LXXX. « Le Pontife romain -peut et doit se réconcilier et
transiger avec le libéralisme et la civilisation moderne. » Lô
feu ne transige pas avec Feau, qui a pour effet essentiel de
réteindre. Il la subit, et résiste autant qu'il peut.
Voilà Fépouvantail qui a tant excité d'effroi. Nous l'avons approché, et il s'est évanoui. Les hommes de bonne foi qui me liront, seront honteux de cette insurrection violente contre un si légitime exercice de la plus forte, mais de la plus douce <les autorités.
J'en étais là de ma discussion trop longue peut-être, mais que je ne pouvais abréger sans compromettre la noble cause que je défends, lorsqu'à ma grande surprise et à ma grande joie, j'ai vu le simple bon sens d'un écrivain, très-peu chrétien •cependant, venir donner à ces doctrines une sanction à laquelle j'étais loin de m'attendre. M. Francisque Sarcey, dans le Journal de Paris, repousse avec énergie la déclamation del'un de ses confrères contre les proscriptions delà congrégation de l'Index. Et qu'on le remarque bien, son raisonnement s'applique à toutes les autres condamnations de l'Église et du souverain Pontife, au Syllahus tout entier.
« C'est à mon jugement, un des lieux communs les plus niais ^e la déclamation libre-penseuse que de crier contre la congrégation de l'Index elles condamnations qu'elle porte sur certains livres. Comment ! voilà des hommes qui ont un ensemble de croyance», qui sont chargés de les protéger contre toutes les attaques du dehors, nui font de ce devoir une affaire de conscience ; ils lisent un ouvrage qu'on vient de publier , et ils disent à ceux qui partagent la même foi : « Prenez garde ! « les idées répandues dans ce livre sont propres à ébranler les « principes sur lesquels repose notre croyance commune. Vous « pourriez, sans vous en apercevoir, y prendre un secret plaisir.
« et VOUS abandonner à des nouveautés hardies; elles couvrent « un piège ; nous vous avertissons; abstenez-vous. » Eh bien! que trouvez-vous dans ce langage qui ne soit conforme en tout au bon sens et à la raison? Remarquez-le bien, s'il vous plait. La congrégation de l'Index ne s'adresse pas le moins du monde aux incrédules. Elle sait parfaitement que sur ceux-là, elle n'a aucune influence. Elle les laisse absolument libres d'acheter et d'apprendre par cœur, si bon leur semble, les œuvres qu'elle juge à propos de condamner. De quoi peuventils donc se plaindre? Elle n'a en vue que les catholiques, et les catholiques convaincus, fervents. Ceux-ci lui demandent, comme des enfants soumis: «Mère, puis-je lire ce volume? « me le permets-tu?» Et elle répond: « Non, mes enfants, ily aurait danger pour votre âme, sur qui j'ai mission de veiller.» En quoi, vous, abonnés du Siècle el de Y Opinion nationale, cette proscription vous choque-t-elle ? Est-ce que les peines dont elle menace ceux qui les lisent s'appli(iuenl à vous? Ces peines mêmes, après tout, elles ne sont que spirituelles et ne frappent par conséquent que ceux qui reconnaissent la main d'où elles partent. Si Yindex ressemblait à la censure laïque des gouvernements modernes, je comprendrais à la rigueur les colères qu'il inspire à la tribu des libres-penseurs bêtes. La censure, en effet, ne se contente pas de trouver un livre malfaisant et le déclarer tel. Elle met l'auteur en prison et supj)rime l'ouvrage ; elle ne le supprime pas seulement pour ceux (jui ont fait vœu de lui obéir; elle en confisque et détruit tous les exemplaires ; elle défend qu'aucun citoyen, à quelque opinion qu'il appartienne, y puisse jeter les yeux. Voilà de l'intolérance et du despotisme. Si la censure se contentait de dire : — Ce drame m'a paru, à moi, malsonnant et attentatoire, j'en recommande la fuite à tous les abonnés du CunsUtutionncl et du Public; — ceux du Temps seraient-
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ils autorisés h jeter feu et flammes! Quoi de plus simple, (le plus naturel, de plus fondé en raison, qu'une interdiction (le la sorte, qui n'emploierait point les moyens coercitifs, ({ui n'userait que de sa seule influence sur les esprits ?
(( C'est ce que fait la congrégation de V Index. Elle n'anéantit point les œuvres qu'elle condamne ; elle se contente de les désigner comme malsaines. Elle met un écriteau dessus « défense d'y toucher sous peine de damnation éternelle. » Mais il n'y a pas ombre de tricorne pour faire respecter cette consigne, et vous qui ne croyez point à cette damnation, il vous est tout loisible d'étendre la main sans crainte. »
In caudâ venenum! M. Sarcey terminait' ainsi :
(( Il est très-vrai que les condamnations prononcées par VIndexTomsiin sont curieuses à étudier. Mais c'est uniquement parce qu'elles peuvent servir à marquer l'étiage des idées dans le catholicisme moderne. En voyant proscrire tant d'opinions, qui ont en quelque sorte aujourd'hui passé dans notre sang, nous nous disons avec une certaine surprise, mêlée de tristesse : Mon Dieu ! qu'ils sont loin de nous ! et l'abime qui nous sépare va s'élargissant tous les jours davantage ! »
Qu'ils sont loin de nous! cette pensée attriste plus encore mon âme que celle de l'habile écrivain. Qu'ils sont loin de nous! N'est-ce pas, hélas ! parce que nous aspirons, nous, aux sommités des Cieux, et que vous appelez, vous, les profondeurs de l'enfer?
Qu'ils sont loin de nous! Le père des élus, Abraham, disait au mauvais riche qui avait préféré les biens de la terre aux biens de l'éternité... : «Entre nous et vous il y a un immense al)îme, de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici à vous, ou de là venir ici, ne le pourront jamais ! »
Qu'ils sont loin de nous! 3Iais ne sentez-vous point que le .soi tremble sous vos pas! Qu'il ne faut rien moins que des
armées innonilirables, pour vous protéger contre les excès delà liberté? Que bientôt les armées elles-mêmes seront impuissantes à vous sauver de ranarchie et de la fureur de la libre pensée?
Qu'ils SONT loin de nous! Mais le foit d'une reliiçion désarmée, contre laquelle se sont déchaînés, autant que nous venons de le dire, l'esprit païen et l'esprit révolutionnaire ; qui a été assaillie partant d'ennemis puissants et acharnés, et qui, encore debout, après dix-huit cents ans de contradiction incessante, compte par millions ses adhérents sincères et dévoués ; n'est-il pas une preuve éclatante et invincible, que la vérité est de notre côté, l'égarement du vôtre. Splendeur! splendeur !
L'Église dans ses condamnations, comme dans ses proscriptions, ses décisions disciplinaires, ses définitions dogmatiques a surtout en vue les catholiques convaincus ! Se peut-il que cette vérité échappée spontanément au bon sens d'un esprit prévenu contre la foi, ne soit pas comprise de quelques évêques, même trcs-éclairés et très-zélés.
Le moment est venu oii l'infaillibilité du souverain Pontife romain, parlant ex cathedra à toute lÉglise, et prononçant sur des matières appartenant à la foi et aux mœurs, doit être défini dogme de foi. L'immense majorité des catholiques attend celte définition solennelle du concile du Vatican ! Et voici qu'un pieux et savant évèque énonce avec grand bruit, et veut faire partager à ses collègues, l'opinion que cette définition ne sera pas sans inconvénients graves non-seulement i)0ur les incrédules, les hérétiques et les schismatiques, mais encore pour les esprils faibles dans la foi et même jiour les fidèles. H déclare ne pas penser sans frémir au nombre de ceux que la définition éloignerait pelt-éthe de nous à jamais.
l'esprit RÉVOLUTIOr<NAIRE. . 135
Ah ! que ce peut-être était nécessaire, et que ces craintes sont attristantes ! Ce que les incrédules, les schisraatiques, les hérétiques, les chrétiens faibles dans la foi, repoussent ou hésitent à croire, c'est I'infaillibilité de l'Église. Si rinfaillibilité du souverain Pontife est déclarée dogme de foi, ce sera par le libre exercice de l'infaillibilité de l'Église, ce sera l'infaillibilité de l'Église dans la personne du vicaire de Jésus-Christ. Comment les fidèles catholiques pourraient-ils s'inquiéter et s'alarmer de cette spécification, surtout quand ils savent que l'identité entre Finfaillibilité de TÉglise et rinfaillibilité du souverain Pontife a été affirmée par Jésus-Christ lui-même? Jésus-Christ, en effet, a dii à Pierre et à ses successeurs : Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église^ et les portes de V enfer ne prévaudront pas contre elle..... JTai prié pour que ta foi ne défaille pas. Converti! confirme tes frères dans la vérité... Pais mes agneaux;... pais mes hrehis... Je te donnerai les clefs du royaume des deux;... Tout ce que tu lieras sera lié; tout ce que tu délieras sera délié. L'infaillibilité du chef de l'Église n'est donc pas autre chose que la personnification visible de rinfaillibilité dispersée de l'Église. En réalité la première n'ajoute rien à la seconde, et c'est la seconde qui proclamera la première article de foi ! Cette personnification visible est évidemment une force, une splendeur nouvelle pour la foi. Ce sera le concile en permanence, et la réalisation de cette grande parole de saint Ambroise : iibi Petrus, ibi Ecclesia! Dès que quelque tempête religieuse sera soulevée, Rome parlera; elle commandera aux flots de s'apaiser ; son commandement sera porté immédiatement jusqu'aux extrémités du monde par les messagers rapides, instantanés, du génie moderne, et la tranquillité se fera immédiatement. Plus une, l'Église sera plus forte pour résister à toutes les attaques. Vis unita fortior.
4éî6 LES SPLENDEURS DE LA FOI.
Déjà de son temps, pour confondre les hérétiques, saint Jérôme leur montrait la succession des souverains Pontifes. Combien cet argument sera plus invincible aujourd'hui que cette succession est plus vieille de quinze cents ans; et que dans le chef de TÉglise proclamé infaillible, nous pourrons montrer mieux Jésus-Christ lui-même, qui a promis d'être avec Pierre et son Église jusqu'à la consommation des siècles. Ajouterai-je que cette proclamation assure mieux à l'Église, jusqu'à la fin des temps, des souverains Pontifes suivant le cœur de Dieu, saints et puissants en œuvres et en paroles.
Ce dogme béni de l'infaillibilité du souverain Pontife, je l'ai cru, je l'ai enseigné, j'ai appelé sa définition de mes vœux les plus ardents ; le jour où il sera proclamé sera pour moi un jour de triomphe et d'allégresse.
On m'accusera sans doute de faire trop peu de cas de la liberté, la grande idole du dix-neuvième siècle. Il faut distinguer : j'adore la liberlc du bien, mais j'ai en horreur la liberté du mal; or c'est la liberté du mal qui passionne le dix-neuvième siècle. Si je regarde autour de moi, je vois que les àmcsàla fois honnêtes et chrétiennes ont toujours trop de liberté, que les àmos déloyales et impies n'en ont jamais assez et en demandent toujoursdavantage. Comment aimeraisje la liberté telle qu'on la comprend aujourd'hui ? Dans mes convictions catholiques si profondes, la liberté de rinlelligcnce et de la volonté n'existe que par la vérité et par la foi. Jésus Christ l'a dit en termes admirables et divins : Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres. Si le (ils de riwmme vous délivre, alors aeulenient vous serez, vraiment libres, d'une liberté qui ne compromettra pas celle des autres et qui sera absolument bienfaisante. Jésus-Christ ajoutait: quiconque commet le péclié est enclave du péché; les causes réelles de l'esclavage ce sont les passions. Les pécheurs, disait le grand Paul, sont les captifs du démon, qui leur fuit faire tuules ses volontés; cl les captifs du démon deviennent fatalement les tyrans des autres. Notre siècle est plus que tout autre le siècle des captifs du démon, des po.ssédés et des enragés, qui demandent à grands cris la liberté pour opprimer les enfants de Dieu. En d'autres termes encore, je n'aime pas, je redoute et je hais : le torrent sans lit, le fleuve sans digue, le coursier ■sans mors et sans rênes, la locomotive sans frein, le génie .sans règle, l'imagination sans bornes, la volonté sans loi, la puissance sans équilibre, en un mot, la liberté sans Dieu ; parce que la liberté sans Dieu aboutit à la confirmation dans le mal cl à l'enfer éternel.