‹ Les spadassins de l'opéraChapitre 6 sur 17 · J) K L’OPERA · texte numérisé non relu

J) K L’OPERA

Les deux amants se prirent la main et se contemplèrent, silencieux et émus, pendant quelques secondes.

— Me voilà, dit enfin Marguerite.

— Vous êtes venue, merci... répondit Gontran, qui imprima respectueusement ses lèvres sur sa main.

— Monsieur..., continua la jeune fille qui essayait vainement de dompter son émotion, vous aviez quelque chose de bien sérieux à me dire, n’est-ce pas?

— Marguerite..., murmura M. de Lacy, avez-vous songé à l’avenir?

Elle tressaillit.

— Que voulez-vous dire? demauda-t-elle.

— Je parle de cet avenir prochain qui vous attend... de ce mariage...

— Ah! jamais 1 Dès demain je verrai mon père... je me jetterai à ses genoux... je le supplierai...

— Votre père sera inflexible.

— Eh bien? je me révolterai... je refuserai M. de Montgory...

— Marguerite, reprit Gontran, il est un seul moyen d’échapper au malheur qui vous menace.

— Quel est-il? demanda- t-elle.

— La fuite.

Ce mot terrible fut un coup de foudre. Pour une jeune fille du meilleur moude, élevée dans les principes les plus austères, lui dire de fuir la maison paternelle, le foyer de famille où s’écoula son enfance, le berceau où

elle naquit; lui dire: «Vous allez partir... cette nuit... sans recevoir les adieux de ces serviteurs qui vous ont vue naître, sans déposer un baiser sur les cheveux blancs de ce père dont vous êtes la joie et l’orgueil, l’espoir d’avenir, le bâton de vieillesse... Vous allez fuir, effaçant la ■ trace de vos pas et ne vous reposant ni jour ni nuit que vous n’ayez atteint cette terre étrangère où les ravisseurs sont à l’abri des lois..., » n’était-ce point, d’un seul mot, révolter cette haute probité de la femme qui rougit de tous les moyens ténébreux, de toutes les actions qui se cachent dans l’ombre ?

Gontran comprit quel bouleversement il venait de porter dans l’aine de Marguerite ; se jetant à ses genoux :

— Marguerite, murmura-t-il, je vous aime, et je serais le plus fortuné des hommes, si vous consentiez à accepter mon nom... Dites, le voulez-vous?

— Oui... dit-elle tout bas.

— Eh bienl venez alors... fuyons... reprit-il avec feu, car ici notre bonheur est impossible... trop d’ennemis nous menacent... nous passerons en Angleterre.

— Mon père est bon, murmura Marguerite, et il ne voudra point le malheur de son enfant.

— Oh! votre père n’est point Tunique obstacle.

— Je n’en connais pas d’autre, dit-elle ingénument.

Gontran tressaillit; il eut peur que le Secret de l’association ne vint à lui échapper.

— Marguerite, dit-il, croyez- vous que je sois un homme d’honneur?

— Je le crois, répondit-elle.

— Si je vous affirme quelque chose, ajouterez-vous foi à ma parole?

— Je vous le jure.

— Eh bien! écoutez-moi... un grand danger nous menace tous deux, vous plus que moi... Si nous restons ici... notre bonheur est à jamais détruit, notre amour sera brisé comme un brin d’herbe.

— Mais enfin, demanda Marguerite, quels sont donc ces ennemis, ces dangers?...

— Hélas! murmura Gontran, je ne puis vous le dire. C’est un secret entre Dieu et moi, Marguerite, et ce secret ne m’appartient point...

Et, comme elle laissait échapper un geste et un cri d’étonnement, il appuya la main sur son cœur et lui dit :

— Croyez-moi... je vous aime et je dis vrai...

— Fuir! murmurait Marguerite éperdue... Fuir mon père... est-ce possible? Oh! non, jamais...

— Alors, dit-il avec tristesse, adieu, Marguerite; je partirai dès demain... moi... ear je neveux pas être l’instrument de vos malheurs à venir...

— Mais que dites-vous donc TYécria-t- elle.

— Épousez M. de Montgory, continua le marquis, peutêtre serez-vous heureuse...

— Mon Dieu! -mon Dieu! je deviens folle..., exclama la jeune fille hors d’elle-même.

— Adieu... Marguerite... répéta Gontran qui fit un pas de retraite.

— Goutrau... dit-elle... et toute sou âme passa dans ce seul mot. Parlez... ordonnez... je vous aime...

— Eh bien! dit Goutrau, il fautfuir... fuir dès demain...

— Mais comment?

— Demain au soir, à minuit... tout sera prêt... Marguerite s’enfuit, étouffant un soupir; l’amour l’avait

emporté chez elle sur la piété filiale...

Quant à Gontran, il redevint sur-le-champ l’homme d’action qui attaque de front les obstacles et se fraye un chemin pour arriver à ses fins. Marguerite lui avait promis de le suivre, il n’avait donc plus qu’un but à atteindre : assurer sa fuite.

On déjeunait à huit heures et demie aux Portes, les jours de chasse à courre, et à dix les autres jours. Or, comme le baron chassait, il n’était que huit heures et demie.

— Mon oncle, dit M. d’Asti en entrant dans la çalle à manger donnant le bras à Gontran, voici notre ami qui nous quitte pour quarante-huit heures.

— Comment cela? fit le baron étonné.

Marguerite, qui entrait en ce moment, laissa échapper

un geste de surprise. La jeune fdle était fort pâle, et ses

yeux battus, ses lèvres décolorées semblaient révéler ses terribles émotions de la nuit précédente.

— Comment! vous nous quittez, monsieur? dit-elle d’une voix dont l’altération n’échappa point au chevalier.

— Oui, dit celui-ci, mon ami de Lacv va voir le château de Follein, et, bien certainement, il y demandera l’hospitalité ce soir. Je lui conseille même de pousser jusqu’à Chastellux, une autre merveille archéologique.

— Peut-être... dit Contran.

En même temps il regardait Marguerite, et son regard signifiait : « Je mens... c’est pour assurer notre fuite... »

M. de Pons trouva l’excursion projetée par Gontran fort naturelle, se mit gaiement à table et entretint ses convives du prochain mariage de Marguerite.

— Ah çà ! mon oncle, demanda hypocritement M. d’Asti, ceci est donc irrévocablement décidé? Marguerite sera ** marquise de Flars-Montgory?

— Comment! décidé? s’écria M. de Pons; mais le roi lui-même n’y pourrait rien changer.

— Bah!

— Monsieur mon neveu, dit sévèrement le baron, quand un homme comme moi a donné sa parole, Dieu lui-même ne saurait l’empêcher de la tenir.

Gontran et Marguerite échangèrent un regard qui semblait dire : — Il n’y a plus à hésiter.

Quant au chevalier, il avait compté sur cette réponse du baron, qu’il venait de provoquer, pour achever de vaincre l’irrésolution de Marguerite qu’il avait devinée.

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