LES CLASSIQUES PAÏENS ET LES AUTEURS CHRÉTIENS
Un dos chapitres les plus importants de mon premier volume, est celai qui a pour titre : Vesprit païen considéré comme une des causes principales de la perte de la foi. Je Tai écrit après d'autant plus de réflexion, que j'avais à rompre avec des traditions qui étaient pour moi comme une seconde nature. Longtemps, très-longtemps Jésuite, j'avais pris l'habitude de considérer les classiques païens, non-seulement comme indispensables dans les classes d'humanités, mais comme devant servir exclusivement ou à peu près à l'enseignement du grec et du latin. Je l'avouerai même, non sans regrets, j'ai organisé les études du collège de Brugelette, et rédigé les programmes livrés à l'impression, sans faire, comme, hélas ! c'était alors l'usage, aucune place aux auteurs chrétiens. Les cris d'alarme du Ver ro.ngeur auraient excité en moi l'étonnement et la répulsion qu'ils ont excités chez le plus grand nombre de mes confrères; et cependant, à la réserve de quelques exagérations plutôt apparentes que réelles, je me suis rallié aux convictions de Me"" Gaume, et je me suis fait un de ses échos les plus fidèles, non sans avoir mesuré la portée des oppositions que je soulèverais, et du tort que je ferais à mes Splendeurs de la Foi. Ma conscience avait parlé, j'ai dû lui obéir. D'ailleurs, j'avais été moi-même, dans ma jeunesse, victime des classiques païens, quoique interprétés par des maîtres aussi pieux qu'habiles. J'avais vu naître sous mes yeux, et je ne leur avais pas échappé, des désordres qui rappelaient trop les mœurs du paganisme. Je n'ai pas caché aux compagnons bienairaés de ma vie religieuse que je m'étais entièrement séparé d'eux sur ce terrain glissant. Ma confidence les a vivement peines; ils m'ont fortement engagé à adoucir, au moins, l'expression trop ardente de mes convictions nouvelles; ils I r
m'ont même inspiré des craintes sur le mauvais accueil que ces convictions préparaient à mon livre auprès d'un public très-nombreux; ils m'ont engagé enfin à relire attentivement : 1° le volume très-estimé du R. P. Daniel, des études classiques DA>s LA société CHRÉTIENNE, in-8°, 443 pagcs. Paris, Lanier, 1853; 2° La lettre de Son Eminence le cardinal Patrizzi à M^' l'évoque de Tloa, administrateur du diocèse de Québec... J'ai obéi, et je consigne dans cet appendice le résultat de ces dernières études. Elles ne m'autorisent pas à modifier mes conclusions, bien au contraire, elles 'es ont grandement raffermies, et elles auront pour résultat de ramener à l'opinion de M»"" Gaume, beaucoup de ceux qui lui font encore une opposition formidable. Il semble impossible, en effet, que les Jésuites ne se rallient pas eux-mêmes à des doctrines qui sont certainement aujourd'hui celles du souverain Pontife et de la majorité des évêques; et je n'hésite pas à dire que si le concile du Vatican se réunit un jour, pour continuer ses sessions, comme je l'espère, ou plutôt comme cela est certain, il déclarera solennellement : qu'il faut faire dans l'enseignement littéraire aux auteurs chrétiens une part incomparablement plus grande que celle qui leur a été faite jusqu'ici; qu'ils devront entrer avec les auteurs païens dans le programme de chacune des classes du cours entier d'instruction et d'éducation ; et qu'en outre les auteurs païens devront être beaucoup plus et mieux expurgés qu'ils ne l'ont été dans les siècles derniers.
I. — J'arrive maintenant au livre du R. P. Daniel, écrit dans une persuasion respectable, avec une modération apparente très-louable, mais qui pèche par l'excès même de ses qualités. Membre d'un corps enseignant où tous les professeurs, sans exception, sont profondément chrétiens, il s'incarne trop avec son Institut, il oublie trop que le nombre, dans ce xix* siècle surtout, des professeurs sans foi et sans principes est de beaucoup le plus grand ! S'il avait pu s'abstraire de sa Société, il n'aurait pas osé dire dès le début, page 7 : « Le livre, quel que « soit celui qui l'a écrit, hétérodoxe ou catholique, n'étend pas « son influence au delà des matières dont il traite, des préû ceptes qu'il énonce. C'est, en ce qui regarde l'éducation, un « agent secondaire, quelquefois indifférent et neutre, un insa irument qui obéit aux mains du maître, agent principal. »
C'est là, en effet, une exagération évidente, une illusion qui honore peut-être celui qui la partage, mais une illusion d'autant plus impardonnable au Père Daniel, qu'après avoir bien limité le champ qu'il veut parcourir, les études classiques, il ajoute aussitôt : « Humble champ ! mais qu'il importe souve- « rainement de cultiver avec soin, à cause des jeunes plantes « qui y crcissent. Horace l'avait dit, plus d'un concile, plus « d'un Père de l'Église l'ont répété : Quo semel est imbuta recens « servabit odorem testa dies. » Pourquoi citer ici Horace, un auteur païen très-peu chaste? Le Sage par excellence avait dit bien longtemps avant Horace : Adolescens, juxtà viam suam^ etiam cum senuerit non recedet ab eâ; les conciles et les Pères se sont faits les échos non d'Horace, mais du Sage.
Le K. P. Daniel part du iv* siècle de notre ère pour ne s'arrêter qu'au xvii*. Il constate qu'entre ces deux termes, o\i la société chrétienne se développe d'une manière normale dans la plénitude de son indépendance, « l'Église distingua toujours ce qui avait appartenu au monde grec ou romain... Elle ne réprouva pas ce passé, elle permit, elle ordonna à ses enfants de manier ces instruments de fabrique étrangère, bien que chargés encore de la rouille du paganisme. »
Préoccupation étrange d'esprit! Pour confirmer cette thèse que nous acceptons, le P. Daniel cite ces paroles de l'Encyclique Jn^er muW/j/icgs, de Pie IX : Adolescentes... ita diligenter imbuanturut nonsolam germanam dicendi scribendique elegantiam et eloqiientiam, tum ex sapientissimis sanctorum PATRUM OPERIBUS, tum ex claiissimis ethnicis scviptoribus, ab OMNI LABE purgatis, addiscerc ; sans s'apercevoir même que l'encyclique fait une large part aux auteurs chrétiens complètement absents des programmes qu'il vient défendre, et dont il dit qu'on ne peut y rien changer.
Nous ne prétendons nullement nier la première conclusion du P. Daniel, page 29 : « Les études littéraires, au temps des Basile et des Grégoire de Nazianze, avaient pour base l'antiquité profane, il en a été ainsi avant et après la loi tyrannique de Julien. » Nous ne ferons môme pas valoir contre sa thèse les aveux et les remords qu'il met dans la bouche de trèsgrands docteurs. Saint Grégoire de Nazianze : « Vous me demandez mes livres, et vous redevenez enfant au point d'étudier cette rhétorique que moi j'ai laissée de côté depuis que, prévenu et aidé de la grâce de Dieu, j'ai tourné l^s ypux vers
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le ciel. . . J'ai dû sacrifier au Verbe ces discours et tout ce que je possédais. » Saint Basile : « Après avoir perdu beaucoup de temps en occupations frivoles, et dépensé laborieusement ma jeunesse pour acquérir cette science qui n'est que folie aux yeux de Dieu, je m'éveillai enfin comme d'un profond sommeil. » Ces regrets, ou ces remords, dit le P. Daniel, n'empêchèrent pas Basile d'écrire un opuscule dans lequel il démontre aux enfants que la lecture des auteurs profanes peut leur être utile, et leur apprend à la faire.
La pratique de saint Jérôme et de saint Augustin fut celle de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, ils se servirent aussi des auteurs païens dans renseignement de la jeunesse ; et nous ne tirerons aucune conséquence restrictive du songe de saint Jérôme qui eflraye cependant quelque peu le P. Daniel, page 42 : «Traîné aux pieds du souverain Juge, à la première question de son interrogatoire, il a répondu : je suis chrétien. — Tu en as menti, reprend Jésus-Christ, tu es cicéronien et non pas chrétien, car où est ton trésor est ton cœur. x> Après quoi il est fustigé et n'obtient grâce que sur sa promesse solennelle de ne plus lire, de ne plus garder auprès de lui aucun auteur profane. » Saint Jérôme a pu, sans manquer à son serment, expliquer Cicéron et Virgile aux jeunes enfants qu'on lui confiait dans sa solitude de Bethléem. De même que saint Augustin avait pu lire Virgile avec ses élèves, quoique dans ses Confessions il blâme profondément, dit le P. Daniel, page 32, les grammairiens enthousiastes qui communiquaient à leurs élèves l'étrange ivresse qu'ils puisaient eux-mêmes dans une lecture passionnée de Virgile.
Nous admettons donc, page 78, que « pendant les iv% v* et vi" siècles, les classiques païens étaient mis entre les mains des enfants, dès le commencement de leur éducation littéraire, de leurs études proprement dites, pour former des citoyens, inspirer l'éloquence, préparer des interprètes de TEcrilure sainte doués de toute l'érudition, de toute la pénétration nécessaires pour ce difficile labeur. »
Sans doute que Charleraagne et Alcuin encourageaient de tout leur pouvoir rélude des lettres, et dans un esprit éminemmont chrétien. «Nous vous exhortons, disait Charlemagne, dans sa circulaire de 778, aux évê.iues et aux autres prélats; nous vous exhortons à ne pas négliger l'élude des lettres, et à vous appliquer de votre mieux, en toute humilité, avec une
intention que Dîeti ne manque pas d'agréer, celle de pénétrer plus facilement et avec plus d'assurance le sens mystérieux des Écritures.» Il s'agissait donc d'un enseignement profondément chrétien dans son but, dont on n'excluait pas les auteurs païens, Virgile, Ovide, Lucain, mais où l'on introduisait aussi saint Prosper, Sédulius, etc. Dans la revue des auteurs qu'il lisait de préférence, le maître Théodulfe, page 99, met dans un premier groupe les saints Pères, dans le second les poètes chrétiens ; les poètes païens, Ovide et Virgile, sont réservés aux grammairiens. Les successeurs d'Alcuin marchèrent sur ses traces. Ils expliquaient Virgile, Térence, Cicéron, sans omettre Prudence, etc. Pour atteindre un but divin on empruntait aux païens l'instrument : causant in divinis, instrumentum in gentibns. Mais en même temps, Raban Maur déclarait à quelles conditions la lecture des poètes païens était permise, page lùO : « Le Deutéronome ordonnait aux Israélites qui voulaient épouser une de leurs captives, de lui couper les ongles et les cheveux ; on traitera la poésie païenne comme cette étrangère ; on la dépouillera de tout ce qu'il y a en elle de superflu et de dangereux ; notre usage est d'en agir ainsi. »
Dans les universités, du xiii® et du xiv' siècle, les auteurs païens restaient à la base de l'instruction, mais unis à des auteurs chrétiens, et la grande voix de Gerson faisait retentir cette règle très-sage : « Quant aux auteurs païens, prêtez-vous à cette lecture sans vous y adonner; faites-y quelques excursions rapides, je n'y verrai rien à redire. Un grand nombre de pensées morales, du style, des expressions choisies, une certaine connaissance de la poésie et de l'histoire, voilà ce que vous y trouverez. Et puis, il est bonde se délasser et de varier ses lectures. Ces mêmes avantages, il est vrai, se rencontrent dans les docteurs de l'Église, dans la Cité de Dieu de saint Augustin, dans Orose, dans saint Jérôme, dans Lactance, et vous pourriez, ce semble, les chercher là avec autant, sinon avec plus de profit. »
Le R. P. Daniel convient sans peine qu'au temps de la Renaissance, le nombre des auteurs païens admis dans l'enseignement classique s'accrut notablement, ce qui n'empcchait pas toutefois qu'en eût ouvert plus large la porte aux auteurs chrétiens. Prudence, Juvencus, Sédulius, Aralor, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Jean Chrysoslome,
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ce que ne font pas les Jésuites au xix^ siècle. Cette invasion du paganisme ne l'effraye pas ; il dit même avec un peu trop de sang-froid et d'ironie, page 187 : « Vous semble-t-il que les modifications opérées par la Renaissance sur le programme d'études du moyen ûge soient de nature à bouleverser les croyances ? Et l'impiété moderne serait sortie de là ! Et le communisme et le socialisme encore ! Est-ce une conviction bien arrêtée? Pour nous, nous aurions peine à la partager. Quune montagne accouche d'une souris, nous lavons cru sur la foi du fabuliste ; mais nous n'eussions jamais pensé qu'il fût permis de renverser les rôles ! » Ce mot est cruel ! L'esprit païen de la Renaissance ne fut pas une souris, mais bien un germe délétère capable d'empoisonner un monde. L'Évangile auraitil moins de place que la Fable dans le souvenir du P. Daniel? C'est Jésus-Christ qui a parlé de la toute petite parcelle de ferment qui corrompt une masse énorme de farine. Soyons juste néanmoins. Le P. Daniel convient, page 201, « que dans le commencement, ce fleuve de la Renaissance destiné à féconder le champ de l'étude (sic !) a rompu ses digues, et soulevé çà et là une vase impure dont le rejaillissement a pu atteindre jusqu'aux écoles. » Il met dans la bouche d'^néas Sylvius depuis pape, sous le nom de Pie II, mais pour les faire valoir en faveur de sa thèse, que le protestantisme a tout fait et la Renaissance rien, ces paroles : « De quel droit nous apportez-vous vos poêles d'Italie, et venez-vous corrompre par la mollesse énervante de leur langage les saintes mœurs de la Germanie ? »
Nous arrivons au concile de Trente. En prescrivant même pour les élèves l'élude de la grammaire et des arts libéraux, il maintient sans doute l'enseignement classique et les auteurs païens qu'il ne désigne pas dans le chapitre \^' de la cinquième session : » De instiluenda lectione sacrœ Scripturœ et liberalium artium, titre qui à lui seul indique assez la prééminence à donner à la littérature chrétienne. Mais le concile revient aux auteurs-païens dans la célèbre septième règle de son index, page 238 : « Les livres qui, ex professo, traitent, « racontent, ou enseignent des choses lascives ou obscènes, « par cela même qu'il faut tenir compte non-seulement de la « foi, mais des mœurs faciles à corrompre par la lecture de ces « livres, sont complètement prohibés, et que ceux qui les gar- « dent soient sévèrement punis par les évêqucs. Quant aux
« livres anciens, écrits par des païens, ils sont permis à cause « de l'élégance du langage et de la justesse des termes : mais « sous aucun prétexte ils ne peuvent être expliqués aux en- « faiits, c'est-à-dire aux adolescents, suivant l'interprétation « du concile de Milan. »
La dernière phrase de cette règle embarrasse beaucoup le P. Daniel, et il met tout en œuvre pour démontrer que, dans cette seconde partie, comme dans la première, il s'agit des livres qui traitent ex professa des choses obscènes ou lascives. Mais évidemment cette interprétation est impossible, car les livres qui traitent ex professa des choses lascives et obscènes sont interdits par les règles de Y index ^ même aux hommes plus avancés en âge. Le seul sens possible à donner à cette prohibition, c'est qu'on ne doit pas lire et expliquer aux enfants les auteurs païens, qui sans traiter ex professa des choses lascives et obscènes, contiennent cependant des choses lascives et obscènes. C'est bien là ce que signifie le décret du concile de Milan cité par le P. Daniel, page 244. En un mot, nous ne prétendons nullement que le concile de Trente proscrive les classiques païens, mais il exige qu'ils soient complètement expurgés de toute phrase lascive et obscène, par exemple du triste vers Formosum pastor Corydon ardebat Alexim, que l'on trouve ou du moins que l'on trouvait dans le Virgile classique des collèges des Jésuites. Quoi de plus précis et de plus sage à cet égard que les deux règles de saint Ignace rappelées, page 251 : « Qu'on s'abstienne, dans les classes d'humanités, d'expliquer à la jeunesse aucun livre renfermant des choses capables de préjudicierauxbonnesmœurs, à moins qu'on en ait préalablement retranché toute pensée, toute PAROLE contraire à l'honnêteté... Si un auteur, Tércnce, par exemple, n'est pas susceptible d'être expurgé, on renoncera plutôt à le voir, de crainte qu'en pareil cas le sujet luimême ne soit un écueil pour les âmes. » Voilà le véritable esprit du concile de Trente.
L'allocution du R. P. Possevin aux habitants de Lacques, page 2o8, gêne plus encore le P. Daniel ! Nous voulons bien accepter ses explications. Le R. P. combattait non l'usogo mais l'abus des auteurs païens, et veut, page 26, qu'on obsorvo le décret du concile de Lalran, relativement à l'enseignoment de la doctrine chrétienne; que les fruits do cet cnsoigiiomenl ne soient pas étouffés par la lecture quolidienno do
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Térence ou de tel autre livre plein d'impiété, page 250: «Ses confrères étaient païens de la même manière que lui, ils ne proscrivent ni Cicéron, ni Virgile, ne négligeant pas toutefois Voccasion [sic] de faire admirer à leurs élèves Téloquence des saints Pères, et plaçant la poésie de la Bible au-dessus de celle d'Homère. » Certes, nous savons que la grande multitude des professeurs jésuites étaient fidèles à celte règle de Jouvency, page 262 : « que l'interprétation des écrivains soit telle, que, quoique païens et profanes, ils deviennent tous, en quelque sorte, des hérauts de Jésus-Christ. » Mais, hélas ! il y a des multitudes de professeurs qui ne sont pas jésuites ou qui n'ont pas le bon esprit de la Compagnie de Jésus, et il y a du vrai dans cette accusation de M^' Gaume qui ne s'adressait pas aux Jésuites : « Exalter les païens et mépriser nos pères dans la Foi, tel est depuis trois siècles le fond obligé de Téducation publique en Europe. » « Passons, s'écrie le P. Daniel dans son indignation, et ne parlons plus désormais ni de l'auteur, ni du livre, le Ver rongeur; mais poursuivons notre visite dans les écoles de saint Charles Borromée. » Nous y voyons que l'on ne proposait que des modèles anciens, parmi lesquels devaient être comptés saint Basile et saint Jean Chry SOS tome.
Oui, nous aimons à le reconnaître, les Jésuites étaient des professeurs, des prosateurs, des poètes latins et grecs élégants et féconds, mais qu'il nous soit permis de le constater, leur supériorité était due, non pas seulement à l'habitude qu'ils avaient des classiques païens, mais à ce fait que leurs études subséquentes les forçaient de se familiariser avec la langue grecque et latine des divines Écritures et des saints Pères, langue qui peut seule rendre les idées modernes de l'Église et de la société. Nous persistons à croire et à dire que partout où les auteurs païens serviront seuls dans l'enseignement classique, le latin et le grec seront nécessairement des langues mortes. Le P. Daniel le dit lui-même implicitement lorsqu'il s'écrie, page 304 : « il faut commencer par restituer au latin tout le terrain qu'il a perdu depuis les xvi* et xvii' siècles, c'est-à-dire, depuis la Renaissance. Le latin était la langue du monde savant, la langue du clergé, de la magistrature, quelquefois des princes et des guerriers, » grâce h la liturgie romaine, dont riiifluence a été incomparablement plus grande que celle de Cicéron et de Virgile.
Nous arrivons au chapitre capital du R. P. Daniel, son chapitre dixième et dernier : Il y a quelque chose a faire. <}u'on le remarque bien, tout d'abord, pour le P. Daniel, ce n'est pas une conclusion qu'il tire; c'est une objection, mais une objection à laquelle il répond ; un reproche dont il se défend, page 345: « Cette concession à laquelle on nous convie n'est pas sans inconvénient ; car nous nous rappelons la fameuse théorie de Sieyès. Que demande le tiers état? Devenir quelque chose ? Or vous savez ce que c'était que ce quelque chose de M. Sieyès? Le quelque chose de nos contradicteurs pourrait cacher, lui aussi, des intentions révolutionnaires. Les classiques chrétiens n'étaient rien et ils devraient être tout, n'est-ce pas là leur thèse ? » Page 346 : « Nous devons conserver l'enseignement des classiques... Ce sont incontestablement ceux qui ont parlé le plus purement le grec et le latin. » Il y a un âge pour les langues comme pour les hommes; elles s'élèvent de l'enfance à la virilité, pour redes- <;endre à la décrépitude et à la vieillesse. « Le latin classique, c'est le latin dans sa pureté première. » S'arrêter au scrupule d'âge et de pureté du style, c'est jouer sur une pointe d'aiguille, et trop sacrifier l'accessoire au principal! La question, heureusement, a marché, la grande majorité des autorités compétentes et des maîtres du camp est heureusement convaincue qu'il y a beaucoup à faire ; il faudra bien que le P. Daniel et ses confi'ères se laissent entraîner par le torrent : c'est ce qui ressortira de ce qu'il nous reste encore à dire.
Le P. Daniel renvoie souvent au petit volume Dm Christianisme et du paganisme dans renseignement, que le P. de Valroger a écrit dans le même but, à peu près ; j'ai voulu le relire aussi pour qu'on ne puisse pas me reprocher de n'avoir pas assez étudié cette grave question, mais je n'y ai rien trouvé qui puisse me faire abandonner mes convictions profondes ; j'ai constaté seulement que le savant religieux est bien loin de les partager. Voici à quoi se réduisent en réalité ses arguments, page 19 : « C'est aux païens vivants et non pas au texte mort des livres grecs et latins qu'il faut attribuer les tendances païennes de notre jeunesse lettrée... Les livres ne vienii jiii qu'au second rang, et les classiques anciens sont de tous ceux qui ont le moins d'importance... » Page 20 : « On peut être païen, rationalisle ou sceptique en se moquant de
la mythologie païenne... Pour admirer la poésie biblique, l'éloquence des Pères..., il n'est pas nécessaire de croire en Dieu.» Page 81 : « Depuis trois siècles, tout au moins, les grands écrivains de l'antiquité païenne ont été employés presque seuls pour renseignement du grec et du latin, dans nos écoles les plus chrétiennes... Rien n'oblige de croire que la méthode consacrée soit la meilleure, pour tous les cas et pour tous les temps^ mais il serait téméraire et profondément injuste de la flétrir, comme essentiellement funeste et païenne... » Page 87 : « Le texte mort des livres grecs et latins n'est presque rien ; les maîtres et les condisciples sont presque tout. » Page 93 : « En se servant uniquement des classiques païens dans renseignement du grec et du latin, on a encore de nombreux moyens pour initier les jeunes gens à la connaissance des chefsd'œuvre littéraires inspirés par le christianisme... » Page 108: « Avec des livres exclusivement chrétiens, l'éducation et l'enseignement classiques pourraient avoir un caractère yjro/bwdément païen. Il suflirait pour cela que les maîtres chargés d'expliquer les classiques chrétiens se montrassent habituellement païens dans leur langage ou seulement dans leur conduite... On peut être païen tout en se moquant de l'idolâtrie grecque et romaine. » Pagj loo : « Ce ne serait pas sans une vive inquiétude que nous verrions l'explication de nos livres sacrés et de nos saints docteurs devenir dans nos écoles le premier, le principal moyen d'apprendre le latin et le grec... Nul âge n'est plus moqueur que l'enfance et nul ne sait moins résister à l'influence de la raillerie. » Page 162 : « Le latin chrétien n'est essentiellement ni païen ni chrétien, et l'apprendre à des enfants, ce ne sera jamais, quoi qu'on en dise, leur apprendre à bien vivre et à bien penser. » Page 170, parlant dans une note de l'usage établi dans quelques collèges de l'Université de faire apprendre par cœur quelques versets de la Vulgate, le P. de Valroger ajoute : c La religion n'eût rien perdu, ce me semble, à la suppression de cet usage qui provoquait plus de blasphèmes que de pieuses réflexions. » C'est aller bien loin, mais c'est bien plus encore prouver la profondeur du mal de l'enseignement païen. Page 181 : « La gloire de l'Église n'est pas de rendre inutiles les chefs-d'œuvre du génie antique, mais de nous apprendre à en bien user, et de bur donner, en les puritiant cl les complétant, une fécondité qu'ils n'avaient pas. » Le conseil évidemment ne peut s'appliquer
qu'aux classes supérieures, ou aux éludes qui suivent renseignement classique. Page 185 : « Une seule page des classiques chrétiens pieusement méditée dans une traduction française, aura pour les enfants plus d'utilité que vingt pages de texte latin ou grec traduites péniblement en forme d'exercice grammatitical, ou d'études poétiques ou oratoires. » Page 189 : « L'étude des grands écrivains latins et grecs inspirés parle christianisme mérite d'occuper une place d'honneur à tous les degrés de l'enseignement littéraire... Mais nous demandons qu'on n'en fasse jamais un moyen habituel et commun d'apprendre aux enfants le latin et le grec. » Page 203 : « Faire de nos livres saints un moyen habituel et général d'apprendre le latin et le grec, ce serait à nos yeux une imprudence et une profanation. » Le R. P. de Valroger se résume lui-même en ces termes, page 168 : « Si j'avais l'honneur de diriger les études d'un petit séminaire : \° Je maintiendrais, dans toutes les classes, les grands classiques païens, et je voudrais que les exercices pénibles de traduction, nécessaires pour faire bien apprendre, soit \e grec, soit le latin, continuassent de se faire exclusivement sur ces auteurs. 2° Je choisirais dans les nouveaux classiques de M. Gaume ce qu'ils contiennent de plus beau et de plus utile quant au fond..., de plus correct et de plus élégant quant à la forme.... J'emploierais ces wo/cea?(a; choisis, non pour l'enseignement grammatical des langues anciennes, mais pour l'instruction religieuse et la haute éducation littéraire. »
C'est-à-dire, en réalité, que pour le R. P. de Valroger, comme pour le R. P. Daniel, il n'y a absolument rien à faire. J'ai analysé fidèlement son volume, et cette analyse prouve en réalité qu'il n'a pas opposé à M. Gaume des arguments sérieux et solides. Je dirai même, à regret, qu'il ne me semble pas être entré dans le fond de la question, ou qu'il ne Fa pas comprise. Dès qu'il convient avec M. Foisset, page 213, que « l'Université où les classiques païens régnent en maîtres désapprend le latin depuis vingt ans, » comme tous les hommes compétents l'avouent, et comme nous l'avons prouvé surabondamment, il n'y a aucun inconvénient, il y aurait, au contraire, un grand avantage à changer de méthode. Je n'hésite donc pas k conclure qu'il convient dans les classes inférieures d'abandonner l'usage exclusif des classiques païens, pour faire place à des classiques chrétiens, qui, par ccl.i même que Jcs
idées qu'ils développenl sont plus familières aux élèves, et que la langue dans laquelle ces idées sont exprimées, est celle des livres liturgiques mis dès l'enfance entre leurs mains, sont plus naturellement appelés à devenir le texte des explications et des traductions de chaque jour, et faciliteront dans une proportion énorme l'enseignement des langues latine et grecque. Il ne peut s'agir alors de développer ou même d'éveiller le goût littéraire; il s'agit uniquement de se familiariser avec deux langues qui auraient presque le droit de compter parmi les langues vivantes. Quand on saura assez le latin et le grec pour comprendre presque à la première lecture les chefsd'œuvre de l'antiquité païenne, leur explication, alors sans danger, produira les fruits de culture de l'esprit et d'épuration du goût qu'on peut et qu'on doit en espérer. L'instruction et l'éducation se compléteraient ou s'achèveraient par la lecture raisonnée des grands classiques français, littérature, philosophie,, histoire, etc., à laquelle M. de Valroger attache avec raison une extrême importance. Alors tout serait concilié, l'ordre serait réta'oli, et le christianisme échapperait à cette honte douloureuse, qu'après dix-huit siècles, l'enseignement de sesécoles est exclusivement, ou du moins principalement paien.
II. — Consultation de M^"" Baillargeon, Évéqle de Tloa, administrateur du diocèse de Québec, ii mars iS61. — « J'ai demandé à la congrégation de l'Inquisition et du Saint-Ofûce, si l'usage presque exclusif des auteurs païens, tel qu'il se pratique dans les Institutions de Rome, dans la plupart des séminaires et des collèges du monde catholique, et, en particulier, dans notre séminaire diocésain, dont j'envoyais en môme temps le programme des études, si cet usage, dis-je, n'est que toléré par rÊglise, et si elle ne le souflre qu'à cause de la grande difficulté de le faire disparaître ; si, dans les conciles de Latran et de Trente, dans l'Encyclique Inler muUiplices, et autres documents authentiques, l'Eglise a voulu que les écrits des saints Pères eussent la plus large part dans les Éludes classiqnes, et si, en particulier, on doit entendre la seconde partie de la septième règle de Vindc.r, t-n ce sens qu'elle défende aux enfants la lecture des auleuis païens si l'élude des classiques païens, telle ((u'elle est praiifiuée dans nos collèges, est de nature à inculquer le paganisme dans l'esprit des jeunes gens, à mettre en danger leur loi cl leurs
mœurs, à faire des sceptiques et des incrédules; et si,, enfin, cette étude est bien réellement une des causes de tous les maux qui menacent aujourd'hui la société, comme on a voulu le prétendre, de sorte que l'un des moyens de salut pour la société chrétienne serait de cesser d'enseigner les auteurs païens, au moins dans les basses classes. »
Réponse du Cardinal Patrizzi.— « D'après la lettre que vous m'écriviez l'an dernier, lesÉminentissiraes Cardinaux qui sont en même temps que moi préposés à la sainte Inquisition, ont appris avec une grande douleur que, dans votre Diocèse, de graves dissensions s'étaient élevées, surtout parmi les ecclésiastiques, et qu'elles y produisaient encore aujourd'hui de l'agitation, parce que, dans l'enseignement des lettres humaines, tant dans votre séminaire diocésain que dans les autres collèges, où étudient les enfants et les jeunes gens, et qui sont soumis à votre surveillance et à votre autorité, on explique les auteurs païens, tout expurgés qu'ils soient. Il n'y a certainement pas lieu pour ces ecclésiastiques de penser qu'il faille mettre de côté ces livres dans l'enseignement bttéraire, et de se montrer à cet égard si inquiets et si grandement alarmés. La chose a été examinée, et elle a reçu la sanction que donne un usage antique et constant: les jeunes clercs peuvent sans aucun péril apprendre très-bien l'art de parler et d'écrire correctement et avec élégance^ tant dans les œuvres éminemment sages des saints Pères que dans les auteurs païens les plus célèbres, purifiés de toute souillure. Cela est non-seulement toléré par l'Eglise, mais entièrement permis, comme notre Sainl-Père le pape Pie IXl'a clairement déclaré dans sa lettre encyclique aux Évêques de France, en date du 31 mars 1854. Puis donc que les livres païens, soit grecs ou latins, dont on fait usage dans le séminaire et les collèges mentionnés plus haut, ne sont pas de ceux qui traitent de choses lascives et obscènes, qui les racontent ou les enseignent, et qu'en outre ils ont été déjà purifiés de toute souillure avec le plus grand soin possible, comme vous m'en donnez vous-même la haute garantie, il n'y a certainement rien qu'on puisse raisonnablement blâmer dans l'usage de pareils livres. »
On remarquera : 1° que l'éminent cardinal ne répond pas directement à la question première et cajDitale : « Si l'usage presque exclusif des auteurs païens tel qu'il se pratique dans les grandes institutions de Rome, dans la plupart des sémi-
naires et collégos da monde catholique, n'est que toléré par l'Église, et si elle ne le souffre qu'à cause de la grande difficulté de le faire disparaître : le cardinal répond seulement que l'usage des classiques païens parfaitement expurgés est permis. Mais les classiques du séminaire et des collèges du Canada sont ceux de la maison Hachette ; or aucun de ces classiques, ni Virgile, ni Horace, ni Gicéron, ni Salluste, ni Phèdre, ni Cornélius Népos, etc., ne sont parfaitement expurgés !
2^ Le cardinal Patrizzi place les œuvres éminemment sa^^es des saints Pères avant celles des auteurs païens les plus célèbres, et il déclare comme résultat ayant reçu la sanction d'un usage antique et constant que les jeunes clercs peuvent sans aucun péril apprendre dans les uns, comme dans les autres, l'art d'écrire élégamment.
3° Les établissements d'instruction et d'éducation dans lesquels, comme le disait M^'' l'Évèque de Tloa du séminaire et des collèges du Canada, on fait usage presque exclusif des auteurs païens, sont évidemment moins conformes à la lettre et à l'esprit de la réponse du cardinal Patrizzi, qui place les auteurs chrétiens au premier rang, de sorte que s'il était vrai que cette décision fût définitive, et qu'on pût lui appliquer le grand adage Roma locuta est, causa finita est, la cause serait jugée évidemment en faveur de ceux qui, comme nous, avec W' Gaume, se bornent à demander : l» l'expurgation plus sévère ou même parfaite, si tant est qu'elle soit possible, des auteurs païens; 2' l'introduction plus large des auteurs chrétiens; 3" l'enseiguemenl chrétien même des auteurs païens, s'il n'y a pas contradiction dans les termes. Nous disons si cela est possible, s'il n'y a pas contradiction dans les termes, parce que les auteurs païens sont essentiellement impurs, ou du moins essentiellement païens et essentiellement républicains. Un écrivain qui ne saurait être suspect, Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, dont on a dit qu'il pensait dans la rue, et qu'il écrivait sur la borne, n'a pas hésité à dire dans une heure de bon sens. Tableau de Paris, liv. I, c. lxxxi : fl II est sûr qu'on rapporte de l'étude de la langue latine un « certain goût pour les républiques antiques, et qu'on voudrait a pouvoir ressusciter ce dont on lit la grande et vaste hisa toire. H est sûr qu'en entendant parler du sénat, de la « liberté, de la majesté du peuple romain, de ses victoires,
« de la juste mort de César, du poignard de Oaton, ^ui ne « put survivre à la destruction des lois, il en coule pour « sortir de Rome et pour se retrouver bourgeois de la rue « des Noyers. C'est cependant dans une monarchie que Ton « entretient perpétuellement les jeunes gens de ces idées <( étrangères, qu'ils doivent perdre et oublier bien vite pour « leur sûreté, pour leur avancement et pour leur bonheur • « et c'est un roi absolu qui paye les professeurs pour nous « expliquer gravement toutes ces éloquentes déclamations « lancées contre le pouvoir des rois ; de sorte qu'un élève « de l'ancienne université de Paris, quand il se trouve à « Versailles, et qu'il a un peu de bon sens songe malgré lui « à Tarquin, à Brutus, à tous les fiers ennemis de la royauté. « Alors sa pauvre tête ne sait plus où elle est; il est un sot « ou un esclave né, et il lui faut du temps pour se familiariser « avec un pays qui n'a ni tribuns, ni décemvirs, ni sénateurs, « ni consuls. »
III. — Discours de M^' Freppel, évêque d'Angers, sur l'urgence de la réforme des études et la nécessité de remploi des auteurs chrétiens dans renseignement classique, prononcé le 43 juillet iSli, à la distribution des prix du petit séminaire de Beaupréau. (Extrait.) — « J'admets volontiers qu'une partie de notre enfance se passe à débrouiller le chaos de la mythologie grecque, quelque singulière que puisse paraître une telle importance donnée aux aventures des dieux de l'Olympe. Mais n'est-il pas étrange que la jeunesse chrétienne sorte de nos institutions, ignorant presque complét«ment l'Écriture sainte l'histoire de l'Eglise, les ouvrages des Pères, toute cette grande littérature avec ce qu'elle a de lumières et de supériorité morale. Je ne m'oppose pas, si on le veut, absolument, à ce qu'on nous fasse admirer les deux Brutus, Harraodius, Aristogiton, et d'autres personnages semblables de l'antiquité grecque et latine, bien que l'ordre public n'y soit guère intéressé ; mais les apôtres, ces missionnaires intrépides de la vérité dans le monde; mais les martyrs, ces héroïques champions de la liberté des âmes; mais les Pères de l'Église, ces nobles représentants de la science et de la sainteté réunies, ne sont-ce pas là des figures qu'on devrait placer sans cesse sous les yeux de l'enfance comme les types les plus purs et les plus élevés de l'abnégation, de la force du caractère et de la magnanimité ?
« Il y a dans notre système d'éducation moderne, à tout le moins, une grave lacune que tout esprit sérieux, est obligé de reconnaître et de constater. Après tout, ni nos habitudes, ni nos croyances, ni les conditions de notre état domestique, civil ou social, ne nous mettent en communication d'idées avec les Grecs et les Romains. Si notre langue se rattache à la leur par beaucoup d'endroits (et je le reconnais bien volontiers), notre civilisation, fille du christianisme, est toute différente. Où cette civilisation prend-elle ses racines ? Dans rÉvangile expliqué et commenté par les Pères... C'est dans leurs écrits qu'il faut chercher comme à une source toujours pure et féconde, les idées de droit, de justice, de responsabilité personnelle ; les sentiments d'estime réciproque, de fraternité, de pureté et de délicatesse morale qui ont constitué la famille, l'État et la société moderne. Négliger ces hautes sources d'enseignement, tandis qu'on ne laisse ignorer à la jeunesse chrétienne aucune des escapades de Jupiter ou d'Apollon, en vérité ce sont là des exagérations qui ne tiennent pas devant une saine appréciation des choses.
«... Les auteurs chrétiens n'ont pas, dit-on, l'élégance et la correction des écrivains du paganisme ; vivant à une époque de décadence littéraire, ils ont porté dans leurs ouvrages cette altération du goût et de la langue. [La réponse est facile, laissez là leurs défauts pour prendre leurs qualités, et, d'ailleurs, n'exagérons pas celle infériorité relative. Un savant qui parviendrait à écrire le grec conirao saint Basile ou saint Chrysostome, serait à coup sûr le premier helléniste de l'époque ; et les lettrés de toutes "les universités du monde pâliraient devant celui qui aurait appris à manier la langue latine aussi bien que Lactance et saint Jérôme... Il faut en convenir, nous ne faisons pas à la littérature ecclésiastique une assez large part dans l'instruction de la jeunesse. Il y a là matière à des amélioralions sérieuses, car la question si importante de la reparution des auteurs chrétiens ou païens dans renseignement classique mérite l'attention de quiconque s'intéresse, je ne dis pas seulement à la religion cl à la morale, mais encore aux progrès de la philologie et des belles-lettres.
« Le Conseil supéricnr de rin^lrnction publique n'a pas hésité à entrer dans celle voie. Déjà l'an dernier les Pères de l'Église prenaient place, pour la première fois, dans le programme de la Licence es lettres. A partir de l'année prochaine l'élude
des Pères grecs en troisième, et des Pères latins en s-econde, deviendra obligatoire pour tous les établissements d'inslructien publique. Pour nous c'est avec empressement que nous ferons à la littérature chrétienne une part encore plus larg\ que dans le passé. «
l\.—Bref de Sa Sainteté Pie IX à Mor Gaume, 10 avril iSlà. « Cher fils... que les oppositions et les critiques malveillantes de quelques-uns ne vous émeuvent pas, puisque, comme vous le dites, le but unique de vos écrits dans la question des études a été de défendre les règles que vous saviez être par Nous approuvées, savoir : faire étudier à la jeunesse les ouvrages classiques des anciens païens, purgés de toute souillure, elles plus beaux écrits des auteurs chrétiens. C'est pourquoi nous jugeons à propos que vous bannissiez toute anxiété, ' bien plus, que vous vous reposiez dans une parfaite tranquillité... Soyez donc plein de courage et d'ardeur... »
On a dit de ce bref, qu'au fond le Saint-Père se bornait à rappeler la solution, acceptée de tous, de l'encyclique Intey multiplices adressée à tous les évoques de France en 18o3. Mais évidemment son importance est beaucoup plus grande. 1" Le Très-Saint Père demande évidemment l'introduction sérieuse des auteurs chrétiens dans l'enseignement classique ; or il est à notre connaissance certaine que celte introduction n'a pas encore eu lieu; que dans des maisons célèbres qui tiennent le premier rang parmi les institutions chrétiennes, pas un seul Père latin ne figure encore dans les programmes, et que les Pères grecs n'y figurent que par un ou deux discours de saint Jean Chrysoslorae. Est-ce bien là le partage ii peu près égal que supposait l'encyclique Inter multiplices, laquelle, comme le bref, plaçait les auteurs chrétiens au premier rang. 2" Le Très-Saint Père demande l'expurgation absolue, siiie lahe, des auteurs païens; or cette expurgation est loin d'être faite dans les établissements modèles dont nous venons de parler ; Virgile, le chaste Virgile, dont Ovide lui-même n'hésitait pas à dire qu'il était un des plus dangereux parmi les écrivains païens, est toutentier entre les mains des élèves, sans qu'on en ait rayé les trop fameux vers de la sixième églogue, Fonnosum pastor Conjdon ardebat Alexim. Non, des trois exigences de renseignement chrétien : faire une part suffisamment large aux I -)•
18* i.ns spi.E.Nnr.iT.s iœ i.v foi.
auteurs chrétiens, expurger entièrement les auteurs païens, enseigner chrétiennement les auteurs païens, une seule, la dernière, est à peu près observée dans ces institutions célèbres. Je disk peu près, car le commentaire ajouté au Virgile spécialement édité pour l'usage de ces instilutions, donne place lui-même à des fables très-peu édifiantes, la fable de Pasiphaé, par exemple, dans la sixième églogue.
S'il est vrai que Pie IX, non plus que l'épiscopat français, n'a songé k déposséder les chefs-d'œuvre païens du rang que l'expérience des siècles et l'Eglise elle-même leur ont altribaé [Études religieuses, numéro de juin 187i), il est vrai aussi qne les plus ardents défenseurs de la réforme n'ont jamais dcuiandé l'exclusion des auteurs païens : ils se sont toujours contentés du partage intelligent que l'encyclique biter imiltiplicc^, la lettre du cardinal Patrizzi à l'archevêque de Québec et le bref adressé k M^'' Gaume supposent, et qui n'a pas encore, quoi qu'on en dise, rallié scfusamment tous les calholiques.
Le bref adressé à M«' Gaume a été beaucoup mieux compris par un grand nombre d'évêques étrangers et français : donnons place k quelques-uns de ces glorieux encouragements.
Mor Philippi, évéque cCAquila, ^o mai 187 i. « Après le témoignage authentique qui vous a été rendu par le Pasteur suprême du bercail de Jésus-Christ, vous pouvez être bien tranquille. Vous pouvez de plus tenir pour certain, comme vous en assure le Saint-Père, qu'en soutenant votre grande thèse, vous avez toujours suivi les règles établies par sa... suprême autorité... Je pourrais vous dire que par ce bref solennel du Vicaire de Jésus-Christ, sont mises k néant toutes les objections contre le plan d'instruction formulé par vous.
« Suivant mon humble avis, ce bref est une douce et paternelle mise en demeure pour les maisons chrétiennes d'éducation qui, jusqu'ici, ne se sont pas conformées aux prescriplions du Chef de i'Kglise, et même les ont regardées comme non avenues... Plût k Dieu que, sans relard, partout et k la lettre, eussent clé mises en pratique les invitations et les prescriptions du maître et docteur universel, en introduisant dans
renseignement de la jeunesse rélénient littéraire chrétien, avec toute l'ampleur qui convient ! Qui sait combien de jeunes gens qui, maintenant comme autrefois, donnent dans toulcsles audacieuses et criminelles folies de la Révolution, eussent été les soutiens de notre pauvre Italie... ! »
Msf d'Avanzo, évêque de Calvi et de Téano. « Ce bref est vraiment précieux, quant à la question de renseignement classique... Il est aujourd'hui certain que, dans l'intention de l'auguste Pontife, les auteurs chrétiens doivent être étudiés avec les auteurs païens purgés de toute souillure. Recevez mes congratulations pour un encouragement si grand, qui part de là haut, »
Mf"" de Ladoue, évêque de Nevers, 26 novembre 1875. « Au moment de la Renaissance, au xvr siècle, l'Europe eut à subir une invasion plus redoutable encore que l'invasion musulmane. Le cimeterre des Turcs n'abattait que les corps, la révolution païenne tendait à pervertir les âmes. A partir de cette époque, en effet, les efforts de la nouvelle école ne semblèrent avoir d'autre but que de déprécier les œuvres de la civilisation chrétienne, en exaltant les œuvres delà prétendue civilisation païenne... Vous avez entrepris, cher et vénéré seigneur, de réhabiliter le latin chrétien, la littérature chrétienne, la poésie de l'Église... On vous a accusé d'être nova-. leur, presque révolutionnaire ! Vous aviez déjà reçu un précieux encouragement par la publication de l'encyclique Inter multipliées. . Vous venez d'en recevoir un nouveau tout personnel, le dernier, aussi explicite que vous le désiriez... Pie IX, dans le bref qu'il vient de vous adresser, sanctionne de son autorité ponliticale la ligne de conduite que vous avez tracée. Après cette solennelle manifestation, la cause de l'enseignement chrétien, intimement liée à celle de la régénération sociale, est gagnée ; on peut dire : Pionia locuta, causa finita est; ce que je puis vous assurer, c'est qu elle est finie dans le diocèse de jN'evers. «
J'invoquais auprès d'un de mes confrères qui a bien mérité de la jeunesse chrétienne par son zèle et sa sage direction, mais qui est resté par trop attaché aux traditions de son école, que le titre seul du Ver rongeur fait bondir de pieuse colère
l'aulorilé du bref adressé à yi^' Gaurac par Sa Saintolé Pie IX. Il en fut presque indigné. « Quoi, me répliqua-t-il, un savant comme vous ose s'abriter derrière un bref de la chancellerie romaine ! o Oui ! j'ai le faible de m'abriter sous les brefs des souverains pontifes qui, encore qu'ils ne soient pasdes jugements dogmatiques, sont toujours l'expression de la vérité, et ne furent jamais contradictoires ou contraires les uns les autres.
Les Explications des Maximes des Saints furent condamnées par un simple bref du 12 mars 1699. « Après avoir pris, disait Innocent XII, les avis de plusieurs cardinaux et docteurs en théologie, nous condamnons et réprouvons de noire propre mouvement le livre Explications des Maximes des Saints, en quelque langue et version qu'il puisse être. Par la lecture et l'usage de ce livre les fidèles pourraient être insensiblement conduits dans des erreurs déjà condamnées par l'Église. » Or, dès le 9 avril, Fénelon, dans un mandement adressé au clergé régulier et séculiiM* de son diocèse, s'écriait: « Enfin notre Saint-Père le Pape a condamné le livre intitulé : Explications des Maximes des Saints avec les vingt-trois propositions qui en ont été extraites... Nous adhérons a ce ertEF..., simplement, absolument et sans ombre de restriction. Nous défendons à tous les fidèles du diocèse de lire et de garder ce livre. »
Mon pieux et éminent confrère n'aurait sans doute pas le courage de me reprocher de m'abriter plus encore derrière un nouveau bref de Pie IX, plus explicite et plus expressif, qui doit désarmer enfin ceux qui, avec lui et comme lui, sont allés jusqu'à dire : « L'introduction des classiques chrétiens dans les écoles serait le signal de la décadence de la b^'Ue littérature et le retour à la barbarie ; que la question des classiques chrétiens était jugée, et qu'il n'y avait plus à s'en occuper. »
V. Bref de Sa Sainteti^ Pie IX à M^r Icvêque de Calvi et deTi'ano[\].y\^' d'Avanzo, dont nous citions tout à l'heure les félicitations, à l'occasion d'une lettre adressée aux profes-
(1) On annonce do Home que dans le proctiain consistoire, Nosseigneurs les Evéquos dAquila cl de Calvi scronl i>romus au cardinalat : quel Irioraplie pour la cause de Me^ Gaumc!
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seurs de son séminaire de Calvi, sur renseignement^ dos auteurs païens (parfaitement expurgés) et des auteurs chrétiens dans toutes les classes, a reçu de Sa Sainteté la lettre suivante :
« Rome auprès de saint Pierre, l'^'" avrill87o, vingt-neuvième année de notre Pontificat. Nous avons eu pour très-agréable la savante lettre que vous avez écrite au sujet de renseignement mixte de la langue latine, car elle venge fort bien' l'honneur de la latinité chrétienne, que plusieurs ont accusée d'être une corruption de l'ancienne langue, tandis qu'il est évident que la langue, c'est-à-dire l'expression de l'esprit, des mœurs et des coutumes publiques, a dû nécessairement revêtir une forme nouvelle après l'introduction de la loi du Christ. Cette loi, en effet, qui avait relevé la société humaine et l'avait reconstituée pour les choses spirituelles, exigeait par cela même une langue d'un caractère nouveau, différente de celle que le génie d'une société charnelle, essentiellement adonnée à la mollesse, avait longtemps maintenue. Celte observation a nécessairement trouvé la preuve de sa justesse dans les monuments que vous avez cités avec intelligence, en les empruntant aux différents siècles de l'Église, monuments qui expliquent la genèse delà nouvelle forme, ses progrès et sa supériorité, tout en montrant que l'Église eut constamment Tusage d'initier la jeunesse à la connaissance de la langue latine par la lecture combinée des auteurs sacrés et des écrivains classiques. Par les lumières les plus abondantes que votre opuscule jette sur cette question, d'ailleurs déjà tranchée, cet écrit persuadera plus efficacement aux instituteurs de la jeunesse qu'ils doivent mettre entre ses mains les ouvrages de ces deux catégories d'écrivains. Nous souhaitons que ce succès soit réservé à votre œuvre. »
11 est donc vrai que la tradition de l'Église a été d'initier la jeunesse à la connaissance de la langue latine parles lectures combinées des auteurs sacrés et des écrivains classiques.
Il est donc vrai que la langue latine a du nécessairement revêtir une forme nouvelle; que cette forme a sa supériorité ; que le latin classique serait . impuissant à exprimer l'esprit, les mœurs, les coutumes des sociétés chrétiennes; qu'il est, à plus d'un point de vue, une langue morte. C'est la glorieuse thèse que nous avons défendue, et nous sommes sûr maintenant que nous n'avons rien exagéré.
Je termine par un rapprochement qui me semble de nature
22* LES SPLENDEURS DE LA Fol.
à ébranler les convictions les plus robustes des partisans les plus enthousiastes des classiques païens.
De la funeste influence des écrits (rilomère sur l'esprit des jeunes (jcns, d'après Platon, dialogue extrait du deu.vicme livre de la République.
« Platon : Tu n'ignores pas qu'en toutes choses la grande affaire est le commencement, surtout à l'égard d'êtres jeunes et tendres ; car c'est alors qu'ils se façonnent et reçoivent I l'empreinte qu'on veut leur donner. — Àdimante : Tu as rai- / son. — En ce cas, souffrirons-nous que les enfants écoutent toutes sortes de fables imaginées par le premier venu, et que leur esprit prenne des opinions la plupart du temps contraires à celles dont nous reconnaîtrons qu'ils ont besoin dans l'âge mûr? — Non, jamais. — Il faut donc nous occuper d'abord de ceux qui composent des fables, choisir leurs bonnes pièces et rejeter les autres. Nous engagerons les nourrices et les mères à raconter aux enfants les fables dont on aura fait choix, et à s'en servir pour former leurs âmes avec encore plus de soin qu'elles n'en mettent à former leurs corps. Quant aux fables dont elles les amusent aujourd'hui, iî faut en rejeter le plus grand nombre. — Lesquelles ? — Nous jugerons des petites compositions de ce genre par les plus grandes; car, grandes et petites, il faut bien qu'elles soient faites sur le même modèle et produisent le même effet. N'est-il pas vrai? — Oui; mais je ne vois pas quelles sont ces grandes fables dont tu parles. — Celles ûllc'siode, (ÏHomi're et des autres poètes ; car toutes les fables qu'ils ont débitées et qu'ils débitent encore aux hommes, sont remplies de mensonijes. — Quelles fables encore, et qu'y blâmes-tu ? — J'y blâme ce qui mérite avant et par-dessus tout d'être blâmé, des mensonges d'un assez mauvais caractère. — Que veux-tu dire? — Dc-s mensonges qui défigurent les Dieux et les Héros, semblables à des portraits qui n'auraient aucune ressemblance avec les personnes que le peintre aurait voulu représenter. — Je conviens que cela est digne de blâme : mais comment ce reproche convient-il aux poêles, à Homère?
<f — D'abord il a imaginé sur le plus grand des Dieux le plus giaiid et II' plus monstrueux mensonge, celui qui raconte qu'Uran-us a l'ail ce que lui attribue Hésiode, et comment
Croiius s'en vengea. Quand la conduite de Cronus et la manière dont il fut traité à son tour par son fils seraiont'vraies, encore faudrait-il, à mon avis, éviter de les raconter ainsi à des personnes dépourvues de raison, à des enfants; il vaudrait mieux les ensevelir dans un profond silence, ou, s'il est nécessaire d'en parler, le faire avec tout l'appareil des mystères, devant un petit nombre d'auditeurs, après leur avoir fait immoler, non pas un porc, mais quelque victime précieuse et rare, afin de rendre encore plus petit le nombre des initiés. — Sans doute, car de pareils récits sont dangereux. — Aussi, ; mon cher Adimante, seront-ils interdits dans notre État. Il j n'y sera pas permis de dire à un enfant qu'en commettant les plus grands crimes il ne fait rien d'extraordinaire, et qu'en tirant la plus cruelle vengeance des mauvais traitements qu'il aura reçus de son père, il ne fait qu'une chose dont les premiers et les plus grands des Dieux lui ont donné l'exemple. — Non, par Jupiter; ce ne sont pas là des choses qui soient bonnes à dire. — Et si nous voulons que les gardiens de l'État regardent comme une infamie de se quereller entre eux à tout propos, nous passerons absolument sous silence les guerres des Dieux, les pièges qu'ils se dressent et leurs querelles. Il n'y a d'ailleurs rien de vrai dans ces fables. Il faut encore se bien garder de faire connaître, soit par des récits, soit par des représentations figurées, les guerres des géants et ces haines de toute espèce qui ont armé les Dieux et les Héros contre leurs proches et leurs amis.
« Au contraire, si nous voulons persuader que jamais la discorde n'a régné entre les citoyens d'un même État, et qu'elle ne peut y régner sans crime, il faut que les vieillards de l'un et de l'autre sexe ne disent rien aux enfants dès leur plus jeune âge, et h mesure qu'ils s'avancent dans la vie, qui ne lende à cette fin, et il faut que les poètes soient obligés de donner aussi le même sens à leurs fictions. Il sera encore défendu parmi nous de dire qne Junon a été chargée de chaînes par son fils, et Vulcain précipité du ciel par son père, pour s'être mis au-devant des coups portés îi sa mère, et de raconter tous ces combats de Dieux imaginés par Homère, soit qu'il y ait ou non allégorie ; car un enfant n'est pas en état de discerner ce qiiiest allégorique de ce qui ne l'est pas ; et tout ce qu'on livre à l'esprit crédule de cet ûije s'y grave en traits ineffaçables. C'est pourquoi il importe extrêmement que les premières
choses qu'il entendra, soient des fables les plus propres à le porter à la vertu. — Cela est sensé; mais, si on nous demandait quelles sont les fables qu'il est à propos de faire, que répondrions-nous? — Mon cher Adimante, ni toi ni moi ne sommes poêles en ce moment, mais fondateurs d'un Etal. Il nous convient de savoir d'après quel modèle les poêles doivent composer leurs fables et de leur défendre de s'en écarter, mais ce n'est point à nous d'être poètes. — Tu as raison ; mais encore quelles lègles prescriras-lu pour la composition des fables dont les Dieux sont le sujet?
« — Les voici. D"abord.. . Dieu étant essentiellement bon, n'est pas cause de tout, comme on ledit souvent; n'est cause que d'une petite partie des choses qui nous arrivent, et non pas du reste ; car nos biens sont en petit nombre, en comparaison de nos maux; or il est la seule cause des biens; mais pour les maux, il faut en chercher la cause partout ailleurs qu'en lui. — Rien do plus vrai, à mon avis. — On ne doit pas admettre sur rautorité d'Homère ou de tout autre poète, une erreur, au sujet des Dieux, aussi absurde que celle-ci :
Sur le seuil du palais de Jupiter
Sont placés deux tonneaux remplis lun do bien, l'autre de maux.
« Ni que celui pour qui Jupiter puise dans l'un et dans l'autre,
Éprouve tantôt du ma! et tantôt du bien.
« Mais que celui pour lequel il ne puise que du mauvais côlé»
La faim dévorante le poursuit sur la terre féconde. « Et ailleurs :
Jupiter est le distributeur des biens et des maux.
« Si un poète nous raconte que ce furent Jupiter et Minerve qui poussèrent Pandore à ronjpre la foi des serments et la trêve, nous lui refusons nos éloges. Il en sera de même de la querelle des dieux apaisée par le jugemont de Thémis et de Jupiter. Nous ne permcltrons pas non plus de dire comme Eschyle, en présence des jeunes gens :
Quand Dieu veut la ruine d'une famille, Il lait naître roccasion de la punir.
« Si quelque poète représouto sur la scène, où ses ïambes se récitent, les malheurs de Niobé, ou de la famille de Pclops
APPEÎSDICE A. 25*
OU des Troyens, nous ne souffrirons pas qu'il dise iiue ces malheurs sont l'ouviage de Dieu; ou, s'il les lui attribue, il doit en rendre raison à peu près comme nous : il doit dire que Dieu n'a rien fait que de juste et de bon, et que le châtiment a tourné à l'avantage des coupables. Si nous ne souffrons pas non plus que le poëte appelle le châtiment un malheur et attribue ce malheur à Dieu, nous lui permettrons de dire que les méchants sont à plaindre, en ce qu'ils ont eu besoin d'un châtiment, et que Dieu, en les châtiant, a fait leuibien. Mais employons tous nos moyens à réfuter celui qui dirait qu'un Dieu bon est auteur de quelque mal : jamais dans un État qui doit avoir de bonnes lois, ni vieux ni jeunes ne doivent tenir ni entendre de pareils discours sous le voile de la fiction, soit en vers, soit en prose, parce qu'ils sont impies, dangereux et absurdes. — Cette loi me plaît beaucoup ; elle a mon suffrage.
« — Ainsi la première des lois et des règles sur les choses religieuses prescrira de reconnaître, et dans les discours ordinaires et dans les compositions poétiques, que Dieu n'est pas l'auteur de tout, mais seulement du bien. — Cela suffit.
« — Vois donc quelle sera la seconde loi: Doit-on regarder Dieu comme un enchanteur qui se plaît en quelque sorte à nous tendre des pièges; tantôt quittant la forme qui lui est propre, pour prendre des figures étrangères, tantôt nous trompant par des changements apparents, et nous faisant croire qu'ils sont réels? N'est-ce pas plutôt un être simple, et de tous les êtres celui qui sort le moins de sa forme... ?
a II est donc impossible que Dieu veuille se donner une autre forme et; chacun des Dieux, étant de sa nature aussi excellent qu'il peut être, doit conserver la forme qui lui est propre dans une immuable simplicité. — Il me semble que cela est de toute nécessité. Qu'aucun poète, mon cher ami, ne s'avise donc de nous dire :
... Les Dieux, prenant la fiç;ure de voyageurs de divers pays, Parcourent les villes sous des dôi^uiscnienls de louic espèce;
ni de nous débiter leurs mensonges sur Prolée et Thétis, ni de nous représenter dans la tragédie, ou dans tout autre poème, Junon sous la figure d'une prêtresse qui jneiidie
Tour les cnfaals bienfaisants du fleuve A i\;io:i Inacluis,
20' LES SPLEMlLLItS lit LA FO;.
ni enfin d'imaginer beaucoup d'autres ficlions semblables. Que les mères n'aillent pas non plus, sur la foi des poëtes, effrayer leurs enfants en leur faisant de mauvais contes, qu'il y a des Dieux qui errent pendant la nuit, sous la tigure d'étrangers de tous les pays ; ce serait à la fois faire injure aux Dieux et rendre les enfants encore plus timides.
« Essentiellement simple et vrai, en parole ou en action, Dieu ne change pas de forme et ne trompe personne, ni par des fantômes ni par des discours, ni par des signes envoyés de lui dans la veille et dans les rêves. — Il mo semble qu'on ne peut pas nier cela.
« — Tu approuves donc cette seconde loi : Personne dans le discours ordinaire ni dans des compositions poétiques, ne représentera les Dieux comme des enchanteurs qui prennent différentes formes et nous trompent par des mensonges en parole ou en action. — Oui, je l'approuve. — Ainsi, tout en louant bien des choses dans Homère, nous ne louerons pas le passage où il raconte que Jupiter envoya un songe à Agamemuon.
« Quand un poète viendra nous parler ainsi des Dieux, nous refuserons avec indignation de l'entendre ; et de semblnbh-s diHcourf^ seront également interdits aux maîtres chargés de Ccducation de la jeunesse; nous voulons que nos guerriers deviennent des hommes religieux et semblables aux Dieux, autant que la faiblesse humaine peut le permettre. — J'approuve ces règles, et suis d'avis qu'on en fasse autant de
lois. »
A la critique 6i remarquable et si juste de Platon, vient s'ajouter le jugement d'un grand nombre d'autres païens qui, avant et après lui, avaient conservé assez de traditions primitives pour être révoltés des infamies qu'Hésiode et Homère avaient inventées sur les Dieux, Zoïle, Xénophon, Isocratc, Hérodote, Aristote, Hiéronyme, Cicéron, Dion Chrysostorac, Lucien, Phiiostratc, etc. Pour tout dire, chez les anciens grecs, o;xr,çt;etv signifiait mentir et l'on appelait o;xr,pi(jTat les histrions ou charlatans.
Les païens avaient donc la plus triste idée d'Homère et de sa fatale influence sur l'esprit de la jeunesse.
Les premiers ajiologistes du christianisme, les Pères de rÉglise, saint Justin, Théopliile, évéqiie d'Antioche, saint Irénée, Cléiucnl d'Alexandrie, TcrluUicn, Origène, Lactance»
Eiisèbe, saint Athanase, saint Grégoire de Nazianzo^- saint Epiphane, saint Jean Chrysostonic, saint Augustin, sont plus sévères encore pour Homère. Ne citons ici que saint Justin : « toutes ses rapsodies, le commencement et la fm de Tlliade et de l'Odyssée, c'est la femme ! « et Origène : « il faut louer Platon qui a exclu.de sa république Homère et les auteurs de poëmes semblables aux siens, comme corrupteurs de la jeunesse. »
Biais, et c'est ici que se présente le rapprochement doulou- •reux auquel j'ai fait allusion, un des grands maîtres de l'enseignement classique par les auteurs païens, le R. P. Caussin de la Compagnie de Jésus, dans son enthousiasme grammatical et littéraire, à ce jugement solennel et consciencieux du inonde païen et du monde chrétien, osait opposer celte apothéose par trop lyrique :
« Denys Longin, très-éloquemmont, comme toujours, com- « pare Homère tantôt au Soleil levant, tantôt à l'Océan, et à « bon droit. Car comme le Soleil est la source de la lumière, « l'Océan l'origine des puits et le père de toutes les eaux, « ainsi Homère est le père de toute doctrine, et j'ajoute, avec « l'empereur Justinien, de toute vertu. Et de même que toutes « choses sont revêtues des rayons du Soleil, animées de sa « chaleur, arrosées et nourries des veines de l'Océan, ainsi « des chants du divin Homère, les lettres ont reçu la lumière, « l'esprit, l'aliment, plus doux que le nectar et l'ambroisie. « De plus, de même que dans le Soleil levant et couchant « apparaissent les plus diverses couleurs pour l'éblouissemcnt « dus yeux, de même que dans l'Océan la richesse de tant de « choses, le décor de tant de rivages, la beauté de tanld'iles, « produisent la délectation, ainsi dans la poésie d'Homère, il « y a tant de perles, tant de lumières, tant de flambeaux, « tant de choses diverses, tant de choses cachées, une si im- « mense abondance de toutes choses, que cet ornement cl « cette volupté délectent sans satiété. « [Nie. Caussini è Societate Jesu, lib. I, c. X, p. 13. De eloquentia sanctâ et humanâ, lib. XVI. Èdit. Paris, 1636, in-^\)
C'est assez, c'est trop ! Laissons là l'enseignement exclusi- .\ement païen :
Claudiie nunc rivos, pucri; sat prala bibcrunl!
Appendice B.
LES PRINCIPALES HÉCISIONS DOGMATIQUES ÉMANÉES DU SAINT-SIÈGE SOUS FOllMli : SOIT DE CHEFS, d'eNCYCLIQUES, DE CONSTITUTIONS APOSTOLIQUES, SOIT DE DÉCRETS DES CONCILES OU DES CONGRÉ- GATIONS ROMAINES, DEPUIS 1789 JUSQU'a CE JOUR.
La Foi est absolument nécessaire, et elle doit être entière, c'est-à-dire que nous devons affirmer toutes les vérités que la sainte Église apostolique, catholique, romaine affirme, et repousser toutes les erreurs qu'elle condamne.
C'est avant tout et par-dessus tout de la Foi qu'il faut dire ce que l'apôtre saint Jacques disait de la Loi : celui qui volontairement est en désaccord avec elle sur un seul point, la viole tout entière. En présence de cette obligation rigoureuse, j'ai cru faire une bonne action en reproduisant dans ce second appendice les principales décisions dogmatiques émanées du Saint-Siège depuis la grande Révolution de 1789, qui a si fatalement excité et émancipé les esprits.
Celte précieuse collection, qu'ils ne trouveraient pas facilement ailleurs, pourra devenir, pour mes lecteurs plus avides de vérité, le point de départ d'un examen sérieux et salutaire. Le nombre des erreurs philosophiques et théologiques est devenu si grand, que nul ne peut se tlalter de leur avoir complètement échappé.
Ces atlirmations de l'autorité suprême sont d'ailleurs si rcmarquabli's par leur netteté, leur fermeté, leur parfait accord, qu'elles constituent de vériliibles splendeurs de la Foi ; on ne les lira pas sans une émotion profonde et sans fruit, parce (lu'elles sont à la fois vivantes et vivilianles.
PENUICE D.