ÉPISODE
Qu'il me soit permis d'ouvrir cette discussion, qui est peutêtre la partie la plus importante de mon livre, par un récit historique qui jette déjà un grand jour sur une question fatalement et volontairement enveloppée de ténèbres.
Au mois d'août 1871, M. l'abbé Richard, hydro-géologue célèbre, avait bien voulu m'accompagner à Edimbourg, où j'allais prendre part à la réunion de l'Association Britannique pour l'avancement des sciences. J'avais tenu essentiellement à ce que mon ami présentât lui-même aux géologues et archéologues anglais les sile.x taillés, certainement historiq^ues, qu'il avait trouvés au pied du Sinaï, sur les bords du Jourdain, à Galgal, et surtout dans le tombeau même de Josué, dont la version des Septante disait qu'on y avait enfoui en grand nombre des couteaux en pierre ayant servi à la circoncision faite par ordre de Dieu à Galgal. Cette collection de silex était vraiment splendide, et l'on y retrouvait tous les types connus, sans aucune exception; ils furent grandement admirés, et M. l'abbé Richard profita habilement de cette admiration pour mettre en garde les maîtres de la science nouvelle qui l'écoutaient contre des idées préconçues dont ils se faisaient les apôtres.
« Si mes silex historiques, dit-il, ressemblent à s'y mé-
prendre aux silex (jue l'on veut être essentiellement préliisloiiques, je pourrai le regretter au point de vue des illusions que cette coïncidence peut faire évanouir, mais la vraie science doit accepter les faits tels qu'ils sont, et reconnaître l'identité des silex historiques et des silex préhistoriques.
« Si j'ai découvert, non-seulement dans des terrains récents, mais à la surface du sol, des silex taillés que l'on croyait caractéristiques des terrains anciens miocènes, pliocènes, éocènes et quaternaires, ce n'est pas ma faute, et il faudra se résigner à revenir sur des conclusions par irop hâtives.
« En résumé, si les intruments trouvés par moi et mis sous vos yeux contrarient les.jugements et les conclusions de plusieurs des honorables membres de l'Association Britannique, je leur en demande pardon, mais le vieil adage l'a dit : « Il « n'y a rien de plus inexorable que les faits. »
En réalité, la découverte de M. l'abbé Richard est un puissant rayon de lumière qui dissipe comme par enchantement des ténèbres accumulées comme à plaisir pour les besoins d'une mauvaise cause. Les silex de Josué, dont nous savons l'âge exact, sont probablement plus anciens que les silex d'Abbeville ou de Saint-Acheul. L'antiquité assignée par M. Boucher de Perlhes à sa fameuse mâchoire serait donc un rêve.
La communication de M. l'abbé Richard fut chaleureusement applaudie, mais je vis qu'elle laissait incrédules ou irritait les anlhropologistes, chefs de la nouvelle école, et je crus devoir prendre la parole à mon tour; voici comment je m'exprimai :
« J'ai employé les neuf mois de douloureux et périlleux loisirs que l'armée prussienne et la Commune nous ont faits dans Paris à étudier à fond la question grave, solennelle de l'ancienneté indéfinie ou très-reculée de l'homme, en tant que démontrée par la découverte de restes humains ou d'industrie
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hiimiiine dans le sol, à des profondeurs plus ou moins grandes. J'ai lu attentivement ou plutôt j'ai étudié de la manière la plus ai)profondie tout ce qui a été }tublié sur ce sujet : les ouvrages et les mémoires de sir Cli, Lyell, de sir John Lubbock, du docteur Evans, de Prestwich, de Pengelly, de Buchner, de Vogt, de Desor, de Mortillet, de Tabbé Bourgeois, etc. D'ailleurs, déjà depuis de longues années, je me tenais parfaitement au courant de tout ce qui était écrit sur ces matières; or je me fais un devoir d'honnête homme, de savant et de chrétien, de déclarer solennellement, après cette courageuse et patiente étude, qu'aucune des découvertes, qu'aucun des faits mis en avant, souvent avec beaucoup de passion et d'art, n'ont la porléequ'on leur attribue. Non-seulement l'existence de l'homme dans les âges pliocène, éocène, miocène, comme M. le docteur Evans l'a déjà affirmé avec tant d'autorité, n'est nullement démontrée, mais les terrains quaternaires dans lesquels on a trouvé des débris humains ou des restes de l'industrie humaine sont certainement des terrains de transport, des terrains meubles sur des pentes, comme l'affirme notre illustre géologue M. Eliede Beaumont; mais que le sol des cavernes à stalagmites, comme la célèbre caverne de Torquay, qui préoccupe tant l'attention de l'Association Britannique, a été remué par les eaux ou par d'autres agents naturels, de telle sorte que les couches de limon primitives, naturellement et primitivement superposées aux stalagmites, aient glissé sous les stalagmites, etc. , etc. ; mais en outre que la géologie devrait rester entièrement étrangère à l'archéologie ou à la paléontologie humaines, parce que son oeuvre avait cessé quand l'homme est apparu sur la terre.
« J'ajoute, en priant qu'on me pardonne mon excès de liberté ou de hardiesse, que la question de l'antiquité de l'homme dans ses rapports avec la géologie et la paléontologie en est
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juste au point où se trouvait cette même question d'antiquité : preinièieineut, dans ses rapports avec Tliistoire de Tastrononiie indienne, telle que la faisait Tinfortuné Bailly, au moment où Laplace éclaira d'une lumière si brillante les rêveries de son illustre confrère ; secondement, dans ses rapports avec la découverte des zodiaques de Denderali et d'Esneh, sur lesquels notre immortel Champollion, émule glorieux et continuateur heureux de Thomas Young, lut le nom de C.ïsar Auiockatou. La valeur apparente des arguments en faveur de l'existence de l'homme de longs siècles avant l'époque assignée par la sainte Bible à la création d'Adam, époque que, du reste, il est impossible de fixer, et que l'on peut faire remonter, peut-être, à 8 000 ans, est aujourd'hui à son maximum; elle diminuera de plus en plus jusqu'à s'évanouir. Alors, et ce bienheureux moment est appelé, j'en suis certain, parles vœux ardents de l'immense majorité de l'Association Biitannique et des savants de l'Ecosse, la science devenue adulte et vraie sera parfaitement d'accord avec la Révélation ; la raison ne se déclarera pas vaincue, mais illuminée par la foi.
(( Je liens à déclarer que je n'entends nullement retarder la science dans ses élans, je lui laisse toute sa liberté. La Foi sincère n'a jamais cessé de lui dire : Vous êtes une sœur, croissez et progressez sans cesse. Personne ne l'a plus aimée que moi et n'a plus encouragé ses progrès. Je lui rappelle seulement ce qui lui est déjà arrivé ; je lui prédis ce qui lui arrivera encore, c'est-à-dire que, lorsqu'elle aura assez grandi, que la lumière se sera faite sur elle entièrement, qu'elle sera arrivée à l'état de science complète, elle sera d'elle-même en accord parfait avec la Foi. »
Je suis heureux de pouvoir dire que ces paroles si nettes furent couvertes d'applaudissements ; elles étaient un des buts principaux de mon voyage. C'était un grand chagrin pour moi
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que de voir la libre pensée se faire jour de plus en plus au sein de l'Association Britannique. Je suis plus heureux encore de constater que mes prédictions ou plus modestement mes pressentiments se sont vérifiés, et que, depuis cette époque, non-seulement la géologie et la paléontologie n'ont produit aucun argument nouveau en faveur de la thèse absurde de l'antiquité démesurée de l'homme, mais que la valeur des arguments anciens a pâli de plus en plus. C'est, je l'espère, ce qui ressortira pleinement des détails dans lesquels je vais entrer.