CHAPITRE II
Qui plus il sera court , meilleur il sera.
OÙ chercher roiigine da caractère de l'homme si ce n'est dans l'entance? L'entant qui a grandi au milieu des joies pures de la famille, ne doit-il pas se faire une nature plus heureuse que celui dont la crainte et la douleur ont comprimé de honne heure les sentiments et l'intelligence?
Tout dans ma famille respirait ces douces joies.
Nous habitions, pendant l'hiver, une des plus agréables villes de la Suisse, et nous passions l'été à la campagne chez nos grands parents. De toute sa famille ma mère seule était mariée ; aussi, sur nos petites têtes se concentraient, outre l'amitié de nos parents, les affections de deux tantes et d'un
oncle. Mon oncle, conseiller d'État de notre petite république, prenait plaisir à s'occuper de moi. Homme instruit, bon et gai à la. fois, il aimait à mettre en jeu ma petite intelligence. A sept ans on me faisait réciter des passages des Plaideurs, et en cherchant bien loin dans ma mémoire, je me retrouverais encore debout au milieu de l'aréopage de la famille, déclamant Georges Dandin, et provoquant l'admiration indulgente et facile de cet auditoire ami.
Qu'en est-il résulté? Que j'étais toujours disposé à apprendre des fables et des tirades de comédie qui me faisaient embrasser par tout le monde, et qu'il ne me restait plus d'entrain pour les leçons de M. le curé. A peine entré dans la vie, je n'aimais déjà que ce qui plaisait à ma jeune imagination et provoquait ma gaieté. Ce fut un grand mal sans doute, vu que cela me destinait à devenir plus tard rebelle aux études sérieuses; mais aussi, en compensation, cela me disposait à aimer tout ce qui est joie et poésie, à prendre la vie par son côté riant et facile, en un mot cela me préparait un caractère heureux, à mon avis la meilleure et la plus sure des richesses.
A neuf ans je fus mis au pensionnat des jésuites, à Fribourg. Je ne veux pas parler longuement ici de cet ordre illustre. Nombreux sont ceux qui les condamnent, mais nombreux aussi ceux qui les aiment.
Pour moi, je suis de ceux-ci, et quand je n'en serais pas, je ne voudrais pas mordre la main qui m'a nourri.
A dix-huit, ans je partis pour l'Allemagne. Je quittai l'Allemagne pour Paris et j'y étais depuis trois ans, passant presque tout mon temps au Louvre et dans les ateliers de peinture de quelques amis, lorsque la révolution de février éclata.
A cette époque où chacun regardait l'avenir avec inquiétude, je n'avais point encore de carrière. Un matin, je reçus de mon père, avec une lettre remplie de sages admonitions, l'offre d'un brevet de sous -lieutenant au deuxième régiment salisse à Naplcs. Mon parti fut bientôt pris : j'avais reçu une éducation toute française J'aimais la France comme une seconde patrie; aussi, refusant ce brevet d'officier, je demandai des lettres de naturalisation française, je les obtins, elle 13 décembre 1848, un vendredi, j'entrai comme volontaire au premier régiment de chasseurs de France.
A la même époque à peu près, un de mes frères, plus jeune que moi de deux ans , partait d'Angleterre pour l'Australie sur le vaisseau le Royal George.
Décidé de bonne heure à suivre la carrière de l'industrie, mon frère Paul était entré à seize ans dans une maison de banque. A vingt ans il était allé en Angleterre pour y apprendre la langue
8 LES SnUATTERS AUSTRALIENS.
et y étudier le commerce de celte grande nation. Pensionnaire à 'Windsor chez un riclie gentleman farmer^ il y fit la connaissance d'un frère de son hôte, qui arrivait d'Austrahe. Bientôt il s'enthousiasma aux récits de la vie des squatters de Porl- Philipp, et ses lettres à notre père ne parlèrent plus que moutons, laines, ho3urs et prairies. Mon père, au premier abord, accueillit mal ses projets. Chez nous comme en France, on savait bien qu'il y avait quelque part dans les mers^du sud, un cinquième continent appelé la Nouvelle-Hollande; mais on ne savait rien ou presque rien de Port-Philipp.
Mon frère ne se découragea pas, il revint plaider sa cause lui-même, et eniin obtint l'assentiment de notre père et un capital suttisantpour aller connnencci', plein de courage et d'espoir, un établissement important dans la nouvelle colonie.
c:iQ^^i:P