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CHAPITRE IX

Départ pour la station de Yérinj

Nous avions trop de choses à nous raconter mutuellement pour ne pas désirer d'elre seuls; aussi dès le lendemain, mon frère ayant emprunté pour moi le cheval d'un de nos amis, consul suisse à Melbourne, nous nous mîmes en route pour la station.

J'étais monté à neuf, selle, bride et éperons, tout arrivait de Londres. Quand je fus à cheval, Paul me fit observer que mes étriers étaient trop longs, mais j'objectai qu'ils étaient à l'ordonnance, et du reste le consul m'avait assuré que sa ])ête était d'une sagesse extrême. Nous traversâmes la ville au petit

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trot, ol, arrivés à la route qui longe les parcs de MeIi)ounie, nous nu'mes nos chevaux au galop de chasse, allure habituelle du pays. En passant près d'uii gros tronc noir, ma monture fit tout à coup un écart, et moi, scandalisé qu'un cheval qu'on m'avait dit si sage se permît une semblable incartade, je lui appliquai les deux talons à la fois. Or, M. Jupiter (c'était le nom de ce coursier), étonné de ce procédé tout nouveau pour lui, fit un bond en avant et partit comme un trait à travers la pelouse du parc. Mon frère avait eu bien raison de me dire que mes élriers étaient trop longs; j'en perdis un d'abord, puis deux. Ma selle neuve était affreusement glissante, et je n'avais point maigri pendant ma traversée; aussi mes éperons chatouillaient alternativement les flancs de Jupiter, qui avait décidément pris le mors aux dents. Toute ma frayeur était qu'il ne me ca'ssât les jambes contre quelque tronc d'arbre, et, par un effort désespéré que je fis pour éviter un tronc qui se trouvait sur la gauche, je lui tirai si violemment la rèiie droite, qu'il fit un faux pas du pied droit au moment où tout mon poids était porté du même côté, et qu'il m'envoya tomber à dix ou quinze pieds de là sur les épaules. J'étais étendu sur le dos, les bras en croix, cherchant à reprendre mon souffle, quand mon frère ari'iva près de moi et me demanda la voix pleine d'angoisse si je m'étais fait mal.

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« Ce n'est rien, lui dis -je sans me remuer, e'est seulement humiliant. »

Car outre la secousse, la honte que je ressenlais d'avois compromis par ma maladresse le corps des sous-officiers de cavalerie française, m'empêchait de me remettre sur mes jomhes. Quî^iid Paul vit que je remuais hicn tous mes membres, il se mit à rire de mes plaintes.

« Console-toi, me dit-il, tu as fait comme Guillaume le Conquérant, tu as pris possession de la terre. »

Je me relevai enfin ; les passants arrivaient pour voir si j'élais mort. J'en étais quille pour une légère foulure au poignet, et, comme heureusement le logement de notre ami n'était pas éloigné de là, nous retrouvâmes Jupiter à son écurie. Aussi, pour refaire ma répulalion, quoique je fusse un peu meurtri de la chute, je demandai à lae remettre en route.

Yéring (c'est le nom de la station de mon frère), est situé sur les bords de la Yarra, à trente-cinq milles de Melbourne; c'était donc, au moins pour un nouvel arrivant, une longue course que nous avions à faire. Nous voyageâmes pendant une heure entre les barrières qui servaient de clôture aux terrains vendus aux environs de la ville, et, après avoir fait environ sept milles de chemin, nous cnliâmcs dans lebush, qui commençait où finissait alors la

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culture. A cette époque (1854), celle-ci ne s'étendait pas bien loin dans la direction que nous suivions; aujourd'hui elle a tout envahi. Là, noire route n'était plus qu'une trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à nu par le passage des chevaux et du bétail et par les sillons des roues.

Les forêts de Victoria ont en général un caractère particulier bien différent de celui qu'elles devaient avoir il y a vingt-cinq ans. Trois causes contribuent à les faire ressembler aujourd'hui plutôt à des parcs qu'à des forêts vierges. D'abord ces immenses incendies qui passent sur toute la contrée et que les squatters allument pour renouveler leurs herbes et pour faire disparaître au loin les broussailles ; puis la destruction des jeunes pousses d'arbres parle bétail; et enfln la troisième cause, plus particulièrement vraie pour les contrées traversées par des routes, les feux allumés chaque soir par les voyageurs ou charretiers qui campent dans le bush, rasserublant, pour faire leur cuisine ou chasser pendant la nuit les moustiques et le froid, toutes les branches sèches qui se trouvent à leur portée. Aussi les arbres sont-ils généralement espacés, et comme leurs troncs droits et élevés ne portent des branches qu'à dix ou douze pieds de hauteur, vous pouvez presque partout galoper dans les forêts. A'ous le pouvez surtout partout où le terrain est de bonne

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qualité, parce que Je bétail s'y rassemblant davantage les brousssailles ont entièrement disparu.

Toutes les plantes et tous les arbres d'Australie sont à feuilles persistantes; mais à part deux ou trois espèces qui ont un feuillage riche et touffu, les arbres donnent en général peu d'ombrage. La plupart poi'tent des feuilles longues et effilées qui tombent comme les feuilles du saule et pendent par touffes à de grandes branches magnifiques de vigoureuse élégance. Bien des parties de forêts m'ont rappelé les dessins de M. Aligny. Quant à la couleur, elle dépend de la saison, du sol et aussi de l'âge des arbres. Vous ne trouvez jamais en xVustralie les riches teintes d'automne que nous admirons en Europe. Les dessous varient, l'herbe jaunit : les arbres changent peu. Aussi les couleurs étant toujours, si je puis m'exprimer ainsi, de plusieurs tons plus bas que les nôtres, elles sont plus faciles à • saisir. Les oppositions y sont cependant franches et tranchées; souvent il faudrait peindre un jeune gommier avec du vert malachite pur, et tout à côté, le mimosa au feuillage dentelé, avec du vert émeraude. Représentez-vous derrière les arbres le ciel bleu de l'Italie, au-dessous les terrains d'or des pays chauds parsemés d'herbes jeunes et brillantes que la rosée a fait renaître après le feu, cbauffez toutes ces couleurs différentes, mais où les teintes tendres dominent, avec le merveilleux effet du soleil de

midi sur le paysage , et vous aurez une idée de mon admiration à chaque pas que nous faisions en avant.

Il y avait bien quatre heures que nous chevauchions, interrompant quelcpiefois nos longs temps de galop pour marcher au pas, lorsque nous arrivâmes à la colline élevée d'où cinq ans auparavant mon frère avait découvert pour la première fois sa station et d'où il me la montrait à son tour. Yéring est situé dans mic des plus belles contrées de toute la province de Victoria. De l'endroit où nous étions, nous avions à nos pieds une petite plaine marécageuse; elle était traversée par un ruisseau dont une clairière au milieu de grands arbres signalait le cours et qui allait se perdre dans une plaine beaucoup plus vaste. Celle-ci s'étendait au loin vers la gauche, bordée elle-même par la Yarra, et les • collines boisées s'abaissaient de tous côtés. Derrière ces collines se détachait plus haute et plus vigoureuse la chaîne ondulée des Alpes australiennes. Ce fut sur une de ces collines, au bord de la grande " plaine et tout près de la grande rivière, que mon frère me montra, à plus de deux lieues en avant de nous, l'emplacement de son habitation, tandis que nous pouvions voir, à cinq cents ])as seulement de distance, sur le ruisseau qui formait sa limite, le pont qui marquait l'entrée de son domaine.

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Pour gagner ce pont, il nous fallut faire entrer nos chevaux jusqu'aux genoux dans l'eau qui couvrait la plaine sous les hautes herhes, et je fus enchanté de cette route primitive qui ressemblait si peu à tout ce que j'avais vu jusque-là. Un peu après notre entrée sur les terres de la station, nous rencontrâmes l'intendant, qui faisait sa tournée d'inspection. Paul l'envoya annoncer notre venue, et de loin déjà, comme la nuit commençait à tomber, nous vÎQies le cottage éclairé par deux lampes chinoises suspendues sous la vérandah que maître Tipoon, un domestique chinois de mon frère, avait illuminée en mon honneur. Bientôtj'eus le plaisir de voir mon arrivée saluée par tous les habitants de Yéring.

Le personnel de la station se composait à cette époque de onze Suisses, cinq Anglais, deux Chinois et un noir. Il était divisé en deux ménages; le premier était celui de mon frère, qui avait avec lui son intendant et deux amis et compatriotes dont l'un, M. Guillaume de Pury, arrivé depuis quelque temps dans la colonie, attendait une bonne occasion pour acheter lui-même une station.

Le chinois ïipoon était le valet de chambre et le cuisinier de ce ménage ; il avait été dressé dans l'art culinaire par un Français nommé Gouget (se disant ex-cuisinier de Mgrl'xirchevôquede Lyon), que ]non frère avait eu pendant un an chez lui et qui, ne pou-

Tant s'entendre avec le Chinois, l'avait instruit à force de taloches.

L'autre ménage était celui des domestiques; il était tenu par la femme du vigneron Deschamps, la seule femme qu'il y eût à la station. On parlait cà Yéring un langage curieux, un mélange d'anglais, de français, de chinois et de mots de hasard, qui aurait fait faire des découvertes à un chercheur d'étymologies.

Je ne restai pas longtemps debout après notre souper ; j'étais fatigué de ma course et encore meurtri de ma chute, et j'allai prendre possession de la chambre que mon frère m'avait fait préparer. Une porte de cette chambre s'ouvrait sur le petit salon du cottage; l'autre s'ouvrant sur la vérandah ', donnait sur le jardin et permettait de découvrir tout en face, la plaine, la rivière et les montagnes.

L Sorte de galerie couverte que l'on établit en avant des maisons, et quelquefois tout autour.

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