gontran tressaillit.

— Adorez une femme, poursuivit le chevalier, mettez vvous à ses genoux et environnez-la de soins et d’amour, vous aurez réussi tout juste à vous attirer son indifiérence et quelquefois son mépris.

— Mais, dit Gontran, je ne suis point aux geuoux de mademoiselle de Pons.

— Cela est vrai, en effet, mais vos yeux lui débitent du matin au soir la plus éloquente des déclarations. Vous soupirez si elle prend votre bras, vous accueillez avec bonheur la giboulée qui vous surprend à la chasse et vous

oblige à rentrer de meilleure heure. Enfin, mon cher, .vous êtes sérieusement amoureux, ce qui est un tort.

Gontran ne répondit pas.

— Car enfin, mon cher, continua le chevalier, aimez ma cousine tant que vous voudrez ; si elle ne vous aime pas, elle épousera M. de Montgory. C’est clair comme le jour.

— Que faut-il donc faire pour être aimé?

— Tout le contraire de ce que vous avez fait jusqu’à ce jour. Les femmes, mon cher, demandent à être menées haut la main. (Pardon de l’expression.) Si on écoute leurs névralgies et leurs migraines, elles nous laisseront, l’occasion venue, mourir sur la roue, leur plus joli sourire aux lèvres. Vous voulez être aimé de Marguerite, ne l’aimez pas ou feignez de ne pas l’aimer; chassez du matin au soir, parlez peu, couehez-vous de bonne heure, ne l’accompagnez au piano que si elle vous en supplie, et laissez même échapper quelque compliment bien naïf sur la verdeur et la belle mine de son vieux fiancé, vous serez aimé avant huit jours.

— Et alors 7 demanda Gontran.

— Alors, dit le chevalier, je ne prétends point qu’elle vous offrira sa main.

— Plait-il! fit M. de Lacy, qui ne comprit pas.

— D’ailleurs, vous l’ offrirait-elle, son père vous la refuserait.

— Pourquoi? si elle m’aimait !

— Allons donc ! Ne croyez -vous pas qu’un bonhomme

comme mon oncle sait ce que c'est que l’amour? Il a engagé sa parole au marquis, il la tiendra.

— Alors, interrompit Gontran, qui cherchait à pénétrer

le tissu d’infamies que le chevalier roulait sans doute dans sa tête, alors à quoi bon me faire aimer?

- — Ah çà 1 fit le chevalier, mais vous êtes d’une naïveté qui sent son paradis terrestre. M. de Pons, mon oncle, est décidé à tenir sa parole, mais si sa fille prend la fuite avec un ravisseur...

— Eu ce cas, réprit Gontran, il faudra bien que je l’épouse.

— Nullement.

— Ahl chevalier... vous oubliez que c’est de votre sang que vous parlez ainsi.

— Mon cher, répliqua le chevalier avec un sang-froid suprême, je sais ce que je dois à ma famille dans les occasions solennelles. Si ma chère cousine, mademoiselle de Pons, venait à être enlevée, je me mettrais à la poursuite du ravisseur...

— Vous plaisantez, il me semble?...

- — Pas le moins du monde. Et, le ravisseur atteint, je lui enlèverais ma cousine.

— Eh bien? fit Gontran stupéfait.

— Et pour réparer notre vieil honneur, je l'épouserais, elle et ses cinquante mille livres de rentes, et mon oncle serait trop heureux alors de m’avoir pour gendre.

Et il pirouetta sur ses talons et laissa Gontran tout étourdi encore de ce qu’il venait d’entendre.

DE L’OPÉK A i49

A partir de ce jour, M. de Lacy, devinant à moitié les infâmes projets du chevalier, voulut extirper de son cœur cet amour naissant qu’il ressentait pour Marguerite, et, oubliant la leçon qu’il avait reçue dans le parc, il s’imagina qu’une froideur soutenue éloignerait à jamais de lui mademoiselle de Pons. Il suivit donc à la lettre les conseils du chevalier, non pour se faire aimer d’elle, mais au contraire pour s’attirer son indifférence et même son aversion. La loyale nature de Gontran répugnait à devenir ce séducteur infâme qui s’enfuit nuitamment de la maison où il a été reçu comme un hôte et dont il em- « mène avec lui le bonheur et la joie.

La lettre de Marguerite à madame de Lerme nous a appris combien Gontran avait mal réussi. La coquette jeune fdle s’était trouvée blessée de la froideur de Gontran succédant tout à coup à ses soins empressés, et du dépit à l’amour il n’y a qu’un pas...

Une série d’événements insignifiants en apparence devaient faire faire ce pas à mademoiselle de Pons.

— « Le marquis de Montgory, disait le chevalier dans sa lettre au colonel, nous a invités à dîner pour jeudi prochain. »

En effet, le jeudi arriva, et les hôtes des Portes partirent après le déjeuner pour se rendre au vieux manoir des Flars.

Comme tous les pères peu clairvoyants, M. de Pons se méfiait toujours de la prétendue résignation de son neveu, et il évitait avec soin toutes les occasions de le laisser en

tète-à-tête avec sa fille, tandis que, au contraire, il n’épronvait aucune répugnance à la voir s’appuyer sur le bras de Gontran. Aussi, à l’heure du départ, comme Marguerite manifestait le désir d’aller à cheval à Montgory et demandait si son cousin ne l’accompagnerait pas, M. de Pons se hâta de répondre :

— D’Asti va monter en tilbury avec moi. Je veux lui faire conduire mon cheval anglais, qui est trop fougueux pour moi ; — mais si M. de Lacy veut le remplacer...

Et il adressa un sourire plein de bonhomie à Gontran, * sans remarquer l’incarnat qui monta soudain au front de Marguerite. Si le chevalier eût présidé aux préparatifs du départ, il n’eût certes pas mieux fait.

Deux routes conduisaient à Montgory : l’une carrossable et bien frayée, longeait la rivière; l’autre, abrupte, escarpée, courait le long des rochers, s’enfonçait au milieu des bois, et dominait constamment les plus jolis paysages et les plus admirables lointains. Marguerite choisit cette dernière, tandis que son père et le chevalier étaient condamnés à l’autre par la nature même de leur moyen de locomotion. Le sentier des côtes était impraticable aux voitures.

M. de Lacy éprouva, en montant à cheval pour accomcompagner la jeune fille, cette appréhension vague qui s’empare de ceux qui essayent de résister à leurs passions et que la fatalité entraîne malgré eux dans le courant.

— Le sort en est jeté, pensa-t-il ; tôt ou tard, je deviendrai éperdùment amoureux de Marguerite.

DE L’OPÉRA âol

Quant à mademoiselle de Pons, elle avait accueilli avec joie et dépit en même temps cet arrangement de son père qui lui donnait ainsi Gontran pour compagnon. Avec joie d’abord, car si forte que soit une femme, elle ne lit pas toujours bien distinctement au fond de son cœur ; puis avec dépit, car elle redoutait autant cette froide indifférence que Gontran semblait se plaire à lui témoigner qu’elle eût craint les plus brûlants aveux. Et M. de Lacy, en mettant le pied à l’étrier, avait un visage si calme, si insouciant, qu’elle en éprouva une sorte d’irritation fiévreuse et fouetta sa monture d’une main convulsive. Le cheval hennit de douleur, se cabra, bondit et s’élança rapide comme la foudre, emportant son écuyère. Soit terreur involontaire, soit désir de la suivre, Gontran poussa son cheval et essaya de la rejoindre ; mais Marguerite volait avec la rapidité de l’éclair à la crête des rocs, souriant au précipice et activant son cheval avec cette témérité qui distingue les femmes dans leurs moments de surexci* tation mentale.

' Marguerite était furieuse de la froideur de M. de Lacy. Elle galopait avec frénésie, essayant de lui prouver ainsi qu’elle se souciait peu de sa compagnie, et en même temps voulant lui inspirer une certaine crainte pour elle à la vue de cette course désordonnée, sur une route semée de périls. Le cœur de la jeune fille battit d’émotion, lorsqu’elle entendit derrière elle le galop du cheval de Gontran ; elle tourna la tète à demi, le regarda du coin de l’œil, comprit qu’il voulait la rejoindre à tout prix, et,

quelque joie qu’elle en éprouvât, elle hâta sa course pour lui échapper, obéissant à cet esprit de contradiction qui est inné chez la femme.

Le cheval de Marguerite avait sur celui du marquis une supériorité de sang incontestable, et quelques efforts que ce dernier eût pu faire pour atteindre la jeune fille, il n’y fût point parvenu, si Marguerite n’eùt arrêté court et brusquement le bel animal, qui se cabra à demi. Contran devina qu’un accident survenait à la jeune fille, et il pressa son cheval si bien qu’il fut auprès d’elle en quelques minutes.

Marguerite, raide et immobile sur sa selle, sa cravache étendue vers le sillon blanc de la route qui, à quelques centaines de mètres s’enfoncait dans les bois, paraissait en proie à une subite et violente émotion; et Contran, jetant les yeux sur le chemin, aperçut un homme d’une taille élevée qui s’avançait vers eux en chantant un refrain morvandiau et agitant ses bras au-desus de sa tète d’unefaçon grotesque et bizarre. 11 reconnut Nieou, l’idiot de Châtel-Censoir. Et, sur-le-champ, il comprit l’effroi subit de Marguerite, qui se souvenait sans doute de cette terrible nuit d’où il l’avait sauvée, lui Gontran, des mains de ce fou.

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il, je suis. là.

Elle se retourna vivement et poussa un cri en lui jetant un clair regard, et dans ce regard le dépit ne brillait plus et elle semblait lui dire : — Merci ! merci ! d’accourir à mon aide.,.

DK L’OPËHA 253

Contran poussa sou cheval et le rangea côte à côte de celui de Marguerite.

— Je n’ai d’autre arme que ma cravache, lui dit-il, mais s’il est furieux, je le renverserai sous les pieds de mon cheval, ne craignez rien.

L’idiot gambadait et chantait en venant à eux ; puis tout à coup il s’arrêta à leur vue, et alors il passa la main sur son front comme pour se souvenir... Contran s’était placé devant Marguerite prêt à le fouler aux pieds de sa monture, s’il prenait une attitude hostile. Mais l’idiot le regardait avec une curiosité naïve, et il finit par lui dire : — 11 y avait de l’eau, n’est-ce pas ? beaucoup d’eau...

Le pauvre diable se souvenait du bain un peu froid que le marquis lui avait fait prendre, et il se demandait sans doute en quelle occasion et pourquoi, lorsqu’il aperçut Marguerite que Gontrau et son cheval masquaient à moitié : — Ah! la princesse... la princesse!... dit-il.

Et il se reprit à danser et à chanter, manifestant une grande joie. Puis encore, obéissant à l’habitude, il arrondit ses deux mains en forme de sébille et l’implora du regard. La jeune fille laissa tomber une pièce d’or et, profitant du moment de joie qu’éprouvait le mendiant, poussa son cheval qui repartit au galop. Contran l’imita.

Le mendiant demeura un instant comme étourdi de ce

brusque départ, puis il baissa la tète, une larme roula

dans ses yeux et il s’en alla tristement en disant : — La

princesse ne m’aime plus !

Marguerite galopa jusqu’à ce qu’elle eût mis une certaine distance entre elle et l’idiot, puis elle ralentit le pas de sa monture, et se tournant vers Gontran : — Ali ! j’ai eu bien peur, lui dit-elle.

Elle le regarda et s’aperçut qu’il était pâle ; et cette pâleur qui trahissait chez lui une émotion, enchanta la jeuue fille dont le cœur se reprit à battre. Et une fois encore, comme le jour où ils cheminaient tous deux vers les Portes, les deux jeunes gens s’oublièrent à chevaucher lentement, à petits pas, aspirant les âcres parfums des bruyères, écoutant les mille bruits harmonieux qui montaient de la terre vers le ciel, oubliant l’heure qui fuyait, le lieu du rendez-vous et son but, et si recueillis en eux-mêmes qu’ils D’osaient échanger un mot ou un regard.

— Peut-être m’aime-t-il ?... pensait Marguerite de Pons.

Et ils firent ainsi près de deux lieues, et ne revinrent

au sentiment de la vie réelle qu’en apercevant tout à coup derrière les arbres les tourelles de Montgory.

— Ah ! dit Marguerite, nous voilà arrivés.

Gontran tressaillit.

— Et bien certainement nous n’arriverons pas les premiers.

— Vous croyez ? demanda le marquis dont la pensée était ailleurs.

— Oh ! dit Marguerite, bien que le sentier soit plus court que la route d’une demi-lieue, nous sommes allés si lentement que mon père et mon cousin nous ont précédés.

DR i.’Ol'KRA

-J.Vi

Et soudain Marguerite rougit et baissa les yeux.

— Monsieur de Montgory est peut-être inquiet déjà, balbutia-t-elle.

A ce nom Contran tressaillit, sentit un flot de sang lui monter au cœur et l’étouffer; Marguerite le vit pâlir et murmurer d’une voix étranglée : — Ab! pardon, mademoiselle, j’oubliais que vous allez devenir bientôt la marquise de Flars-Montgory.

Marguerite eut peur de ce trouble, de cette pâleur subite ; elle comprit que Contran l’aimait avec fureur et désespoir; et Gontran oublia quel rôle infâme lui destinait le chevalier et la froide réserve qu’en vain il s’était imposée, et il jeta sur la jeune fille un regard ardent et profond qui, plus éloquemment que les plus brûlantes paroles, lui disait quel immense amour elle lui avait inspiré. L’ombre néfaste de Léoua s’effaçait enfin du cœur de M. de Lacy.

Marguerite de Pons à la marquise de Lerme.

« Ma chère amie,

« Eu vain âi-je attendu une réponse aux lettres que je t’ai écrites. Tu gardes avec moi un silence obstiné. Quelle en est la cause? je l’ignore, et cependant j’ai bien besoin

de tes conseils, car ta petite Marguerite, qui se croyait si forte et si railleuse à l’endroit de toutes choses, s’aperçoit qu’elle est d’une faiblesse extrême.

» Par où commencer, j’ai tant à te dire, tant d’événements à te raconter?

» Je t’écris à minuit. Je ne sais pas si c’est l’heure des fantômes et des criminels, mais à coup sùr, c’est celle des amoureux.

»Nousavons diué àMontgory aujourd’hui... Ah ! chère, l'affreux séjour !

» Jusqu’ici je n’étais allée que rarement chez mon futur époux ; et puis alors il n’avait point cette majestueuse qualité, et comme je ne voyais en lui qu’un ami de mon père, je trouvais tout naturel que cet homme d’un autre âge s’entourât des souvenirs du passé, habitât un vieux manoir et jouât lui-même le rôle d’un de ces portraits de famille momentanément descendu de son Cadre. Mais aujourd’hui... ah ! chère, plains-moi, car j’ai eu froid au cœur en passant sous le plein cintre de cette grande porte au fronton écussonné et qui donne accès dans ce que l’on appellait jadis la cour d’honneur.

» Vieille demeure et vieux mari, voilà ma destinée.

» Si tu savais comme il est triste, vermoulu, comme il sent le moisi, ce manoir féodal où le dernier des Montgory étale son orgueil de race et ses parchemins ! Il y a des tentures de haute lisse qui sont aussi fanées qu’une pelouse en novembre ; des parquets disjoints où l’on fait de nombreux faux pas, des corridors humides où pleure

la bise, des galeries obscures qui parlent de revenants.

» S’il me faut vivre là, j’y mourrai de peur et d’ennui en six mois.

» Figure-toi que cet excellent marquis a voulu éblouir sa jeune femme, oui, ma chère, par toute la majesté du passé unie à tout l’ennui du présent.Le dîner, — un dîner de midi, était servi dans la salle d’honneur, une vaste pièce où les Montgory défunts s’épanouissent dans leurs vieux cadres avec leurs cuirasses ou leurs habits chamarrés en voyant manger leurs descendants. Le plus jeune des laquais qui nous servait était au moins de l’âge de son raaitre. Peu s’en est fallu que le seigneur suzerain de Montgory ne fit venir un troubadour ou un ménestrel, pour unis chanter un vir'elay. Mon père, qui est atteint de nobiliomanie, trouvait tout cela charmant.

» Mais je ris, folle que je suis et j’ai le cœur gros... gros comme une montagne, ma belle Octavie, car depuis quelques heures...

» Oh ! je te dirai tout, — depuis quelques heures je me suis devinée et comprise, j’ai lu clairement au fond démon âme... je l’aime ! oui, j’aime M.de Lacy follement, ardemment, comme on ne devrait pas aimer... et — le sang afflue à mon cœur à cet aveu, il m’aime aussi... je l’ai deviné!

» J’ai vu luire dans ses yeux un éclair de jalousie terrible quand mon vieux fiancé m’a donné un baiser sur le front... Que faire? que faire?

» Mon père m’adore, mais il est esclave de sa parole et de son amitié. Il sera inflexible.

» Console-moi, Octavie, écris-moi vite. Cette fois ta Marguerite est en danger. »

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