CHAPITRE XV
Le colonel A.... — Une nuit à la belle étoile. — Préparatifs pour recevoir des visites à Yéring.
Sur le couroDiiemenl d'une des collines qui dominent Melbourue, s'élève une habitation élégante et spacieuse, composée seulement d'un rez-dechaussée comme toutes celles qui datent des premiers temps de la colonie, et à demi cachée sous le signonia de Moreton-Bay, qui grimpe autour des légères colonnes de sa verandah. Tout autour s'étend un grand jardiu de plusieurs arpents qui témoigne du goût et des soins de ses propriétaires. Cette habitation s'appelle Fairlie-House; c'est celle d'un des premiers colonsdeYictoria,ducolonelJ. A.
Le colonel A.... avait commencé sa carrière mili-
(aire eu Espagne, où il avait servi sous Welliiiglou Parvenu plus lard au grade de major, il avait clé nomuic gouverneur de Tîle de Norl'olk oi^i il avait résidé pendant plusieurs années. Quand il fut promu au grade de lieutenant colonel il dut rejoindre son régiment dans l'Inde; mais résolu de quitter le service, et voulant finir ses jours sous le doux et salu- ])re climat d'Australie, il avait, en quittant Tile de Norfolk conduit sa femme et ses enfants à Sydney. La colonie de Victoria se foi'inait à celle époque. Avant de partir pour les Indes, le colonel se rendit à Melbourne où, pour une somme de seize cents livres sterling il acheta quarante arpenls formant le sommet d'une colline insciile dans la limite des futurs faubourgs de la ville; il lit envoyer de Londres à Melbourne, par son agent, une babilalion composée de dix pièces qui fut établie sur rem[)lacement qu'il avait désigné lui-même, et quand tout fut prêt pour la recevoir, Mme A.... alla s'y établir avec sa famille. Bientôt son mari vint la rejoindre. Il acheta une station de moutons sur le Goulbourn, et plaça SCS capitaux dans la colonie. Tout prospéra pour lui au delà de toute attente ; il avait auprès de lui quatre de ses enlants, son iils qui venait de quitter le service de la reine, où il avait obtenu le grade de Cîjpitaine, et trois filles dont l'aînée avait vingt et un ans. L'habitation avait été fort agrandie et elle était chaque suir le rendez-vous de quchiuesamls de choix.
Mon frère était un des intimes de cette maison, aussi dès ma première course à Melbourne il ne manqua pas de m'y présenter.
L'aînée des lilles du colonel était seule au salon quand nous y fûmes introduits. Si je fus étonné de voir un appartement meublé avec tout le luxe que j'aurais pum'altendre à trouver dans la vieille Angleterre, je le fus encore bien davantage de l'amabilité et de l'aisance distinguée de cette jeune fille presque née dans la colonie. Bientôt après notre arrivée, deux gracieuses amazones s'arrêtèrent devant la verandah, et descendirent de cheval aidées par leur frère, et presque en même temps les roues d'un lourd carrosse firent crier le sable des allées, c'était le colonel qui revenait de la ville avec Mme A....
Le colonel était le type du gentleman anglais, a fuie old gentleman. Il était très-grand sans être gros, et très-droit malgré ses soixante-huit ans. Il avait conservé tous ses cheveux, qui étaient blancs comme de l'argent, et chez lui la roideur naturelle à tous les anciens militaires était tempérée par celte urbanité exquise qui est le propre de l'Anglais comme il faut. L'urbanité chez l'Anglais se traduit moins par la grâce et la courtoisie, qui appartiennent davantage au Français que par l'expression du visage, par le son de la voix et par cette poignée de main sincère qu'il n'échange qu'avec son égal.
112 LES SOUATTERS AUSTRALIENS.
« Voire Irère est noire l)oii ami, me dit le colonel en me prenant la nmin, soyez le bienvenu dans notre maison, nous sommes tous heureux de votre arrivée. »
Il y avait tant de sincérité dans son accent, tant d'amitié dans son geste simple et loyal, que j'en fus touché, d'autant plus (jue ces mômes sentiments de bienveillance je les lisais dans les yeux de sa femme et de ses enfants.
Si partout et dans toute position il est agréable de se sentir bien accueilli dans une maison où l'on est introduit pour la première fois, jugez'combien cette sensation doit être plus vive quand on se trouve à quatre mille lieues de son pays et de ses amis.
Après le dîner, quand les dames se furent retirées au salon et que les vins commencèrent à circuler, selon l'usage anglais, nous parlâmes de la France. Celait le thème favori du colonel, grand ami des Français, surtout dei)uis que la nouvelle de l'alliance élait arrivée en Australie.
« Les Français sont de braves soldats, monsieur, me disait-il en français, braves soldats et galants ennemis; nous avons échangé nos provisions ensemble dans les tranchées en Espagne et combattu ensuite comme des lions les uns contre les autres. Buvons à la France et à l'Angleterre, » reprenait-il ensuite en anglais en me tendant la carafe de cristal
pleine d'un vin de Porto dont il était fier, et qui passait à juste titre pour le meilleur de la colonie.
Quand nous rentrâmes au salon, nous y trouvâmes d'autres amis de la famille.' Les dames se mirent au piano, et comme il y avait Lien longtemps que je n'avais entendu de musique, celle de ces jeunes personnes me causa nn véritable ravissement.
Il était tard quand on se retira, et comme nous avions assez loin à marcher pour rejoindre notre club, le colonel ne voulut pas nous laisser partir.
a Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, dis-je à mon frère quand nous fûmes seuls dans la chambre qu'on nous avait préparée, mais ce qu'il y a de déplorable, c'est que, quelques descriptions que nous puissions faire de ce pays et de ses habitants dans nos lettres à nos familles en Europe, elles ne seront jamais comprises. On se figurera toujours que nous voyons les choses en beau et que l'Australie est trop loin pour être autre chose qu'un pays de sauvages et de kangouroos. »
Le lendemain mafin, quand nous fûmes réunis pour le déjeuner, mon frère rappela à nos hôtes la promesse qui lui avait été faite de venir passer quinze jours à Yéring; je me joignis à lui, nous représentâmes que la saison s'avançait et qu'il fallait profiter des derniers beaux jours de l'automne.
Mme A.... et ses filles étaient déjà venues une fois passer quelque temps à la station, et, si notre cottage était modeste, nos grandes plaines, nos belles montagnes, la vie intime qu'on y menait, contrastaient tellement avec Melbourne qu'elles en avaient gardé un bon souvenir et désiraient y retourner. La partie fut résolue, et, pour qu'elle fut plus complète, on décida d'envoyer prévenir un de nos intimes amis, M. Lloyd J..., à sa station d'Avenel, afin qu'il vînt se joindre à nous, le départ étant fixé à quatre jours de là. Un autre ami, capitaine dans le régiment de la reine à Melbourne, devait venir aussi avec sa femme, une cbarmante jeune Anglaise aux longs cheveux blonds.
Pour recevoir tout ce monde il nous fallait faire quelques préparatifs , et mon départ immédiat pour Yéring fut décidé. Mon frère restait en ville pour terminer ses affaires, et pour faire charger notre chariot qui venait aux provisions.
J'avais pour retourner à la station trente-cinq milles à'i^arcourirà travers la forêt, et, comme je n'avais fait cette route qu'une seule fois et sans donner grande attention aux différentes traques que nous avions prises, je complais beaucoup plus sur Tintelhgence de mon cheval que sur moi-même. Paul m'accompagna jusqu'à l'entrée du bush, c'est-à-dire jusqu'à environ deux lieues de la ville, et là, me serrant la main, il me conseilla encore une fois de
lâcher la bride quand j'arriverais à quelque em- Ijrancheinent. Il était alors plus de quatre heures de l'après-midi et comme il devait foire nuit à sept, je n'avais pas de temps à perdre. Tant que je vis le soleil passablement élevé je n'éprouvai pas la moindre inquiétude, et je galopais joyeusement sur la route sablonneuse, laissant ma monture choisir à son gré. Mais quelque rapide que soit un cheval, il faut un certain temps pour faire dix lieues, et je n'étais pas encore arrivé au ruisseau qui nous servait de limite que je voyais déjà le soleil descendre rapidement Vers l'horizon.
Différentes routes abandonnées venaient aboutir à celle que je suivais; ces routes avaient servi pour transporter les ])ois préparés par les scieurs qui peuvent, moyennant un droit qu'ils payent au gouvernement, aller exercer leur industrie sur tous les terrains non achetés. C'était ces routes surtout qu'il me fallait éviter, et cela était d'autant plus difficile que toutes se dirigeant de l'intérieur vers la ville, elles rejoignaient la route principale presque parallèlement.
Arrivé à un ruisseau qu'on traversait dans l'endroit le plus large et p*^r conséquent le moins profond, j'eus plusieurs de ces embranchements en face de moi, et la crainte de me tromper me faisant douter de mon cheval, je lui fis sentir la bride et lui fis prendre celui de ces chemins qui me parut
cUe le nuire. Sollc chose que le doute en pareil cas. Je ne reconnus bientôt plus rien autour de moi, mais espérant arriver à la petite plaine que je devais trouver en avant de notre ruisseau, je galopais toujours. Je remarquai cependant, d'après la position du soleil, que je devais être trop à droite, et je pris le premier chemin que je trouvai sur ma gauche. Ma pauvre hète galopait parce que je l'y forçais impitoyablement, mais je sentais bien à san allure qu'elle n'était plus animée par la joie d'arriver à son pâturage et- qu'elle était perdue comme moi. Bientôt le soleil disparut derrière les arl)res et je commençai à croire qu'il me faudrait passer la nuit dans le bush.
La nuit tombait en effet quand j'arrivai à une hutte de scieurs abandonnée. Je m'arrêtai et, résigné à coucher à la belle étoile , je me décidai à en profiter pour enfermer mon cheval, de crainte qu'il ne reprît seul le chemin de la station. Nouveau colon je ne savais pas encore le moyen de faire des entraves avec les étrivières. Quand j'eus mis pied à terre, j'enlevai la selle, je fis un licol de la bride et laissai Ijrouter ma monture sans lui lâcher les rênes.
Quant à moi, un cigare me tint lieu de souper. Nous entrions dans la nouvelle lune, elle ne me prêla par conséquent pas longtemps sa lumière; quand elle eut disparu je bariicadai mon cheval
dans la butle et j'allumai un bon feu, auprès duquel je m'installai, appuyant ma lèle sur ma selle.
iMais que faire en un gîte à moins que l'on ne songe.
Je songeai au présent, au passé, à l'avenir, au contraste de cette nuit avec ma soirée de la veille, écoutant dans le silence de la nature le bruit des grenouilles et le cri mélancolique dumorepork,gros oiseau gris qui produit les mêmes notes que notre coucou d'Europe.
Lorsque le jour parut, je sellai mon cbeval, et, décidé à ne pas me perdre davantage, je revins sur mes pas jusqu'à l'embranchement où je m'étais trompé la veille. Là je le laissai faire à sa tète, et cette fois il repartit léger et animé sur la bonne route.
A huit heures du matin, l'ami Typoon me servait un bon déjeuner, pendant qu'il me répétait en riant de ma mésavenUire : Oh! mister Hubert, no fjcod sleep bush , btish no good.
Nous commençâmes aussitôt les préparatifs pour la réception de notre monde. Par ordre de mon frère, l'intendant alla dans l'intérieur chercher un troupeau de bétail maigre, acheté pour la station, et nous transportâmes tout notre établissement personnel dans sa maison à peine terminée. Typoon était ravi de l'annonce d'une compagnie aussi nombreuse , il allait devenir un homme important, et
de plus on lui dounail un des fils du vigneron pour marmiton.
Au bout de deux jours, loul resplendissait de propreté dans le cottage destiné aux dames seulement. Le chariot aux provisions était arrivé, sur ce chariot se trouvait un piano que nous plaçâmes dans le salon. Typoon reçut un complément de vaisselle, la cave un r^^nfort de vins de France. Bref, tout était prêt, et je lepris le chemin de Melbourne pour avoir le plaisir de faire la roule avec nos amis.