CHAPITRE III
La Foi est rare.
Il viendra un temps où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais pressés par des désirs insensés et une démangeaison maladive des oreilles, ils s'environnei'ont de maîtres de leur choix , fuiront la vérité et se tourneront vers les fables. (Seconde Épître de saint Paul à Timolhée, C. IV, ff 3 et 4.)
La foi est rare, très-rare. Ne nous faisons pas illusion, nous approchons des temps malheureux dont le divin Maître a parlé : Quand le Fils de r Homme viendra, croyez-vous quil trouve la foi sur la terre ?
L'atmosphère que nous respirons dans cette grande capitale, que Ton respire dans le plus grand nombre des villes de nos provinces, que l'on commence, hélas! à respirer dans les campagnes de plusieurs de nos départements, est une atmosphère non-seulement d'indifférence religieuse, mais de mort spirituelle, mais d'incrédulité sinon raisonnée, du moins habituelle, dont nous ressentons tous plus ou moins la fatale influence.
La foi pratique est rare, très-rare, comme le prouve l'abandon presque universel des Sacrements, par les hommes surtout. Les hommes ! ils sont cependant les frères aînés de Jésus-Christ ; les premiers ils s'assirent h la table eucharistique en la personne des Apôtres. Auraient-ils, comme Esaii, vendu leur droit d'aînesse? Seraient-ils résolus à laisser à leurs compagnes et à leurs enfants les bénédictions de Dieu et le ciel? Se résigneraient-ils fatalement à la malédiction cl à l'enfer ?
La foi théorique est rare, très-rare, comme le prouvent, chez le plus grand nombre, une manière de penser entièreînent opposée à l'Évangile, des maximes absolument contraires aux enseignements de Jésus-Christ. Où chercher aujourd'hui la croyance simple, l'adhésion franche aux vérités que Dieu nous a révélées par Jésus-Christ, et que sa sainte Église nous enseigne?
La foi, en un mot, sous toutes les formes, est rare, si rare que je me demande involontairement si elle existe encore, en dehors d'un petit groupe d'élus.
Excluez du nombre des croyants ceux qui font profession ouverte d'incrédulité et de haine contre l'Église de Jésus- Christ.
Excluez ceux qui osent encore se dire religieux, mais qui se défendent d'être chrétiens !
Excluez ceux qui ne croient plus aux mystères, aux dogmes, aux miracles de l'Évangile ; qui vont disant bien haut que la foi humilie par trop leur raison ; qu'elle est bonne, peut-être, pour les femmes, pour les enfants, pour le peuple, mais qu'ils n'en ont nul besoin, parce que les lumières de leur intelligence et les instincts de leur âme leur suffisent pleinement pour se bien conduire.
Excluez ceux qui n'appartiennent au christianisme que par leur baptême et une première communion dont ils ne se souviennent plus ; qui, dans leur vie entière, viennent à peine quelquefois dans le temple, et toujours pour y prouver par une tenue incroyable qu'ils ne savent plus qu'une église est une maison de prière !
Excluez ceux dont l'âme est sensuelle et agitée par le doute, qui, comme les nuées vides dont parle l'apôtre saint Jude, sont ballottés par tous les vents des erreurs et des passions !
Excluez ceux qui croient machinalement, sans savoir ce
({u'ils croieut et pourquoi ils croient, dont l'instruction religieuse se traduit par une ignorance profonde, et le zèle religieux par une indifférence absolue !
Que restera-t-il ? Quand le Fils de rHomrae reviendra sur la terre, croyez-vous qu'il y retrouve la foi ?
Les fidèles croyants sont comme ces épaves que la tempête et le naufrage ont jetées éparses sur Timmense surface des océans.
Apparent rari nantes in gurgite vastot
Interrogez au hasard sur sa foi, non pas un homme ignorant et sans éducation ; mais un de ces savants, un de ces sages qui font le charme et la gloire de nos sociétés modernes !
Connait-il les premiers éléments de cette Religion sainte que ses pères honorèrent par tant de vertus? Pour s'en instruire, il faudrait y consacrer un temps précieux qu'il doit à des occupations incomparablement plus importantes !
Mais quelle est sa religion, quel est son culte? Si vous l'attendez, et qu'il daigne vous la faire, sa réponse tous glacera d'effroi. Vous vous croirez reportés au temps d'Athènes et de Rome. J'adore, vous dira-t-il, l'Être suprême, créateur et conservateur de l'univers, mais qui, tranquille au séjour de sa gloire, ferme les yeux sur les actions de ses créatures, trop peu dignes de fixer ses regards ! Voilà ses dogmes ! Il croit au Dieu illusoire qu'on osa appeler le Dieu des bonnes gens!
Je m'efforce de ne pas faire aux autres ce que je ne voudrais pas qu'on me fit ! Dans la poursuite de mes intérêts, je respecte autant que possible les intérêts d'autrui! Voilà toute sa morale !
Et cependant il est parfaitement content de lui-même, parce qu'il se croit et se dit honnête homme ! S'il entrait dans le temple, il irait droit à l'autel, le front haut, et il s'écrierait :
« Je vous remercie, 6 mon Dieu , de ce que je ne .suis pas comme le reste des hommes, voleur, injuste, égoïste, adultère! mais bon époux, bon père, bon citoyen ! » Il rirait avec dédain du publicain qui, prosterné à terre, se frapperait la poitrine et demanderait que Dieu lui pardonne, parce qu'il est grand pécheur ! Il s'inquiéterait fort peu de sortir du temple écrasé de la haine que Dieu porte au pauvre orgueilleux, tandis que le publicain rentrerait justifié dans son humble demeure!
Le pharisien honnête-homme! voilà le type caractéristique du dix-neuvième siècle.
La foi est rare, très-rare ! Mais sa rareté est un argument de plus en faveur de sa divinité : car c'est l'accomplissement palpable des prédictions de Jésus-Christ, et aussi des Prophètes et des Apôtres.
C'est l'éternelle histoire, racontée par Isaïe, de ces enfants, qu'on nourrit, qu'on engraisse, qu'on exalte, et qui finissent toujours par trahir, par mépriser leur mère!
C'est cette vigne de tous les âges ! On l'a entourée d'une haie tutélaire, on l'a purgée avec soin des cailloux qui obstruaient son sol ; on a bâti dans son sein une tour pour la garder et un pressoir pour extraire le jus de son raisin ; on la cultive avec amour, on l'émonde avec habileté, et au lieu de la vendange qu'on lui demandait, elle ne produit que des ronces et des épines.
Saint Paul a vu qiiMl viendrait un temps où les hommes ne supporteraient plus la saine doctrine ; où, poussés par .des désirs insensés, par une démangeaison maladive des oreilles, ils s'environneraient de maîtres de leur choix, fuiraient la vérité et se tourneraient vers les fables !
Jésus-Christ a dit : Quand je viendrai, croyez-vous que je trouverai encore la foi?... Dans les jours d'incrédulité
34 LES SPLENHErnS DE LA FOI.
générale qui précéderont la fin du monde, si Dieu, par amour pour ses élus, n'abrège pas le temps de Tépreuve, toute foi aura sombré !
La foi est rare, très-rare, nous Tavouons en gémissant, mais nous n'admettons pas avec nos [adversaires qu'elle soit désormais impossible, et qu'elle ait fui devant la science comme un oiseau de nuit fuit devant la lumière.
Tout récemment, un écrivain célèbre, membre de l'Académie française et sénateur, mort ! et comment, hélas ! écrivait à un jeune catholique libéral une lettre dont nous extrayons ces lignes qui nous ont vivement attristé, contre lesquelles nous protestons de toute l'énergie de notre âme :
« Qu'on en gémisse ou non ! la foi s'en est allée, la science, quoi qu'on dise, la ruine 1 II n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de Thistoire, armés de critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles bibles. Dans cette crise, il n'y a plus qu'une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vite, et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des convictions au défaut de croyances, et qui, tout en laissant au reste des croyances environnantes toute liberté, toute sécurité, prépare chez tous les esprits neufs et robustes un point d'appui pour l'avenir. Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles de l'enfance?»
La foi est rare ! Elle s'en va de plus en plus chaque jour l C'est vrai ! absolument vrai ! nous venons de le constater ! Et nous dirons bientôt franchement pourquoi elle s'en va ! Mais ce qui est fiiux, absolument faux, nous k* prouverons aussi jusqu'à l'évidence, c'est que la science ait tué et tue nécessairement la
foi! c'est que, nous l'avons déjà dit surabondamment, la morale indépendante qui n'est qu'un vain mot, si on la sépare de la religion naturelle, puisse fournir une planche de salut dans le naufrage, un point d'appui pour l'avenir.
Quand nous aurons bien établi que l'homme devient chaque jour moins sérieux, plus enfant, plus mauvais enfant, plus gamin, qu'on nous pardonne l'expression, on comprendra mieux ce qu'il y a de ridicule dans la folle prétention qu'un moyen de le moraliser est de le débarrasser des craintes puériles !
Ce qui tue la foi, ce qui infailliblement tuera la science, la morale, la civilisation, et nous ramènera forcément à la barbarie, c'est le matérialisme et la littérature matérialiste, dont notre faux prophète était un des apôtres les plus ardents. Estce que déjà la science française n'est pas considérablement amoindrie ! Est-ce qu'au sein de nos mathématiciens, de nos physiciens, de nos botanistes, etc., de la seconde génération, vous voyez se dresser une de ces grandes figures qui s'imposent et promettent de faire école? Les mathématiques s'en vont, la physique s'en va, la botanique est morte, etc. ! Voilà ce que nous entendons sans cesse répéter autour de nous.
Demandez aux grands et vieux maîtres, s'ils ne craignent pas pour la science, autant et plus que pour la foi, la fatale invasion du positivisme, l'excès d'audace de vos prétendus esprits vigoureux et sensés, armés d'une vaine critique, studieux, non pas des lois mais des faits de la nature, qui font de la science un temple sans Dieu, un corps sans âme, un chaos de phénomènes sans causes et sans but.
L'étude des sciences a absorbé ma vie ! Et ma foi est aussi vive qu'aux jours calmes de ma jeunesse bretonne! Et je sui's en mesure de démontrer, jusqu'à l'évidence, qu'il n'est dans la science la jjIus avancée, aucun fait, aucune théorie véritable en opposition avec la foi chrétienne et catholique !
Et je sens mieux chaque jour, que la foi qui n'est en réalité, je vais bientôt l'établir, que le télescope de ma raison et de mon cœur, agrandit dans une proportion énorme les horizons et les aspirations de la science !
Et je retrouve en moi plus que jamais les sentiments que j'exprimais en ces termes, il y a vingt-cinq ans, dans la première édition de mon Traité de télégraphie électrique.
« J'étais en septembre 184o, sur le pont de Londres, centre et point culminant de la civilisation matérielle la plus avancée qui fut jamais. Mon imagination était vivement exaltée par le spectacle, unique au monde, de ces centaines de bateaux à vapeur qui fendaient avec une vitesse excessive les eaux du grand fleuve ! de ces locomotives qui partaient en mugissant pour dévorer l'espace ! de ces lils métalli(iues envahis par la foudre, et qui jetaient vers tous les points de l'horizon des messages prompts comme l'éclair! de ces mille vomitoires plus élevés que les obélisques du vieux monde, et qui laissaient retomber sur l'immense cité les flots de leur fumée lugubre!
« Mais mon intelligence était plus éclairée que jamais des lumières de la foi !
« Mais mon cœur vibrait mieux que jamais à l'unisson des inspirations consolantes et éminemment humanitaires de la religion chrétienne !
« Mais je comprenais mieux que je ne l'avais compris jusqu'alors cet enseignement céleste! Gloire à Dieu! Paix aux hommes de bonne volonté! Le règne de Dieu peut seul amener sur la terre le règne de la justice et du bonheur! La seule vraie liberté est celle des enfants de Dieu et des frères de Jésus-Christ !
« Et voici le sentiment qui m'agitait.
« Plus encore par l'invention de la télégraphie électrique ((ue par l'emploi de la vapeur, l'homme est devenu géant. Or les saintes Écritures nous 'racontent qu'il l'a déjà été dans les
temps primitifs. Oui, il y eut autrefois une race de géants, et leur histoire si lamentable pourra, si nous n'y prenons garde, redevenir la nôtre. L'enfant de Dieu trouva belles les tilles de la terre! Un fol amour déprava tout à coup son cœur, et obscurcit sa raison. L'esprit arriva tristement à s'identifier avec la chair. Cette union insensée et criminelle produisit les géants !
« Et en effet, quand le génie de l'homme concentre toute son activité, toute son énergie sur la matière, quand il l'anime en quelque sorte de son souffle de vie divine, il devient comme un géant! Mais alors aussi, dans l'ivresse de son triomphe, il se croit Dieu ; il n'élève plus ses regards vers le ciel ; il se replie sur lui-même ; il s'incarne de plus en plus dans la matière, dont la masse finit en quelque sorte par l'absorber. Et bientôt commence une réaction affreuse ! La matière devenue reine énerve et subjugue son roi ! Asservi, abruti parles sens, l'esprit perd tout son élan ! La science s'éteint ! l'industrie meurt ! et la barbarie recommence ! »
C'est triste à dire, mais c'est comme le fatal résumé de rhistoire de l'humanité ! Aussitôt que l'ange de lumière étend ses ailes et vole vers une contrée nouvelle, pour lui apporter avec la foi le bienfait de la civilisation, l'ange des ténèbres sort à son tour de l'abîme, et va miner le sol qui devra, tôt ou tard, s'entr'ouvrir pour engloutir une nation corrompue!
La foi est rare, mais rare seulement dans les limites assignées d'avance, de telle sorte que sa rareté ne soit pas comme nous l'avons déjà dit une objection contre sa divinité !
Il est en effet une Église où la foi est encore saine et vive, dans des conditions qui sont pour elle une véritable splendeur! Une Église où le nombre de ceux: qui croient d'une foi sincère et pratique est relativement très-grand. C'est l'Église catholique, apostolique, romaine.
Jésus-Christ, son divin fondateur, en lui donnant pour chef
le chef même de son apostolat, avait dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. II avait dit encore : j'ai prié pour toi Pierre, afin que ta foi ne s'éteigne pas. Tu auras^ ton heure de défaillance, mais tu te relèveras promptenient, et, converti, tu confirmeras tes frères dans la foi. Enfin, en se séparant, pour monter au ciel, de Pierre et des autres compagnons de son apostolat, il leur avait dit : Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés, et voici que je suis avec vous^ tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles. Pierre et les apôtres sont allés, ils ont baptisé, ils ont enseigné, ils ont appris à garder les commandements, l'Église catlioli((ue a rempli et remplit encore le monde ! Et partout elle est une dans sa foi, une dans ses dogmes, une dans sa morale, une dans sa discipline, une dans sa liturgie. Splendeur, splendeur !
Les catholiques, qui croient, qui prient, qui communient sur toute la surface du globe, n'ont pas cessé de former une multitude imposante !
Les meneurs de la libre pensée, dans la grande Babvlone des temps modernes, avaient organisé pour le Vendredi saint, 20 mars i809, une manifestation impie. On s'était donné rendez-vous pour manger en plein air des viandes défenduesi C'était l'écho populaire et brutal d'une comédie aristocralique jouée l'année précédente au domicile du grand écrivain qui voulait (|ue la science eût pour toujours tué la foi. Malgré l'appel fait avec grand fracas par les journaux de la morale indépendante, le nombre des convives de ces monstrueuses agapes atteignit à peine le chiffre de huit cents; lei)lus grand nombre semblaient houleux do i^t' trouver ensemble; les quelques femmes cjui s"v étaient laissé enlrainer dsiiieiil à peine
lever les yeux, et peu s'en fallut que le banquet se terminât par une rixe violente !
Le saint jour de Pâques, 28 mars 1869, à 8 heures du matin, " la vieille et vaste basilique de Notre-Dame de Paris voyait agenouillés dans son sein trois ou quatre mille hommes, Télite de la société honnête, laborieuse, utile ! Les bras croisés sur la poitrine, le front incliné pensif vers la terre, le cœur ardent d'amour, ils se sont tous avancés vers la table sainte; ils ont tous reçu la divine hostie en s'écriant du fond de leurs âmes : Voiis êtes mon Seigneur et mon Dieu ! Et des larmes de bonheur coulaient de leurs yeux, et les voûtes antiques retentissaient du chant béni : Oh! qu'il est doux et agréable à des frères d'habiter ensemble sous les yeux et dans le cœur de Dieu : Quam bonum, et qiiam jucundum, habitare fratres in unum !
Et ce même spectacle grandiose et touchant était donné, à la même heure, dans toutes les cathédrales catholiques du monde entier.
Et à la même heure aussi, toutes les Églises catholiques retentissaient des chants d'allégresse des pieuses compagnes des hommes, qui venaient de leur côté recevoir le pain qui fait les forts, le vin qui tait les purs ! Splendeur, splendeur !
Mais voici un spectacle plus grandiose encore, et qui à lui seul sera désormais une des plus magnifiques splendeurs de la foi catholi(jue !
Le 11 avril 1819, au jour solennel de Pâques, dans la petite chapelle de sainte Anne des charpentiers, le jeune comte Mastaï, ordonné prêtre la veille, célébrait sa première messe, en présence de quelques parents, de quelques amis, des petits orphelins de Tata Giovanni, dont le pieux lévite avait pris tant de soins, et qui étaient si heureux de lui faire en ce beau jour un cortège d'honneur. Simple prêtre à Rame pendant quatre années, l'abbé Maslaï ne s'épargna aucune des fatigues du saint ministère.
(Je la prédication et de l'exercice d'une charité active. Devenu, en 1823, auditeur de Mgr Mazi, délégué et vicaire apostolique au Chili, il partagea pendant quatre années les difficultés très-graves d'une mission rendue impossible par le mauvais vouloir d'un gouvernement mal constitué. Revenu à Rome en 1827, et consacré évèque de Spolète, il gouverna cinq ans, et évangélisa en apôtre ce vaste diocèse, multipliant partout les œuvres de miséricorde , embellissant les églises pauvres à l'excès, rendant son éclat au culte amoindri. Délégué extraord'naire du souverain Pontife Grégoire XVI, dans cette même province de Spolète, lors de la violente insurrection du carbonarisme italien, il fit des prodiges de force et de douceur, désarma par son éloquence paternelle et persuasive les bandes révoltées avant que, pénétrant dans les villes, elles y missent tout à feu et à sang, et répara, comme par enchantement, tant ses largesses furent grandes, les maux que la révolution avait faits. Cette conduite héroïque le fit nommer, en 1832, cardinal évèque d'Imola, et sur ce nouveau théâtre son zèle se montra plus actif encore. 11 restaura sa cathédrale, le palais archiépiscopal et un grand nombre d'églises; il ouvrit une maison d'exercices spirituels ou de retraite annuelle pour [ses prêtres; fonda tour à tour un séminaire pour les jeunes lévites, une institution chargée de donner aux enfants pauvres la nourriture, l'instruction, l'éducation, un ouvroir pour les jeunes orphelines, deux écoles pour les enfants, un asile de la bonne nuit pour les vagabonds, un refuge pour les tilles repenties, etc., etc. 11 introduisit, en Italie, l'œuvre admirable de la propagation de la foi, releva les missions, rétablit les visites diocésaines, réorganisa les prédications d'Avent et de Carême, etc., etc. Pas un détail n'échappait à sa vigilance extraordinaire; et les obstacles qui se dressaient devant lui de toutes parts, n'ébranlèrent pas un instant sa constance invincible.
Une intelligence du bien, si haute et si large, un cœur si vaste et si bon, un caractère si noble et si affable, lui avaient conquis les respects et les affections de tous. A la mort de Grégoire XVI, le cardinal Mastaï fut appelé à lui succéder. Jamais souverain pontitîcat n'a été aussi long, plus glorieux et plus fécond. Trois grandes hiérarchies ecclésiastiques établies en Angleterre, en Amérique, en Hollande, et devenues comme le signal miraculeux du retour à la religion catholique d'un nombre immense de brebis égarées ! Cent seize épiscopats nouvellement érigés dans l'univers ; trente-deux délégations apostoliques confiées aux pieux missionnaires de la Propagation de la foi ; un très-grand nombre de missions parmi les nations infidèles ou dans diverses contrées de l'Orient, fondées ou rétablies ; sept concordats conclus avec divers gouvernements de l'Europe. Dogme de l'Immaculée Conception défini ; condamnation de toutes les erreurs de l'hérésie, du rationalisme, du traditionalisme, du libéralisme signifiée de nouveau au monde chrétien, dans des conditions de vigueur et de solennité extraordinaires ; canonisation d'un très-grand nombre de saints, avec des circonstances particulières qui caractérisent une inspiration vraiment di\ine, une entente surnaturelle des besoins impérieux des sociétés modernes; restauration d'une multitude de temples ; création d'une foule d'établissements d'instruction, d'éducation et de charité ; élan nouveau imprimé à la typographie catholique et à l'étude des lettres et des sciences; moyens offerts aux artistes les plus éminents de consacrer à la Religion les chefs-d'œuvre de leur art; droits du Saint- Siège maintenus avec une énergie indomptable contre toutes les passions et les haines conjurées; une immensité de maux soulagés, de douleurs consolées, etc., etc.; c'est le résumé fidèle des vingt-quatre années mémorables du souverain Pontificat de Pie IX.
42 LES SPLE>DEURS DE LA TOI.
Chez lui les qualités du corps sont en harmonie parfaite avec les qualités éminentes de l'esprit et du cœur. Tout son être respire une majesté douce et sans fierté aucune; son visage est noble et l)on, son regard limpide et serein, ses lèvres ouvertes et souriantes, sa parole vive et agréable, sa voix sonore et harmonieuse. Il marche entouré d'une atmosphère d'affabilité et d'amabilité.
Sa vie aussi est la vie du juste. Il se lève à six heures du matin, s'habille, fait une longue visite au Saint-Sacrement, célèbre le saint Sacrifice, et entend une seconde messe dite par un de ses aumôniers. Il donne audience au cardinal-secrétaire ]>our les affaires de l'Etat, au majordome du sacré Palais pour les affaires de sa Maison, lit les nombreuses lettres qui lui sont , adressées, et donne à son secrétaire particulier les instructions nécessaires pour répondre. En même temps il déjeune d'une simple tasse de café tempéré par du chocolat et d'un verre d'eau limi)ide. De dix heures à deux heures il donne les audiences officielles; et fait à deux heures son principal repas d'une simplicité, d'une frugalité extrême, dont la dépense est tout au plus d'un écu romain, à peine cinq francs. A trois heures il monte en voiture; arrivé hors des portes de la ville, il descend et fait h jiied un courte promenade, rendant aux plus pauvres le salut qu'ils lui donnent, adressant la parole aux plus petits, bénissant les vieillards, etc. 11 rentre entre cinq et six heures, et reçoit quelquefois jusqu'à dix heures. Pie IX alors récite son bréviaire, fait une prière fervente et prolongée, et va dans une humble chambre carrelée, sans meubles et sans feu, dormir du sommeil du juste, comme il a vécu de la vie du juste.
Cette digression était nécessaire, parce que la sainteté de la vie et la fécondité de l'administration de Pie IX, que je n'aurais pas eu occasion de rappeler ailleurs, sont une des splendeurs de la foi. Elles prouvent que Dieu esl toujours avec son
RARETÉ DE LÀ FOI. Ait
Ég-lise ; qu'il veille constamment sur elle, et qu'à mesure que les temps deviennent plus difficiles, il prend soin de hil choisir des chefs suivant son cœur, qui donnent l'exemple de toutes les vertus. Pie VI, Pie VII, Léon XII, Pie VIII, Grégoire XVI, Pie IX, quelle noble et glorieuse succession de saints ! Ces détails, enfin, feront mieux ressortir la portée du fait merveilleux que j'ai à raconter.
La cinquantième année du sacerdoce de Pie IX commençait le 10 avril dernier, le pieux Pontife devait célébrer le lendemain son Jubilé d'or, et la divine Providence avait décrété que cette fête intime serait le signal d'une manifestation extraordinaire, sans précédent dans les annales de rÉglise. La pensée d'organiser en faveur de Pie IX un glorieux triomphe, a surgi partout à la fois , en Europe, en Amérique, en Asie, en Afrique et dans les îles les plus lointaines. Comme l'étincelle des divines Écritures, qui envahit en un clin d'œil une immense étendue de roseaux, cette pensée a tout à coup rempli la terre. Des souscriptions sont partout ouvertes, et partout elles se couvrent de milliers de noms de toutes les classes de la société. Les bateaux à vapeur et les chemins de fer apportent à chaque instant de nouveaux dons. Les télégraphes électriques font succéder les uns aux autres les compliments empressés de tous les souverains, des rois de Belgique, de Prusse, de Bavière, de Grèce, de la reine d'Angleterre, des empereurs de France, d'Autriche et de Russie, du Gouvernement provisoire d'Espagne, etc., etc. Les légumes, les fruits, les fleurs, les tissus, les ornements, les œuvres d'art, les bourses ou cassettes pleines d'or, vont s'amoncelant sans cesse dans les salles d'exposisition du Vatican ; on évalue à plus de douze millions la valeur des objets offerts à l'admiration enthousiaste des Romains et des étrangers. Près de cent mille pèlerins sont accourus à Rome, et l'on voit se croiser en tous sens les groupes de
jeunes gens, élite de l'Italie de l'avenir, les processions de jeunes filles, les bandes des paisibles habitants des campagnes.
Le 11 avril 1869, à huit heures et demie, Pie IX monte à l'autel de la Confession de Saint-Pierre, en présence des cardinaux et des ambassadeurs, entouré de quatre-vingt mille chrétiens fervents, émus jusqu'aux larmes, et priant de toute l'effusion de leur âme. A la même heure, des millions de catholi(iuc's dispersés sur la surface de la terre, mais ne formant qu'un cœur et qu'une âme, recevaient la sainte Communion en actions de grâces, et bénissaient Pie IX. A Paris, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, à Vienne, en Autriche, l'élan des populations a été aussi enthousiaste qu'à Rome.
11 y a trois ans, un journal libre-penseur, qui compte quarante mille abonnés et deux millions de lecteurs, avait ouvert avec fracas une souscription à la statue de Voltaire, et réunissait à peine trente mille francs! En 1869, un journal détesté, parce qu'il est trop résolument chrétien et catholique, ouvre à son tour la souscription du Jubilé de Pie IX, et elle atteint en quL'l(|ues semaines le chiffre relativement énoi'me de trois cent mille francs ! Le Pontife-Roi a vaincu et humilié le Roi-Voltaire ! Splendeur ! splendeur !
Les cris d'indignation n'ont pas manqué. « Donner tant d'or à Pie IX, s'est écrié un journaliste mécréant et haineux, quand tant de pauvres n'ont pas le nécessaire. Exalter une collecte de trois cent mille francs, à l'heure même où un pauvre père de famille mourant de faim se jette dans la Seine. Quel scandale! Ah! qui me dira ce que Jésus-Christ pense de tant de prodigalité ! » Ce que Jésus-Christ pense ! Que vous vous faites l'écho insensé et malheureux de Judas l'Iscariote. Vous ne savez donc pas cette touchante histoire : Jésus, à la veille de sa Passion, (eh ! (jui sait si Pie IX n'est pas à la veille de son martyre !) avait accepté rhos|iitalité des ))i(Mix habitants de Béthanie.
Marie-Madeleine se lève, prend un vase rempli d'un' parfum de grand prix, le verse sur la tête et sur les pieds du divin Sauveur, quelle essuie aussitôt avec ses longs cheveux ; et la maison se trouve embaumée de cette odeur délicieuse. Madeleine, comme les fidèles de Pie IX, avait compté sans Judas, qui sï'crie indigné : Pourquoi cette perte inconsidérée, le parfum valait au moins trois cents deniers, et ces trois cents deniers auraient rassasié une multitude de pauvres. L'Évangile ajoute : Ce n'était pas que Judas s'inquiétât beaucoup des pauvres, mais il était avare et voleur. Il pleurait les trois cents deniers échappés à sa cupidité. Jésus-Christ, s'indignant à son tour, loua Marie-Madeleine de son généreux élan, et prononça cette parole simple mais profonde que nous ne saurions trop méditer : « Pourquoi attristez-vous cette sainte femme ? elle vient de faire une bonne action dont les miens lui seront à jamais reconnaissants. Vous avez toujours des pauvres avec vous, craignez que je ne sois pas avec vous toujours! » Oui, les pauvres sont, nous ne dirons pas une des grandes nécessités, mais une des plus désespérantes réalités du monde ! Et c'est un fait lamentable! le paupérisme va grandissant toujours à mesure que Jésus-Christ règne moins sur les âmes, que la foi en Jésus-Christ devient plus rare. Disons-le même, avec la certitude de n'être pas démenti, le jour où la foi aura disparu le paupérisme inondera et dévorera le monde. Voulez-vous, sinon éteindre, du moins conjurer le paupérisme, donnez à Jésus- Christ. Il est l'ami, l'avocat, le salut du pauvre ! Il veut, sous l»eine d'anathème, qu'on donne des aliments h celui qui a faim, des rafraîchissements à celui qui a soif, des vêtements à ceux qui 'sont nus, la liberté aux captifs, la santé aux malades, les consolations aux affligés. Ne voyez-vous pas surgir incessamment du sein de l'Église de Jésus-Christ des générations de bienfaiteurs de l'humanité qui dépensent en faveur des pauvres
tout ce qu'elles ont despiit, de cœur, de fortune, de forces de
vie. ï-ûûobole donnée àJésus-Christ ou, pour Jésus-Christ' au souverain Pontife, son vicaire et sou représentant sur la terre se centuplera au profit des pauvres. Et j'oserai évaluer à del centaines de millions ce que produira pour les pauvres l'élan magnifique imprimé à la foi catholique par l'ovation miraculeuse du Jubilé d'or.
Un des reproches les plus envenimés que l'écrivain dont je parle ose faire à Pie IX, est d'avoir canonisé Joseph Labre' Placer sur les autels les haillons et la besace de l'illustre mendiant ne serait rien moins h ses yeux qu'un attentat contre 1 humanité! L'intelligence asservie par les sens ne comprend rien au pensées de Dieu ! Pauvre homme I Quand Pie IX canonisait Joseph Labre, il obéissait évidemment à un entraînement divm ! Il voyait grandir le colosse du paupérisme au sein d'une société sans foi, et il voulait à tout prix sanctifier le pauvre en le glorifiant! Carie pauvre impie, désespéré, enragé, est pour la société un ennemi implacable. Ah ! ce qui devrait exciter vos colères si vous aimiez sincèrement l'humanité, c'est cette prodigalité satanique des hommes du jour, dans l'emportement de leurs caprices honteux. Qui dira les sommes énormes qu'ils jettent au vice sous toutes ses formes, à l'orgueil de la vie au luxe, à la gourmandise, à la luxure, au jeu,\'ic. Quicomplera les fortunes englouties dans les salons des courtisanes, les coulisses des théâtres, les orgies des soupers impurs. Le vice appelle le vice, la passion engendre la passion, et le vice et la passion vous les glorifiez, vous les encouragez, vous les inspii-cz, vous les soufflez dans toutes les âmes. Toutes vos colères sont pour la chanté chrétienne, j.oiir laumône catholique qui ont, elles aussi, leur contagion, mais leur contagion sainte et bienfaiLnte. La foi est rare, mais sa rareté est une jtreuve de sa divinité. Splendeur: splendeur!