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QUESTION PRÉALABLE

Nous pourrions récuser carrément l'intervention de la géologie et de la paléontologie dans une question purement historique au fond, et qu'elles sont impuissantes à résoudre. M. le professeur Fraas, de Stuttgard, s'écriait tout récemment, en plein congrès international d'archéologie et d'anthropologie réuni à Bruxelles {Comptes rendus du congrès, in-8°, p. 4o5) : «M. l'abbéBourgeoisetM.Cartailhac ont parlé de silex quaternaires. Je suis étonné de ces mots. C'est là une expression géologique! Quand on parle de tertiaire, de miocène, de pliocène, de quaternaire, il s'agit de l'époque à laquelle les couches de la terre se sont formées au fond de la mer et des lacs,

LA ou l'homme ne POUVAIT HABITER. Il NE FAUT PAS CONFOISDRE LA FORMATION DES COUCHES AVEC LES PHÉNOMÈNES QUI SE PRODUI- SIRENT QUAND LA CROUTE TERRESTRE EUT DÉJÀ ÉTÉ FORMÉE. » CcS

quelques lignes en disent plus que de longs discours.

Nos adversaires eux-mêmes en conviennent, une science qui aspire à formuler des conséquences inattaquables doit être fondée sur des principes mathématiques : or les principes mathématiques manquent complètement à la géologie. Comment aurait-elle la prétention insensée d'affirmer un âge absolu, quand

Tàgo relalif lui-même lui échappe presque partout, quand le priucipal objet de ses études est de constater les révolutions ou les remaniements profonds et incessants du globe ? Nous l'avons prouvé surabondamment, la géologie n'est nullement une science exacte, elle n'a rien de certain; il n'est aucune de ses at'lirmations qui ne soit démentie et annulée par une négation de même valeur. C'est, en outre, une science essentiellement variable et mobile, comme les terrains qui forment son empire. Elle a ses phases très-diverses et nous pouvons affirmer qu'elle aussi a déjà eu ses trois âges. Au premier âge, les fossiles sont considérés comme des preuves incontestables du déluge; la science et la Bible sont d'accord. Au second âge, la géologie exige pour la formation du globe des durées incompatibles avec les six jours de la Genèse; la Bible et la science sont opposées. Le troisième âge est de nouveau une période d'accord et de paix, la théologie renonce à trouver dans la géologie la confirmation du récit biblique; elle se contente de constater que la Bible et la science ne sont point en contradiction, puisque les six jours de la création peuvent être des périodes de temps indéfinies. Les limites des deux domaines de la théologie et de la géologie sont nettement tracées ; les deux sciences peuvent marcher l'une à côté de l'autre, chacune dans leur voie.

La même chose arrive pour la paléontologie du genre humain : âge de confirmation, Cuvier et Buckland; âge de désaccord, l'anthropologie naissante; bientôt viendra l'âge de neutralité, oii les paléontologues cesseront d'opposer leur science aux enseignements de la Révélation. Si je ne me fais pas illusion, j'aurai beaucoup contribué à effacer jusqu'aux apparences d'un désaccord ou d'une opposition mutuelle.

ANTIQUITÉ DE L HOMME ET GÉOLOGIE. ÉTAT DE LA QUESTION. 701 ÉTAT DE LA QUESTION.

Elle a déjà été nettement posée dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, pages 383 et suivantes ; il me suffira de la résumer en quelques mots. Après avoir acquis malgré elle la certitude que l'histoire et rarchéologie ne confirment nullement l'antiquité fabuleuse qu'elle avait rêvée pour l'humanité, la fausse science a fait appel à la géologie et à la paléontologie, qui lui auraient donné, c'est l'assertion de Buchner et de Vogt, pages 354 et 356, la claire démonstration qu'elle cherchait. « L'ancienneté de l'homme est immense et dépasse de beauce coup toutes les idées que l'on s'en est fait jusqu'ici; les sl'î « ou DIX mille ans de la Révélation ne sont pour ainsi dire « qu'une goutte du temps écoulé depuis l'apparition de

« l'homme sur le sol européen Ces découvertes sont dues

« à la méthode géologique appliquée à l'élude des restes de « l'homme et des animaux qui l'entouraient, enfouis dans la « couche appelée diluvium ! » Méthode géologique ! Nous allons voir qu'elle est plus impuissante encore que la méthode historique à donner à l'homnie une antiquité indéfinie. En attendant, prenons acte de l'ignorance et de la légèreté de nos audacieux docteurs. Qui dit diluvicm dit la dernière couche du globe terrestre, la fin de la géologie, l'époque quaternaire ou récente. Si les restes de l'homme et des animaux qui enîouraient l'homme ne se rencontrent que dans le diluvium, c'est qu'ils sont en dehors de la géologie, postérieurs à la géologie !

A en juger aussi par les affirmations de MM. Buchner et Vogt, les conquêtes de la méthode géologique seraient un des plus beaux titres de gloire des savants de nos jours ! C'est encore un mensonge qu'il est urgent de confondre. Il s'agit de la découverte plus ou moins fortuite de pierres taillées, d'os-

serments d'animaux, de crânes ou de squelettes humains enfouis dans des terrains plus ou moins meubles, dont l'origine ou le temps de dépôt sont inconnus, et de conclure de l'existence de ces restes à l'antiquité indéfinie des êtres dont ils dérivent. Eh bien! constatons d'abord que, du moins pour les silex taillés, ces découvertes avaient été faites dans les siècles antérieurs, et que la géologie, science née dans notre siècle, au fond n'y a rien ajouté.

On trouve dans les auteurs grecs et latins, Hérodote, Hésiode, Ennius, Tite-Live, Lucrèce, Horace, etc., etc., des passages indiquant d'une manière très-nette que les armes de diverses peuplades antiques étaient faites de pierre. Rappelons seulement Lucrèce :

Arma antiqua manus, ungues, dentcsque fuerunt. Et lapides {De rerum nalurû, v. 1282.)

Ce sont là de véritables témoignages historiques, des traditions certaines; les peuples des silex appartiennent donc à l'histoire et non à la géologie. Ces armes et ces instruments de pierre, après avoir servi à la surface de la terre, ont pu, selon la loi commune, être enfouis plus ou moins profondément, par mille causes naturelles ou accidentelles ; mais ils n'en restent pas moins des silex historiques. Et d'ailleurs, c'est un fait incontestable que l'on retrouve encore aujourd'hui à la surface du sol tous les restes d'industrie humaine que l'on rencontre à des profondeurs plus ou moins grandes. Or si l'enfouissement tend à leur donner une antiquité indéfinie, leur présence à la surface du sol les ramène forcément à leur véritable nature d'objets relativement récents ou postgéologiques.

Résumant tous les historiens, le président Goguet disait déjà au siècle dernier {Origine des lois, t. P^ p. 233) : « Toute l'antiquité s'accorde à dire qu'il y a eu un temps où

ANTIQUITÉ DE l'homme ET GÉOLOGIE. ÉTAT DE LA QUESTION. 703

beaucoup do peuples étaient privés de l'usage des métaux.

Chez ces peuples les pierres, les cailloux servaient à

tous les usages auxquels les nations civilisées emploient aujourd'hui les métaux «Un érudit, Mercati, dont l'ouvrage

posthume, La Métallothèque, fut publié aux frais du souverain Pontife Clément XI, affirmait déjà l'origine terrestre des silex et des céraunites, et leur utilisation par l'homme. « Ceux qui ont étudié l'histoire, dit-il en parlant des silex « travaillés, pensent que ces objets ont été détachés par un « choc de cailloux très-durs, pour servir dans les folies de la '( guerre. Les plus anciens des hommes ont eu, en effet, pour '( couteaux des lames de silex (p. 244). 11 n'y avait pas là de « fer qui frappât les yeux; leurs barques, leurs demeures, ils « fabriquaient tout avec des pierres aiguisées. » Les anthropologistes modernes sont forcés de reconnaître que Mercati les a devancés de deux siècles, et qu'en réalité ils n'ont rien ajouté à ses découvertes que le nombre. « En lisant ce chapitre, dit M. Hamy [Précis de paléontologie humaine, p. 17), on n'a qu'un regret, c'est qu'il eût attendu pour voir le jour que la munificence d'un pape, ami des sciences, vînt le tirer de la poussière delà bibliothèque du Vatican. » Mais le jeune savant vient à peine de payer ce tribut d'hommage à la vérité, que déjà il cède aux préventions antéhistoriques de son école. « Mercati, dit-il, s'efforça d'accommoder sa découverte à la chronologie de la Bible, en plaçant son âge de pierre entre Adam et Tubalcaïn. » S'il est remonté si haut, Mercati a été beaucoup trop généreux; il aurait pu, comme l'a fait plus tard le président Goguet, et comme l'exigent les dernières données de la science, reporter l'âge de pierre après le déluge, après la confusion des langues et la dispersion.

Ce que Mercati et Goguet avaient fait, un académicien célèbre le fit avec plus de solennité encore. Une collection

d'armes en pierre, haclies, coins, pointes de flèches, etc., apportas du Canada et des îles Caraïbes en 172;!, mirent Laurent de Jussieu sur la voie de l'interprétation véritable des prétendues céraunites ou pierres de foudre, et l'amenèrent à conjecturer que notre continent avait été habité par des sauvages. « Les mêmes besoins, disait-il, la même disette de fer auraient imposé la même industrie. Leurs outils, devenus plus tard inutiles, ont été ensevelis en grande quantité dans la terre, et voilà les pierres tombées du ciel avec la foudre. »

On le voit donc, l'école géologique ou anthropologique moderne n'a rien inventé; elle n'a fait que donner à des faits depuis longtemps connus une portée exagérée, une signification mensongère.

Puisque, de l'aveu de tous, un problème bien posé est un problème résolu, rappelons ici à quels termes heureux un jeune archéologue toulousain, M. Félix, de Luzençon, ramène la question de l'antiquité de l'homme jugée au point de vue de l'archéologie et de la géologie.

1° Sous des couches de graviers ou de sables prétendues géologiques ou diluviennes, et qui pourraient bien n'être, qui ne sont en réalité que des alluvions, des dépôts fluviatiles, dans des cas d'ailleurs très-rares, on a trouvé des ossements humains et tout à côté des vestiges de l'industrie humaine : haches en pierre, couteaux en silex, pointes de flèches en os, fragments de poterie grossière à pâte noirâtre quartzo-granuleuse, etc.

2° Dans des cavernes naturelles, sous le glacis stalagmiliquequi recouvre le sol, et dont les concrétions calcaires augmentent tous les jours l'épaisseur, on rencontre assez souvent des ossements humains mêlés à des vestiges de l'industrie humaine : haches de pierre, couteaux en silex, pointes de flèches en os, petites rondelles percées, fragments de poterie grossière à pâte quartzo-granuleuse.

ANTIQUITÉ DE l'hOMME ET GÉOLOGIE. ÉTAT DE LA QUESTION. 70o

3° Enfin, sous la table des dolmens, en déblayant la terre qui remplit plus ou moins leur cella, on découvre toujours, ou presque toujours, des ossements humains et tout à côté des vestiges de l'industrie humaine : haches de pierre, couteaux en silex, pointes en os, rondelles percées, jmterie noirâtre à pâte quartzo-grannleuse.

Une aussi étonnante conformité de découvertes, une similitude aussi parfaite dans la nature des objets rencontrés au sein de ces trois sortes de gisements, n'accuse-t-elle pas évidemment pour leur ensemble le même degré de civilisation ou si Ton veut de sauvagisme (primitivisme), une contemporanéité véritable? Et si les dolmens se distinguent des autres gisements par une manifestation plus éclatante de Taclion de l'homme, par un assortiment plus complet des restes de son corps et des spécimens de son industrie ; s'ils marquent mieux les premiers pas d'un peuple ayant place dans l'histoire, il n'en est pas moins vrai qu'ils prennent, par là même, date certaine pour tout ce qui a une analogie intime avec eux. Or quel est l'âge des dolmens? Les uns les attribuent aux Gaulois, les autres aux Celtes, quelques-uns à une race antérieure, les Protoceltes; mais personne n'a été tenté encore d'en faire des monuments antédiluviens; ils sont incontestablement postdiluviens et complètement en dehors de la géologie, ils ont été construits bien après que la terre avait reçu sa forme dernière, etc. Donc Yhabitation des cavernes, donc V occupation par les restes de l'homme et les débris de son industrie de couches plus ou moins profondes, donc tout ce qui fait retrouver les reliques enfermées dans les flancs des dolmens, est aussi nécessairement postdiluvien, en dehors de la géologie, placé aux confins de l'histoire. En un mot la continuité, l'identité des témoins atteste invinciblement la contemporanéité et la continuité d'existence dans les temps historiques, ou dans

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les temps voisins de riiistoire, des êtres humains auxquels appartiennent ces ossements ou ces débris de l'industrie.

Voilà, il nous semble, la question nettement posée et nettement résolue. Il n'y aurait plus ([u'un pas h faire, nous le ferons dans quelques instants avec M. Michel de Rossi, ce serait de retrouver l'habitation et le nom véritable, le nom historique, des hommes auxquels appartiennent et ces restes et ces débris d'industrie humaine.

Mais entrons maintenant dans le vif de la question et considérons-la tour à tour sous toutes ses faces : les œuvres humaines, les âges divers de l'humanité, les terrains oii sont enfouis les restes de l'homme et de l'industrie humaine, les animaux contemporains de l'homme, etc.

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME.

les œuvres humaines. Les silex taillés. Au premier rang des œuvres humaines, témoins de l'antiquité de l'homme, il faut placer les pierres taillées ou façonnées. « Il paraît hors de doute qu'à une période très-reculée et sur tous les points du globe, dans l'ancien continent comme dans le Nouveau Monde, dit M. Eugène Robert, l'homme a eu recours aux pierres siliceuses pour se faire des instruments de toutes sortes. Elles n'avaient qu'un défaut, celui de se briser assez facilement; mais il suffisait de se baisser pour ramasser de nouvelles pierres propres à être taillées ; on n'avait qu'à frapper l'un contre l'autre deux cailloux pour obtenir, aussi vite que la parole, tantôt des haches ou des casse-têtes, tantôt des dards ou des poin'tes de flèches assez aiguës pour abattre les animaux sauvages les plus robustes, tels que le sanglier; tantôt des éclats étranges en forme de lames de couteaux, de tranchets,de grattoirs. Partout les hommes ont su choisir avec une rare sagacité les matières qui, seules, à l'exception des métaux,

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réunissent au plus haut degré les trois conditions essentielles du bon usage et de la durée des instruments qu'ils fabriquaient, la densité, la dureté, la ténacité. »

On a trouvé des silex taillés de main d'homme partout où on les a cherchés avec soin en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, presque toujours dans le voisinage des fontaines ou des oasis où l'homme trouvait sous sa maiaTeau nécessaire à son alimentation. Les riches musées de TAngleterre renferment aujourd'hui des instruments en pierre venus de tous les points de l'horizon. Cette universalité, à son tour, n'estelle pas une preuve de plus de l'unité de l'espèce humaine?

Les silex que l'on rencontre partout sont de trois sortes : silex naturels ou éclatés sans intervention de la main de l'homme, silex taillés non polis, silex taillés et polis.

Silex éclatés. On a constaté que des cailloux exposés à de certaines influences atmosphériques ou physiques, les grands froids, une chaleur intense, une dilatation ou une compression subite, peut-être une décharge électrique, éclatent en lames trèstraftchantes, dont quelques-unes ressemblent à s'y méprendre aux silex taillés par une main mal habile ou pressée. MM. Desor etEscher ont remarqué dans le désert du Sahara un grand nombre de silex anguleux et aigus de formation certainement accidentelle; quelquefois les fragments à peine disloqués étaient ■encore en présence les uns des autres. M. Escher a supposé que ces silex s'étaient divisés ou étaient en train de se diviser sous l'influence des rayons solaires. M. Franc, voyageur en Egypte, a vu, un matin, peu après que le soleil eut commencé à darder ses rayons, un éclat de silex presque rond se détacher avec bruit d'une masse de même nature. « Déjà auparavant, dit-il, j'avais vu cent fois, à terre, dans le désert et plus tard sur les bords du Nil, des silex éclatés de forme lisse et arrondie, et je me suis convaincu de mes yeux et de mes

oreilles que l'action du soleil en élait la cause. » Livingstone a entendu éclater des pierres à l'ouest du lac Nyssa. M. le docteur Welzstein a vu et entendu h l'ouest de Damas des basaltes éclater sous l'influence de la fraîcheur du matin (M. Favre dans les Archives de Genève, 1870); M. F. G. Jukes, dans les Beliquary, t. VIII, p. 308, cite un exemple d'un silex éclaté trouvé près d'un poteau-signal frappé par la foudre. Et n'est-ce pas à la conviction qu'ils pouvaient être le résultat d'un coup de foudre que les silex taillés ont dû d'être appelés si longtemps pierres de foudre ou céraunites? On a souvent cité ces vers d'un poète du xvi^ siècle :

Cum loiiat horrentluiTi, cum fulminât igneus sellier, Nubibus illisus cœlo cadii illu lapilliis, Cujus apud Graecos extat do fulmine nnmen. mis qiiippe locis quos constat fulmine taclos, Ille lapis tantum rcperiri posse putatur, TJnde ceraunios ex grieco nomine diclus, Nam quod nos fulmon graecc dixit ceraunum.

(Marbodei Galli DacLijloiheca. BasileiB, 1?53, in-8°, p. 32.)

En attendant que l'on fasse des expériences directes sur Vètonnement des silex par la décharge électrique ou par l'action d'une chaleur intense, et que l'on produise ainsi directement des silex éclatés de formes semblables à ceux qu'on trouve à la surface ou dans les profondeurs du sol, constatons que le silex roulé ou brisé affecte souvent les figures les plus étranges. Tout récemment M. Victor Chatel de Valcongrain m'adressait la photographie de silex éclatés représentant des profils humains qu'on aurait crus sculptés avec intention. M. Boucher de Perlhes a décrit, dans ses Antiquités celtiques, sous ce titre général : VArt humain dans fàge de pierre, et sous les titres particuliers : figure humaine, oiseau nageant, poisson volant, etc., des silex qui ne sont évidemment des œuvres humaines que dans l'imagination ardente du malin

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collectionneur. On rencontre partout parmi les rognons de silex de la craie des formes étranges; citons celles que nous avons sous les yeux : un cœur avec ses artères, un pied, un bras, qui sont incontestablement des jeux de la nature ou l'effet de diverses causes accidentelles. Enfin, M. Eugène Robert ne craint pas d'affirmer que ce qu'on a souvent appelé des ateliers d'armes en pierre sont simplement d'anciens chantiers de fabrication de pierres à fusil. M. Mortillet, à l'occasion d'exagérations semblables à celles de M. Boucher de Perthes, rappelait un mot charmant sorti de la bouche du célèbre minéralogiste Dufrenoy : « Vous voyez, disait-il à l'un de ses collègues à l'Académie, peu de temps avant sa mort, ces petits éclats naturels de silex ; un jour certainement, quelqu'un prétendra que ce sont des silex travaillés par l'homme. » {Matériaux pour servir à Vhistoire de r homme, t. P"", p. 167.) M. Mortillet, celui peut-être qui a le plus exagéré l'antiquité de l'homme conclue des silex, n'a pas hésité (t. IV, p. 11) à prononcer que des grattoirs apportés du cap de Bonne-Espérance n'étaient que des formes accidentelles. Il dit, dans un moment d'oubli sans doute, que les éclats de silex de Thenay provenaient du craquelage ou étonnement au feu. {Promenades au musée de Saint-Germain, p. 77.)

Silex simplement taillés. Les silex taillés que l'on trouve dans les dépôts d'alluvion ou graviers des rivières, les tourbières, les amas de restes de cuisine, les moraines des glaciers, les cités lacustres, les dolmens, les tombeaux, etc., ont reçu des formes très-diverses de grattoirs, de racloirs, de pointes de flèches, de pointes de lances, de tarières, de poinçons, d'aiguilles, de haches, de couteaux, de marteaux, de mortiers, de mottes de beurre, de pilons, de percuteurs, etc., etc. Beaucoup sont percés de trous qui servaient à les emmancher, etc. En général, les silex anciens

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dont l'autlienticité est certaine ont une surface vitreuse qui contraste avec l'aspect terne des cassures fraîches; ils sont recouverts d'une pellicule blanchâtre ou patine, quehjuefoisde cristallisations arborescentes ou dendrites, formant des dessins très-délicats, d'un brun noirâtre ; souvent ils prennent la teinte des terrains dans lesquels ils ont séjourné. La patine cependant n'est nullement un témoignage absolument certain d'ancienneté. M. Mariette a constaté ce fait singulier : les silex de Bab-el->lolouk, lorsqu'on les recueille à la surface du sol, n'ont aucune patine; déposés dans les vitrines du musée de Bouhiq, ils se couvrent d'une espèce de sueur, et, après leur dessiccation, demeurent comme vernis d'un enduit brillant. L'absence de dendrites ne peut pas être considérée comme un indice d'âge récent, de même que leurprésence ne suffit pas pour établir la haute antiquité « des objets, silex ou fossiles, sur lesquels elles se montrent. » — « J'ai moi-même, dit M. Huxley {Place de Vhomme dans la nature, p. 279), constaté, sur du papier qui ne pouvait pas avoir plus d'un an de date, des dépôts dendritiques que l'on ne pouvait distinguer de ceux des ossements fossiles. Ainsi je possède un crâne de chien qui provient d'une colonie romaine, dans le voisinage de Hiddersheim [Ca^trum Hadrianum), que Fou ne peut en aucune manière distinguer des fossiles de la caverne de Fraukirch. Il présente la même couleur et adhère à la langue exactement comme eux. C'est pourquoi, dans les cas douteux, la condition des os peut à peine donner les moyens de s'assurer s'ils sont fossiles, c'est-à-dire s'ils ont une antiquité géologique, ou s'ils appartiennent à la période historique. » Ces remarques ont une immense portée, elles suffisent à elles seules pour réduire à néant toutes les prétendues preuves de l'antiquité indéfinie de l'homme.

Quelques silex taillés anciens sont intacts; d'autres sont

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hO.MME. LES SILEX. 711

usés, arrondis, émoussés, roulés, brisés, M. Evans a démontré, par l'expérience ou parle fait, qu'ils avaient pu être taillés à l'aide de marteaux ou cailloux percuteurs.

Silex polis. Pierres polies. Les pierres polies sont celles qui sont mieux travaillées, par des éclats répétés, ou ont été polies par une opération longue et pénible. Elles ont ordinairement la forme de haches en amande, ou de langues de chat plus ou moins allongées. Elles sont fabriquées tantôt avec les pierres dures de la localilé, tantôt avec des matières étrangères ou exotiques plus dures, jade, diorite, serpentine, etc. Quelques-unes ont été taillées sur place, d'autres ont été apportées par des étrangers qui en faisaient une sorte de commerce. Comme nous l'avons dit, les anciens les appelaient céraunites, pierres de foudre, parce que Ton supposait qu'elles tombaient toutes formées du ciel. Elles avaient une sorte de caractère religieux et figuraient dans certains rites mystérieux. C'étaient en même temps des talismans ou amulettes qui garantissaient de la foudre, préservaient des naufrages et faisaient gagner des procès. Elles servaient enfin de remèdes superstitieux, d'ornements que l'on portait au cou, d'insignes du commandement exclusivement réservés aux chefs, etc. On en trouve en Espagne dans les tombes des Goths, qui certainement ne se servaient ni de haches, ni de pointes de lances, ni de pointes de flèches. D'ailleurs, il n'est pas douteux que les peuples préhistoriques aient eu des moyens de commerce et d'échange lointain. On trouve des haches en jaspe, en roche trappéenne ou volcanique, en diorite, en obsidienne, etc., etc., là où ces minéraux n'existent pas. (Mortillet, t. XVIll, p. 93.) Les neuf dixièmes des silex taillés de l'île d'Elbe sont faits avec un minerai absolument inconnu dans l'île. On y trouve jusqu'à l'obsidienne qui a dû venir de Naples. M. Roulin, de l'Académie des sciences, a constaté de même chez les Radians,

peuplades sauvages de l'Aiiiéri(iiie ({iii font encore usage do silex taillés, l'exislence d'un commerce de pierres à feu.

Les silex éclatés, qui n'accusent pas invinciblement un travail humain, par Ih même n'accusent en aucune manière l'existence de l'homme à une époque très-reculée. Et comme ce sont les seuls que l'on rencontre dans des terrains en apparence déposés sur place, et non apportés de loin, dans des terrains auxquels on serait tenté de donner les noms de terrains géologiques, tertiaire, miocène ou pliocène, il en résulte que l'existence de l'homme géologique ou tertiaire, de l'homme vraiment fossile, n'est nullement démontrée.

Les silex taillés, œuvres incontestablement humaines, mais qui, comme nous le dirons tout à l'heure, sont à la fois préhistoriques, historiques et contemporaines, ne sont jiullement par eux-mêmes' un témoin d'une antiquité plus ou moins reculée, plus ou moins récente. Ils ne parlent que par les terrains, les couches du globe terrestre, ou les gisements dans lesquels on les a rencontrés. Et puisqu'on ne les a jamais trouvés dans des couches incontestablement géologiques, on ne peut nullement considérer comme affirmée par eux l'existence de l'homme aux temps géologiques ou de l'homme fossile. MM. Dumoulin et Gourgeux, de la Dordogne, déclarent que, depuis trente-cinq ans qu'ils cherchent et étudient, ils n'ont pas trouvé un seul silex certainement travaillé de main d'homme dans des terrains non remaniés par la main de l'homme ou par les forces naturelles. (Mortillet, Matériaux, t. I^"", p. 140.) En outre, comme par cela même qu'un terrain a été remanié, l'âge absolu ou relatif du dépôt des objets qu'il renferme est devenu incertain ou indéterminé, à moins que la date du remaniement ne soit elle-même connue, il en résulte qu'on ne peut pas demander cet âge aux silex taillés, sans une inconséquence évidente et sans déraison.

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Tous les silex taillés queron a découverts à de grandes profondeurs, par exemple dans les graviers de Saint-Acheul et d'Abbeville, ont été rencontrés aussi à la surface du sol et dans des sépultureshistoriques ou quasi-historiques, sur un très-grand nombre de points, dans toutes les régions du globe. La présence exclusive des silex à une grande profondeur, s'il ne s'agissait pas de terrains remaniés ou transportés, accuserait peut-être une antiquité plus ou moins reculée; mais leur présence à la surface du sol accuse invinciblement une date historique ou quasihistorique. D'un autre côté, pour un objet solide et pesant, pénétrer dans le sol, s'y enfoncer plus ou moins, avec ou sans aide, être amené au fond d'une cavilé creusée plus tard par des eaux torrentielles, est un effet tout naturel ; car tout ce qui tombe dans un terrain meuble, détrempé périodiquement, a une tendance à descendre. Au contraire, sortir des profondeurs du sol et revenir à la surface est une opération contre nature qui ne peut être que le résultat d'une intervention volontaire ou accidentelle, dont il faudrait avant tout constater la réalité, la date, etc. Il résulte de là, évidemment, que l'âge réel des silex est accusé, non pas par leur présence à des profondeurs plus ou moins grandes, mais par les conditions de leur présence à la surface du sol ; et cette considération très-simple suffit à elle seule pour réduire à néant la signification ou la portée qu'on leur a donnée. Ils ne sont nullement géologiques, c'està-dire tertiaires, miocènes, éocènes], pliocènes ou quaternaires, mais préhistoriques ou historiques. Que d'éloquence dans ce simple rapprochement fait par M. Eugène Robert {Les Mondes, livraison du 13 juin 1872) : «A Précy-sur- Oise, comme à Saint-Acheul sur les bords de la Somme, il y a profusion d'instruments en pierre et de débris des grands pachydermes, avec cette différence capitale qu'à Précy les pierres travaillées se trouvent seulement à la surface du sol,

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el qu'à Saiiil-Aclieul elles sont, à des profondeurs plus ou moins grandes, eonloodues avec les ossemenLs fossiles. »

En même temps qu'ils sont préhistoriques, les silex taillés sont aussi historiques. 11 est dit dans ÏEnrle, ch. iv, v. 23, que Séphora prit une pierre très-aiguë pour circoncire son fils Moïse. 11 est dit de même, dans le livre de Josué, que Dieu lui commanda de fabriquer des couteaux de pierre pour circoncire une seconde fois les enfants d'Israël, à Galgal, sur les bords du Jourdain. La version des Septante affirmait qu'un grand nombrede ces couteaux avaient étéjelésdansle tombeau de Josué. Nous avons vu qu'à ma demande M. l'abbé Ricliard, le célèbre hydro-géologue, est allé à Galgal et au tombeau de Josué, chercher ces instruments de pierre, qu'il les y a retrouvés en grand norabue, et qu'il a pu les montrer à tons les archéologues de la France et de l'Angletcre. M. l'abbé Richard trouvait en même temps, à la surface du sol, une pierre en langue de chat, absolument identique à celles de Saint-Acheul, qu'on disait ne préexister qu'à de très-grandes profondeurs. Voilà donc des silex taillés à une, époque pleinement historique, et retrouvés dans des tombeaux. J'ai déjà osé ajouter que les silex de Moïse et de Josué sont plus anciens que les trop fameux silex de Saint-Âcheul, ou des cavernes de la Dordogne, qui ont fait attribuer à l'homme une antiquité de cent mille années. Les silex sont donc de bien mauvais témoins, et le fol engouement qu'ils ont inspiré passera infailliblement tôt ou tard.

11 n'est pas douteux que le celt avec lequel Job souhaitait que ses paroles fussent gravées sur la pierre dure: Stylo ferreo in plumbi lamina^ vel celte sculpantur in silice, ch. xix, v. 24, a plût à Dieu qu'elles fussent gravées avec un style de fer sur une lame de plomb, ou sur le silex avec le celt, » il n'est pas dou-

TiÎMOm'S DK I,' ANTIQUITÉ DE l'H().MME. LÏÏS SILEX. 71o

teux, dis-je, que ces celts fussent des outils en pierre. Il est de même infiniment probable que les Égyptiens se servaient de silex pour graver leurs hiéroglyphes; le fer et le bronze n'auraient pasétéassezdurspourcetravail. On savait, ou du moins on soupçonnait déjà que les figures fines et délicates, tracées par les Mexicains, avaient été exécutées avec des instruments en pierre. Dans son remarquable ouvrage, Études sur V Antiquité historique, d'après les sources égijpfiennes et les monuments réputés préhistoriques, M. Ghabas (p. 328 et suiv.) constate que l'emploi d'armes et d'instruments de pierre apparaît à toutes les époques de l'histoire... « L'Egypte historique n'a pas fait seulement usage du silex sous la forme d'instruments perfectionnés; elle nous livre épars, au voisinage des villes, des excavations pratiquées dans les rochers, des nécropoles, etc. ; autour et dans l'intérieur des coffres funéraires, tous les genres de silex, éclatés, travaillés ou non, qui se rencontrent en France ou ailleurs, dans des stations dites de l'âge de pierre, hachettes, couteaux, perçoirs, percuteurs, grattoirs, flèches, etc. » Ces instruments, comme l'a constaté M. Mariette, sont encore plus abondants à l'époque des Lagides et des Romains, au moins en ce qui concerne les tombeaux, qu'aux anciennes époques; seulement le travail des silex est de moins en moins soigné. « Ce sont les instruments les plus parfaits qui sont les plus anciens, dit-il, tandis que les explorateurs des stations de l'âge de pierre acceptent généralement la grossièreté du travail comme un caractère d'antiquité . » Il résulte d'observations faites au Sinaï que le silex a été employé pour pratiquer d'immenses excavations d'oii l'on extrayait des turquoises. « Il est hors de doute, dit lord John Keast dans son livre {The Peninsula of Sinaï. The leisure hour 1870, p. 423 et suiv.), que ces mines ont été creusées dans le roc av^c des ciseaux de silex exclusivement. Nous avons découvert dans le

sol delà salle extérieure les instruments qui avaient servi aies creuser... Je considère comme exirèinement remanjuable qu'un peuple si expert dans Fart de la fonte du cuivre ait exploité le minerai avec des outils en silex. On frappait avec des maillets en bois sur les ciseaux de silex pour détacher les turquoises, et avec des marteaux de pierre on rompait et broyait la roche enlevée. Les ciseaux sont des silex éclatés à plusieurs tailles longitudinales, se terminant tous par une pointe médiocrement aiguë. Ces sortes d'outils taillent facilement les pierres peu résistantes, telles que le calcaire, le grès, etc. On peut même par ce moyen entamer le granit. Dans les maisons des mineurs on a découvert des flèches en silex en forme de feuilles, d'un travail parfait, des pointes de lances, un grand nombre d'éclats et de ciseaux, le tout en silex, des marteaux de pierre, etc. Si des inscriptions ne fournissaient pas d'indiscutables preuves que les établissements du Sinaï appartiennent à l'époque historique, combien ne serait-il pas facile de les attribuer à l'âge dit de la pierre? Des outils et des armes de pierre et de bois, des ornements grossiers, tels que des coquillages percés, pour demeures des pierres entassées sans mortier, pour alimentation des espèces disparues de la localité, pas un atome de métal. Rien ne manque au tableau! Heureusement il n'y a pas place pour les novateurs. L'époque la plus active de l'exploitation date de la douzième dynastie, au xvii^ siècle avant Jésus-Christ. Et ces stations ont été occupées par un peuple qui, depuis plus de 1 000 ans, connaissait tous les métaux et avait toutes les habitudes d'un luxe développé par la richesse.» M. Chabas ajoute: « Le mode primitif d'exploitation des mines du Sinaï était en usage dans les mines de cuivre de Campiglio en Toscane, ouvertes à l'époque étrusque; dans les mines de cuivre au pied des Asturies, etc., etc. ; il est encor^ en usage dans les mines de cuivre du lac Supérieur, exploitées

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. LES SILEX. 717

par les Indiens du Texas. » (Simonin, la Vie souterraine, p. 173 et suiv.)

Hors de TÉgypte, Hérodote dit que les archers européens enrôlés dans TarméedeXerxès, en l'an 470 avant Jésus-Christ, avaient de courtes flèches en pierre, que l'on retrouve encore dans les champs de Marathon. Tacite donne pour armes aux Germains des flèches en pierre et en os. On trouve en Normandie, dans la Seine-Inférieure, des hachettes, des couteaux de pierre, des pointes de flèches, certainement taillésparlesCeltes et les Gaulois, dans une période déjà historique pour d'autres peuples, peut-être préhistoriques pour la Normandie. Dans le camp de l'Hastédon, près de Namur, que l'on croit avoir été le camp des Atuatiques attaqué par César, on a trouvé, avec des médailles romaines de Vespasien, Domitien, Nerva, Marc- Aurèle, des poteries, de grandes quantités de silex de toutes espèces: nucléus, rognons, couteaux, pointes de flèches ou de lances, haches brutes et polies. Le marquis de Vibraye n'a pas craint d'affirmer que les ateliers de Pressigny-le-Grand appartiennent à l'époque des Celtes. M. l'abbé Cochet attribue aux Celtes et aux Gaulois la station des Marettes, près de Friouville, où l'on a rencontré un arsenal complet de flèches, de couteaux, de divers instruments de pierre. Dans l'ancienne exploitation des mines d'étain, à Ville-du-Pin, près Ploërmel, on trouve des haches en pierre avec des haches en bronze, des fragments de tuile, etc. Il en est de même à Pennesien (en breton Pen-Stain, pointe de l'étain), à l'embouchure de la Vilaine et delà Loire, sur le rivage même de l'Océan. Les Phéniciens allaient jusque-là chercher l'étain nécessaire à la fabrication du bronze ; et, rapprochement très-significatif, le nom breton servant à désigner l'étain se trouve plus ou moins reconnaissable dans toutes les langues, stain, stein, stannum.

Ennius parle de silex employés à tailler les voiles. Tite-

718 LES si'i.ENitErns dk i.\ foi.

Live, racontant les ritesqui précédèrent le combat des Iloraces, parle d'une victime IVapiiée par un couteau de silex. Hérodote laisse supposer que la pierre dElliiopie jouait un grand rôle dans Tembaumement sacré des Égyptiens.

Mais ce n'est pas tout; de même qu'ils sont préhistoriques et historiques, les silex taillés, polis ou non polis, sont des œuvres humaines modernes, ou même contemporaines. En même temps qu'on trouvait, dans les tombeaux des anciens habitants du Pérou, de nombreux outils en pierre, les voyageurs constataient que plusieurs des tribus sauvages de rAméri([ue et derAsie,lesEsquimaux, lesÂustraliens,les Polynésiens, les Lapons, les Tchoutches, les Patagons, s'en servent encore à présent. Ils préparent les pierres et les aiguisent en les frottant sur un grès; à force de temps et de patience, ils parviennent ainsi à leur donner la figure qui leur convient ; et ils s'en servent de la même façon que nous nousservons de nos instruments de fer. Nous avons déjà dit que ce fut une collection d'armes eu pierre, haches, coins, flèches, etc., du Canada et des îles Caraïbes qui, en 1723, mit M. Laurent de Jussieu sur la trace de Tinterprélalion des prétendues céraunites ou pierres de foudre, et à conjecturer que notre continent avait été habité par des sau-, vages. Sir Richard Owen a dit de son côté : « L'analogie des pointes de javelots de Caithness (Ecosse du Nord) avec celles de l'Amérique est telle, sous le rapport des matériaux employés, de la forme, de la grandeur, du mode suivi pour faire la pointe et la hampe, qu'il n'y a pas ou presque pas de différence. » (Buchner, U Homme selon la science, p. l!29.) Lorsque M. Mariette Bey voyait à Abydos les ouvriers de ses fouilles se faire raser et écorcher la tête avec des silex, lorsque les Arabes de Aournah lui montraient des lances de Bédouins encore armées de gros silex, il est arrivé à cette conclusion que l'âge de la pierre a régné sous les Pharaons,

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'iIOMME. LES SILEX. 7'J9

SOUS les Grecs et sous les Romains, qu'il a régné aussi sous les Arabes, et que dans une certaine mesure il règne encore en un grand nombre de lieux.

11 est donc bien vrai que les pierres taillées, polies ou non polies,. sont à la fois préhistoriques, historiques et contemporaines; qu'elles sont caractéristiques de tous les âges de l'humanité, et témoignent éloquemment, à leur manière, de l'unité de l'espèce humaine. Pour être contemporains, les Esquimaux n'en sont pas moins encore à l'âge de pierre. (Quatrefages, Revue des Deux-Mondes, vol. LXXXVII, p. 128.) Témoins de l'unité de l'espèce humaine, mais très-mauvais témoins de son antiquité, voilà ce que sont en réalité les silex.

Il est encore une autre qualité ou particularité des œuvres humaines, des restes humains en général et des silex en particufier, qu'il importe de signaler, parce qu'elle vicie ou amoindrit leur témoignage en faveur d'une antiquité fabuleuse. Elles sont souvent soit fausses en elles-mêmes, en ce sens qu'elles ont été fabriquées récemment, qu'elles sont l'objet d'un commerce frauduleux, soit fausses de position, en ce sens qu'elles ont été introduites dans des lieux ou dépôts de nature à leur faire attribuer une origine plus ou moins reculée. Vogt dit dans ses Vortesungen, t. IV, p. 43 : « Une fois que l'attention eût été éveillée sur la découverte de Denise, des imposteurs s'emparèrent de la chose pour en faire un objet de spéculation. Plusieurs personnes sont en possession de blocs dans lesquels, dit-on, les ossements ont été fixés tout simplement au moyen de plâtre. M. Bravart donnait avis à la Société géologique qu'on avait surpris un ouvrier habile, confectionnant un de ces blocs. » Une découverte n'est pas plutôt faite, que les collectionneurs d'antiquités accourent de toutes parts et font hausser les prix. Plus on trouve d'amateurs, plus le prix est

élevé, et plus grande est la tentation de contrefaire les ohjets trouvés pouren faire des sources de bénélices. Aussi les ouvriers n'hésitent pas aujourd'hui à fabri(iuer les objets mêmes qu'on cherche à découvrir. Ils inventent à plaisir des choses nouvelles et extraordinaires. En Suisse, lorsque les provisions d'objets trouvés dans les cités lacustres tirent à leur fin, les ouvriers les complètent au moyen de bois de cerf à l'état brut. M. Troyon, conservateur du musée de Lausanne, a acheté de bonne foi une collection de ces objets fabriqués. (Reusch, Bible de la Nature, p. 361.)

On a trouvé sur les ossements delà caverne ou grande grotte de Chaffaud des caractères sanscrits, mais renversés et empruntés à un alphabet qui ne commença à être en usage qu'au ix"^ siècle, avec des os ô'Elephas primigenius ; M. Mallet, qui les a montrés de bonne foi, a-t-il été mystifié, ou a-t-il voulu mystifier les autres? (MoRTiLLET,i]/afdnaMa;, t. I, p. 274.) Que de fois dans son journal M. Mortillet s'est écrié : « Les faussaires abondent! Gare à vous! Un fabricant d'objets antéhistoriques, bien connu, grand mystificateur, sème des faux un peu partout, surtout dans les meilleures localités du sudouest de la France. 11 est très-habile. » (Mortillet, t. V, p. 368.) Et ailleurs : « Vous savez mieux que moi combien la falsification et la fraude ont troubléla question des silex ouvrés. » (T. III, p. 409.) Les fraudes sont communes, très-communes. « M. Leguay a trouvé, parmi des pièces très-authentiques provenant de Levallois-Perret, une corne de rhinocéros, sillonnée de stries faites par un instrument en fer; une dent de mammifère marin striée de même; une côte deHalithérium du miocène de la Touraine. (T. IV, p. 403.) Dans son beau livre The Ancient Stone Implement, p. 575, M. John Evans, un des maîtres de la matière, dit : « Partout où la demande d'un article e.xcède l'approvisionnement, des imitations frauduleuses

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. LES SILEX. 721

sont fabriquées, et souvent avec tant de succès qu'elles passent dans les collections d'amateurs avides, mais inatlentifs. Cela n'a pas lieu aussi souvent en Angleterre qu'en France, cependant j'ai vu des falsifications de formes paléolithiques produites également et par le fameux Flinl Jack, et par de plus humbles praticiens du comté de Suffolk, Il est notoire que dans les environs de Saint-Acheul il y avait des ateliers de silex taillés. » — « De braves cantonniers, dit enfin M. Eugène Robert, dans une note sur le gisement de Précy-sur-Oise, qui avaient ramassé des pierres taillées (du type de Saint-Acheul, à la surface du sol), se sont avisés d'en faire de fausses, non par spéculation comme les terrassiers de Saint-Acheul, puisqu'ils ne voulaient

rien recevoir, mais pour m'ètre agréable A cette occasion

on me saura gré, peut-être, de prévenir que dans les collections de pierres travaillées, données au Muséum d'histoire naturelle (Galeries d'Anthropologie et de Géologie) par MM. Boucher de Perthes et Lartet, il y en a beaucoup de fausses. »

Constatons enfin de nouveau que partout ou presque partout où on les rencontre, dans les dépôts de graviers, dans les cavernes, dans les cités lacustres, dans les dolmens, dans les tombeaux, etc., les silex taillés se trouvent mêlés le plus souvent à des œuvres humaines plus récentes, historiques ou presque historiques, à des fragments de poterie ou à des vases entiers, à des instruments en bronze ou en fer, à des médailles, des monnaies, des corps ensevelis par crémation ou incinération, à des corps inhumés dans une position allongée ou contractée, certainement saxons ou romains.

Or, et ce raisonnement est tout à fait péremptoire, ce n'est pas l'objet antique qui peut vieillir l'objet récent, c'est l'objet récent qui rajeunit nécessairement, invinciblement, absolument, universellement l'objet prétendu antique et lui

fait perdre ainsi tout son prestige. 11 est donc démontré jusqu'à l'évidence que les silex taillés sont réellement historiques, puisqu'ils sont contemporains d'objets certainement historiques. Ce simple rap|)rochemeut, lait tout d'abord par M. de Luzençon, que nous avons cité plus haut, résout très-complètement la question de l'antiquité de l'homme.

MoNUMENTSEN PIERRE. Z)o/ï7?e7is.Blocsderochersplusou moins plats, posés horizontalement sur un certain nombre de pierres dressées qui lui servent de support. Le général Faidherbe, qui dit avoir étudié cinq ou six mille dolmens en Afrique et en Europe, affirme que ce sont des tombeaux, rien que des tombeaux, et qu'ils sont l'œuvre d'un seul et même peuple. Dans son opinion ce peuple se serait dirigé du nord au sud ; c'était une race blonde, assez grandeet dolichocéphale. Dans l'opinion, au contraire, de la majorité des archéologues du dernier Congrès de Bruxelles, août 1872, le peuple des Dolmens se serait dirigé du sud au nord. 11 a certainement été témoin de l'arrivée du bronze et de la fin de la vie sauvage proprement dite ; son antiquité n'est donc pas très-reculée.

Menhirs ou Pierres levées. Grosses et hautes pierres brutes, plantées en terre, quelquefois isolées, quelquefois rangées en ligne droite ou circulaire. On trouve sous elles ou à leur pied des pointes de flèche d'un délicieux travail, des ornements en roches diverses, en os, en ambre, en bronze, dont la forme est taillée sur des objets en pierre. Sous l'immense Menhir du camp Dolent, qui mesure plus de six mètres au-dessus du sol, on a trouvé une médaille d'Adrien.

Alignements. On entend par Alignements des séries parallèles, plus ou moins nombreuses, de Menhirs, des Monolithes ou pierres brutes dressées de l'époque mégaliilii({ue. A Carnac, en Basse-Bretagne, on voit deux alignements de 3 kilomètres

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'HOMME. -MONUMENTS EN PIERRE. 723

de longueur, orientés de Test à l'ouest. Près de là, à Médee, il y a douze rangées de Menhirs. M. l'abbé Collet a découvert à leur base des traces de charbon de bois, des éclats de silex, des tessons de poterie grossière, les mêmes objets que dans les Dolmens : les Alignements seraient donc des pierres tombales. Le mode de sépulture employé était l'incinération ; le cadavre était incinéré ailleurs, et les cendres déposées ensuite au pied du Menhir. Homère, dont le récit remonte au ix^ siècle avant notre ère, parle d'un monument semblable. M. l'abbé Collet ne craint pas d'affirmer que les Alignements de la Bretagne sont moins anciens et ne remontent pas au delà de l'époque gallo-romaine.

Cromlechs. Rangée circulaire de Menhirs plus petits, qui entourent un Menhir plus élevé ; association nombreuse de Menhirs et de Dolmens, comme les célèbres Stonehânge de la plaine de Salisbury.

Tèmène. Enceinte quadrangulaire formée d'un nombre de pierres illimité.

Lechaven. Enceinte analogue au Témène, mais circulaire.

Allées couvertes. Couloirs formés de Menhirs ou pierres levées, recouvertes de pierres plates.

Tumulus. Buttes artificielles de terre accumulée; on les appelle aussi fÀts de Géant. « Ami, dit un des héros d'Ossian, élève-moi un tombeau formé de quelques grosses pierres et d'un monceau de terre, afin que, quand le voyageur passera, il dise : Un géant est couché ici. » Le Tumulus prend le nom de Galgal quand il est formé de petites pierres ou galets. On l'appelle Barroio ou Bout-Barrw, quand il est de forme ronde ou ovale ; Large, quand il est ovale allongé, ou lorsqu'il a la forme d'une moitié d'œuf, coupé suivant sa longueur et posé à plat ; Malins, ({uand le tertre servait de tribunal pour rendre la justice. La Tomhelle est un tumulus de plus petites dimensions. On

724 LES SPLErSDEIJKS DE LA FOI.

trouve dans quelques Tumulus des loges, cavernes, ou chambres sépulcrales, auxquelles on arrive par des corridors formés de grosses pierres. Quelquefois les Tumulus ne renferment que des squelettes ou des cendres. Mais le plus souvent on y trouve des armes en pierre, en obsidienne, en macle, en serpentine, en bronze et en fej', des ossements de chien, de cheval, de cerf, des dents de sanglier, etc. Le héros d'Ossian dit encore : « Fingal, souviens-toi de placer cette épée dans mon étroite demeure que tu marqueras par une pierre gigantesque. »

Les Dolmens et les autres monuments analogues sont l'œuvre d'une population de mœurs plus primitives, habitant les bords des rivières et de la mer, la même qui, à une époque plus rapprochée de nous, éleva une partie des grands Alignements et des Tumulus de l'Ouest; et en même temps un peuple pasteur, vivant du produit de ses troupeaux, de la chasse et de la pêche. C'était enfin un peuple d'habiles potiers, qui en même temps excellaient à tailler les pierres, dont ils faisaient des armes, des ornements et des instruments dsuels. Il n'apprit que plus tard l'usage du fer et de l'or. (MoRTiLLET, Matériaux^ t. I, p. 375.)

Tandis que les monuments en pierre du Danemark sont de l'âge de pierre, ceux de la province de Constantine appartiennent à l'âge de fer. Les objets trouvés montrent qu'ils ne sont pas de beaucoup antérieurs à l'ère chrétienne, que quelques-uns même lui sont postérieurs. Ils semblent être le fait non d'une époque, mais d'une race rebelle à toute transformation, à toute absorption par des races supérieures.

Monuments cijclopéens. Blocs informes et objets entassés de manière à présenter l'aspect de murs : ils sont relativement plus récents et l'œuvre d'un peuple presque historique.

Il est fait mention dans la Bible du Tumulus ou Galgal de

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'homme. MONUMENTS EN PIERRE. 725

Josiié dans lequel on a trouvé des silex de pierre, des tombeaux d'Abraham et de beaucoup d'autres patriarches. En réalité, tous les monuments mégalithiques que nous venons de décrire ont leur origine et leur identique dans la Bible; ils affirment l'unité de souche et l'apparition récente de l'homme sur la terre ; ils sont une protestation éloquente contre le polygénisme d'une part, de l'autre contre la doctrine absurde de l'antiquité indéfinie.

Le premier Menhir fut certainement la pierre que Jacob mit d'abord sous sa tête pour dormir, pendant qu'il se rendait à Haran. « Cette pierre que j'ai dressée comme un monument, dit Jacob, s'appellera la maison de Dieu. » [Genèse, c. xxviii, V. 22.) Le premier TeiHre semble aussi remonter à Jacob. Lorsque Laban le rejoignit à la montagne de Galgal, pour réclamer Rachel, Jacob en signe d'alliance prit une pierre, et après l'avoir dressée en monument, il dit à ses frères : « Apportez des pierres, et en ayant ramassé plusieurs ensemble, ils en firent un lieu élevé et mangèrent dessus. » Il n'y a pas jusqu'aux Cromlechs, que Ton ne puisse reconnaître dans les douze monuments de pierre que Moïse dressa au pied du mont Sinaï, avant de monter à son sommet pour recevoir delà main de Dieu les Tables de la loi, ces douze monuments de pierre, au milieu desquels on avait érigé un autel, et qui portaient les noms des douze tribus d'Israël. [Exode, c. xxiv, V. 4.) Ne trouve-t-on pas enfin le principe de l'érection des Dolmens et de tous les monuments de pierre brute non taillée, dans ce passage de la Bible: « Le Seigneur dit encore à Moïse : Si vous me faites un autel en pierre, vous ne le ferez pas de pierre taillée. » [Exode, c. xx, v. 25.) Déjà le Seigneur avait dit à Israël : « Vous ne ferez pas d'images taillées, ni aucunes figures. » C'est encore ainsi qu'on trouve l'origine du culte de la pierre si universellement répandu dans ces

paroles de Jacob : « Cette pierre s'appellera la maison de Dieu. » Le culte de la pierre, dit Bastian, remonte à la plus haute antiquité, et il s'est conservé à travers les siècles, jusqu'à l'époque où nous vivons, chez certaines peuplades ; il n'a pas été pratiqué par un seul peuple, et il n'a pas été même particulier à une seule race; mais il a été extrêmement répandu, puisque ses vestiges existent sur toutes les plages de l'ancien et du nouveau monde. 11 n'a pas eu partout la même signifi • cation, ni la même importance, ni la même extension, ni les mêmes rites. Des pierres ont été élevées tantôt sur le tombeau des rois, des princes, des héros, tantôt en signe de quelque événement remarquable, tantôt en mémoire d'un fait historique, tantôt en l'honneur de quelque divinité. (Mortillet, Matériaux, t. IV.)

Comme les pierres taillées, les Dolmens, les Menhirs et les Alignements sont donc tout ensemble préhistoriques, historiques et môme contemporains. Dans le discours prononcé par lui à Norwich, en août 1867, comme Président de l'Association Britannique pour l'avancement des science?, M. le docteur Hooker dit avoir vu de ses veux, à 400 kilomètres à peine de la capitale des Indes, une tribu à demi sauvage, appelée Kahliens, qui construit habituellement des Dolmens, des Menhirs et des Cromlechs, presque aussi gigantesques dans leurs proportions, et très-semblables, dans leur aspect et leur construction, aux monuments mégalithiques de l'Europe. Et, coïncidence vraiment extraordinaire, qui est à elle seule une démonstration éclatante de l'unité de souche des races humaines et de la nature historique des œuvres humaines dont il est ici question, dans le Khasian la pierre s'appelle 3Ian ou Men, comme en Bretagne, la pierre debout Menhir, la pierre plate ou table de pierre Dolmen.

OEuvres d'art préhistoriques^ gravures, sculptures, des-

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. ŒUVRES d'ART. 727

sins. Le savant collectionneur suisse, M. Desor, affirme que, d'après ce qu'il connaît, il n'oserait pas rapporter une figuré quelconque à l'âge du bronze, et à plus forte raison à l'âge de la pierre polie! D'autres anthropologistes sont plus hardis : ils considèrent comme un fait que déjà, à l'âge du renne, il s'est rencontré des artistes s'essayant au dessin, à la gravure et à la sculpture. Ils sont, disent-ils, en mesure de former tout un musée avec les objets d'art trouvés dans les stations de l'âge de pierre. Mais n'est-il pas remarquable, dit M. Bourlot dans son Histoire de r homme préhistorique, p. 40, que ce musée soit composé presque exclusivement de pièces françaises, et que pour la France on ne signale de ces représentations que dans un très-petit nombre de départements : la Dordogne, la Charente, le Tarn-et-Garonne et l'Ariége? M. Bourlot énumère avec complaisance toutes les pièces de ce musée : représentations plus ou moins grossières, plus ou moins tîdèles de sujets très-difiérents : hommes, mammouth, grand ours, tigre des cavernes, aurochs, renne, cerf, oiseaux, poissons et reptiles, végétaux. Trois de ces œuvres surtout ont acquis une grande célébrité et nous les décrirons rapidement. La première a été trouvée par MM. de Ferry et Arcelin, à Solutré (Saône-et-Loire) : c'est la statuette en ivoire, à laquelle manque la tête, d'une espèce de Vénus impudique, très-indécente. La seconde, grande plaque d'ivoire de la station de la Madeleine (Dordogne), montre, gravé au trait, un mammouth en pleine course, avec les caractères propres à ce proboscidien : son front bombé, son petit œil, sa trompe, ses défenses recourbées extérieurement, sa crinière soulevée parle vent, son fouet ou sa queue velue. La troisième enfin est une lutte de rennes d'une vivacité extrême. Nous n'hésitons pas à dire que M. Desor est dans le vrai, et que ces trois dessins, comme au reste tous les autres, n'ont pas été

faits par des hommes contemporains du mammouth et du renne, etc. Dans le journal Nature du 10 avril, p. 43, M. V. Wood dit à propos de cette figure du mammouth : « Une semblable représentation d'après nature, dessinée comme elle est avec quelques traits hardis, ne discréditerait pas un artiste moderne. A côté d'elle, les figures que les sauvages actuels peuvent produire sont très-inférieures. Il faut donc que le parallélisme établi entre l'intelligence des races sauvages existantes et des races préhistoriques soit en défaut sur ce point important, ou qu'on se soit trompé sur la contemporanéité de ces os gravés et de l'homme paléolithique. On est forcé de révoquer en doute l'antiquité supposée des Troglodytes, aux mains desquels ces œuvres d'art sont attribuées. Elles sont relativement très-récentes. »

Nous l'avons déjà dit cent fois, la juxtaposition au sein des cavernes ou dans le sol n'accuse en aucune manière la contemporanéité ou la coexistence dans le temps. Ces œuvres d'art n'ont certainement pas été faites dans les cavernes mêmes ou dans les profondeurs du sol; elles ont été faites ailleurs ; elles sont à leur tour des objets de transport, et la date du transport, la date de l'intro duction au sein du gisement où on les a trouvés, est complètement inconnue. Jamais non plus on ne comprendra que l'homme du mammouth ou du renne, avec ses outils de pierre, ait pu fendre les plaques d'ivoire transformées par lui en planches et gravées.

Evidemment, dans toute autre question, et s'il ne s'agissait pas de combattre une vérité affirmée par la Révélation, on n'aurait même pas la pensée d'invoquer de si pitoyables arguments, de se contenter de preuves si hasardées; on écouterait la voix du bon sens ; on se dirait à priori que les œuvres d'art des cavernes ne peuvent pas se perdre dans la nuit des temps, qu'elles sont nécessairement modernes, bien plus mo-

TÉMOINS DE l'aMIQUITÉ DE l'HOMME. OEUVRES d'aRT. 729

dernes que les fragments de poterie grossière qui touchent déjà à l'époque historique, et l'on partirait de cette certitude acquise pour conclure à la formation récente des dépôts des cavernes, au mélange tout à fait accidentel et tardif des restes des animaux et des restes de l'homme ou de Tindustrie hu maine.

Tout récemment M. Bernardin, de Melle-lez-Gand , en comparant les différents objets gravés des cavernes avec les objets analogues que l'on voit encore exécutés de nos jours par diverses tribus sauvages, ou qui nous restent de certains peuples disparus, mais quasi historiques, a essayé la classification suivante qui peut avoir son utilité :

1° Entailles ou traits parallèles, servant probablement d'aide-mémoire : cette coutume existait, il n'y a pas longtemps, d'une extrémité du globe à l'autre; on la retrouve encore chez les Indiens de l'Amérique du Nord et les Maoris de la Nouvelle-Zélande.

2° Dessins d'animaux. Tous les voyageurs nous disent que les Samoyèdes actuels, ainsi que les Esquimaux et les Aynos, figurent souvent les images et l'histoire des animaux qu'ils chérissent, qu'ils vénèrent même, en raison des services incomparables qu'ils leur rendent, le renne, par exemple.

3" Hiéroglyphes. Chaque tribu indienne de l'Amérique du Nord a pour symbole un animal dont la figure forme une sorte de sceau, un totum que l'on appose aux traités d'alliance ou autres.

4" Simples ornements. Lignes droites ou courbes, zigzags, impressions de l'ongle, contours de divers objets, vases, etc.

730 LES SPLt.NUEUUS DE LA 101.

TERRAINS DANS LESQUELS ON RENCONTRE LES RESTES DE l'iIO.MME et de LINIJUSTUIE HUMAINE.

Définitions générales. — Dès les preniiers temps de Vétude (les dépôts qui composent l'écorce terrestre, on a reconnu que les uns renfermaient des débris organiques, tandis que les autres n'en renfermaient aucune trace. On a vu, en plusieurs lieux, les premiers reposer sur les seconds, et Ton a cru que c'était la règle générale ; on les a regardés comme ayant été faits par voie de cristallisation aqueuse ou ignée, avant l'apparition de tout être organisé, et on les a appelés /errain^ pr<mi7«/s;. les autres, par opposition, ont reçu le nom de terrains secondaires. Plus tard on s'aperçut qu'à leur jonction avec les terrains secondaires, les prétendus terrains primitifs ne finissaient pas brusquement, mais qu'ils alternaient avec des couches arénacées, avec des dépôts coquilliers, de manière à constituer à la fois et la fin d'un certain ordre de choses et le commencement d'un autre, et l'on donna à ces formations intermédiaires le nom de terrains de transition. Plus tard, remarquant qu'à la fin de la série secondaire il se trouvait des dépôts où les êtres organiques rappelaient beaucoup plus les êtres actuels que les débris des dépôts précédents, on leur àoimsile nom ÔA terrains tertiaires. On a de même imaginé une division de terrains quaternaires pour des sédiments plus modernes dans lesquels on trouve des traces de Findustrie humaine. Mais il importe de remarquer que ces divisions n'ont rien de bien tranché et de bien fixe, qu'on ne sait pas en réalité où commence le terrain de transition et où il finit pour faire place au terrain secondaire; que si l'on s'accorde généralement à faire commencer les terrains tertiaires après la craie, nul ne sait précisément où commencent les terrains qua-

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ternaires. Ces divisions, même les plus générales, sont plutôt nominales que réelles. On rencontre à la surface du^lobe des dépôts cristallins qui, bien loin d'être primitifs, sont au contraire apparus après beaucoup de dépôts secondaires ou même tertiaires ; ce n'est plus sur un point, mais à tous les étages que les terrains primitifs et les terrains secondaires se trouvent mêlés ; de sorte même que la dénomination de terrains primitifs n'emporte plus avec elle aucune indication d'âge relatif. (Beudant et presque tous les géologues.)

Les terrains primitifs dits aussi azoïques, parce qu'ils ne présentent aucune trace de vie, et qu'ils semblent s'être déposés à une époque où la vie n'existait pas encore à la surface de la terre, comprennent trois étages ou séries de roches granitoïdes, l'étage des gneiss., l'étage des micaschistes, l'étage des talcschistes.

Les terrains de transition embrassent les terrains palézoï- ^wes avec les trois étages cambrien, silurien et devonien; les terrains carbonifères avec deux étages, calcaire carbonifère et houiller ; le terrain perméen avec deux étages, psephite et zechstein.

Les terrains secondaires comprennent : les terrains de trias avec ses trois étages, des grès bigarrés, des muschelkalk et des argiles brisées ; le terrain jurassique avec ses quatre étages, du lias, de Voolithe inférieure, oxfordien, corallien, de Voolithe supérieure; le terrain crétacé avec ses cinq étages, néocomien, gault, glaucomien, craie marneuse, craie supérieure.

Les terrains tertiaires forment trois étages, l®'' étage, éocène inférieur (sables blancs, marnes lacustres, sables marins inférieurs, argiles et lignites, sables marins supérieurs); éocène supérieur (calcaires grossiers, sables moyens, calcaires nummulithiques, calcaires lacustres, moyens gypses et marnes gypseuses). 2*^ étage, miocène inférieur (marnes marines, calcaire de

Brie, sables de Fontainebleau, calcaires de Beauce et argiles à meulières) ; miocène supérieur (molasses marines, faluns de la Touraine, de la Gironde, des Landes et de Vienne). 3^ étage, pliocène (craie d'Angleterre et de Belgique, marnes subalpennines).

Les terrains quaternaires comprennent des dépôts de transport dont la stratification, souvent très-désordonnée, accuse une ère d'inondations formidables ; des alluvions anciennes, lehm ou loes ; les cavernes à ossements, les brèches osseuses, les dépôts erratiques, les limons des pampas, etc.

Les terrains modernes comprennent tous les dépôts qui se sont formés depuis les grandes inondations de la période quaternaire et se poursuivent actuellement : alluvions marines, alluvions d'eau douce, éboulis, bancs de sable, bancs de limon, amas de galets, conglomérats, tufs et travertins, stalactites et stalagmites ; concrétions calcaires, siliceuses, gypseuses, ferrugineuses, etc.; efflorescences salines, îles et récifs madréporiques, guanos, tourbe des marais, humus ou terreau végétal, déjections volcaniques récentes.

Des terrains géologiques dans leurs rapports avec l'existence et l'antiquité de l'homme.

Terrains primitifs. Tous les géologues sont d'accord à les proclamer azoïques, à reconnaître qu'on ne retrouve dans leur profondeur aucune trace de vie; tous admettent, par conséquent, que, lorsqu'ils se sont formés, la vie n'existait pas encore sur le globe terrestre. Ces terrains sont donc, à leur manière, une preuve palpable de la vérité de la cosmogonie de Moïse, un témoignage éclatant de la création.

Terrains secondaires. Aucun géologue n'a encoreeu la pensée

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d'y chercher des traces de l'existence des êtres supérieurs. Ils renferment d'innombrables indices de vie, mais de vie inférieure, végétale et animale, parfaitement en harmonie avec les créations des premiers jours de la Genèse; ils viennent donc à leur tour confirmer la vérité de la cosmogonie mosaïque.

Terrains tertiaires. L'immense majorité des géologues renonce sans peine à constater l'existence de l'homme tertiaire. Les plus hardisd'entre eux conviennent que rêver l'homme tertiaire, ce serait rêver pour la race humaine une antiquité telle que l'imagination la plus ardente, en y pensant sérieusement, serait frappée de stupeur. Le premier, et presque seul jusqu'ici, un prêtre catholique, M. l'abbé Bourgeois, directeur du collège de Pontlevoy, n'a pas hésité à affirmer devant l'Académie des sciences l'existence de l'homme tertiaire attestée par des spécimens de son industrie, à développer et à maintenir envers et contre tous, au sein des congrès archéologiques et ailleurs, la valeur des preuves qu'il apportait à l'appui de sa découverte. Il est vrai cependant de dire qu'elle. a été accueillie non-seulement avec un étonnement profond, mais avec une incrédulité universelle, quelquefois avec une répugnance invincible, même par quelques-uns des partisans les plus acharnés de la haute antiquité de l'homme. M. Hébert, professeur de géologie à la Faculté des sciences, alla jusqu'à dire bien haut, dès le début, que des communications, de l'ordre de celles de M. l'abbé Bourgeois étaient de nature à déconsidérer la science ; et M. Bourlot, qui ne saurait être suspect, dans son Histoire de F homme préhistorique antédiluvien et postdiluvien {Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Colmar, X^ année, 1859, p. 17), résumait ainsi le débat: « Après un examen minutieux et des discussions sérieuses, les savants qui font autorité en ces manières n'ont pas vu qu'il y eût dans ces preuves les éléments

734 LES spI.E^nEURS de la foi.

suffisants pour entraîner la conviction ; et la science, quant h présent, se refuse h patronner la conséquence.» Nous pourrions nous dispenser d'entrer dans plus de détails, d'autant plus que, dans la pensée de M. l'abbé Bourgeois, Tliomme de Thenay (voyez plus haut, p. 495) ne serait pas l'homme actuel, l'homme descendant d'Adam, le seul dont il soit question ici Mais puisque notre confrère est revenu à la charge, avec une conviction et une ardeur toutes nouvelles, au congrès archéologique de Bruxelles, en août 1872, que la question a été solennellement étudiée, discutée, résolue, autant qu'elle pouvait l'être, en ce sens que le congrès, à la presque unanimité de ses membres, déclare ne pas admettre l'homme tertiaire et réserve toutes ses sympathies pour l'homme quaternaire, nous nous faisons un devoir de prouver jusqu'à l'évidence, d'après M. l'abbé Bourgeois lui-même, que ses arguments sont entièrement sans valeur. Il a exposé sa découverte dans une petite brochure intitulée : L'HOM.ME TERTIAIRE , éttdes

SUR DES SILEX TRAVAILLÉS, PAR M. l'aBBÉ BoURGEOIS, iu-S",

8 pages. {Extrait des comptes rendus des congrès d^ anthropologie et d'archéologie préhistorique. Session de Paris. 1867. /. Claye.) Elle a été faite dans la commune de Thenay, près Pontlevoy. Voici, à partir de la surface, l'ordre des couches successivement traversées : 1° alluvion quaternaire des plateaux avec silex du type de Saint-Âcheul ; 2° faluns de Touraine avec coquilles et débris de silex taillés; 3° sables fluviatiles de l'Orléanais, silex taillés ; 4° calcaire de Beauce compacte à mammifères, sans silex taillé ; 5° calcaire de Beauce à l'état de marne, sans silex; 6° marne argileuse avec ossements de rhinocéros, silex taillés très-rares ; 7° marne avec nodules de calcaire, silex taillés ; 8° argile , principal gisement des silex taillés; 9'^ mélange de marne lacnstreet d'argile, quelques silex taillés; 10'^ argile à silex, sans silex taillé. Voilà le ter-

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rain où M. l'abbé Bourgeois a trouvé ces preuves d'un ordre plus élevé que sir Charles Lyell attendait pour admettre l'existence de l'homme tertiaire. Ces preuves n'auront de valeur qu'autant qu'il sera invinciblement démontré : 1° que ce terrain est vraiment un terrain tertiaire; 2° que ce terrain tertiaire n'a pas été remanié ; 3° que le dépôt des silex est contemporain du dépôt du terrain, et qu'ils n'y ont pas été introduits postérieurement ; 4° enfin que ces silex sont véritablement des œuvres humaines; or ces quatre preuves, ou du moins trois d'entre elles, font défaut ou n'ont pas le caractère de certitude qu'on est en droit d'exiger.

iP Le terrain de Thenay est-il vraiment tertiaire ? Beaucoup de géologues, même parmi ceux qui l'ont visité et qui, comme M. de Vibraye, le connaissent le mieux, réservent leur jugement. Il renferme évidemment les éléments d'un terrain tertiaire, marnes lacustres, faluns, calcaire de Beauce, argiles et argiles marneuses ; mais l'ordre de ces éléments est évidemment en partie renversé, et ce n'est pas là certainement un terrain tertiaire normal. Tout, au, contraire, semble indiquer que ces terrains s'étaient déposés ailleurs régulièrement et qu'à Thenay ce ne sont plus que des terrains de transport. Pour cette raison, M. d'Archiacles reportait au terrain quaternaire inférieur.

2° Le terrain de Thenay a-t-il été remanié? Certainement, incontestablement, de l'aveu solennel de M. l'abbé Bourgeois; il dit positivement delà seconde couche {loc. cïf.,p. 2) : «Les débris de mammifères proviennent pour la plupart des sables de l'Orléanais, ils ne sont là qu'en vertu d'un remaniement. » Et ce remaniement il l'explique ainsi dans une note communiquée à l'Académie, le 4 mars 1867 {Comptes rendus, t. LXIV, p. 431) : « La mer de faluns a envahi, dans le département de Loir-et-Cher, sur la rive gauche de la Loire, les

graviers ossifiiresderOrléaiiais et les a remaniés jusqu'au fond.» Voilà comment les terrains de Thenay sont des terrains de transport et ne prouvent plus rien. 31. l'abbé Bourgeois dit encore, p. 4, des silex de la dernière couche : « Ils ne sont plus dans leur position originelle, puisqu'ils appartiennent à la craie; ils ont été transportés là par une cause quelconque; pour un grand nombre on peut invoquer l'action de l'eau. >> 3° Le dépôt des silex est-il contemporain du dépôt des terrains? Evidemment non, à moins que, comme le terrain luimême, ilsnesoient venus là par transport. M. l'abbé Bourgeois dit, p. 5 : « Les silex taillés des falaises sont, en général, plus roulés et paraissent venir par voie de remaniement des dépôts antérieurs. En outre, plusieurs de ces silex portent les traces de l'action du feu, ils sont fendillés et craquetés. » Or, cette action du feu n'a pas pu s'exercer sur place, et ce feu ne peut pas avoir été allumé là par l'homme, comme M. l'abbé Bourgeois semble le croire; puisqu'on ne trouve autour des silex aucune trace de charbon ou de cendres, donc les silex de Thenay ont existé et ont subi ailleurs l'action du feu, donc ils sont postérieurs au dépôt tertiaire. Mais voici un argument plus concluant encore et sans réplique : « J'ai, dit M. l'abbé Bourgeois, p. 3, comparé minutieusement ces instruments tertiaires avec ceux que j'ai recueillis en si grand nombre à la surface du sol dans la même contrée, et je n'ai pas tardé à remarquer la complète identité des types fondamentaux. Comme partout ailleurs et comme à toutes les époques subséquentes, ce sont des outils pour couper, percer, racler ou frapper.» Cerapprochementinattendu ne laisse aucune place à l'incertitude. Nous l'avons déjà dit : les silex de la i-urface du sol doivent l'emporter dans la signification chronologique, parce qu'il est naturel à un silex de pénétrer dans la profondeur du sol, tandis qu'il ne peut en sortir que par une action étrangère, contraire à sa nature. L'homme du silex pro-

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fond doit être contemporain de Thomme du silex suj3erficiel, quand le silex de la surface est identique au silex du fond. Tout récemment M. Cotteau, pour affirmer l'existance de Thomme au commencement de l'époque quartenaire, invoquait des silex trouvés par un certain M. Salmon dans le diluvium gris du terrain quaternaire inférieur. Mais en regardant de plus près ces silex, M. l'abbé Bourgeois les vit couverts de traces ferrugineuses, produites sans doute par des instruments aratoires ce qui prooive, ajoute-t-il, que les silex ont séjourné àla surface du sol, et que, s'ils ont été trouvés plus bas, c'est que les couches supérieures se sont éboulées et les auront précipités vers les couches inférieures. Pour les silex de Thenay, les traces ferrugineuses sont remplacées par les traces de feu, et le raisonnement de M. Bourgeois a toute sa valeur contre lui. Quand o lit attentivement la notice de M. l'abbé Bourgeois, et que l'on y constate la présence des contradictions que nous venons de relever, on se demande avec étonnement comment il a pu se faire illusion à lui-même, et tenir si longtemps en suspens le monde géologique et archéologique tout entier,

4" Entîn les silex de Thenay sont-ils vraiment des œuvres humaines? M. l'abbé Bourgeois n'en a jamais douté ;iira affirmé envers et contre tous. « Leur aspect général, dit-il {loc.cit.^ p. 3), dénote un travail grossier, néanmoins on y observe des retouches fines et faites avec habileté. » (Page 4.) « Je trouve là tous les signes auxquels on reconnaît l'action de l'homme, savoir : les retouches, les entailles symétriques, les entailles artificielles produites pour correspondre à une entaille naturelle, les traces d'usure, et surtout la reproduction multipliée de certaines formes. » Mais, dès les premiers jours, M. l'abbé Bourgeois rencontra parmi les hommes les plus compétents de nombreux incrédules. Lors du Congrès archéologique international de 1867, M. Hébert alla voir chez M, le marquis de Vibraye

avec M. le professeur Nilsson, de Copenhague, un des grands maîtres de la science, les silex présentés par M. l'abbé Bourgeois, choisis dans sa collection, sans doute comme les plus concluants; et après les avoir examinés attentivement, il crut pouvoir déclarer de la manière la plus formelle qu'ils ne présentaient rien qui fût Je nature à exiger la main de l'homme. M. Nilsson fut du même avis. M. Mortillet, si prévenu en faveur de l'homme tertiaire, avoue {Promenades au musée de Saint- Germain, p. 72, 75) « que beaucoup des silex de Thenay n'offrent aucun caractère archéologique ou anthropologique; mais il affirme que d'autres, au contraire, portent d'une manière incontestable les traces de l'intervention de l'homme.. . Les pièces les mieux caractérisées seraient celles taillées en grattoir... » Mais voilà qu'il ajoute tout à coup, p. 77 : « Leur

MODE DE TAILLE EST TOUT DIFFÉRENT. JuSQU'a PRÉSENT NOUS NE

connaissions que des éclats obtenus par percussion, ceux de Thenay proviennent du craquelage ou étonnement au feu. C'est là une distinction bien nette, bien caractérisée, qui dénote une époque préhistorique toute différente (mauvais argument inventé pour la défense d'une cause jugée d'avance, car tout le monde est tenté d'admettre que les peuplades sauvoges ont connu les armes en silex avant d'avoir inventé le feu), plus ancienne que la quaternaire, puisqu' à cette dernière époque la percussion était déjà généralement et exclusivement employée."» Les silex de Thenay proviendraient donc de l'éclatement par le feu. Quel feu? Ce ne peut être un feu ordinaire au charbon ou au bois, dont on ne trouvcaucune trace, et qui aurait dû être allumé ailleurs, ce qui ferait des silex des objets de transport. Ce serait donc le feu de la foudre? M. l'abbé Bourgeois a été bien forcé d'y penser, mais une objection l'arrête : « Je ne puis expli(jucr parla foudre un phénomène qui se présente avec les mômes caractères et les mêmes circonstances

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dans plusieurs localités séparées par une distance de 30 à 40 kilomètres. » Cette objection n'est peut-être pas très-sérieuse. On a déjà souvent émis l'idée qu'à cette époque primitive de la formation du monde l'électricité atmosphérique ou terrestre a pu jouer un rôle beaucoup plus considérable qu'après la constitution définitive de l'atmosphère et du sol. Hypothèse pour hypothèse, nous aimerions mieux invoquer la foudre que des habitations lacustres détruites par un incendie {loc. cit.^ p. 4), sans qu'on puisse y trouver la trace d'un combustible ou d'un corps brûlé quelconque. En tous cas, des silex éclatés par le feu ne sont pas des silex taillés et n'accusent pas invinciblement une main humaine.

Mais c'est assez, c'est trop raisonner, et nous sommes heureux de pouvoir invoquer enfin le témoignage ou le jugement d'une autorité acceptée par tous comme éminemment compétente. Inquiet de l'incrédulité qu'il avait vu se manifester si souvent, et par l'organe de savants qu'il n'était pas permis de récuser, M. l'abbé Bourgeois avait prié le Congrès international d'anthropologie, réuni à Bruxelles en août 1872, de charger une commission prise dans son sein d'examiner les silex recueillis par lui dans le terrain tertiaire de Thenay et de prononcer sur leur véritable nature. La commission se réunit le 27 août, sous la présidence de M, Capellini. M. l'abbé Bourgeois produisit trente-deux échantillons de diverses séries, donna tous les renseignements de nature à éclairer la question et se relira ; chacun des membres alors examina et jugea. Voici les jugements dans Tordre où ils ont été formulés :

M. Steenstrup ne peut admettre que les séries exposées fournissent des traces évidentes de la main de l'homme.

M, Wirchow partage cette opinion.

M. Neirynck est du même avis.

M. dlïomalius d'IIalloy recouiiaît l'œuvre de l'homme dans quelques-uns des silex.

M. de Quatiefages accepte les poinçons et les racloirs.

M. de Cartailhac les accepte également comme ayant été taillés de main d'homme.

M. Capellini admet la taille pour quelques couteaux et poinçons; mais il voudrait qu'une commission fût nommée, pour faire de nouvelles recherches et se prononcer ensuite comme on Ta fait pour Abbeville (!).

M. Fraas n'a pu remar({iier aucune trace de la main humaine sur les silex présentés.

M. Worsaœ en admet plusieurs comme travaillés parla main de l'homme.

M. Van Beneden déclare ne pouvoir se prononcer.

M. Desor n'admet pas le travail humain.

M. Engelhardt accepte l'origine humaine de plusieurs de ces séries et y reconnaît des grattoirs, des poinçons et des hachettes.

M. V. Schmidt en accepte un certain nombre comme fabriqués de main d'homme.

M. de Vibraye croit que la question géologique mérite d'être étudiée avec plus de détail, en vue de la question des eaux thermales et des phénomènes de métamorphisme en général. Il accepte avec réserve le travail humain de quelques spécimens.

M. Franck accepte l'authenticité du gisement et l'origine humaine d'wn spécimen, le grattoir trouvé dans la coupe du gisement. {Congrès de Bruxelles, p. 93.)

Les juges ne sont donc pas unanimes, sept admettent le travail humain, cinq n'en voient aucune trace. Deux déclarent ne pouvoir se prononcer. Plusieurs réservent la question du gisement. La cause n'en est pas moins déliniiivement jugée.

TÉMOI^'S DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 741

car comment admettre que des silex aient été taillés par des mains intelligentes, quand des hommes aussi exercés et aussi autorisés que 3IM. Desor, Steenstrup, Wirchow, Neirynck et Fraas se prononcent sans hésiter pour la négative? Quand on voit M. de Vibraye, qui habite la contrée, qui a vu cent fois les lieux, qui s'est montré d'abord si partisan de M. l'abbé Bourgeois, douter du gisement et n'accepter le travail humain des silex qu'avec réserve, comment pourrait-on hésiter encore? Pour admettre un fait réellement improbable et impossible, l'existence de l'homme tertiaire, il fallait des preuves irrécusables, des oeuvres certainement humaines; or les preuves et les œuvres font désormais défaut.

En résumé, dans ma conviction profonde et d'après l'aveu de M. l'abbé Bourgeois lui-même, l°le gisement de Thenay n'est pas un terrain tertiaire, ou du moins serait un terrain tertiaire remanié ou transporté; 2° le dépôt des silex n'est pas contemporain du dépôt des terrains; ils sont venus delà surface dans la profondeur du sol ; 3° ces silex ne sont pas le produit d'un travail, mais bien de causes accidentelles, de la nature de celles que nous avons énumérées, et l'homme tertiaire reste encore à l'état de mythe.

Le Congrès de Bruxelles nous a rendu un seconds ervice non moins grand; il nous a débarrassés cà tout jamais d'un autre argument en faveur de l'homme tertiaire que l'on a fait longtemps valoir avec un certain succès. Un observateur très-exercé et très-consciencieux, M. Desnoyers, avait trouvé à Saint- Prest, aux environs de Chartres, dans des terrains véritablement géologiques, sur des osà^Elephas meridionalis, des traces nombreuses de stries, de rayures, qui semblaient ne pouvoir être attribuées qu'à la main d'un être intelligent ; il crut pouvoir en conclure, avec une grande probabilité, que l'homme

a vécu sur le sol de la France avec ce grand mammifère, et qu'il a été en lutte avec lui à l'époque tertiaire. (Comp/es rendus de r Académie des sciences, t. XLVI, p. 83, 26 mai 1863.) Ce fait, évidemment, n'avait pas la portée que M. Desnoyers lui attribuail.il ajoutait, en effet : On trouvera peut-être une explication de ces incisions plus satisfaisante que Tintervenlion d'une main humaine, dont aucune autre preuve. M, Desnoyers en convenait, ne révélait l'existence à cette époque si éloignée. En effet, sir Charles Lyell crut reconnaître que les incisions étaient postérieures à l'enfouissement des fossiles ; et M.Eugène Robert, d'accord en cela avec M. Bayle, conservateur des collections paléontologiques de l'Ecole des Mines, émit l'opinion que les incisions ont pu être faites soit par des grains de sable en mouvement dans une même direction parallèle, soit par l'outil extracteur de l'ouvrier, ou même que ces incisions pouvaient être tout simplement des ruptures ou des retraits des os, retraits naturellement expliqués par le mode de croissance des os, mis en évidence par les célèbres expériences de M. Flourens. De son côté sir John Lubbock, après les avoir examinés très-attentivement, affirma hautement qu'il ne se croyait pas autorisé à certifier que les stries n'avaient pas pu être faites autrement que par une main humaine. Plus tard, quand M. l'abbé Bourgeois et M. l'abbé Delaunay, son collaborateur et son ami, découvrirent sur un os d' Halitherium des faluns (sables coquilliers) dePouancé, plus anciens encore que les sables de Saint-Prest, puisqu'ils renferment des ossements de Dinotherium, des entailles qui semblaient faites intentionnellement par des outils de pierre sur les os à l'état frais. Sir Charles Lyell eut immédiatement la pensée de les attribuer à la morsure des grands animaux marins. Il ne tarda pas même àconstater, sur des os qu'il avait donnés à ronger à des porcsépics, des entailles tout à fait semblables à celles des dépôts

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deSaint-Prestet de Pouancé, quoique produites incontestablement pardes dents d'animaux. On trouva d'ailleurs bientôt dans les folunsde Pouancé les ossements fossiles d'un animal vorace, de la famille des squales ou des castors, le Trogontheritim, dont les dents pouvaient très-bien avoir été la cause des incisions observées. Bref, presque tous les juges compétents furent d'accord à admettre avec sir Charles Lyell qu'on ne saurait raisonnablement s'étayer d'un fait aussi secondaire que celui d'incisions ou entailles trouvées sur un os pour affirmer un fait aussi capital que celui de l'existence de l'homme dans les temps géologiques, et que force était de suspendre tout jugement tant qu'on ne serait pas en possession de preuves d'un ordre plus élevé. Ces preuves d'un ordre plus élevé et plus concluantes, M. l'abbé Bourgeois crut les avoir trouvées dans les silex de Thenay, qui lui apparurent comme des œuvres humaines, comme des outils intelligents qui avaient pu servir aux incisions et aux entailles; mais voici qu'en même temps que ces outils lui échappent, un peu forcément, nous l'avouons, il renonce volontairement et par conviction aux incisions et aux entailles. Nous lisons, en effet, dans le procès-verbal de la séance du Congrès de Bruxelles du 24 août, publié par Vlndépendance belge, qu'un des membres ayant dit : « Il a été établi que ces marques proviennent de la morsure d'un cétacé, le carcorodon, » M. l'abbé Bourgeois, quoique ce fût un argument de moins en faveur de l'homme tertiaire, se rallia à cet avis. Ajoutons, pour n'avoir pas à y revenir, que sir Charles Lyell s'était montré tout aussi incrédule relativement à des stries constatées sur un os de rhinocéros, du gisement célèbre du val d'Arno, comme aussi aux incisions et aux impressions signalées par MM. Bertrand et Laussedat sur une mâchoire inférieure de rhinocéros de la carrière de Billy (Allier). Cette mâchoire aurait été trouvée à 8 mètres au-dessous de la couche végétale.

dans un sable calcarifcre qui appartient certainement au tertiaire moyen ; mais extraite par un simple ouvrier, elle n'avait été montrée que fort tard, peut-être après avoir été détériorée ou entaillée, à des naturalistes exercés. En outre, de l'aveu de M. Mortillet lui-même, si prévenu, nous Tavons déjà dit, en faveur de l'homme tertiaire, ces entailles n'ont pu être produites par un outil de pierre quelconque et sont de simples entailiesgéologiques.Disonsencorequ'au Congres de Bruxelles, dans la séance du !27 août, un Portugais, M. Ribéro, a cru pouvoir invoquer en faveur de l'homme pliocène des silex tertiaires qu'il croyait taillés, et que M. l'abbé Bourgeois l'a arrêté tout court avec une franchise qui l'honore: «J'aurais intérêt à reconnaître des silex taillés dans les silex que M. Ribéro nous présente comme provenant des terrains tertiaires du Portugal; mais, après les avoir examinés, je dois à la vérité de déclarer que je ne considère pas un seul de ceux qui nous ont été mis sous les yeux, comme présentant des traces du travail humain (1). » [Congrès international de Bruxelles^ p. 99.)

La justice et le respect dû à un confrère vénéré nous font un devoir de déclarer que s'il s'est prononcé si fortement en faveur de l'homme tertiaire, M. l'abbé Bourgeois, dès le début, ne lui a jamais attribué une existence se perdant dans la nuit des temps. « Nous sommes, dit-il [loc. cit., p. 8^, en présence de l'inconnu, notre devoir est donc de recueillir consciencieusement les faits et de nous montrer sobres d'affirmations jusqu'à ce que la lumière se fasse. Nous devrons sans doute vieillir

(1) Le lendemain cependant, M. l'a'ibé Bourgeois fit cette nouvelle déclaration : « Il y avait un silex que je n'avais pas vu. M. Ribéro me l'a mis sous les yeux, et je dois reconnaître qu'il est impossible de nier, sur cet échantillon, le travail de l'homme. Toutefois, comme la couche dans laquelle il a été trouvé ne présentait pas d'éléments paléontologii]ues et stratigraphiques déterminés, je réserve la question de gisement comme l'a tait M. Franck. » {Ibidem.)

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l'homme européen, mais nous devrons PEUT-ÊTRE AUSSI RAJEU- NIR NOS FOSSILES (1). » En tout cas, si la race humaine tertiaire était une vérité, M. Fabbé Bourgeois n'hésiterait pas à admettre avec presque tous les géologues, au reste, que cette race humaine éteinte n'a rien de commun avec la race adamique venue la dernière, que rien n'oblige à voir dans Thomme de Thenay l'ancêtre ou le représentant de l'homme actuel.

Et qu'on ne croie pas qu'en défendant sa thèse notre confrère ait voulu flatter les géologues officiels ou de profession ; il savait qu'ils voyaient de mauvais œil l'homme tertiaire, qw venait battre en brèche des théories toutes faites, celle, par exemple, que les espèces d'animaux supérieures n'ont jamais

(1) Dans son livre : Les Origines de la Terre et de l'Homme ou VUexameron généslaque, Paris, Périsse frères, 1873, M. l'abbé Favre dEnvieu, professeur d'Ecrilure sainte à la Faculté de théologie de Paris, n'hésite pas à formuler cette proposition, p. 54, ligne 27. Prop. xx : « L'archéologie préhistoriciue et la paléontologie peuvent, sans se mettre en opposition avec la sainte Ecriture, découvrir dans les terrains tertiaires et dans la première partie de la période quaternaire, des traces préadamiles : en ne s'oc^upant pas des créations antérieures à l'avant-dernier déluge, la Révélation biblique nous laisse libres d'admettre l'homme du diluvium gris, l'homme pliocène et môme l'homme éocène ; d'un autre côté, toutefois, les géologues ne sont pas fondés à soutenir que les hommes qui auraient habité sur la terre à ces époques primitives doivent être comptés au nombre de nos aïeux. » Je ne crois pas que cette proposition soit vraie, je regarde cette concession comme fatale, mais je comprends qu'on veuille la faire, et elle sauvegarde la foi de M. l'abbé Bourgeois. Mais M. Fabbé Favre d'Envieu va beaucoup trop loin et se perd, quand il dit, page 4 de sa préface : «J'admets qu'on doit accorder à la terre et au genre humain la haute antiquité que lui attribuent des savants contemporains. Je reconnaîtrai, si l'on veut, que l'homme qui ^ assisté à quelques-uns des phénomènes géologiques de la période quaternaire, remonte à 2o0 0fl0ans. La science peut arriver à la démonstration géologique de cette théorie, je n'en serai nullement ému! ! ! » Les hommes quaternaires de la pierre taillée sont certainement les a'ieux médiats ou immédiats des hommes de la pierre polie, qui ont vécu à la surface du globe, sur les plateaux du Hainaul, par exemple à Siprennes, qui ont traversé les couches quaternaires et les sables tertiaires, pour atteindre la craie blanche sous-jacente, dans laquelle ils ont développé de grands lra\aux d'exploilalion de silex. {Congrès de Bruxelles, p. 284.)

appartenu qu'à une ou deux faunes successives. L'homme, en effet, en le supposant contemporain des silex de Thenay, aurait fait partie d'au moins cinq faunes : calcaire de la Beauce, falunsdeTouraine, terrain pliocène, diluvium, faune actuelle. C'est l'argument par lequel un géologue très-connu, M. Victor Raulin, combattait les conclusions de M. l'abbé Bourgeois. Oui, au premier abord, parce qu'ils supposaient l'existence de l'homme antédiluvien, les silex de Thenay, de même que la présence de restes humains dans le diluvium proprement dit, apparurent plus contraires à la science qu'à la Révélation. Et M. Daily, le plus incrédule des anthropologistes, a été jusqu'à dire dans son Éloge de M. Boucher de Perthes {Revue des cours scientifiques, 24 juin 18G9): « Il paraît qu'en Angleterre on vit dans les silex taillés une tendance au Papisme. » Le tort ou le faible de M. l'abbé Bourgeois est d'avoir oublié ce que M. Albert Gaudry et beaucoup d'autres géologues ont cependant démontré d'une manière certaine, que les ossements fossiles, et par conséquent les silex taillés, entraînables eux aussi parles eaux, n'appartiennent pas toujours au même âge géologique que le terrain où ils sont enfouis . Il a péché aussi par légèreté en ne s'apercevant pas que, d'après son propre récit, les terrains de Thenay ont été certainement remaniés, que les silex ne sont pas à leur place naturelle, et que s'ils n'étaient pas de purs accidents naturels, ils étaient le produit, non delà main de l'homme, mais du feu allumé sans l'homme.

Avant de donner le bon à tirer de ces feuilles, j'ai voulu avoir l'avis confidentiel d'un paléontologiste éminent, qui a joué un rôle important dans la question si grave de l'homme tertiaire. J'ai donc demandé à M. Desnoyers, dont le nom a souvent retenti à côté de celui de M. l'abbé Bourgeois, quelles étaient ses convictions dernières, ce qu'il pensait actuellement de r homme tertiaire de Thenay. Le si honorable directeur de

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'HOMME. TERRAINS. 747

la Bibliothèque du muséum d'histoire naturelle, membre de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, a répondu à mon appel de la manière la plus gracieuse ; il n'exprime pas seulement son opinion avec la plus entière franchise, il m'autorise, dans ces termes très-délicats, à la publier : « Je regret- « terais de désobliger M. l'abbé Bourgeois, pour lequel j'ai « beaucoup d'estime, et qui est si complètement convaincu de « la réalité de ses découvertes ; mais je conserve tant d'incer- « titudes à cet égard, que je ne craindrais point de voir publier « mon opinion telle que je viens de vous l'exprimer. »

« Il serait tellement extraordinaire que ce témoignage de l'existence de l'homme à une époque si reculée n'eût été conservé que sur un seul point des terrains tertiaires moyens, tandis qu'on a étudié ces dépôts dans un si grand nombre de localités, non-seulement de France, mais d'Europe, etc., que le doute me semble beaucoup plus sage et plus nécessaire qu'une affirmation, et surtout qu'une affirmation définitive. J'ai conservé des doutes sur le mode de cassure, plus encore que sur la réalité du gisement, que M. l'abbé Bourgeois déclare incontestable. On remarque des cassures analogues sur un très-grand nombre de silex, dont l'origine naturelle n'est pas douteuse. L'importance de cette découverte serait tellement considérable au point de vue chronologique, qu'il me semble sous ce rapport encore plus prudent de douter. En effet, la puissance des dépôts sédimenlaires postérieurs au terrain tertiaire de Thenay est tellement grande, les phénomènes géologiques qui ont modifié le relief du sol et les relations des mers et des continents, depuis la base des terrainstertiaires miocènes, tellement considé" râbles, que, devant ces conséquences, il faut d'autres arguments que des silex plus ou moins bien brisés sur les tranches. Aucun d'eux d'ailleurs ne présente les formes inconlcslables des innombrables silex quaternaires découverts depuis vingt ans. »

ïorminons cette discussion Irop Ionique, mais absolument nécessaire, en rappelant de nouveau les paroles solennelles prononcées par M. le docteur Evans devant l'Association Britannique pour Tavancement des sciences, réunie à Liverpool en sei)tembre 1870 : « Je dois avouer que les preuves de l'existeoce de l'homme dans l'époque miocène, ou même dans l'époque pliocène en France (elle n'a pas encore été affirmée ailleurs), se montrent à moi, après examen fait avec le plus grand soin et sur place, comme étant loin d'être convaincantes {venj for from convincing . » Ajouterons-nous qu'on matérialise l'iiomme, qu'on le ravale, qu'on oublie qu'il était le but de la formation de la terre et qu'il est le roi de la nature terrestre universelle, quand on n'admet pas à priori qu'il n'a dii apparaître que lorsque la grande œuvre de la création était terminée? Oui, aller chercher l'homme dans ce chaos de terrains en voie de formation, c'est de la déraison et aussi un blas- ]thème.

Ces pages étaient imprimées, lorsque j'ai lu dans le journal Nature d'abord, dans le Journal officiel ensuite, cette singulière annonce :

« Un Anglais, M. Franck Calvert, vient de faire près des Dardanelles une découverte qu'il considère comme la preuve de l'existence de l'homme sur la terre pendant la période miocène. Déjà M. Calvert avait trouvé des os et des coquillages dans les terrains en question. Enfin il a trouvé un fragment d'os appartenant probablement à un dinolhérium ou à un mastodonte. Sur la partie convexe de cet os est gravée l'image d'un quadrupède à cornes, dont le cou est arqué, le corps long, les jambes de devant droites et les pieds larges. On y trouve aussi la trace de sept ou huit aulres dessins, niais qui sont presque effacés. H a découvert dans le même slralum un éclat de silex taillé et plusieurs os brisés, comme pour en ex-

TÉMOINS DE l'antiquité DE L'uOMME. TERRAINS. 749

traire la moelle. Ces objets prouvent non-seulement que riiomme existait pendant la période miocène, mais aussi ({u'il avait déjà fait quelques progrès sous le rapport de Tart. M. Calvert affirme qu'il n'éprouve aucun doute sur l'âge géologique du terrain dans lequel il a fait ses découvertes. »

L'homme miocène, répétons-le, au calcul des géologues, c'est riiomme vivant il y a deux ou trois cent mille ans! Se peut-il qu'on affirme ainsi son existence certaine, une aussi grosse chose, sur de si faibles preuves? Qu'auraient dû dire M. Calvert et sir John Lubbock ? Qu'ils avaient rencontré, dans des terrains que tout leur fait croire miocènes, des restes d'industrie humaine, et de cette industrie humaine trèsavancée qu'on ose à peine attribuer aux derniers âges de la pierre polie et à l'homme quaternaire. Voilà le fait géologique ! La science et les savants n'ont le droit de rien dire de plus ! Les œuvres humaines séparées de l'ouvrier n'ont pas été faites au lieu où on les a trouvées ; elles y ont été apportées. Elles sont venues du dehors. Quand? comment? on n'en sait rien ! Et malgré toutes les apparences, elles peuvent être, elles doivent être relativement récentes. Il en sera de l'homme miocène des Dardanelles comme de l'homme pliocène de Thenay, repoussé par la majorité du Congrès de Bruxelles ; comme l'homme quaternaire de Moulin-Quignon, passé à l'état de mythe. Le vent, dans un certain monde, est au positivisme ! Or, qu'exige le positivisme? Que les faits soient énoncés tels qu'ils sont, sans qu'on altère en rien leur nature et leur portée. Une mâchoire humaine ou des silex taillés ont été trouvés dans des graviers qui semblaient non remaniés et appartenir aux premiers temps de l'époque quaternaire. Des silex grossiers ont été rencontrés dans les faluns de la Beauce, qui ont tous les caractères d'un terrain tertiaire ou pliocène. Des dessins sur plaque d'os, d'ivoire ou de schiste, sont apparus dans

un sol que Ton dirait miocène. Voilà les faits ; mais comme rien ne démontre invinciblement que ces œuvres d'industrie humaine ont été faites sur place, comme tout prouve au contraire qu'elles y ont été apportées, on ne peut rien en conclure de plus quant h. la date de l'existence de l'être intelligent qui les a fabriquées. Ah! si la science savait ainsi se maintenir dans les limites que la raison et la logique lui assignent, elle ne songerait pas même à s'insurger contre la foi, et elle ne recevrait pas tôt ou tard les plus cruels démentis!

Terrains quaternaires. Des définitions admises par le plus grand nombre des géologues, il résulte que les formations de l'époque quaternaire ne sont plus des couches régulièrement déposées au fond des mers et des lacs ; elles consistent en

DÉPÔTS de transport DONT LA STRATIFICATION EST SOUVENT TRÈS- DÉSORDONNÉE, ET QUI ACCUSENT UNE ÈRE d'iNONDATIONS FORMI- DABLES. Par conséquent, les restes d'animaux ou les débris d'industrie humaine rencontrés dans ces terrains n'y sont pas à leur place originelle et naturelle ; ils y ont été amenés par transport, entraînés le plus souvent par des eaux torrentielles; et, par conséquent, leur ordre d'antiquité d'existence est l'inverse de ce qu'il est au sein du terrain même. Les êtres ou objets plus récents que les eaux ont rencontrés les premiers à la surface du sol sont les plus profondément enfouis ; les êtres ou objets plus anciens que les eaux ont rencontrés et emportés plus tard sont, au contraire, plus près delà surface. Voilà comment, si le fait était vrai, dans les terrains quaternaires d'Abbeville, on aurait rencontré la trop célèbre mâchoire humaine à quelques mètres au-dessous des os de VElephas meridionalis. Cette réflexion bien simple, à laquelle on ne peut rien opposer, nous dispenserait au besoin de discuter les innombrables arguments en faveur de l'antiquité indéfinie du genre humain,

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 7S1

qui ont pour point de départ les fouilles faites dans les terrains quaternaires. Nos adversaires en nous les opposant peuvent être de bonne foi, mais de bonne foi seulement par distraction et par oubli, parce qu'ils ont perdu de vue la définition qu'ils ont donnée eux-mêmes des terrains quaternaires.

Rien de plus complexe, dans l'espace et dans le temps, que la série des phénomènes quaternaires. Un géologue éminent, M. Hébert, en a fait énumération à sa manière : 1° creusement par voie d'érosion de nos vallées actuelles ; 2° développement delà faune de YElephas meridionaUs sur le sol accidenté, alors couvert de forêts peuplées d'éléphants et de rhinocéros ; 3" formation par voie de courants aqueux du dépôt erratique inférieur de nos vallées, souvent appelé diluvium gris, sur une hauteur de 35 à 40 mètres ; 4° formation d'un dépôt caillouteux composé d'argile rouge et de gravier quartzeux reposant soit sur le diluvium gris, soit sur le loess, et que M. Hébert appelle diluvium rouge; 5° lavage du diluvium rouge par des eaux qui ont stratifié sa partie supérieure et l'ont mélangée avec e diluviuin gris ; 6° creusement postérieur de nos vallées dans des conditions nouvelles. {Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. LVI, p. 1004 et 1005.)

Comment, en présence d'une telle complexité et d'une telle succession qui aboutit presque aux temps historiques, M. Hamy a-t-il pu dire en plein Congrès de Bruxelles : Il n'y a pas bien longtemps que l'existence de l'homme quaternaire est ADMISE PAR TOUT LE MONDE ! CeTTE RÉVÉLATION RECULE l'humanité DANS LE TEMPS JUSQu'a DES MILLIERS DE

SIÈCLES. {Séance du 24 août.) Oserons-nous ajouter qu'il avait dit auparavant : L'homme quaternaire n'est plus qu'un JEUNE HOMME SANS CONSISTANCE!!! En préscuce de tant de légèreté et d'audace, pour ne pas dire de mauvaise foi, on est vraiment embarrassé, effrayé, désespéré. Comment et dans

quel ordre rélablir la vérité au sein de ce chaos? Un écrivain anglais, par un excès aussi de témérité, m'indique la voie à suivre, et me met parfaitement à l'aise. 11 n'a pas hésité à dire, dans la livraison du 20 lévrier 1873, du journal anglais Nature : Le point certain et qui a été invinciblement prouvé par M. Boucher de Perthes est que les plus anciens lits de l'époque quaternaire contenaient des vestiges de l'industrie humaine. Ainsi il serait certain que les terrains de Moulin- Quignon seraient les plus anciens lits de l'épociue quaternaire ; si donc je démontre que ces mêmes lits sont relativement très-récents, qu'ils ont été déposés quelques siècles au plus avant l'époque historique, ou même avant l'ère chrétienne, j'aurai fait justice des prétentions ou plutôt des rêves insensés des anthropologistes.

Et qu'on le remarque bien , ce que les géologues et les anthropologistes affirment, ce n'est pas, comme M. l'abbé Bourgeois, lapossibilité de l'existence d'une autre race humaine préadamique, mais bien l'existence de la race humaine adamique. Or, je le demande, que sont en comparaison des innombrables preuves de l'apparition relativement récente de l'homme sur la terre que nous avons accumulées jusqu'ici, en présence surtont des généalogies de Moïse et de saint Luc, et des traditions plus vivantes que jamais du peuple juif, les quelques débris humains ou d'industrie humaine, trouvés enfouis dans des terrains dont la formation est une grande inconnue, et qui en tout cas sont absolument dépourvus de toute donnée chronologique? Si la science moderne, en général, et la géologie, en particulier, n'avaient pas violemment rompu avec la logique et le bon sens, elles se garderaient bien d'affirmer l'inconnu ou l'incertain, pourlesopposerauconnuou au certain; elles consentiraient au contraire à partir du connu ou du certain, pour arriver à l'inconnu ou à l'incertain ; elles

TÉMOINS UE l'antiquité DE 1,'lIOMME. TERRAINS. 753

concluraient du fait incontestablcque la présence de Flioninie dans les Gaules remonte à peine à 1 oOO ans avant l'ère chrétienne, pour affirmer la formation récente des terrains quaternaires, ou du moins des dépôts de gravier des vallées de la Somme, de la Seine, de la Saône, etc., etc.

Mais discutons à fond les faits de Moulin-Quignon. Vers 1837, un archéologue d'Abbeville, M, Boucher de Perthes, commença h appeler Tattention des naturalistes sur des silex qui lui paraissaient taillés de main d'homme, et qui se trouvaient en nombre considérable dans un grand dépôt de gravier, sur divers points de la vallée de la Somme. Il pensa que la présence de ces silex, façonnés en forme de hache, prouvait l'existence de Thommc à l'époque où ce dépôt s'était formé. Les opinions de M. Boucher de Perthes trouvèrent peu de faveur auprès des savants et du public; il lui fallut plusieurs années pour bien établir que ces objets sont réellement des produits de l'industrie humaine. Pendant longtemps aussi, il exista beaucoup d'incertitude relativement au caractère du terrain qui renferme ces silex. Aujourd'hui les géologues s'accordent pour reconnaître, avec MM. Prestwich, Evans, Lyell, Desnoyers, Lartet, Gaudry, que les silex en forme de hache sont bien des œuvres humaines, que les couches où elles sont enfermées touchent aux terrains quaternaires ; et l'on attendait avec une sorte d'impatience mêlée d'inquiétude la mise au jour de quelques ossements, preuves directes de l'existence de l'homme à cette époque qu'on croyait si reculée.

Cette mise au jour eut lieu le 28 mars 1863. Ce jour-là, M. Boucher de Perthes découvrit dans une des -couches inférieures du terrain exploité comme carrière de cailloux à Moulin-Quignon, près d'Abbeville, la moitié d'une mâchoire humaine. Cette découverte, qui mit en émoi le monde savant tout entier, devint le point de départ d'une enquête sérieuse

7o4 LES si'LENni'iits i)i: i.v i-oi.

€l approfondie l'aite à Paris et sur les lieux, à laquelle prirent pari un très-grand nomI)re de savanls anglais et français, MM. Falconer, Preshvicli, Carpenter, Ruscli, de la Société royale de Londres; MM. de Quaircfagcs, Milne-Edwards, Desnoyers, de Vibraye. Larlet, de l'Institut de France ; MM. Gaudry, Delanoue, Garrigoii, Alphonse Milne-Edwards, Bert, docteur Vaillant, abbé Bourgeois, savanls français. M. Milne-Edwards reconnaît franchement dans son rapport, lu il rAcadémie des sciences dans la séance du 18 mai 1803, que MM. Falconer, Prestwich, Carpenler elBusch admirent longtemps comme certain qu'il y avait eu fraude au sujet de la mâchoire, aussi bien -que pour les haches de la couche inférieure du terrain de Moulin-Quignon ; que tous ces objets devaient être considérés comme très-récents et que, suivant toute probabilité, les ouvriers de la carrière, après les avoir enduits artificiellement d'une matière terreuse noire, les avaient enfouis dans une excavation de la carrière, où leur présence aurait été ensuite signalée h M. Boucher de Perthes comme une apparition inattendue. Cependant, après une élude attentive et des recherches faites sur le terrain, après avoir vu extraire sous leurs yeux une hache parfaitement semblable à celles précédemment tirées de la couche noire par M. Boucher de Perthes, et qu'ils avaient déclarées fausses, les savants anthropologistes anglais autorisèrent M. Milne-Edwards à faire en leur nom la déclaration suivante : « Ecartant toute idée de fraude, nous renonçons de la manière la plus franche à nos prév^entions antérieures ; il ne nous paraît plus y avoir aucune raiaon pour révoquer en doute l'authenticité de la trouvaille faite par M. Boucher de Perîhes, d'une mâchoire humaine dans la partie inférieure du grand dépôt de gravier, d'argile ou de cailloux de la carrière de Moulin-Quignon. » Constatons ici que M. Milne-Edwards évitait prudemment

TÉMOl'NS DE l'antiquité DE l'iIOMME. TERRAINS. 755

d'aborder la question de l'âge géologique du terrain dans lequel on trouvait tant de preuves de l'existence de l'homme. «A mon avis, disait-il, on ne saurait montrer trop de prudence dans les conjectures auxquelles on se livre, lorsque, par la pensée, on remonte dans la série des temps, et qu'on se demande quand ont pu avoir lieu les inondations qui semblent avoir fait périr les hommes, les éléphants, les rhinocéros et les autres animaux découverts dans le Diluvium. On doit croire que tous ces êtres existaient dans cette région du globe à une époque oii le continent européen n'avait pas encore sa configuration actuelle, mais il est 'peut-être 'permis de se demander si leur destruction a été antérieure aux temps historiques... » M. de Quatrefages, de son côté, en maintenant la contemporanéité des haches, de la mâchoire et des races éteintes, réservait entièrement la question géologique et déclarait n'avoir aucune qualité pour la traiter. Mais M. Elie de Beaumont, avec toute Fautorité qui s'attache à son nom, n'hésita pas à exprimer l'opinion que le terrain de transport de Moulin-Quignon n'appartient pas au diluvium proprement dit, qu'il doit être rapporté aux dépôts que lui M. de Beaumont a désignés du nom de dépôts meubles sur des pentes; a que cette spécification n'est pas une invention née de la discussion actuelle, puisqu'il a figuré et dessiné ainsi le terrain dont il s'agit, de concert avec M. Dufrenoy, sur la Carte géologique détaillée du nord de la France, à l'échelle d'un quatre-vingt-millième, qui a été exposée, en 1855, au Palais de l'Industrie. . . »

L'illustre géologue ajoutait: « Les dépôts meubles sur des pentes sont contemporains de l'alluvion tourbeuse, et, de même que la tourbe, ils peuvent contenir des produits de l'industrie humaine et des ossements humains. Mais, sortis du postdiluvium, ils peuvent contenir en même temps tout ce

756 LES Sl'LEISDEDUS DE LA FOI.

que contiennent les dépôts diluviens, notamment des dents et des ossements d'éléphant, d'hipj)opolame, etc., qui sont au nombre des matières que le transport et l'action des agents extérieurs détruisent le plus difficilement, n [Cujnptes rendus de l'Académie, t. LVI, p. 930.)

M. Elle de Beaumont ajoutait encore : «Je ne crois pas à la contemporanéité de l'espèce humaine et de YElephas priniigenius. Je continue à pai'lager, à cet égard, l'opinion de Cuvier. L'opiinion de Clviek est UiNE ckéatio.n de gk.me, elll: n'est pas détruite. » Quoi de plus net ?

L'auteur anglais que nous citions toutà l'heure, qui connaissait cette déclaration solennelle de M. Élie de Beaumont, et qui a osé tenir un si audacieux langage, était vraiment inexcusable, et d'autant plus qu'à la définition théorique et très-anticipée de M.ÉliedeBeaumontest venue s'ajouter, huit ans après, la détermination pratique, àposteriuri, si nous pouvons nous exprimer ainsi, d'un de ses compatriotes, M. Alfred Tylor. Il ne s'agit jdus d'hypothèses, mais bien d'une démonstration rigoureuse, appuyée de recherches approfondies exécutées sur les lieux, de coupes géologiques faites avec le plus grand soin et à grands frais. Le mémoire de M. ïylor a pour titre : Sur le Gravier d'Amiens; il a été inséré dans le journal de la Société géologique de Londres, livraison de mai 1867 ; ses conclusions comprennent non-seulement les terrains de Moulin-Quignon et d'Abbeville, mais aussi ceux d'Amiens et de Saint-Acheul que l'on croyait plus anciens. Un grand nombre de géologues, M. Prestwich, Lyell, Hébert, du fait extraordinaire que les graviers fossilifères de la Somme s'élèvent à 23 mètres au-dessus du niveau de la rivière, avaient cru pouvoir conclure que leur dépôt remontait à une époque séparée des temps historiques par un long intervalle, pendant lequel se serait accompli le creusement de la vallée sur une profondeur de 13 à

TÉMOOS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 7o7

17 mètres. M. Tylor, au contraire, est conduit, par l'évidence des faits, aux conclusions suivantes: « Le terrain crétacé de la Somme avait pris sa configuration actuelle antérieurement à tout dépôt de gravier, comme on le constate dans toutes les vallées où se montrent des dépôts quaternaires. Tout le gravier de la vallée d'Amiens est d'une seule formation parfaitement homogène dans ses caractères minéraux et organiques, de même âge à Abbeville et à Saint-Acheul, âge peu distant d'une époque voisine de la période historique. Les inondations qui ont produit ces graviers devaient atteindre une hauteur d'au moins 26 mètres. L'eau de la Somme, a l'époque de ces inondations, remplissait toute la vallée depuis la base jusqu'au sommet. Les dépôts de gravier et de loess atteignent souvent une hauteur de 35 mètres au-dessus du niveau actuel du fleuve. Ces inondations supposent et démontrent une periode pluviale, aussi manifestement que les blocs erratiques indiquent une période glaciaire. Cette période pluviale a dû précéder immédiatement l'origine véritable des temps historiques. »

M. Tylor ajouta môme : « Si nous devions juger de l'âge de ces couches par le fait que les agents atmosphériques ne les ont nullement altérées, et qu'elles n'ont été traversées par aucune rivière, nous les placerions presque dans la période historique ; les couches de loess d'Amiens sont tout à fait semblables à celles du Rhin et des autres rivières. »

Il est donc extrêmement probable que les graviers d'Amiens et d'Abbeville ne sont quaternaires que de nom, que la date de leur dé[)ôt ne se perd pas dans la nuit des temps et n'assigne pas aux débris des existences et des industries humaines qu'on a rencontrés dans leur sein une antiquité indéfinie.

Dans ses savantes éludes du bassin parisien aux âges anté-

758 LES SPI.ENDELUS DE LA EOI.

histoi'iqnes et quaternaires, M. Belgrand avait constaté de soa côte cette ère d'inondations et de grands cours d'eau ; la Seine, alors dans ses plus grands niveaux, en face du château de Vincennes, avait 6 kilomètres de largeur et 50 mètres peutêtre de hauteur.

Ce que M. Tylor et M. Belgrand ont fait pour la vallée de la Somme et la vallée de la Seine, M. le professeur Michel de Rossi la fait pour la vallée du Tibre, dans un mémoire imprimé, lu, le 12 août 1871, à l'Académie des Niiovi Lyncci, et qui a pour litre : Revue d'un opuscule de T architecte spirite Auhert, Rome et les inondations du Tibre, au double point de vue historique et géologique. Quoique ce mémoire ne soit encore qu'un premier essai, ses conclusions sont très-nettes et elles jettent un jçur inattendu sur la date réelle de Vèpoque quaternaire ; nous l'analysons ici très-rapidement, en renvoyant au texte original et à un résumé plus étendu, publié dans la livraison des i)/onf?cs du 5 juin 1873. Pour le Tibre, comme pour la Somme et la Seine, on constate que le dépôt de limon et les érosions se manifestent à 30 mètres audessus du niveau moyen actuel du lit du fleuve, et il en résulte clairement, indubitablement, que lés entailles faites dans les collines de Rome et le creusement de la vallée sont l'œuvre de l'énorme masse d'eau dont ce fleuve surabondait à l'époque appelée quaternaire par les géologues. La détermination de la distance aux temps historiques de cette grande période tellurique est un des problèmes les plus importants de la science moderne, d'autant plus qu'un grand nombre de géologues semblent vouloir la reléguer dans la nuit impénétrable des temps. M. de Rossi interroge en premier lieu l'orographie du bassin du Tibre. Le Tibre remplissait d'abord la vallée entière, s'élançant en ligne droite comme un immense, torrent ; sa puissance d'érosion était périodiquement augmentée par les crues.

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'iIOMME. TERRAINS. 7o9

aux saisons de la fonte des neiges ou des grandes pluies. C'est ainsi qu'il entailla profondément le sol, et donna aux collines du Campidoglio, de l'Aventino, du Palatino, leur forme quasi cylindrique qu'on ne saurait expliquer autrement. Plus tard, descendu de ce niveau si élevé, réduit à serpenter dans son lit, dans le lit qu'il avait creusé, il laissa dans les parties les moins déprimées de la vallée, les étangs et les lacs si célèbres de Velabri, le lac Curzio, les marais et les tourbières de Vada Terenie, qu'il entourait et envahissait dans chaque crue d'hiver. Les anciens historiens parlent, en effet, de la réunion des étangs au fleuve dans les grands débordements. Le Tibre n'était plus un torrent; au lieu de creuser et d'élargir son lit, il devait commencer l'œuvre du colmatage ou du remplissage et du dessèchement des marais ; or, ce remplissage n'était pas ou était à peine commencé à l'époque de la fondation de Rome, alors que tous les marais étaient encore navigables. Il n'y avait donc pas longtemps que le fleuve avait changé de nature, et le temps aussi n'était pas éloigné où il remplissait son lit quaternaire tout entier.

M. de Rossi interroge ensuite les noms anciens du Tibre dans la langue archaïque ou latine. 11 s'appela d'abord Albula pour deux raisons : la blancheur, la limpidité de ses eaux et sa provenance des montagnes blanches, c'est-à-dire couvertes ou presque toujours couvertes de neige. Le climat alors était beaucoup plus froid; les anciens historiens mentionnent, en effet, des chutes extraordinaires de neige, d'une épaisseur très-grande, qui couvraient le sol pendant quarante jours et plus : dans le cinquième siècle de la fondation de Rome, le Tibre fut pris deux fois par la glace. C'est évidemment la période glaciaire ramenée à être presque historique. Plus tard, quand vinrent les grandes eaux qui suivirent l'époque glaciaire, le Tibre s'appela Serra, la scie, sans

doute h cause de sa grande force érosive, et aussi ïiuinon, rongeur, incisif.

A cette époque ancienne, les grandes inondations comptaient parmi les pliénomènes extraordinaires, scrupuleusement enregistrées sous le nom de prodiges, par les Pontifes. Or, au temps de Rome républicaine, de l'année 505 h Tannée 531 de la fondation de Rome, on trouve treize grandes inondations ayant dépassé des niveaux de 20 mètres ; n'est-ce [»as là l'époque diluvienne, qui suivit immédiatement l'époque glaciaire, et l'explication du passage du Tibre à l'état de torrent immense, remplissant la vallée tout entière?

Le troisième argument de M, de Rossiest pris dans l'étude des embouchures successives du Tibre. Les géologues connaissent son embouchure quaternaire ; ils nous la montrent ayant pour limites, à droite, la colline de la Magliana, à gauche la colline du Dragoncello. D'un autre côté, un historien digne de foi, La Canina, a démontré que le lieu où Enée débarqua et fonda la Troie du Latium, est aussi la pointe la plus avancée du Dragoncello, c'est-à-dire la rive même de l'embouchure quaternaire du Tibre torrent et diluvien ; cette embouchure et la nature torrentielle du Tibre sont donc un fait quasi historique : on calcule que l'arrivée d'Enée remonte à treize siècles environ avant l'ère chrétienne.

En résumé, l'orographie du bassin de Rome, l'état de ses marais à l'époque de la fondation de la ville éternelle, les noms primitifs du Tibre ; la présence de son embouchure, alors qu'il était encore diluvien au lieu du débarquement d'Enée ; l'abondance de ses eaux et la fréquence de ses inondations, succédant h un climat beaucoup plus froid que le climat actuel, etc., conduisent invinciblement à cette conclusion, que la période quaternaire du Tibre, au moins dans sa dernière phase, est enfermée dans les temps historiques. Cette conclusion est au

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fond celle de M. Tylor; mais le géologue anglais était resté dans le vague, parce qu'il n'avait pas l'immense avantage de faire des reclierches dans une contrée où l'iiistoire écrite ou les traditions orales remontent h treize ou quatorze siècles avant l'ère chrétienne. En comparaison du bassin du Tibre, les bassins de la Somme et de la Seine sont absolument muets. M. deChambrun de Rosemont vient de publier sous ce litre : Etudes géologiques sur le Var et le Rhône, pendant les pèî'iodes tertiaire et quaternaire , leurs deltas, la dernière période pluviaire, le déluge. Nice, Caisson et Mignon, 1873, des recherches très-originales et très-consciencieuses qui l'ont conduit à des conclusions très-semblables à celles de M. Alfred Tylor. Vers la fin de la période quaternaire, le Var remplissait un lit immense de plusieurs kilomètres de largeur, de plus de sept mètres de profondeur. Le volume de ses eaux était plus de cent fois le volume actuel, et par conséquent l'abondan-ce des pluies était elle-même cent fois plus grande; on peut évaluer à 80 mètres la nappe d'eau tombée annuellement. Ces grandes pluies durèrent longtemps, et elles eurent un paroxysme qui fut court. La période des grandes pluies coïnciderait avec l'époque glaciaire ; le paroxysme des grandes eaux, l'inondation par excellence serait le dernier grand événement de l'histoire physique de notre globe ; dans la conviction de M. de Rosemont, ce serait le déluge mosaïque !!I

Revenons un instant aux silex de Moulin-Quignon et de Saint-Acheul, et voyons si, au lieu d'accuser eux aussi une antiquité démesurée, ils ne nous ramènent pas comme les terrains à une époque presque historique. Dans une note présentée à l'Académie des sciences, dans la séance du 26 mai (t. LIV, p. 4128). M. Scipion Gras dit : « Des silex travaillés, pareils à ceux que l'on prétend être diluviens, ont été trouvés dans une

762 LES sple.m)Ei;ks de l.v foi.

position telle qu'on est obligé de leur attribuer une origine moderne. M. Touillez, archéologueet ingénieur àMons, possède une collection de quatre cents haclies, qui pour la plupart sont brutes et ne dil'fèrcnt pas sensiblement de celles de Saint-Âclicul, et cependant elles ont été toutes recueillies à la surface dusol. Estil admissible que des produits aussi semblables aient été fabriqués les uns au commencement de la période quaternaire, les autres pendant la période actuelle ? » C'est l'argument que nous avousdéjàfaitvaloirplusd'unefoisetquiestabsolument décisif.

Quant à la mâchoire, son histoire est incomparablement plus curieuse et plus instructive. Aussitôt après que M. Élie de Beaumont eut ramené les terrains de Moulin -Quignon à n'être plus que des formations récentes, M. de Quatrefages {Comptes rendus, t. LVI, p. 936) fit entendre cette protestation : « Quelle que soit la doctrine géologique reconnue pour vraie, la mâchoire trouvée par M. de Perthes n'en a pas moins une très-grande importance au point de vue de l'anthropologie; ses caractères la distinguent des ossements de même nature ayant appartenu aux époques gallo-romaines ou celtiques ; la présence seule des haches avec lesquelles on l'a trouvée, lui assigne une plus haute antiquité. Dès à présent, on peut affirmer que la mâchoire de Moulin-Quignon appartient à l'une des plus anciennes, et probablement à la plus ancienne des •races qui ont habité le sol de l'Europe septentrionale. » 1 Mais, hélas ! huit jours après, un des plus érainents maîtres de l'anthropologie tirait d'une étude sérieuse et comparée de cette même mâchoire de Moulin-Quignon, les trois conclusions suivantes (Com/j/es ?-en(/i<s, t. LVI, p. 1001) : 1° La mâchoire de Moulin-Quignon appartenait à un individu brachycéphale, de petite taille, del'âge de pierre ; 2° on peut suivre la présence de cette même race humaine à travers divers âges successifs ; 3° elle

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a laissé des descendantsrcconnaissables parmi les vivants du nord de l'Europe, en suivant lalisière occidentaledenotre continent. Et vaincu par l'évidence des preuves de M. Pruner-Bey, M. de Quatrefages lui-même fut forcé de dire (/oc. cit., p. 1003) : « Nous avons procédé ensemble à un examen détaillé et rigoureux qui n'a servi qu'à faire ressortir davantage l'exactitude des appréciations de M. Pruner-Bey et la similitude vraiment surprenante de ces deux échantillons appartenant l'un à l'âge de pierre, l'autre à l'âge de fer. » Suivant M. Busch, la mâchoire deMoulin-Quignon serait une de celles trouvées dans une sépulture de Mesnières que l'on croyait celtique. A cette occasion, nous lisons dans le Précis cF anthropologie de M. Hamy,p. 218 : « Suivant M. Falconer et M. Evans, une mâchoire enlevée au « tombeau de Mesnières aurait très-bien pu être introduite « dans les fouilles par un ouvrier. M. Evans, qui, comme « M. Falconer, avait été induit en erreur par les silex taillés « extraits de la carrière et trouvés faux depuis, suggéra que « l'invention du squelette de Mesnières avait bien pu procu- « rer à quelque ouvrier d'Abbeville la fameuse mandibule qui « a ému le monde savant au printemps de 1865. » En résumé, la mâchoire de 3Ioulin-Quignon n'accuse en aucune manière une antiquité indéfinie; donc puisque, de l'aveu de M. de Quatrefages, son antiquité indéfinie ferait seule l'antiquité indéfinie des silex et des terrains, et puisque d'ailleurs l'antiquité des terrains de Moulin-Quignon, les plus anciens, disait-on, des terrains quaternaires, ne peut être que celle des silex et de la mâchoire déposés dans leur sein non remanié, il en résulte invinciblement que les terrains de Moulin-Qjignon ou môme les terrains quaternaires sont eux-mêmes relativement récents. Quel triomphe pour les doctrines que nous défendons, quelle splendeur pour la Révélation ! Allons plus loin encore. Après tant de fracas, per-

76 i LKS SPLE.NDEL'RS Uli LA TOI.

sonne aujourd'hui ne croit ;i la découverte tant célébrée de M. Boucher de Perthes, tout le monde est revenu à l'opinion primitive des quatre savants anglais Falconer, Prestwich, Carpenterct Ijusch,qui doivent vivement regretter de n'avoir pas persistédansleuroppositionsisageetsi fondée. La trop fameuse mâchoire de Moulin-Quignon ne serait plus aujourd'hui qu'un os arraché h un cimetière voisin, et enfoui à la base du dépôt de gravier, presque au contact de la craie, par de malins ouvriers !

M. le docteur Evans, dans son dernier ouvrage (/l?icî>n< stone implcments, 1872, p, 617), ne veut plus qu'on en parle. « En 1869, dit-il, dans VAthenxum du 4 juillet, j'ai prononcé sur elle mon reqiiiescat in pace. Il ne doit plus en être question. » 11 faut qu'à cet égard les preuves soient bien faites, que les doutes se soient changés en certitude absolue, puisque M. Joly, professeur de la Faculté des sciences de Toulouse, un des partisans rares et acharnés des générations spontanées, s'est laissé entraîner à dire dans un discours inaugural imprimé : « Je n'ignore pas que des malins chuchotent sur la célèbre mâchoire de Moulin-Quignon, et que, malgré l'arrêt rendu parla haute courdela science (^composée des savants les plus illustres.de la France et de l'Angleterre), proclamant hautement d'un accord unanime l'authenticité et la prodigieuse antiquité des ossements humains, tous ne se disent pas convaincus. J'avoue moi-même avoir conçu quelques doutes; je vous le dis tout bas. » M. Joly, qui n'est pas converti à nos sages doctrines, ajoutait, il est vrai : «Mais tant d'autres preuves irrécusables témoignent maintenant en fiiveurde la très-antique origine du genre humain, que je ferai bon marché, si l'on veut, du maxillaire inférieur de Moulin-Quignon. » J'ai lu attentivement l'énuméralion que le professeur, crédule à force d'incrédulité, fait de ces prétendues

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'iIOMME. TERRAINS. 765

preuves irréfutables, et j'en ai ri, tant elles sont vaines, tant il m'eût été facile d'en faire justice.

Ce n'est pas tout, ce n'est pas assez, il fallait que le triomphe de la vérité fût plus éclatant encore, et que la défaite de Terreur fût consommée par le ridicule.

M. Boucher dePerthes a pris assez au sérieux pour en communiquer les résultats à M. Falconer une séance de spiritisme dans laquelle, en présence de l'os célèbre de Moulin-Quignon, plusieurs savants évoquèrent et l'àme de l'individu qui avait animé la mâchoire, et l'àme du grand Cuvier. Le croirait-on? ces deux interrogatoires avec les réponses sont consignés dans les Antiquités celtiques et antédiluvieiines, t. III, p. 664 et suiv. L'existence de cet étrange procès-verbal nous a été révélée par une curieuse brochure anglaise: Flints, fancies and facts {Silex, fantaisies et faits), de M. Robinson, de Cambridge, extraite du London Quaterly Revieiu. Longmans, Green et C°, 1871. A peine M. de L. avec un grand sérieux avait demandé si l'esprit à qui avait appartenu la mâchoire pouvait et voulait venir, quecelui-ci répondit: «Me voici. — Quel est votre nom? — YOE. — Avez-vous été victime du grand cataclysme? — Oui!

— Etiez-vous le chef de la tribu? — Non! — Un sage? — Oui!

— Parliez-vous une langue? — Oui! — Depuis combien de temps votre race habitait-elle la contrée avant le cataclysme? — Depuis 2 000 ans! — Combien s'est-il écoulé d'années depuis Iqi-s -7 — A peu près 20 000 ans ! — Trouvera-t-on la moitié supérieure de votre mâchoire? — Oui ! — La trouvcia-t-on attachée au crâne ? — Non ! — Où la trouvera-t-on? — A quelques mètres de la première ! — Combien de mètres? — Une centaine! — Dans quelle direction ?— Au nord-est! — Où irouvera-t-on votre crâne ou d'autres crânes ? — En fouillant le sol au delà de la tranchée déjà ouverte. — A quelle dislance? — Environ trente mètres du lieu où ma mâchoire infé-

lieure a été trouvée. — Y a-l-il d'aiilrcs ossements fossiles humains à Moulin-Quignon ? — Oui ! — El à Amiens? — Trèspeu i — A quelle profondeur? — Huit mètres! — En existe-t-il près Paris? — Non : Paris à cette époque était encore sous l'eau ! — Etiez-vous plus grands ou plus petits que nous? — Notre taille était del mètre 60!!!— Le système cérébral était" il développé chez vous? — Non! — Etiez-vous plus intelligents ? — Non ! — Y avait-il des lions? — Non. Ni lions, ni tigres, mais seulement des éléphants ! — Sur quel point de Paris peut-on trouver des os d'animaux antédiluviens? — A Monlrouge! » Et le médium, qui avec un crayon suivait les traits d'une carte de Montrouge, se déclara arrêté au point de rencontre de deux routes, près de Monlrouge. — «Etiez-vous de race étrusque ou indienne? — Non, de race américaine! — Etiez-vous robustes? — Non! — Cannibales? — Oui! — Connaissiez-vous les métaux? — Non, nous n'avions que des silex grossiers non polis. »

Ce fut alors le tour de Cuvier ; il fut interrogé par M. le professeur Z. — «Vous êtes-vous trompé en disant que Fliomme est venu à une époque peu ancienne? — Oui! — Que faut-il faire pour arriver à connaître la race des hommes enfouis à Amiens et à Abbeville? — Il faut que vous soyez habile et heureux dans vos recherches! — Pouvez-vous, avec l'aide d'Yoé, nous faciliter ces recherches? — Vous savez qu'il ne nous est pas permis de guider l'homme dans ce qu'il fait. Nous pouvons quelquefois l'inspirer... Mais cela n'est pas toujours possible, l'homme doit chercher!...» M. Boucher de Perthes a le courage d'ajouter : « Les réponses claires et précises de Georges Cuvier étonnèrent tout cet auditoire de savants qui, comme un seul homme, lui votèrent des remercîments... Et la rapidité avec laquelle les médiums, quoique distraits, saisissaient ses communications alphabétiques ne

TÉMOINS DE l'aîNTIQUITÉ DE l'iIOMME. TEP.RÂ1>!S. 767

permettait pas de douter que le grand naturaliste guidait leur main. D'ailleurs plusieurs mots rappelaient réellement l'es écrits de l'illustre savant ! » Ainsi finit ce que nous somiiu's en droit d'appeler une comédie. La montagne en travail est accouchée d'une souris ! M. Bouclier de Pertlies était iiii tin bonhomme et peut-être un faux bonhomme : il riait sans doute sous cape du joli tour joué par lui au monde savant. Nous avons peine à croire que, dans la découverte de la mâchoire, il ait joué un rôle purement passif. Il nous dit lui-même avec une simplicité par trop raffinée {Antiquités celtiques, t. II, p. 4), que les prétendues œuvres d'art avaient d'abord été vues par lui, avant que ses yeux eussent appris à les discerner; mais qu'ensuite, après que sa vue eut été suffisamment cultivée, il les voyait tomber à ses pieds comme si elles naissaient sous le pic de l'ouvrier, h la grande joie de tous deux : de l'ouvrier qui recevait la pièce d'argent promise, de lui qui voyait ainsi grossir son trésor. C'était un fait notoire, enregistré par sir Charles Lyell luir.)'"'- . M avait été sur les Vieux {Antiquité de T homme, Appeiidice B;, que plusieurs de ses ouvriers étaient dans l'habitude de fabriquer des silex e! ' ''S enfouir dans le sol. Il est certain même qu'un jour, ci; 2, ils avaient enfoui dans le gravier deux squelettes déterrés dans le voisinage, et que, faisant semblant de les découvrir, ils avaient engagé M. Boucher de Perthes à venir les voir en place. La fraude avait même pris de telles proportions que M. W. Robinson, dans la brochure déjà citée, page 10, s'est pris à douter qu'un seul échantillon authentique d'ancienne industrie humaine ait été trouvé dans la vallée de la Somme. Un ingénieur et collecteur éminent, M. Wiihley, est allé encore plus loin {Popular Bevicw, 3 janvier 1869). Il n'hésiie pas à dire : « Une étude très-étendue des silex et de leurs positions géologiques, en Angleterre, de

768 LES SPLLMtULllS DE LA KOI.

Cornwall à Norfolk, en Belgique, en France, fournit la jjrciive suffisante pour me faireadopter l'opinion contraire à celle de sir Charles Lyell, Evans et Lubbock : les flints (silex) ne portent en eux aucune indication de dessin, ni aucune trace d'usage. » C'est assez, c'est trop ! Nous sommes presque honteux d'avoir imité Don Quichotte et d'avoir perdu tant de temps à combattre un moulin à vent.

Pour n'avoir plus à revenir aux graviers des vallées, enregistrons ici les conclusions auxquelles une exploration attentive du gisement des silex taillés de la vallée de la Saône a conduit un observateur exercé, M. Chabas, directeur du musée de Chalon-sur-Saône {Etudes sur l'Antiquité historique, p. SiOetsuiv.):

«Tous les objets qui tombent sur un terrain meuble, détrempé périodiquement, ont une tendance à pénétrer dans le sol qui les a reçus. L'accroissement des alluvions est en raison inverse de la fréquence des inondations. Tout calcul fondé sur les profondeurs comparatives des dépôts manque de base; la nature de ces éléments est telle, qu'elle ne se prête en aucune manière à rélimination de données moyennes. Tout ce qu'il est possible d'affirmer, c'est que la zone renfermant des objets romains est en contact avec celle qui contient des outils de silex. Ces deux zones, y compris les dépôts modernes, n'occupent pas une épaisseur de 1 mètre 50 h 2 mètres dans les alluvions supérieures de la Saône. La zone à silex n'a pas plus de puissance que la zone à débris romains. Si donc l'on attribue à 500 ans la formation de la couche romaine (40 à 50 centimètres de puissance), on serait presque autorisé à n'attribuer qu'une pareille durée à la formation du dépôt inférieur jusqu'à la naissance de la couche argileuse stérile en monuments. Doublons pour faire acte de droit aux partisans de haute antiquité; nous n'arriverons encore qu'à 1 000 ans avant notre ère; c'est, je crois, la limite

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 769

extrême; quinze siècles seraient inadmissibles. » Nous sommes bien loin, on le voit, des 30 ou 35 000 ans de M. Bourlot... M. Chabas ajoute, page olo : «Nous ne saurions raisonnablement nous refuser à conclure que les âges prétendus de la pierre polie, du bronze et du fer préhistorique, se confondent ensemble et rentrent, en ce qui concerne les gisements riverains de la Saône, dans la limite de la période historique des peuples européens. Ils sont moins anciens même que les Sardiniens, les Sicules, les Etrusques, dont les vaisseaux portèrent la guerre en Egypte sous le règne de Rhamsès. » C'est presque la conclusion de M. Michel de Rossi.

Terrains (Talluvion, Délias, Atterrissements. Les terrains dont il est ici question sont le produit de la dénudation du sol, des grandes pluies, des débordements des fleuves. Leur épaisseur est quelquefois très-considérable, et parce que d'une part ils se àont formés, dit-on, avec une très-grande lenteur, que de l'autre on a rencontré dans leur sein, à de grandes profondeurs, des débris d'industrie humaine, on conclut que l'existence de l'homme, à qui ces débris ont appartenu, remonte à une antiquité très-reculée. Discutons le fait le plus célèbre de ce genre, celui que l'on a tant opposé aux saines doctrines.

Il y a vingt ou vingt-cinq ans, un savant antiquaire anglais, M. Léonard Horner, avec le concours de la Société royale de Londres et du vice-roi d'Egypte, pratiqua des fouilles dans. les terrains d'alluvion du bassin du Nil, à droite et à gauche do lit actuel du fleuve, et il constata, à diverses profondeurs, de 10 à 17 mètres, des fragments de tuiles et de poteries. Rien ne prouvait que le dépôt de ces débris fût contemporain da dépôt limoneux ; rien ne prouvait qu'ils n'eussent pas élé introduits dans le sol par une action violente, par un accident ou un incident quelconque, par l'effet seul de leur propre

poids, par exemple, alors que le sol si divisé du dépôt détrempé parles eaux était devenu presque liquide. Use pouvait môme qu'ils fussent tombés au fond d'un de ces puits que l'on creusait souvent pour l'abreuvement des troupeaux ou les irrigations, et qui aurait été comblé plus tard. La présence des débris dans les flancs du limon ne prouve donc absolument rien par elle-même; il faudrait connaître, en outre, comment et quand ils y sont arrivés. Mais dc's qu'il s'agit de contredire la Révélation, on se croit émancipé de toutes les règles de la logique; on se dispense sans scrupule de rien démontrer; on se contente fatalement d'aftirmer, et d'affirmer, s'il le faut, avec autant d'autorité que d'audace ou de légèreté. De l'épaisseur actuelle de la couche déposée chaque année par le Nil, et sans même se demander si autrefois le dépôt n'a pas pu et n'a pas dû être beaucoup plus considérable, quand les montagnes n'étaient pas dénudées, on a admis en principe que le sol de la vallée du Nil s'élevait d'un centimètre environ par siècle, et de la présence des restes de l'industrie humaine à treize mètres de profondeur, M. Bunsen conclut sans hésiter à la présence de l'homme dans la vallée du Nil, il y a ^0 000 ans et plus. Ce que l'on affirme gratuitement peut et doit être nié aussi gratuitement ; nous pourrions donc passer entièrement sous silence l'objection de M. Borner, mais nous croyons mieux faire en opposant à ses conjectures des faits et des raisonnements très-concluants.

Le même dépôt de limon du Nil recouvre actuellement le piédestal de la statue de Rhamsès II, érigée à Méhahenny, et qui était certainement à découvert il y a 600 ans. Cette statue est, en effet, signalée par l'historien arabe Adullatif qui dit l'avoir vue de ses yeux. D'après le calcul de Bunsen et de Borner, le temps exigé pour l'enfouissement de ce piédestal aurait dû être de 12 000 ans, et il n'a été que de 500 ans ;

TÉMOir^s DE l'antiquité DE l'homme: terraiiss. 771 donc les 20 000 ans de l'existence de riiomme, réduits dans la même proportion, ne sont plus que 733 ans. Encore, pour maintenir les 12 000 ans dece piédestal, faut-il admettre que les dépôts au pied de la statue ont commencé immédiatement après son érection, 1 360 ans avant Jésus-Christ. Or, il n'a pas pu en être ainsi. Car aussi longtemps que la ville de Memphis a été habitée et florissante, elle a dû certainement être défendue des inondations du Nil, soit par sa position, soit par des travaux d'art, et Ton est en droit de ne faire remonter le dépôt d'alluvion qu'à l'époque de la dévastation de cette ville, 500 ans après Jésus-Christ; ce qui diminuerait, dans une [)roportion énorme, les chiffres de MM. Bunsen et Horner.

De quoi s'agit-il d'ailleurs? De fragments de tuiles et de poteries, qui supposent déjà une certaine civilisation, et qui sont enfouis dans le sol ; or, nous l'avons déjà dit, on trouve partout à la surface du sol, en Egypte, des silex taillés et qui sont loin d'accuser une antiquité fabuleuse. S'il n'y avait pas eu un certain bouleversement du sol, ou si ces déijris de poteries et de tuiles ne se trouvaient pas accidentellement au lieu où les fouilles de M. Horner les ont découverts, il faudrait donc admettre que l'homme de la pierre brute serait postérieur de 20 000 ans à l'homme de la terre cuite. Quel amas de contradictions! En réalité, partout oîi des excavations ont été faites dans le limon normal du Nil, au-dessous des fondations des cités égyptiennes, par exemple à 18 mètres en bas du péristyle de l'obélisque d'Héliopolis, les ossements rencontrés ; appartenaient à des espèces vivantes de quadrupèdes : c'étaient S le dromadaire, le chien et le porc ; mais jamais, jusqu'à pré- \ sent, on ne les a trouvés associés une seule fois aux os et aux dents des espèces perdues. (Lyell, Antiq. de f homme, édit. fr., p. 406.) Quelle preuve éclatante de la formation relativement récente du delta du Nil !

Hérodote rapporte que les prclrcs d'Eg-ypte regardaient ce sol eélèbre comme un présent du fleuve qui fait, aujourd'hui comme toujours, sa richesse. 3uivant Hérodote encore, il avait sulïi d'un espace de 900 ans pour établir une différence de niveau de sept à huit coudées. Du temps d'Homère, la langue de terre sur laquelle Alexandre fil bâtir sa ville, n'existait pas encore. Homère parle de Thèbcs comme si elle eût été la seule grande ville d'Egypte, et ne fait aucune mention de Memidiis. Même dans les temps modernes, les atterrissements du Nil, l'agrandissement du Delta n'ont rien perdu de leur puissance. La ville de Rosette qui, il y a 1 000 ans, était située sur le bord de la mer, en est maintenant éloignée de huit kilomètres. Le cap qui est en avant de celte ville s'est prolongé de deux kilomètres en 25 ans. Le commencement du Delta ne remonte pas beaucoup au delà de 3 ou 6 000 ans.

En résumé, le dépôt de Horner est très-récent et ne refoule pas l'existence de l'homme dans la nuit des temps. Il n'a pu se former qu'après la destruction de Thèbes, qui a eu lieu 500 ans après Jésus-Christ. La couche de neuf pieds quatre pouces qui recouvre le piédestal de la statue de Rhamsès s'est formée en 1 406 ans, ce qui accuse un accroissement séculaire de trois pouces et un quart, plus de sept centimètres, et non un demi-pouce ou un centimètre, comme le voudrait Bunsen. (Reusch, p. SÎ53.) Au reste, Hérodote disait que de son temps il existait en Egypte certains endroits où l'on avait empêché, pendant des siècles, l'eau du Nil de pénétrer, et qui formaient, par conséquent, des fosses profondes. Mais l'eau venait-elle à y entrer, il devait se former en peu d'années un dépôt beaucoup plus considérable qu'en plusieurs siècles, sur le sol environnant; or comment prouvw que les terrains mêlés d'ossements de Horner n'ont pas été déposés dans une de ces cavités? (Reusch, p. 534.)

TÉMOINS DE l'aîNTIQUITÉ UE l'iIOMME. TERRAINS. 773

Du delta du Nil les partisans de Tliomme antique nous conduisent au delta du Mississipi ; des terres cuites de Borner ils sautent au fossile humain des Natcliez. Sur un point du Delta moderne, après avoir traversé une succession de lits composés de matières végétales, tels qu'on les voitse former dans les marais pleins de cyprès du voisinage, au sein d'une excavation, à la profondeur de cinq mètres, des ouvriers et leur directeur, M. Dow- 1er, trouvèrent du charbon de bois et un squelette d'homme, dont le crâne appartenait, dit-il, au type originaire de la race indienne rouge. Un squelette entier, du charbon de bois, au sein de lits semblables à ceux, qui se forment par la chute des cyprès, ce type de Peau-Rouge qui n'est pas autochthone en Amérique, qui y est venu par dispersion, tout cela évidemment accuse une origine moderne! Et cependant le docteur Dowler n'hésita pas à donner à ce squelette une antiquité de 50 000 ans que vous trouverez reproduite partout. Quelle absence complète de bonne foi et même de raison ! Sir Charles Lyell pouvait-il appuyer cette conclusion, à laquelle il ne croit pas du tout, du prétendu fait de cinq forêts superposées de cyprès offrant chacun une centaine de couches d'accroissement annuel? Cinq fois 100 ans ne font évidemment que 500 ans. (Lyell, Ancienneté, p. 4.)

Sur un autre point du delta du Mississipi, on a trouvé un os pelvien humain, associé à des ossements de Mastodonte et de Mégathérium, que Ton a regardés comme arrachés à une alluvion plus ancienne. (Que l'on a regardés! Avec quelle raison!) C'est toujours la même légèreté d'argumentation, la même absence de bonne foi. Sir Ch. Lyell, qui a visité le lieu, qui a examiné l'os pelvien, avoue qu'en 1846 il doutait nonseulement delà réalité, mais de la possibilité de l'ensevelissement primitif simultané de l'homme et du Ma.Uodonte. {Ancienuelc, p. 207.) Aujourd'hui il croit à. la possibilité.

mais il fait plus que douter de la réalité. Le terrain dans lequel Tos a été trouvé est un terrain de transport, formé de limon, de sable et de gravier ressemblant au loess du Pihin, terrain récent, appartenant probablement à la période glaciaire, laquelle touche presque aux temps historiques, où l'on ne voit que des coquilles de mollusques vivant actuellement, espèces américaines récentes. 11 y a plus : le colonel Withey a affirmé à sir Ch. Lyell que tous ces terrains avaient été bouleversés par un tremblement de terre, de 1811 à 1812; que le ravin aujourd'hui appelé ravin du Mammouth n'existait pas avant 1812 ; que tous ces ravins, même le ravin principal, s'étaient considérablement élargis et allongés peu de temps avant sa visite. Ce n'est pas tout : M. Lyell reconnaît franchement, p. 212, « qu'il seivut possible d'expliquer

CETTE association DES OS HUMAINS AVEC DES RESTES DE MASTO- DO^TE ET DE MÉGALO.NYX, EN ADMETTANT QUE LES PREMIERS PROVIENNENT DU SOL VÉGÉTAL COURONNANT l'eSCARPEMENT, ET QUE LES RESTES DE MAMMIFÈRES ÉTEINTS AIENT ÉTÉ ENLEVÉS A UN NIVEAU INFÉRIEUR POUR TOMBER TOUS ENSEMBLE DANS UN MÊME TALUS, jusqu'au FOND DU RAVIN, LE TRANSPORT PAR LES EAUX CONFONDANT AINSI DANS UN TEMPS TRÈS-COURT CE QUE DES SIÈCLES ET DES CENTAINES DE SIÈCLES PEUT-ÊTRE AVAIENT SÉPARÉ. » Qucl

aveu ! Et combien grande est sa portée !

La même chose a eu lieu dans les graviers de la Somme, et partout où l'on a trouvé confondus des os humains avec des os d'animaux des races éteintes. Voilà pourquoi dans les sables de Moulin-Quignon la mâchoire humaine, si tant est qu'elle n'y ait pas été apportée par la main d'un ouvrier malin ou intéressé, était à quelques mètres au-dessous des os d'éléphant : preuve évidente que les eaux l'avaient prise à la surface, tandis qu'elles n'avaient pu prendre les os d'éléphant que dans les profondeurs du sol. Nous faisons ce rapprochement»

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 775

parce que sir Cli. Lycll Ta fait de son côté, et qu'il ajoute même, ce que nous ne lui demandions pas, mais ce qui est capital, p. 211 : « Les couches fluvio-marines d'Abbeville doivent ÊTRE regardées comiiie légèrement plus anciennes que le loess desJVatchez. (M. Tylor avait donc raison quand il les rapprochait des temps historiques.) Nous ne pouvons pas supposer, en ne raisonnant que sur des faits géologiques, que Tos humain des Natchez soit d'une date antérieure à celle des silex deSaint-Acheul. » Allons jusqu'au bout ! Sir Ch. Lyell, vaincu par l'évidence des faits, avait formulé nettement cette conclusion : « En l'absence du témoignage d'un géologue qui ait « personnellement vu l'os encore engagé dans la gangue au « sein des couches non remaniées, il nous est permis (dites : « il nous est commandé) d'ajourner notre jugement définice tif relativement à l'antiquité de ce fossile, dans ces con- « ditions. »

Mis dans la nécessité de faire cet aveu, sir Ch. Lyell devaitil, pouvait-il honorablement consacrer six grandes pages à l'os pelvien du Mississipi ? Pouvait-il surtout ajouter, comme pour frapper un grand coup, pour éblouir, pour empêcher de voir les incertitudes, les contradictions que nous venons de relever: « Si le calcul que j'ai fait en évaluant à plus de « 100 000 ans le temps minimum du delta actuel du Mississipi « est exact, il en résulterait qu'en admettant les titres de « l'homme des Natchez à la contemporanéité du Masto- « donte, la race humaine aurait peuplé d'Amérique il y a plus « de 100 000 ans. » (P. 211.)

Cette discussion, quoique très-abrégée, met complètement en évidence la faiblesse des démonstrations de nos adversaires ; il me semble même qu'elle suffirait à elle seule h prouver, je ne dirai pas seulement l'impuissance où ils sont de faire la ]ireuve de la vérité de leurs hypothèses précon-

4;ues, mais leur peu de bonne fui. C'est triste à penser, mais «est la vérité.

Pour appuyer ce que nous venons de dire de Tordre renversé des dépôts au sein des terrains de transport^ nous enregistrerons ici le fait observé par M. Bellucci dans ses lîicerche iV Anlhropologia 'prehistorica nella Valle Vibrata neiAbruzzi Terramari. [Archives (ï Anthropolo(jie ei d'Ethnologie. Capellini de Bologna, 1871, vol. 1.) Sur un seul des points explorés par lui, il lui est arrivé de trouver des instruments archéolithiques enfouis sous terre, et là il a pu reconnaître la section d'un remblai formé des détritus des collines voisines, section dans laquelle des objets d'art romain sont stratifiés au-dessous des silex archéologistiques. M- Consilio Rosa ne tarda pas à reconnaître que ces détritus provenaient de la colline. Les eaux pluviales avaient fait descendre dans la vallée, dans l'ordre suivant, d'abord les objets placés à la surface, puis en seconde ligne les objets enfouis, de sorte qu'en bas l'ordre straligrapbique devait être renversé. 31. Bellucci insiste sur cette remarque capitale, que c'était là un très-rare exemple de silex taillés trouvés dans l'intérieur des terrains. « En Ombrie, dit-il, ils sont tous à la surface, en dehors de tout ordre de superposition, preuve évidente de l'existence relativement récente et complètement postgéologique des hommes qui s'en servaient. Si on les trouve assez fréquemment dans les couches d'argile lacustre ou iluviale, sable et travertin, on constate que l'étage néolithique est la transition des derniers terrains quaternaires aux terrains modernes, alors que les fleuves coulaient dans leur lit actuel, en voie de formation, flanqués de marais et d'étangs impraticables, à la veille d'être comblés par des inondations ■réitérées et très-abondantes. «

Ce n'est que lors(|u'il s'agit de l'antiquité de l'homme et pour

TÉMOI>'S DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAIS. 777

les besoins de la pins mauvaise des causes que les géologues invoquent de longues séries de siècles pour la formation des atterrissements ou dépôts laissés par les fleuves près de leur embouchure et sur le rivage des mers. Ils savent très-bien que plusieurs de ces dépôts immenses remontent à peine à i 000 ans. Au fond, tous les géologues admettent que les atterrissements augmentent très-vite, et qu'ils devaient augmenter bien plus vite encore dans le commencement, lorsque les montagnes non dénudées fournissaient davantage de matériaux aux: fleuves. {Révolutions du glohe, p. 146.) Alors môme qu'ils auraient crû lentement dans l'époque historique, on ne pourrait pas déclarer impossible le développement rapide dans les temps préhistoriques. De ce que l'homme, à 2o ans, c'est le raisonnement de Cuvier, ne croit plus, ou ne croît que d'un millimètre, peut-on conclure qu'il a mis 1 750 ans à croître de 1 mètre 750 millimètres? Et, qu'on le remarque bien, ce raisonnement s'étend à tout, aux dépôts de graviers, aux tourbières, aux limons des cavernes, aux stalactites, aux stalagmites, comme aux atterrissements ; il rend absolument impossible, quand ils'agitdes phénomènes naturels, l'établissement d'une échelle chronologique quelconque.

Citons cependant, pour surabondance de démonstration, quelques exemples d'envahissement extrêmement rapide des dépôts des fleuves ou des flots. Le Pô a gagné sur la mer depuis le commencement du wii"^ siècle (1G04) près de 12 000 mètres, ce qui fait 60 mètres par an. Le niveau de ses eaux est maintenant plus élevé que les toits des maisons de Ferrare. Le délia du Rhône s'est accru de plus de trois lieues, 12 000 mètres, depuis l'ère chrétienne. L'avancement annuel du delta du Tibre reste sensiblement le même depuis JGo2, mais tout prouve que dans les temps antérieurs ses

77iS LES SPLENDEUItS DE l.A 101.

dépôts avaient une bien plus grande puissance. Tout le monde sait qu'on a constaté récemment sur ses bords l'enfouissement de quartiers entiers dans des temps certainement liistoriques, mais dont l'histoire n'a gardé aucun souvenir. Tout récemment les fouilles ont mis à jour un vaste dépôt de marbres précieux que l'on savait avoir existé sous Rome païenne, mais qui avait complètement disparu.

On rencontre dans certaines rivières d'un caractère un peu torrentiel, de laBorne, par exemple, au Puy, jusqu'à trois étages de lits superposés, séparés par des couches de pavés ou de terre, renfermant des débris d'industrie humaine historique ; ce qui prouve que la rivière a plusieurs fois abandonné et repris son ancien lit. J. Fergusson affirme dans le Quatcrhj Journal de la Société géologique, août 18G7, p. 227, que le delta tout entier et la forme actuelle du delta du Gange sont récents, que les dépôts d'alluvion et autres ont dû être très-rapides; que 3 000 ans avant Jésus-Christ, le seul point habitable de la plaine du Bengale était la partie qui s'étend entre le SuUedje et Jumnen. Un vieux planteur d'indigo, qui a longtemps vécu sur les bords du Gange, assure qu'il a vu en trois ans les dépôts apportés par le fleuve acquérir une épaisseur telle, que des débris de poteries et de briques jetés à la surface du sol se trouvaient enterrés à douze mètres de profondeur. Le delta du Rhône a augmenté de plus de trois lieues depuis l'ère chrétienne.

Des terrains bas qui bordent la Clyde aux lieux où s'élève aujourd'hui la belle ville de Glasgow, et qui se composent de sables et de boue, on a retiré un grand nombre de canots enfouis à des profondeurs de deux à six mètres; beaucoup étaient de simples troncs de chêne creusés, les uns probablement avec des haches en pierre, aidées de l'action du feu, les autres avec des outils métalliques. Quelques-uns étaient faits

TÉMOINS DE l'aISTIQUITÉ DE l'hOMME. TERUÂINS. 779

avec des planches reliées entre elles par des chevilles de bois ou par des clous métalliques. Tous se trouvaient dans une seule et même formation marine émergée. A cette occasion, sir Charles Lyell fait la réflexion suivante {Ancienneté de l'homme, p. 51) : « Dans tous les lits et estuaires des grands fleuves ou coursd'eau, il se produit sans interruption des changements progressifs, par le dépôt, Fentraînement et le retour des graviers, des sables et des sédiments, ainsi que par le déplacement que chaque siècle, chaque année fait subir aux lits des courants principaux. Le géologue et l'antiquaire doivent toujours avoir ce fait présent à l'esprit, afin de se tenir sur leurs gardes lorsqu'ils- essayerjt de fixer la date des objets travaillés et des restes organisés enfouis dans des couches de terrains d'alluvion. » Et ce même sir Charles Lyell n'a pashésité, pour défendre une mauvaise thèse, de se perdre dans le delta du Mississipi : Pondus et pondus ! Mensura et mensura ! Les bases sur lesquelles on avait fondé le calcul de l'âge de ce delta, et qui l'avaient fait évaluera 150 000 ans, sont donc tout à fait arbitraires ou chimériques ; des données récentes, beaucoup plus probables, ont réduit ce chiffre, comme pour tous les deltas du monde, à moins de 12 000 ans.

L'examen attentif de tous les terrains qui composent Técorce du globe terrestre avait conduit M. Dolomieu à cette conclusion : « Je veux défendre une autre vérité qui me paraît « incontestable, sur -laquelle les ouvrages de M. Deluc m'ont « éclairé, dont je crois voir les preuves à chaque page de « l'histoire de l'homme, et partout où des faits naturels sont « consignés. Je dirai donc avec M. Deluc que l'état actuel « de nos continents n'est pas très-ancien. » {Journal de Phifsique, 174*2. P^ partie, p. 421.) Cuvier a été plus explicite encore: « C'est dans le fait, dit-il, un des résultats les plus certains, quoique les plus inattendus, de toutes les recherches

780 Li:S SPLli.MJEUUS DE LA FOI.

géologi(jues, que la dernière révolution qui a bouleversé la surface de notre globe n'est pas très-ancienne. Je pense avec MM. Deluc et Dolomieuque,s'il y a quebiue chose de démontré en géologie, c'est que la surface de la terre a été victime d'une grande et soudaine révolution dont la date ne peut remonter qu'à 5 ou 6 000 ans. » {Discours sur les révolulions du globe, p. 139, 282.)

Un mot enfin sur les attcrrissements au pied des montagnes. Ce sont des amas de terre et de pierres amenées par les eaux qui, coulant sur les flancs des montagnes, en opèrent la dénudation. Les observations faites sur quelques points, par exemple, les eaux chargées de terre qui, descendant de la vallée du Rhône, ont à traverser un lac, le lac de Genève, qu'elles remplissent peu à peu de sédiments, et qu'elles finiront certainement par combler, ont permis de mesurer approximativement la quantité de sédiments qui se dépose chaque année au fond du lac de Genève, et l'on a conclu que l'ordre actuel de choses est relativement récent.

Tourbières. Ce sont des accumulations de détritus végétaux donnant naissance à un combustible intermédiaire entre la houille et le lignite. La plupart des tourbières marécageuses ou marines sont encore sous l'eau. Quelques-unes cependant sont aujourd'hui à sec et forment des prairies verdoyantes. Leur formation, dont on peut déterminer approximativement la marche plus ou moins lente, plus ou moins rapide, en mesurant l'accroissement annuel des tourbières vierges, ne remonte guère au delà de 4 à 5 000 ans, peut- être de 1 000 ans, comme nous le verrons tout à Tlicure. Et cependant M. Boucher de Pcrlhes faisait remonter à d5 ou 20 000 ans la tourbière située au-dessous i\e^ graviers de la vallée de la Somme, sans doiiio, dit M. Andrews, profosseur au

TÉMOI.^S DE L'A?<TIQUrrK DE I.'hOMME. TEP.RA1>'S. TSl

collège de Chicago, parce qu'il n'était pas familiarisé avec le régime des forêts, et qu'il comparait la formation actuelle après la disparition des forêts à la formation avant cette disparition. Il s'agissait cependant de tourbières forestières et i non de tourbières de mousses. Il estimait à 4 ou 5 millimètres l'accroissement annuel, tandis que les faits, même constates par lui, le font de 15 centimètres au moins, et qu'en Amérique, près des forets, un accroissement de 66 centimètres n'a rien que de très-ordinaire. M. Andrews, lui, d'une longue discussion de la question et d'une étude attentive des lieux, concluait que la couche des tourbières de 8 mètres ne remontait pas au delà de 5 800 ans. C'est trois fois trop! M. Hébert, qui a aussi visité et exploré ces terrains, nhésite pas à admettre que les alluvions tourbeuses de Moulin-Quignon sont très-postérieures aux alluvions de graviers qui, nous l'avons prouvé, sont modernes.

En tout cas, la détermination de l'âge des tourbières est si diflicile, si délicate, qu'on pourrait regarder cet âge comme une inconnue, dont on ne peut pas, par conséquent, sans manquer h toutes les règles de la logique, faire un argument contre une vérité relativement connue, l'apparition récente de l'homme sur la terre. Vogt, dans ses Leçons d'anthropologie, t. II, p. 141 et 143, dit expressément: «Jusqu'ici rien ne nous autorise à fixer la moyenne annuelle de l'accroissement de la tourbe, car les calculs faits dans ce but ne reposent que sur des fondements peu certains. Nous manquons de base pour évaluer l'accroissement vertical de la tourbe; les nombreuses correspondances et les entretiens que j'ai eus à ce sujet avec les savants qui s'occupent de cette question, ne m'ont pas fourni le moindre fai|t qui puisse y conduire. » Cet aveu est d'autant plus éloquent dans la bouche de M. Yogt, qu'il avait dit auparavant, page 4:

« Une science voulant arriver à des conclusions inaliaquables, exige un fondement certain mathémaliquement. » La géologie ne repose sur aucune base mathômalique ; elle n'a même pas de principes généralement admis par tous; nous l'avons prouvé surabondamment, pages 323 et suivantes ; elle surabonde, au contraire, en défaillances et en contradictions, les conclusions de ses maîtres les plus illustres se nient douloureusement les unes les autres ; donc, vouloir opposer la géologie à la Révélation ou à riiisloirc, c'est vraiment offenser le bon sens, c'est l'offenser presque jusqu'à l'excès; car, quoi qu'en dise M. Vogt, il ne manque pas dans la science de faits de nature à prouver que les tourbières ont pu se former très-rapidement.

En voici un cité par M. Robinson comme extrait des Philosophical transactions, n° 330, et raconté parle comte George de Cromarta :

« Dans l'année 1651, étant âgé de dix-neuf ans, me trouvant par occasion sur la paroisse deLochbrun, allant d'un lieu appelé Achadiscule à Gounard, je rencontrai une montagne très-élevée qui s'élevait du bord de la mer par une pente trèsrapide, à moins d'un demi-mille de la mer. Il existe là une plaine circulaire d'un demi-mille de contour, à partir de laquelle la montagne va s'élevant toujours pendant plus d'un mille de marche. La petite plaine était à cette époque couverte d'un bois, d'arbres encore debout, si vieux que non-seulement ils n'avaient plus de feuilles vertes, mais que l'écorce était entièrement détachée et enlevée, ce qui, me disaient les vieux habitants du pays qui m'accompagnaient, est généralement la manière dont les bois finissent; de sorte qu'après vingt ou trente ans ces arbres se détachent d'eu.xmêmes de leurs racines, et gisent en tas sur la terre, jusqu'à ce que le peuple les coupe en morceaux et les enlève. Ils me

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERRAINS. 783

montraient aussi que l'extérieur de ces arbres blanchis sur une profondeur d'un pouce était en réalité du bois mort blanc, mais que l'intérieur était toujours de bon bois solide jusqu'à la vraie moelle, et qu'ils avaient encore toute la résine que le bois peut contenir. Quinze ans après, j'eus l'occasion de faire le même chemin, et, ramenant dans mon souvenir le vieux bois que j'avais vu, je remarquai qu'il ne renfermait plus ni un seul arbre, ni l'aiiparence d'une seule racine, et qu'à leur place, l'espace entier occupé par le bois n'était plus qu'un gazon plat recouvert d'une mousse verte continue.

« J'interrogeai mes guides sur ce que le bois était devenu, ' sur ce qui l'avait fait disparaître. Ils me répondirent que personne ne s'était donné la peine de l'enlever; mais, quoique les racines eussent été retournées sens dessus dessous par le vent, les arbres s'étaient tellement entassés et pressés les uns contre les autres, qu'ils n'avaient plus formé qu'une masse, sur laquelle la mousse verte avait poussé de manière à former une fondrière ou tourbière, sous l'influence surtout de l'humidité tombée des hauteurs de la montagne située au-dessus, et qui s'était condensée en eau longtemps stagnante ; ils ajoutaient qu'aucun homme ne se hasardait à traverser ce marais, parce que la croûte supérieure ne pouvait pas le supporter.

«Je voulus m'assurer qu'ils disaient vrai, j'essayai et je m'enfonçai jusqu'aux aisselles, mais je fus immédiatement retiré par eux. Avant 1799, ce terrain tout entier avait été converti en un marais ordinaire, d'où les habitants du pays extrayaient des mottes de terre et de la tourbe, ce qu'ils continuent à faire encore. La tourbe n'était pas d'abord de première qualité, elle était molle et spongieuse; mais elle devenait de meilleure en meilleure, et l'on m'apprend que c'est aujourd'hui un bon combustible. »

Ce fait intéressant montre à la fois et le mode de for-

malion des tourbières, et comment elles peuvent être constituées sur place par du bois. Une tourbière formée en 45 ans ! Quelle leçon pour les géologues ! 31. W. Robinson ajoute : « On ferait un curieux mémoire si Ton recueillait dans les anciens historiens la preuve des immenses étendues de forêts ou de bois que les Romains en Angleterre, Edouard l^"" dans le pays de Galles, Henry II en Irlande, ont abattues pour ruiner leurs propriétaires naturels. Beaucoup des tourbières de bois qui ont embarrassé les antiquaires seraient ainsi complètement expliquées. »

Certaines tourbières d'Ecosse décrites par Hugh Miller semblent, en effet, ne remonter qu'au temps des Romains ; on y trouve des quantités considérables de monnaies, et jusqu'à des marmites, à 3 mètres de profondeur. Les monnaies, les haches, les armes, etc., qu'on trouve dans les tourbières anglaises et françaises, sont toutes d'origine romaine; en sorte que la })lupart des marais tourbeux d'Europe ne semblent pas remonter au delà du temps de Jules César. Les seuls vestiges de vieilles forêts que César vit dans la Bretagne le long de la grande voie romaine sont les troncs d'arbres ensevelis dans les tourbières. Deluc a reconnu que l'emplacement des forêts de l'Hercynie et des Ardennes est aujourd'hui couvert de tourbières. Dans la vallée de la Frise orientale, les excavations creusées à 2 mètres de profondeur se remplissent de tourbe en 30 ans; pour une couche de 10 mètres il faudrait donc 150 ans au lieu des 30 000 ans rêvés par M. Boucher de Perthes, qui avait son thème tout fait. L'humidité du climat, l'intensité et la durée de la chaleur de l'été, la diversité des espèces végétales, la constitution du sol et des végétaux, etc., sont autant de causes delà formation plus ou moins rapide des tourbières. (Reusch, p. 569.)

Au mois de juin 1847, on trouva dans une tourbière près

TÉM01>S DE l'antiquité DE l'hoMME. TERnAINS. 785

de Groningue, à 10 mètres de profondeur, une médaille de l'empereur Gordien, et dans une tourbière de la vallée de la Somme, à 10 mètres aussi, un bateau chargé de briques. {Quaterhj Review, 1863, p. 236.)

Dans le port d'Ystadt on a rencontré d'abord une couche de sable marin épaisse de plus de 3 mètres, et contenant à côté des coquilles les plus communes des ustensiles en métal, des arquebuses, des boulets de canons, mais pas une seule pièce pouvant remonter au delà de cinq siècles. Sous les sables dont l'origine est incontestable, on rencontre d'abord des tourbières, puis un sol ayant fait partie des anciennes moraines, et qui avait, par conséquent, appartenu à la terre ferme; c'est là qu'on a découvert, avec quelques objets en silex, un manche de couteau artistement sculpté et se terminant en tête de dragon. Le travail du manche permet d'aftirmer avec certitude qu'il date de la période comprise entre le ix^ et le xi« siècle. La plage dTstadt s'est donc abaissée de dix pieds en 1 000 années. (Congrès international d'anthropologie de Copenhague, 1869. Revue des Deux-Mondes, mars 1870.)

Dans une tourbière du Wurtemberg on a trouvé, avec des ossements du Bos hraclnjcems, «n superbe diadème de bronze à six étages. Ce bœuf, d'après Rutymayer, est celui des cités lacustres. (Revue des cours publics, février 1870, p. 202.)

A Bellelay, dans le Jura bernois, on a découvert une place

à charbon de 2 mètres 40 centimètres de diamètre sous

mne couche de tourbe de 6 mètres d'épaisseur. Ce charbon

fseiTait de combustible pour l'industrie du fer préhistorique,

on plutôt historique.

M. l'abbé Bauchet a trouvé dans la tourbière de Cozzago, près de la Varèze, à 1 mètre 50 de profondeur, uns boîte en pierre contenant des fibules, des fragments de petites chaî-

nés, d'anneaux, de bracelets en l)ronze, de l'âge du fer ou romain. (Moutillet, Matériaux, t. I", p. 82.)

M. Messocomer a vu dans les stations lacustres de Bobenhausen : 1° une couche de terre cultivée de 15 centimètres d'épaisseur ; 2° une couche de tourbe de 45 à 50 centimètres ; 3° un premier niveau de débris de pavage de maisons et de pierre ; 4° une couche de tourbe avec charbon, tissus, blés et second niveau d'habitation ; 5° une couche de tourbe de 90 centimètres, et au-dessous des débris de poteries et de pavage, charbon, tissus, nattes, pommes; troisième' niveau d'habitation; 6° une couche de tourbe de 30 centimètres, petite assise à trouvaille d'objets divers, argile lacustre; fonds de la tourbière à 3 mètres 50. (Mortillet, Matériaux, t. P^ p. 291.)

Comment comprendre, en présence de tant de faits, que l'on ait osé chercher dans les tourbières un argument en ftu'eur de l'antiquité de l'homme, et vouloir reporter son existence à 20 000 ans et plus, avec M. Boucher de Perthes, et presque avec sir Charles Lyell à des millions de siècles? Je ne voudrais pas le dire, mais la haine ou la crainte, aidées d'une légèreté coupable, peuvent seules expliquer de si incroyables prétentions. Hasller, lui, n'hésitait pas à affirmer que l'examen des tourbières ne nous force pas à faire remonter les plus anciennes à plus de 4 000 ans avant Jésus-Christ, et que beaucoup de motifs militent en faveur d'une origine plus récente.

Un mot, en terminant, sur les marais du Danemark, marais à forêts, marais à prairies, marais à bruyères, que l'on a voulu aussi vieillir à l'excès; car où les maladroits gribouilles de la libre pensée ne sont-ils pas allés se noyer, pour se défendre d'une vérité plus éclatante que le jour? Les marais à forêts, scovmoses, sont des excavations creusées dans un terrain de l'époque glaciaire, relativement récentes par conséquent.

TÉMOmS DE l'antiquité DE L'hOMME. TERRAINS. 787

comme nous le prouverons tout à l'heure. Au centre, lit de tourbe formé de végétaux les plus inférieurs ; puis, végétaux d'ordre plus élevé, pins sylvestres et enfin chênes. Le hêtre manque tout à fait aux scovmoses. L'homme n'a laissé aucune trace de son existence dans la tourbe amorphe. Il se montra de très-bonne heure au milieu des forêts de pins, il est exclusivement chasseur et pêcheur ; ses ustensiles et ses armes sont le pierre et d'os, son seul animal domestique est le chien (il n'est donc pas si vieux). Vers la fin de l'âge de pierre, il se ivre à l'agriculture et possède des troupeaux. Le bronze remplace la pierre à peu près au moment où le chêne prend la place du pin. Quand le hêtre succède au chêne, le fer se montre au Danemark, vers le m® siècle de notre ère. Quel roman ! Quel fatal arbitraire, surtout en présence des faits écrasants que nous avons cités! M. Steenstrup a essayé d'évaluer le temps que suppose la formation de ces marais. Il pense que 4 000 ans au moins sont nécessaires pour leur donner une profondeur de vingt pieds, mais il est le premier à reconnaître qu'il a pu se tromper du simple au double. Nous sommes en droit de conclure que son erreur est beaucoup plus grande.

Diluvium. On a SL^]}e\é diluvium, dit M. Beudant {GéoL, p. 258), des dépôts qui se sont formés après les terrains subapennins, parce que dans le principe on les a regardés <iomme le résultat du Déluge universel, dont le récit, fait d'abord par la Bible, se reconnaît même dans la tradition de tous les peuples. Mais il est à croire qu'ils n'ont rien de commun avec ce fait important ; car on n'y a pas trouvé la moindre trace d'industrie, et il n'y existe pas de débris humains, qui s'y seraient sans doute aussi bien conservés que les ossements d'éléphants et de tous les autres animaux qu'on y rencontre. Quand on y rédéchit bien, quand on lit les uns après les

autres les traités de Géologie, on arrive à cette conclusioa que le mot Diluvium n'a rien de précis, et qu'on le confond trop souvent avec les alluvions des vallées, avec ce que les Anglais appellent Drifts. Aussi comprenons-nous que les géologues modernes aient pu dire, comme M. Daubrée : « Nous travaillons en ce moment à rayer de la langue géologique les mots Déluge et Diluvium. » Le déluge de Moïse n'a pas été un événement géologique, mais un événement historique ; il n'a probablement pas fait naître à la surface entière de la terre un dépôt qui mérite spécialement le nom de Diluvium. D'aDleurs, la couche à laquelle quelques géologues ont donné ce nom ne s'élève jamais au delà de 300 mètres ; elle ne supposerait donc pas un déluge universel ayant inondé et couverl les sommets des plus hautes montagnes. Dans ma conviction intime, les eaux du déluge, engendrées par la précipitation spontanée e-t surabondante des vapeurs de l'atmosphère, n'auraient pas raviné le sol; elles n'auraient pas bouleversé et anéanti la végétation à la surface de la terre. La Genèse suppose, au contraire, la conservation du règne végétal, puisque Noé n'avait pas reçu l'ordre de prendre et n'avait pas pris dans l'arche des semences de toutes les plantes; puisque, après les eaux évaporées, elle fait apparaître de nouveau l'olivier avec ses feuilles vivaces; puisque, en sortant de l'arche, tous les animaux retrouvèrent leur pâture, et que Noé luimême vit s'étaler sous ses yeux les légumes verts qui devaient faire partie de son alimentation.

Terrains ou dépôts glaciaires: Lehm. Période glaciaire. On a appelé dépôts ou terrains glaciaires Les traces laissées par les glaciers et les gkces flottantes à la surface du sol. M. Ed. Collomb, qui les a longtemps étudiées [Comptes rendus de V Académie des scknces^ L XXXJ, p. 710 et suiv.), les défi-

TÉMOINS DE L'A?fTIQ[riTl5 DE l'hOMME. TERRUNS. 789

nit comme il suit r « Ces traces, q-ui marquent prohahlemenl le terme de la série des temps géologiques ou le commencement de l'ère moderne, sont d'e deux sortes : les unes se voient dans les montagnes, sur les lieux mêmes où ont été les glaciers (roches polies, moraines, etc.) ; les autres ne sont qu'une conséquence du même pliénomène, elles ne se trouvent qu a une distance plus ou moins grande dans les plaines qui entourent les régions élevées, occupées par les glaciers (cailloux arrondis ou striés, blocs erratiques, limon). Les dépôts glaciaires sont superposés d'un vaste manteau qui recouvre le tout et qui atteint jusqu'à 50 mètres d'épaisseur. C'est une boue trèsfine connue sous le nom de tehm ou loess, et qui constitue les meilleures terres végétales de la contrée. »

M. Charles Grad nous a donné sur la nature de ces dépôts glaciaires,, étudiés par lui ea Alsace, quelques détails techniques que nous n'avons trouvés nulle part ailleurs. Sur les deux versants de la chaîne des Vosges, comme d'ans les Alpes et les Pyrénées, les moraines terminales, déposées par les glaciers maintenant disparus, reposent sur un dépôt fluviatile, composé surtout de cailloux roulés. Ce qui distingue ces dépôts des alluvions anciennes (peut-être celles de la grande inondation quaternaire) des dépôts glaciaires, c'est la disposition imbriquée des galets. Dans les dépôts de gravier des alluvions anciennes, comme dans ceux que forment encore les courants d'eau actuels, les cailloux roulés de grandes dimensions présentent une disposition imbriquée, c'est-à-dire que les cailloux sont disposés de telle sorte que leur extrémité antérieure repose sur Fextrémité postérieure de ceux qui l'es précèdent, comme les tuiles d'un toit. Au contraire, dans les dépôts glaciaires, les matériaux elles débris rocheux sont disposés sans aucun ordre et mêlés confusément. En outre, les cailloux ou galets glaciaires 5ont le plus souvent non roulés, mais striés, et recouverts par

la boue glaciaire caractéristique : dépôt de limon marnosahlciix, mélange intime de sable fin, d'argile et de carboiiale de chaux, chargé parfois de particules de mica, le tout parfaitement homogène, sans aucun indice de stratification.

Pour M. Ed. Collomb, l'instant de l'apparition des anciens glaciers se trouverait fixé à une époque géologique très-récente, après l'époque tertiaire et très-probablement peu d'instants avant l'apparition de l'homme. Le phénomène glaciaire, après avoir pris un grand développement par une cause encore entourée d'obscurités, après avoir étenduson manteau déglace sur des contrées aujourd'hui habitées et cultivées, a diminué peu à peu, graduellement et par intermédiaires, pour rentrer dans ses limites actuelles, c'est-à-dire dans les hautes chaînes de montagnes et les régions polaires oii les glaces sont, pour ainsi dire, les restes d'un grand phénomène dont le commencement et la plus grande intensité correspondraient à l'époque de la dispersion et de l'établissement de l'homme sur la terre. Il n'est donc nullement étonnant que l'on ait rencontré dans le Lehm ou Loess, qui est le dernier terme des dépôts glaciaires, des restes humains ou d'industrie humaine, si rares cependant qu'ils ne peuvent être considérés qu& comme des accidents.

En 1820, M. le docteur Ami-Boué découvrit à Lahr, sur la rive allemande du Rhin, un fémur, un tibia, un péroné, des côtes, des vertèbres, des os métatarsiens et autres formant ensemble la moitié d'un squelette, mais sans aucun fragment de tète. En 4855, M. le docteur Faudel a mis au jour près d'Eguisheim, sur la rive française duRhin, deux os, l'un pariétal, l'autre frontal, accompagnés de restes d'une espèce de bœuf, d'ossements d'un grand cerf, de cheval de petite taille, d'une molaire d'éléphant.

A Lahr, ainsi qu'à Eguisheim, disait M. Gh. Grad dans une

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hOMME. TERHAIMS. 791

note présentée à l'Académie des sciences, le 10 mars 1873, les ossements humains, comme les ossements de bœuf, d'éléphant et de cerf, ont été trouvés en place, enclavés dans le Lehm, encore adhérent h. leur surface, parfaitement intact, non remanié, tellement cohérent qu'on y creuse des caves qui se soutiennent sans revêtement intérieur et sans supports de maçonnerie ; de sorte que ces débris humains semblent avoir été enfouis à l'époque même de la formation du Lehm dont ils seraient contemporains. M. Grad ajoutait même que les ossements humains se sont trouvés dans un état de conservation identique à celui des ossements des mammifères. Nous admettrions sans peine tous ces faits qui, évidemment, n'assignent pas à l'homme une antiquité fabuleuse et mensongère. Nous devons dire cependant que, puisque le Lehm est incontestablement, et de l'aveu de tous, un terrain de transport, que les ossements qu'il contient ont été amenés par les eaux au lieu où on les a trouvés, que les êtres enfouis ont vécu ailleurs, on ne peut pas conclure rigoureusement à la conlemporanéité de leurs existences, à la coexistence de l'homme et de l'éléphant que nous discuterons ailleurs. Ajoutons qu'on avait voulu trouver dans les fragments du crâne d'Eguisheim un type très-inférieur, analogue h celui de Neanderthal, se rapprochant du crâne de quelques singes, comme le chimpanzé, le gorille et l'orang-outang, avec la volonté forte de le vieillir à l'excès. Mais cette antiquité démesurée a été formellement niée par un des maîtres de la science, M. Pruner- Bey, qui, dans les os incomplets, a deviné un type dolicocéphale, il est vrai, mais k face bien développée et rappelant le - , type celtique. M. Huxley {Place de Vhomme dans la nature, t p. 345) s'est rallié à l'avis de M. Pruner-Bey, et reconnaît p' que l'antiquité de l'individu en question n'est pas assez établie par les documents qui l'accompagnent.

Comment, en effet, penser même à trouver là une preuve d'anliquilé indéfinie? 11 s'agit évidemment de la dernière assise, en quelque sorte, comme le dit M. Fattdel lui-même {Comptes rendus, t. LXIII, p. 589), des dépôts diluviens ; il s'agit de produits des phénomènes glaciaires, phénomènes entièrement superficiels, survenus évidemment quand nos continents avaient leur configuration actuelle...

Mais, disait déjà M. Constant Prévost, il y a quinze ans {Comptes rendus^, t. XXXI, p. 9^), « rimagination n'a paiS « pu rester calme devant la preuve a£quise que noo'-seuk^ « ment presque toutes les moutagn.es. de l'Europe &t du « monde connu, mais encore une grande partie des vallées au- « jourd'hui habitées et cultivées, ont été couvertes de gkces. « Pour expliquer l'existence de celles-ci et ensuite leur dis- « parition, combien de systèmes n'a-t-on pas déjià proposés î « On a considéré comme nécessaire une période glaciaire « causée par un froid intense, et l'on a cherché dans des cir- « constances astronomiques la cause du refroidissement snp-

« posé du globe » Aajugementde M. Gomstaint Prévost,

les causes physiques actuellement enjeu suffisaient pîeinem.-'nÉ à expliquer la formation des glaciers et leur immense étendue momentanée. Pour que les glaciers se forment, il suffit, en effet : i° que l'eau qui tombe de l'atmosphèFe puisse persister sur le sol à l'état de neige ou de glace ; 2^ que la tîempérature estivale ne fasse pas fondre toute la neige tombée pendant la saison froide ; 3° que les rapports des températures moyennes de l'hiver et de Tété restant les ménres,. la quantité d'évaporation soit pour ainsi dire fixe; car, si celle-ci diminue, il tombera moins de pluie ou de neige sur les montagnes, il y aura en conséquence moins ou pas de résidu chaque année après la fonte ; les glaciers diminueront et disparaîtront même tout à

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fait. Et, qu'on le remarque bien, cette troisième condition d'évaporation abondante excluait la pensée même d'un refroidissement, et surtout d'un refroidissement extrême; aussi tout le monde admettait, avec M. Lecoq et M. Constant Prévost, « que l'ancienne extension des glaciers est un phéno- « mène qui doit arriver forcément^ à une certaine époque du « refroidissement de la terre, mais k une époque où le climat

a ÉTAIT EJNCORE BEAUCOUP PLUS CIL\UD qu'aujourd'hui. » M. TyU-

dall, dans son livre si célèbre, la Chaleur, chap. vi, n°^ 239 et suivants, avoue « ne rien comprendre k l'aberration des cher- « chenrsde froid de la période glaciaire. Ils oublient donc que « l'énorme extension des glaciers dans les temps passés est « autant l'opération de la chaleur que l'action du froid... 1 Ce « qu'ils devraient surtout rechercher, ce sont les causes de la a température élevée de l'époque glaciaire. Il est parfaitement « manifeste qu'en affaiblissant l'action du soleil, ils coupent « les glaciers k leur source, etc. » Oui, sans doute, voilà ce que la science vraie et le simple bon sens enseignent. Mais il s'agit bien de bon sens et de science ! Ce qu'il faut avanttOut, c'est vieillir indéfiniment l'homme, c'est donner un démenti k la Révélation : Delenda Carthago ! Or le refroidissement demandé k des causes a-stronomiques peut conduire k des chiffres fabuleux qui jetteront au moins de la poudre aux yeux et obscurciront la vérité ! Va donc pour le refroidissement et pour les causes astronomiques 1 Deux savants surtout les ont maniées avec une audace excessive, M. Bouriot et sir Charles Lyell. Je demande instamment à (teox de mes lecteurs qui pourront se les procurer, de lire dans VHistoire de Vhomme préhistorique du premier le § P^ du chap. vi, loc. cit., p. 89, de Vancienneté de lliomme déduite de considèratio'ns astronomiques; et dans sir Charles Lyell, Principes de géologie (édition française de Garnier frères, 1870), le chap. xiii, t, Y\

p. 231, de nnftuence des causes astronomiques sur les variations de climat. Je me fais un devoir de conscience de les analyser pour montrer une bonne fois avec quelles armes on attaque la Révélation, et jusqu'où peut aller, je ne dirai pas la mauvaise foi, mais la préoccupation d'esprit sous rinflucnee d'idées ou de systèmes préconçus qu'il faut faire prévaloir à tout prix.

M. BouRLOT. « Les observations modernes établissent qu'en « vertu du pliénomène de la précession des équinoxes, la pé- « riodc après laquelle toutes les conditions des saisons se re-

« produisent fidèlement est de 21 000 ans ou 210 siècles

« C'est en l'an 1248 de notre ère que la distance du soleil à « la terre était à son minimum, le jour même du solstice « d'hiver, et que l'hémisphère boréal était dans les conditions « astronomiques les plus favorables à un bon climat... C'était « donc 10230 avant 1230 ou vers l'an 9030 avant notre « ère que le contraire avait lieu, que les circonstances favori- « saient le plus un climat rigoureux. (Vous le voyez, voilà déjà « que la période glaciaire et l'homme des terrains glaciaires « sont vieux de 9 230 ans ! Mais c'est trop peu Ij En remon- « tant encore, on arrive à l'an 19730 avant Jésus-Christ où se « retrouvent les conditions d'un bon climat, et en 30230 où se « reproduisent les rigueurs d'un mauvais climat. (30 230 ans, « à la bonne heure ! C'est mieux que l'ancienneté déjà revendi- « quée pour l'homme de Moulin-Quignon.... !) C'est à l'an « 9230 avant notre ère, il y a 111 siècles ou 11 100 ans, que « se rapportent, d'après la précession, les conditions astrono- « miques les plus rigoureuses. C'était alors la fin d'une pé- « riode à climat se dégradant qui avait commencé 19 730 ans « avant Jésus-Christ. Mais les influences de réchauffement « progressif qui avait précédé 19730 se sont sans doute fait « sentir longtemps encore après cette date. Nous admettons

TÉMOINS DE L'AiNTlQUITÉ DE l'HOMME. TERRAINS. 795

« que le climat de nos pays n'a commencé réellement à se re- « froidir d'une manière sensible qu'en l'an IGOOO ; et c'est a

« CETTE DATE QUE NOUS PLACERONS LE COMMENCEMENT DE l'aGE

« DU RENNE.,. L'homme du Renne aurait donc habité nos ré- « gions méridionales il y a 16 000 ou 18 000 ans! Mais il y « avait été précédé par les hommes de deux âges antérieurs, « ceux du Mammouth etdu grand Ours... Des considérations « puisées dans la nature de la végétation nous font reporter « l'âge du mammouth ou de l'ours des cavernes à 10 oOO ans « plus en arrière que celui du renne, c'est-à-dire vers l'an 26500 « ou 29000 avant l'époque actuelle. Nous n'avons pas la « prétention de donner ces dates comme approchées à un siè- « cle ou même à dix siècles... Elles ne doivent être consi- « dérées que comme ayant la prétention de donner une idée « de cette très-grande ancienneté de l'apparition de nos « ancêtres. »

Voilà comment, en partant de l'hypothèse purement gratuite ou plutôt fausse d'un refroidissement, M. Bourlot arrive sans sourciller à faire Thomme d'Eguisheim trouvé presque à la surface du sol, dans un terrain tout moderne, peut-être même historique, vieux de vingt mille ans. Quel excès d'audace et quel fatal abus d'une demi-science ! Et, qu'on le remarque bien, M. Bourlot n'a rais enjeu que deux phénomènes astronomiques, la précession des équinoxes et le prétendu déplacement de l'axe de la terre, imaginé par M. Adhémar et que M. Hirn a démontré mathématiquement impossible; or il est beaucoup d'autres phénomènes astronomiques (nous les énumérerons tout à l'heure avec sir Charles Lyell) qui influent autant et plus sur les conditions d'un climat bon ou mauvais, et qui peuvent, par leur coïncidence, compenser ou annuler complètement l'effet de la précession des équinoxes ; les passer sous silence, c'est au moins une distraction par trop singulière»

pour ne fien dliire de plus. Oui^ mais il faut à tout prix éblouir et aveugler.

Sir Charles Lyell. Nous allons le voir se perdre dans «ne antiquité de trois cent mulile ans !: Et cependant il dit en termes exprès^ p. 382 : «I^piLriode glaciaire est toute récente, « puisque touS'les animauix.et presque toutes les plantes qui, « pendant toute sa durée, habitaient Fhémispbère nord, furent « identiquies aux espèces vivant de nos jours (p. 386). Les « animaux elles plantesdîela période néolithique (ou glaciaire) « ayant été précisément ce qu'ils sont aujourd'hui, cette « période néolithique ne saurait remonter aussi loin. De « plus, rexistence à cette date d'étés brûlants serait en oppo- « sition avec l'hypothèse assignant une date toute récente « à l'époque du renne, qui s'avançait alors jusque dans le « midi de la France (p-. 253). Cette période glaciaire, bien « qu'antérieure en grande partie aux drifts des vallées et aux « cavernes de l'âge paléolithique, se trouve avoir des rapports « si intimes avec cette dernière période, qu'il nous est difficile « de tracer entre elles la moindre ligne de démarcation. »

J'ai cité textuellement ; je citerai textuellement encore, quand l'illustre géolog'ue aura été conduit, par une série de raisonnements qu'il accumule peut-être pour se faire illusion à lui-même, à reculer l'âge paléolithique à 7 ou 800 000 ans de distance. Mais je refuse de me perdre avec lui dans les détails, car je n'eni finirais pas ; je me contenterai d'énumérer ici les titres des paragraphes de ce trop fameux chapitre xni : 1" p. 351 etsuiv. : Influence exercée sur le climat parla prèccssion des équinoxes et les variations d'exeenUrkité ëe Vorhite terrestre ; 2° p. 334 : Conditions d'ans lesquelles le maximum d'excentricité peut exa-gèrer le froid; 3° p. 364 : Mesure de la chaleur. Températuredeî espace ; A:° Climalscorrespondanl aux phases successives deprécession; 5° p. 370 : Changement d^obli-

TÉMOINS DE l'antiquité DE l'hGMME. TERRAINS. 797

quîtéclerécliptique; 6" p. 372 : Radiation de la chaleur empêchéeparune couverture de neige. J'arrive au dernier et terrible paragraphe 7°, p. 3^1 : Jusqu'à qml point les èresdeigrnndes excentricités peuvervt sermr à fixer la date de la période glor- Claire. XwsLTit de l'analyser avec les propres paroles de rillustre auteur, je constaterai que jusque-là sir Charles Lyell a examiné et pesé sérieusement à sa manièfe le plus grand nombre des causes physiques et astronomiques du refroidissement et de réchauffement du globe terre?^tre ; la précession des équinoiies, les variations du simple au triple de lexcentricité -, les variations deTobliquité de récliptique ; la température des espaces eélestes ; la diminution de température dn noyau de la terre ; ie changement de distribution géographique; les changements de niveau de la terre ferme; le manteau de neige, et il aurait pu, il aurait -dû ajouter l'écran de vapeur suspendu dans l'atmosphère, qui influe plus enicere que le manteau de neige sur la radiation pour l'amoindrir dans une proportion énorme, et qui suffirait à lui seul pour expliquer les glaciers. Sir Charles Lyell l'emporte donc de beaucoup sur M. F, Bourlot, qui n'avait fait entrer en ligne <ie compte que deux eauses. Il lui est bien supérieur encore, parce qu'il a la franchise d"" ajouter : « Plus « sont nombreuses les causes astronomiqties en activité, plus « il est probable que, dans un intervalle de temps quelconque, « ces causes viendront à se contrarier les unes les autres, au « lieu de conspirer toutes à la fois dans une seule et même « direction. » Réflexion très-vraie, très-sage, et qui peut aveir pour effet de fausser complètement les dates de refroidissement ou de réchauffement -que l'on serait tenté de déduire de l'aetion évaluée à priori ou à posteriori de l'une quelconque de ces causes prises séparément. Ce scrupule, cependant, n'a pas empêché sir Charles Lyell de demander au calcul jusqu'à qoel point les ères de grandes eoccentricités peuvent servir à

fixer la date de la période glaciaire. Citons maintenant textuellement, en abrégeant autant qu'il nous sera possible.

Une première approximation avait conduit M. Stone, astronome de l'observatoire royal de Greenwich, à ce résultat: « Quels qu'aient été, à une ancienne période donnée, les « changements de climat qui ont eu lieu pendant l'existence « du maximum absolu d'excentricité, des changehients corres- « pondants, et d'une intensité très-peu inférieure, ont dû s'opé- « rer à l'époque qui a précédé de 210 000 ans environ le com- « mencement du siècle actuel. »

M. Croll, poussant jusqu'au bout la série des calculs commencés par M. Stone, « a rendu un grand service à la science ({ en accomplissant la tâche laborieuse de déterminer les « changements d'excentricité pour le million d'années qui a « précédé et pour le million qui a suivi l'an 1800 de l'ère « chrétienne. Un tableau dressé avec soin donne : 1° l'excen- « tricité de l'orbite ; 2° la différence de distance en millions « de kilomètres; 3° le nombre de jours d'hiver en excès; « 4° la température moyenne du mois le plus chaud à la « latitude de Londres ; 5° la température moyenne du mois « le plus froid à la latitude de Londres ; ces deux dernières « données ont été calculées par M. John Carrick. »

Cela posé, un coup d'œil jeté sur le tableau montre que, dans le cours du dernier million d'années, il s'est manifesté une grande excentricité dans quatre périodes : a. 100 OOOans, excentricité égale à 3; b. de 200 à 210 000 ans, excentricité égale à 3 1/2 ; c. de 750 à 830 000 ans, excentricité égale à 3 1/2 ou 4 1/2 ; d. 950 000 ans, excentricité égale à plus de 3. Partant de ces chiffres, M. Lyell se livre à une discussion à laquelle nous avouons ne pouvoir rien comprendre, mais qu'on dirait écrite dans le but exprès d'entourer de ténèbres profondes une conclusion qu'on n'ose pas avouer,

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