CHAPITRE XVL
La vie fashionable dans le busli.
Quand j'arrivai ic soir à Fairlie-Hoiise, je trouvai tout le monde dans les meilleures dispositions pour le départ du lendemain. Lloyd était arrivé d'Avenel, et la société des dames se trouvait augmentée encore d'une jeune dame française débarquée de la veille. Fille d'un officier supérieur de l'intendance française et femme d'un officier anglais, alors inspecteur d'une des mines de Victoria, Mme B.... arrivait de France, où elle était restée dans sa famille jusqu'à ce que son mari eût préparé leur home en Australie. M. B.... était grand ami des hôtes de Fairlie-House , et comme il ne pouvait re-
joindre sa femme avant une dizaine de jom's , il lut
décidé qu'elle viendrait l'attendre à Yéring.
Après le déjeuner, qui servit de rendez-vous général , on s'organisa pour le départ. Quatre de nos dames devaient faire la loute à cheval, escortées par cinq cavaliers. Acland A.... conduisait en voilure sa mère et Mme B..., ensuite venait une sorte de fourgon avec quelques domestiques.
Nous finies halte à moitié chemin. Guillaume de P.... était venu. d'Yéring à noire rencontre, et notre joyeuse compagnie d'amazones et de cavaliers, assise sur l'herbe de la forêt australienne, aurait pu faire le sujet d'un charmant lableau. Attachés tout autour de nous, chacun à un arbre différent, nos chevaux complétaient la scène. Bientôt nous nous remîmes en marche , et reprenant une allure 'animée, nous arrivâmes à la station longtemps avant le coucher du soleil.
Aujourd'hui lout est bien changé à Yéring. Le cottage en bois fait humble figure à c(Mé d'une élégante habitation en briques, attendant le jour où il sera condamné à disparaître pour cause de vieillesse , et Typoon et son frère, qui cultivent ensemble une petite ferme sur la station, sont remplacés par des domestiques anglais. Aussi notre arrivée alors avait-elle un charme de bonhomie qu'elle n'aurait plus de même aujourd'hui.
Du plus loin qu'il nous aperçut , Typoon , vêtu
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de ses plus beaux habits, courut au-devant de nous, criant et riant de joie, et répétant à chaque instant : Oh! very good, very good you corne. Chacun lui adressait un mot amical, chacun liait de ses courbettes et de ses very good. Quand Mme A.... fut descendue de voiture, il alla à elle, et dans sa joie lui tendit sa main, qu'elle prit amicalement pendant qu'il répétait toujours : Very good you corne. Son mouvement nous fit rire beaucoup , il semblait que c'était lui-même qui recevait tout ce monde. En quittant la main de Mme A..., il se dirigea tout courant vers sa cuisine , en criant : Dinner very good, plenty dinner very good. Nous fûmes obligés de le calmer un peu, alin de laisser à nos dames le temps de s'installer chez elles , et nous allâmes nous organiser dans la maison neuve de l'intendant.
Après un laps de temps suffisant, nous revînmes au cottage. Nos dames nous attendaient, toutes en loilettedusoir, et miss A.... faisait déjà résonner le piano sur lequel elle avait retrouvé sa musique apportée par son frère.
Jugez si notre dîner fut gai! Typoon l'avait ordonné avec une prodigalité telle, que, lorsque la table ne put plus recevoir ses mets, il en couvrit la desserte. Nous nous récriâmes sur ce qu'il se donnait trop de besogne; mais il prit un air de dignité offensée , disant que cela était convenable pour
riioiineur de son maître , et qu'il aurait pu l'aire encore bien davantage.
On se relira de bonne beure; si babituées qu'elles fussent à monter à cbeval, quatorze Ueues d'une traite devaient un peu éprouver des jeunes personnes.
Le lendemain, après le déjeuner, comme il nous fallait beaucoup de chevaux de recbange, on décida de rassembler tous ceux de la station dans les yards. Nous partîmes tous ensemble , et laissant nos dames sous la conduite de Lloyd, d'Acland et du capitaine, Guillaume, Paul et moi nous nous mîmes à la recherche des différents mobs de chevaux pour les réunir en un seul troupeau à l'extrémité de la grande plaine.
Nos amis suivaient en nous attendant la bordure des collines, lorsque tout à coup nous débouchâmes , chassant à fond de train tous les chevaux devant nous. D'ordinaire, on évitait de- déranger le bétail en passant à travers les pâturages, mais ce jour-là ce fut une course effrénée, et de tous côtés, du milieu des grandes herbes, le bétail effrayé de nos cris et de nos claquements de fouet redoublés^ s'enfuyait vers les collines, d'où, chevauchant ensemble , nos invités dominaient toute la scène.
Lorsqu'ils furent tous rassemblés, on sépara les chevaux dressés, afin de les garder tous à notre disposition enfermés dans le grand clos, et bientôt
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l'air reteiiUl de leurs hennissements. Retenus derrière les clôtures et la tète tristement passée audessus des barrières, ils semblaient envoyer leurs adieux à leurs amis qui, rendus à la liberté, retournaient au galop vers leurs pâturages.
Je voudrais pouvoir vous dépeindre l'expression de gaieté, d'énergie, de liberté qui se lisait sur chacun de nos visages. En Europe, nos gens auraient tranquillt^ment amené nos chevaux dans nos écuries ; k Yéring, c'était nous-mêmes qui nous chargions de les réunir, à l'aide de nos grands fouets, à travers la plaine étinceJante de soleil , et le petit troupeau conquis restait là , hennissant et la crinière au vent, tous propres et brillants comme le sont les animaux nourris d'herbe seulement, et n'attendant plus que leurs ])rides et leurs selles qu'apportaient nos domestiques.
On était rentré au coltoge pour l'heure du liencheony et on discuta l'emploi de la soirée.
A six milles enviion de nos habitations, en remontant la rivière, nous avions un endroit fameux pour la pèche,! c'était une presqu'île formée par un double circu de la Yarra , déjà baptisée du surnom de Pic-nic wint. Notre break fut amené attelé de quatre chevaux; mon frère, prenant les rênes en main , partit en avant, emmenant les darnes^ et nous suivîmes à pied avec nos fusils , pour gagner en chassant le heu du rendez-vous.
En élé , nos plaines sont couvertes de cailles, tellement qu'un adroit chasseur peut aisément en tuer trente par heure , mais comme nous éhous déjà en automne, il ne restait plus que quelques retardataires. En revanche, déjà les premières bécassines étaient arrivées , et nous abattîmes des unes et des autres de quoi composer des brochettes bien fournies.
A notre arrivée à Pic-nic point, nous trouvâmes nos jeunes dames assises sur l'herbe et groupées ensemble sous un givmd gommier qui surplombait la rivière. L'une d'elles tenait en main un volume de Longfellowet faisait la lecture aux autres, taudis que mon frère recueillait du bois mort pour chasser lesmosquites en allumant du feu, et que Mme A.... présidait au déballage de nos provisions. Mme B..., étant la dernière arrivée dans la colonie, tenait à prendre le premier poisson, aussi avait-elle déjà la ligne en main. Malgré l'avis répété qui lui était donné, que le poisson de la Yarra ne mordait pas avant le coucher du soleil , elle fouettait sans cesse la rivière de son amorce inutile.
En Europe, les pêcheurs^à la ligne se retirent lorsque la nuit arrive. En Australie, au contraire, dans plusieiu's rivières, car toutes ne sont pas peuplées des mêmes poissons ni soumises aux mêmes lois, c'est alors qu'ils se mettent en campagne. Tant que le soleil est au-dessus de l'horizon , on ne prend
pas le plus pclit poisson; mais sitôt qu'il commence à disparaître , le bouchon disparaît aussi et on capture de gros hlack- fishes . Alors il faut êli'e prompt, car, pendant deux heures au moins, on n'a pour ainsi dire qu'à jeter sa ligne et à la retirer. On place au travers du bouchon, pour mieux le distinguer dans la nuit, une plume blanche de cacatoès. Souvent au lieu d'un poisson on prend une énorme anguille. Celles-ci causent au nouveau venu de magnifiques émotions, car elles se débattent tellement dans l'eau qu'il se figure avoir au bout de sa ficelle un poisson de quinze livres au moins. Le black-fish, seul poisson que nous ofTre la Yarrà (à part une espèce de hareng qui ne remonte pas jusqu'à Yéring) pèse quelquefois cinq et six livres, d'ordinaire de une à deux. C'est un poisson sans écailles, ressemblant de forme à la carpe, et dont la chair blanche et délicate, ne le cède à aucun des poissons d'eau douce du monde.
Notre dîner étant organisé, chacun y prit sa [ilace. Qui de vous n'a pas fait en sa vie quelque gai repas champêtre? Pour vous qui en avez fait plusieurs, le plus charmant a été celui où vous vous trouviez dans la société la plus intime, celui où vous étiez le plus à l'écart du tumulte des humains : peut-être une joyeuse compagnie de jeunes personnes, conduites par des parents et des amis sur le sommet silencieux de quelque belle montagne , où tout en
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gardant ce doux et honnête sentiment d'aimable retenue que donne (m cœur bien placé et nne bonne éducation, on a mis de côté cependant la contrainte qui nous accompagne presque toujours dans les salons des villes.
Composée comme l'était notre partie , quel charme nous Irouvions à parler de l'Europe! A ce moment-là les flottes françaises et anglaises partaient pour la Grimée, et nos jeunes Anstraliennes s'enthousiasmaient à la pensée de la gloire qui attendait les parents, les amis qu'elles avaient à l'armée. On parlait des merveilles du vieux monde, de ses poètes illustres, ensuite, le coude . appuyé sur le sol récemment conquis aux enfants de la civilisation , nous élevions nos verres de Champagne, à la prospérité de notre nouvelle patrie, à l'Australie heureuse, Australia felix; et, perchés sur les branches élevées des gonnniers , les perroquets aux plumes vertes et rouges , les cacatoès blancs et les oiseaux rieurs , redoublaient leurs cris du soir, comme pour s'associer à notre gaieté.
Tout à coup, nous sommes rappelés au but de notre journée jiar les cris que pousse Mme B.... Le soleil était près de disparaître et le premier poisson était pris. Aussitôt chacun al)andonne sa place sur l'herbe, nos dames courent à leurs lignes et nous à Mme B..., pour l'aider à sortir de l'eau sa capture et
à remettre en ordre son amorce. Puis nous allumons des Ceux de dix en dix pas sur le banc élevé de la rivière.
En Australie , nous n'avons pas de crépuscule. Déjà les derniers canards ont passé rapides comme des hirondelles à l'approche de la pluie, suivant le cours de l'eau parfois de trois à cinq, pour aller pâturer pendant la nuit l'herbe tendre qui pousse dans les lagunes. Tous les oiseaux se taisent, à part quelques oiseaux rieurs qui semblent dans le lointain jeter un défi nu silence de la nuit, et, à mesure que le soleil s'éteint 'derrière l'horizon en arrière de nous, la lune qui devient brillante, conunence à percer au-dessus de nos tètes le rare et sombre feuillage des gommiers.
Après deux heures de la pèche la plus amusante , on se pré])ara pour le départ. Le break fut attelé, nos dames y reprirent leurs places, et nous, à qui on avait amené nos chevaux, nous leur servîmes d'escorte d'honneur, galopant autour de leur voiture et suivant, au milieu de la plaine éclairée par la lune, le même chemin que nous avions parcouru le matin en chassant les chevaux sauvages.
Arrivés au cottage, nous prîmes le thé en devisant ensemble sur les épisodes de notre journée, et on se sépara pour se préparer aux joyeuses fatigues du lendemain.
Vous dirai-je maintenant comment chaque jour fut employé? Non pas, car je ne le saurais plus moimême. Nous étions aux ordres de nos aimables hôtes, et pendant le déjeuner on réglait chaque matin l'emploi de la journée. Le soir, nos dames nous faisaient de la musique, quelquefois on dansait un tour de valse. Miss F.... avait une voix magnifique et très-cultivée, qui dominait tous les bruits du dehors. A'ous ne sauriez aous faire une idée du bruit que font en Australie lesgrenouihes par une nuit claire. Les colons anglais se permettent à ce sujet une mauvaise plaisanterie. Ils prétendent que le capitaine Baudin étant entré le soir dans la baie qu'il venait de découvrir en 1802, les Français furent si effrayés du bruit immense qui se faisait tout autour d'eux sur cette terre inconnue, que le lendemain ils remirent à la voile. Et voilà , disent ces Anglais, pourquoi l'Australie n'est pas à la France.
Ce ne sont pas de grosses grenouilles comme celles qui remplissent nos étangs en Europe qui font tout ce bruit, mais bien de toutes petites rainettes vertes et brunes, qui se cachent dans l'herbe et qui, de leurs nids de verdure, remplissent l'air de leurs cris perçants et argentins. Tous se cojifondent en un seul son soutenu et indéfinissable, et on distingue les voix de quelques-unes plus rapprochées, dont les notes pleines et graves, qui ressemblent au la
donné par le diapason, reviennent à intervalles égaux, vingt on trente fois par minute.
Nous laissions la porte de noire salon ouverte; chaque panse marquée dans la musique que nous écoutions était remplie par 'la vibration de ce cri immense du dehors, et, perdue dans le gazon qui bordait la vérandah, une petite grenouille à lavoir' de contralto faisait l'écho de la dernière note.
Un de nos amusements favoris, un de ceux que je veux essayer de vous décrire, était la chasse au kanguroo.
Cet animal est très-commun chez nous, beaucoup trop, car nous estimons qu'il n'y en apas moins de mille à quinze cents sur nos terrains, et qu'ils nous mangent autant d'herbe que cent à cent cinquante têtes de bétail.
Les kanguroos se tenant ordinairement par petites troupes de dix à quinze individus dans les vallées où l'herbe est la meilleure, cette chasse dérangeait notre bétail, et nous ne nous accordions ce plaisir que pour en faire honneur à des amis. Rien n'est charmant comme les kanguroos broutant assis sur leurs longues pattes de derrière, s'appuyant sur leurs petites mains et se relevant à chaque instant pour savourer leurs herbes et écouter, les oreilles tendues en avant, s'ils n'ont pas quelque sujet de
fuir, A pied, il est impossible de les approcher; mais on le peut plus facilement à cheval, parce qu'ils sont accoutumés à voir les chevaux dans les pâturages.
Trois de nos amis étaient venus de Melbourne pour se joindre à nous. Nous parlîaies pour cette chasse un peu après le mihcu du jour. Guillaume de P.... marchait en avant, suivi de grands lévriers d'origine anglaise ou écossaise. Puis venaient nos quatre jeunes ladies, impatientes de suivre la chasse, et nous tous après elles.
Le premier troupeau que nous rencontrâmes se mit à fuir à environ trois cents pas de nous; c'était trop loin pour espérer de l'atteindre; cependant Guillaume lâcha les chiens et nous nous élançâuies au galop derrière eux.
Comme tous les autres animaux, c'est en liberté qu'il faut voir le kanguroo : ceux que vous pouvez avoir vus au Jardin des plantes ne vous donneront nullement l'idée des kanguroos qui peuplent le bush australien, pas plus que le chamois qui est en cage à coté de l'auberge du Giesbach ne représente ses amis du Faulhorn. Le kanguroo saute sur ses pattes de derrière seulement, le corps droit et un peu penché en avant, ses bras pendants sur sa poitrine. Il se met en mouvement par petits bonds réguliers, les augmentant à mesure qu'il se seut poursuivi. A toute vitesse, il franchit bien douze à quinze pieds de chaque bond. Quand il vient de
sauter et qu'il est en l'air, sa longue queue et ses longues jambes pendantes se touchent. Elles se séparent de nouveau pour le recevoir au moment où il va retomber à terre, ce qui produit à chacun de ses bonds un double mouvement de pendule trèsoriginal et très-gracieux. Les kanguroos s'enfuient toujours les uns derrière les autres, en colonne par un, comme on dirait à l'école du cavalier. Les plus vieux 'étant les plus lourds, sont ordinairement les derniers; avec eux se trouvent quelquefois de jeunes étourdis qui n'ont pas obéi assez promptement au signal du départ donne par leurs mères.
Nous perdîmes de vue le troupeau et, quand les chiens furent revenus, nous nous remîmes en ordre et gardâmes le silence, afin de pouvoir nous approcher davantage de la première troupe que nous découvririons.
Bientôt, à l'entrée d'une longue et étroite vallée, bordée de collines assez rapides , nous aperçûmes un nouveau troupeau. Tout nous promettait cette fois une belle chasse, car les chiens ayant tout avantage sur les kanguroos à la montée, nous étions sûrs que ceux-ci luiraient droit devant eux dans la plaine. Arrivés à cent cinquante pas du troupeau, nous excitâmes les chiens et nous nous élançâmes après eux.
Notre gracieux gibier semblait d'abord s'éloigner et devoir nous échapper; mais nous galopions tou-
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jours, et peu à peu uous gagnions du terrain. Déjà nous convoitions un vieux kanguroo, le dernier de la bande, lorsque toutà coup miss F..., la plus légère et la mieux montée, par conséquent la première des poursuivants, cria grâce et pitié pour lui. C'était une femelle qui , commençant à se fatiguer, venait de jeter un de ses petits de sa poche, et celui-ci sautait péniblement après sa mère. Heureusement, Lloyd et Guillaume, qui étaient auprès de miss F..., enfonçant leurs éperons dans les flancs de leurs chevaux, arrivèrent en même temps que les chiens : Guillaume les contint de la voix en les écartant avec son fouet, et bientôt nous atteignîmes tous la pauvre petite bete, qui ne pouvait courir bien loin.
Nos amazones voulaient lui faire grâce entière et la laisser là pour que sa mère pût la retrouver, mais il n'y eut pas moyen de nous faire entendre raison. Acland la prit dans ses bras et remonta à cheval, déclarant qu'il l'emporterait à Melbourne, et que ce serait une charmante acquisition pour le jardin de Fairlie-House.
D'autres fois nous fûmes plus heureux, et nous forçâmes plusieurs gros kanguroos qui livrèrent bataille à nos chiens. Le kanguroo au départ est plus vite que les chiens ; mais si vous ne le perdez pas de vue pendant le premier mille, il commence bientôt à se fatiguer, et vous êtes certain de l'atteindre à la lin du second. Lorsqu'il est forcé, il s'arrête,
s'assied et altend les chiens. Ceux-ci ne l'attaquent que par derrière, car il pourrait les évenlrer d'un coup d'une de ses longues pattes, formées de trois doigts seulement, celui du milieu plus long que les autres et armé d'une sorte de corne formidable. Mais comme ces pattes qui lui servent de défense sont en même temps celles sur lesquelles il est assis, le kanguroo n'est pas bien agile et ne peut faire face à un ennemi adroit comme le chien qui le saisit à la nuque et l'élrangle.
Nos visiteuses n'aimaient plus cctie chasse depuis rincideiU de notre première course, elles ne la suivaient plus que de loin, et Tanimal était toujours mort lorsqu'elles arrivaient.
Hélas ! Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter. Dix jours s'étaient écoulés, beaucoup trop ra[)idement pour nous, et le colonel nous avait fait prometire de lui ramener sa famille au bout de ce temps-là. Du reste, les pluies d'automne commençaient; le départ fut résolu.
Si nous étions arrivés à Yéring par un temps magnifique, en revanche, le ciel était bien sombre lorsque nous nous mîmes en route pour le quitter. A peine avions-nous fait quelques milles que la pluie commença à tomber par torrents. Arrivés à
peu de distance de Melbourne, nous fûmes assaillis par une effroyable tempête de grêle et de vent, accompagnée des éclats répétés du tonnerre. La route était encore inachevée à cette époque , et les roues de la voiture s'enfonçaient dans des ornières profondes, tellement pleines d'eau boueuse qu'il fallait y entrer au hasard, sans savoir comment on en sortirait, et au risque de verser à tout moment. Mme A... .et ses filles, quoique traversées par la pluie, n'avaient rien perdu de leur gaieté.
Comme je demandais à Mme B.... ce qu'elle pensait de cette manière de voyager :
« Ah ! rendez-moi les chemins de fer! » me répondit-elle du ton le plus pénétré.
J'eus tort, sans doute, mais sa réponse m'irrita, et tout aimable qu'était Mme B..., je la trouvai ce jour-là sans poésie. Au fait, une Anglaise saura mieux peut-être qu'une Parisienne, s'accommoder de celte vie du bush.