LUS SPADASSINS
M. de Pons déjeuna en hâte. Il était déjà hotte ht éperonné r — Viens-tu? demanda-t-il au chevalier.
— Volontiers, mon oncle.
— Nous avons un temps superbe. — A cheval, marquis, ajouta le baron, la route de Follein est, pendant une demi-lieue, celle de Montgory, partez avec nous.
Puis M. de Pons baisa sa fille au front.
— Et toi, lui dit-il, vas-tu donc rester toute seule?
— Moi, dit Marguerite, je monterai également à cheval et j’irai voir ma tante à C...
Gontran avait eu le temps, pendant que le chevalier et M. de Pons sortaient de la salle, de se pencher vers la jeune fille et de lui dire :
— Ce soir... à dix heures... au bout du parc... j’aurai veillé à tout...
Marguerite pâlit, mais elle fit un signe d’assentiment, et Gontran suivit le chevalier et le baron.
Une heure après, les trois cavaliers atteignaient la bifurcation du chemin où ils devaient se séparer. M. de Pons et son neveu prirent à ganihe, Gontran tourna sur la droite et disparut bientôt sous le couvert, car la route de Follein s'enfonçait aussitôt dans les bois. Mais, quand il eut mis un quart de lieue entre ses compagnons et lui, le marquis rebroussa chemin sur-le-champ, piqua des deux, et revint au bord de l’Yonne qu’il traversa au gué; puis, tournant le dos au chemin du Morvan, il prit là route de Nevers et galopa jusqu’à Clamecy, où il arriva vers deux heures après midi. Naturellement, il se dirigea
Ldi L’OPERA
vers l’auberge où il avait pris un guide et un cheval à son passage.
Le plan de Gontran n’était point encore bien arrêté, ‘mais il était décidé à trouver à prix d’or une chaise de poste et des chevaux pour fuir le soir même et mettre trente lieues entre les Portes et lui avant que le baron eût pris l’alarme.
Précisément, à la porte de l’hôtellerie, se tenait assis sur un banc', les jambes croisées, un grand gaillard de laquais dont la tournure parisienne, la raine insolente et la physionomie de mauvais aloi frappèrent M. de Lacy. En même temps, Gontran aperçut sous la remise une belle et forte berline dont les roues crottées attestaient les récents services. Le laquais, vêtu d’une livrée de voyage, semblait avoir écrit sur sa figure : « Je suis à louer ou à vendre, » et la façon dont il regarda le marquis décida celui-ci à l’aborder sur-le-champ : — Hé! l’ami ! lui dit-il, bette voiture est-elle à vous ?
Le laquais salua en homme qui est ha&itw^à comprendre beaucoup peu de mots.
— Pas précisément , répondit-il , mais c’est tout comme... t »
L’œil de Gontran devint très-significatif et s’arrêta fixement sur le laquais.
T- Monsieur, dit celui-ci, je suis le valet de chambre d’une dame qui se rend dans ses terres à cinq lieues d’ici; j’ai ordre de ramener la berline de voyage à Paris dès demain au soir...
— Demain au soir, pensa Gontran, c’est bien tard. Mais n’importe !
Puis il reprit à mi-voix : — Aimeriez-vous à gagner cinquante louis?
— Dam ! fit le valet d’un signe de tète, que faut-il faire pour cela?
— D’abord vous trouver demain soir, à la tombée de la nuit, en un lieu que je vous désignerai, et m’y attendre avec cette voiture.
— Bon ! après?
— Après, dit Gontran, vous nous conduirez jusqu’à Paris, comme si la berline était vide.
Le laquais se prit à sourire en homme qui a déjà tout compris.
En ce moment, les rideaux soigneusement tirés d’une des fenêtres du premier étage de l’auberge s’écartèrent imperceptiblement, et un œil curieux, un œil de femme, examina M. de Lacy, tandis qu’il mettait pied à terre et que le valet s’empressait de prendre la bride de son cheval. Le rideau se referma. Gontran n’avait point levé la
tète encore. Il entra dans l’hôtellerie et questionna adroitement l’aubergiste sur la voyageuse qui se rendait dans ses terres.
— C’est une bien belle femme, lui répondit ce dernier ; une dame toute vêtue de noir, qui se rend je ne sais où ; elle n’a point voulu dire son nom. Elle ne se montre même pas depuis hier au soir qu’elle est arrivée, et se fait servir dans sa chambre.
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— Et vous ignorez son nom ?
— Oui, monsieur. Mais, ajouta l’hôte en clignant de l’œil, ça me fait un peu l’effet d’une femme qui a quitté son mari.
— Au fait, pensa M. de Laey, que m’importe?
Pendant son séjour aux Portes, Gontran s’était parfois
écarté dans les bois qui s’étendent de l’autre côté de l’Yonne, dans la direction de Clamecy ; il se souvint qu’à l’extrême lisière de ces forêts il avait remarqué une cabane de bûcheron. Il se rappelait la physionomie cauteleuse et les airs serviles d’un homme qui se tenait sur le seuil de cette cabane, et d’une femme déjà vieille, bien qu’elle eût un enfant à la mamelle, déguenillée comme son mari, et comme lui demandant l’aumône d’un œil suppliant. M. de Pons, qui était avec Gontran, jeta cent sous dans le chapeau de l’homme, et passa en détournant la tête avec dégoût.
— Ces gens-là, dit-il à Gontran, lorsqu’ils se furent éloignés, ne méritent pas la charité qu’on leur fait. Ce sont deux misérables : l’homme sort de prison ; la femme après avoir donné le scandale à toute la contrée, a fini, de chute en chute, par épouser ce malfaiteur. Ils viennent aux Portes quand ils ont besoin de quelque chose, mais ils mettraient le feu au château pour cent sous.
Gontran se souvint de tout cela; en ce moment, il se remémora aussi qu’à deux cents pas de la hutte il y avait une route carrossable qui conduit de P... à Clamecy. Sa résolution prise, le marquis revint au laquais et lui dit :