‹ Les splendeurs de la foiChapitre 51 sur 110 · I. Préliminaires et état de la question · texte numérisé non relu

I. Préliminaires et état de la question

On trouvera naturel, dans ces questions si graves, que j'use de tous les avantages de la sainte et noble cause que je viens défendre. On oublie trop, ses apologistes eux-mêmes oublient trop qu'elle fut, la première, maîtresse du terrain qu'elle possède encore aujourd'hui; que ses titres de propriété sont certains et solennels; que, par conséquent, elle est en droit d'imposer à ceux qui veulent la déposséder, la nécessité rigoureuse de fonder leurs prétentions sur des titres ou arguments, non-seulement égaux, mais supérieurs à ceux sur lesquels repose sa propriété primitive et légale. Quels sont ses titres? Le premier est la Genèse, le plus ancien, le plus étonnant, le plus sublime des livres, histoire véritable, avec de nombreux états de lieux, avec des généalogies très-nettes, formées de séries continues, de noms de personnages qui ont très-certainement existé; le second de nos titres est . une tradition non interrompue , qui lie les temps actuels, sans aucune interruption, aux origines de l'humanité ; le troisième enfin est la divinité de notre sainte religion et par conséquent l'infaillibilité de ses enseignements.

Forte de ces titres de propriété d'une valeur certaine.

la foi du chrétien a pleinement le droit de prendre l'offensive, au lieu de se tenir sur la défensive, position humiliante et douloureuse, que ses défenseurs semblent s'obstiner à prendre et à lui faire prendre, sans même s'apercevoir que se placer sur la défensive, c'est donner à son ennemi toutes les chances de la victoire et lui en assurer les honneurs. Je ne sais pas vraiment ce qui doit nous étonner le plus, ou de l'audace de nos adversaires qui n'ont pourtant à opposer aux titres solennels de notre possession que des assertions purement gratuites, des faits mal interprétés, des raisonnements spécieux mais sans valeur, ou de la complaisance trop grande des défenseurs de la foi : ils seraient invincibles si, au lieu de trembler et de discuter, ils se bornaient à repousser, par des négations vigoureuses, les affirmations purement gratuites d'adversaires sans bonne foi. Je dis adversaires sans bonne foi, et je vais le prouver avant d'entrer en matière, par plusieurs citations irrécusables.

J'ouvre l'ouvrage de M. le docteur Louis Buchner, l'Homme selon la science, et j'y lis, page loO : « Pour soutenir aujour- « d'hui en face de la science moderne VAdam biblique et « toute l'hypothèse judaïco-chrétienne de la création qui « lui est connexe, il faut, à l'exemple de MM. les Théolo- « giens, ne vouloir pas, et ne pouvoir pas se laisser convain- « cre par des arguments scie.ntifiques. Chaque dimanche, « des milliers de prédicateurs, sans souci des claires démon- « sTRATioNs de LA SCIENCE, continucnt à narrer toujours « à nouveau leurs contes enfantins de paradis, de chute, « de création du monde, etc., etc.; et chaque dimanche des « milliers d'auditeurs disent à nouveau : Amen! Pendant « ce temps, que font les hommes de science ? Ils sourient à « ces légendes, à ces fables juda'iques, et vont indifférents, « au milieu d'une foule qui semble ensorcelée, sans tenter des

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« efforts à leurs yeux sans espoir pour arracher les dor- « meurs à leurs rêves. » Puis, faisant siennes les haines dii libre penseur américain Lesley, Buchner s'écrie : « Réconcilier la théologie judaïque et la science moderne est chose impossible, ce sont des ennemies jurées! C'est complètement et définitivement qu'elle s'est affranchie de son assujettissement à la foi. » Qui ne croirait, en entendant ce langage si fier, et qui n'est cependant au fond qa'une déclamation vide, qu'il s'agit en effet de démonstrations claires de la science, d'arguments scientifiques ? Et cependant, il n'en est absolument rien. Il s'agit seulement de la découverte, plus ou moins fortuite, de pierres taillées, d'ossements d'animaux, de crânes humains, enfouis dans des terrains plus ou moins meubles, et dont l'origine ou le temps de dépôt sont inconnus ! Et ceux de ces débris les plus compromettants, ceux que l'on oppose avec le plus de violence à nos dogmes chrétiens, ont été rencontrés par deux prêtres fervents, M. l'abbé Bourgeois de Pontlevoy, et M. l'abbé Delaunay de Pouancé , qui n'ont pas hésité un instant à annoncer leur trouvaille, certains, qu'ils étaient, que la vérité révélée ne pouvait pas être contraire à la vérité naturelle; et que le résultat définitif de la discussion serait, comme M. l'abbé Bourgeois me l'écrivait il y a quelques jours, non de vieillir l'homme au-delà de ce qu'autorisent les livres saints, mais de rajeunir les fossiles des dépôts marins de la Beauce. Ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est que, pour M. Buchner lui-même, les découvertes de MM. Bourgeois et Delaunay, les seules qui embarrassent quelque peu les chrétiens et les savants, parce que seules elles démontreraient l'existence de l'homme appelé, sans preuve aucune, l'homme tertiaire, sont pour M. Buchner douteuses ou incertaines; il dit en teimes exprès, ])age 61 : « Si les découvertes de MM. Bourgeois et Delaunay, etc., so?iT dien

AUTHENTIQUES, aloi's l'existencc de l'homme recule par delà l'époque diluviale, et remonte bien avant dans la grande époque tertiaire. Dans ce cas, la durée de son existence ne peut se représenter que par des centaines de milliers d'années. » Un SI, appuyé de quelques silex et de quelques ossements animaux rayés, sans aucun débris humain, voilà en réalité la seule objection opposée à la possession formidable du christianisme ou plutôt de Yhumanilé tout entière, et voilà ce que M. Buchuer appelle les claires démonstrations de la science ! L'absence de bonne foi, ou si l'on veut la préoccupation excessive de l'esprit est-elle assez évidente? Montrons-la à son comble, et prenons le coupable sur le fait : Hahemus cotifitentem reum ! Quelle est , en définitive, l'antiquité que M. Buchner assigne à ces hommes de l'âge de pierre, de Pontlevoy ou de Pouancé, antiquité dont il a osé dire qu'elle est définitivement irréconciliable avec les dogmes judaïques? La voici en chiffres très-nets. 11 dit, en effet, dans ses Matériaux justificatifs, page 127, ligne 37 :

« De quel étonnement, de quelle admiration ne devons-nous « pas être saisis, en songeant qu'au temps où l'aborigène « européen, avec ses pauvres armes de pierre, poursuivait les « bêtes fauves, ou bien habitait des huttes de bois au-dessus « des eaux, ayant pour toute nourriture les produits de la « chasse ou de la pêche, déjà de l'autre côté de la Méditerra- « née, dans l'heureuse contrée que le Nil arrose, des villes « puissantes et splendides florissaient (Memphis et Thèbes) ; « les arts et les sciences de toute espèce étaient cultivés; « une caste sacerdotale, lettrée et forte, tenait d'une main « ferme les rênes d'un gouvernement régulier, et, vraiseiiibla- (( blement, entretenait des relations commerciales le long des « rivages méditerranéens ! » La voilà donc donnée par le plus irréconciliable de nos

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ennemis, la solution vraie du redoutable problème, à laquelle j'étais arrivé par mille autres voies différentes. Il est absolument certain, aujourd'hui, que la population de l'Egypte fut un rameau de la race de Cham; qu'elle est postérieure, par conséquent, à la dispersion des peuples ; que la fondation de Memphis remonte au plus à quatre mille ans avant Jésus- Christ ; celle de Thèbes à deux mille ans ; que l'époque de la grande civilisation dont parle M. Buchner est à peine vieille aujourd'hui de quatre mille ans, tous nombres parfaitement concordants avec les données de la Bible. Quatre mille ans ! Voilà donc à quoi se réduisent, en réalité, les ceint milliers d'années d'antiquité qui amenaient M. Buchner h s'écrier :

« SUREMENT, HONORÉ LECTEUR, LA GRANDEUR DE CE NOMBRE t'ÉTONNE ! ET CEPENDANT... CE NOMBRE n'eST RIEN.» L'irrécOn-

ciabilité, l'inimitié éternelle, si brutalement affirmées par M. Buchner, étaient donc de grands mots, méchants, mais vides! Jai examiné de la même manière les affirmations de tous les adversaires de notre sainte cause, et toujours, sans exception, je les ai trouvées ou absolument nulles individuellement, ou se contredisant ouvertement les unes les autres, et, par conséquent, s'annulant mutuellement.

Je pourrais maintenant entrer en matière, non pas seulement avec la conviction profonde de la vérité des affirmations de la sainte Bible, mais avec la certitude absolue de réduire à néant les objections en apparence les plus spécieuses et les plus formidables. Mais qu'il me soit encore permis de donner une leçon par trop méritée de modestie au plus audacieux compère de M, Buchner, M. Karl Vogt, l'apôtre enthousiaste de V Anthropologie moderne. En septembre 1869, au sein du congrès des naturalistes et médecins allemands réunis à Inspruck, dans un discours énergiquement applaudi, il s'est exprimé ainsi : «..,.. On peut démontrer aujourd'hui, avec

3S6 LES spLE^uEuns de la foi.

« la même certitude que la rotation de la terre autour du « soleil, que l'anciennelé de riioinnie, non seulemeul sur « toute la terre, mais spécialement sur la face de l'Europe, « une des régions peuplées le plus tard, est immense, et « dépasse de beaucoup toutes les idées que Ion s'en est fait « jusqu'ici... Que reste-t-il des anciennes traditions sur la « jeunesse de l'humanité, sur les six ou uix mille ans qui ne « sont pour ainsi dire qu'une goutte du temps écoulé depuis « l'iipparition de l'homme sur le sol européen?... Cesdécou- « vertes sont dues à la Méthode géologique , appli(iuée « à l'étude des restes àe l'homme et des animaux qui len-

« touraient, enfouis dans la couche appelée diluvium

« L'âge d'or disparaît devant elles; nous voyons au contraire « l'homme lutter durement pour l'existence, et commencer « par un état de complète sauvagerie... C'étaient des sauva- « ges dans la pleine acception du mot, comparables aux sau- « vages les plus infimes,... aux anthropophages! » Voilà ce qu'osait dire le bruyant Vogt ! Et, eu même temps, se contredisant ouvertement lui-même, il proclamait : «que l'émigration de l'homme dans les Gaules a dû venir des rives de la Méditerranée, comme l'affirme la sainte Bible, et qu'elle s'est dirigée d'un côté vers le nord , de l'autre vers les autres régions de l'Europe ; que la civilisation primitive, comme les plantes, ne vient pas de la haute Asie, ainsi qu'on a coutume de le répéter dans beaucoup de livres, mais bien de l'Afrique, c'est-à-dire de la région méditerranéenne et non pas de l'Egypte ; que l'homme n'existait pas encore dans les régions septentrionales à l'époque où, dans les Gaules, il coexistait avec le renne, etc. , etc. » Or il est absolument certain que le renne vivait encore dans les Gaules au commencement de l'ère chrétienne, que César signale sa présence dans les forêts de l'Hircanie, qu'on le rencontrait encore, en Angleterre,

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au TU® et peut-être au xii^ siècle, etc. Donc M. Kaii Vogt, comme M. Louis Buchner, est fatalement amené, malgré sa haine de la vérité et le violent courant qui l'entraîne, à renverser de la main gauche ce qu'il a cru édifier de la main droite. Il avait osé cependant pousser l'acharnement jusqu'à la cruauté. Après avoir renouvelé la fable à la mode, de la transformation des entailles longitudinales ou transversales des ossements humains des cavernes en témoins irrécusables de l'anthropophagie des premiers habitants des Gaules, M. Vogt s'était laissé aller à un excès de lyrisme vraiment insensé. « 11 n'est plus douteux que cette anthropophagie ait été en rapport avec le développement des idées religieuses. L'homme mangeait d'abord son ennemi tué dans le combat, parce qu'il croyait que, par cet acte, il s'incorporait les différentes qualités du mort, le courage, la force, la ruse. Il mangeait de préférence certains organes, parce qu'il les croyait le siège de ces qualités spéciales. Puis, dans le développement des choses religieuses, ces actes, d'abord réels, devenaient peu à peu symboliques, et quand l'homme anthropomorphisa son dieu, il

LE MANGEA ÉGALEMENT POUR s'iDENTIFIER AVEC LUI?» Et tOUt CC

fracas d'impiété blasphématoire à l'occasion de quelques incisions dues soit à la dent des squales, soit plutôt, comme M. le docteur Eugène Robert l'insinue avec beaucoup de raison, à un retrait naturel, conséquence nécessaire du mode d'accroissement des os. Le journal anglais Natur racontait qu'en lançant de sa voix de tonnerre cet anathème brutal, couvert d'applaudissements frénétiques, Karl Vogt dardait ses regards sur la tête vénérable d'un moine franciscain, qui était à mille lieues de penser qu'en venant applaudir franchement au progrès des sciences, il serait condamné à autoriser de sa présence des insultes grossières contre sa foi. Bon pèrel cher et vénéré confrère, si jamais cette page de

mon livre tombe sous vos yeux, consoloz-voiis! L'excès d'audace de Karl Vogt supposait un excès lamentable de haine, sans doute, mais aussi d'ignorance ou de faux savoir. Je l'affirme sans crainte de recevoir un démenti.

Pour n'avoir pas à revenir sur la question d'anthropophagie, qu'il me soit permis d'emprunter à M. Eugène Robert qui, plus que tout autre, a observé et discuté les faits d'archéologie humaine, qui doit faire et qui fait autorité, une citation qui éclaircira grandement la question.

Tome XXIU des Mondes, p. 164 : « L'amour de l'Anthro- « pologie ancienne semble aussi avoir mis un bandeau sur les « yeux : ce n'était pas assez, à ce qu'il paraît, de rendre les « premiers habitants de nos contrées (l'avant-garde de la dis- « persion), contemporains des grandes espèces perdues, telles « qu'Éléphants, Hippopotames, Rhinocéros, etc., de les avoir « fait vivre en bonne intelligence avec l'ours à front bombé, « des lions et des hyènes gigantesques, dans les mêmes antres; « il fallait encore leur attribuer les aptitudes les plus féroces « en leur donnant un brevet de cannibalisme... {ibid., p. 162.) « Mais rien ne prouve que les os longs, à quelque animal « qu'ils appartiennent, homme ou quadrupède trouvés dans « les cavernes, aient été brisés pour en extraire la moelle. « Nous avons assez fait de dissections et exhumé un trop « grand nombre d'ossements de toutes sortes, pour ne pas a nous être formé une opinion à cet égard. »

Et puisque M. Eugène Robert me donne la réplique en prononçant le mot de Dispersion, je dirai comment, par quelle circonstance singulière, après avoir trouvé par moi-même et par mes infatigables études le dernier mot des grands problèmes soulevés et agités dans ce chapitre, j'ai été amené à le rencontrer formulé et déposé, depuis plus d'un siècle, en 1758, dans un livre qui fit, à son apparition, une sensation profonde:

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De l'origine des lois, des arts, des sciences, et de leurs

PROGRÉS chez les ANCIENS PEUPLES, PAR LE PRÉSIDENT GOGUET,

trois volumes in-4°; livre aujourd'hui, hélas! trop oublié.

Je lisais dans la North British Revieiv, le fameux journal quadri-mensuel d'Edimbourg, année 1867, vol. L, p. 516, un article très-savant, mais assez embrouillé, sur la question à l'ordre du jour, l'histoire primitive de l'homme. Après avoir examiné tour à tour son antiquité et son état primitif, l'auteur qui, suivant l'usage anglais, garde un anonyme trèstransparent pour les abonnés de la Bévue, adopte pour conclusions ces belles pages du président Goguet, écrivain, dit-il, très-érudit et très-orthodoxe, pages que je n'ai connues que par lui, tome I", Introduction, p. l""^ et suivantes :

« La famille de Noé, rassemblée dans les plaines de Sennaar, n'y demeura que le temps dont elle avait besoin pour s'accroître et se fortifier. Vers la naissance de Phaleg, c'est-àdire cent cinquante ans environ après le déluge, le genre humain s'étant suffisamment multiplié, Dieu résolut de le répandre dans les différentes parties de cet univers. Il paraît que l'intention des nouveaux habitants de la terre n'était pas de se séparer. La nécessité de pourvoir à leur subsistance les contraignait souvent à s'écarter les uns des autres. La crainte de se disperser dans ces différentes courses leur fit prendre les précautions qu'ils jugèrent propres à prévenir un pareil malheur. Dans cette vue, ils formèrent l'entreprise de bâtir une ville, et d'y élever une tour extrêmement haute, afin qu'étant aperçue de très-loin elle servît de signal et de point de réunion. Mais la Providence, qui avait jugé leur séparation nécessaire pour repeupler plus promptement la terre, choisit le moyen le plus capable de les y contraindre. Le genre humain ne parlait alors qu'une seule et même langue. L'Être suprême rompit le lien qui unissait les hommes si étroitement. Il confondit leur

langage; de manière que, ne s'enteiidant plus les uns les autres, ils se séparèrent el tournèrent leurs pas de divers côtés.

« Je n'entreprendrai pas de marquer la route que tinrent les différentes colonies qui se formèrent alors... Je dirai seulement que, pour peu qu'on rélléchisse sur la facilité et la promptitude avec laquelle, encore aujourd'hui, les sauvages, les Tartares et les Arabes se transportent, avec toutes leurs familles, à de très-grandes distances, on sentira aisément que des personnes robustes, accoutumées h une vie pénible, et n'ayant presque aucun besoin, forcées de quitter leur terre natale et d'aller chercher de nouvelles habitations, durent se répandre fort promptement dans les différents climats de notre hémisphère.

« Mais ces transmigrations durent altérer considérablement ce qu'on avait pu conserver des connaissances primitives. Les sociétés se trouvant rompues par la diversité du langage, et les familles demeurant isolées, la plupart tombèrent bientôt dans une profonde ignorance. Joignons à ces considérations le tumulte et le désordre inséparables des nouveaux établissements, et nous concevrons sans peine comment il a été un temps où presque toute la terre fut plongée dans une barbarie extrême. On vit alors les hommes errer, dispersés dans les bois et dans les campagnes, sans lois, sans police, sans chef. Leur férocité devint si grande, que plusieurs la portèrent au point de se manger les uns les autres. Ils négligèrent tellement d'entretenir les connaissances les plus communes, que quelques-uns oublièrent jusqu'à l'usage du feu. C'est à ces temps malheureux qu'on doit rapporter ce que les historiens profanes racontent des misères dont le monde se trouva affligé dans les commencements. Toutes les anciennes traditions déposent que les premiers hommes menaient une vie peu différente de celle des animaux.

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« On ne fera point difficulté d'ajouter foi à ces récits quand on jettera les yeux sur l'état dans lequel les anciens historiens disent que plusieurs contrées étaient encore de leur temps; état dont la réalité est confirmée par les relations modernes. Les voyageurs nous apprennent qu'aujourd'hui même on rencontre, dans quelques parties du monde, des hommes d'un caractère si cruel et si féroce, qu'ils n'ont encore entre eux ni société, ni commerce ; se faisant une guerre perpétuelle, ne cherchant qu'à se détruire et à se manger. Dénués de tous les principes de l'humanité, ces peuples sont sans lois, sans police, sans aucune forme de gouvernement ; peu différents des bétes brutes, ils n'ont pour retraite que les antres ou les cavernes. Leur nourriture consiste en quelques fruits, quelques racines que les bois leur fournissent : faute de connaissance et d'industrie, ils ne peuvent se procurer que rarement des aliments plus solides. Privés, enfin, des notions les plus simples et les plus ordinaires, ces peuples n'ont de l'homme que la figure.

« Ces notions présentent une peinture entièrement conforme à celle que tous les historiens nous ont laissée de l'ancien état du genre humain. Nous voyons même, par l'Écriture sainte, que, peu de temps après la dispersion, on avait tellement perdu de vue les préceptes et les exemples de Noé, que les ancêtres d'Abraham étaient plongés dans l'idolâtrie. Quand Jacob passa en Mésopotamie, il trouva, dans la famille de son oncle Laban, le culte des idoles mêlé à celui du vrai Dieu. Après de pareils faits, il n'est pas étonnant de voir que la tradition primordiale se soit obscurcie au point de ne la retrouver, chez les nations profanes, qu'extrêmement défigurée par les fables et les contes les plus ridicules.

« Quant aux arts et aux sciences, il n'est pas douteux que

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quelques familles se préservèrent de la baibarie qui régna sur la terre, immédiatement après la confusion des langues et la dispersion des familles. La connaissance des découvertes les plus utiles ou les plus essentielles ne s'abolit pas absolument. Des germes précieux furent conservés par les familles qui continuaient à habiter les cantons où le genre humain s'était d'abord rassemblé, c'est-à-dire la plaine de Sennaar et ses environs. Les premières connaissances ne se perdirent pas non plus entièrement chez les peuplades qui se fixèrent de bonne heure, comme, par exemple, celles qui passèrent dans la Perse, la Syrie et l'Egypte. C'est parleur moyen que les différentes branches des connaissances humaines se sont sensiblement étendues et perfectionnées. Mais, à l'exception de ce petit nombre de familles, le reste de la terre, je le répète, menait une vie absolument barbare et sauvage... On peut très-bien comparer l'état où était autrefois la plus grande partie du genre humain, à celui dans lequel Homère représente les Cyclopes , c'est-à-dire les anciens habitants de la Sicile. « Les Cyclopes , dit Homère , ne reconnaissent pas de lois. Chacun gouverne sa famille et règne sur sa femme et sur ses enfants. Ils ne se mettent point en peine des affaires de leurs voisins, et ne croient pas qu'elles les regardent. Aussi, n'ont-ils point d'assemblées pour délibérer sur les affaires publiques. Ils ne se gouvernent point par des lois générales qui lèglent leurs mœurs et leurs actions. Ils ne plantent ni ne sèment. Leur nourriture consiste dans les fruits que la terre produit sans être cultivée. Leur séjour est sur le sommet des montagnes, et les antres leur servent de retraite. » [Odyssée, livre IX, vers 406 et suivants.) Voilà le tableau qu'on peut se former de la manière dont presque toutes les familles ont vécu après la dispersion... Cet état n'aura pas dû durer longtemps à l'égard d'une grande partie du genre

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humain. Tant de motifs ont concouru à rapprocher les familles que plusieurs n'ont pas tardé à se réunir... »

M. Goguet aborde alors son sujet et développe son programme avec une supériorité vraiment extraordinaire. Il refait sur une immense série de données, renvoyées toutes fidèlement aux sources primitives, la difficile histoire de l'origine des lois, des sciences et des arts, et de leur développement chez tous les peuples, sans se trouver un seul instant en désaccord avec la révélation, confirmant, au contraire, à chaque pas, les récits et les affirmations des livres saints. Il ajoute à chaque volume des dissertations ou monographies que nous recommandons d'une manière toute spéciale à nos lecteurs. S'ils daignent lire, à la fin du troisième volume, la troisième dissertation sur les antiquités des Égyptiens, des Babyloniens et des Chinois, ils constateront, avec un immense bonheur, que déjà, vers le milieu du siècle dernier, l'accord de la science et de la révélation sur la question capitale de l'antiquité de l'homme était complètement fait par l'étude attentive de l'histoire et de l'archéologie, précisément parce qu'elle est du domaine exclusif de ces deux sciences, et que l'appel à la géologie ou à la paléontologie, qui n'avaient rien à y voir, ne pouvait que l'obscurcir ^ou la compromettre gravement. En effet, toutes les découvertes des quarante dernières années n'ont fait que confirmer, pour certaines localités, nombreuses il est vrai, mais encore trop circonscrites, la vérité de ce que Lucrèce, dans son célèbre livre De rerum naturâ, a dit du monde entier :

Ai^ma antiqua manus, ungues, dentesque fuenmf^ Et lapides, et item sylvarum fragmina rami. Posterius ferri vis est œrisque reperta. Et prioî' œris erat quam ferri cognita virtus.

36 i LES SPLE.NDEIJRS DE \.\ FOI.

«Les armes antiques furent les mains, les ongles, les dents, les pierres, et les rameaux délachi's des arbres des forêts. Plus tard, on découvrit la vertu du fer et de l'airain; mais la vertu de l'airain fut connue avant celle du fer. » {De rerimi naturâ, V. 1282.)

L'âge de pierre, l'âg^e de bronze et l'âge de fer, âges qui se sont suivis et succédé, plus tôt ou plus tard, dans le temps et dans l'espace !

Qu'avons-nous ajouté depuis? Que nous aurait donc révélé la géologie? La présence, dans les terrains géologiques, de pierres taillées qui n'étaient pas des armes humaines, ou qui, si elles étaient des armes humaines, y ont été amenées et enterrées par (ies accidents locaux. Elle nous conduirait ainsi à séparer, par des intervalles de temps complètement arbitraires et déraisonnables , l'âge de pierre de" l'âge de bronze ; tandis que partout où les silex taillés, polis ou non polis, sont incontestablement des objets d'industrie humaine, dans les caveraes, les tourbières, les cités lacustres, les monuments mégalitiques, l'âge de la pierre brute précède de trèspeu et touche à l'âge de la pierre polie ; l'âge de la pierre polie précède de très-peu et touche à l'âge de bronze, comme l'âge de bronze précède et suit de très-près l'âge de fer, qui est pleinement historique. Cette même solution, au reste, précisément parce qu'elle est absolument vi"aie, tend à s'imposer à tous les bons esprits.

Le dernier ouvrage qu'il m'a été donné de lire sur la paléontologie humaine , est celui de M. Belgrand, directeur des eaux et des égouts de la ville de Paris : Le Bassin parisien aux âges antéhistoriques, tout récemment présenté à l'Académie des sciences, et dont je dois un exemplaire à l'amitié de l'auteur et à la générosité de la Ville : or voici ce que j'y lis à la fin de l'introduction générale, pages xcv et suivantes :

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«L'homme et la femme les mieux organisés, arrivés à l'état le plus parfait de la civilisation, ayant les notions les plus élevées des beaux-arts, des lettres et de la poésie, doués des sentiments les plus nobles, s'ils étaient abondonnés à euxmêmes sur une terre déserte, verraient, dès les premières générations, leurs enfants vêtus de peaux de bêtes, heureux de trouver une arme, un silex, pour se défendre, ou pour frapper leur proie ; oubliant bien vite les notions les plus élémentaires de la civilisation, pour s'occuper des plus pressantes nécessités de la vie ; en un mot à l'état sauvage. Tout cataclysme terrestre qui détruirait la race humaine, à l'exception de quelques individus, conduirait nécessairemeat au même résultat.

« La science ne nous indique pas dans quel état l'homme est sorti des mains du Créateur. Mais un grand pas a été fait. Les découvertes modernes ont comblé une immense lacune, qui existe aussi bien dans les livres sacrés des Hébreux que dans les traditions des anciens peuples civilisés, des Égyptiens, des Grecs, des Assyriens, des Indous. La plupart de ces documents font mention de la création de l'homme, d'un déluge dont la plus grande partie de la race humaine aurait été victime ; aucun ne donne la moindre notion sur l'état sauvage (1) dans lequel l'homme a dû nécessairement vivre après

(1) Ici M. Belgrand exagère évidemment ! II résume lui-même en ces mots l'ensemble des résultais acquis : « La présence de l'homme sui* la terre après les dernières révolutions (et par dernières révolutions M. Belgrand entend la période glaciaire et le déluge) ne peut pi us être révoquée en doute. On a reconnu aujourd'hui des traces de son industrie dans toutes les parties du globe terrestre, où des explorations suffisantes ont été faites, et notamment sur le rivage de la Méditerranée; il y vivait à l'état sauvage, n'ayant d'autres armes et d'autres ustensiles que des silex et des ossements grossièrement taillés. En même temps l'Europe était habitée par une faune nombreuse de mammifères aujourd'hui en partie éteinte, ou reléguée sous les zones torride et glaciale... Les restes d-animaux domestiques commencent à se montrer dans les ruines des cités lacustres, dans les ravins, etc. » Or Ovide, Homère et les auîres écrivains anciens de la

ces deux actes du Créateur. Les textes correspondants à ces deux époques sont complètement obscurs, et cela n'a rien d'étonnant, car l'homme à l'état sauvage ne laisse point de traditions. Mais on comprend qu'il ait conservé un vague souvenir des grandes époques de la création, de la terreur produite par un cataclysme comme le déluge... »

M. Belgrand, on le voit, affirme nettement la réalité de la création et du déluge, et pour lui, les peuplades sauvages dont il a cherché et retrouvé les restes et les vestiges sont postérieures au déluge. C'est la tradition biblique évidemment, et la Bible a fait plus! Elle nous a montré dans les grands faits de la confusion des langues et de la dispersion, la source et les causes de l'existence sur toute la surface de la terre d'hommes non pas nés mais tombés à l'état sauvage.

Nous triomphons donc pleinement dans ce premier examen général et rapide de la question.

Nous triompherons bien plus victorieusement encore quand nous aurons discuté, avec le développement qu'elles exigent, ces trois grandes questions : la création de l'homme et ses circonstances essentielles; l'antiquité de l'homme; l'unité des races humaines.

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