CHAPITRE XIV
Typoon et Tshimma.
Un an avant la découverte des mines, un bâtiment était arrive à Melbourne venant d'Aimoi, un des comptoirs des Anglais sur la côte de Chine. La rareté des domestiques dans la colonie avait donné l'idée à un capitaine anglais de recruter autant de jeunes Chinois que son navire pouvait en porter, et arrivé à Melbourne il avait averti les colons par les feuilles publiques qu'il tenait des domestiques à leur disposition ; il n'exigeait que le remboursement du prix du passage, que les maîtres pourraient ensuite retenir sur les gages futurs.
Mon frère se trouvait en ville dans ce momentlà. Étant en relation d'affaires avec celui chez qui le
navire était consigné, il y rencontra ce capit.iine Groqiicniilaine, auquel il denianda des détails sur sa cargaison. Celui-ci, remarquant que mon frère avait une physionomie J3ienveillante, et apprenant qu'il était dans une heureuse position de fortune, lui fit l'éloge le plus pompeux d'un de ses Chinois, auquel il prenait, disait-il, un intérêt particulier, parce qu'il l'avait aidé à maintenir l'ordre sur son navire pendant la traversée. Son protégé avait un frère plus jeune que lui et il leur avait promis de ne pas les séparer. 11 les reconimanda tous les deux si chaudement que mon frère s'engagea à les prendre à son service. Le même jour ils lui furent présentés, et ces pauvres enfants dont l'aîné avait dix-huit ans et le plus jeune quinze ou seize (ils paraissaient encore plus jeunes que leur âge), signèrent, par un traité qu'ils ne pouvaient comprendre , une promesse de servir pendant six ans leur nouveau maître moyennant un salaire de dix livres sterling par année.
Il y avait plus de quatre ans qu'ils étaient à Yéring quand j'y arrivai. ïypoon éfait valet de chambre et cuisinier tout à la fois, son frère Tsi-ma ou Tshimma avait le soin de la laiterie. Au moyen de quelques mots chinois qu'on avait adoptés d'eux, de quelques mots français et de beaucoup de mots anglais estropiés,-nous nous entendions très-bien. Tous deux du reste étaient traités le mieux possible et considérés
comme les enfants de la maison. Combien de l'ois ne nous sommes-nous pas divertis à écouter les récits de Typoon sur son pays. C'était ordinairement vers la fin de notre dîner que nous le laissions causer, ou bien pendant que nous prenions le tbé du soir. Il restait là, sa serviette sous son bras, riant malicieuse nent de nos questions, ou s'extasiant quand nous lui donnions des détails sur l'Europe. L'bisloire de ces enfants était touchante : leur père était un négociant aisé, étaljli dans une ville distante de seize jours de route de la mer. Typoon aidait déjà son père dans son commerce; il était instruit, savait lire et écrire, et faisait avec des jetons superposés et placés à sa façon des calculs que j'aurais été bien embarrassés de faire aussi vite que lui. Un jour, un marchand étranger vint faire chez eux un grand achat de thé, et pendant qu'on lui préparait les caisses qu'il avait ordonnées, il pria les deux enfants de lui monjrer leur ville et les engagea à l'accompagner chez quelque marchand de confitures. De là, il les emmena dans la campagne, les fit entrer dans une maison, et les amusa jusqu'à ce qu'ils eussent oublié l'heure de sept heures. Or à sept heures les portes de la ville se fermaient et il n'y avait plus de possibilité pour eux de rentrer chez leurs parents.
L'étrang( r s'efforça de les tranquilliser, leur promettant de les ramener le lendemain, mais ils se
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réveillèrent couchés au fond cl'uii l)ateau qui descendait vers la mer, et il devait y avoir longtemps déjà qu'ils avaient quilté leur ville natale, car leurs yeux éperdus cherclièrent en vain à reconnaître le ri\age. Lorsqu'ils éclalcrent en sanglots et qu'ils commencèrent à crier qu'on les rendit à leurs parents, le patron de la barque leur dit durement qu'ils eussent à se taire, qu'ils étaient de méchants enfants dont le père ne savait plus que faire, et qu'il était chargé par lui de les conduire à Aimoi, pour les embarquer sur quelque navire. Les menaces et la crainte des coups les contraignirent au silence, et, après seize jours du plus triste voyage, ils furent amenés à bord du navire anglais qui les transporta à Melbourne.
Typoon et Tschimma étaient arrivés chez nous sans transition, pour ainsi dire, sans qu'ils eussent rien perdu de leur caractère primitif, ni de leur originalité ; du reste ils étaient bien différents l'un de l'autre. L'aîné était doux et serviable, gai et cxpansif, et par suite de son premier emploi chez son père, il était fait pour les travaux de la maison; Le second, au contraire, était peu communicalif,violent et irascible, mais actif et courageux. Il aimait les travaux du dehors, se plaisait surtout à monter à cheval et s'en acquittait à merveille, malgré sa petite taille.
Un de ses emplois était d'aider nos charretiers à diriger les attelages de bœufs pour les labours et
pour les services si variés qu'on réclame d'eux. Vous savez si les charretiers jurent dans tous les pays : or les Anglais ont à leur usage un répertoire très-remarquahle. Tschimma avait appris ces vilains mots plus facilement que bien d'autres, et rien n'était plus drôle que de l'entendre jurer énergiquement en anglais, fouettant ses grands bœufs pour faire avancer pendant la saison des pluies quelque chariot emhourbé, lui-même perdu dans des bottes à l'écuyère moitié aussi hautes que lui. Sa figure jaune était affublée d'une casquette de jockey en* velours d'où s'échappait par derrière la longue tresse de ses cheveux qui s'agitait deçà, delà, à chaque coup de fouet et à chaque juron.
Cette différence de caractère entre eux, l'un doux et réfléchi, l'autre violent et hardi, se manifesta d'une manière bien frappante le jour oi^i on les conduisit de Melhourne à la station. Mon frère les avait remis à la garde d'un de ses employés nommé Wilhelm Kohler, du canton de Berne ; celui-ci était à cheval et portait leur léger bagage. Quand ils firent une halte, il tira quelques provisipns de son sac, et, après avoir préparé son repas, il leur donna son couteau pour qu'ils pussent s'en servir à leur tour. La longue roule qu'ils avaient faite à travers la foret déserte sans avoir pu échanger un seul mot avec celui qui les conduisait, avait frappé leur imagination ; ils ne savaient rien, ni du pays où ils al-
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laient, ni de ceux aux mains desquels ils étaient tombés, et ils se croyaient destinés à être mangés par des cannibales. Aussi, une discussion sérieuse s'éleva entre eux : Tscliimuia ayant le couteau en main et voyant leur conducteur assis par terre sans défense, voulait, tout petit qu'il était, le tuer et se sauver n'importe où avec son frère, tandis que Typoon, au contraire, lui représentait qu'ils ne sauraient où diri{:;er leurs pas et seraient pris par des gens plus mécbants peut-être, ou bien qu'tls périraient dans la forêt mangés par les bêtes dont elle devait être peuplée. Kohler pendant ce temps-là faisait tranquillement honneur à son dîner, s'inquiétant peu de leur conversation. Il ne se doutait pas du danger qu'il courait, danger qui eût été réel si le bon sens de Typoon n'avait pas eu raison du courage aveugle de son frère.
Nous avions à la station un magnifique casoar qu'on avait ])oursuivi et atteint tout jeune encore par une fraîche matinée d'hiver. Il était devenu si familier qu'il était le favori de tout le monde. Quand on montait à cheval il gambadait sur ses deux longues jambes, élevant son cou etl'abaissant, de même qu'un jeune chien saute à la tête du cheval pour lui témoigner sa joie de la course qu'ils vont faire. On l'avait appelé Tommy, et tout était permis à Tommy.... Quand la porte de la salle à manger était ouverte et que la table était dressée pour le thé, si Typoon
avait préparé quelques friandises de sa façon, Tommy avalait tout, avant que le Chinois eût eu le temps d'arriver au secours ; de même pour les pruneaux ou les figues que noire cuisinier faisait sécher au soleil. Quand celui-ci venait porter plainte contre le casoar, nous ne savions guère que rire de ses plaintes, et l'oiseau intelligent se rengorgeait de sorte que les Chinois et lui étaient ennemis personnels.
Comme Tommy était plus grand que Tschimma, il l'avait pris particulièrement pour victime, du plus loin qu'il l'apercevait il lui courait sus, lui donnait de grands coups de hec dans le dos, et souvent môme lui pinçait sa longue tresse et la lui tirait en arrière, ce qui mettait ïshimma dans des fureurs qui divertissaient tous les gens. Un jour que l'oiseau agissait envers le Chinois avec son irrévérence accoutumée, Tshimma, qui sortait de la cuisine, tenait à la main, par malheiu% une fourchette en fer: dans sa colère il se précipita sur lui et lui creva un œil. Ce fut une désolation générale à la station, et le lendemain Tommy avait disparu. Jamais on ne retrouva vestige de lui, et nous supposâmes, tant nous lui accordions de scnsihilité, que, indigné de ce traitement, il avait voulu retourner dans le bush et que, ayant suivi la longue barrière jusqu'à la rivière, il y était tombé et s'était noyé.
Typoon surtout fut fâché contre son frère ; il vint nous trouver pour nous demander s'il n'y avait pas
à Melbourne une maison de confection où l'on mît les jeunes garçons méchants. Il nous dit que Tshimma était no good, no goocl boy : que si on lui permettait ainsi de se mettre en colère pendant qu'il était tout jeune encore, plus tard, dans ses fureurs, il commettrait quelque mauvaise action.
Je vous ai dit que ïypoon était un lettré. En voici une preuve : nous venions de bâtir une maison neuve pour l'intendant, une maison de bois, mais nous y avions fait construire un joli salon que nous avions tendu de nattes de l'Inde à petits carreaux rouges et blancs. J'avais badigeonné les portes et les fenêtres, le revêtement de la cheminée, et peint au-dessus un paysage d'Europe pour remplacer la glace. Quel ne fut pas notre étonnement, en revenant à la station après quelques jours d'absence, de voir le cottage neuf tout peint à l'extérieur. C'était l'ouvrage de Typoon qui y avait employé tout le restant des couleurs; il avait fait de l'ornementation chinoise et mis partout des inscriptions dont il nous donna l'explication. Celle de la porte d'entrée était originale :
« Etranger, sois le bienvenu, entre, assieds-toi, bois et mange, après cela tu seras bon si tu l'en vas. » Sur la porte de la chambre à coucher une poétique invocati^on aux songes delà nuit. Quand il nous eut traduit toutes ces sentences nous les lui demandâmes dans sa langue. Il s'en défendit quelque temps ; enfin
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il prit une pose étudiée et nous les récita d'une voix nazillarde, s'accompagnant de gestes réguliers des deux mains, tandis qu'il balançait la tête de droite à gauche pour marquer le rhythme et la mesure. Évidemment c'étaient des vers qu'il avait appris dans son enfance.... peut-être les inscriptions qui se trouvaient sur la maison de son père.
A mesure que les gages de tous les domestiques avaient augmenté, par suite de la prospérité croissante de la colonie, nous avions aussi augmenté ceux de nos deux Gliinois. A la fin de leur temps d'engagement, ces gages accumulés devaient leur constituer ce qu'ils nous disaient être une petite fortune dans leur pays. Quand nous leur demandions s'ils se réjouissaient d'y retourner; ils nous répondaient qu'ils n'y retourneraient jamais, qu'ils ne sauraient faire en Chine un si long chemin sans risquer d'être trompés, volés et peut-être tués en route. Déjà ils s'étaient habitués à considérer l'Australie et Yéring en particulier comme une seconde patrie : quant à Typoon, sa seule inquiétude était de savoir s'il pourrait un jour s'y marier.
Nous leur avions donné en toute propriété des poulains qu'on ne voulait pas laisser à leurs mères, et que Tshimma avait nourris avec le surplus du lait de ses vaches. Ces poulains étant devenus grands, ils les avaient fait dresser, et le dimanche, les deux frères, vêtus de leur mieux , s'en allaient
faire des visite's aux fermiers des environs. Un de ceux-ci, un Irlandais du nom de Murphy, dont tous les chevaux avaient été surmenés, se mit en tête d'emprunter un de ceux de ïypoon. La fille de Murphy avait fait la conquête du Chinois, elle prit son air le plus gracieux pour le lui demander :
a Vous êtes bien bon, Typoon, vous prêterez votre cheval à papa ; il veut vous l'acheter plus tard pour trente livres; papa vous aime bien, moi aussi, mister Typoon. »
Et ïypoon ravi leur laissait Whitefoot, revenait à pied/ct recevait les quolibets de Tshimma, qui lui disait qu'il était un imbécile, et qu'il aurait dû demander l'argent avant de donner le cheval.
Tant que le cheval fut en bon état, Typoon revenait chaque dimanche enchanté de ses amis; quand il fut maigre et incapable de travailler plus longtemps , Murphy le lui rendit en lui disant qu'il n'était pas bon , et sa fille eut l'air de se fâcher de ce qu'il osait lui faire les doux yeux. Le soir il ramena son cbeval éreinté, et lorsque nous lui demandâmes en plaisantant des nouvelles de ses amours , le pauvre garçon, du ton le plus afh.'cté répondit dans son bref langage :
Oh! Murphy^ no good man, miss Murphy no f/ood.
On s'occupe de la traite des noirs. Lord J. Rus-
sell sig-nalait il y a peu de jours comme remède à ce mal, l'importation de travaillem^s chinois. L'histoire de ces deux pauvres enfan(s donne la mesure de tout ce qu'il y a d'inhumain à favoriser un pareil trafic.