LUS SPADASSINS
— Demain au soir tu prendras la route qui conduit de Clamecy à P*.., et tu t’arrêteras à l’entrée des bois, à deux cents mètres d’une hutte de charbonnier, qu’on appelle la Cabane du Galérien.
— Bien! ütle laquais d'un signe de tête, j’ai compris : tout sera prêt.
Le marquis n’avait plus rien à faire à Clamecy ; il remonta à cheval et partit. Il avait cinq lieues à faire pour arriver aux Portes.
Au moment où Gontran mit le pied à l’étrier, les rideaux du premier étage s’écartèrent de nouveau, et la même tète de femme apparut derrière les vitres et échangea un regard significatif avec le laquais. M. de Lacy partit au galop, et deux heures après il atteignait la lisière des grandes forêts du Morvan. Au moment où il entrait sous bois, un chaut monotone et bizarre frappa son oreille ; puis, dans l’éloignement, il vit se dessiner comme une forme gigantesque marchant d’un pas alerte à travers les arbres, et il reconnut Nicou l’tnnomiLqui s’en retournait à Chfitel-Censoir, répétant son refrain favori. Le fou, entendant le galop d’un cheval derrière lui, s’arrêta et demeura immobile pour laisser passer le cavalier.
— Hé ! hé ! ricana-t-il avec son rire bruyant, c’est le prince...
11 ôta son chapeau et le tendit à Gontran en guise de sébile.
Gontran y jeta un écu et continua son chemin. Alors le fou se remit en marche, puis, obéissantà ce vague instinct
UK K’OI'K li A i/o
de curiosité qui est dominant chez les fous, il doubla le pas et suivit le marquis pour savoir où il allait. Goutrau se dirigeait vers la cabane du galérien et venait de quitter le chemin battu. La curiosité de Nicou augmenta et développa en lui cette prudence maligne et cauteleuse qui est le privilège des fous. Dès lors il ne chanta plus, et, au lieu de marcher de son pas habituel et retentissant, il s’accroupit à la façon des singes et se prit à suivre le marquis en se glissant à travers les arbres, tantôt rampant comme une couleuvre, tantôt bondissant comme un singe, mais toujours prêt à demeurer immobile et blotti derrière une broussaille si le cavalier s’arrêtait ou se retournait. Le marquis fit halte à la porte du bûcheron ; le « ;
fou se cacha dans la broussaille et s’y mit à plat ventre, souriant de son sourire hébété.
Au bruit du cheval, le bûcheron et sa femme, qui prenaient leur repas du soir, sortirent précipitamment, aperçurent Contran et le saluèrent avec leur obséquiosité accoutumée.
— Êtes-vous seuls? dit le marquis en mettant pied à terre et en entrant dans la hutte.
— Oui, lit le couple hideux d’un signe de tète simultané.
Gontran ferma la porte, puis il attacha sur le bûcheron ce regard clair et dominateur qui descend toujours au fond des consciences timorées.
— Vous avez subi une détention, dit-il brièvement. Vous avez le mépris public contre vous, personne ne vous
emploie qu’à vil prix, et si vous le pouviez, n’est-ce pas? c'est-à-dire si vous aviez de l'argent, vous quitteriez le pays sur-le-champ.
— Oui, monsieur, dit le bûcheron, mais nous sommes si pauvres !
— L’argent qui vous manque, reprit Gontran, je puis vous le donner.
Les yeux de l’homme s’allumèrent, et Gontran comprit que, loin de se repentir, il était prêt à reprendre, pour un peu d’or, sa vie criminelle.
— Rassurez-vous, lui dit-il : en échange de vingt-cinq louis que je vous offre, je ne vous demande qu'un léger service.
— Pour gagner vingt-cinq louis, répondit le bûcherou, je ferai tout ce qu’on voudra.
— Très-bien, dit Gontran, je reviendrai ici dans quelques heures, et vous saurez ce que j’attends de vous.
Puis, sautant en selle, il dit au galérien en lui montrant les fontes de sa selle, d’où sortaient à demi ses pistolets : — Si tu me trahis...
— Je préfère les vingt-cinq louis, murmura le bûcheron.
Gontran se remit en route. Alors le fou, qui s’était tenu coi derrière sa broussaille, se releva, bondit avec la légèreté d’un chat, et suivit de nouveau le marquis.
La nuit, était venue, une nuit sombre et sans lune, une nuit d’été au ciel bleu foncé semé d’étoiles d’or ; aucun souffle de vent ne passait dans les arbres, la forêt était
DE L’OPl’ïli A in
silencieuse, et l’on percevait au loin le moindre bruit, chant d’un pâtre attardé ou cri d’une bête fauve au fond d’un taillis. M. de Lacy observait sa ioute avec une minutieuse attention afiu de s’y reconnaître au retour, et il se dirigeait instinctivement vers le parc, à l’extrémité duquel il avait donné rendez-vous à Marguerite.
Dix heures allaient sonner à l’horloge des Portes au moment où il en atteignit la clôture. Cette clôture, formée d’une haie vive, était percée de brèches nombreuses, œuvre du gibier ou des hommes.
Gontran attacha son cheval à un arbre, puis il se glissa par une de ces brèches dans le parc, se dirigea vers le banc de verdure où la veille il était. tombé aux pieds de Marguerite, et attendit la jeune fille dans la plus profonde anxiété.
La journée avait été mortelle pour mademoiselle de Pons, pleine de remords, d’hésitations et de terreurs. Partir, c’était jouer le bonheur de sa vie entière, foudroyer ce père à cheveux blancs qu’elle aimait avec tendresse, oublier toutes les pudeurs naïves de la femme pour les entraînements de la passion. Mais refuser de suivre Gontran, son Gontran bien-aimé, n’était-ce point aussi le perdre à jamais et devenir forcément, par l’etfet d’une
volonté île fer, la femme de ce vieillard qui la confinerait à tout jamais dans ce manoir où chaque bruit trouverait un lugubre écho, où le chant le plus gai se convertirait en chant fuhèbre?... Et puis elle avait juré... elle avait promis... Et à mesure que la journée s’écoulait, tandis que le soleil s’inclinait vers l’horizon, Marguerite se sentait frissonner d’épouvante et d’angoisse... Que faire? Elle aurait voulu que son père et son cousin revinssent... Mais ils devaient coucher à Montgory, et Gontran serait à dix heures au bout du parc.
La nuit vint, Marguerite crut qu’elle allait mourir... Elle s’assit devant un pupitre et écrivit à son père une longue lettre, qu’elle arrosa de ses larmes. Dans cette lettre elle demandait pardon à ce père qu’elle fuyait ; elle lui avouait son amour et ses douleurs, l’aversion secrète que lui inspirait M. de Montgory ; elle suppliait M. de Pons de ne la point maudire ; elle lui demandait à deux genoux cet époux de son choix et de son cœur, qu’elle aimait plus que la vie. Et l’heure passait tandis qu’elle écrivait, et aucun bruit de voix ou de pas ne retentissait dans le château, et le baron ne revenait pas...
Ah ! tandis qu’elle baignait de ses pleurs cette lettre d’adieu, s’il était revenu, ce père adoré, comme elle se fût précipitée dans ses bras, comme elle l’eùt enlacé en lui disant : — Gardez- moi , protégez-moi contre moimême...
Mais la lettre fut terminée, et M. de Pons ne parut point. Alors Marguerite se résigna à fuir... l’image de
l’homme aimé se dressa devant elle, l’image du père absent s’effaça...
Le sort en était jeté... Marguerite devait suivre Gontran.
Tout à coup dix heures sonnèrent. Elle étouffa un cri, comme si elle eût été frappée au cœur...
— 11 m’attend ! murmura-t-elle.
Et elle se leva, obéissant à une force inconnue qui semblait l’attirer vers son ravisseur. Elle jeta un châle sur ses épaules, et laissa toute ouverte sur la cheminée cette lettre qu’elle écrivait à son père. En quittant son boudoir, Mai’guerite traversa cette grande salle qu’on nommait aux Portes la salle des Ancêtres et où étaient appendus les portraits de famille. La jeune fille jeta un regard plein d’effroi et de prière à ces images de ses pères, et il lui sembla, tant elle était émue et troublée, que ces toiles muettes s’agitaient dans leurs cadres, que les yeux étincelaient de colère, que les lèvres remuaient pour formuler une malédiction... Et elle s’enfuit éperdue.
Peut-être eût-elle hésité encore, si, sur sa route, elle eût rencontré quelqu’un de ces vieux serviteurs à tète blanche qui font partie intégrante de la famille et ont presque le droit de rappeler au devoir par un blâme affectueux et sévère leurs jeunes maitres, quand ces derniers viennent à s’oublier... Mais l’escalier, le vestibule, la cour extérieure, étaient déserts, et la grille du parc tout ouverte. Marguerite se crut folle et perdit la conscience de son existence et de ses actions. Elle courut, guidée par
l'attraction mystérieuse, mais sans plus savoir- au juste où elle allait et ce qu’elle cherchait... Tout à coup un cri de joie se lit entendre, deux bras l’enlacèrent, l’enlevèrent de terre; elle sentit un cœur palpiter contre son cœur... Et Gontran la porta comme un enfant hors du parc et s’élança à cheval... Marguerite ferma les yeux et crut faire un rêve horrible.
M. de Lacy enfonça l’éperon aux lianes de sa monture; l’animal, hennissant.de douleur, bondit en avant et partit au galop emportant le ravisseur et sa proie. . . Marguerite s’était évanouie. r
Quand mademoiselle de Pons revint à elle, l’air frais de la nuit fouettait son visage et le cheval galopait toujours à travers les halliers, comme ce coursier de la ballade allemande qui portait Lénore et son amant trépassé... Une petite lumière brillait dans l’éloignement, à travers les arbres, et cette lumière semblait être le phare qui guidait le ravisseur. Marguerite ouvrit les yeux, reconnut le visage de Contran, penché sur elle avec une expression d’amour indicible, et se souvint.
— Mon père, mon pauvre père ! murmura-t-elle.
— Nous lui revendrons plus tard, répondit Gontran la serrant dans ses bras avec passion... nous lui reviendrons... et il bénira notre bonheur et notre union.
Marguerite étouffa uu soupir, et deux larmes roulèrent sur sa joue.
Le cheval continuait à galoper : bientôt il s’arrêta à la porte d’une cabane. Les deux bûcherons parurent sur le
DE L'O I'ÉRA
ÎSI
seuil, échangèrent un regard d’intelligence à la vue de la jeune fille, puis, sur un signe de Gontran, ils s’éloignèrent.
M. de Lacy voulait épargner à Marguerite la honte de rougir devant de tels misérables.
— Pardonnez-moi de vous avoir conduite ici, mais il faut absolument que nous y demeurions jusqu’à demain au soir, il le faut! et ce n’est que demain, à la nuit, qu’une chaise de poste nous attendra aù bord dn bois et nous conduira à Paris.
Mademoiselle de Pons contemplait avec stupeur cet intérieur misérable remplaçant tout à coup pour elle ce joli boudoir bleu et blanc où elle passait les journées pluvieuses aux Portes, et ses yeux s’emplissaient de larmes. Mais Gontran était à genoux, Gontran priait et suppliait, il parlait un langage de feu, il la regardait avec une indicible expression d’amour... D’ailleurs, n’était-il pas déjà trop tard pour rebrousser chemin ?
— Marguerite, dit enfin Gontran, vous êtes un ange et . vous demeurerez ange jusqu’à l’heure où Dieu, -par les mains d’un prêtre, aura fait de vous ma femme : regardez-moi comme votre frère.
Et M. de Lacy laissa la jeune fille seule dans cette pauvre chambre, et se coucha tout vêtu sur un banc, tandis que les deux bûcherons s’accommodaient d’un misérable grabat de feuilles sèches et de paille foulée.
Tandis que mademoiselle de Pons et son ravisseur, cachés dans la maison du bûcheron, voyaient avec une mortelle anxiété s’écduler la nuit et le jour qui devaient précéder leur départ définitif, le baron et son neveu le chevalier d’Asti avaient couché à Montgory. Le premier, harassé par une journée de chasse et l’esprit en repos autant que peut l’avoir un homme complètement heureux, s’était endormi de ce lourd et paisible sommeil qui suit les grandes lassitudes du corps. Le second, au contraire, au lieu de dormir, s’était esquivé par une petite porte du manoir donnant accès sur la forêt qui dominait Moutgory au levant.
Il était alors minuit, tout le monde était couché au château, et M. d’Asti était bien certain qu’on ne s’apercevrait point de son absence. Il prit donc ce qu’on appelait le le chemin du bois, c’est-à-dire cette route qui conduisait des Portes à Montgory par les hauteurs, et que nous avons vu suivre un jour à M. de Lacy et à Marguerite. Après avoir cheminé d’un pas rapide pendant une heure environ, le chevalier s’arrêta, et, posant deux doigts sur sa bouche, il siffla d’une façon particulière et assez semblable à celle qu’employaient les chouans durant les guerres de Vendée. Quelques secondes après, du fond de la vallée,
DK L’OPKRA
un coup de sifflet identique répondit à ce signal. Alors M. d’Asti s’assit sur une pierre posée à la lisière du chemin en guise de garde-fou et attendit.
L’endroit de la route où il se trouvait rasait le bord des rochers assez élevés en ce lieu et surplombant le cours de l’Yonne. Au milieu de ces rochers existait un petit sentier frayé par les bûcherons et les pâtres. Bientôt, par ce sentier, le chevalier vit monter, aussi rapidement que le per- • mettait son inclinaison presque à pic, un homme qui sifflottait un air de chasse entre ses dents.
— Julien! appela M. d’Asti.
— Me voilà, c’est moi, répondit le nouvel arrivant, qui sauta d’un bond sur la route et se trouva auprès du chevalier.
Si M. de Lacy eût été là, il eût reconnu son laquais de Clamecy qui devait le lendemain mettre à sa disposition la mystérieuse chaise de poste.
— Y a-t-il du nouveau? demanda M. d’Asti.
— Oui, monsieur.
— Quoi?
— J’arrive de Clamecy au galop.
— L'as-tu vu ?
— Sans doute. Il m’a promis cinquante louis, si je lui procurais la berline.
— Quand? »
— Demain soir.
— Où dois-tu l’attendre? s
— Al entrée des bois qui avoisinent la route de P... à Clamecy.
— Ali ! parfait! murmura le chevalier, je joue de bonheur, tout se réalise selon mes prévisions !
Un méchant sourire passa sur les lèvres du chevalier.
— Et elle ? demanda-t-il.
— Elle attend le signal pour se montrer au château.
— Très-bien: demain au matin, à neuf heures précises, elle peut arriver.
— Il est minuit, dit le laquais, je ne serai à Clamecy qu’au point du jour. J’ai le temps tout juste.
— Va, et hàte-toi.
Le laquais salua, redescendit le rapide sentier, et le chevalier, qui avait repris le chemin du château, entendit bientôt le galop d’un cheval s’éloigner dans l’espace.
— Ah ! mon cher marquis, murmura ironiquement M. d’Asti, je tiens ma femme malgré votre amour. Pauvre fou ! vous n’ètes réellement pas de force à lutter avec moi autrement que l’épée à la main, et, eu vérité, je ne crains point cette dernière alternative, car vous appartenez à l’association, et les loups ne se mangent pas entre eux...
Le chevalier rentra sans bruit au château. Or, tandis que M. de Pons dormait tranquillement et que son neveu caressait déjà le million que Marguerite apporterait en dot à son époux, l’insomnie veillait au chevet du vieux marquis de Flars-Montgory.
DE L’ÛPEKA
Los passions qui s’éveillent au déclin de l’àge sont plus terribles que celles qui traversent la jeunesse. Pendant quarante années, M. de Montgory avait vécu avec la haine du mariage et avait l'ait peu de cas des femmes. Mais, aujourd’hui, il avait pris au sérieux son rôle de mari ; il s’était mis à aimer Marguerite avec passion, avec délire ; il était devenu jaloux par avance, jaloux de son ombre, et il comptait les nuits et les jours qui le séparaient de son bonheur, comme le prisonnier compte les heures qui le séparent de celle de sa délivrance. C’était pour cela que M. de Montgory ne dormait pas et s’abandonnait à tous les rêves, à toutes les illusions de la jeunesse. Cependant, vers quatre heures du matin, après avoir longtemps savouré la perspective de ses félicités futures, M. de Montgory céda à une sorte de torpeur fiévreuse et s’endormit. Mais son sommeil agité, au lieu de continuer les douces rêveries de la veille, lui offrit au contraire les plus funestes images. Dans ses songes, l’amoureux vieillard se revit cassé et goutteux auprès de sa femme rayonnante de beauté et de jeunesse. Dans ce triste manoir où il était venu cacher son trésor à tous les yeux, il se revit seul, abandonné, au coin de son foyer solitaire, le front incliné, la rage et la honte au cœur... Elle avait fui... fui pour toujours, suivant un beau séducteur au langage doré, sans regret de ce toit conjual où il se mourait de désespoir. A cetle dernière image, M. de Montgory
s’éveilla frissonnant, les cheveux hérissés, le front baigné
de sueur. Le jour naissait, déjà de vagues rumeurs re-
tentissaieut dans le château, et les piqueurs faisaient les préparatifs du départ.
M. de Môntgory se leva, ouvrit sa fenêtre et plongea sa tète brûlante dans l’air du matin, tout en faisant su toilette de chasse.
— J’ai fait un rêve alFreux — murmura-t-il. — Heureusemeut , ajouta-t-il en se rassurant peu à peu , Marguerite est aussi sage que belle... et je serai le plus heureux des époux.
Comme il devait déjeuner avec sa fiancée, M. de Montgory apporta à sa toilette un soin tout particulier. Il chaussa bien la hotte forte à l’écuyère du veneur, mais il demanda à son valet de chambre son justaucorps grenat qu’il avait fait venir d’Angleterre. Ce justaucorps de chasse, sorti des mains du plus habile coupeur de Londres, avait fait l’admiration de tonte la société de Rallie- Bourgogne, dont M. de Montgory faisait partie.
Le vieux veneur passa en outre sa blanche culotte de peau de daim, fit donner un coup de fer à sa chevelure grisonnante, teindre en noir sa moustache. Ainsi sous les armes, M. de Montgory alla rejoindre ses hôtes, qui étaient déjà prêts et l’attendaient dans la cour où on amenait les chevaux tout sellés.
Le chevalier, dont tout le monde au château ignorait la promenade nocturne, prétendait avoir dormi comme un loir et se montrait d’une gaieté folle. Le baron était soucieux.
— Qu’avez-vous donc, mon oncle? lui demanda M. d’Asti au moment où le marquis les rejoignait.