CHAPITRE m
Cinq ans au !"■ régiment de chasseurs à cheval.
Je savais fort peu ce qu'était le service, quand j'y entrai; mais si j'avais quelques appréhensions elles furent promptement et agréablement dissipées. Eu 1848, les régiuients de cavalerie fourmillaient d'eugagés volontaires, et j'eus bientôt trouvé de bons et aimables camarades.
Du reste il y a des gens qui sont nés sous une bonne étoile, et vous verrez par la suite si je ne suis pas un peu de ceux-là. Partout où nous allions, je rencontrais des amis ; soit d'anciens condisciples de Fribourg, soit des relations de ma famille. Accueilli et présenté par eux, patronné par la bienveillante amitié de mon colonel, je fus reçu dans le
monde comme simple soldat d'abord, et ensuite avec mes galons.
Qu'est-ce qui donne du charme à la vie , sinon les contrastes ? et quel contraste pour moi quand je rentrais le malin tout enivre des parfums d'un bal, et que j'arrivais brusquement et sans transition aux âpres senteurs de la corvée d'écurie ! Je gardais dans mon oreille le tournoiement de Ja musique et les mélodies des causeries de la danse, et je restais isolé avec mes impressions au milieu du bruit des chevaux et des sabots des hommes.
Par contraste encore, quand mon bon ami Ernest de G. m'emmenait auRiau ou bien quand j'étais en séjour au château de Ghaumont, habitué à mon lit de troupe et à ma chambre de caserne, je révais d'or sous des rideaux blancs avec le pétillement du feu pour cadence de mes songes.
Nous fûmes inspectés, en 1853, par le général NotJl, et je fus porté pour sous-lieutenant sur le tableau d'avancement. A la suite de cette inspection j'allai passer trois mois dans ma famille. Là je trouvai une foule de lettres pleines d'intérêt venues de mon frère d'Australie.
Au lieu d'acheter des moutons, il avait acheté une station de gros bétail, une surface d'environ douze mille hectares, portant deux mille bœufs et
cent vingt chevaux. La découverte postérieure des mines d'or l'avait enrichi par la hausse prodigieuse du bétail, et le rapide succès de son entreprise, écrivait-il, lui imposant une dette de reconnaissance envers sa famille, il se mettait généreusement à la disposition de celui de ses frères qui voudrait le rejoindre.
Je n'hésitai pas longtemps ; j'allais passer officier, mais qu'aurais-je vu de plus que ce que j'avais vu déjà? Personne alors ne croyaiLà la guerre: or la vie du monde n'aurait plus eu pour moi le charme qu'elle avait pour le sous- officier, celui du fruit défendu, et je n'y aurais plus retrouvé les jouissances d'amour-propre de ma position passée.
J'écrivis au général de Courtigis pour lui demander son avis; sa réponse fut telle que je l'espérais. C'était en l)on style le refrain de cette chanson de troupe dans laqueUe un soldat répond à son camarade qui lui dit que le diable lui offre à choisir la gloire ou la fortune :
Prends toujours la fortune, mon cher, Prends toujours la fortune.
J'achetai un remplaçant pour les deux années qui me restaient encore à faire, et le 13 décembre 1853, anniversaire de mon enh'ce au régiment, je donnai un dîner d'adieux à tous mes camarades.
Nous portâmes force toasts! Eux pour moi aux vents, à l'océau que j'allais ti'avcr.-^cr, à l'Australie : Deo ignoto. Et moi, le cœur plus pleiu que mon verre, à mes bons souvenirs, à notre bonne camaraderie; à la France, à ce beau pays de la verve, de l'entrain et de l'amitié.
CQ^s^^