‹ Les splendeurs de la foiChapitre 52 sur 110 · I. CRÉATION DE L'HOMME ET SES CIRCONSTANCES ESSENTIELLES · texte numérisé non relu

I. CRÉATION DE L'HOMME ET SES CIRCONSTANCES ESSENTIELLES

Création immédiate. La révélation nous dit : « Dieu créa l'homme, il forma son corps de Yhumus de la terre ; il l'anima de sou souffle de vie, et il en fit une âme vivante. »

C'est bien ainsi que l'homme se montre à nous. Son corps

Grèce et de Rome nous avaient appris tout cela. Je le répète encore, la géoloi^ie et la paléontolo<?ie n'ont rien ajouté d'essentiel à ce que l'iiistoire et rarchéologie nous avaient déjà révélé. Elles ont seulement amené une confusion lamentable là où l'ordre et la lumière abondaient. Le silence des livres saints s'expli(iuc par le fait qu'il n'y eut point d'élat sauvage pour le peuple dont ils font l'histoire.

CRÉATION DIVINE ET IMMÉDIATE DE l'hOMME. 367

ne renferme aucun élément que nous ne rencontrions dans le règne inorganique.

En démontrant jusqu'à l'évidence que l'homme n'a pas toujours existé sur la terre, la science affirme d'abord sa création, au moins médiate, dans la création immédiate d'un prototype d'où il serait descendu par transmutations ou transformations successives. Et parce que, pour la science vraie, l'origine des espèces par transformation est impossible ou du moins n'est pas réelle, nous l'avons surabondamment prouvé, nous pouvons et nous devons regarder la création immédiate de l'homme, ou son origine divine, comme scientifiquement et rigoureusement démontrée.

Quelques savants, ou plutôt quelques énergumènes, osent cependant affirmer encore Yorigine simienne de l'homme, et se résignent pour en montrer la possibilité à admettre les hypothèses les plus extravagantes, telles que l'envahissement, à une époque donnée, et sur un ou plusieurs points donnés de l'atmosphère terrestre, par des auras ou germes humains qu'aspirèrent avec avidité les femelles de singes, mères des premiers hommes. Mais leur rage et leur folie sont évidemment un hommage rendu à la vérité. M. Huxley, lui-même, se refuse à affirmer la filiation du singe et de l'homme, quoiqu'il ait écrit cette phrase trop célèbre : « Qu'il y ait ou qu'il y ait eu une route du singe à l'homme, j'en suis sur. Mais maintenant la distance entre eux deux est tout à fait celle d'un abime... J'aime mieux reconnaître ce fait, aussi bien que l'ignorance oii je suis du sentier, plutôt que de me laisser choir dans une des crevasses creusées aux pieds des chercheurs impatients qui ne veulent pas attendre la direction d'une science plus avancée que celle du temps présent. » Huxley se déclare donc vaincu, pour le moment; l'origine divine de l'homme l'emporte, mais il compte sur l'avenir pour

se constituer définitivement fils d'un singe, qui sera forcémenî lui-même, médiatement ou immédiatement, fils de Dieu. Quel étrange et douloureux abus de la science ! Quel entêtement aussi et quel aveuglement honteux ! Résumant les progrès accomplis dans l'anthropologie, depuis le commencement de ce sièclejusqu'en 1868, M. de Quatrefages conclut sans hésiter : « La théorie de Torigine simienne de l'homme n'est qu'une pure hypothèse, un simple jeu d'esprit, en faveur duquel on n'a pu invoquer aucun fait précis, et dont tout au contraire démontre le peu de fondement. » Ce qui n'empêche pas M. Buchner {L'Homme selon la science, p. H) de considérer l'origine animale de Thomme comme complètement acquise, et ayant pris place parmi les découvertes les plus mémorables des temps modernes. On ne croirait pas à cet excès d'effronterie, si je ne citais pas textuellement : « Parmi tous les progrès « de l'esprit humain il faut placer, au premier rang, celui de « la découverte de l'origine naturelle de l'homme. Les sa- (( vants modernes qui ont le plus approfondi la question se « sont vus contraints d'en parler dans les mêmes termes ou « dans des termes analognes : « connaître la véritable origine « de l'homme, dit le professeur Schaafhauzen, c'est là, pour « les conceptions humaines, une découverte si fertile en con- « séquences, qu'un jour ce résultat sera considéré, sûrement, (( commeleplusgrand qu'il ait été donné à l'hommed'atteindre.» « La connaissance de l'origine naturelle et spécialement de l'ori- « gine animale de l'homme, dit M. le professeur Haeckel, entraî- « nera, tôt ou tard, une révolution complète dans toutes les « conceptions de l'homme au sujet de l'univers. »

Parce que Dieu, dans la création de l'homme, aura été remplacé parla nature qui n'est qu'une abstraction, ou par un singe; parce que l'on^ùie divine de l'homme aura cédé la place à son origine simienne ou animale, il en résultera une révolution

cr.ËATiON DE l'homme a l'état social. 369

complète dans toutes les conceptions de riiumanité! Dans le sens qu'il donne à ces paroles, c'est évidemment de la part de M. Bucliner rage ou folie, ou plutôt rage à la fois et folie. Mais dans un autre sens seul vrai, il a parfaitement raison. Placé au sommet de Thonneur Tliomme n'a pas compris ; il s'est comparé aux animaux de ses étables, et il s'est fait semblable à eux. La révolution sera complète. Une fois l'origine divine de l'homme effacée, et son origine animale établie, l'immanité n'aura plus qu'un langage bien vieux, hélas! « La fin de « l'homme est, comme son origine, identique à celle de Tani- « mal ; la condition de tous deux est la même : comme l'homma « meurt, les animaux meurent ; ils respirent tous deux éga- « lement et l'homme n'a rien de plus que la bête, il est comme « elle soumis au néant. Ils marchent ensemble vers un même « terme ; sortis tous deux de terre, ils retournent tous deux « à la terre. Qui sait si l'àme des enfants d'Adam gagne des « régions supérieures et l'àme des bêtes des régions infé- « rieures? » {Ecclésiaste, ch. m, w. 18 et suivants.)

La libre pensée avec tous ses excès, avec sa haine satanique' de Dieu et du surnaturel, voilà bien réellement la révolution qu'a enfantée- Taffirmation de l'origine animale de l'homme, toute gratuite cependant, et à laquelle, quoi qu'en dise M. Buchner, la science moderne n'a pas pris la moindre part.

Création de l'homme à l'état social. Commentant le récit de la Genèse, Y Ecclésiastique nous dit, ch. xvii, vv. 1 et suivants : « Dieu a créé l'homme et l'a fait à son image. . . // lui a donné le discernement, la langue, les yeux et les oreilles; un cœur et la plénitude de l'intelligence pour penser... Il a créé en lui la science de Vesprit ; il a rempli son cœur de sentiments, et lui « donné la conscience du bien et du mal.

Dieu est être, intelligence et volonté! Il a donné à l'homme

370 LES Sl'LENDElUS DE LA FOI.

iôlre, riiilelligencc Cl la voloiiii'. — Diou est Verbe, il a donné à l'homme la parole, // a nu-nio voulu (v. H) accorder à ses oreilles l'honneur cT entendre sa voix mystérieuse ! Il lui a dit de fuir r iniquité et de prendre soin de son prochain. Devant riionime ainsi créé adulte et i)arlait, Dieu lit déliler immédiatemeui tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel, aliu <iu'il leur donnât un nom, de sorte que le nom donné par Adam à chacun de ces animaux est son nom propre.

Ainsi s'est laite la création de l'homme, affirmée par Adam qui en fut l'objet ; recueillie par Noé à travers un petit nombre de générations , transmise à Moïse par une tradition toute récente et sans interruption aucune. C'est ainsi que ce merveilleux événement s'est accompli, et il n'a pas pu s'accomi)lir autrement, nous le prouverons avec surabondance. Nous possédons donc, et nous possédons victorieusement. Voyons ce qu'on oppose aux titres solennels de notre propriété.

Tandis que la Genèse , malgré le douloureux épisode de la chute, qui porta à l'intelligence de l'homme un coup terrible, nous le montre marchant à grands pas vers la civilisation, faisant produire à la terre des fruits savoureux, multii»liant les troupeaux d'animaux domestiques de toute espace, bâtissant des villes, créant avec l'harmonie et le chant, des instruments de musique, organisant un culte divin public, forgeant le fer et l'airain, M. le vicomte d'Archiac, savant géologue et paléontologue, à qui cependant des relations de famille et de société imposaient de sages réserves, prend plaisir, comme s'il avait assisté aux débuts de l'homme sur la terre, à rendre cet oracle insensé: « Aucune espèce ne nous montre, plus que l'espèce humaine, « une enfance aussi longue. Aucune n'a mis autant de temps « à manifester ses caractères propres, ceux qui devaient lui « assurer, du moins dans quel(|ues-unes de ses races, une « suprématie réelle sur les autres organismes (Oiigamsme!

CRÉATION DE l'homme A l'ÉTAT SOCIAL. 371

« remarquez la crudité de Texpression).» {Leçons sur la faune quaternaire, p. 30.) Ailleurs, dans la seconde partie de son Cours de paléontologie stratigraphique, professé au Muséum d'histoire naturelle, non-seulement il s'abstient lâchement d'accorder à Moïse et à la cosmogonie chrétienne la place qu'il accorde à Orphée et à ses poëmes sacrés; mais il donne effi'ontément aux faits qu'il recueille une signification et une portée qu'ils n'ont en aucune manière et qu'ils ne peuvent pas avoir. « Les traces matérielles de l'industrie naissante de l'homme, « la marche si lente et presque incommensurable de ses pro- -« grès à travers tant de générations qui se sont succédé, le « développement à peine sensible de son intelligence, appli- « quée aux choses les plus essentielles de la vie, et qui ne (( dépasse pas de beaucoup celle de certains animaux; tan- « dis que toute idée élevée sommeillait profondément, que « toute application de cette idée à un but immatériel semblait « être inconnue, sont, sans doute, dans l'homme immatériel, « un phénomène bien curieux. Aussi, dans l'ordre physique

« DE LA NATURE, l'aPPARITION DE l'uOMME NE FUT MARQUÉE

« PAR AUCUNE CIRCONSTANCE PARTICULIÈRE. Lcs premières géné- « rations durent vivre entourées des animaux que nous voyons « encore aujourd'hui, et, sans apporter parmi eux d'autres « changements que ceux qu'exigeait la nécessité de vivre, de « se nourrir, de se vêtir et de s'abriter. Rien ne dénotait alors « chez lui cette suprématie qu'il a successivement acquise par « un phénomène physiologique particulier. » Quelle audace dans cette négation froide et calculée de la Révélation, dans cette obstination ridicule à parler des origines des choses comme si on en avait été témoin oculaire !

M. d'Archiac, cependant, exalte ailleurs, dans l'homme, la pensée qui crée, l'intelligence qui conçoit, la réflexion qui combine et qui juge, l'appréciation qui exécute et perfectionne.

'dl^i LES SIM.ENDEUP.S DE LA KOI.

le sentiment moi'al (|iii dirige, la eoiiseienee de son existence et celle des phénomènes du monde exiérieur. Ce sérail donc que sa science géologique et paléontologiqne l'enflait et l'aveuglait; que le magnifique spectacle de Dieu anuMiant tonte la création à défiler devant l'homme et à le proclamer son roi, ne disait ])his rien ni à son imagination pétrifiée, ni à son cœur. Il aimait mieux aflirmer sans raison aucune, ou plutôt contre toute raison, ({ue Tapparition de l'homme sur la terre ne lit pas plus de sensation que celle d'une souris! La fausse science l'aveugla bien plus encore, car, ayant à constater la présence, sur quelques ossements, de figures d'animaux contemporains de l'homme, il n'hésita pas à dire que l'homme avait reproduit et transmis les objets qu'il voyait avant ses propres idées, ({u'il avait su dessiner avant de savoir parler et écrire. Qu'en savait-il? Hélas! il n'est plus; sa science insurgée l'a bien mal défendu d'une fin tragique que la foi lui aurait épargnée!

C'est donc un parti pris, par les savants modernes, de faire apparaître l'homme sur la terre à l'état sauvage, avec son intelligence et toutes ses facultés en puissance seulement, à l'état de tables rases, pures de toutes traces quelcon(iues. La philosophie du dix-huitième siècle les avait précédés dans leurs fatales aspirations vers la barbarie. Rousseau, dans son fameux discours sur l'inégalité des conditions, aflirmait I'origoe animale DE l'homme. Il le faisait sortir des mains de la kature dépouillé de tous les dons surnaturels qu'il a pu recevoir, de toutes les facultés artificielles qu'il n'a pu acquérir que par de longs progrès. Et voici le paysage qu'il crée à son Adam à quatre pattes, moins fort que quelques-uns des animaux, moins agile que d'autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. « La terre abandonnée à sa fertilité naturelle, et couverte de forets immenses que la cognée ne mutila jamais, offre, à chaque pas, des magasins et des

cnÉ.vrioN DE l'homme a l'état social. 873

retraites qui servent aux animaux de toute espèce. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent leurs industries et s'élèvent ainsi jusqu'à T instinct des brutes! » Et plus loin: « Errant dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans « domicile, sans guerre, sans liaisons, sans nul besoin de ses « semblables, comme sans désirs de leur nuire (la science « n'avait pas encore découvert les os incisés en long et « l'homme primitif anthropophage), peut-être sans jamais en « reconnaître aucun individuellement, l'homme sauvage, sujet « à peu de passions et se suffisant à lui-même, n'avait que les « sentiments et les lumières propres à cet état. Il ne sentait <( que ses vrais besoins, ne regardait que ce qu'il croyait « avoir intérêt à voir, et son intelligence ne faisait pas plus de » progrès que sa vanité. Si, par hasard, il faisait quelque (( découverte, il pouvait d'autant moins les communiquer qu'il

« NE reconnaissait MÊME PAS SES ENFANTS. ))

Voilà bien le cœur dénaturé de Jean-Jacques ! {Discours, édition d'Amsterdam, 1775, in-8", p. QQ.) Quelle haine delà foi, et quel dédain de la raison humaine supposent ces montagnes d'inepties, de chimères et de contradictions révoltantes ! Voltaire, que la gloire de Rousseau empêchait de dormir, en vint aussi, à travers des flots d'assertions contradictoires, à affirmer audacieusement et ignominieusement que « l'état de brute où en étaient les premiers hommes exigeait leur pensée pendant des millions de siècles pour qu'ils pussent arriver à la peindre dans le langage. »

Voilà donc que, par une conjuration évidemment satanique, les beaux esprits du dix-huitième siècle et les faux savants du dix-neuvième siècle s'accordent à détrôner, sans preuve aucune, l'homme divin de la révélation, si élevé, si noble, si beau, pour lui substituer l'homme bestial du voluptueux Horace (Satires, lioreP", satire 3.)(( Semblables aux bêtes, ils ram-

« paient nus sur le sol nu, troupeau muet et sordide, se dis- « putant des glands ou un gite, d'abord avec les ongles et les « poings, puis avec des bAlons, et enfin avec des armes ([iw « rexpérience leur avait enseigné à fabriquer. Ensuite, ils « ti'ouvèrent des mots et des noms i)Our exjjrimer leurs idées « et leurs sensations. Alors ils commencèrent à se lasser de « ces guerres, à fortifier des villes, à établir des lois ! » Préférer Horace à Moïse, les satires à la Sainte Bible, quelle déraison.

Ces hommes d'esprit et de science se sont-ils au moins demandé si l'homme de la nature, tel qu'ils l'imaginent follement, dans le seul but de l'opposer à l'homme sorti parfait des mains de son Créateur, avait réellement existé, ou même, s'il est possible qu'il ait existé, en ce sens que l'homme primitif ou animal serait devenu, par ses propres forces, l'homme de la civilisation ou l'homme actuel? Nullement! S'ils réfléchissaient, ils seraient les premiers à déclarer infranchissable le passage de l'homme animal à l'homme civilisé. Si nous l'affirmions, nous, cette transition, ils nous traiteraient d'insensés, et ils auraient raison. Nier effrontément, éblouir, aveugler, s'il le faut ; donner assez le vertige, par des excès d'audace, pour que la raison ne sache plus où elle en est, c'est bien plus commode! La littérature et la science incrédule ne veulent pas d'autres armes. Ce sont à elles leurs silex taillés, bien grossiers, il est vrai! Mais ils suffisent, et au delà, parce que leur proie est tuée d'avance, parce que les intelligences du xix*' siècle sont largement ouvertes à toutes leurs fables.

Un de nos psychologistes les plus éminents, M. leD"" Cerise, dans un rapport lu le 22 août 1868, à l'occasion d'une étude sur le sauvage du Var, disait avec beaucoup de vigueur :

« Il faut se résigner à reconnaître que l'état de nature pour « l'homme se soustrait à l'observation comme à l'expé-

CRÉATION DE l/llOMME A l/ÉTAT SOCIAL. 375

« rience.... On n'a jamais rencontré des exemples de riiomme « naturel, c'est-à-dire d'hommes avant atteint un développe- « ment régulier, en dehors de toute influence éducatrice ou « sociale... L'hypothèse n'est pas plus vérifiée par l'observa- « tion que par l'expérience. Les hommes signalés comme « sauvages, victimes du hasard ou du crime, étaient frappés « dans leur intelligence, arrêtés dans leur développement «psycho-cérébral, idiots, imbéciles ou monomaniaques. « Plusieurs disposaient de mots, de signes et d'idées, attes- « tant un abandon tardif ou une influence éducatrice qui « n'avait pas été entièrement supprimée. L'hypothèse de l'état « de nature reste donc sans vérification possible, sa destina-

« TION EST DE MAI?s'TEMR DANS LE RÊVE OU DANS LE PARADOXE « COMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. l'eXPÉRIENCE DIPOSSIRLE ET « l'observation IMPUISSANTE LUSSENT LIBRE CARRIÈRE A l'iMA-

« GiNATioN. Quand on a pris au sérieux la découverte d'un « homme à l'état de nature, on a été mystifié... Rousseau lui- « même a eu soin de nous avertir qu'il échappait à cette « mystification ! Quant aux peuplades appelées sauvages par « les voyageurs, elles ne réalisent pas davantage l'état de « nature. Elles sont déchues et non pas primitives. Dans leur « barbarie elles ne représentent point Ihumanité k son tt aurore, libre de toute tradition, et en pleine possession de « ses instincts primordiaux. »

Rousseau avait, en effet, compris que l'existence de l'homme naturel devait être démontrée par l'expérience. Voici ses propres paroles : « Le problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristote et des Pline de notre siècle : quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à reconnaître l'homme naturel, et qaels seraient les moyens de faire ces expériences au sein de la société?... Les plus grands philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences , ni les plus puis-

sauts souverains jiour les faire, concours qu'il n'est guère raisonnable d'attendre. »

Ce que Rousseau n'a pas tenté de faire, est pour l'école anthropologique nouvelle un devoir impérieux. L'homme nature, pour Rousseau, n'était qu'un paradoxe ou un rêve; il est à la fois, pour les lîiicliiier, les Vogt, les Rroca, etc,, un dogme fondamental, et une découverte de premier ordre! Or ce dogme et cette découverte n'existeront évidemment qu'autant qu'ils seront confirmés par les faits de l'expérience ou de l'observation.

Enfonçant une porte ouverte, la géologie, ou plutôt l'archéologie, leur a révélé ce que le monde savait depuis plus de deux mille ans, que l'homme avait vécu à l'état sauvage dans le plus grand nombre des contrées de l'Europe. Mais l'archéologie ne leur a nullement dit que cet homme sauvage ne fût pas un homme déchu, et qu'ils sont autorisés à voir en lui l'homme primitif, d'origine purement animale, à l'état de nature pure. Il est plutôt vrai que, s'ils voulaient l'interroger sérieusement, l'archéologie leur dirait tout le contraire, et parlerait le langage de la Révélation. Ils se contentent d'affirmer, avec un front d'airain et une bouche de stentor ! Mais ils affirment sans droit aucun , et tant que la démonstration ne sera pas faite, ils seront les échos non de la science et de la vérité, mais de l'impiété et du mensonge!

Pour nous, évidemment, qui croyons à l'origine divine de l'homme et à sa fin dernière divine, l'expérience serait un crime ; mais pour vous, messieurs Buchner et compagnie, l'homme n'est qu'un animal perfectionné, uni de la façon lapins intime, non-seulement par ses propriétés physiques, mais par ses propriétés intellectuelles, avec la nature ambiante; en harmonie, dèssa naissance, avec lanature terrestre, qui en dépendcomme la fleur et le fruit dépendent de l arbre qui les porte, et qui

CRÉATION} DE l'homme A l/ÉTAÏ SOCIAL. 377

s'il s'élève au-dessus d'elle ne le fait que par un perfectionnement plus grand et plus varié de ses forces et de ses facultés. {L'homme selon la science^ ou plutôt selon la matière, p. 14 et 48.) Vous ne croyez ni à Dieu, ni à l'âme, ni au ciel, ni à l'enfer. Deux jeunes enfants, l'un mâle, l'autre femelle, sont pour vous deux jeunes animaux! Vous êtes, par conséquent, en droit de les prendre, de les séquestrer, de les livrer, dans un isolement absolu, au libre développement de leur nature, et de prouver au genre humain qu'ils sont entrés en effet, après un nombre plus ou moins grand de générations, en pleine possession de l'intelligence, de la volonté, du sentiment, du langage, de l'écriture, etc.

Alors même qu'on les y autoriserait, les anthropologistes se garderaient bien de procéder à cette expérience solennelle. Ils savent aussi bien que nous que l'homme n'est pas un animal, une fleur ou un fruit de la terre ; et leurs négations de ses destinées éternelles sont plus simulées que réelles, plus dans les désirs de leur cœur que dans les convictions de leur esprit.

A la bonne heure ! Mais qu'il soit bien établi qu'ils mentent plus encore à la science qu'à la révélation, en affirmant l'origine animale de l'homme et son état de nature pure; car, pour tout homme sensé l'expérience est déjà faite. Nous pourrions le prouver jusqu'à l'évidence par le récit de plusieurs faits authentiques. Rappelons-en un seulement.

Un enfant de douze ans, le jeune sauvage de l'Aveyron, entièrement nu, cherchant dans les bois des glands et des racines dont il faisait sa nourriture, fut saisi par trois chasseurs au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à leurs poursuites, et amené successivement à l'hospice de Saint-Affrique, à Rodez, à l'Institut national des Sourds- Muets de Paris. Voici le portrait qu'en a tracé riîlustre Pinel,

médecin aliéniste, aussi connu par son i^rnie observateur que parsesprofondes connaissances (lesmaladiesmcntales.ftSessens sont réduits à un tel état d'inertie, ([u'il se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur h quelques-uns de nos animaux domestiques. Les yeux sans fixité, sans expression, erraient vaguement d'un oi)jet à l'autre, sans jamais s'arrêter sur aucun; ils étaient d'ailleurs si peu instruits, et si peu exercés par le toucher, qu'ils ne distinguaient point un objet en relief d'avec un corps en peinture. L'organe de l'ouïe était insensible aux bruits les plus forts, comme à la musique la plus touchante. Celui de la voix était réduit à un état complet de mutité, et ne laissait échapper qu'un son guttural et uniforme. L'odorat était si peu cultivé qu'il respirait avec la même indifférence l'odeur des parfums et les exhalaisons fétides des ordures dont sa couche était pleine. Enfin l'organe du toucher était restreint aux fonctions mécaniques de l'appréhension des corps. Incapable d'attention, de jugement et d'aptitude à l'imitation, il était tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu'après plusieurs mois, il n'était pas parvenu à ouvrir une porte, ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu'on élevait à la portée de sa main. Dépourvu de tout moyen de communication, il n'attachait ni expression, ni intention aux mouvements de son corps, passait avec rapidité, et sans aucun motif, d'une tristesse apathique aux éclata de rire les plus immodérés. Insensible à toute espèce d'affections morales, son discernement n'était qu'un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence, la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, était purement animale. »

Dans ma conviction profonde, ce portrait du jeune sauvage de l'Aveyron était et serait resté jusqu'à la tin le portrait d!e

CRÉATION DE l'iIOMME A l'ÉTAT SOCIAL. 379

riiomme primitif, ou venu au monde adulte dans l'état de pure nature : les anthropologistes ne prouveront jamais que cette conviction soit erronée.

Pinel déclara le jeune sauvage idiot; Itard, le célèbre médecin et directeur de l'institution des sourds-muets, crut au contraire à l'intégrité, mais à l'étiolement complet de ses facultés intellectuelles, et il entreprit de les revivifier. Nous ne raconterons pas les prodiges de bonté , d'habileté, de patience, qu'il réalisa dans les longs efforts d'une éducation au-dessus des forces humaines, en raison de la trop longue inaction des facultés intellectuelles et affectives du jeune sauvage, et de l'atonie effrayante, chez lui, des organes de Fouïe et de la parole. Je prendrai acte seulement de la persuasion que tant d'efforts inutiles firent naître dans l'esprit nullement prévenu de ce maître si dévoué, page 95 de son rapport: « L'homme, dans l'état de nature pure, est inférieur à un grand nombre d'animaux ; il effraye par sa nullité et sa barbarie. La supériorité morale qu'on affirme être naturelle à rhomme ne peut lui être assurée que par la société et la civilisation. » M. Itard ajoute : « Je ne doute pas que si l'on isolait dès le premier âge deux enfants, l'un mâle, l'autre femelle, et que l'on en fit autant de deux quadrupèdes choisis dans . l'espèce la moins intelligente, ces derniers ne se montrassent de beaucoup supérieurs aux premiers, dans les moyens de pourvoir à leurs besoins, et de veiller, soit à leur propre conservation, soit à celle de leurs petits. »

Au jugement de M. Itard, la fameuse expérience anthropologique est donc faite, et l'état sauvage ou de nature pure de l'homme primitif est un mauvais rêve. Pour en parler encore, comme ont fait les Vogt, les Buchner, les d'Archiac, il faudrait nier la lumière du jour. La nature aurait été plus que marâtre, elle aurait été homicide, si elle avait fait apparaître

riiomme (.'à et là, à l'clal même adulle, avec ses seules ai)titudes natives, condamné à tout acquéMr ou à tout développer l)ar lui-même. Il aurait disparu après quelques générations, peut-être même après quehpies années! Car il aurait constitué en naissant une race dégradée ou dégénérée, et il est de la nature des races dégradées ou dégénérées de n'avoir pas une longue existence: c'est M. Buchner lui-même qui raffirme !

Tout récemment, M. Anselme Feuerbacli refaisait à Londres l'histoire du jeune Gaspard Hauser, victime d'une séquestration criminelle, et qui à l'âge de n ans fut trouvé errant dans les rues de Nuremberg. Ce n'était pas encore 1" homme à l'état de nature pure, il tenait h la société par quelques liens, il savait prononcer quelques mots, et cependant quel effacement complet des facultés intellectuelles ! Son air stupide, son absence d'attention pour les objets extérieurs, sa persistance cà répondre à toutes les questions par quelques paroles incohérentes et inarticulées, firent croire qu'il était idiot ou fou. Mais il n'était ni l'un ni l'autre, puisque confié au professeur Daumer, il fit des progrès sensibles et rapides dans l'étude des sciences et des lettres. « Il ne se servait de ses doigts et de ses mains qu'avec une excessive maladresse ; sa démarche était saccadée et chancelante, il n'avançait qu'avec lenteur et toujours sur le point de trébucher, ses brasse mouvaient comme des balanciers. N'ayant pas de mots à sa disposition pour exprimer sa pensée, il n'avait pas plus qu'un enfant de six mois l'idée des usages, des convenances et des besoins de la vie. Tout autre aliment que le pain et le vin provoquait chez lui des vomissements. Il montrait pour les objets extérieurs une indifférence et même une insensibilité extrême; il fallait qu'ils fussent tout à fait à sa portée pour obtenir de lui un regard ; dès qu'ils existaient à quelque

CRÉATION DE l'iIOMME A l'ÉTAT SOCIAL. 381

distance, ils étaient pour lui comme s'ils n'existaient pas. » Voilà encore un témoin éloquent de l'absurdité de la thèse qui voudrait faire naître l'homme à l'état sauvage!

N'est-il pas, d'ailleurs, invinciblement démontré par l'histoire et le consentement commun de tous les penseurs dignes de ce nom, qu'on n'a jamais vu, qu'on ne verra jamais une nation ou une peuplade primitivement civilisée, mais déchue et tombée à l'état sauvage, remonter d'elle-même à sa civilisation première? C'est un dogme philosophique et historique certain que le progrès, chez un peuple sauvage, ne procède jamais d'une pression intérieure et spontanée, mais d'une impulsion extérieure etétrangère. M. Buchner l'affirme lui-même , et, dans une phase de trêve avec ses préjugés et ses haines, il reconnaît franchement « que l'Européen ne serait jamais sorti des liens étroits de sa grossière nature, sans les invasions périodiques des races étrusques. » « Il n'a pas été civilisé, ajoute-t-il dans un moment d'oubli (et, par conséquent, il n'a pas eu l'honneur d'être notre ancêtre, comme on l'a tant crié sur les toits), mais expulsé et anéanti par les nouveaux venus ! » Leur histoire pouvait-elle être autre que celle de toutes les races aborigènes ou autochthones du nouveau et de l'ancien monde? Toutes les peuplades sauvages, quoique d'origine divine et issues de races civilisées, abandonnées à elles-mêmes , restent condamnées à une barbarie éternelle ou à une destruction universelle. Qu'on le remai'que bien, cette nécessité fatale de l'expulsion ou de l'anéantissement des races barbares , force invinciblement à remonter à un premier couple d'origine divine, créé à l'état de parfait développement, ou de civilisation primordiale ! Et voilà comment les plus forcenés sont condamnés à reconnaître eux-mêmes, sinon explicitement, du moins implicitement, que Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait, que le seul moyen d'assurer à l'homme l'existence et le plein

382 LES siM.E.M)Ei:ns de la foi.

(It'veloppcmcnl de ses desliiiées, tHait de le créer à l'élat

adulte et social !

M. Huxley a eu à son tour son moment d'oubli, et il fait cet aveu décisif: « Un muet, quel (jue soit le volume de son « cerveau et la force des instincts intellectuels dont il aurait « hérité, ne serait pas capable de montrer beaucoup plus d'in- « telligence qu'un orang-outang ou un chimpanzé, s'il ÉTArr « RÉDUIT A LA SOCIÉTÉ DE SES PAREILS. Et Cependant il ne peut « y avoir la plus petite différence appréciable entre le cerveau du « muet et celui d'une personne très-intelligente. » [De la place de V Homme dans la nature. Traduction de M. Daly.) Un muet, avec des muets, reste muet et idiot. Donc l'homme, à l'état de nature pure, né forcément muet , n'inventerait jamais la parole et resterait à l'état de nature pure. Donc, le singe res" tcra éternellement singe sans jamais devenir homme. Mentita est iniquitas sibi.... Tout confirme, et rien ne nie cette grande affirmation de Joseph de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg : « L'homme déchu ne peut être tombé que « de haut, d'un état primitif de sagesse et de science. Mieux « qu'aucun monument de la tradition, le phénomène du lance gage atteste les lumières qui ont entouré le berceau de l'hu- « manité. Si, sur ce point de l'origine du langage comme sur (( une foule d'autres, notre siècle a méconnu la vérité, c'est « qu'il avait une peur mortelle de la rencontrer. Les langues « ont commencé, mais la parole jamais, pas même avec « l'homme. L'une a nécessairement précédé l'autre, caria parole « n'est possible que par le Verbe. Toute langue particulière « naît, comme l'animal, par voie d'explosion et de développc- « ment, sans que l'homme ait jamais passé de l'état cV aphonie « à l'usage de la parole. Toujours il a parlé, et c'est avec «une sublime raison quelesHél)reux, l'ont appelé âme par- « lante. » {Soirées de Saint-Pctersbourg, tome I'^'', p. 121.)

La création de riionime à l'état parfait, adulte et social, est donc une vérité scientifique autant qu'un dogme révélé ; sur ce point comme sur tous les autres, la science et la révélation sont pleinement d'accord. Sa prétendue apparition sur la terre à l'état de nature pure est une assertion purement gratuite et mensongère. Elle est ouvertement, invinciblement contredite et par les faits, et par l'histoire, et par le raisonnement. Affirmer que l'homme primitif ne parlait pas, qu'il était audessous môme des sauvages, c'est à la fois une effronterie et un ànerie lamentables !

Création de la femme, compagne de l'homme. « Parmi « tous les êtres qu'il avait passés en revue et qu'il avait « appelés de leur nom propre, Adam, dit le récit naïf de la « Genèse, n'avait pas trouvé une compagne semblable à lui. « Mais Dieu fit qu'il tombât dans un profond sommeil. Lors- « qu'il fut endormi. Dieu prit une de ses côtes, combla le vide «par de la chair, et, de la côte enlevée, forma un corps « auquel il réunit une âme raisonnable, et « il créa la femme « douée des mêmes avantages que lui, élevée comme « lui à l'état surnaturel et parfait. » Ce fut le premier objet <( que Dieu présenta à Adam à son réveil, en l'instruisant « de la manière dont elle avait été formée, et lui apprenant « qu'elle était une partie de lui-même. A ce récit et à cette « vue, Adam s'écria: Voilà l'os de mes os, et la chair de ma « chair. » Formée d'une côte de l'homme, et n'étant, en quelque sorte, qu'une même personne avec lui, la femme n'aura point un nom différent du sien; à quoi le Seigneur ajouta : « Pour cette raison, l'homme quittera son père et sa mère, il adhérera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair. » Puis s' adressant directement à ces deux nobles créatures, appelées à être ses images sur la terre et les auteurs du genre humain.

384 l-LS SlM.K.NDiaitS DE LA l'Ol.

il les Ijcilil cil leur disant : Croissez, multipliez-vous, couvrez toute l'étendue de la terre, et soumettez-la à votre emjnre !

Dovaiit la (.Tcalioii de la femme, la science reste complètement muette ; elle est impuissante à expliquer l'apparition simultanée d'un premier homme et d'une première femme.

Si l'homme est le résultat du travail de la nature impersonnelle et inintelligente, comment et pourquoi ce travail se serait-il manifesté par une dualité mystérieuse ?

Si l'homme est né d'un singe, pourquoi et comment la femelle prédestinée du singe anthropogène, qui est unipare, aurait-elle enfanté à la fois deux êtres humains mâle et femelle ? Ou si elle a mis bas lin mâle d'abord, puis une femelle, ou réciproquement, comment ces deux premiers êtres humains se sont-ils rencontrés et devinés dans le temps et dans l'espace ?

On le voit, en dehors de la double création racontée par la Genèse, ce sont des hypothèses extravagantes à forger, des absurdités grosses comme des montagnes à avaler, etc.

Voltaire ne pouvait pas s'expliquer qu'on eût pu arracher une côte à Adam sans qu'il le sentît. C'est encore une de ces objections que le dix-huitième siècle devait léguer au dixneuvième, pour qu'il eiit à la pulvériser. Voltaire aujourd'hui serait réduit à soutenir qu'il est au-dessus des forces de Dieu de causer un sommeil aussi profond que celui de l'éther ou du chloroforme, qui rend insensible aux plus cruelles opérations de la chirurgie, et pendant de longues heures !

L'extraction de la côte d'Adam est-elle une réalité? Ou, comme l'admettait le cardinal Cajétan, n'est-elle qu'un symbole? Avant de répondre, constatons ou rappelons le caractère spécial nécessaire, invariable des opérations divines, en tant qu'elles concernent l'homme. Elles sont comme essentiellement

un mélange de grandeur et de petitesse, d'infini et de fini, de sublime et de terre-à-terre, qui étonne et décourage à la fois les pensées humaines. Dieu crée Thomme à son image et h sa ressemblance ; mais il façonne d'abord son corps d'un peu d'argile, et l'anime ensuite de son souffle divin! Dieu crée la femme semblable à Fliomme et semblable à lui, mais après avoir construit son corps d'une portion d'os ! Dieu soumet Thomme et la femme à une épreuve décisive et solennelle qui met en jeu leur éternité, et il prend pour intermédiaires ou pour agents, un arbre, une pomme, un serpent! Jésus-Christ rend la vue à Taveugle-né, mais non sans avoir frotté ses paupières d'un peu de boue délayée dans de la salive! etc., etc. Aussi souvent qu'il élève ou agrandit l'homme, Dieu s'attache à le rapetisser et à l'humilier ; et iJ faut bien que l'homme en prenne son parti ! Cajétan oubliait ou méconnaissait ce caractère essentiel des œuvres divines quand il disait : « Qui empêcherait que les objets se fussent présentés à Adam, pendant son mystérieux sommeil, comme ils se présentent à nous dans les illusions d'un songe? » Pour le très-grand nombre des Pères et des théologiens, comme aussi dans l'interprétation commune de l'Église, l'extraction de la côte et la formation avec ce fragment de côte du corps de la compagne de l'homme, sont des réalités divines et miraculeuses, devant lesquelles notre intelligence doit s'incliner. Mais si l'on ne voulait .y voir qu'une allégorie ou un symbole, il faudrait du moins convenir avec Voltaire luimême, que cette allégorie conslitue un admirable point de départ au divin et touchant enseignement de la concorde inaltérable qui doit régner dans le ménage, de Vaffection profonde qui doit tenir les âmes des époux inséparablement iinies. L'unité première des deux corps commande et exige l'union intime des deux âmes. L'homme androgyne de Platon

38g les splendeurs de l.v foi.

est une fii^ure analogue, mais jilus raffinée, moins vraisemblable et moins éloquente.

Qu'il me soit permis d'insister sur les conclusions morales, si naturelles et si sages, que le grand saint Paul lire du mode de création de la femme ! Nous sommes en plein accès de fièvre délirante ; nous appelons à grands cris l'émancipation absolue et détinitive des compagnes de l'homme. Les femmes du dix-neuvième siècle, encouragées par leurs seigneurs et maîtres, aspirent à devenir en tout leurs égales, à partager toutes leurs fonctions et leurs privilèges, à se faire électeurs, législateurs, professeurs, médecins, avocats, etc., etc. ; pourquoi pas, comme autrefois dans le Pont, comme aujourd'hui encore dans le Dahomey et l'Afrique méridionale, amazones, gardes du corps et soldats? En France, en Angleterre, voire même en Suède, comme en Amérique, les amphithéâtres dç médecine sontdès aujourd'hui ouverts aux dames, je n'oserais pas dire aux femmes ; l'émancipation rêvée sera forcément aristocratique ! C'est une aberration étrange ; et, si elle séduisait un grand nombre d'esprits, elle amènerait une révolution fatale, bientôt suivie d'une multitude de désordres irréparables. Ecoutons donc saint Paul, dont l'âme était si sainte, l'esprit si «levé, le cœur si bon, mais aussi le caractère si ferme. « 11^^ « Épltre à Timothée, v. 2 : Adam a été formé le premier, Eve « ensuite. Et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la « femme qui, séduite, a prévariqué. La femme sera sauvée « par la génération de ses enfants, à la condition qu'elle de- « meurera dans la foi, dans la sainteté et la sobriété de la (( langue. Que les femmes apprennent, en gardant le silence, (( et dans une entière dépendance de l'homme. Je ne permets « pas à la femme d'enseigner dans l'Église, ni de dominer son « mari ; son rôle est d'obéir silencieusement. » Je ne permets 4)as à la femme d'enseigner dans l'Eglise, ni hors de l'Eglise,

à moins que ce ne soit dans une classe de petits enfants ! Quand la femme sera docteur, elle cessera d'être mère, ou du moins elle sera mère beaucoup plus mal ! Quand elle lâchera la bride à son esprit, ce sera aux dépens de son cœur, et cette transformation sera toujours fatale. Voyez les femmes qui, parmi nous, enseignent et pérorent, soit dans les livres, soit dans les réunions publiques, les femmes bas bleus du temps actuel, dont les noms sont sur toutes les lèvres ; rémancipation de leur sexe est devenue forcément pour elles l'émancipation de la vérité, de la justice, de la charité. Ecoutez, pour n'en citer qu'une, M™*' Clémence Rover, dont le vénérable Darwin se plaint si amèrement et à si bon droit! Est-il rien de la femme dans cette insurrection forcenée contre la miséricorde ehrétienne, dans cet appel implicite à l'extermination de l'infirmité et de la faiblesse humaine [De Vorigine des espèces. Première édition, préface, p. lvi) : « La loi de rélection naturelle, « appliquée à l'humanité, fait voir avec surprise, avec douce leur, combien jusqu'ici ont été fausses nos lois politiques et « civiles, de même que notre morale religieuse. Il suffit d'en « faire ressortir ici un des moindres vices : c'est l'exagération « de cette pitié, de cette charité, de cette fraternité, où notre « ère chrétienne a toujours cherché l'idéal de la vertu sociale; « c'est l'exagération du dévouement lui-même, quand il con- « siste à sacrifier, toujours et en tout, ce qui est fort à ce qui « estfaible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d'esprit « et de corps aux êtres vicieux et malingres. Que résulle-t-il de cette protection exclusive et inintelligente accordée aux « faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux- « mêmes, à tous les disgraciés de la nature ? C'est que les « maux dont ils sont atteints tendent à se perpétuer et à se « multiplier indéfiniment ; c'est que le mal augmente au lieu de !« diminuer, et qu'il tend à s'accroître aux dépens du bien!

388 LES SPLENDEURS IiK LA FOI.

(( Goml)icn n'existe-t-ilpas de ces êtres incapables de vivre- <( par eux-mêmes, qui pèsent de tout leur poids sur des « ])ras valides, et qui, dans la société où ils languissent, à Cf charge à eux-mêmes et aux autres, prennent à eux seuls (• plus de place au soleil que trois individus bien constitués? « Car ceux-ci eussent non-seulement vécu pleins de force pour <( subvenir à leurs propres besoins, mais, encore, ils eussent <. produit une somme de jouissances en excès sur ce qu'ils « eussent consommé. A-t-on jamais sérieusement songé à «cela? » Non ! Pour y songer il fallait une femme émancipée, échevelée, fjui se dépouille assez de la pudeur de son sexe pour oser faire un crime. à la réserve des 7nœurs de limiter l'action

SOCIALE ET PRODUCTRICE DES FEMMES BIEN >ÉES ET BIEN DOUl: -, ET PAR CETTE lîN ACTIVITÉ MÊME ET LA MOLLESSE QUI EN EST LV CON- SÉQUENCE, AMENER PEU A PEU LEUR étiolement! Est-ce asscz abominable, et n'est-ce pas le cas de s'écrier de nouveau : « Je ne permets pas à la femme d'enseigner,... son rôle est d'obéir silencieusement?» Dieu, d'autres diront dans leur aveuglement,^ la nature, a voulu que la femme fût toujours enfant, et toujours, ou du moins périodiquement, malade ! Or, on n'émancipe pas les enfants et les malades. Et, dans cet état de choses soumettre les femmes, les jeunes filles surtout, à des épreuves publiques, c'est sehu'ei'irginicide. Et voici ce que j'écrivais il y a vingt-quatre ans : « J'étais à Versailles quand, en 1845, « les aspirantes au brevet d'institutrices sont venues subii « leurs redoutables examens. Ils durèrent cinq longs jours! (( Sait-on bien ce que c'est dans la vie d'une jeune fille, <( pour qui la période de faiblesse succède brusquement à la u période de force, et persiste, elle aussi, plusieurs jours? Qui « Ton ajoute à cette organisation phj'sique -délicate les émos <( tiens trop vives de la pudeur, de la timidité, de la crainte^ « de l'espérance, du désespoir, et l'on ressentira comme moi

LE PARADIS TERRESTRE ET l'aGE d'oR. 389

<c une impression déchirante de douleur amère et^de pitié « profonde qui ne s'effacera jamais. » {Principes fondamentaux d'aprcs lesquels doivent se résoudre au moment présent ces deux grandes questions : 1° Des rapports der Eglise et de l'Etat; 2° de la liberté d'enseignement. Paris, Meluer FRÈRES, 1843, p. 64 et 66.) Pour tous, pour la jeunesse entière, mais pour la femme surtout, les examens de diplômes, de brevets, etc., ne doivent être, ne peuvent être que des examens de lin d'année dans les inst.'r jtioas mêmes où elles ont •t'iudié. Les concours publics de bc/ft-r/^ne, d'hôtels de ville, d'iiûtels de préfecture, sont ::.'i- i::.;./.. 'ic inexcusable.

LE PARADIS TEItREbiRL ET L AGE D'OR.

Genèse, ch. ii et m. — Le Seigneur avait planté dès le corn-'

mencement un jardin de délices; il y plaça F homme qu'il avait

formé. Il fit sortir de la terre toutes sortes d'arbres beaux à

voir, et chargés de fruits doux à manger... Et il leur dit : Les

fruits de ces arbres et ceux de toutes les plantes que vous

voyez seront votre, nourriture ; vous pouvez manger sans

rainte de tous les fruits du jardin, à l'exception d\m seul.

îans ce séjour mystérieux et plein de délices, Adam et Eve

ouïssaient d'une félicité parfaite. Leur grande occupation était

l'admirer les merveilles qui les entouraient et de bénir leur

luteur. Leur travail était facile et doux, c'était plutôt une dis-

raction agréable : aider dans leur développement des fruits

t des fleurs, détacher de la plante ou de l'arbre le fruit qui a

ourià leurs regards, etc., etc. Mais en l'approfondissant da-

antage, nous trouvons dans ce récit la révélation de plusieurs

érités fondamentales, relativement à l'homme primitif : 1° un

antre unique de création ; 2° une période initiale de bonheur

ms mélange ou un âge d'or ; 3° la véritable nature de l'homme

i point de vue du régime alimentaire. Ces trois vérités se-

raient-elles contredites parla science? Ilâtons-nous do répondre non, elles ont au contraire re^u de la science une conlirnialion pleine et entière.

1° Centre unique de création. Sa réalité sera rigoureusement démontrée quand nous traiterons de Tunité de l'espèce ou de la famille humaine. Partout dans les divines Écritures Adam est proclamé le seul auteur du genre humain ; et Adam donnasolennellement à sa compagne le nom d'Eve pour signifier qu elle serait la mère de tous les vivants. {Genèse, ch. m, v. 20.) Si, comme nous l'avons prouvé surabondamment, il est impossible d'expliquer par la seule action des forces de la nature, par les générations spontanées, par la transformation, la transmutation, l'évolution des espèces, l'apparition d'un seul couple humain, il serait absurde d'affirmer l'apparition simultanée de plusieurs couples. Et d'ailleurs, pourquoi plusieurs couples quand un seul suffisait pleinement à remplir la terre? S'il s'agit surtout de la nature aveugle, du simple jeu des forces naturelles, une de ses grandes lois est le minimum d'action, et aussi la nécessité d'action. Ou elle n'aurait fait qu'un seul couple, ou elle en aurait fait un nombre indéfini ! Au moment venu, aussitôt l'accommodation des milieux achevée, la terre se serait trouvée peuplée d'hommes comme par enchantement. Or ce peuplement instantané du monde entier est complètement^ démenti par les faits de la nature et de l'histoire.

En tout cas, c'est aux partisans des centres multiples d'apparition de l'homme à démontrer, ce qu'ils ne feront jamais,' leur nécessité et leur réalité. Un jeune anthropologiste qui rêve pour l'homme l'antiquité la plus reculée, qui a fait acte de foi à l'homme tertiaire, M. Hamy, disait en mars dernier, dans une leçon à la Sorbonne : « Quelques anthropologistes devan- « çantles faits ont conclu, un peu tôt à mon avis, que le, « genre humain, comme tant d'autres genres, a pris naissance]

LE PARADIS TERRESTRE ET l'aGE d'oR. 391

« à la fois sur plusieurs points du globe. . . Les centres supposés- « indépendants qui, dans leur faune tertiaire, comptaient des « individus plus ou moins nombreux appartenant au genre « homme, ont pu communiquer l'un avec Tautre, et par con- « séquent, Fhomme miocène a pu, à Taide d'un pont formé « par une terre aujourd'hui disparue, s'étendre jusqu'en Amé- « rique. L'existence de communication terrestre, à une époque « très-reculée, entre l'ancien et le nouveau monde, a été sou- « vent affirmée dans l'antiquité ; on a longtemps cru à un vaste « continent, VAtlantide, aujourd'hui submergé... L'existence « d'un atlantide tertiaire nous est révélée parles travaux les « plus récents des paléontologistes et des géologues français; « par l'identité spécifique d'un certain nombre d'individus des « flores et des faunes des deux continents, américains et euro- « péens, coquilles, insectes, vertébrés; par la présence en V Espagne de grands dépôts lacustres, qui ne peuvent s'expli- « quer que par l'existence de fleuves immenses ayant déversé « durant un laps de temps considérable leurs eaux dans ces « vastes bassins ; et ces fleuves supposent eux-mêmes de « vastes continents, qui ne peuvent être que le continent « atlantique entre l'Espagne, l'Irlande et les Etats-Unis. Et ce « fut ce continent qui fit un pont entre l'Asie et l'Amérique « orientale, comme le veulent MM. Asa-Gray et Olivier, auxmi- « grations plus ou moins lentes des plantes, des animaux et de « l'homme lui-même, sur les terres américaines. Que les migra- « tionsaientsuivi cette voie, comme lepensentMM. deVerneuil « et CoUomb, ou qu'elles se soient produites au moyen d'une « communication terrestre entre l'Asie et l'Amérique orientale, « comme le veulent MM. Asa-Gray et Olivier ; ou enfin, « qu'elles aient eu lieu en général, comme le croit M. Charles « Darwin, par les parties septentrionales de l'ancien et du « nouveau continent, presque continuellement réunis par des

392 LKS SPLENDEL'US DE L\ FOI.

« terres (|ui pouvaient servir de ponts, mais que le froid a

« rendues depuis inlVancliissahlcs ; peu inipoi'le à la solution

« de notre prol)lème. L'iiomme luttant, avec de grossiers

« outils contre les forces de la nature, a pu franchir lentement

« les distances sur un sol continu. L'argument qu'on s'était

« EMPUESSÉ d'iINVOQUEII EN FAVEUR UU POLYGÉNISUE, PERD 1>AR LA

« TOUTE SA VALEUR. )) 11 cst donc vraï quG la multiplicité des centres de création n'est nullement démontrée. Si j'ai fait cette longue citation, c'est pour constater que la demi-science aime mieux accumuler les hypothèses et les raisonnements les plus invraisemblables, que d'accepter spontanément une tradition éclatante et ])alpable, brillante comme un phare de premier ordre. Inquiet d'avoir enlevé aupolygénisme unde ses arguments, M. Hamy ajoute : « La doctrine de la pluralité

DES ESPÈCES HUMAINES POSSÈDE HEUREUSEMENT DES ARGUMENTS PLUS SOLIDES ET DES DÉFENSEURS PLUS HABILES QUE CEUX DONT IL VIENT

d'être QUESTION. )) Heureuscment ! cet adverbe peint trop bien les dispositions de nos adversaires! C'est pour eux un besoin et un bonheur que de se débarrasser de la doctrine cependant si certaine, si humanitaire, si consolante du monogénismeei au, monogénisme m\i:i. Ce qu'on a besoin de chercher, ce qu'on est mille fois heureux de trouver, ce n'est pas la vérité, c'est la négation de la foi, et par conséquent, en réalité, la négation de la vérité. D'ailleurs, si le polygénismeest vrai, s'il y a eu plusieurs espèces humaines, il y aura eu nécessairement plusieurs centres d'apparitions. Pourquoi donc combattre leur multiplicité? Mais il est écrit que toujours Terreur se mentira à ellemême, et que le mensonge à son tour plaidera la cause de la vérité.

2° L'âge d'or. L'Éden, le jardin de déhces, séjour primitif de l'homme innocent et heureux, s'est conservé dans le souvenir de tous les peuples; et cet accord unanime, dit M. Renan»

LE PARADIS TERRESTRE ET l'aGE d'oR. 393

« repose nécessairement sur quelque trait général de la condition de rhumanité, ou sur quelques-uns de ses instincts les plus profonds. » [Histoire des langues sémitiques, p. 473.) Puisqu'il fut doué à sa création des qualités les plus excellentes deTcsprit, ducœur et du corps ; puisqu'il habita un séjour délicieux, embelli par un printemps perpétuel, comment rhomme n'aurait-il pas été pleinement heureux? comment l'humanité n'aurait-elle pas commencé par l'âge d'or? Aftirmé par la Bible, cet âge d'or se retrouve dans les légendes du plus grand nombre des historiens antiques et des poètes. « L'âge d'or, dit Ovide, naquit le premier... La terre inculte, sans être ni tourmentée par le râteau, ni déchirée par la charrue, donnait tout d'elle-même. L'homme, satisfait des aliments que la nature lui offrait sans efforts, cueillait les fruits de l'arbousier et du cornouiller, la fraise des montagnes, la mûre sauvage qui croît sur la ronce épineuse, et les glands qui tombent de l'arbre de Jupiter. C'était alors le règne d'un printemps éternel. Les doux zéphirs animaient de leurs tièdes haleines les fleurs écloses sans semence. La terre, sans le secours de la charrue, produisait d'elle-même d'abondantes moissons. Dans les campagnes s'épanchaient des fontaines de lait, des fleuves de nectar, et l'écorce du chêne distillait le miel en bienfaisante rosée.» (Ovide, Métamorphoses, liv. I".)

Le' paradis terrestre et l'âge d'or du poëte romain ne sont pas ceux de la Genèse; mais ses vers n'en sont pas moins des témoins irrécusables de la tradition antique. Les livres sacrés des Chinois, l'iking, entre autres, approche plus de la vérité. « Au commencement, dit-il, le ciel et la terre avaient choisi la place qui leur convient ; la terre soumise au ciel, le ciel protégeant la terre. Il y avait une continuelle et douce correspondance de l'une à l'autre. L'année s'écoulait sans cette inégalité de saisons que l'on éprouve aujourd'hui ; elles

394 LES SPLE>DEURS DE LA FOI.

formaient comme un éternel printemps (1); il n'y avait point de pluies violentes, ni de tonnerre, ni de vents impétueux ; les deux éléments qui composent les choses matérielles étaient d'une parfaite concorde; toutes les parties de l'univers conservaient entre elles un concert inaltérable ; le soleil et la lune, sans ténèbres et sans taches, brillaient d'une pure et éclatante lumière; les cinq planètes suivaient leurs cours sans écart. L'homme, habitant d'un monde si réglé et si magnifique, ne voyait rien qui ne contribuât à contenter ses désirs : uni au dedans à la souveraine raison, il exerçait la justice au dehors; n'ayant rien de faux dans le cœur, il goûtait une joie toujours pure et tranquille ; ses actions étaient simples et sa conduite sans artifices. Le ciel l'aidait à augmenter ses vertus, et la terre, produisantd'elle-mémeavec abondance, lui procurait une vie délicieuse ; les êtres vivants n'avaient pas à craindre la mort, et les créatures ne se nuisaient pas mutuellement. Les animaux et les hommes étaient dans une espèce d'amitié ; l'homme ne pensait pas à leur nuire, et ils n'avaient pas la volonté de lui faire de mal ; il habitait un lieu délicieux ; c'était le séjour des immortels, » (L'abbé Bertrand, Dictionnaire des religions, p. 234.)

De quel droit admettrait-on l'homme primitivement sauvage d'Horace et de Lucrèce, et nierait-on l'homme primitivement heureux dans le paradis terrestre d'Ovide, et de la tradition de tous les peuples? Et comment, en présence du témoignage irrécusable des livres saints, pourraiton raisonnablement repousser cette conclusion si naturelle et si vraie? Oui, le premier homme a été parfaitement heureux,

(1) C'est seulement après le déluge, Gen., ch. viii, v. 22, qu'il a été dit : « Durant tous les jours de la terre, les semences cl les moissons, le froid et la chaleur, 1 eié et l'hiver, le jour et la nuit, ne cesseront pas de se succéder régulièrement. »

LE PARADIS TERRESTRE ET l'AGE d'oR. 395

mais son bonheur n'a pas été de longue durée. Il a bientôt fait place à un bonheur relatif et très-mélangé de douleurs, celui d'Adam coupable, déchu, mais repentant, relevé par la solennelle promesse d'un Rédempteur, condamné à arroser la terre de ses sueurs et de ses larmes, et à voir bientôt son cœur violemment déchiré par le meurtre de l'innocent Abel, son fils bienaimé. Ce bonheur relatif, que l'homme mérita de perdre par le libre cours donné à ses désirs dépravés et à ses passions, fit place à l'anéantissement du genre humain presque tout entier, par la catastrophe du déluge. Puis vinrent la confusion des langues, la dispersion, la chute, pour la plus grande partie de la postérité de Noé, à l'état sauvage et à la barbarie. C'est ainsi que l'âge d'or aurait fait place à l'âge de pierre ! Les traditions qui ont fait naître l'homme primitif à l'état adulte, social et parfait, sont incontestablement aussi nombreuses et plus respectables que celles qui nous le montrent à l'état dispersé et sauvage. Mais pourquoi les unes et les autres ne seraient-elles pas, à des périodes différentes, l'expression de la vérité, quand surtout elles se trouvent fondues ensemble dans le monument le plus ancien et le plus véridique de l'histoire de l'humanité? On le voit donc, la synthèse glorieuse et vivifiante est du côté de la révélation ; l'analyse homicide et dégradante du côté de la science incrédule.

3° Régime alimentaire de l'homme primitif. Le texte de la Genèse, comme la légende d'Ovide et des livres sacrés des Chinois, affirme que l'homme se aourrissait exclusivement de fruits, des fruits des arbres, des arbustes, et des plantes qui croissaient, fleurissaient, fructifiaient spontanément dans le jardin d'Eden. Mais il existe chez les esprits, les plus sensés en apparence, une tendance qui effraye, et que nous avons plus d'une fois déjà signalée comme un caractère évident de la divinité de la Révélation : c'est l'éloignement, le dédain, et

396 LES Sr-I.FINDEURS DE LA. FOI.

même la l'c'pugnaiicc OU la répulsion qu'elle inspire. M. Flourens n était pas hostile ouvertement aux saines et saintes doctrines (le la loi, il leur était au contraire favorable, ou du moins il se llattait d'avoir ])our elles un respect sincère. Et cependant, dans trop de circonstances, il a évité d'invoquer le témoignage des livi'cs saints. Dans son curieux livre de la LomjévUê de la vie humaine (grand in-18, Garuier frères, 1855, Paris), à cette question : Quel a pu être le régime naturel et primitif de lliomme ? il se garde bien de répondre avec les divines Écritures : L'homme primitif n'a été ni Carnivore ni herbivore, mais iVugivore, ce qui, toutefois, ne l'empêche pas de rendre à la Révélation un solennel hommage, en formulant comme s'il Tavaitinvenlée la vérité qu'elleénonce si clairement. Page 123. «Selon les uns, le régime primitif de l'homme a été le régime herbivore, et selon les autres, l'homme a toujours été ce que nous le voyons, c'est-à-dire à la fois herbivore et Carnivore, ou omnivore. Nous connaissons très-parfaitement aujourd'hui, grâce àl'anatomie comparée, les conditions dni'égime herbivore et celles du régime Carnivore; et il est très-facile de voir que l'homme n'a été primitivement ni herbivore (du moins essenteWùmenl herbivore), ni carnivore. L'animal cy( mi ('yore a des dents molaires tranchantes, un estomac simple et des intestins courts : le Lion, par exemple, a toutes les dents molaires tranchantes, un estomac étroit et petit (l'estomac du lion est presque un canal), et des intestins si courts, qu'ils n'ont que trois fois la longueur du corps. L'homme n'a point ses dents molaires tranchantes; son estomac est simple, mais large; et ses intestins sont sept et huit fois plus longs que son corps. L'homme n'est donc point naturellement carnivore... Il n'est pas, non plus, essentiellement herbivore. Il n'a point, comme l'animal ruminant, par exemple, l'animal herbivore par excellence, des dents molaires à couronne allernativemeTiit

LE PARADIS TERRESTRE ET î/aGE d'oR. 397

creuse et saillante, un estomac qui se compose de quatre estomacs, et des intestins jusqu'à vingt-huit et quarante-huit fois plus longs que son corps... Par son estomac, par ses dents, par ses intestins, Fhomme est naturellement et primitivement frugivore.... Mais une fois que Fhomme a eu trouvé le feu, une fois ({u'il a su amollir, attendrir, préparer également les substances animales et végétales par la cuisson, il a pu se nourrir de tous les êtres vivants, et réunir ensemble tous les régimes. L'homme a donc deux régimes : un régime naturel, primitif, instinclif, et par celui-là il est frugivore; il a un régime artificiel, et par celui-ci il est omnivore. »

« C'est là de la science vraie, et cette science vraie est un hymne à la gloire de la Révélation. Toutefois, en disant que ce régime artificiel omnivore était dû tout entier à l'intelligence de l'homme, l'illustre professeur sortait de la vérité et, en même temps, il dépassait les limites de la science positive! » Quand il ajoutait, p. 127: « Le régime frugivore est de tous les régimes le plus défavorable, parce qu'il contraint les animaux qui y sont soumis à ne point quitter les pays où ils trouvent constamment des fruits, c'est-à-dire les pays chauds, « il se faisait, sans s'en douter, l'écho d'un grand fait biblique. En effet, au moment même ou Dieu chasse l'homme du paradis terrestre, dans lequel les fruits n'auraient jamais fait défaut, il change subitement sonmode d'alimentation. {Gen., ch. m, v. 17 et 18.) « La terre est maudite pour toi, elle se couvrira de ronces et d'épines. Tu te nourriras des herbes qu'elle fera germer. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Les herbes, les grains, le pain, voilà la seconde alimentation de l'homme ; de frugivore il est devenu herbivore. Ce ne fut que plus tard que Dieu fit l'homme Carnivore, et dans une circonstance aussi mémorable historiquement que scientifiquement mystérieuse. Tout semble indi-

([Util' qu'avant le déluge, ratmosphère terrestre était très-différeiitc, dans sa nature ou dans sa composition, de ce qu'elle est aujourd'hui; elle était i)rol)al)lement beaucoup plus riche en carhone, plus pauvre en oxygène. Cène fut qu'après lo déluge qu'elle s'est trouvée ce qu'elle est de nos jours. Or n'est-il pas naturel dépenser qu'après ces variations profondes, les aliments non azotés, les fruits, les herbes et les grains ont cessé d'être suffisants, au moment surtout où riiorame, engagé dans une lutte plus ardente contre la nature, devait mener une vie incomparablement plus active et plus laborieuse ? N'est-ce pas pour cela que Dieu, dans sa providence si paternelle, s'empressa de dire à Noé sortant de l'arche {Genèse, ch. ix, v. 3) : « Tout ce qui se meut et vit sur la terre vous servira désormais de nourriture r je vous le livi'e comme je vous ai livré les herbes et les légumes verts? Je fais seulement une exception. Vous ne mangerez pas la chair avec le sang des animaux. » Pourquoi cette réserve? Sans aucun doute, en partie du moins, pour que l'homme, en se nourrissant du sang des bêtes, n'arrive pas à avoir soif du sang de ses frères, car Dieu ajoute immédiatement : « De quelque manière que le sang de l'homme soit versé, par un animal, par son semblable, ou par son frère, je le vengerai. »

Pour tous ceux qui daigneront y réfléchir, cette gradation et cette succession de régimes alimentaires, frugivore au début, herbivore ensuite, Carnivore enfin ou omnivore, alors que l'atmosphère ayant subi des modifications profondes, les tempéraments sont notablement affaiblis, une alimentation à la fois plus carbonée et plus azotée devient nécessaire, est un fait très-scientifique et très-digne d'attention. Jusqu'ici on ne l'a pas signalé, tant il est vrai que la sainte Bible est encore par trop ignorée.

Rapprochons de la question d'alimentation, pour n'avoir

LE PARADIS TERRESTRE ET L'aGE d'OR. 399

plus à y revenir, la question connexe et non moins intéressante de la longévité humaine. Avec le régime frugivore du paradis terrestre, et s'il n'avait pasprévariqué, l'homme devait être immortel. Après sa chute, et sous le régime herbivore, mais avec une atmosphère probablement très-carbonée et peu oxygénée, la vie de l'homme est encore quelquefois de neuf cents ans. Après le déluge enfin, scus le régime Carnivore ou omnivore, au sein d'une atmosphère plus pauvre en carbone, plus riche en oxygène, un décret divin réduit le maximum de la vie humaine à CENT VINGT ANS : cruiit dies illius centum viginti annorum ; ce qui n'empêche pas que très-accidentellement un maximum extrême puisse atteindre près de deux cents ans. Mais en même temps, la Révélation nous apprend par la bouche du Roi-Prophète, psaume XIX, v. 7, que le nombre moyen des jours de l'homme sur la terre est de soixante-dix ans ; que les potentats de l'humanité peuvent atteindre quatre-vingts ans, et qu'au delà de quatre-vingts ans il n'y a plus que travail et douleur : Dies hominis super terrain septuaginta anni^ et in potentatibus octoginta anni, amplius eoriim lahoret dolor.

Ces quelques mots en disent plus que le traité de la Longévité humaine de M. Flourens, qui n'a pas daigné les citer. Etait-il possible qu'il les ignorât? En tous cas elles sont l'expression de la thèse qu'il soutenait, mais en l'exagérant presque jusqu'à la rendre ridicule; et les arrêts divins donnent seuls la raison de ce fait mystérieux formulé par Bufion : « La durée delà vie ne dépend ni du climat, ni de la nourriture, ni de la race; elle ne dépend de rien d'extérieur, mais seulement delà constitution intime, et, sijepuism'exprimer ainsi, de la vertu intrinsèque de nos organes. » Celui qui seul connaissait notre nature, ipse cognovit figmentumnostrum^ a pu décréter que le maximum de la vie humaine serait de cent vingt ans, sa vie probable de soixante-dix ans.

400 LES SPLKNDF.UnS l)V. I.A FOI.

Page 1