XX IX
Goittrau et Marguerite s’aimaient et n’osaient se le dire encore, bien que leurs regards et le ton ému de leur voix fussent le plus éloquent des aveux. Caché en un coin du tableau, le chevalier d’Asti observait les progrès rapides de leur amour et veillait à ce que le baron de Pons ne s’en aperçût pas. En même temps, dans son vieux manoir, M. le marquis de Flars-Montgory faisait ses préparatifs conjugaux.
Au portrait que nous avons tracé de lui, on a dû comprendre que pour M. de Montgory tout acte dans la vie avait sa solennité. Le marquis était un de ces hommes qui reportent sans cesse le présent au passé et n’agissent que par tradition. Feu le marquis de Flars-Montgory, son père, s’était marié, il y avait alors trois quarts de siècles, dans ce même vieux manoir. Le marquis actuel voulait imiter son père et se marier à Montgory. Comme jadis, la messe nuptiale serait célébrée dans la chapelle
Qigifeed by.Goflgle
DE L'OPËÜ A 259
du château, et la cérémonie serait suivie d’une fête splendide à laquelle seraient conviés tous les gentilshommes des environs.
Le marquis avait écrit un mot à la duchesse douairière d’A..., qui était pour lui une amie de quarante ans, et il l’avait priée de lui envoyer toute préparée la corbeille de mariage. Puis il avait fait venir secrètement une vingtaine d’ouvriers pour restaurer, rajeunir, meubler à la moderne une aile du château qui serait habitée par madame. Et le vieillard, devenu subitement amoureux, s’était pris à compter les jours qui le séparaient encore de son bonheur, et ces jours passaient trop lentement à son grc, trop vite pour Marguerite et pour Contran.
Plusieurs fois Gontran s’était demandé s’il ne provoquerait pas follement, pour le tuer ensuite, ce vieillard qui semblait se faire la part du lion. Mais chaque fois il sentait l’œil calme et moqueur du chevalier peser sur lui, et ce regard le remplissait d’une secrète épouvante. Alors, ce n’était plus le mariage de Marguerite qu’il redoutait, c’étaient les ténébreux projets de cet homme, dont la cynique franchise dissimulait quelque sinistre trahison. Mille desseins insensés lui passèrent alors par la tète. Un soir, en revenant de Montgory, à dix heures, Marguerite, pour obéir à son père, était montée à côté de lui dans le breack, confiant son cheval à M. d’Asti, placé à gauche de la voiture, tandis que Gontran chevauchait à sa droite. Au bout de vingt minutes, les deux cavaliers se trouvaient en arrière de la voiture.
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— Eh bien ! marquis, dit alors le chevalier, à quoi rèvez-vous?
Contran tressaillit.
— Moi, dit-il, à rien.
— Bon ! fit M. d’Asti en riant, je gage que si je faisais la même question à ma cousine Marguerite, elle me répondrait exactement comme vous.
M. de Lacv eut froid au cœur et ne répondit pas.
— Vous aimez Marguerite, poursuivit le chevalier, vous l’aimez, marquis, et elle vous aime...
— Moi? fit-il d’une voix émue.
— Parbleu ! c’est «aisé à voir.
Contran haussa les épaules.
— Mon cher, poursuivit le chevalier, vous savez bien que si cela est, — je veux bien, pour vous plaire, émettre l’ombre d’un doute — que si cela est, dis-je, j’en serai fort aise.
Gontran regarda fixement le chevalier. :
— Ah! dit-il, donnant à ce seul mot une signification étrange.
— Votre amour est un obstacle au mariage de Marguerite avec M. de Montgory, poursuivit M. d’Asti : par conséquent je dois être satisfait, puisque le mariage du marquis ruinerait notre ami Emmanuel.
— Je comprends, dit Gontran, et c’est là votre unique désir.
— Pardon ! répliqua le chevalier ; je vous ai déjà dit
que si M. de Montgory n’épousait pas ma cousine, ce serait moi...
L’accent du chevalier était si calme, si froid, si assuré, que M. de Lacy fut pris d’une sorte de furie subite et que sa main chercha dans les fontes de sa selle le pommeau d’un pistolet pour brûler la cervelle ;\ cet homme qui osait affirmer qu’il épouserait Marguerite.
— Mon cher, dit-il enfin d’une voix où l'ironie et la colère se mêlaient, convenez que vous me faites là, et depuis huit jours, une singulière et bizarre plaisanterie...
— Bahl voyons...
— Vous prétendez que j'aime mademoiselle de Pons... \ — Oui.
— Et qu’elle m’aime...
— C’est incontestable.
— Eh bien ! et si cela était ?
— Je vous l’ai dit, j'en serais ravi...
— Mais alors ce serait moi qui l’épouserais ?
— Vous? non.
— Et pourquoi, s’il vous plaît ?
— Mais, dit tranquillement le chevalier, parce que je veux l’épouser, et que vous devez me servir comme je vous ai servi moi-même. Ne sommes-nous pas les uns aux autres ?
Les dents de Gontran claquaient de colère.
— Mais enfin, dit-il, si elle m’aime assez pour ne point épouser le marquis, elle m’aimera tout autant pour repousser votre main.
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— Tarare ! fredonna le chevalier. On revient si vite d’un premier amour 1 S’il le faut, j’attendrai...
A ces mots le marquis, comme un sanglier qui, las de courir, se retourne et fait tète aux chiens à son tour, regarda M. d’Astienface, et ce dernier vit briller dans ses yeux une telle énergie, une résolution si ferme, qu’il tressaillit involontairement.
— Monsieur, dit le marquis dont l’accent froid et mesuré semblait démentir l’irritation intérieure, seriez-vous assez bon pour me répondre ? Pensez-vous que M. de Pons, votre oncle, me refusât la main de sa fille, si je la demandais ?...
— Incontestablement. Mon oncle est d’abord esclave de sa parole envers M. de Montgory. Ensuite il tient à une grande fortune, et vous n’ètes plus riche.
— Cependant, monsieur, reprit Gontran, je viens de mettre dans ma tète que j’épouserai mademoiselle de Pons.
Le chevalier haussa les épaules.
— C’est un projet impossible à réaliser, et vous y renoncerez, dit-il.
— Pourquoi ?
— D’abord, parce que Marguerite n’a que dix-neuf ans, qu’elle a deux années à attendre pour être majeure, et que, d’ici à deux ans, il se passera probablement bien des choses...
— Ensuite? demanda Gontran que le calme du chevalier irritait au plus haut point.
— Ensuite, poursuivit celui-ci, vous savez bien que moi aussi j’ai mis dans ma tète que je l’épouserais.
— Voilà ce qui ne sera pas, dit Gontran à son tour.
— Pourquoi donc?
— Parce que j’aime Marguerite.
— En ce cas, enlevez-la. C’est le seul parti à prendre pour empêcher son mariage avec M. de Montgory.
Cette dernière phrase, que le chevalier avait laissée dédaigneusement tomber de ses lèvres, fit tressaillir Gontran.
— Mon cher, continua M. d’Àsti, vous savez que la cérémonie est fixée à huit jours d’ici, vous n’avez pas de temps à perdre.
On entrait au château; Gontran et Marguerite furent plus silencieux qu’à l’ordinaire ; mais M. de Pons ne s’en aperçut pas, captivé qu’il était par un récit cynégétique narré par le chevalier.
Marguerite se retira chez elle en sortant de table, et, en passant près de Gontran, elle l’entendit murmurer ces mots : — Au nom de votre bonheur, de ma vie, à dix heures, dans la serre!
On se couchait de fort bonne heure aux Portes. M. de Pons donnait l’exemple en se mettant au lit dès neuf heures ; puis les serviteurs en faisaient autant, suivant la salubre coutume de la campagne, afin d’ètre sur pied dès le point du jour. Il ne restait guère au salon, dans les premiers temps du séjour de Gontran aux Portes, que Marguerite, le chevalier et lui. Mais, depuis quelques jours, Marguerite se retirait aussitôt après son père, et
Contran allait dans le parc quelquefois avec M. d’Asti, seul le plus souvent.
Ce soir-là, M. d’Asti se plaignit d’un violent mal de tête et rentra chez lui, si bien que, lorsque Gontran revint de sa promenade vers neuf heures et demie, il ne vit plus de lumière aux fenêtres du chevalier.
M. de Lacy connaissait parfaitement les êtres de la maison, et il fût allé, les yeux fermés, du premier au dernier étage. La serre était un bâtiment isolé, réuni au corps de logis principal par un corridor à l’extrémité duquel se trouvait un petit escalier tournant. Cet escalier, de construction récente, avait été bâti pour satisfaire uu caprice de mademoiselle de Pons, qui aimait et cultivait les fleurs, et passait souvent dans la serre les brumeuses matinées d’automne. Grâce à cet escalier, Marguerite n’était plus obligée de descendre dans la cour et de la traverser dans toute sa longueur pour entrer dans la serre.
M. de Lacy traversa le corridor, puis il gravit l’escalier dérobé, descendit à la serre et s’y blottit derrière une caisse d’oranger. La porte qui mettait la serre en corn-" munication avec le château demeurait ouverte nuit et jour.
Tout le monde dormait déjà au château, quand l’horloge du vestibule sonna dix heures. Immobile, retenant son haleine, Gontran attendait Marguerite, et, à mesure que les minutes s’écoulaient, son cœur battait avec violence. Il craignait qu’elle ne vînt pas.
Mais bientôt un léger bruit se fit entendre dans l’escalier, et la jeune lille parut.