Chapitre Vingt-Quatrième. — Dieu créateur
Le livre inspiré de la Genèse débute par cette affirmation solennelle et inattendue, que l'esprit humain n'aurait certes pas inventée:« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Ce grand dogme de la création reparaît ensuite,presque à chaque page,dansles divines Écritures; il constitue une tradition humanitaire que la mère des Machabi'es résume admirablement dans cette exhortation sublime adressée au plus jeune de ses enfants : « Je l'en conjure, mon fils, regarde le ciel et la terre et toutes
les choses qui y sont, et comprends bien que de rien Dieu a fait toutes choses et le genre humain! »
Le fait delà création était si connu, si universellement adopté et cru,que Jésus-Christ a pu le passer sous silence touten le supposant partout! Mais il reparaît dans l'enseignement des apôtres, ils prêchent celui qui a créé toutes choses, et leur symbole commence par cetacte de foi : «Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre. » Le quatrième concile de Lalran, voulant formuler de nouveau ce dogme capital, exige que tout catholique confesse qu'il n'y a qu'un seul Dieu, principe de toutes choses, créateur des êtres visibles et invisibles, qui, par sa vertu toute-puissante, a, au commencement des temps, fait de rien l'une et l'autre substance, la substance spirituelle et la substance matérielle, le monde angélique et le monde matériel; puis ensuite la substance humaine, commune en quelque sorte au deux mondes, constituée par un esprit et par un corps.
Enfin le concile œcuménique du Vatican a renouvelé en ces termes l'enseignement du concile de Lalran : « C'est par sa bonté et sa vertu toute-puissante, non pour augmenter son bonheur ou en acquérir un nouveau, mais pour manifester sa perfection, par les biens qu'il procure à ses créatures, que ce seul vrai Dieu, parle conseil le plus libre, forma de rien, tout ensemble, au commencement des temps, les deux sortes de créatures, spirituelle et corporelle, à savoir, les anges et le monde, et ensuite les hommes, dont la nature, spirituelle à lafois et corporelle, participe de toute la création. »
Les canons du concile du Vatican et les anathèmes qu'il prononce, définissent encore mieux le mystère de Dieu créateur.
«1" Si quelqu'un nie un vrai Dieu créateur des choses visibles et invisibles, qu'il soit anathème !
« 2° Si quelqu'un ne rougit point d'affirmer qu'en dehors de la matière, il n'existe rien, qu'il soit anathème!
« 3° Si quelqu'un dit qu'il n'y a qu'une seule sub-
stance ou essence de Dieu et de loutes choses, qu'il soit analhème !
« 4" Si quelqu'un dit que les choses, tant corporelles que spirituelles, sont des émanations de la substance divine, qu'il soit anathème !
« Ou que la divine essence par ses émanations on évolutions devient toutes choses!
« Ou enfin que Dieu est l'être universel et indéfini, qui. par sa détermination, constitue l'universalité des créatures distinctes en genres, espèces, individus, qu'il soit anathème !
« 0° Si quelqu'un ne confesse pas que le monde et toutes les choses qui sont dans le monde, tant les matérielles que les spirituelles, ont été, quant à toute leur substance, produites par Dieu, qu'il soit anathème I
«6° Si quelqu'un dit : Dieu a créé, non par une volonté exempte de toute nécessité ; mais il a créé aussi nécessairement qu'il s'aime lui-même nécessairement, qu'il soit anathème 1
« 7° Si quelqu'un nie que le monde ait été créé pour la gloire de Dieu, qu'il soit analhème!
Les preuves si multipliées que nous avons données de l'existence de Dieu sont en même temps des preuves de l'existence du Dieu créateur, ou de la réalité de la création. Et nous pouvons dire sans hésiter que toutes les sciences, la mécanique, l'astronomie, la physique, la chimie, la géologie, labiologie, etc., etc., démontrent invinciblement la vérité du dogme chrétien de la création.
Dieu est ! le monde est ! il est parce que Dieu l'a créé ! Ce sont trois grandes vérités parfaitement certaines, affirmées tout à la fois, par la révélation, par la raison, par la science. L'inconnu, c'est le comment de la création. Comment l'immutabilité infinie et essentielle de Dieu s'accorde-t-elle avec l'acte des créations successives? Comment l'être des créatures a-t-il pu être réalisé par Dieu, et rendu subsistant en luimême ? En un mot, comment les êtres créés sont-ils en
Dieu et hors de Dieu? C'est la grande et grosse question qu'il faut éclairer de quelque jour.
L'être des créatures ne peut pas être quelque chose d'ajouté à l'être divin, de sorte que l'être des créatures joint à Têtre divin soit quelque chose de plus que Dieu ; car^ si cela était, Dieu ne serait ni celui qui est, ni l'infini. Après la création, il n'y a donc pas plus d'être, au singulier, plus entis, mais plus d'êtres, au pluriel, plura entia, plura habentia ens. L'être des créatures ne peut donc être qu'une sorte de participation à l'être, de copossession de l'être ; quelque chose que la créature possède avec l'être des êtres, avec Dieu, mais d'une manière différente.
« C'est, dit saint Augustin {De Diversis Quœsîionibus LXXIII, qusest. XLVI, n° 2), leur participation actuelle à Têtre de Dieu, qui fait que les choses sont ce qu'elles sont et comme elles sont. »
Saint Augustin à\lencore{DeGenesiadlitteram,5^5): c Toutes les choses qui ont été faites étaient avant leur création dans la pensée du Créateur; et certainement elles sont meilleures là où elles sont plus vraies. Car Dieu ne les aurait pas faites s'il ne les avait pas connues, il ne les aurait pas connues s'il ne les avait pas vues, il ne les aurait pas vues s'il ne les avait pas eues. »
« Chaque nature, dit saint Thomas, a son essence propre, dans ce par quoi elle participe en quelque manière à la ressemblance divine.» {Sum7na,^3,TS prima, quœsl. 16 ad j"'".) Le P. Monsabré, commentant saint Thomas, dit : « Les idées sont l'essence divine ellemême, en tant qu'elle est participable et qu'elle peut être imitée par les créatures. » La créature participe à l'être dans des limites finies ; en Dieu l'être est sans limites. On peut, on doit appliquer à l'être ce que saint Augustin dit du bien : Etre celui-ci, être celui-là, enlevez celui-ci et celui-là, et contemplez, si vous le pouvez, l'être lui-même (Celui qui est !) être non pas d^un autre être, mais être de tout être. Ce que le cardinal Gerdil interprète ainsi : « Il n'y a qu'à rentrer
l.\ FOI ET LA RAISON. /^q^
eu soi même, et consiiller l'idée de Dieu, pour être pleinement convaincu que l'être sans restriction, celui qui est, doit comprendre toute réalité à laquelle le nom d'être peut s'étendre; car, s'il y avait quelque réalité hors de Dieu qui ne fût pas dans Dieu, il est évident que Dieu ne serait pas la plénitude de l'être; il serait une sorte de l'être, et non l'être lui-même. Or la réalité des êtres finis ne peut pas être formellement en Dieu, telle qu'elle est dans les êtres finis, c'est-à-dire accompagnée de défauts et de négations, car en Dieu il n'y a certainement aucun défaut, aucune négation de réalité, puisque c'est une contradiction que dans l'être même, il y ait négation de l'être ; il faut donc que la réalité des êtres finis se trouve en Dieu sans défauts et sans imperfections.» (Cardinal Gerdil, Défense de Mallebranche.) Citons enfin Suarez: « Les créatures peuvent être considérées sous deux points de vue: D'une manière, suivant l'être qu'elles ont en Dieu, être qui est formellement en Dieu, Dieu lui-même : en raison de cet être, la créature est dite être éminemment en Dieu, et de cette manière la créature n'est pas créature, mais l'essence créatrice elle-même, suivant cette parole de saint Jean : Ce qui a été fait était vie en Ini (dans le Verbe divin). En second lieu, les créatures peuvent être considérées dans leurs propres essences, en tenant compte, non-seulement de la perfection qu'elles ont en Dieu, mais de celle qu'elles ont elles-mêmes, mêlée d'imperfections, c'est-à-dire avec limites, et avec distinction l'une de l'autre. » En résumé, l'être est participable à tel degré, c'est l'ordre des possibles; l'être est participé à tel degré, c'est l'ordre des existences. Mais comment cette participation peut-elle se réaliser ? Comment se faire une idée de la création ?
Concevons une intelligence finie, un génie humain, un poète, un orateur, un peintre, un sculpteur, un ingénieur mécanicien. Il a conçu l'idée d'un poème, Ylliade ; d'an discours, Pro Milone; d'un tableau, la Tramfifjuration; d'une statue, J/oïse; d'un mécanisme,
la Machine à calculs, etc., etc. Sa conception se dresse dans son esprit, il la voit, il la contemple, vivante, animée! Il voudrait la réaliser hors de lui, en faire sa création subsistante en elle-même, la faire admirer de tous. Mais impossible. Sa création est un mode d'existence de son àme ! Pour la faire exister hors de lui, il faudrait se séparer de soi, ou se réduire soi-même au néant. Et comment la ferait-elle subsister hors de lui ? il n'est pas, il n'est rien, là où il voudrait la placer. Si vous lui donnez une plume, de l'encre et du papier ; une toile, un pinceau et des couleurs; un marbre avec un ciseau et un marteau ; du métal et du feu, il réalisera jusqu'à un certain point son idée. Mais ce sera une réalisation morte, abstraite, qui exigera, pour être comprise, d'autres esprits que le sien. Ce ne sera nullement une création. La création véritable, l'être engendré de rien est resté dans son génie, dans son âme, elle est lui !
Mais ce que ne peut pas une intelligence finie, pourquoi une intelligence infinie ne le pourrait-elle pas? En Dieu les raisons propres des choses, les types divins de toute perfection créée sont éternellement et invariablement. Il voit, c'est le langage de Bossuet, toutes les participations différentes qu'il peut faire I Et les idées divines ne sont pas des modes de son être infini I elles sont lui-même I Et il est partout, il fut toujours là où il lui plaira de les réaliser ! S'il ne pouvait faire exister hors de lui, et dans ses propres limites, l'être qui, en lui, est son essence infinie, il serait moins que le poète, l'orateur, le peintre, le sculpteur, qui donne une certaine existence hors de lui à son œuvre, quand il lui a trouvé un support. Le
SUPPORT DE LA CRÉATURE, C'eST LE CRÉATEUR I La multiplicité trouve sa raison d'être dans la Simplicité de Dieu, comme le temps dans son Eternité, comme le lieu dans son Immensité !
Encore une fois, l'être de la créature est à la fois, et dans l'être créé avec limites, et dans Dieu sans limites. Il n'ajoute rien à l'être infini de Dieu. Plus d'êtres, mais pas plus d'être I
Une seconde comparaison fera mieux ressortir encore la possibilité, et jettera quelque jour sur le comment de la création, sans que ce comment cesse d'être un mystère impénétrable.
Un roi gouvernait son royaume, et y exerçait toute autorité. Il était à la fois général d'armée, juge, etc., etc.; ou, plutôt, il n'y avait encore ni général d'armée, ni juge, etc. Ce n'est pas que l'autorité qui constitue et distingue le général, le juge, etc., ne fût déjà ; elle était dans l'autorité du roi, qui en contenait toute la réalité, mais elle y était sans la forme, sans les limites, qui définissent ou caractérisent le général, le juge, etc.
Un jour, il plut au souverain de diviser son empire en départements, arrondissements, cantons, communes, etc., et de faire participer à son autorité un certain nombre de ses sujets, en créant les uns généraux, les autres juges, les autres préfets, les autres maires, etc. Il serait faux de dire, après ces créations, qu'il y eut alors dans le royaume plus d'autorité, car rien ne fut par là ajouté à l'autorité du roi ; il y eut seulement plus (['autorités, plus d'hommes ayant l'autorité, en participation ou en copossession de l'autorité, mais n'y participant pas de la même manière. Le général est l'autorité du roi limitée au commandement de tel corps d'armée; le juge est l'autorité du roi limitée à l'exercice de la justice; le préfet, c'est l'autorité du roi limitée à l'administration de tel département, etc. Otez les limites qui séparent ces autorités les unes des autres. O^e la commune devienne le département et le département le royaume, que l'administration, au lieu de se borner à l'ordre civil, s'étende à l'ordre militaire, judiciaire, etc., vous retrouverez l'autorité du roi. Et remarquons encore que l'autorité du général, du préfet, du juge, etc., ne sont point une partie aliquote, la moitié, le quart de l'autorité du roi ; chacune d'elles est seulement l'autorité du roi limitée de telle manière , participée à tel degré. Si l'on substitue à l'autorité du roi l'être divin ou simpleinent l'LTRE, aux autorités partielles du général, du
préfet, du juge, etc., les divers êtres qui composent la création, nous retrouvons tout ce que nous avons dit des rapports des êtres contingents avec l'être nécessaire. Cette comparaison, boiteuse comme toutes les comparaisons, diffère surtout de la vérité en ce que dans la participation à l'autorité, il s'agit de la copossession d'un être abstrait ou moral, l'autorité, tandis que dans la création, il s'agit de la participation à l'être réel physique, concret. Mais c'est un premier principe qu'il faut affii^mer de l'être nécessaire, infini, toutes les perfections vraiment perfectionnantes des êtres contingents finis. El, parce que c'est pour l'autorité une perfection perfectionnante que de se faire participer, que de pouvoir se déléguer, et d'autant plus qu'elle est plus étendue ou plus souveraine, l'être des êtres, l'être par essence, dans le libre exercice de sa toute-puissance, doit pouvoir se communiquer indéfiniment, mais non infiniment, c'està-dire que Dieu peut appeler librement une multitude de créatures à posséder avec lui, par lui, en lui, mais d'une manière finie, l'être illimité et infini qui est son essence. Il doit y avoir, en un mot, copossession réelle de l'être, comme il y a participation morale a l'être simple et abstrait que signifie le mot autorité.
Loin d'impliquer les monstrueuses erreurs du spinosisme et du panthéisme, la doctrine que nous venons d'exposer en est la négation et la réfutation la plus formelle. En effet : 1" de même qu'il est absurde de dire que l'autorité du roi n'est que la somme, l'ensemble des autorités des généraux, des préfets, des juges, etc. , de son royaume , il serait absurde et impie de dire que l'être divin n'est que la somme , l'ensemble de tous les êtres de la nature. Au contraire, de même que l'autorité du roi est une réalité distincte de celle des autorités qui gouvernent en elle, par elle, avec elle ; réalité qui a dû précéder, qui a précédé de fait ces autorités subordonnées, et leur a donné l'existence; demêmel'êlre divin, essentiellement et absolument distinct de l'ensemble des créatures, est
l'être nécessaire, éternel, infini, qui a précédé de toute éternité les créatures existantes ; et ces créatures n'existent que parce que Dieu les a appelées à la copossession de l'être.
i' Comme il serait absurde de dire que tout dans le royaume est roi, parce que les généraux, les préfets, les juges, etc., participent d'une manière finie à l'autorité illimitée du roi, ainsi les créatures ne sont pas Dieu, précisément parce qu'elles ne participent que d'une manière finie à l'être infini qui est Dieu.
3" Comme il est inexact et absurde de dire que l'autorité du général, du préfet, du juge, sont une émanation naturelle et spontanée, une évolution nécessaire , un développement régulier, une détermination de l'autorité indéterminée du roi ; comme force est de dire au contraire que toutes ces autorités n'existent que par le libre exercice de la volonté du souverain, par une participation, une délégation libre de son autorité propre et indéfinie, de même il serait impie d'affirmer, comme le défend, sous peine d'anathème, le concile du Vatican, que l'être des créatures est une émanation, une évolution, un développement nécessaire, une détermination de l'être divin. La limitation de l'autorité se trouve non dans l'autorité du Roi, mais dans chaque autorité individuelle! De même, c'est dans la créature et non dans le Créateur que l'être est limité, déterminé, etc. Et nous croyons fortement que quand saint Paul a dit : Nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'être, il veut nous apprendre que Dieu est intimement présent dans chaque être pour CAUSER en lui l'être, l'action et la vie; mais qu'il ne dit pas que les êtres soient comme une portion de Dieu, que Dieu leur fait partager sa substance et sa vie par émanation, par eiïusion, par limitation, par détermination de son être. Dieu est présent en toutes choses, parce qu'il est la CAUSE nécessaire de tout ce qui est.
1\ est utile de constater que cette doctrine jette un giand jour sur toutes les questions de la philosophie €1 de la théologie naturelle. 1° Toutes les créatures sont
de Dieu et à Dieu, Dieu exerce sur elles un domaine tellement essentiel et souverain, qu'il cesserait d'être Dieu si elles cessaient d'être siennes; comme un roi cesserait d'être roi, si un général, un préfet, un maire, un juge, cessaient d'administrer en son nom, et se déclaraient indépendants. %" Dieu doit nécessairement exiger de tous les êtres qu'ils aient pour fin dernière sa gloire, et, en particulier, des êtres raisonnables, qu'ils le connaissent, l'aiment et le servent, parce que l'être divin qui se communique à la créature s'aime essentiellement et cherche essentiellement sa gloire. 3" Le pécheur qui préfère une participation de l'être à l'être infini, qui tourne contre Dieu l'être qu'il a reçu de Dieu, qui le force virtuellement, et autant qu'il le peut, à se nier, est infiniment plus coupable que le général, le préfet, le juge qui tourneraient contre le roi l'autorité dont il les a revêtus. 4° La créature qui se complairait en elle-même, en tant que créature, qui ne mettrait pas toute sa gloire et toute sa grandeur dans sa participation finie à l'Etre, ressemblerait à un maire assez insensé pour se glorifier, non de ce qu'il participe dans un certain degré à l'autorité du roi, mais de ce que son autorité est limitée à l'administration d'une commune, ou qui se glorifierait d'une négation. 5° Dieu n'est pas plus l'auteur du mal. Dieu n'est pas plus responsable du péché de la créature, qu'un roi n'est responsable des abus d'autorité de ceux qui le représentent; abus qui résultent nécessairement de ce qu'il partage son autorité avec des êtres libres et imparfaits, abus qui ne le nécessitent pas forcément à conserver pour lui seul l'autorité, sans en faire participer qui que ce soit, abus qu'il lui faut subir et qu'il lui suffit de réprimer en les punissant par des châtiments proportionnés à leur gravité.
Ces rapprochements, enfin, nous font mieux comprendre : Comment Dieu est un roi bienveillant et sage, qui ne multiplie ses représentants, en leur communiquant son autorité, que pour s'offrir sous diverses formes aux hommages et à l'amour de ses sujets, pour veiller dans les
plus petits détails à leurs besoins, pour se dépenser entièrement dans leur intérêt. Totus in nostros nsus expansus!
Ajoutons, pour compléter cette comparaison, toute insuflisante qu'elle soit, entre l'autorité du roi et l'être de Dieu, cette dernière conséquence. De même qu'après la constitution du général, du préfet, du juge, etc., le roi est resté ce qu'il est, sauf l'acte de sa volonté survenu dans le temps, et qui a été un mode contingent de son âme ; de même que tout ce que ces délégations ont amené de changements esten dehors du roi, etc.; de même il n'y arien de changé en Dieu, et Dieu a gardé son immutabilité infinie dans la création, effet d'une volonté éternelle comme lui. La succession et le changement sont entièrement en dehors de Dieu, qui reste un, simple, indivisible, immuable ! Dieu a voulu de toute éternité les lois qui, dans le temps, présideront aux successions et aux évolutions de ses créatures, tandis qu'il demeure et reste toujours le même.
Plus hardi que la plupart des apologistes de la religion chrétienne, j'ai essayé de donner une idée du commeî»jt effrayant de la création, dans le but surtout de mieux fermer la porte au panthéisme . S'il est arrivé que quelques-unes de mes expressions ne rompent pas encore assez avec cette monstrueuse erreur, je les rétracte d'avance et de grand cœur.
Un savant très-illustre, sire Charles Babbage, aéclairé d'un grand jour la conciliation de l'immutabilité divine avec la mobilité incessante de la création, en faisant intervenir la machine à calculs analytiques, étonnante création de son génie, qu'il n'avait pu construire, hélas! que sur une très-petite échelle ! Le modèle qui excita tant d'admiration, ne montrait que quinze chiffres, et il en aurait voulu trente ! Mue par un poids, la machine faisait apparaître automatiquement dans ses lucarnes des séries de nombres, se succédant suivant une certaine loi : la série des nombres naturels, la série de leurs carrés, de leurs cubes, etc., la série des nombres triangulaires, pyramidaux, etc., etc. Après avoir vu une même
série de nombres se succéder pendant des milliers et des milliers de tours, et alors qu'il s'attendait à la voir se continuer indéfiniment, comme la succession des phénomènes de la nature, l'œil était tout surpris de constater par un saut, brusque dans le résultat mais non dans la machine, l'apparition du premier nombre d'une série toute différente de la première. Rien n'est changé dans la machine, elle reste ce que l'avait faite, à sa naissance, le génie de son créateur ; le changement est tout en dehors de la machine, dans les nombres des lucarnes, qui sont le produit naturel et comme spontané, de son action, action sortie éternellement (s'il pouvait être éternel) de la pensée de son auteur. Il faudrait lire en entier dans l'ouvrage même de sire Ch. Babbage : ISeuvième Traité Bridgewater, le second chapitre : Argument en faveur du dessein, déduit du changement de loi dans les phénomènes naturels: ce court extrait suffira pour montrer la portée de ses considérations toutes neuves.
« A la vue de résultats obtenus si simplement, il est impossible de ne pas saisir l'application que l'on peut en faire à l'ensemble plus grandiose et plus complexe des phénomènes de la création. Appeler à l'existence toutes les variétés des formes végétales, à mesure qu'elles sont aptes à exister, par l'adaptation successive de la terre qui les nourrit, est indubitablement l'exercice du pouvoir créateur. Lorsqu'une riche végétation a couvert le globe, créer des animaux appropriés à ce séjour, lesquels, se nourrissant de ces plantes luxuriantes, embellissent la face de la nature, n'est pas un exercice moins élevé et moins bienveillant de la puissance créatrice. Changer, d'époque en époque, après des périodes plus ou moins longues, les races existantes, à mesure que l'altération des circonstances physiques rend leur séjour moins conforme à leurs habitudes ; en permettant l'extinction naturelle de quelques races, pour faire naître, par une nouvelle création, d'autres races mieux appropriées à la place préalablement abandonnée, est toujours
LA FOI ET LA RAISO?i. ,„
l'exercice bienveillant du pouvoir créateur. Causer une altération de ces circonstances physiques, pour ajouter au confortable des animaux nouvellement créés, etc., etc., tous ces actes impliquent un pouvoir du même ordre, une surintendance bienveillante, attentive à prendre avantage des modifications de climats, dans le but de procurer un bonheur plus grand. — Mais avoir vu, au moment de la création de la nature, qu'il arrivera une période où, entrant dans des conditions meilleures el prévues, elle sera susceptible de devenir le support de formes végétales ; que celles-ci, après un temps suffisant, pourront servir d'aliment à des existences animales ; que des formes gigantesques ou microscopiques devront, à des périodes marquées d'avance, arriver successivement à l'existence , pour s'éteindre ensuite définitivement; que cette extinction et cette mort, le lot de chaque existence individuelle, s'exercera avec une égale puissance sur les races qu'elles constituent, que l'extinction de chaque race est aussi certaine que la mort de chaque individu, et Tarrivée de nouvelles races aussi naturelle que la disparition de leurs prédécesseurs; avoir prévu tous ces changements, et avoir pourvu par des lois qui les embrassent tous à ce qui doit arriver soit aux races elles-mêmes, soit aux individus qui les composent, soit au globe qu'elles habitent, est la manifestation d'une science et d'une puissance infinies. Et dans ces conditions parfaitement dignes de Dieu, on peut accepter comme conclusion certaine : que les
CHANGEMENTS LES PLUS MINIMES ET LES PLUS LENTS, COMME AUSSI LES TRANSITIONS EN APPARENCE LES PLUS CONSIDÉRABLES ET LES PLUS BRUSQUES, ONT ÉTÉ LA CONSÉ- QUENCE NÉCESSAIRE DE QUELQUES LOIS TRÈS-ÉTENDUES ET TRÈS-GÉNÉRALES IMPRIMÉES A L'aURORE DE L'EXIS- TENCE DU MONDE PAR SON CRÉATEUR. » La VOilà cimcntéb
par le génie humain, et illustrée par la Machine à calculs analytiques, le chef-d'œuvre de la mécanique, la conciliation parfaite de la liberté et de la mobilité de la création avec l'éternité et l'immutabilité divines. L'évo-
,-r. LES SPLENDEURS DE LA FOI.
lulion de la matière sans Dieu est une absurdité désespérante. L'évolution de la matière avec Dieu, par Dieu, en Dieu, est une synthèse magnifique de l'univers qui satisfera à tout quand on la complète par la création immédiate des esprits et des âmes.