CHAPITRE IV
Causes communes ou générales de la perte de la foi. "
l'esprit païe.\.
La cause fatale de la perte de la foi dans la proportion effrayante que nous avons constatée, et que nous déplorons amèrement, est renvahissement des idées païennes et révolutionnaires.
L'esprit païen a repris son empire au quinzième siècle, à l'époque de la Renaissance, et il continue ses ravages par l'enseignement littéraire qu'il n'a pas cessé d'inspirer et de dominer.
L'esprit révolutionnaire a fait irruption en 1789 par la déclaration des droits de l'homme, et il se déchaîne de plus en plus chaque jour.
De ce double envahissement des idées païennes et révolutionnaires, il est résulté que le monde est comme plongé dans une atmosphère profondément viciée, et en même temps violemment agitée, de sensualisme qui déborde de toute part, d'indépendance d'esprit et de volonté qui transporte toutes les âmes. Au sein de cette atmosphère perfide la foi n'a pas perdu seulement ses deux éléments essentiels , le sentiment et l'habitude
DU SURNATUREL, IC RESPECT ET l'aMOUR DE l'aUTORITÉ ; cllc CSt CU
outre tellement ballottée, discutée, insultée, traquée, qu'elle
s'affaiblit ou se perd nécessairement tous les jours davantage.
L'âme humaine, au dix-neuvième siècle, est comme un sol
ingrat et meuble à l'excès, tourmenté sans cesse à sa surface
par des vents impétueux. Le bon grain de rÉvangile, la foi, peut h peine y germer en donnant naissance à une tige grêle et molle. S'il arrive de loin en loin qu'il ait jeté d'assez profondes racines pour devenir un arbre, à une heure donnée, l'ouragan devient tellement irrésistible que l'arbre béni est cruellement arraché et brisé.
De nos jours, encore, les fidèles croyants sont comme Daniel dans la fosse, ou comme les enfants dans la fournaise. Pour les défendre des dents meurtrières des lions ou de l'ardeur des flammes dévorantes, il faut l'intervention miraculeuse de Dieu ou de son ange.
Je traiterai d'abord de l'esprit pa'ien et des obstacles invincibles que la foi rencontre dans le mode actuel d'enseignement et d'éducation, en prenant pour guide un écrivain dont j'admire sincèrement les convictions ardentes et le courage apostolique. Le paganisme dans l'enseignement est bien le ver RONGEUR des sociétés modernes; et si son livre (1) a excité tant de colères, s'il lui a valu tant de dédains, de plaisanteries et d'injures, c'est qu'il a mis sur l'abcès profond et caché son doigt inspiré, fer aigu, bouton de feu qui a fait pousser des cris violents, mais qui, peut-être, si on ne l'avait pas fatalement écarté, aurait pu guérir un mal énorme.
Je ne mêle cache pas, ce chajjitre est le plus délicat et le plus difficile de mon livre. J'ai à parler une langue inconnue, ou du moins complètement oubliée, qu'on n'entend plus, ou qu'on ae veut plus entendre, la langue du surnaturel. Le surnaturel, comme l'air de l'oiseau, comme l'eau du poisson, est un milieu
(1) Le veh rongeur des sociétés modernes, ou le Paganisme dans Véducation, par M«r Gaumc. — lri-8« de vii-414 pages. Paris, Gauine frères, 1851, i fr. 50.
La Rfcvoi.LTroN. Recherches historiques sur l'origine et la propagalion (lu mal en Kuropo, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, par Mgr Gaume, 12 vol. in-H». Paris, Gaume frères, 12 fr.
excellent par lui-même, que bénissent les êtres accoutumés à vivre dans son sein, mais que fuient et maudissent ceux que la nature ou l'habitude ont organisés pour d'autres milieux. Voilk le secret de la répulsion contre la foi qui va grandissant chaque jour; voilà aussi, disons-le en passant, ce qui doit nous rendre tolérant pour les personnes, alors même que nous détestons le plus les doctrines.
Quand un organe n'a jamais été, ou n'est plus excité depuis longtemps par l'agent naturel de son fonctionnement, il s'atrophie ou se paralyse. Les poissons et les crustacés qui vivenf. dans les rivières souterraines des cavernes géantes du Rentucky où la lumière n'a jamais pénétré, comme aussi les oiseaux aquatiques nourris dans les entrailles profondes et ténébreuses des salines de la Pologne, sont aveugles ; leur œil, abandonné à lui-même, est resté à l'état rudimentaire.
De même pour ceux que le malheur de leur naissance, leurs relations sociales, l'entraînement de leurs passions, la spécialité de leurs études, ou la multiplicité de leurs affaires, ont amenés dans un monde où la lumière de la foi ne peut plus les atteindre, la perception du surnaturel devie«nt comme impossible. Lliomme, animalisè a dit le grand Apôtre, ne perçoit pas ce qui est de l'esprH de Dieu ; c'est folie pour lui; il ne peut pas le comprendre, parce quil faudrait juger par Vesprit, et quil s'est fait chair. L'œil de son intelligence, si tant est que la cécité ne soit pas complète, est comme un œil malade que la lumière éblouit, fatigue et blesse.
Les hommes éclairés qui, dans le domaine de la nature des sciences et des arts, croiraient que vous les insultez si vous leur parliez d'un dîner sans cuisinier, d'une montre sans horloger, d'un tableau sans peintre, d'une statue sans sculpteur, d'un poëme sans'poëte, d'un livre sans auteur, sans compositeur, sans imprimeur, avalent comme l'eau l'énormité de
ëO LES SPLENDEURS DE L\ FOI.
l'univers sans Dieu, des merveilles de Torganisation sans mécanicien suprême, des phénomènes et des lois du mouvement et de la vie sans premier moteur, sans souffle créateur, sans législateur souverain. Dès que vous les sortez du petit inonde dans lequel ils se sont enfermés, le système absurde des effets sans cause est le seul que leur raison accepte; ils se sont }ilacés sur le terrain de l'impossible, et sur ce terrain, c'est le faux qui a raison, le vrai qui a tort.
Tout ce qu'il y a pour nous de plus simple, de plus naturel, -de plus absolument certain , de plus essentiellement nécessaire, l'existence de Dieu, des esprits bons et mauvais, de notre âme immortelle, de la vie future, de l'éternité bienheureuse ou malheureuse, etc., tout cela est pour eux inintelli- £;ible ou ridicule. Autant parler à un aveugle-né de la lumière ot des couleurs, à un sourd de naissance des sons et de la mélodie ! S'ils avaient au moins la modestie de l'aveugle et Au sourd! Ceux-ci ne méprisent pas, ne plaignent pas leurs frères plus heureux qui voient et qui entendent; ils leur reconnaissent le droit de pleurer sur leur sort !
Pour donner une idée de l'influence des milieux, de l'habilude et de l'éducation sur nos jugements et nos idées, qu'il me soit permis de recourir à un exemple qui nous ramène à l'envahissement de l'esprit païen.
Fénelon était tellement identifié avec les beautés classiques d'Athènes, qu'il n'a pas hésité à formuler dans ses lettres sur l'éloquence ce jugement vraiment étrange. « Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique crurent sans doute surl>assef les architectes de la Grèce. Dans un édifice grec tout est simple, tout est mesuré, tout est réglé par l'usage, limité par la vraie raison. Au contraire, l'architecture gothique élève .sur des piliers très-minces une voûte immense qui monte jusyfju'aux cieux ; tout est découpé comme du carton, tout est à
jour, tout est en Tair. N'est-il pas naturel que 1q,s premiers architectes gothiques se soient flattés d'avoir surpassé par leur vain raffinement la simplicité grecque !... Lucain devait naturellement croire qu'il était plus grand que Virgile ! Sénèque jiouvait s'imaginer qu'il brillait bien plus que Sophocle ! Le Tasse a pu espérer de laisser derrière lui Virgile et Homère ! » Ainsi les auteurs géants de ces magnifiques monuments, qui dans notre siècle sans foi excitent une admiration unanime et enthousiaste, aux yeux du spirituel auteur du Télémaque, livre chrétien sous une forme, hélas! toute païenne, étaient aux architectes de la mythologie ce que Lucain est à Virgile, Sénèque k Sophocle, Le Tasse à Homère ! Entrons en matière.
La religion chrétienne avait vaincu le paganisme, la force brutale, le sophisme et l'hérésie ; elle avait enfin conquis le monde ! Au milieu de l'abrutissement le plus honteux des esprits et des caractères, au sein d'un empire gouverné par des eunuques et envahi par les Barbares, les Pères de l'Église, Athanase, Arabroise, Augustin, sont devenus les échos élo- (juents et écoutés de la doctrine la plus pure, de la morale la [dus sublime. Leur génie est seul debout dans la décadence universelle. Ils se dressent comme des fondateurs au milieu des ruines. C'est qu'ils sont en effet les architectes du grand édifice religieux et politique de l'avenir. L'empire romain s'est écroulé; l'Europe est civilisée par l'Évangile.
Il reste encore à déraciner un dernier fond de sauvagerie et de rudesse; mais déjà la société est chrétienne dans son langage, dans ses institutions, dans ses lois, dans ses arts. L'élan est donné aux esprits, aux intelligences et aux imaginations. Les passions sont encore vives et brusques ; les vieux levains du paganisme ne sont pas absolument étouffés; ils
fernicntont même dans le sanctuaire de l'Ei;liso, au sein dir clergé, dont les mœurs ne sont pas toujours éditiantes ; mais la foi domine tout, et par elle le scandale est £i[randement amoindri. Chacun se rappelle cette parole du divin Maître, qui souffrit Judas dans sa société : Faites ce qu'ils vous disent,^ et ne faites pas ce qu'ils font.
Roi du monde pendant près de mille ans, le christianisme, pour exprimer ses pensées plus simples, i>lns douces, plus élevées, plus profondes, s'est fait une langue à lui. Ce n'est plus le culte absolu de la forme, nécessaire au paganisme pour cacher la crudité et la pauvreté du fond ; la forme au contraire s'efface autant que possible pour ne pas reporter au second plan la majestueuse beauté du fond. Une foule de génies^ saint Léon le Grand, saint Grégoire le Grand, saint Anselme, Bèdo le Vénérable, Lanfranc de Cantori>éry, saint Bernard, saint François d'Assise, saint Bonavcnture, saint Thomas d'A(|iiin rendent populaire l'expression parfaite des idées et des sentiments chrétiens.
Les chants des trouvères, les fal^liaux, les romans de chevalerie, les poésies de Dante et de Pétrarque ouvrent à l'imagination et à la littérature des horizons nouveaux.
Dès les premiers siècles du moyen âge, le monde chrétien avait déjà créé des chefs-d'œuvre d'art ; mais au commencement du xi" siècle, on le voit comme saisi d'un enthousiasme divin. Une rivalité sublime s'établit entre tous les peuples, c'est à qui élèvera les plus beaux monuments. Jamais les Romains ne fiFent couler pour bâtir leurs gigantesques, mais lourds édifices, leurs aqueducs, leurs cirques, leurs amphithéâtres, des flots d'or aussi abondants que ceux (lue nos pieux ancêtres firent couler i^our élever leurs cathédrales et les orner. Trois siècles sont à peine écoulés que l'Europe aj^parait aux regards éblouis resplendissante d'œuvres inconq)arables d'archilec-
ture, de sculpture, de peinture, de ciselure. De grands inconnus lancent dans les airs les nefs, les tours, les flèches gothiques aux proportions gigantesques mais parfaitement harmonieuses. Les sculpteurs, animés d'un souffle divin, découpent en dentelles des myriades d'aiguilles dont la pointe effilée semble lancer la prière vers le ciel, et font jaillir de la pierre ou du marbre des peuples entiers de statues admirables par la majesté (le la pose, le naturel des draperies, la sublimité et la finesse <les tètes parlantes. Le pinceau des peintres, de Cimabué, de Fra Angelico, de Pisani, de Giotto, de Bellini, de Hemmelinck, d'Albert Durer, de Vanucci, etc., écrit d'une façon magistrale la merveilleuse épopée du Christianisme, et porte Texpression des physionomies à une perfection désespérante. Les mosaïstes font des pavés, des voûtes et des fenêtres de nos temples des parterres émaillés de fleurs et de dessins aux mille couleurs ; les peintres verriers racontent les récits de l'Évangile en traits de lumière et de feu ravissants et inimitables. Les ciseleurs, les oricvres, les bijoutiers, les brodeurs rivalisent tant d'ardeur et de succès, qu'il n'est pas une humble église, un pauvre monastère qui n'ait son trésor d'objets d'art. L'Occident devient un immense musée, musée chaste et moral de chefs-d'œuvre inspirés par un art surhumain.
Fille docile de la foi, et prenant pour point de départ les vérités qu'elle a apprises à cette école infaillible, la raison cherchait à découvrir leurs rapports cachés, faisait ressortir leur richesse et leur variété infinie, leur demandait des applications fécondes en résultats utiles. Étroitement unies, les sciences formaient une famille {jarfaitement subordonnée. La théologie était la mère et la reine; les autres sciences étaient ses filles et ses sujettes. La mère commandait et imprimait la direction ; les filles travaillaient chacune dans leur sphère pour le bien commun. Delà, ces synthèses grandioses qui font des
œuvres de saint Augustin, de saint Anselme, d'Albert le Grand, d'Alexandre de Halles, de saint Isidore, et surtout de saint Thomas d'Aquin, de vastes aurores qui illuminent de leur éclat toutes les questions les plus abstraites de l'ordre religieux, politique, civil et domestique. Héritières de la philosophie des Pères de l'Église, appuyées sur des croyances inébranlables, unies et fermes dans des 'principes certains, les sciences de raisonnement atteignent dans des travaux séculaires une grandeur et une étendue qui depuis n'ont jamais été égalées. La philosophie était alors un flambeau lumineux qui éclairait d'un jour splendide toutes les questions relatives à Dieu, à l'homme, aux sociétés. Il ne restait plus qu'à sonder les mystères du monde matériel et vivant, et déjà l'on voyait apparaître- à l'horizon les fondateurs de la chimie, de la physique, de l'astronomie et de la physiologie modernes, Roger Bacon, Raymond Lulle, Paracelse, Guttemberg, etc. Le génie de l'homme avait déjà conquis la boussole, la i)0udre à canon, l'imprimerie, etc.
En résumé, le moyen âge ou mieux, car c'est son véritable nom, I'age de foi, tant rabaissé, tant calomnié, avait la véritable grandeur. On chercherait en vain dans l'histoire du monde entier un roi plus grand que Charlemagne ou plus parlait que saint Louis; un génie plus profond et plus universel que saint Thomas d'Aquin ; un écrivain plus entraînant, un orateur plus éloquent que saint Bernard; des monuments plus vivifiés par l'esprit chrétien que nos vieilles cathédrales; des décorations plus resplendissantes, mieux inspirées, plus instructives que les verrières de nos basiliques ; plus d'élan généreux et de courage véritable que chez les croisés; plus d'intrépidité chevaleresque que chez les ordres militaires et hos])italicrs ; plus d'abnégation et d'amour pour le peuple que chez les Frères mendiants ; plus de charité sublime que chez les
religieux voués à la rédemption des captifs. Non, jamais on ne vit tant de grandes créations et tant de grands hommes, par la raison qu'il n'y eut jamais tant de saints aux vertus héroïques.
Le paganisme est complètement vaincu et comme effacé de la terre. On avait vu se réaliser autant qu'il est possible ici-bas le règne de Dieu, le règne de Jésus-Christ qui dirigeait, gouvernait, commandait par sa sainte Église. L'Europe entière se montre envers elle pleine de soumission et d'abandon filial dans sa foi, dans ses mœurs publiques et privées, ses institutions, sa philosophie, ses arts, son langage, etc. C'est véritablement le champ du père de famille parfaitement épuré, profondément labouré , richement fumé , ensemencé avec un soin extrême. Tout semble promettre une moisson abondante.
Hélas ! quelques années plus tard, ces brillantes espérances menacent de s'évanouir. Trop confiants, les gardiens du champ se sont endormis ; l'ennemi est venu et il a semé l'ivraie à pleines mains. Rien ne parut d'abord, mais quand les tiges eurent grandi, que les épis se furent formés, le froment se montra envahi par la mauvaise herbe. Les sentinelles effrayées coururent au père de famille et lui crièrent de loin : N'aviezvous pas ensemencé votre champ avec du bon grain? sans aucun doute! D'où vient donc qu'il surabonde d'ivraie? C'est l'œuvre de l'ennemi, de l'esprit païen, qui attendait patiemment l'heure à laquelle il pourrait prendre sa revanche.
Vers 1453, chassés de Çonstantinople qui vient de tomber sous les coups de Mahomet II, des Grecs lettrés viennent en grand nombre à Florence, apportant les œuvres de la philosophie, de l'éloquence, de la poésie, de l'art païen, dont ils sont admirateurs enthousiastes, et s'écriant pleins d'un orgueil fanatique : Barbare, instruis-toi ! L'Europe était alors travaillée par l'esprit de révolte, suite du grand schisme d'Oc-
cidont ; un immense écho répondit à la voix séduisante des nouveaux apôtres. Quelques années se sont à peine écoulées qu'il n'est plus question que des écrivains et des artistes de Rome et d'Athènes, des œuvres des siècles d'Auguste et de Périoies. On salue à grands cris ce qu'on nomme la Renaissance, et re qui n'était en réalité ({uuu retour fatal au paganisme.
On connaît l'arbre à ses fruits, jugeons à ses fruits l'arbre de la Renaissance, voyons rapidement ce qu'il produisit dans le domaine de la littérature, des arts, de la philosophie, des snences, de l'enseignement , de la religion. Mais laissons d'abord un écrivain distingué, 31. Michiels, exprimer avec éloquence un étonnement que nous ne saurions pas assez déplorer {Revue contemporaine, livraison de janvier 1853, p. 632). « Pour l'homme qui réfléchit, c'est un spectacle curieux de voir la civilisation gréco-romaine frappée à mort et ensevelie par le christianisme, sortir lentement de son tombeau, pleine de rancune et altérée de vengeance, fondre à son tour sur son ennemi, le harceler, le combattre sans relâche, le pousser devant elle la pointe de l'épée dans la gorge, et le précipiter enfin dans l'abime du protestantisme, du philosophisme, du voltairianismc et enfin de la Révolution, Quel singulier retour de fortune ! Quel bizarre effet de la grande loi de bascule ([ue l'an retrouve partout ! 11 n'est pas moins curieux de voir la France employer d'abord le fer, la llamme, la roue et le gibet pour oomprimor chez elle la réforme, puis l'accepter sous un costume «l'emprunt, et laisser les philologues, les antiquaires, les poêles, les moralistes, les conteurs, les dramaturges répandre dans les esprits le doute, l'amour de la licence, le sensualisme, les princijM's anlichréliens des penseurs grecs. Choyer ainsi son adversaire, j)artager avec lui l'eau et le feu, la table et la couche, parce qu'il a pris un autre nom, revêtu un autre habit! Voilà ce ({ui s'appelle montrer du discernement ! Et ce qui doit
CAUSES DE LA PERTE DE LA FOI. ESPRIT PAÏEN. o7
paraître plus extraordinaire encore, c est que le clergé, maître de tout renseignement, lui ait ouvert ses portes, offert un siège auprès du foyer, remis les clefs du logis!. Pouvait-on s'at'tendre à ce que les chefs mêmes de la religion la livreraient sans défense au polythéisme et au scepticisme déguisés? »
Dès qu'on eut étudié et commenté sans relâche les œuvres littéraires des anciens, on adopta leurs principes, on se pénétra de leur esprit, et une immense révolution s'opéra dans les idées. Le beau et le merveilleux des Livres saints furent à jamais condamnés; le génie moderne se mit à la remorque de Testhétique païenne, et il en résulta une littérature qui dégi'ade le talent en l'abaissant au rôle de copiste nécessairement
maladroit ^1).
Le mouvement païen devient immense et il entraîne tout. Ce fut un engouement universel. La mythologie païenne envahit les lettres et monte sur les théâtres. Elle étale aux regards, elle fait retentir aux oreilles, eiie insinue dans les âmes des tableaux, des principes, des sentiments tout charnels. Les maîtres de rantiquité deviennent les régulateurs suprêmes des mœurs et du goût. «Cicéron, s'écrie Erasme, un des coryphées de la Renaissance, par sa divine éloquence et sa sainteté (la sainteté de Cicéron !), me rend meilleur. » Le fanatisme païen s'est- emparé des esprits : la littérature est païenne, la poésie est païenne, la langue même est païenne.
Les arts à leur tour subissent une direction plus païenne encore. Le pinceau des peintres n'est plus inspiré que par les divinités et les fables du paganisme. Les dieux et les déesses de l'Olympe, dans un état de nudité complète, ornent les gale-
(1) Quelle peut être, en effet, chez un poëte chrL'lien, l'inspiration qui Icnlraine a redemander la vie de son protecteur, de son Mécène, au CKNDRE i.E CKRi;s? Lamartine est beaucoup moins païen, et voda pouniuoi son lyrisme l'emporte tant sur celui de J.-B. Rousseau.
rie^ et les musées publics ou secrets des palais des grands. Ce sont partout des Vénus, des Nymphes, des Grâces, etc. La sainteté des tenii>les du vrai Dieu est elle-même outragée. Les anges deviennent des génies nus ; les saints, les saintes, les vertus sont des hommes et des femmes à peine vêtus. Quelle masse de chair, par exemple, que ce trop célèbre tableau du jugement dernier de Michel-Ange ! Ne dirait-on pas les géants entassant Pélion sur Ossa, et s'arrêtant effrayés devant la colère de Jupiter tonnant! Entrez dans le sanctuaire par excellence de Tart païen de la Renaissance, le palais Pitti à Florence , formé de douze salons consacrés chacun à une divinité païenne qui resplendit au plafond avec ses attributs impurs. Quelle perfection inimitable dans les sujets profanes ! La régularité des proportions, le naturel des poses, l'expression des physionomies, la vérité et la richesse du coloris, la beauté des formes, la finesse du sentiment, rien, absolument rien ne laisse à désirer. Mais pour les sujets religieux quel douloureux contraste ! Le peintre les a faits à son image, ou plutôt à l'image de ses modèles païens. Les saints, les saintes, les anges, les martyrs ont un air de famille avec Apollon, Jui)iter, les héros et les héroïnes de l'antiquité. Partout l'inspiration païenne, partout la chair qui, se détachant avec effronterie, fait baisser les yeux de l'innocence et rougir la vertu. A partir du Pérugin ou des premières années de la Picnaissance, il n'est pas une toile qui prie, qui fasse vibrer les cœurs à l'unisson des sentiments chrétiens, qui crie Sursum corda!
La sculpture à son tour reproduit à l'cnvi les dieux et les déesses en bronze, en marbre, en pierre, en terre cuite, en plâtre. Jupiter, Apollon, Vénus, les Grâces, les Nymphes, les Satyres se dressent triomphants sur les places des cités, décorent les fontaines, peuplent les promenades publiques, embel-
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lissent les parcs et les jardins ; trouvent un piédestal jusqu'au sein du foyer domestique, etc., etc. La gravure enchérit encore sur la peinture et la sculpture. Elle multiplie à l'infini les apothéoses de la sensualité et du vice.
On le voit donc, dans la littérature et dans les arts, c'est une révolution complète ; la résurrection universelle des mœurs •dissolues, la glorification de la chair. Or, quel est l'ennemi le plus implacable de la foi? la chair. C'est toujours par le triomphe de la chair que l'homme arrive à l'incrédulité. L'impie dit dans son cœur dépravé, avant de le dire dans sa raison égarée : il n'y a plus de Dieu. La chair est faible à l'excès et ses inspirations sont mortelles. Ses œuvres, a dit le grand apôtre, sont fatalement la fornication, l'immondice, l'impudicilé, la luxure, les jalousies, les dissensions, les colères, l'homicide. Et saint Pierre ajoutait : Ceux qui suivent la chair deviennent comme des animaux sans raison, épris d'euxmêmes, contempteurs de l'autorité, audacieux et révoltés. Quand Dieu, se repentant d'avoir créé le genre humain, résolut-il de l'anéantir? Quand l'homme se fut fait chair! Qui pourrait dire le nombre immense d'àmes auxquelles le débordement de l'esprit païen arracha et arrache encore chaque jour h foi chrétienne et catholique.
Le Pontife h jamais célèbre qui se fit le protecteur déclaré des lettres idolâtres, qui n'hésita pas à payer cinq mille francs, somme alors énorme, le manuscrit des premiers livres de Tacite, qui célébra par des fêtes enthousiastes la découverte de quehpies statues de l'antiquité, qui mérita qu'on donnât au siècle de la Renaissance le nom de siècle de Léon X ou de Médicis, qui se laissait dire par les poètes de son temps qu'il était souverain Pontife par les décrets des Dieux immortels, vécut assez pour voir les conséquences effrayantes de sa fatale légèreté, et pour entendre le terrible reproche que le pieux
ot savant cardinal Pallaviciui ne craignit pas de lui adresser : « Vous avez manqué à votre devoir en négligeant l'étude des lettres chrétiennes. Vous avez aggravé votre faute en vous livrant avec passion au culte frivole de l'antiquité. Vous portez la juste peine de celte double faute dont les conséquences désastreuses sont retombées sur l'Eglise elle-même. » On ne saurait le nier, en effet, la Renaissance a été la mère de la prétendue Réforme protestante. Les réformateurs Luther Zwingle, Calvin, Mélanchton, Henry VIII, étaient non pas des théologiens ou des philosophes, mais des littérateurs ou comme on les appelait alors, des humanistes passionnés pour les auteurs païens, adorateurs de la chair, insurgés contre les lois par trop sévères pour eux de la discipline religieuse, de l'abstinence, de la continence, du célibat, de la sainteté du mariage. Erasme, si bavard et si bruyant, allait répétant partout et sur tons les tons : « La Renaissance est l'œuf, la Réforme est l'oiseau qui en est sorti. » Zwingle a dit luimême : «Les nouvelles lumières qui se sont répandues d.-puis la renaissanTe des lettres affaiblissent la crédulité du peuple, en ouvrant les yeux sur une foule de superstitions, et l'empêchent d'adopter aveuglément ce que lui enseignent les prêtres. » Le courageux syndic de la Faculté de théologie de Paris en 15-26, Béda, disait bien haut : « C'est par les Lttrés ennemis jurés du moyen âge et fiers de leur chef (Erasme), que l'hérésie se répand. Parce qu'ils ont une certaine teinture des belles-lettres, ils se croient capables de raisonner de toutes les sciences sacrées. Grâce à cette tacli(iue, le mal gagne et d.M ient d autant plus incuiable (jue les médecins appelés à le guérir, <i'est-à-dire l.-s maîtres de la religion sont traités de théologaslres par ces humanistes qui les méprisent, comme des hommes complètement ignorants de ce qu'ils rnseigneut. Le but de ces grécisants est de se faire passer pour les véritables maîtres de
la science sacrée. Nous, disent-ils, nous étudions les Écritures dans les textes originaux..., nous lisons les ouvrages des anciens docteurs... Voilà les titres que se décernent les humanistes...; en même temps ils qualifient les docteurs de Técole . de robins, de crasseux, d'ignares en fait de belles-lettres, et ' pour cela d'ennemis des lumières. »
Enfin un historien protestant, Buhle, a écrit : « Cette révolution mémorable que Martin Luther, Philippe Mélanchton et leurs amis ou sectateurs commencèrent en 1517, fut amenée par le perfectionnement de la philosophie, suite de la Renaissance des lettres. « Et il ajoutait : « Semez des humanistes, vous recueillerez des protestants. » Il n'est pas un historien sincère qui ne dise avec un écrivain moderne, M. Alloury : c( pour amener un incendie, la torche de la réforme a dû s'allumer au flambeau de la Renaissance. »
Voilà donc quel fut le premier exploit de l'esprit païen ressuscité. 11 arracha à la foi chrétienne, à travers des flots de sang et des torrents de feu, la moitié de l'Europe, l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la Suisse, le Danemark, la Suède et la Norwége. Je dis à la foi chrétienne, et non pas seulement à la foi catholique, parce que le venin de la réforme, le dogme fatal de l'infaillibilité des saintes Ecritures laissées, en dehors de toute autorité, à l'interprétation individuelle, est un poison mortel qui tue la foi à sa racine. Les nations protestantes sont des nations chrétiennes, plus chrétiennes même que notre France, dont on peut presque dire qu'elle ne l'est plus : les rois de Prusse et d'Angleterre, le président des Etats-Unis, aujourd'hui encore, convient leurs peujdes, au nom de Jésus- Christ, à des prières publiques, h des jeûnes universels, ce qu'on ne permettrait pas à l'empereur des Français. Mais si ces nations sont chrétiennes, l'immense majorité des individus ou des âmes ne l'est plus. Le socinianisme, c'est-à-dire la
62 l:s sple>deurs de la foi.
négation de la divinité de Jésiis-Clirist et de tous les mystères de la religion chrétienne, de fait, a tout envahi. En exaltant la foi au point de vouloir qu'elle justifie sans les œuvres, on l'a réellement éteinte. Ce que nous affirmons ici est l'expression d'une conviction sincère, résultat d'un lon"^ st\jour en Allemagne et en Angleterre, et de rapports intimes avec les hommes les plus éclairés de ces deux grands pays.
Prenons-y garde. Les nations qui ont leurs vertus et leurs vices, ont aussi leurs récompenses et leurs châtiments non moins que les individus. L'ajjostasie, comme nation, de notre chère France pourrait amener des catastrophes qui seront peutêtre épargnées à l'Angleterre, à l'Allemagne, et à l'Amérique !
Les réformateurs étaient adultes quand le vertige de la Renaissance les saisit ; l'esprit païen n'avait pas encore corrompu à sa source les jeunes générations, et, par conséquent, ces millions d'âmes violemment arrachées à la foi ne pouvaient être que le commencement des grandes douleurs.
C'est l'enseignement qui fait les générations. Le jeune homme demeure en général ce qu'il est en quittant les bancs de l'Ecole : Adolescens juxta viam suam , etiam cum senuerit non recexlet ah ca. Un poète païen a dit :
Quo scmel imbuta fiieril, recem, testa diu servabit odorcm.
la terre encore molle conserve longtemps l'odeur du parfum dont elle fut d'abord imprégnée. Ce que le proverbe français traduit jiar trop crûment : La caque sent toujours le hareng. Les sages de tous les temps l'ont dit : C'est l'éducation qui fait l'homme, qui fait la société civile et religieuse. Non parùm scd toluni est quâ quisque disciplina imhuatur à puero, a dit un des grands maîtres de l'art des arts, l'art de
former les esprits et les eœurs : Ars artium regimenjanimarum. Les doctrines et les règles dont chacun a été imbu dans sa jeunesse, ne sont pas peu de chose, elles sont tout. Les Juifs, quoiqu'ils aient la conviction intime de l'abolition de leur loi, ne se convertissent pas, parce qu'ils sucent avec le lait le venin de l'erreur, que les extravagances du Talmud s'identifient avec eux dès l'enfance! Les Musulmans et les Tartares sont inconvertissables, parce qu'ils n'ont qu'un livre, le Coran ! Les hérétiques et les schismatiques grecs restent obstinés dans leurs superstitions et leurs croyances insoutenables, parce que le martelage d'une éducation exclusive leur a pour ainsi dire rivé dans la tête les fausses opinions de leurs pères !
L'Évangile a dit il y a dix-huit siècles : Les fils des ténèbres sont plus prudents dans leurs affaires que les fils de la lumière! En effet, écoutez comment un fier et fougueux républicain, Chazal, soutenait contre un chef d'institution l'accusation d'enseignement monarchique :
« On RECUEILLE CE Qu'ox A SEMÉ; souffrcz qu'on sème la royauté et la royauté sera recueillie. L'instruction fait tout. C'est par elle qu'on supporte aujourd'hui le despotisme dans les îles de la Grèce, où l'on adore l'égalité. Nous-mêmes nous relevâmes nos fronts courbés sous la servitude de la monarchie, parce que l'heureuse incurie des rois nous laissa nous former aux écoles de Sparte, d'Athènes et de Rome. Enfants, nous avons fréquenté Lycurgue, Solon, les deux Brutus, et nous les avons admirés! Hommes nous ne pouvons que les imiter! Nous n'aurons pas la stupidité des rois ! Tout sera républicain dans notre République ! Nous punirons les traîtres qui y professeraient sa haine, et nous exigerons encore qu'on y professe son amour. Le dernier soupir de l'homme libre doit être pour son pays. On ne l'obtient qu'en obtenant son premier sentiment. Instituteurs vous le ferez naître, ou l'on vous arrachera le
dépôt sacré de la Patrie! Nous Tarracherions au père lui-même s'il organisait pour eux Topprobre et le supplice de la servitude!»
Les moines de TOccident avaient pieusement recueilli et mullijilié par la calligraithie les oeuvres choisies de la littérature, de la poésie, de riiistoire, de la philosophie anciennes. Mais ces œu^Tes n'avaient dans renseignement qu'une trèsfaible part. On attendait que les intelligences fussent bien mûres, les cœurs bien formés, les mœurs bien assises pour les mettre dans les mains des jeunes générations. « Xe seraitce pas le dernier degré de la cruauté, disaient alors tous les maîtres de la jeunesse, que de jeter dans l'arène de la littérature païenne, au milieu de tant d'ennemis conjurés, de pauvres enfants qui ne sont pas capables de se détendre eux-mêmes ? »
Durant toute la période du moj'en âge, les li^Tes classiques furent exclusivement chrétiens. L'opinion universelle et invariable était : que la littérature païenne ne convenait nullement au génie de la religion de Jésus-Christ; qu'il fallait nécessairement étudier celle qui naissait naturellement du christianisme, qui devenait son expression fidèle et qui respirait son esprit ; que l'unique moyen de former des générations chrétiennes était de les couler dans un moule absolument chrétien. Le succès le plus éclatant avait, comme nous l'avons vu, couronné tant d'efforts intelligents et généreux.
Mais quelques années se sont à peine écoulées, depuis la Renaissance des lettres, que déjà il n'est plus question dans l'enseignement que des auteurs païens de Rome et d'Athènes. Arrière les classiques chrétiens ! L'histoire des dieux de l'Olympe, les fables de Phèdre et d'Esope, Quinte-Curce, Ovide, Virgile, Homère, Xénophon, Démosthène, Ciccron, seront désormais les maîtres de la jeunesse catholique.
« Et ce sera toujours, dit un auteur protestant, M. de Gasparin, un des étonnements de l'avenir, qu'unesociété chrétienne en soit venue à vouer les sept ou huit belles années de l'enfance et de la jeunesse à l'étude exclusive des auteurs profanes. »
Voilà comment le moule chrétien fut brisé et remplacé par le seul moule païen , dans la littérature, dans les sciences et dans les arts.
On fermait brutalement l'oreille à la voix des oracles de la tradition catholique.
De saint Jean Chrysostome : « Ne voyez-vous pas combien est criminel l'usage où vous êtes de donner pour premiers livres à la jeunesse, les histoires de ces héros antiques qu'on lui apprend à admirer, bien qu'ils fussent adonnés à toutes les passions? Nflus recueillons les fruits d'une semblable éducation qui tend à peupler la société d'hommes emportés, sans frein et sans mœurs, accoutumés qu'ils sont h se traîner dans la fange. » {In Epist. ad Ejjhes, t. IX, p. 183.)
De saint Basile : « La lecture des auteurs profanes est toujours dangereuse, elle prêche le sensualisme et apprend à admirer des hommes vertueux seulement en paroles. » (T. I, p. 246.)
De saint Jérôme : a Ne lisez ni les philosophes, ni les orateurs, ni les poètes païens. Ne vous reposez pas dans l'étude de leurs ouvrages. C'est un crime de boire en même temps au calice de Jésus-Christ et au calice du démon. {Epist. ad Eustoch.) « Je ne pouvais me passer de la bibliothèque que je m'étais composée à Rome avec un soin extrême et infini. Je prenais sur mes nuits pour lire Cicéron, pour savourer Plante... Je méprisais les prophètes... J'entendis la voix du souverain Juge : Tu es cicéronien et non pas chrétien..., là où est ton trésor, est aussi ton cœur... Je jurai que si jamais il m'arrivait de conserver des livres païens, je voulais être regardé comme apostat...» {Ibidem.)
De saint Augustin : « Malheur à toi, torrent de la coutume !... N'est-ce pas la Fable qui nous montre un Jupiter tonnant et adultère?... La fiction fait que les crimes ne sont pas des crimes, et qu'en commettant de pareilles infamies, on a l'air d'imiter non des hommes pervers, mais des dieux immortels... J'ai bu ainsi le vin de l'erreur et du vice que nous présentaient des maîtres ivres !... J'ai appris à pleurer Didon qui s'était tuée pour avoir trop aimé !... On applaudissait celui qui avait le mieux joué la colère et la douleur d'une déesse imaginaire !... Est-il étonnant que toutes ces vanités m'aient éloigné de vous, ô mon Dieu ; que le style, les pensées des divines Écritures me soient apparues indignes d'être comparées à la majesté de Cicéron?... » [Dans le livre P de ses Confessions et dans ses Lettres.)
Et ailleurs : « Instruire les enfants avec des livres païens, ce n'est pas seulement leur apprendre des inutilités, c'est les enlever à Dieu et les sacrifier au démon. Est-ce donc ainsi qu'il convient d'élever la jeunesse? Sont-ce là les modèles qu'il faut lui présenter? En agissant ainsi, ce ne sont ni des oiseaux, ni des animaux, ni même le sang humain que vous offrez; mais ce qui est bien plus abominable, c'est l'innocence du jeune âge que vous immolez sur les autels de Satan. » [Epist. ad Nectarium.)
On fermait l'oreille à la tradition de l'Église tout entière, résumée en ces termes dans les Constitutions apostoliques, échos fidèles de l'esprit purement chrétien : « Abstenez-vous de tous les livres des Gentils, qu'avez-vous à faire de ces lois étrangères et de ces faux prophètes? Ces lectures ont fait perdre la foi aux esprits légers... Abstenez-vous donc absolument de tous ces ouvrages profanes et sataniques. » A quoi saint Jérômeajoutail: «La philosophie, la poésie, la rhétori({ue païennes sont la nourriture des démons. » (Liv. I, c. iv.)
La littérature ancienne que les âges de foi permettaient
CAUSES DE LA PERTE DE LA FOI. ESPItIT PAÏEN. 67
d'étudier alors seulement qu'elle n'était plus dangereuse, et dans le seul but de faire servir les dépouilles de l'Egypte à l'ornement du sanctuaire, devint donc comme le lait avec lequel les jeunes générations aspirèrent le poison du paganisme.
Lorsque les affreux ravages du protestantisme eurent ouvert les yeux sur ses dangers, qui ne se serait attendu à une réaction profonde ; qui n'aurait pensé qu'au moins les ordres enseignants, suscités de Dieu pour combattre^orps à corps le monstre de la révolte des esprits et des cœurs, et préserver de ses atteintes les générations nouvelles, sentiraient la nécessité absolue de rompre violemment avec le passé, de fermer à jamais les sources impures du paganisme, et de donner, dans l'instruction comme dans l'éducation, une large part à l'élément chrétien. Hélas ! il n'en fut rien. Nous avons sous les yeux la nomenclature des livres classiques adoptés par des maîtres vénérés à l'ouverture de leurs collèges modèles, fidèlement gardés par eux jusqu'au jour fatal de leur dispersion en 1764 ; repris par eux au jour bienheureux de leur restauration, et nous constatons avec douleur qu'à l'exception du Nouveau Testament grec, et de quelques homélies de saint Jean Chrysoslome, assignées à la classe de seconde, tous les livres servant de texte à l'enseignement sont exclusivement païens! Je ne me sens pas le courage de faire ressortir moi-même la triste portée de ce douloureux aveuglement, et ses conséquences si déplorables. Je laisserai parler deux jésuites aussi pieux que savants. L'un, le P. Poissevin vit naître la Réforme et la Compagnie de Jésus son implacable adversaire ; l'autre, le père Grou, mort vers 1803, vit se fermer sous ses yeux le célèbre collège de Louis-le-Grand, et le théâtre sur lequel le jeune Voltaire jouant le rôle païen de Brutus, dans la tragédie du P. Porée, son illustre maître, s'écriait : « Mon fils n'est plus, Rome est libre, rendons grâces aux dieux! »
Le premier, en présence d'un engouement universel, n'a pas craint de faire entendre ce grave avertissement : « Quelle pensezvous que soit la cause terrible qui précipite les âmes dans le gouffre de leurs appétits, dans les impudicités, les usures, les blasphèmes, l'athéisme, si ce n'est que, dès la jeunesse, dans les écoles mêmes qui sont la pépinière des États, on enseigne tout, txcepté la piété, on explique tout excepté les auteurs chrétiens ; ou, si on fait étudier un peu de religion, tout cela se trouve mêlé avec les choses les plus impures et les plus lascives, véritables pertes des âmes. A quoi sert, je vous en prie, de verser dans un vaste tonneau un verre de vin pur, délicieux, bien dépouillé, et d'y verser en même temps des torrents de vinaigre et de vin gâté... En d'autres termes, que signifie un peu de catéchisme par semaine avec l'enseignement quotidien des impuretés et des impiétés païennes. Voulez -vous sauver la république, portez sans délai la cognée à la racine de l'arbre. Bannissez des écoles les auteurs païens, qui, sous prétexte d'enseigner à vos enfants la belle langue latine, leur apprennent la langue de l'enfer... Ils'oublient bientôt le peu de latin qu'ils ont appris; mais ce qu'ils n'oublient pas, ce sont les faits et les maximes impures qu'ils ont lus et appris par cœur ; ces souvenirs leur restent tellement gravés dans la mémoire, que toute leur vie ils aiment mieux entendre les choses vaines et même les plus déshonnêtes, que les choses utiles et honnêtes... » {Ragionamento P- 2.)
Le second a été plus explicite encore, parce que la lueur des torches incendiaires de la Révolution avait illuminé ses yeux : « Notre éducation est toute païenne î On ne fait lire aux enfants dans les collèges et dans l'enceinte des maisons d'éducation que des poètes, des orateurs et des historiens profanes ; on leur en donne la plus haute idée ; on les leur présente comme les plus parfaits modèles dans l'art d'écrire, comme les plus
beaux génies, comme nos maîtres. Afin de leur ç,m faciliter rintelligence, on entre fort avant djins le détail des généalogies et des aventures des dieux et des héros de la Fable. On les transporte à Athènes, dans Tancienne Rome. On les met au fait des mœurs, des usages, de la religion des anciens peuples.; on les initie pour ainsi dire à tous les mystères, à toutes les absurdités du paganisme ; tout, en effet, est l'objet d'une infinité de commentaires que les savants ont composés sur chaque auteur. Ce système d'études affaiblit l'esprit d^ piété chez les enfants. Je ne sais quel mélange confus se forme dans leur tète des vérités du christianisme et des absurdités de la Fable ; des vrais miracles de notre religion et des merveilles ridicules racontées par les poètes ; surtout, de la morale de l'Évangile et de la morale toute humaine, toute sensuelle des païens. Nous ne réfléchissons pas assez sur les impressions que reçoit le cerveau tendre des enfants. Mais je ne doute pas que la lecture des anciens n'ait contribué à former ce grand nombre d'incrédules depuis la renaissance des lettres (déjà en 1623, le père Mersennè comptait cinquante mille athées dans Paris seul). Cela ne serait jamais arrivé si la jeunesse n'avait pas été prévenue d'admiration servile pour les grands noms d'Aristote, de Platon et autres. Cette éducation accoutume les enfants à se repaître de fictions et de mensonges agréables. De là l'empressement évident pour les représentations théâtrales, pour les poètes, pour les aventures, pour les romans, pour tout ce qui plaît aux sens, à l'imagination, aux passions. De là, la légèreté, la frivolité, l'aversion pour les études sérieuses, le défaut de bon sens et de solide philosophie. C'est encore dans les collèges que les enfants prennent le goût pour les ouvrages passionnés, obscènes, dangereux à tous égards pour les mœurs ; car tels sont la plupart des anciens poètes, » {Morale de S. Augustin.)
Je sais bien qu'un écrivain , homme dElat, M. Thiers^ dont la voix est si universellement écoutée et admirée, n'a pas craint de dire, sans doute dans l'entraînement d'un mouvement oratoire :
«Ce ne sont pas seulement des mots qu'on apprend aux enfants, en leur apprenant le grec et le latin, ce sont de nobles et sublimes choses, c'est l'histoire de l'humanité sous des images simples, grandes, ineffaçables... L'instruction secondaire forme ce qu'on appelle les classes éclairées d'une nation et si les classes éclairées ne sont pas la nation tout entière' elles la camc/emen/. Leurs vices, leurs qualités, leurs penchants, bons et mauvais sont bientôt ceux de la nation tout entière, elles font le peuple lui-même par la contagion de leurs idées et de leurs sentiments... L'antiquité est ce qu'il y a de plus beau au monde. Laissons l'enfance dans l'antiquité comme dans un asile calme, paisible et serein, destiné à la conserver fraîche et pure. »
Mais que sont ces phrases vides, pâle reflet de l'art déclamatoire païen, en comparaison de ces accents de regrets sublimes échappés à la grande âme de Napoléon 1-. épurée et éclairée par le feu de l'infortune, calmée par le froid de l'exil •
<^ Songeons un moment, s'écrie-t-il , oui songeons un moment a l'extrême folie de ceux qui prétendent nous élever ' Ils devraient à coup sûr faire tous leurs efforts pour éloigner de nos esprits l'idée du paganisme et de ridolàtriecar si quelque chose peut affaiblir le sentiment de la foi' c'est certainement un commerce continuel avec les absur' dites de la stupidité païenne. Et pourtant, que font ces sages précepteurs? Ils nous transportent au njilieu des Çrecs des Romains, et des innombrables divinités de leur absurde mythologie ! C'est ce qui m'est arrivé dans mon enfance, et je sais l'effet que cela a produit sur mon esprit. C'était précisément
au moment où il eût été le plus nécessaire de me nourrir dans les sentiments de la foi, lorsque ces sentiments étaient encore puissants, que ces imbéciles me remplirent de toutes les sottises de l'antiquité, et portèrent un coup terrible aux convictions de mon enfance, de sorte que le doute entra dans mon esprit, à l'âge où je jouissais à peine de ma raison. Oui, tel fut mon malheur lorsque je n'étais encore qu'un enfant! » [Mémorial.) Quelle éloquente et rude leçon ! Et faut-il qu'elle n'ait pas été écoutée ! La cause fatale de la perte de la foi est plus que jamais à l'œuvre, et ses ravages se perpétuent dans une proportion ascendante dont la seule pensée glace d'effroi. « Quand je vois, dit M. Bastiat, dans son livre sur le socialisme et le baccalauréat, la société actuelle jeter les jeunes gens par dizaines de mille dans le moule des Brutus et des Gracques, pour les lancer ensuite, incapables de tout travail utile, dans la presse et dans la rue, je m'éionne qu'elle résiste à cette épreuve, car l'enseignement classique n'a pas seulement l'imprudence de nous plonger dans la vie grecque, romaine, il nous y plonge en nous habituant à nous passionner pour elle, à la considérer comme le beau idéal de l'humanité, type sublime trop haut placé pour les âmes modernes, mais que nous devons nous efforcer d'imiter, sans jamais prétendre l'atteindre. » Et cependant : « Qu'est-ce que ce patriotisme, le beau côté du monde antique ? La haine de l'étranger, détruire toute civilisation, étouffer tout progrès, promener sur le monde la torche et l'épée, enchaîner des femmes et des vieillards aux chars de triomphe. C'est à ces atrocités qu'étaient réservées le marbre des statuaires et les chants des poètes ! Combien de fois nos jeunes cœurs n'ont-ils pas palpité d'admiration à ce spectacle ! C'est ainsi que nos professeurs, prêtres vénérables, pleins de soin et de charité, nous préparaient à la vie chrétienne! »
72 LES SPI.E.NDLrUS DE LA FOI.
3Iais les faits sont plus éloquents que tous les discours. Pour juger définitivement, irrévocablement l'enseignement classique, tel que le clergé et l'Université l'ont compris, il suffit de constater qu'il a engendré la philosophie du dix-huitième siècle, le voltairianisme.
A Mgr l'Évèque de Langres qui, du haut de la tribune de l'Assemblée nationale, accusait l'Université d'avoir élevé la génération socialiste de 1848, M. Crémieux répliquait par un terrible argument ad hominem : « C'est vous, le clergé, les Jésuites, qui avez élevé la génération delà philosophie incrédule du dix-huitième siècle et la génération révolutionnaire de 1793.» Un des coryphées de 93 a dit : « La Révolution reconnaît Voltaire et Rousseau pour ses pères... Mais Voltaire et Rousseau sont fils de la Renaissance... La place était prise par le paganisme ! Les Jésuites ne furent que nos répétiteurs... Nos vieux professeurs furent les nations païennes... » Rousseau allait disant partout que la lecture de Plutarque l'avait fait ce qu'il était... Voltaire, Diderot, d'Alembert, Mably, Raynald, tous les encyclopédistes, presque tous élèves, hélas! des Jésuites, sont évidemment des âmes ivres de paganisme, vides de christianisme.%. Tous ont rendu un hommage solennel à la Renaissance... « Le moyen âge, a dit d'Alembert, croyait qu'il était inutile de chercher des modèles de poésie dans les ouvrages des Grecs et des Romains ; et il prenait pour la véritable philosophie des anciens une tradition barbare qui la défigurait... Mais enfin, la lumière vient de toutes parts. ..On dévore sans distinction ce que les anciens nous avaient laissé dans chaque genre ; on les traduit, on les commente, et par une espèce de reconnaissance on se met à les adorer! » L'adoration du monde païen, voilà en effet toute la philosophie du dix-huitième siècle! Ses adeptes, sans exception, sont païens dans leurs idées, païens dans leur vie, païens dans leurs mœurs, païens dans leur mort. Toutes leurs docliines
sur Dieu, sur le monde, sur l'àme, sur la morale, sur la vertu, sur les peines, sur la société, sur la forme des gouvernements, sont des échos effrontés du paganisme ; il n'est pas sur toutes ces grandes et graves questions une extravagance païenne qu'ils n'aient renouvelée. « Nos vrais modèles, disait Helvétius, ont été Hercule, Castor, Cérès, Bacchus, Romulus, Socrate, Scipion, Aristide, Timoléon... Aussi nos études ont été cent fois plus honnêtes que celles des chrétiens qu'on aurait nourris des saints, auxquels on aurait donné pour patrons des moines vils, Dominique, Antoine, etc., etc. »
Calculez le nombre immense d'âmes que la philosophie du dixhuitième siècle a égarées, des hommes qui, aujourd'hui encore, ont Voltaire pour maître, pour roi, pour Dieu, et dites si j'ai exagéré en affirmant que la première des grandes causes de la perte actuelle de la foi avait été l'invasion de l'esprit païen au siècle de la Renaissance.
Et que sera-ce quand à l'incrédulité de la philosophie viendront s'ajouter les transports de la Révolution française, sa fille si terrible, la petite fille tant déchaînée de la Renaissance. « Qui pourrait nier, disait le célèbre publiciste chrétien Donoso Cortès, que nous soyons les fils de la Renaissance avant d'être les fils de la Résolution. » « La Révolution ne fut pas autre chose que la mise en scène des études du collège... Elle se personnifie dans Brutus, le héros de la tragédie du P. Porée, le héros aussi de la tragédie de Voltaire. Elle était déjà faite dans l'éducation ! L'admiration était gagnée d'avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannicides des Panathénées. « Ainsi s'exprimait Ch. Nodier, et il ajoutait : « C'est un témoignage que la philosophie du dix-huitième siècle n'a pu s'empêcher de rendre aux Jésuites, à la Sorbonne, à l'Université... C'est le collège qui a produit la Révolution avec tous les maux dont elle est la source » {Souvenirs.)
Cette même filiation est afliimée par tous les apôtres et par tous les échos (le ce grand drame. Dupuy : «J'étais- républicain avant laRévolulion, par suite de mes études... » Fourcroy : «Les collèges furent le berceau de la Révolution. Les écoles publiques étaient des sources où l'on abreuvait la jeunesse de fiel et de haine contre les gouvernements autres que la République ! « Andrieux : « L'influence des livres qui servaient à notre éducation, l'admiration pour cette belle littérature grecque ou latine, tout a exalté l'enthousiasme, tout nous a jeté dans l'exagération !... » Michelet : « L'imitation farouche des républicains de l'antiquité était le point de vue qui dominait pendant la Révolution...» Chazal, déjà cité : « L'incurie de nos rois nous laissa nous former aux écoles de Sparte et d'Athènes. » Schlegel : « L'influence de Télémaque. a été considérable... Il renferme tous les principes du jour... Renaissance ! . . . Erudition grecque et romaine ! . . . Esprit du siècle ! . . . Plus citoyens de Rome et d'Athènes, qu'hommes de leur temps et chrétiens! » Faut-il ajouter avec un célèbre consjjirateur de nos jours : « L'éducation publique est toute républicaine! C'est une déclamation perpétuelle contre la monarchie, le panégyrique incessant de la démocratie. »
Cette filiation désespérante est encore plus accusée par les faits. Que voulaient tous les champions de la Révolution? Saint Just: que nous fussions tous en possession du bonheur de Sparte et d'Athènes, et que tous les citoyens portassent sous leur habit le couteau de Rrutus! Carrier : que toute la jeunesse ait sans cesse les yeux tournés sur le brasier de Scévola, la mort de Cicéron et réjiée deCaton! Rabaud Saint-Etienne: que, suivant l'exemple des Cretois et des Spartiates, l'État s'emparât de l'homme dès le berceau et même avant sa naissance! La section des Quinze-Vingts : qu'on consacrai un temple à la liberté, qu'on y érigeât un autel sur leiiud brûlerait un feuper-
pétiiel entretenu par de jeunes Vestales ! La Convention en masse : que nos communes ne comptassent jamais et partout que des Brutus et des Publicola.
En réalité, la Révolution tout entière n'est que le retentisseraentlugubre etfatalement enthousiaste du langage, des mœurs, des faits de l'antiquité, dont renseignement classique n'avait pas cessé de rassasier l'esprit de la jeunesse. Athéniens de Metz, Brutus Francs-Comtois, etc., etc.; assignats de Brutus, de Caton, de Publicola ; fêtes toutes païennes, prêtres de la Nature ; décemvirs, triumvirs, consuls, proconsuls ; triomphes romains ; autel de la Raison ; apothéoses, etc. ; déesses, génies, habits, repas, courses, luttes, jeux olympiques, etc., etc.; partout, toujours le paganisme!
C'est assez, c'est trop, voilà bien l'arbre jugé et condamné par ses fruits amers. Ce fut une tempête effroyable qui déracina la foi de toutes les âmes. Quand elle fut calmée, et quoique l'excès du mal eût ouvert les yeux aux plus aveugles, l'incrédulité régna longtemps encore en souveraine. Ce ne fut qu'après dix ou quinze ans qu'on vit quelques hommes des classes élevées et instruites se réconcilier ouvertement avec la foi, et revenir aux pratiques essentielles de la vie chrétienne ! Le clergé et l'université reprirent leur grande œuvre de l'enseignement et de l'éducation de la jeunesse ; mais, hélas ! sans tenir aucun compte de l'expérience acquise, sans rien changer à leurs programmes et aux livres classiques, sans donner plus de place à l'élément chrétien, en laissant à l'élément païen sa domination en quelque sorte exclusive.
Pour rendre évidents à tous les yeux les résultats de cette nouvelle campagne, non moins fatale que les premières ; pour faire pleinement ressortir l'étendue des maux causés par la quadruple influence successive de la Renaissance, du Protestantisme, du Voltairianisme, de la Révolution, qu'il me soit
permis d'esquisser rapidement l'histoire de la philosophie moderne, ou des sciences de raisonnement, dont le but spécial est la recherche des vérités intellectuelles, et de montrer à quel affreux chaos de doctrines contradictoires les théories antichrétiennes ont fatalement abouti. Et qu'on le remarque bien, les écarts du cœur sont incomparablement moins désastreux que les écarts de l'esprit ; la dépravation des mœurs est incomparablement moins fatale que la perversion des intelligences, ou ce que j'appellerais la perte universelle du bon sens, du sens commun. L'immoralité est un grand mal sans doute, mais ce mal n'est pas absolument incurable. Si l'intelligence est restée ouverte à la vérité, aux premiers principes, le dégoût naîtra bientôt de l'abus; les remords finiront tôt ou tard par faire sentir leur aiguillon, et le retour à la vertu ne se fera pas attendre. Mais quand la raison est égarée; quand l'intelligence fourvoyée a perdu le sens de la vérité, quand les bases de la certitude ont été renversées, quand, au milieu des assertions les plus opposées, il devient moralement impossible de discerner le vrai du faux; quand surtout la croyance quasi-universelle est que le vrai et le faux n'ont rien d'absolu, que ce sont seulement des phénomènes de personne, de temps ou de lieu ; comment la conversion pourrait-elle s'opérer sans un miracle éclatant? Aussi, quand nous aurons démontré qu'à l'heure qu'il est, il n'est plus en philosoj)hie aucun fonds commun de vérité, aucun principe sur lequel tous les esprits soient parfaitement d'accord, on comprendra sans peine que la foi s'en soit allée, et s'en aille toujours davantage. La première condition, en effet, de la foi, c'est que l'àme soit en possession de la Vérité.
Voyons donc ce qu'est devenue la philosophie, et laissons d'abord un auteur protestant, M. Maltcr, ins|tecteur général de l'Université, bien au courant par conséquent de l'enseigne-
ment philosophique, nous indiquer avec une grande iminirtialité la source de rémancipation et des égarements de la raison
moderne.
« Quand les Grecs chassés de Bysance abordèrent en Italie, l'Europe avait une rhétorique, une logique, une philosophie, une théologie, en un mot la science du monde... Partout la même foi, partout le même pontife père de tous les fidèles. La situation morale et politique de tous était semblable, dans tous les cœurs régnaient les mêmes vœux. Le christianisme avait fondé et civilisé tous les empires... Le clergé avait créé, réglé toutes les écoles ; et presque toutes les institutions étaient son œuvre... L'Europe était si bien gouvernée par la religion, qu'au-dessus des codes planaient les décrets du droit canon, qui réglaient h la fois l'État et la famille... Cet ordre de choses reposait sur un fondement sacré, sur des lois divines et par conséquent éternelles. Les réfugiés de Bysance sont venus l'ébranler jusque dans ses fondements, déchirer le pacte de la religion et de la philosophie, de la politique et de la morale chrétienne, opérer une double émancipation, en substituant à l'autorité la discussion, le progrès à l'immutabilité. »
M. Cousin, moins suspect encore que M. Matter, a dit presque dans les mêmes termes : « De quelque manière qu'on veuille juger l'incident mémorable qui a modifié puissamment, au xv« siècle, la forme de l'art et de la littérature en Europe, on ne peut nier que le même incident n'ait eu aussi une immense influence sur les destinées de la philosophie... Quand la Grèce philosophique apparut à l'Europe, au xv« siècle, jugez quelle impression durent produire les nombreux systèmes qu'amène une si entière indépendance sur les philosophes du moyen âge ; cette impression devait être une sorte d'enchantement et de fascination... La Grèce n'inspira pas seulement l'Europe, elle l'enivra... Après avoir servi l'Église au moyen âge, la philoso-
phie au xv" et au xvi" siècle, jura sur la parole des philosophes anciens. C'était encore, si vous le voulez, de rautorilc ; mais quelle différence ! On ne pouvait pas aller immédiatement de la scolastique à la philosophie moderne, en finir une fois avec toute autorité ; sauter de l'esclavage absolu à Tindépen-r dance absolue! » Quel aveu naïf et cruel! La philosophie moderne est la négation de toute autorité divine et humaine ! Plus hardis que le maître, les disciples ont tiré les conséquences: « Le christianisme n'est plus! il nous faut une religion ! qui la fera? La raison, qui a vaincu le christianisme en le dépassant ! C'est à elle à remplacer ce qu'elle a détruit. » {Liberté de penser. Janvier 1831).
La Renaissance fut donc véritablement la mère légitime de la philosophie moderne. Dès son aurore, les deux grands systèmes philosophiques de l'antiquité, l'idéalisme de Platon, l'empirisme^d'Aristote se partagèrent les écoles ; et l'esprit païen fit tant et de si rapides conquêtes, que moins d'un siècle après on aurait pu graver sur les fronts de presque tous les philosophes en renom : Officines de toutes les absurdités. Ou vit en effet, se réaliser de nouveau le phénomène constaté par Cicéron : Aihil tam obsurdi quod non dicatur ab aliquo pJiilosopho. Il n'est rien de si absurbe qui n'ait été enseigné par quelque philosophe. Dès le début du dix-septième siècle, Descartes, élève de l'enseignement païen, esprit indépendant, novaleur hardi, donna pour base unique à la philosophie l'autorité de la raison individuelle, le droit qu'elle a d'examiner, de juger toute espèce de doctrine ; c'était en réalité convier les philosophes à se faire protestants en philosophie, comme Luther avait convié les chrétiens à se faire philosophes en lleligion. Je ne puis qu'indiquer à grands traits les étapes successives parcourues par la raison en délire, avant d'aboutir au scepticisme absolu, qui est toute la philosophie de nos jours.
« L'histoire de la philosophie moderne, a dit Ancillon, écrivain distingué et ministre protestant, qui la connaissait bien, ne présente qu'un véritable chaos. Les notions, les principes, les systèmes s'y succèdent, s'y combattent les uns les autres, sans qu'on sache le point de départ et le but de tous ces mouvements, le véritable objet de ces constructions aussi hardies que peu solides. Elle est absolument impuissante pour découvrir la vérité, et toute-puissante pour engendrer l'erreur. »
Locke avait cherché dans la sensation l'unique source de toutes les idées. Condillac inventa l'homme statue... Les écrivains du dix-huitième siècle, Maillet, d'Holbach, Helvétius, Lamétrie reconstituèrent l'assemblage monstrueux de toutes les absurdités et de toutes les turpitudes du matérialisme antique pour ai'river à diviniser le dogme d'Épicure : la vérité est une chimère ; le plaisir est l'unique loi, le suprême devoir... Cabanis inventa que les nerfs sont le principe de la pensée, la cause de l'idée, que l'homme, par conséquent, est une machine calorique, chimique ou électrique ! Destutt de Tracy éleva à la hauteur d'une doctrine métaphysique le matérialisme de Cabanis ; Volney en fit le catéchisme de la morale publique et privée. « Se conserver est la grande loi de la nature humaine. Le bien est tout ce qui tend à la conservation de l'organisme humain ; le mal, tout ce qui tend à le détériorer et à le détruire... Le bien suprême est la vie, la santé; le mal suprême, la souffrance et la mort. »
De nos jours quelques esprits généreux, Royer-Collard, Cousin, Jouffroy, entreprirent de réagir contre le nouvel épicuréisme et de restaurer le spiritualisme ; mais, hélas ! privés des lumières de la foi, ils se jetèrent à corps perdu dans l'éclectisme et le panthéisme, erreurs moins grossières, sans doute, que l'épicuréisme, mais non moins désastreuses, parce qu'elles conduisent droit au scepticisme ou
à la négation pratique de toute certitude : « La vérité complète, telle qu'elle doit être pour satisfaire à tous les besoins de la raison et de Thumanité est encore à trouver... Aucun système philosophique, aucune religion, pas même le christianisme, n'en est l'expression adéquate... Il est nécessaire de demander à chaque système, à chaque religion ce qu'ils ont de vrai, pour former de toutes ces vérités éparses un symbole complet... C'est à nous à forger les doctrines qui doivent présider à notre vie morale, religieuse, politique, littéraire, puisque nos pères ne nous en ont léguées que de stériles et d'usées. » On admettait d'abord la religion chrétienne à traiter d'égale à égale avec la philosophie, à partager avec elle l'empire de l'homme, donnant à la première la souveraineté de l'esprit, à la seconde la direction du cœur... On faisait de la religion et de la philosophie deux sœurs, « nées le même jour, où Dieu mit la religion dans le cœur de l'homme et la philosophie dans son esprit, et qui doivent vivre à côté l'une de l'autre. » Mais bientôt les logiciens du paganisme levèrent le masque et affirmèrent brutalement que « la religion n'est qu'un principe d'obscurantisme et de corruption ; que la philosophie seule est souveraine. » « Age de l'imagination, âge religieux, âge de la raison, âge philosophique... Le mouvement intellectuel commence par la religion et finit par la jdiilosophie. » {Vacherot.) « Je prouverai d'abord, que le catéchisme abêtit l'enfance ! Je prouverai ensuite qu'il la corrompt. » (M. Jacques, dans la Liberté de penser.)
Après l'éclectisme vinrent successivement le 'panthéisme utilitaire de Saint-Simon et des saint-simoniens : « Dieu est tout ce qui est... Toutes les institutions doivent avoir aujourd'hui pour but l'amélioration physique, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre,... la sanctification des jouissances sensuelles, la glorification de l'indus-
trie, la réhabilitation de la chair. » L'école positiviste d'Auguste Comte, qui osa écrire au frontispice de son temple : « Réorganiser sans Dieu ni roi et par le culte systématique de l'humanité. » Le christianisme éternel et universel des libres-penseurs qui défend de croire et à la réalité de l'être métaphysique appelé Dieu, et à la réalité de l'être historique appelé Christ. Et enfin le scepticisme érigé en théorie : « La pensée, vraiment libre, professe que V esprit humain nest jamais sûr de posséder la vérité. » (Le Temps, décembre 1869).
En Angleterre, en Allemagne et dans toutes les contrées livrées au libre examen, la philosophie païenne a conduit à des abîmes plus profonds encore. Hobbes : Tout ce qui n'est pas exprimable par les mathématiques n'a pas de réalité... Il n'est aucune pensée qui ne soit engendrée par les sensations... Il n'est pas d'autres mobiles de la volonté que les sensations de plaisir et de peine. Hume : Les notions fondamentales de cause, de liberté, de vertu, de principe des êtres ou de Dieu créateur, ne sont comme connaissances objectives que des hypothèses, des idées factices dépourvues de tout fondement dans l'intelligence humaine. Berkeley : Le monde matériel n'est qu'un phénomène et il n'existe que des esprits. Spi>osa : La substance est une ; les substances finies ne sont pas distinctes de la substance infinie. Kant : On ne peut rien conclure de la certitude subjective à la certitude objective. Nos idées d'âme, d'univers, de Dieu n'ont aucune certitude objective, ou n'ont pas de réalité hors de nous. Fichte : « Oii serait celui qui voudrait voir dans le monde extérieur quelque chose d'indépendant du moi et qui ait puissance sur le moi? » Hégel : L'idée engendre l'âme, la société et Dieu même ; l'idée est tour à tour esprit subjectif, esprit objectif, esprit absolu. Elle engendra l'âme objet de la psychologie, la société objet de la morale, Dieu objet de la religion. Goethe : esprit éminemment païen,
il déplorait amèrement la révolution morale qui a substitué la Vierge pâle et maladive à la Vénus antique, et la maigre image d'un crucitié tiraillé par quatre clous à TApoUon du Belvédère ; mourant il faisait placer au pied de son lit une tête colossale de Jupiter et lui adressait sa prière du matin ; il en était arrivé à voir d'un œil égal la vérité et l'erreur, à accepter toutes les idées et toutes les croyances, à l'exception toutefois du christianisme qu'il déclarait détester à l'égal du tabac et des punaises. Panthéisme vague, indifférence générale, haine instinctive du christianisme, c'était toute sa philosophie, et c'est, hélas ! la philosophie du plus grand nombre des lettrés de l'époque actuelle. Feuerbach, enfin, a tiré de l'enseignement païen ses dernières conséquences : « Il n'y a que des ignorants ou des esprits superficiels qui puissent adresser à l'antiquité le reproche de matérialisme... Le spiritualisme chrétien est au fond bien plus matériel... Toutes les idées fausses qui sont dans le monde, en fait de morale et d'esthétique, sont venues du christianisme... La science qu'un homme a de son Dieu n'est qu'un autre nom pour désigner la science qu'il a de lui-même, la conscience qu'il a de son moi... » Dans l'excès de sa folie antichrétienne, il déclarait préférer le néant à la rencontre dans la sphère des ombres de Socrate ou de saint Augustin, et il invitait ses disciples à adorer la mort !
C'est assez, c'est trop. Qui pourrait ne pas comprendre que la foi est impossible sans miracle, au milieu de ce débordement de doctrines impies, répétées sans cesse par tous les organes d'une publicité tapageuse; jetées par tous les vents de l'horizon sur (les âmes absolument vides, sans principes établis, sans convictions arrêtées, bercées dès l'enfance d'une multitude d'erreurs et de très-peu de vérités. Elles les envahissent, elles s'y entassent, et c'est un pêle-mêle effrayant où la foi ne trouve pas un petit coin pour s'abriter.
De la philosophie le scepticisme païen a passé tout naturellement dans la science, qui se conjure à son tour contre la • foi pour achever de la bannir du monde moderne. La science du jour n'est pas seulement antichrétienne, on s'obstine i^à la faire athée, ou mieux elle s'acharne à se faire athée. Elle a rejeté bien loin comme n'ayant rien de commun avec elle la pensée d'une volonté intelligente et libre, origine première de la constitution de l'univers, d'un Dieu personnel créateur et suprême gouverneur du monde. Elle ne veut plus voir et invoquer que la nature, ensemble impersonnel de tous les êtres. Elle écarte violemment comme inaccessible, comme introuvable, toute question de commencement et de fin, d'origine et de but, de cause et de pourquoi, sous prétexte que le fait présent suffit pleinement à la réalité de la vie. Elle ne comprend même pas qu'on puisse se préoccuper encore de causes finales ou d'un dessin présidant aux phénomènes de la nature. A cette belle pensée d'Aristote : « la cause finale de toutes choses est le bien, car le bien est le but de toutes ses productions, » elle oppose cet arrêt de Bacon : « Les causes finales ont entravé la recherche des causes physiques ; l'homme n'est pas assez instruit pour les atteindre ; d'ailleurs il les rapporte plus à sa nature qu'à celle de l'univers, et il fait de leur application un étrange abus ! » Elle rit de Cicéron qui osa s'écrier : « Quoi ! la sphère d'Archimède prouve l'existence d'un ouvrier intelligent qui l'a fabriquée, et le système réel de l'univers, dont cette machine n'est que l'imitation, n'aurait pas la même force ! » Elle rit de Voltaire lui-même, simple interprète du bon sens quaud il disait: « Affirmer que l'œil n'est pas fait pour voir, ni l'oreille pour entendre, n'est-ce pas la plus énorme absurdité, la plus révoltante folie qui soit tombée dans l'esprit humain?.. Cette démence me paraît évidente et je le dis! »
Qu'en est-il résulté ? Que l'immense majorité des lettrés et
des savants s'endort dans ce rêve insensé, que le monde est éternel, que les êtres vivants se sont sans cesse succédé et se succéderont sans cesse les uns aux autres indéfiniment; que l'homme a toujours existé et qu'il existera toujours ; que la vie humaine, si tant est qu'elle ne finisse pas au tombeau, se continuera incessamment par une série de transformations ou d'épreuves successives, sortes d'étapes "vers un idéal qu'elle n'atteindra jamais et dont elle n'a nullement à s'inquiéter. C'est au fond tout le symbole religieux du xix" siècle ; c'était celui de Sainte-Beuve. 11 me l'a dit lui-même.
Ce n'est même pas assez encore. Dans l'excès de son outrecuidance, l'école qui se vante de porter ferme le drapeau de la science du présent et de l'avenir va jusqu'à dire que la sciexce POSITIVE, la science des faits de la nature et des sociétés liumaines, est la seule source possible de la foi moderne, que les dogmes chrétiens ont fait à jamais leur temps et ne sont plus qu'une chimère.
Voilà où nous a conduits l'invasion de l'esprit païen dans l'enseignement. Et si du domaine delà théorie ou de l'abstraction nous descendons dans le domaine de la réalité et de la pratique ; si nous nous demandons ce que sont devenus au sein de ce naturalisme idolâtre, la famille, la société, la religion, combien nous serons attristés !
La famille. Le divorce est aujourd'hui passé à l'état de loi dans la moitié de l'Europe; partout ailleurs on le réclame à grands cris, en exaltant ses bienfaits. On a séparé le contrat civil du mariage religieux, qui l'ennoblissait en le sanctifiant ; et voici que le contrat civil lui-même est combattu comme un préjugé, un malheur, presqu'un crime! Les conjoints du Code civil commencent à s'appeler les forçats du mariage ! On ne loue pas seulement le concubinage, on tend de plus en plus chaque jour à le considérer comme la condition normale de l'homme
CAUStS DE LA PERTE DE LA FOI. ESPRIT PAÏEN. 85
et de la femme, avec espoir de le voir devenir la règle universelle. L'enfant n'est plus le but sacré de l'union des ^poux, le centre de leurs affections, mais bien un-jncident, un accident, une superfétation dont onse délivre le plus tôt possible en le confiant à des mains mercenaires. Le foyer domestique n'est plus qu'un mythe, un souvenir vague d'un passé qui n'est plus ; les dieux lares ont élu domicile dans les cercles, les clubs, les boudoirs des courtisanes, les cafés, les cabarets, etc., etc.
La société. Elle se résume dans ces tristes cris de guerre : Haine de Dieu, haine des prêtres, haine des rois, haine de l'autorité, haine de tout frein ; république, démocratie, socialisme, souveraineté non pas du peuple, mais de la populace ; mandat impératif des révolutionnaires.
Et ne l'oublions pas, Donoso Cortès a dit de cette période de violence qui nous met à la veille de la dernière des révolutions : « le socialisme païen a commencé en Europe avec la restauration du paganisme philosophique, du paganisme religieux, du paganisme politique. »
La religion. Les hommes tendent invinciblement à se partager en deux classes, Francs-Maçons inconséquents et Solidaires conséquents. Francs-Maçons, c'est la négation de la foi sans violence. « Je jure de prêcher partout où je serai les droits de l'homme et de ne suiwe jamais d'autre religion que celle que la nature grave dans nos cœurs {serment du chevalier d'Asie.) Solidaires : c'est la négation de la foi avec haine et fureur : « Le despotisme religieux ne peut être extirpé sans qu'on sorte de la légalité. Aveugle il appelle contre soi la force aveugle. Point de trêve avec l'injuste. Je n'en accepte aucune! En attendant que la force soit aux mains du rationalisme, que faut-il faire? Abandonner en masse le catholicisme; sortir de la vieille église, vous, vos femmes, vos enfants; sortir par toutes les portes ouvertes. Que les hommes éclairés, convaincus
des maux affreux causés par la religion catholique et des périls incessants dont elle menace Thumanité, prennent l'engagement à toujours de se borner eux et leurs familles à l'observatioû de i la loi civile, en ce qui touche la naissance, le mariage, le ' décès, à repousser tous les sacrements religieux. L'idéal doit être le rationalisme pur, la recherche de la vérité par l'organe de la nature et de la raison. Le mot d'ordre sera l'enterrement en dehors de toute cérémonie religieuse pour arrivera la suppression de toutes les pratiques catholiques. « C'est le secret de la mort de Sainte-Beuve, âme aussi, hélas ! vide de christianisme et ivre de paganisme.
Voilà ce que sont devenues la famille, la société, la religion. Partout des menaces affreuses d'un naufrage universel ! Et la cause de toutes ces tempêtes, disons-le bien haut, sans respect humain et sans déguisement, c'est l'invasion de l'esprit païen dans l'enseignement et l'éducation. C'est donc contre cet ennemi irréconciliable que nous devons d'abord tourner nos armes ; un enseignement chrétien, une éducation chrétienne, est le seul levier par lequel nous puissions soulever la pierre énorme qui semble déjà fermer le tombeau de la civilisation, et amener une résurrection glorieuse.
Une grande loi sociale a été violée au xvi« siècle. La source de lait généreux qui devait alimenter les jeunes générations, a fait place à un breuvage empoisonné, et nous avons vu se développer de nouveau avec une vitesse effrayante toutes les idées et tous les vices du paganisme. 11 est temps, plus que temps de mettre un terme à cette étrange aberration. Il faut absolument que l'ordre soit rétabli dans l'éducation, pour qu'il puisse renaître dans la société. Il laut que les philosophes, les rhéteurs et les poètes d'Athènes et de Rome ne soient plus ni les seuls, ni les principaux pédagogues de la jeunesse; des auteurs chrétiens doivent remplir désormais celte noble et délicate fonction.
Mais, tlira-t-on, exclure les auteurs païens de renseignement classique, c'est revenir à la barbarie littéraire ! Non, mille fois non! Mais quand il ^en serait ainsi, pourrions-nous hésiter? Quoi ! quand il s'agissait de former des athlètes ou des guerriers, on trouvait admirable qne Sparte immolât sur Tautel de la Patrie les sciences, les lettres et les arts ; et nous balancerions à prendre une résolution énergique, quand il y va de l'avenir de la religion chrétienne et des sociétés humaines ! Écoutez Jean-Jacques Rousseau : « Oublierais-je que ce fut dans le sein de la Grèce qu'on vit s'élever cette cité (Sparte) aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses lois ; cette république de demi-dieux plutôt que d'hommes, tant leurs vertus semblaient supérieures à l'humanité. 0 Sparte, opprobre éternel 'd'une vaine doctrine ! Tandis que les vices conduits par les beaux-arts s'introduisaient dans Athènes, tandis qu'un tyran rassemblait avec tant de soin les ouvrages du prince des poètes, tu chassais de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les savants ! » Quelle leçon ! Combien nous serions imprudents et coupables, si nous n'en profitions pas I
Un prélat illustre dont on croyait pouvoir dire que le zèle de la maison de Dieu le dévorait, a le courage aujourd'hui de reprocher à un journaliste éminent et chrétien la vigoureuse campagne qu'il fit autrefois contre les classiques païens ! « Elle eût fait tomber, s'écrie-t-il, toutes nos maisons d'éducation dans le dernier mépris si l'Église vous avait suivi. » Le mépris, oh! non. On aurait admiré, on aurait béni l'Église de France si, il y a vingt-cinq ans, elle avait rompu violemment avec les traditions fatales du paganisme littéraire et philosophique. Le mépris ! ah ! il aurait pu trouver sa raison d'être dans le triste aveuglement signalé en ces termes par M. de Gasparin, un calviniste pourtant! « Ce sera un des étonnements de l'avenir que d'apprendre qu'une
société chrétienne a voué les sept ou Imit plus belles années de la jeunesse de ses enfants à l'étude exclusive des païens ! » Le mépris ! Le pieux prélat est-il bien sûr que les académiciens et les professeurs célèbres qu'il invitait avec tant de boniieur à honorer do leur présence la représentation sur le théâtre de son petit séminaire, en langue grecque, àeVAntigone de Sophocle, ou de YTphigénie d'Euripide, des A'uées d'Aristophane, ne riaient pas au fond de leurs âmes de ses douces illusions.
D'ailleurs, l' Univers n'avait fait que répéter les cris d'alarme des Pères de l'Église, les règlements des conciles, les avertissements des souverains Pontifes ! Et personne n'a plus flétri que Mgr Dupanloup le déplorable système d'éducation et d'enseignement des trois derniers siècles. Lisez ces pages énergiques de son beau livre sur l'éducation, tome I, introduction, pages 2, 3 et 4 : ft C'est l'éducation qui par rinfJuence décisive qu'elle exerce sur l'enfant et sur la famille, éléments primitifs de toute société, prépare des miracles inespérés de restauration intellectuelle, morale et religieuse. C'est l'éducation qui fait la grandeur des peuples et maintient leur splendeur ; qui fait leur décadence, et au besoin les relève de leur chute ! Que faut-il en effet pour soutenir ou régénérer une nation? Avant tout, des hommes ! Les nations ne s'élèvent, ne grandisssent, ne se conservent et ne se renouvellent que par les hommes. "Quand voit-on les peuples s'affaiblir, déchoir de leur grandeur et se précipiter vers leur ruine? Quand les hommes leur manquent ! Or, les hommes, c'est Dieu qui les donne, mais. Dieu le voulant ainsi, c'est l'éducation qui les fait î Où en sommes-nous à cet égard? Nous présentons, depuis longtemj)s déjà, un si)eclacle étrange. Jamais la France ne fut jdus couvorle dun jit'!ij)le jdus nombreux, pbis aclif, plus agité!.. . Toutes les roules de la foi'lnne, Inulcs les carrières de la vie sociale sont encombrées I Les individus se pressent, se gèneni,
se li^urtent, se fatiguent les uns les autres ! Et cependant, de toutes parts, on entend dire : Les hommes manquent ! 'où sont les hommes? C'est le cri, c'est la plainte universelle. Diogène, autrefois, sa lanterne à la main, cherchait un homme en plein midi ! Nous lui ressemblons ! »
D'une part, nous n'avons pas d'hommes, et c'est l'éducation qui les fait ; donc, et l'arrêt est formulé par Mgr Dupanloup, l'éducation est mauvaise, essentiellement mauvaise.
Mais est-il vrai que l'abandon des classiques païens soit le retour à la barbarie littéraire? Ah ! dussé-je être accusé de paradoxe, je plaiderais volontiers la contradictoire avec la certitude d'être vainqueur. Je ne puis être ici que fort court.
D'abord, presque personne en France ne sait ni le latin, ni le grec ; ou du moins presque personne n'a en France le goût épuré de la littérature latine ou grecque. Donc, si on avait supprimé en France, il y a cinquante ans, l'étude des classiques grecs et latins, nous en serions exactement au point où nous en sommes aujourd'hui. Combien d'examinateurs de l'Université ont déclaré solennellement que les versions si faciles demandées pour le baccalauréat (je ne parle pas des thèmes, ils sont abominables) sont toujours mal faites ; qu'en se rei)liant sur euxmêmes, ils sont forcés d'accuser de lâcheté les boules blanches qui échappaient à leurs doigts complaisants. J'ai souvent entendu, dans les séances solennelles du concours général de Paris, les discours latins prononcés par les sommités de la Rhétorique universitaire, et je déclare, sans crainte d'être démenti, que le latin du meilleur de ces discours n'était pas seulement inférieur à la plus négligée des homélies des Pères de l'Eglise, que c'était à peine le latin francisé qu'on désigne ironiquement du nom de latin de cuisine, blessant l'oreille et offensant le goût des très-rares connaisseurs de la belle latinité. Du latin de cuisine! voilà le nec-plus-ultra des maîtres
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les plus renommés; voilà le résultat final d'une étude opiniâtre, pendant de longues années, de tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Que serait-ce si je dénonçais au monde les thèses latines de nos écoles de droit, attentats déplorables contre le bon goût, honte de l'enseignement français! Cette infériorité désespérante, disons mieux, cette nullité absolue n'est pas seulement un fait; je puis et dois dire qu'elle est une nécessité, dont nous ne pourrons nous affranchir qu'en substituant au\ auteurs grecs et latins du paganisme les auteurs grecs et latins du christianisme. En effet, les idées modernes sont, bon gré, mal gré, chrétiennes, parce que la société est l'œuvre du christianisme qui l'a conçue, engendrée, allaitée, dirigée, inspirée pendant un grand nombre de siècles. Les langues de Cicéron et de Démosthènes sont, par conséquent, des langues absolument mortes, exprimant des idées et des sentiments qui ne sont plus. Au contraire le latin et le grec des Pères, qui ne sont autres que le grec et le latin des nations chrétiennes, sont des langues réellement vivantes, exprimant les idées et les sentiments à l'ordre du jour, ayant donné naissance aux idiomes européens. De ce fait incontestable il résulte que le français ne diffère en réalité du latin de saint Léon le Grand, que par la forme extérieure, parle costume, si je puis m'exprimei' ainsi, comme le bas-breton diffère du parisien du dixneuvième siècle. De telle sorte qu'un enfant, les mains armées de son dictionnaire français, puisse arriver: en quelques jours, à connaître, disons mieux, à voir intuitivement, sans danger de l'oublier jamais, la signification de l'immense majorité des mots latins, à deviner le sens du latin de YEpitome hisloriœ sacrœ, des Psaumes, du Nouveau Testament, de la liturgie ecclésiastique; après quchpies mois de lecture courageuse, h comprendre assez pour s'y intéresser vivement le plus grand nombre des auteurs latins classiques. Oui, j'ose l'affirmer,
CAUSES DE LA l'ERTE DE LA F'OI. ESPRIT PAÏEN. 91
sans crainte d'être démenti, parce que j'ai pour moi une longue expérience, le véritable et seul moyen d'arriver''à faire • savoir le latin aux jeunes générations, c'est d'exclure des classes inférieures, cinquième, quatrième et troisième le latin du paganisme, et de donner une large place au latin de l'Église. On compléterait l'enseignement ainsi commencé par de nombreux fragments des chefs-d'œuvre de l'antiquité, pleinement expurgés des souillures du vice et des excès de la démagogie. Cette épuration serait au fond un bienfait considérable au point de vue du goût ; car, comme le disait si bien, il y a quelques jours (dans sa préface aux Dialogues de Fénelon mr l'Éloquence), M. de Sacy, une de nos grandes autorités littéraires : « Les premiers sans contestation parmi les penseurs, les poètes, et les écrivains de l'antiquité, sont ceux dont le génie se rapproche le plus du génie de l'Évangile. » Il ajoutait : « Et nous qui avons été éclairés de cette immense lumière, si jamais nous y fermions volontairement les yeux, comment ne retomberions-nous pas, même en fait d'art, d'éloquence et de poésie, beaucoup au-dessous de ces païens que leur raison naturelle et la droiture de leur esprit toutes seules avaient fait presque chrétiens. »
En résumé : la réforme que nous appelons à grands cris est urgente et opportune. Mgr Dupanloup peut et doit s'y associer sans crainte d'aucun mépris, avec la certitude de conquérir une gloire solide, avec d'autant plus d'empressement, qu'elle peut seule défendre du naufrage les langues latine et grecque, et sauvegarder le sentiment de leurs beautés littéraires.
Ce sera un nouvel accomplissement de la promesse évangélique : Cherchez d'abord le royaume du ciel et la justice ; le reste vous sera donné par surcroit !
Ne voyons-nous pas, en effet, malgré les éloges exagérés prodigués h l'enseignement classique actuel, malgré les affir-
mations si retentissantes de sa nécessité, queTétude du latin et du grec se meurt, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir. J'ai sous les yeux le Journal général de l'Instruction publique du jeudi 25 novembre 1869; et j'y vois que, se faisant l'écho des aspirations générales, un professeur agrégé delLniversité, très-sérieux et bien pensant, demande qu'on supprime inexorablement, comme de douloureuses inutilités, les vers latins, la narration latine, le discours latin, etc., etc., « pour ne conserver que le thème et la version ; parce qu'après dix années d'études pénibles, ces devoirs sont complètement hors de la portée des élèves placés même à la tête de leur classe. » Quel aveu déchirant pour l'Université ! Quel triomphe pour la cause que je défends. L'enseignement païen n'apprend ni le grec, ni le latin, et il fait perdre avec la foi tout amour de l'autorité ! Donc, sans revenir à la barbarie, sans compromettre en aucune manière le développement du bon goût littéraire, nous pouvons, et "^par conséquent nous devons inaugurer un enseignement absolument chrétien ; avec la certitude d'apprendre à lire et à parler le grec et le latin cent fois mieux que l'on n'a fait jusqu'ici.
D'ailleurs, la haine seule de la religion a pu donner une apparence de raison à cette accusation mensongère et intéressée. La langue des Pères de l'Église, latins et grecs, a toutes les qualités désirables: spiritualisme, richesse, simplicité, douceur, onction, flexibilité, clarté, élégance, etc. Le latin de saint Grégoire le Grand, de saint Ambroise, de saint Bernard, est une langue type et modèle, la seule qui puisse s'approprier aux temps modernes, la seule véritablement vivante. Un grand écrivain l'a dit: «pour l'étendue dos connaissances, pour les principes de la plus pure philosopiiie, pour leur application et leur développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du discours, pour la beauté de la morale et des senti-
ments, on ne pourrait comparer à saint Augustin que Pkiton et Gieéron. » Mais Platon et Cicéron flottent trop souvent dans le doute et tombent plus souvent encore dans des aberrations étranges.
Si c'était ici le lieu, je rappellerais qu'Erasme lui-même, l'apôtre exalté de la Renaissance, lorsque les exagérations des sectaires le ramenaient à des sentiments d'équité, leur disait ; « Vous prétendez que le latin chrétien est une langue à moitié barbare, et que pour bien parler il faut lui substituer la langue de Cicéron. Faisons donc une expérience, prenons une simple phrase de la langue latine chrétienne ; mettons cette phrase en bon latin du siècle d'Auguste, et voyons ce qu'elle gagnera en harmonie, en exactitude, en beauté ! » Ainsi transformée, la phrase était devenue sauvage jusqu'au ridicule. Fier de ce premier triomphe, Erasme entre en matière et défend, avec une éloquence qui prouve sa sincérité, cette thèse qui est la nôtre : 1° Le latin chrétien est de très-bon et de très-beau latin ; 2° il est le seul qui puisse servir de truchement aux nations modernes ; 3° les études classiques exercent sur la religion et la société l'influence la plus désastreuse. « Notre engouement l)0ur l'antiquité païenne nous trompe et nous corrompt. Pcujanitas nostra nossediicit. Sous le prétexte d'apprendre la belle littérature, nous cessons d'être chrétiens pour devenir païens. C'est ce que je remarque dans certains jeunes gens qui nous viennent de l'Italie et surtout de Rome {Epist. dedic. ad Jon. Vlaten., p. 2). » « On nous a dit que les mots des auteurs païens étaient polis et de bon goiît, ceux des auteurs chrétiens grossiers et barbares. C'est le paganisme, croyez-moi, c'est le paganisme qui nous persuade de ces choses, en trompant notre oreille et en faussant notre esprit. Nous ne sommes chrétiens que de nom : tltulo duntaxat sumus christiani. Notre corps a été purifié par les eaux du baptême, mais notre esprit ne l'est
pas ; la croix est marquée sur notre front, mais notre âme en rougit; nous confessons de bouche Jésus-Christ, mais nous portons dans le cœur Jupiter et Roraulus ! (Ibid.) » J'engage vivement mes lecteurs à lire Texcellente préface que Mgr Gaume a mise en tête de ses Selectœ sancti Bernardi Epistolœ, un des volumes de sa bibliothèque des auteurs chrétiens; ils seront étonnés du bon sens d'Erasme et ne penseront plus à nous accuser d'exagération. Qu'ils lisent aussi la préface des Actes des Apôtres avec les commentuires de saint Jean Chrysostome, -et ils resteront convaincus par les autorités les plus imposantes que la langue de l'Évangile suivant saint Luc, des Actes des Apôtres et des écrits des Pères, est du grec parfaitement pur auquel on ne peut pas plus reprocher ses hébraïcismes, qu'on ne peut reprocher à Xénophon ses mots persans, et à Cicéron ses grécismes. 11 est donc vrai que les préjugés injustes et sataniques qui ont égaré tant d'esprits depuis des siècles, et amené des préventions invincibles, s'évanouissent, comme des ombres, au flambeau d'une critique honnête et désintéressée. Mais, dira-t-on, comment en présence des règlements inexorables du baccalauréat, oser même parler de la réforme que vous proposez ? La discussion approfondie de cette objection sans valeur réelle, serait ici un hors-d'œuvre. Qu'il me suffise de la réfuter en quelques mots: 1° l'épreuve actuelle du baccalauréat est, tout le monde en convient, déraisonnable, dérisoire et cruelle à l'excès ; elle laisse toutes les chances de succès à la science factice, et place la science véritable dans les conditions les plus désavantageuses; elle encourage l'ignorance audacieuse et décourage le savoir modeste; elle impose le refus de sujets excellents, et commande l'admission de nullités déplorables. 2° Le baccalauréat, tôt ou tard, devra se transformer en examens de fin d'année, subis dans les maisons mêmes d'éducation autorisées par la loi, et sur les programmes de leur enseigne-
ment. 3° Le baccalauréat évidemment est institué pour \e bien de la société, il est le moyen, mais non pas la fin ; la société n'est pas instituée pour le baccalauréat ; dès lors, on doit bannir de ses programmées toute question impie, impure et révolutionnaire. Imposer des classiques qui ne seraient pas suffisamment expurgés, exiger l'initiation aux mystères infâmes de la mythologie païenne, serait un crime. Quel examinateur oserait frapper d'une boule noire un candidat capable, uniquement parce qu'il refuserait de lui raconter les amours adultères de Jupiter, ou d'expliquer un discours par trop incendiaire? 4° Tout ce que l'on est en droit d'exiger d'un bachelier, c'est qu'il sache interpréter couramment le texte des principaux auteurs classiques; or, celui qui aura appris le latin comme nous l'avons indiqué, dans les chefs-d'œuvre de la littérature sacrée, sera parfaitement en mesure de satisfaire ses juges. Marchons donc en avant sans avoir à craindre que le baccalauréat soit une de ces déités infernales qu'on ne puisse apaiser que par des sacrifices humains.
C'est au clergé à donner l'exemple, ses jeunes recrues ont elles-mêmes grandement besoin de boire à des sources plus pures et plus saines, afin que leur foi soit plus vive et plus forte. C'est le clergé d'ailleurs, et le clergé seul, qui donnera aux langues latine et grecque leur dernier asile. Au sein des civilisations trop avancées, comme au moyen âge, les chefsd'œuvre de la littérature ancienne s'abriteront à l'ombre des vieilles églises catholiques. Encore quelques années de progrès matériel, et dans ce siècle utilitaire, qui n'est en réalité que l'âge du fer et de la houille, le latin et le grec ne seront compris, lus et parlés que dans le calme de nos grands et petits séminaires.
Je m'arrête, mais non, cependant, sans avoir signalé dans le mode actuel d'enseignement et d'éducation des abus très-
graves qui sont en même temps des causes au moins indirectes et par trop efficaces de la perte de la foi.
4. L'engouement pour les internats est trop prononcé, et Ton fait commencer aux enfants beaucoup trop tôt la vie de caserne. Je ne le dissimulerai même pas, la création des petits collèges dont on s'est montré si fier, a été une très-grande faute. Actuellement, dit le professeur agrégé dont j'invoquais tout h l'heure le témoignage, « l'échelle boiteuse des études, de la classe préparatoire à la classe de philosophie, impose aux élèves un minimum de dix ans (et pour arriver le plus souvent à quel résultat) ! On semble, par un accord tacite avec les familles, ne les garder si longtemps sur les bancs que pour délivrer celles-ci d'un embarras importun. L'Université ne doit pas être une immense maison de sevrage ! » L'externat a ses dangers, il laisse la porte plus promptemont ouverte à l'immoralité ; mais Tinternat, surtout l'internat excessivement prolongé, est incomparablement plus dangereux, j'oserais dire qu'il est fatalement mortel ! Sans être moins immoral, il tue la foi et use les caractères; il ne fait ni des hommes ni des chrétiens. De quoi se compose aujourd'hui la génération des lettrés? D'impuissants, d'incompris, de petits crevés, c'est le mot caractéristique. L'expérience, une très-longue expérience m'a prouvé que les enfants qui entrent au collège à sept ou huit ans pour en sortir à dix-huit ou dix-neuf ans, après s'être traînés péniblement sur les bancs de dix classes, depuis la neuvième jusqu'aux mathématiques spéciales, sont prédestinés à la dépravation, et, ce qui est plus encore que la dépravation, à une nullité absolue. Après deux ou trois années, ils ont tout usé, la discipline, l'autorité, les punitions, les exhortations, les reproches, la religion, la grâce; ils opposent à tous les stimulants de l'esprit et du cœur une inertie désespérante : Que leur famille et leurs maîtres se résignent à ne voir en eux que de tristes sujets, sinon des mau-
vais sujets. L'homme, disait le sage, est enclin au mal dès son enfance, et nous voyons quelquefois le vice, comme un serpent^ atteindre les enfants au berceau. Un enfant seul est comme une bûche unique déjà envahie à l'intérieur par un feu qui la consumera peut-être, mais qui peut couver longtemps. » Deux. enfants, trois enfants, cent enfants sontcomme un bûcher, dont tous les éléments s'enflamment et brûlent avec une activité, effrayante. Tous les moralistes sont unanimes à proclamer que le casernement prolongé est profondément délétère, il fait des. énervés, mais non pas des hommes. Et voilà comment les collèges sont des pépinières par trop fécondes de désœuvrés, d'inutiles, d'incrédules, de révoltés, de socialistes sans mœurs, et sans frein. Il faut donc absolument que les premières études se fassent dans la famille, que l'internat ne commence qu'avec la cinquième, et qu'il ne se continue jamais au delà de cinq à six. ans.
2. Il est nécessaire aussi que, au moins pour les externes, tout le travail s'exécute sous l'œil des professeurs, et qu'on n'impose plus aux élèves, en dehors des classes, des devoirs à faire le soir ou le matin au sein de leur famille. L'arc trop tendu se rompt, ou du moins perd toute son élasticité. En outre, les devoirs faits au milieu des distractions de la famille sont nécessairement mal faits; et il est profondément immoral de condamner des enfants à toujours mal faire. C'est encore un moyen infaillible de tout user en eux, esprit, cœur, caractère, foi, etc., etc.
3. Ce n'est pas sans un profond serrement de cœur que j'ose indiquer une autre source de mal, hélas! impossible à conjurer. Beaucoup de pères de famille et de maîtres des collèges sont sans foi! Comment se pourra-t-il que les élèves ne soient pas euxmêmes sans foi? 11 n'est pas de foi sans pratiques religieuses ; or, ces pratiques religieuses, comment les enfants pourront-ils
les juger ahsoliinient nécessaires, quand leurs parents et leurs maîtres s'en sont affranchis? Comment pourraient-ils en prendre l'heureuse habitude, quand ils savent d'avance que leur premier acte à la sortie du collège sera de les abandonner? Nous ne nous faisons pas illusion, le plus souverainement efficace des enseignements est l'exemple du père et du maître, exemple toujours présent, qui, sans qu'il en ait même la conscience, passe dans toutes ses actions, dans toutes ses paroles, opère partout et toujours. Chers professeurs, confrères bien-aimés, mon cœur est plein pour vous de sentiments d'affection respectueuse que vous méritez par une conduite le plus souvent morale et honorable, et cependant je me sens entraîné à vous plaindre amèrement, à m'effrayer de la responsabilité terrible que vous assumez sans y prendre garde. Chaque être engendre nécessairement un être semblable à lui, quand il n'engendre pas un monstre. Indifférent, incrédule, le professeur engendrera forcément des indifférents, des incrédules. Si rien dans son être ne respire la foi, il fera fatalement perdre la foi à ses élèves. Et perdre la foi c'est le plus irréparable des malheurs ! Et Dieu demandera raison au maître de l'âme de son élève perdue pour l'éternité! Et Jésus-Christ a dit qu'au cou de celui qui scandalise le plus petit de ses enfants, il faudrait attacher la pierre du moulin que l'âne fait tourner ! L'enseignement, l'éducation sont des fonctions divines ; pour les remplir il faut être saint au moins d'aspiration et de désir. Je touche, je le sens, une corde qui rend des sons par trop déchirants; mais en même temps j'ai mis le doigt sur la cause la plus active de la perte de la foi au temps présent. On comprendra désormais comment et pourquoi elle va s' affaiblissant dans une proportion géométrique ou exponentielle; comment et pourquoi sa conservation dans un si grand nombre d'âmes est un miracle de toute-puissance divine et une splendeur.
4. Je voulais passer sous silence une autre question plus brûlante encore, mais les considérations dans lesquelles ie viens d'entrer m'amènent à en dire quelques mots. Quel anli smcère et désintéressé delà religion, de la morale, de la société ne s'effrayerait pas de tant d'efforts accumulés pour faire les" jeunes filles savantes, à une époque où la femme a pour la maternité et les fonctions essentielles de la maternité une repu gnance comme instinctive et invincible ; où l'immense majorité des mères se hâtent de rejeter le fardeau de leurs enfants de les abandonner à des mains mercenaires, sans même s'inquiéter de l'effrayante mortalité qui fait plus que décimer les nourrissons enlevés au sein maternel? Toute la gloire de la femme est au fond de son cœur et non pas de son esprit elle doit se concentrer dans l'intérieur de sa famille, omnis ghria fihœ régis ah intus ! Les belles qualités de la femme doivent s'exprimer par des vertus domestiques. Qu'elle soit instruite OUI ! Que son instruction soit forte, oui ! Mais avant tout que cette instruction soit utile, et qu'elle soit donnée exclusivement par des maîtres chrétiens. Serait-ce être trop scrupuleux et exagéré, que de s'effrayer à la pensée de ces trois cents jeunes anglaises qui, dans les salles de Kensington's Muséum sont comme suspendues, plusieurs jours chaque semaine, aux lèvres éloquentes d'un naturaliste éminent, qui a rompu de front avec toutes les doctrines et les traditions de la religion chrétienne; qui fait insurger la science contre la foi ; qui donne un singe pour premier père au genre humain ; qui a déclaré solennellement que toute sa philosophie est impuissante à lui démontrer l'existence d'une âme humaine distincte du corps • que la conscience de la liberté n'est peut-être qu'une illusion, que l'homme, par conséquent, pourrait très-bien n'être pas libre, etc., etc. ? Est-il vraiment possible que des convictions changées en seconde nature, ne se trahissent pas à chaque
jOO LES SPLENDEURS DE L\ FOI.
instant, et ne fassent bientôt vibrer à l'unisson ces imaginations jeunes et vives, ces esprits délicats et inexpérimentés ; dans une contrée surtout oîi la foi est tant ballottée, où les pratiques religieuses sont si relâchées et si rares! Ma conscience me défendra toujours de me réconcilier avec Tidée tant a a mode de rinstruction publique secondaire pour les jeunes filles Cet enseignement m'apparait comme une cause inévitable de la perte de la foi, et la plus redoutable des causes, parce que 1 milueuce d'une mère indifférente ou incrédule est mille fois plus délétère que celle d'un père sans religion. On me trouvera, s. ronveut, bien arriéré ou même ridicule, moi le porte-drapeau si ferme du progrès sous toutes ses formes; mais je n'hésite pas à déclarer que l'agitation de ces dernières années en faveur de l'enseignement public des compagnes de l'homme, est une agitation inconsidérée, et que ses conséquences seront rapidement désastreuses (1).
m Puisque j-ai tant dit, qu'on me permette d'exprimer ma pensée tout enUère surTattitude que le clergé pourrait et devrait prendre pour assu-
-1^:^ r ; -s^ dSSS; et autorisés parte Souv^ain Pc.tifP Nosseigneurs les Évéques prendraient les mesures suivantes. II. nlonneralem en thèse générale, parmi les jeunes lévites sans
fortune que ceu^ qui 'engageraient à remplir, pendant cinq ou dix ans, es^oncils 5"nstiluteur%rimaire. Ils exigeraient des jeunes gens de fam 11 ou de ceux qui montreraient des dispositions p as heureuses rii lôme de bachelier, de licencié, de docteur en théologie ou es scienc s mathématiques, physiques, naturelles, avec l'engagement auss de part ciper, s'il le fallait, à l'enseignement des petits séminaires et des fnslSons ecclésiastiques: il arrivera nécessairement un jour que le^a- ^ d Tic nce. comme l'examen de baccalauréat, sera ramené a sa seule Tnd ion légitime d'examen de lin d'année de la classe supérieure de phi. S, hie Ils feraient aux professeurs de leurs petits ou grands séminaires ei Se ours maisons déducalion un traitement au moins égal a celui des premirs vicaires des villes ou des professeurs des lycées ou col éges communaux, pour les relever à leurs propres yeux aux yeux des clèycs eldu cler'^é, pour les encourager à mieux assurer la prospérité de létab issement p r une instruction plus solide et plus brillante. L'un au môTdes petits séminaires, établi au sein d'une grande commune.
CAUSES DE LA PERTE DE LA Fei. ESPRIT PAÏEN. iOl
Ce chapitre a été bien long", mais je ne le regrette pas ; j'ai déjà dit qu'il était à la fois et le plus important, et le plus délicat de mon livre. J'avais une grande thèse à soutenir, des maux énormes à réparer, des dangers effrayants à conjurer. Je l'ai fait avec conscience et courage. Il me reste à élever mes yeux et ma voix vers Pie IX et le concile du 'Vatican, en les conjurant d'imposer, au clergé du moins, une éducation foncièrement chrétienne, avec exclusion de tout mauvais ferment païen. Et peut-être qu'après une commotion violente, juste expiation des
ou d'un chef-lieu de canton n'aurait que très-peu d'internes ou pensionnaires; le plus grand nombre des élèves seraient externes, en pension dans des familles de villageois, choisis parmi les plus chrétiens. Commencé en cinquième, l'enseignement se terminerait en six ans au plus, par une première année de philosophie, et comprendrait Tensemble des matières exigées aujourd'hui pour le baccalauréat. Les paroisses rurales, autant que possible, seraient confiées à deux prêtres, un curé et son vicaire. Le curé donnerait les premières leçons de latin aux enfants qui montreraient plus de dispositions à embrasser l'état ecclésiastique ou à suivre une carrière libérale. Le vicaire ferait la classe aux petits eufants. Le curé et le vicaire, initiés dans le grand ou le petit séminaire aux principes de l'agriculture et des industries agricoles et domestiques, feraient cultiver sous leurs yeux un grand champ ou jardin d'expériences, avec étable et basse-cour, et apprendraient aux habitants, dans des conférences publiques, à produire en abondance et à bon marché les denrées alimentaires nécessaires et utiles, volailles, œufs, lait, miel, légumes, racines, fruits, fleurs, etc., etc.
Le temps approche où le prêtre ne pourra plus compter ni sur la subvention de l'Etat qu'on lui dispute déjà avec acharnement, ni sur les produits du casuel dont la seule pensée soulève aujourd'hui Lint de répugnance et de haine, et qui va diminuant de plus en plus chaque jour. Il faudra donc que, faisant un acte de foi vive, et s'armant de courage, il ne compte plus que sur Dieu et sur son travail. Oui, le moment est presque venu où, fidèle au conseil et à l'exemple de saint Paul, il devra s'occuper sérieusement et travailler de ses mains à ce qui est bon, pour se suffire à Lui-même et donner à ceux qui souffrent du besoin. (Epît. aux Éphès. c. iv, v. 28.) Que cette perspective ne l'effraye pas; qu'elle le rassure et l'encourage au contraire. Il sera alors à tous les points de vue l'homme de la divine Providence. Avec la dignité, l'indépendance et la considération qui sont les plus beaux apanages de son divin ministère, il retrouvera son empire sur les âmes; il les conservera fidèles, ou les ramènera k Dieu. Da niilii animas, cœléra toile tibi.
d02 LES SPLENDEURS DE L\ FOI.
égarements passés, suite du fatal aveuglement qui avait entraîné les générations à abandonner les eaux pures de la foi pour revenir aux citernes vides du paganisme, la France redeviendra chrétienne.
J'aurai aussi démontré jusqu'à Tévidence, qu'aussitôt que la foi eut cessé de présider à l'enseignement des jeunes générations, et que l'esprit chrétien eut fait place à l'esprit païen, la société se précipita rapidement vers l'abîme; en passant coup sur coup : delà Renaissance au Protestantisme, du Protestantisme au Voltairianisme, du Voltairianisme à la Révolution, de la Révolution française, par les mêmes chemins et sous l'influence des mêmes causes, à l'Indifférence absolue en matière de religion, à l'Incrédulité systématique, au Naturalisme, au Matérialisme, au Solidarisme, et plus encore à l'abaissement et à l'effacement des caractères, à la négation presqu'universelle des vertus qui font l'homme, le citoyen, et surtout le chrétien.
Nous reste-t-il à passer par le feu du socialisme démagogique qui nous sauvera peut-être en nous éclairant et en nous épurant ?
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